Si le Maître est assurément un modèle, ce n’est pas au sens d'un idéal à copier ou d’un contenu à imiter, mais comme une forme vivante qui permet à l'existant de dépasser son identité fausse et fermée sur elle-même. L'identité nouvelle naît de l'accueil d'une extériorité essentielle qui, tout en apportant une unité, introduit une différence créatrice ; le Maître transmet ainsi une forme plutôt qu'un contenu. Ayant saisi l'occasion jusqu'au bout, il s'est entièrement extériorisé dans son œuvre, où il se donne à voir comme possibilité offerte à tous. Son œuvre ne demande pas à être reproduite, mais recréée par chacun à partir de sa propre expérience. Cette transmission prend la forme d'un apprentissage essentiel. Apprendre ne consiste pas seulement à découvrir le lien entre une action et son effet, mais, dans le cas de l'œuvre, à reconnaître que toute création conduite jusqu'à son terme débouche sur l'épreuve de la finitude radicale, qu'il faut pourtant accepter et vouloir. Un tel apprentissage suppose la grâce : le Maître ne produit pas mécaniquement l'élève, mais s'efface comme cause afin que celui-ci puisse avoir le sentiment de découvrir lui-même la vérité. Cependant, l'existant refuse spontanément d'apprendre parce qu'il résiste à la finitude. Le rôle du Maître est précisément de le libérer de ce refus en lui ouvrant l'espace où il pourra devenir sujet de sa propre œuvre.
MAITRE, Modèle, Forme, Grâce
GENIE, Modèle, Forme, Analyse, KANT, LACAN
Comment le génie peut-il acquérir une objectivité ? Il faut considérer la théorie du modèle. Déjà Kant soulignait que l’originalité du génie ne suffit pas : ses productions doivent être exemplaires et pouvoir servir de règle au jugement. Cependant Kant reste méfiant envers le modèle, car l’imitation peut menacer l’autonomie du sujet ; l’exemple doit seulement éveiller l’originalité. Cette position s’oppose à celle de Platon, pour qui les réalités sensibles imitent des modèles éternels. Mais les deux thèses ne prennent pas en compte la finitude radicale de l’existence : l’autonomie véritable se constitue dans la relation à l’Autre et doit être recréée par lui. Le modèle doit alors être compris comme forme de l’identité créatrice : il ne s’agit pas d’imiter un contenu donné, mais de reproduire une forme capable d’engendrer de nouveaux contenus. Le modèle réalise l’universel dans un particulier tout en laissant cet universel ouvert à d’autres réalisations. Une œuvre ne devient modèle que lorsqu’elle est reconnue comme œuvre vraie dans le savoir ; le système du savoir constitue ainsi le modèle par excellence. Dans la psychanalyse, cette relation de modèle apparaît dans le rapport entre psychanalyste et patient, chacun pouvant être pour l’autre le lieu d’apparition de la vérité inconsciente. C’est bien cette transformation du symptôme en modèle de vérité pour le sujet que vise Lacan à travers sa formule “s’identifier à son symptôme”.