De même que le christianisme avait fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme — la grâce —, l'islam fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme et le christianisme : la vérité de la foi. La foi n'est pas d'abord croyance, sentimentale ou intellectuelle, mais assomption de la finitude humaine devant Dieu. Cela rejoint le sens du mot « islam », compris comme soumission à la volonté divine. Cependant cette soumission n'est authentiquement foi que si elle devient autonomie librement consentie. La foi est ainsi à la fois dépendance à l'égard de l'Autre et appropriation active de ce qui est reçu. Le témoignage du croyant manifeste précisément cette autonomie. Dans cette perspective, Abraham, Moïse et Jésus peuvent être considérés comme de « bons musulmans », non par annexion abusive, mais parce qu'ils incarnent déjà cette attitude fondamentale de foi. Mais la foi ne suffit pas à elle seule. Pour être pleinement vraie, elle doit reconnaître les autres dons de Dieu que sont la grâce et l'élection. C’est pourquoi, malgré ses critiques adressées au judaïsme et au christianisme auxquels ils reprochent certaines déformations historiques et théologiques, le Coran apparaît moins comme une abolition que comme une confirmation et une rectification des révélations antérieures. Plus largement encore, cette reconnaissance devrait s'étendre aux grandes traditions religieuses de l'Orient. La notion de communauté occupe alors une place centrale : la communauté islamique n'est légitime que si elle se distingue de la communauté sacrificielle traditionnelle et rompt avec le simple conformisme hérité des ancêtres. Vérifiée par la réflexion philosophique, une telle communauté devient le lieu où peuvent être conciliés l'individu, la tradition vivante et la reconnaissance du savoir vrai.
ISLAM, Foi, Judéo-christianisme, Communauté
HISTOIRE, Fin de l’Histoire, Philosophie, Judéo-christianisme
Depuis Socrate et Platon, la philosophie reprend l’élection juive (dès lors qu’elle s’appuie, au moins implicitement, sur l’Autre absolu) et tente d’en universaliser la portée, mais elle se heurte d’abord au rejet social, comme le peuple juif lui-même. L’intervention du Christ, comme incarnation de l’Autre absolu, rend cette justice acceptable et ouvre le monde historico-chrétien, sans empêcher ses rechutes sacrificielles culminant dans l’Holocauste. Après cette catastrophe, le monde chrétien reconnaît la vérité du judaïsme, tandis que le peuple juif accomplit son acte en fondant l’État d’Israël, donc en reconnaissant implicitement la vérité du christianisme (seul le Christ est divin). Ces transformations permettent à la philosophie de poser - au moins théoriquement - la fin de l’histoire comme accomplissement universel, où les différentes traditions religieuses accèdent à leur vérité dans une épiphanie finale.
FIDELITE, Tentation, Mariage, Sexualité
Soit le VI° commandement : « Tu ne commettras pas d’adultère. » L’adultère n’est pas seulement un écart sexuel ou une tendance à la débauche, mais la rupture d’un engagement, celui de fonder une famille durable. L’adultère devient symbole de la fuite devant l’œuvre au profit d’une jouissance immédiate. La tentation n’est jamais contrainte, mais possibilité. Elle laisse libre (on peut y céder ou non), mais si l’on y cède, la liberté se transforme en dépendance. La tentation nie la finitude puisqu’elle fait miroiter l’immortalité, la toute-puissance, ou la jouissance sans limite - soumission à un faux Autre absolu, une idole, un Surmoi. Le vrai Dieu ne tente pas au sens de piéger ou d’induire en erreur ; la tentation vient de l’homme et Dieu donne plutôt les moyens d’y résister. Nul héroïsme dans la fidélité, simplement réponse à une grâce donnée. Respecter ses engagements permet d’obtenir ce que Dieu promet sans qu’il s’agisse d’un contrat ou d’un marchandage. Il existe une institution qui permet d’assumer toute la finitude dans le couple et la société : le mariage. Car le mariage est engagement, mais il tient compte à la fois de la sexualité, de la mort, de la captation incestueuse, et il transforme cette sexualité et le désir qui la transcende en oeuvre durable. La sexualité, indéniablement, porte une charge de pulsion de mort. Mais le désir humain, malgré cela, reste orienté vers l’Absolu. La fidélité ne supprime pas le désir, elle le libère et l’accomplit dans une oeuvre, et ainsi dans l’histoire. La philosophie judéo-chrétienne doit donc tenir ensemble deux exigences : la sacralité du mariage et la reconnaissance de la puissance ambivalente de la sexualité. Le christianisme insiste particulièrement sur la menace que la pulsion de mort fait peser sur cette sacralité et sur la nécessité de libérer le désir, masculin comme féminin, sans complaisance pour ses dérives et ses régressions païennes. Il condamne, semble-t-il plus explicitement que le judaïsme, la complaisance traditionnelle envers les incartades du désir masculin (même si dans ses phases de repaganisation, l’Eglise a régulièrement fait peser sur la femme la responsabilité du péché de chair et de la tentation).
ETAT, Gouvernementalité, Judéo-christianisme, Vérité, FOUCAULT
"Foucault exclut de poser comme telle la vérité que pourtant il décrit et qui serait l'objet du savoir philosophique, décisivement celui de la justice. Or la justice progresse dans l'histoire selon Foucault, et cela de part la gouvernementalité, qui vient du judéo-christianisme. Il n'en reste pas moins que l'État, supposé juste, est d'abord en fait injuste, et que, pour Foucault, la justice n’advient dans l'État que par la gouvernementalité, l'histoire se caractérisant par la « gouvernementalisation de l'État »."
JURANVILLE, 2021, UJC
ATHEISME, Dieu, Judéo-christianisme, Paganisme
Notons d'abord que le mot "athéisme" n'a de sens que rapporté au Dieu judéo-chrétien, pour en nier l'existence. Mais cela ne signifie pas que le rejet de ce Dieu, dans l'athéisme, ne débouche sur la promotion de quelque divinité nouvelle, nommée différemment. De même que le Dieu judéo-chrétien exige d'abandonner les idoles du passé, comme trop fantasques, l'athéisme philosophique demande surtout d'abandonner le dieu conçu par les philosophes, le dieu causa sui, justement comme trop (peu) rationnel : ce faisant il n'invalide aucunement (s'il ne l'affirme pas non plus) le mystère d'un Dieu absent, d'un Dieu caché ne dévoilant en aucun cas son visage, qui reste la vérité du Dieu judéo-chrétien. En un sens, l'athéisme vulgaire (celui qui réduit Dieu à une idole) serait moins conséquent qu'un certain Christianisme ouvrant la possibilité de l'athéisme.