Affichage des articles dont le libellé est Folie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Folie. Afficher tous les articles

FOLIE, Refus, Finitude, Autre

L’être humain sait qu’il est fini, dépendant de l’Autre, confronté à la mort, exposé au manque, etc., mais il fuit l’épreuve réelle de cette finitude. Et cette fuite est collective : chacun évite la confrontation, chacun aide l’autre à l’éviter. La société fonctionne donc comme un système d’évitement de la finitude : conventions sociales, illusions morales, rôles symboliques… Dans ce contexte, la folie, la folie essentielle devient une réaction contre la fuite collective. Elle consiste à opposer une négation à la finitude qui se fuit elle-même. Ce refus est un acte de langage, un dire-non qui s’adresse d’abord à soi (« je m’interdis », « je ne veux pas cela »), mais surtout à l’Autre qui, assignant un rôle, empêche l’autonomie. Dans la psychanalyse, ce refus constitue la dimension essentielle de la demande du patient. Selon Lacan, le sujet demande en réalité à l’analyste de soutenir ce refus fondamental (« Je te demande de me refuser ce que je t’offre… »). Le rôle de l’analyste n’est donc pas de supprimer ce refus mais d’en être le messager, en faisant apparaître le prix qu’implique l’autonomie réelle, soit l’épreuve de la finitude et la perte de certaines jouissances. Toutefois, ce refus peut se pervertir : le sujet ne refuse plus la fuite devant la finitude mais l’Autre lui-même, qu’il réduit à un objet de jouissance potentiellement menacé de destruction - ce que souligne Levinas dans son analyse du visage. Comme l’Autre ne peut pourtant être éliminé, le sujet se fabrique alors un substitut : un Autre absolu faux, un Surmoi devant lequel son refus disparaît et auquel il se soumet dans la fascination et l’horreur.


Comment la folie se donne-t-elle au sujet fini ? Elle est négation de la finitude. Lui se sent et se sait fini, en relation constitutive à l’Autre. Comment cela pourrait-il avoir sens de nier la finitude ? Mais il sent et sait aussi que, par finitude, il fuit d’abord l’épreuve de cette finitude. Et qu’il entraîne l’Autre à ne pas la lui rappeler, et à participer, au contraire, de la même fuite. La folie a donc sens d’opposer une négation à la finitude se fuyant, et de dégager la finitude radicale, voire essentielle. Elle est alors refus. Refus opposé à soi-même (on se refuse, comme on s’interdit, telle chose). Mais, avant tout, refus à l’Autre. Car celui qui refuse a déjà, de ce seul fait, dépassé en soi la finitude se fuyant. Et c’est en l’Autre, pour autant que celui-ci se démet de sa position d’Autre, que celui qui refuse se heurte à la fuite, par finitude, devant toute épreuve de la finitude. Soulignons en quoi ce refus est bien le phénomène de la folie essentielle que nous affirmons. Il est refus à l’Autre. Refus opposé à ce qu’il demande. Il suppose la relation à l’Autre, et donc que le sujet qui va refuser soit d’abord objet de l’Autre, soumis à sa loi. Le refus est refus d’être un tel objet, soumis à une telle loi. Refus d’une telle relation. Il est acte de parole et de langage - dire non.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FOLIE, Finitude, Négation Objectivité

Un conflit est inévitable entre l’individu qui affirme une objectivité nouvelle – celle de l’existence et de l’inconscient – et le monde social qui ne reconnaît que l’objectivité finie qu’il absolutise. Chacun accuse l’autre de folie : le social voit dans l’affirmation d’une objectivité absolue une prétention délirante, tandis que celui qui affirme l’existence voit dans la conception commune une folie collective. La folie est définie comme négation de la finitude, c’est-à-dire refus de la relation constitutive à l’Autre. Dans le monde social, cette négation produit un absolu faux – le Surmoi – et se manifeste dans la sexualité et la violence sacrificielle. Mais il existe aussi une folie essentielle, moteur de la création : elle consiste d’abord à dénoncer la finitude close et à affirmer la finitude radicale, puis à racheter la folie commune en y reconnaissant une vérité. Ce mouvement rédempteur s’illustre par Jesus Christ (« Père, pardonne-leur ») et par Socrate (« nul n’est méchant volontairement »), ainsi que par la psychanalyse qui met en lumière l’inconscient. Toutefois la pensée de l’existence, de Kierkegaard à Levinas, reste selon Juranville dans la critique sans poser une nouvelle objectivité. La création véritable suppose alors une « bonne psychose » : une folie subjective par laquelle le sujet s’identifie à la Chose créatrice et, par la sublimation, introduit dans le monde social une objectivité nouvelle.


Qu’est-ce que la folie ? Comment la définir ? Elle n’est pas position de l’absolu, comme la passion. Elle est négation de la finitude. Négation de ce en quoi on est en relation constitutive avec l’Autre (sous quelques formes qu’il se donne) et dépendant de lui. Certes, c’est cette folie que le monde social dénonce dans l’idée d’une objectivité absolue, dépassant tout ce qu’il reconnaît. Le sujet, pris dans sa passion prétendue vraie, oublierait qu’il n’est qu’un homme, fini. Il oublierait également que ce qu’il avance n’est pas reconnu par les autres, et que cela ne peut donc être objectif. Mais c’est la même folie que ce sujet, affirmant l’existence et l’inconscient, montre, de son côté, dans la conception commune. Cette folie-ci (collective, mais qui peut certes être individuelle) a alors les caractéristiques suivantes. Elle est, en elle-même, négation de la finitude. De celle, essentielle, qui a reçu de l’Autre absolu de quoi s’accomplir - comme grâce, élection et foi. Elle conduit à une position de l’absolu - passion. Mais position de l’absolu faux. C’est là que prend place la genèse du Surmoi, en tant qu’Autre absolu faux qui ne se rapporte pas au fini comme à son Autre, et qui n’appelle pas ce fini à entrer dans son autonomie réelle, par l’épreuve de la finitude. Cette folie commune apparaît enfin comme position de la finitude. Péché. Folie sexuelle. Haine sacrificielle. Position de la finitude comme n’ayant nul besoin d’une négation vraie, qui l’affronterait à elle-même. Position - certes illusoire - de cette finitude close sur soi, comme étant l’absolu même.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

COMMENCEMENT, Folie, Finitude, Autre

Etant donnée la finitude, étant données les limitations du savoir objectif, toute décision prétendument inaugurale est évidemment contestable et sera contestée. Seule la folie permet de dépasser cette contradiction objective du commencement, parce qu'en tant que négation et finitude, elle passe outre l'impossibilité qui serait faite au sujet - à cause de cette finitude justement - d'accéder au savoir et à l'autonomie. Car dépendre de l'Autre n'est pas seulement synonyme d'aliénation mais aussi, du côté de l'Autre, don et transmission. On parle donc ici d'une folie essentielle, essentiellement inspirée par l'Autre, visant une objectivité absolue pouvant être reconnue universellement. Dans ces conditions la folie est bien la subjectivité absolue du commencement et ce par quoi il s’accomplit.


"Comment, si n’est reconnue d’abord qu’une objectivité réelle certes, mais finie et faussement absolutisée, s’engager à faire reconnaître une vraie objectivité absolue, celle de l’oeuvre qui rassemble la décision finale ? L’argument qui fait désespérer de cette possibilité, c’est celui de la finitude (argument de la pensée contemporaine ou de l’existence). Il faut nier pareille conception de la finitude - la finitude, en soi, n’empêche rien ; certes elle rend dépendant de l’Autre ; mais de l’Autre elle peut recevoir toutes les conditions qui permettent au fini de s’établir dans son autonomie. Or négation et finitude, cela définit la folie. Folie comme subjectivité absolue du commencement et ce par quoi il s’accomplit. Mais ce n’est que si cette folie est elle-même essentielle, si elle vise une objectivité absolue qui soit un jour universellement reconnue (l’essence en principe de savoir), que le commencement est bien alors ce qu’on vient d’en dire. Folie habitée par l’Autre, inspirée. C’est celle que Platon place au coeur des plus hautes biens ; celle que suppose Descartes quand il confectionne l’hypothèse du Malin Génie. C’est fondamentalement la folie de la Croix."
JURANVILLE, 2017, HUCM

COMMENCEMENT, Election, Folie, Altérité

D'abord les hommes s'effraient des vrais commencements, ils refusent toute folie essentielle - et même toute vérité philosophique que l'on pourrait en tirer - pour en rester à la folie sociale ordinaire, traditionnelle, répétant toujours les mêmes sacrifices. Les vrais commencements nécessitent une élection, qui conjoigne singularité (pour s'affranchir de la loi commune et endosser la loi de l'Autre) et autonomie (pour affronter l'opposition se dressant a priori contre toute altérité) : élection qui se présente donc comme l’altérité absolue du commencement et son essence, et la solution à sa contradiction subjective.


"L’élection est l’altérité absolue du commencement et son essence. Elle est, parmi les conditions venues de l’Autre, celle qui fait rompre avec le sujet social ordinaire et entrer dans la folie sublime et douce de l’oeuvre. Elle est offerte à tous, mais tous n’en paieront pas le prix - « car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Elle est le fait, éminemment, du Christ."
JURANVILLE, 2017, HUCM

CERTITUDE, Sujet, Enonciation, Folie, LACAN, DESCARTES

 Pour Lacan, la certitude du sujet est fondée sur l'acte de l'énonciation, bien qu'elle porte indéniablement sur l'être - au dernier terme un étant marqué par la castration, un sujet du désir, assumé dans sa relation à l'Autre. Pour Descartes également la certitude est fondée sur l'acte de la pensée, qui est bien une parole, d'où s'en conclut l'existence, le "je suis", au dernier terme une "res cotigans" - un sujet, certes, au sens de ce qui demeure identique sous les changements (soit le contenu divers des pensées) - car sans cela la certitude des pensées ne serait que ponctuelle. C'est en assurant le sujet dans son être que le dieu non trompeur, finalement, le conforte dans ses pensées, et dans le fait qu'il n'est pas fou (la distinction raison/folie n'intervient pas au niveau purement signifiant du cogito). Telle est le sens en tout cas de l'interprétation de Lacan avec sa logique du signifiant : il y a d'abord l'articulation signifiante, au niveau de l'énonciation, mais la certitude apparaît avec le surgissement du signifié, produit de cette articulation, donc effectivement avec l'être. Le "je suis" surgit non comme la conséquence mais comme le signifié du "je pense". Mais pour Lacan, contrairement à Descartes, on ne peut en déduire aucune permanence du sujet, lequel ne pense pas tout le temps ou ne saurait le dire - encore Descartes évoque-t-il son propre être de désir et de doute, par opposition avec la puissance de ce dieu, témoignant par là qu'il n'est pas fou. Le fou lui, pense et parle tout le temps, au sens où il semble parlé par l'Autre, sans pouvoir effectuer le passage du signifiant au signifié, le signifiant passant directement dans le réel avec le phénomène de l'hallucination.


"Si l’on a quelque raison d’affirmer que même chez Descartes, la certitude du sujet est celle d’un Je suis, j’existe, plus que celle d’un Je pense, pour Lacan il est sûr, en revanche, que la certitude est uniquement celle d’un Je suis. En disant Je pense, on ne prétend pas penser toujours, être une substance pensante, mais penser parfois, et c’est cela seulement que Lacan peut accepter. Le sujet n’est pas un sujet « pur-pensant » selon la formule de Lacan. Il faut donc distinguer sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé (ce sujet illusoire que nous posons quand nous parlons – de lui)... On peut comprendre maintenant qu’avec le sujet de l’inconscient, Lacan affirme qu’il touche à la vérité du sujet cartésien. L’essentiel, c’est de fonder la certitude d’un sujet (comme tel) sur l’acte de l’énonciation, sur l’acte de la pensée pour Descartes. De fonder une certitude intramondaine sur quelque chose qui demeure étranger au monde (et pour Lacan, Descartes justement ne s’est pas assez attaché à cet excès du monde). Situant l’inconscient au niveau de la chaîne signifiante et donc de l’acte de l’énonciation, Lacan parle à son propos de la cause et de la béance causale.... Quant au caractère éthique de l’inconscient, il tient à ce que la certitude est celle du sujet qui a « assumé » l’assujettissement à la loi de la castration. C’est un tel assujettissement qui est « rejeté » dans la folie. Lorsque le signifiant produit son signifié et qu’une certitude deviendrait possible, c’est alors qu’a lieu ce rejet qui empêche le monde de s’établir et qui laisse le fou en proie au réel de l’hallucination. Le prétendu Cogito possible même au fou comme tel est alors tout à fait évanouissant, mais c’est le signifié qui s’y évanouit, de sorte que réapparaît la chaîne signifiante elle-même."
JURANVILLE, 1984, LPH