MYTHE, Vérité, Peuple, Philosophie

La philosophie, parce qu’elle se veut savoir, doit viser la reconnaissance universelle et donc celle du peuple, ce qui la conduit à vouloir une démocratie accomplie malgré sa critique de la démocratie ordinaire. Or le peuple ne reconnaît primordialement le savoir que sous la forme du mythe. Celui-ci se distingue à la fois du discours ordinaire et du discours philosophique spéculatif. Contrairement au discours ordinaire, il fait apparaître une réalité autre, qui se pose elle-même et organise le monde autour d’elle, devenant ainsi vérité par rapport aux réalités ordinaires. Mais, contrairement à la philosophie, cette vérité ne se pose pas explicitement comme vérité : elle surgit immédiatement, sans être déduite, justifiée ni développée conceptuellement. Cette immédiateté ne signifie pourtant pas arbitraire : le mythe est articulé. Il fait d’abord apparaître la vérité dans sa différence avec le monde ordinaire, ce qui en fait un symbole, puis il cherche à réunir dans l’identité cette différence qui se répète, ce qui en fait un récit. Le mythe constitue ainsi la première forme sous laquelle la vérité se donne universellement aux hommes. Dans le monde social, les maîtres incarnent cette vérité comme des modèles ayant eux-mêmes traversé l’initiation et l’épreuve racontées par le récit. Les clercs, eux, l’expliquent en montrant que le récit exprime la relation entre l’Autre absolu et l’homme. La philosophie doit reconnaître dans le mythe une vérité propre, faute de quoi son propre savoir ne pourrait devenir universellement reconnaissable. Une telle structure se rencontre déjà chez Platon qui met en avant et surtout réinterprète certains mythes au nom de l’exigence de vérité, surtout de vérité éthique. Le mythe apparaît donc comme la médiation entre la révélation immédiate de la vérité et sa reconstruction philosophique rationnelle.


Qu’appelle-t-on « mythe », en effet ? Le mythe se distingue du discours ordinaire aussi bien que du discours philosophique, spéculatif, de la spéculation. D’une part, se distinguant du discours ordinaire, il pose une réalité qui est autre que la réalité ordinaire. Une réalité qui « se pose elle-même » et qui ordonne le monde autour de soi. Une réalité qui est donc vérité par rapport à toutes les réalités ordinaires, et qui est alors cette vérité à travers et dans le mythe lui-même. D’autre part, se distinguant du discours philosophique, spéculatif, il est cependant une vérité qui « ne se pose pas comme telle », dont on ne tire pas de conséquences, pas plus qu’elle n’est elle-même conséquence de rien. Une vérité qui surgit dans l’immédiateté, c’est-à-dire qui est éprouvée comme telle sans avoir à être justifiée. Certes le mythe comme immédiateté de la vérité (face à la spéculation comme position de la vérité) n’est pas une vérité simplement supposée. Il est articulé. Il surgit en tant que vérité dans sa différence avec le monde ordinaire – il est en cela symbole. Mais, comme la vérité est identité, il cherche à nouer, dans une identité, la différence qui se répète – il est en cela récit. C’est par un tel mythe que la vérité primordialement se donne à tous les hommes.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire