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FOI, Mariage, Autre, Individu

Le VIᵉ commandement n’est pas seulement une interdiction morale : il appelle à garder la foi jurée devant l’Autre divin au profit d’un autre humain dans l’engagement de fonder une famille, décrite par Juranville comme “la forme la plus simple et la plus fondamentale de l’œuvre”. Cette fidélité s’ordonne selon trois niveaux : foi en l’Autre divin, source du commandement ; foi en l’œuvre commune ; foi en l’autre humain lié par le mariage. Les deux dernières formes, dépendantes des conditions humaines et de la réciprocité, peuvent être fragilisées, si bien que le commandement ne doit pas être compris de manière purement littérale. Tout commandement venant de l’Autre absolu vrai laisse place à une liberté responsable d’interprétation. Garder la foi signifie alors maintenir l’engagement fondamental, en tenant compte des faiblesses propres et de celles d’autrui. Tel est le propre de l’individu véritable : assumer sa solitude essentielle tout en sachant la présence de l’Autre divin et celle des autres humains avec lesquels il est définitivement lié dans l’œuvre commune.


“Le VI° commandement appelant à ne pas commettre d'adultère peut donc ne pas être respecté absolument «à la lettre». Or garder sa foi en l'Autre divin - et de même en l'œuvre dans laquelle on s'est engagé, et de même encore en l'autre humain avec qui on s'est marié, avec qui on s'est engagé dans l'œuvre prime qu'est la famille et que, par là, on a supposé lui-même individu gardant sa foi, mais en tenant compte des faiblesses de l'autre humain comme de soi -, c'est le propre de l'individu véritable. Qui a besoin, pour pouvoir aller au fond de la solitude essentielle, de savoir et la présence de l'Autre divin et celle d'autres humains avec lui définitivement liés.”
JURANVILLE, UJC, 2021  

FINITUDE, Oeuvre, Travail, Autre

D’après le 4à Commandement, “Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l'Éternel, ton Dieu..." Pourquoi cesser de travailler une fois son oeuvre accomplie ? Précisément parce que s’arrêter (éventuellement “passer le flambeau”) est geste auquel l’existant se refuse habituellement (finitude radicale), pour préserver une identité supposée déjà là le maintenant dans la dépendance de quelque maître, ou dans l’adoration de quelqu’idole fermée sur soi, au lieu de s’en remettre à l’Autre vrai (“louer l’Eternel”) qui est l’Autre tourné vers son Autre. Que l’oeuvre soit considérée comme achevée ou non, étant donnée la finitude de l’humain, le travail “jusqu’au bout” est tout ce qui compte, mais justement pas dans le déni de la finitude essentielle consistant à se tenir devant l’Autre dans l’attente de son Jugement.


“À l'image de l'Autre divin, l'homme a donc, une fois produite son œuvre, à cesser de travailler et, s'effaçant librement - finitude essentielle -, à ouvrir l'espace pour l'autre homme et son œuvre à venir. Dés-œuvrement apaisé et heureux.  Désoeuvrement heureux du psychanalyste, désœuvrement appuyé sur une œuvre déjà faite par quoi le psychanalyste peut occuper sa place, et donc, de manière absolument libre, par grâce, s'offrir dans son peu d'être d'objet a, d'objet-déchet, au patient-analysant pour que celui-ci commence à entrer dans son œuvre à lui.”
JURANVILLE, 2021, UJC

FINITUDE, Individu, Sujet social, Martyr, NIETZSCHE

Quand bien même on affirme une finitude radicale, puis essentielle, l’expérience humaine commence sous le régime d’une finitude socialement cadrée : l’« existant », d’abord sujet social, épouse spontanément la conception traditionnelle ou ordinaire de la finitude, celle que le monde commun rend pensable et vivable. Or ce monde ne fait pas qu’entretenir une compréhension existentiellement “fausse” de la finitude : il protège activement cette fausse évidence en neutralisant celui qui chercherait à dégager la finitude radicale (par la violence sacrificielle dans le traditionnel, ou par l’exclusion/relégation des “inutiles” dans l’ordinaire) et qui tenterait de l’affronter dans une œuvre propre, condition de l’advenue de l’individu et de l’accès à la finitude essentielle. Donc l’existant qui traverse cette épreuve devient témoin — parfois jusqu’au martyre — d’une vérité que le social rejette. Mais comme nous l’enseigne Nietzsche le martyre peut se pervertir en fascination (jouissance de souffrir, d’être haï, ou de culpabiliser les bourreaux), ce qui reconduit une économie du ressentiment et donc ruine le témoignage. On sait que Nietzsche lui oppose l’amor fati, c’est-à-dire un consentement actif à la nécessité à partir duquel une création devient possible. Selon Juranville seul le Christ offre le modèle d’un martyr “digne de ce nom”, dans l’absence de jouissance. En tout cas, affirmer la finitude essentielle oblige à dénoncer le monde où l’existant s’arrête d’abord et à vouloir un monde autre qui fasse place à l’individu . 


“La philosophie en vient donc, pour la finitude essentielle qu'elle affirme, à dénoncer le monde auquel s'arrête d'abord l'existant et à vouloir établir un monde tout autre qui laisse place à l'individu et à ladite finitude en tant qu'elle le caractérise. À vouloir rompre avec ce monde quand il s'agit du monde traditionnel sacrificiel qui empêche l'individu d'advenir. À montrer, quand il s'agit du monde ordinaire, que ce n'est qu'un aspect secondaire, inessentiel, du monde historique qui donne justement toute sa place à l'individu. La finitude essentielle implique rupture avec ce que Nietzsche appelle « l'esprit de vengeance », lequel reproche à Dieu le mal, la souffrance, la dépendance, la finitude et voudrait revenir mythiquement à un état originel idyllique de l'humanité (rappelons ce que Lacan dit du Surmoi qu'il est «haine de Dieu, reproche à Dieu d'avoir si mal fait les choses») - esprit de vengeance à quoi Nietzsche oppose l'amor fati ou amour du destin.”
JURANVILLE, 2021, UJC

FINITUDE, Existence, Refus, Liberté

Dans la philosophie antique comme moderne, la finitude reste naturelle : soit perfection accomplie (Socrate), soit dépendance imparfaite (Descartes, Kant, Hegel), sans méchanceté radicale. Le mal n’y est jamais originaire. Mais lorsque l’existence et l’ouverture à l’Autre sont affirmées comme essentielles, la finitude devient elle-même essentielle et doit être pensée à partir du rejet primordial de l’existence et de l’Autre. C’est ce que manifestent Søren Kierkegaard avec le démoniaque, Martin Heidegger avec l’« in-sistance » du Dasein, Sigmund Freud avec la pulsion de mort, Jacques Lacan avec la méchanceté foncière du prochain, et Emmanuel Levinas lorsqu’il affirme que nul n’est bon volontairement. La finitude radicale désigne ainsi le rejet primordial de l’existence et de la loi de l’Autre, et finalement le rejet de la finitude elle-même. Mais cette finitude peut être aussi être reconnue et assumée. Il convient donc de distinguer un niveau phénoménologique, où la finitude radicale apparaît comme rejet, mais un niveau structurel où elle est la possibilité du choix, la condition de la liberté.


“Dès qu'on affirme comme essentielle l'existence, et donc l'ouverture à l'Autre, et qu'une finitude essentielle devient envisageable, on doit partir, pour ce qui est de l'homme, de son rejet primordial de l'existence; de son rejet de la finitude suscitée par la rencontre de l'Autre - rejet que nous dénommons finitude radicale ; et, avant tout, de son rejet de l'Autre absolu et de la loi de cet Autre qui voulait l'arracher à ce rejet.”
JURANVILLE, 2021, UJC

FIDELITE, Tentation, Mariage, Sexualité

Soit le VI° commandement : « Tu ne commettras pas d’adultère. » L’adultère n’est pas seulement un écart sexuel ou une tendance à la débauche, mais la rupture d’un engagement, celui de fonder une famille durable. L’adultère devient symbole de la fuite devant l’œuvre au profit d’une jouissance immédiate. La tentation n’est jamais contrainte, mais possibilité. Elle laisse libre (on peut y céder ou non), mais si l’on y cède, la liberté se transforme en dépendance. La tentation nie la finitude puisqu’elle fait miroiter l’immortalité, la toute-puissance, ou la jouissance sans limite - soumission à un faux Autre absolu, une idole, un Surmoi. Le vrai Dieu ne tente pas au sens de piéger ou d’induire en erreur ; la tentation vient de l’homme et Dieu donne plutôt les moyens d’y résister. Nul héroïsme dans la fidélité, simplement réponse à une grâce donnée. Respecter ses engagements permet d’obtenir ce que Dieu promet sans qu’il s’agisse d’un contrat ou d’un marchandage. Il existe une institution qui permet d’assumer toute la finitude dans le couple et la société : le mariage. Car le mariage est engagement, mais il tient compte à la fois de la sexualité, de la mort, de la captation incestueuse, et il transforme cette sexualité et le désir qui la transcende en oeuvre durable. La sexualité, indéniablement, porte une charge de pulsion de mort. Mais le désir humain, malgré cela, reste orienté vers l’Absolu. La fidélité ne supprime pas le désir, elle le libère et l’accomplit dans une oeuvre, et ainsi dans l’histoire. La philosophie judéo-chrétienne doit donc tenir ensemble deux exigences : la sacralité du mariage et la reconnaissance de la puissance ambivalente de la sexualité. Le christianisme insiste particulièrement sur la menace que la pulsion de mort fait peser sur cette sacralité et sur la nécessité de libérer le désir, masculin comme féminin, sans complaisance pour ses dérives et ses régressions païennes. Il condamne, semble-t-il plus explicitement que le judaïsme, la complaisance traditionnelle envers les incartades du désir masculin (même si dans ses phases de repaganisation, l’Eglise a régulièrement fait peser sur la femme la responsabilité du péché de chair et de la tentation).


“Rappelons le VI° commandement : « Tu ne commettras point d'adultère » (Exode, 20, 14 et Deutéronome, 5, 18). Il y a en effet en l'homme une tendance fondamentale, d'abord irrépressible, à ne pas respecter les engagements qu'il a pris de mener à bien telle ou telle œuvre - avant tout l'œuvre première qu'est la fondation d'une famille à partir du mariage d'où le VI° commandement); à ne pas respecter ces engagements parce qu'il faudrait pour eux renoncer à certaines jouissances… Les hommes ont donc à respecter leurs engagements et à ne pas céder aux tentations qui les en détourneraient. Et cela avant tout pour l'œuvre première qu'est la fondation d'une famille et pour le mariage qui est ce à partir de quoi se fait cette fondation. Du mariage qui tient compte de la finitude constitutive de l'humain comme sexualité et mort et de sa captation primordiale dans une identité immédiate, incestueuse, et qui assume tout cela dans le cadre d’une identité nouvelle.”
JURANVILLE, UJC, 2021  

FEMINISME, Sexuation, Nom-du-Père, Haine, LACAN

Le féminisme apparaît d’abord comme un progrès historique majeur : émancipation des femmes, dénonciation des violences, autonomie corporelle, dépassement des hiérarchies traditionnelles. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement ancien de spiritualisation et d’universalisation déjà perceptible dans l’Antiquité et dans le christianisme, où la différence des statuts sociaux et sexuels est dépassée dans l’unité du Christ (saint Paul (Galates, 3, 28) : “Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ”). Mais cette dynamique pose question lorsque le féminisme ne se contente plus de critiquer les injustices historiques et en vient à rejeter la différence structurale des sexes comme telle, ce qui revient à refuser la finitude qu’elle signifie. En s’appuyant sur Lacan, Juranville soutient que la différence sexuelle ne relève pas d’une simple construction sociale mais d’une structure symbolique fondée sur la métaphore paternelle : la mère, en proclamant le Nom-du-Père, renonce à être Autre absolu et ouvre l’espace de la loi et de l’amour. L’homme et la femme occupent alors des positions distinctes dans cette structure, liées à la manière dont chacun assume la finitude. De même que la mère accepte la finitude en renvoyant au Nom-du-Père, la femme semble accepter plus naturellement l’exclusion essentielle. L’homme, davantage pris dans le jeu social phallique, devrait conquérir cette position. Quoi qu’il en soit, Juranville rappelle que tout être parlant est d’abord sujet adoptant telle ou telle position dans la structure, qu’il s’agit d’assumer plutôt que de subir. Précisons : si la différence des sexes était purement naturelle, alors elle ne serait pas position symbolique ; mais si elle est structurelle, alors elle n’est pas librement interchangeable. Chez Lacan, ce qui relève d’une pure position logique peut renvoyer à un choix inconscient, en rapport avec le désir de l’Autre. Chez Juranville, où l’aspect ontologique est plus prégnant, il y a davantage une dimension d’appel à assumer sa nature. Donc une responsabilité, donc une forme de liberté… En bref, la sexuation est une structure, mais son assomption est libre ; on ne choisit pas la structure, on choisit comment on l’assume. Mais pour en revenir à la “condition féminine”, Juranville soutient que le patriarcat historique, loin d’être simple domination masculine, s’est imposé en rupture avec le matriarcat païen (dissimulé par le patriarcat archaïque qui ne faisait que le servir) et comme condition d’accès à la loi symbolique. Le féminisme contemporain, en rejetant indistinctement toute forme de patriarcat, nierait cette dimension structurale et retomberait dans une logique idolâtrique. Il substituerait à l’idole ancienne de la jouissance une idole abstraite : la Haine. Or la haine, en refusant la finitude et la différence, constitue ultimement, dit Juranville, un “refus de l’amour”. (Notons bien que Juranville parle ici de la Haine comme d'une idole abstraite, et non pas simplement d'une "haine des hommes" (comme on serait tenté de le croire). Une « haine des hommes » serait d’un registre psycho-sociologique banalement conflictuel, alors que chez Juranville l’« idole » relève d’un registre ontologique : une idole, c’est une figure qui prend la place de l’Autre vrai, une absolutisation, un faux absolu. Donc, en parlant d’« idole de la Haine », on ne décrit pas un sentiment, mais une structure d’absolutisation. En refusant le masculin sous toutes ses formes, le féminisme extrême ne ferait que refuser l’altérité elle-même, et donc ce qui constitue en propre l’amour, en lui substituant un autre Autre absolu (mais faux) : la Haine. Il ne s’agit donc plus seulement de haïr les hommes, mais simplement d’”avoir la haine”. S’identifier à la haine de l’Autre, jusqu’à identifier l’Autre à la haine.)


“La métaphore paternelle, acte de création de la mère, relève ainsi, parce qu'on y assume la finitude, d'une sublimation ou encore d'une spiritualisation. Et c'est sur ce fond que se déploie la différence des sexes selon Lacan. L'homme comme sujet qui doit s'affronter à la finitude pour devenir l'Autre, mais qui est d'abord sujet d'une totalité sociale ordinaire et fausse. La femme comme objet et comme Chose : objet qu'elle est supposée s'être faite librement, par grâce, acceptant la finitude et, en cela, ayant dépassé le social ordinaire (phallique, dit Lacan). Différence des sexes qui tient à la structure, mais qui est aussi de nature (être ou ne pas être un corps pour l'autre). Et qui, de toute façon, n'empêche rien à quiconque : tout être humain, tout être parlant est d'abord sujet, ayant à adopter, en fonction de sa nature, une position dans la différence des sexes et étant appelé à devenir, par l'exclusion essentielle, individu, ce qui est plus naturel pour la femme que pour l'homme.”
JURANVILLE, UJC. 2021  

FAMILLE, Héritage, Individu, Finitude

Le IV° commandement (« Honore ton père et ta mère ») indique aujourd’hui comment devenir un individu véritable. Il ne s’agit pas d’obéir, mais de cesser de reprocher à ses parents la finitude qu’ils nous auraient imposée. Ils n’ont transmis que la condition humaine : ils n’en sont pas l’origine. Devenir individu, c’est assumer cette finitude dans son œuvre propre et répondre par une création personnelle à l’œuvre première qu’a été la fondation de la famille. L’individu n’est jamais auto-engendré : il est héritier. Mais l’héritage n’est pas possession, ni même capital ; il est injonction. Hériter, c’est recevoir une tâche ; c’est être appelé à témoigner, par son œuvre, de ce que l’on a reçu. On retrouve ici la structure : grâce (don initial), élection (appel), foi (réponse active). Ainsi le IV° commandement prend toute sa portée : reconnaître son origine, assumer d’être né de la différence des sexes, et transformer cet héritage en œuvre. L’individu véritable honore ses parents non par soumission, mais en accomplissant créativement ce qu’ils ont inauguré.


“Par le IV° commandement, l'homme est donc appelé à répondre par son œuvre propre à l'œuvre première qu'a été la fondation, par ses parents, de sa famille. Mais produire une œuvre en réponse à une œuvre antérieure, c'est le propre de l'individu véritable. Car, pas plus qu'un tel individu n'est fermé sur lui-même, pas plus il ne s'est fait tout seul. C'est toujours un héritier, quoi qu'il ait fait de neuf, dans sa solitude, à partir de son héritage.”
JURANVILLE, UJC. 2021  

EXCLUSION, Individu, Autonomie, Christ

L’exclusion de l’individu peut être subie ou elle peut être voulue et assumée. L’exclusion infligée par la société au nom d’une totalité mythique ou traditionnelle n’a évidemment rien d’essentielle pour l’existant. L’exclusion essentielle consiste à assumer l’individualité, en même temps que la finitude, et à partir de là à s’engager sur le chemin de l’oeuvre, dont la finalité est d’instituer une société juste laissant toute sa place à l’individu. C’est parce que l’existant rejette toujours d’abord sa finitude et l’exclusion qu’impliquerait son autonomie, que l’Autre absolu s’est incarné comme Fils dans l’homme Jésus afin de fournir la possibilité d’une autonomie véritable (dans l'« imitation de Jésus-Christ »).


Affirmer l'exclusion essentielle, c'est certes, dès lors, proclamer décisif pour l'existant de s'y établir et d'y assumer l'existence finie - ce qui est s'établir dans son autonomie d'individu. Et c'est de plus avancer qu'à partir de là l'existant sera en position d'instituer une totalité sociale juste qui, à la fois, laisse place par le droit à pareille exclusion pour chacun et qui, en même temps, inflige une légitime exclusion au sens négatif, de toute façon légalement limitée, à qui contreviendrait à ce droit.”
JURANVILLE, UJC. 2021  

ETRE, Existence, Autre, Dasein, HEIDEGGER

Rappel : pour Heidegger, la philosophie est une question essentielle sur l'être qui ne disparaît pas une fois la réponse trouvée, mais persiste en elle. Cet être correspond à l'existence finie du Dasein (l'homme), qui se définit fondamentalement par le rapport qu'il entretient avec sa propre existence. « Il appartient à la constitution d'être du Dasein d'avoir dans son être des rapports d’être à son être. (...) Nous appelons existence l’être auquel le Dasein se rapporte de telle et telle manière, et toujours en quelque manière » (Heidegger, Être et Temps, § 4). Finalement - Juranville y insiste - cet être représente la figure de l'Autre absolu. C'est lui qui appelle l'homme et fonde la vérité, bien que l'homme, dans son inauthenticité (la déchéance), commence par le rejeter. Comme on sait, Heidegger finira par nommer cet Autre absolu : Ereignis (Événement).


"L'être, d'abord l'objet de la question essentielle et idéalement, à la fin, du savoir philosophique, est donc – pris au sens absolu qu'il a toujours aussi pour la philosophie – la figure, pour elle, de l'Autre absolu qu'implique l'existence. Autre absolu (lieu premier de l'identité essentielle) qui appelle l'homme à se rapporter à lui et duquel lui viennent et la vérité et les conditions pour l'accueillir – alors que l'homme, dans son existence inauthentique, dans ce que Heidegger appelle aussi sa déchéance, Verfallen, rejette d'abord cet Autre."
JURANVILLE, UJC, 2021

ETAT, Gouvernementalité, Judéo-christianisme, Vérité, FOUCAULT

Selon Foucault, l'Occident aurait donné peu à peu la prééminence à un type de pouvoir qu'il appelle la Gouvernementalité, et qu'il oppose à la Souveraineté de l'Etat. Ce mouvement serait porteur de progrès et de justice dans la mesure où il ne tirerait pas de lui-même sa propre fin, mais des choses et des êtres vers lesquels se dirige son action. Ce principe, il en voit l'origine d'une part dans la parrhèsia grecque fondant le « gouvernement de soi et des autres », d'autre part dans la pastorale chrétienne et au-delà dans l'orient préchrétien (en l'occurrence juif). Contrairement à la souveraineté qui prend ses racines dans un territoire, le pouvoir pastotal s'exerce sur un troupeau (un peuple) à seule fin de le protéger. La gouvernementalité deviendrait « une pratique calculée et réfléchie » tandis que l'Etat apparaîtrait comme « l'idée régulatrice de la raison gouvernementale » toujours selon Foucault. Or de cette gouvernementalité vectrice de progrès, ainsi que des "procédures de véridiction" et autres "techniques de vérité" longuement analysées par ailleurs, Foucault refuse d'induire les éléments d'un savoir philosophique objectif, faute de "poser comme telle la vérité que pourtant il décrit" affirme Juranville.


"Foucault exclut de poser comme telle la vérité que pourtant il décrit et qui serait l'objet du savoir philosophique, décisivement celui de la justice. Or la justice progresse dans l'histoire selon Foucault, et cela de part la gouvernementalité, qui vient du judéo-christianisme. Il n'en reste pas moins que l'État, supposé juste, est d'abord en fait injuste, et que, pour Foucault, la justice n’advient dans l'État que par la gouvernementalité, l'histoire se caractérisant par la « gouvernementalisation de l'État »."
JURANVILLE, 2021, UJC

ESSENCE, Contradiction, Ternaire, Sénaire, HEGEL

Conformément à ce qui apparait chez Hegel, quoique de manière seulement formelle (car aucune contradiction n'y est considérée comme vraiment réelle), le traitement logique ou dialectique de la contradiction est d'abord ternaire. L'essence d'un concept n'apparait qu'une fois posé d'abord son phénomène, soit comment il apparaît à la conscience (l'identité immédiate pour Hegel), puis la vérité de ce concept, qui introduit la contradiction au sein du phénomène (c'est la différence pour Hegel), et enfin l'essence de ce concept, qui résout la contradiction (l'identité spéculative pour Hegel). Mais, s'il est concluant pour Hegel, le ternaire ne suffit pas du point de vue de l'existant qui le contredit à nouveau du point de vue de la réalité, et impose de le répéter intégralement jusqu'au sénaire.


"Mais ce mouvement ternaire, suffisant pour Hegel parce que pour lui la contradiction n'est pas radicale, apparaît, sitôt qu'on affirme l'existence et l'inconscient, comme devant être répété dans le cadre d'un final mouvement sénaire. Ce que nous avons proposé dans les trois volumes traitant de l'existence et publiés sous le titre : "La philosophie comme savoir de l'existence", et dans les trois autres qui traitent, eux, de l'histoire. À chaque temps de l'analyse est mis en place un sénaire, un « hexagramme », un « idéogramme ». Le savoir philosophique se déploie donc selon un mouvement sénaire, deux fois ternaire. Comme on peut en voir des traces à travers toute l'histoire de la philosophie. Chez Descartes, avec les six parties du Discours de la méthode, les six Méditations, chez Rosenzweig, avec les trois livres de la Création, la Révélation et la Rédemption : ces deux ternaires, l'un abstrait, l'autre concret, sont rassemblés, les deux triangles se [chevauchant] en se croisant», dans la III° partie qui déploie l'Étoile de la Rédemption, l'Étoile de David, étoile à six branches. Chez Lacan encore qui, à son ternaire de base (le noeud du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire), on adjoint un second formé á partir de la nomination qui, « pour (son) noeud, est un quart élément et qui ouvre « une voie qui ne va que jusqu'à Six »."
JURANVILLE, UJC, 2021

ESSENCE, Révélation, Création, Concept

L'essence, définie comme position de la chose, n'est rien d'autre que la puissance créatrice, au sens du Dieu créateur de la révélation. Elle n'est donc pas simplement cette idée (Eidos) se donnant à voir pour l'oeil de l'esprit. Le passage du Dieu au concept, de la révélation à la philosophie, est d'ordre métaphorique : s'y opère une substitution elle-même créatrice, ou plutôt re-créatrice puisque par définition l'essence est première.


"C'est dans la révélation juive qu’advient pour la première fois ce qui sera en philosophie l'essence. L'essence que nous avons définie comme position de la chose, et qui est la puissance créatrice produisant les choses... Le terme d'essence est le nom philosophique du Dieu comme Créateur, nom philosophique préparé dans la parole de Dieu à Moïse : « Je suis ce que je suis». C'est en nouant métaphoriquement le concept où se pose l'essence - en faisant par exemple du « voir » un concept au-delà du « voir » ordinaire, en disant : « Non, je n'affabule pas, je vois », et donc en substituant le « voir » à l’” affabuler ” – que l'existant, qui assume alors l'élection, accueille la Révélation et peut s'engager dans la philosophie."
JURANVILLE, UJC, 2021

ESSENCE, Existence, Autre, Savoir, SARTRE

Le discours philosophique fonde traditionnellement le savoir sur l’essence, même lorsque Platon situe le Bien « au-delà de l’essence », car ce Bien reste l’objet d’un savoir absolu. Cependant, cette conception classique de l’essence contredit la vérité de l’existence : elle enferme les déterminations d’une chose à l’avance, excluant le temps, l’altérité et l’individualité. Il faut donc repenser l’essence : non plus comme donnée a priori, mais comme une réalité qui se reconstitue a posteriori à partir de ce qui vient de l’Autre imprévisiblement - et cela, même si l’essence apparaît toujours comme donnée première dans le savoir. Sartre a formellement esquissé cette idée en affirmant que « l’existence précède l’essence », mais Juranville souligne que cette reconstitution de l’essence ne peut venir que de l’Autre radical, à travers la grâce, l’élection et la foi.


"Certes l'essence, pour et dans le savoir une fois constitué, est présente toujours déjà, elle est la donnée primordiale. Mais elle a en propre, comme essence primordiale, de s'effacer, de se dés-absolutiser devant l'Autre par elle reconnu comme nouvel absolu."
JURANVILLE, UJC, 2021

PESSIMISME, Ennui, Finitude, Création

Le pessimisme apparaît avec l'avènement de l'histoire, parce que l'individualité et la finitude, enfin dégagées de leur captation par le social, demeurent difficilement assumables. Il est un pessimisme réactionnaire ou "passimiste", qui ne veut rien savoir de cet avènement et se retranche dans la nostalgie d'un passé où "tout était mieux" ; il en est un autre, progressiste par principe, mais qui, incapable de dépasser le constat d'une société où néanmoins "tout va mal", se soumettant à l''idole abstraite de l'Ennui" (Juranville), revient à une sorte de renoncement nihiliste et individualiste. En réalité, de la finitude et du non-sens, surgissent bien une finitude essentielle et un sens véritable, dans le champ dès lors ouvert à tous de la création.


"Non seulement la finitude, fût-elle la finitude radicale de l'humain, ne contredit en rien toute valeur et tout sens. Mais elle doit être, par l'existant devenant individu véritable, assumée dans une finitude essentielle où, comme l'Autre divin, on ouvre l'espace pour l'œuvre à venir de l'autre existant accédant lui aussi à l'individualité. L'existant avait déjà, par son œuvre à lui, produit le sens; il en espère de plus confirmation par l'œuvre de l'autre existant, et cela à l'infini, contre tout pessimisme."
JURANVILLE, 2021, UJC

ENNUI, Finitude, Haine, Divertissement, PASCAL

S'ennuyer, c'est éprouver la haine de soi par impuissance à agir, par peur d'affronter son propre néant, sa finitude radicale, ce qui nous placerait alors devant un choix essentiel. Pascal a souligné comment, par le divertissement, nous tentons de fuir cette épreuve nécessaire du néant intérieur ; et Baudelaire (poème "Au lecteur" par ex.) a dit comment nous la détournons, cette épreuve, en fascination morbide pour ce moi ennuyeux et donc haïssable, et aussi en agressivité ("sacrificielle" dit Juranville) contre le monde entier.


"Pourquoi être ainsi en haine à soi-même, dans l'ennui? Parce qu'on n'arrive pas à agir. Et cela parce qu'il faudrait s'affronter à soi-même, à son néant (dit Pascal), à sa finitude radicale (disons- nous) et qu'on refuse cet affrontement et l'assomption à laquelle il aboutirait (et qui serait finitude essentielle). Pascal a souligné la place majeure de cet ennui foncier en l'homme et que celui-ci tente d'oublier par le divertissement. «Ôtez, dit-il, leur divertissement [à ces «jeunes gens» qui ne voient pas la «vanité du monde»], vous les verrez se sécher d'ennui. Ils sentent alors leur néant». Mais en quoi, demandera-t-on, l'ennui peut-il être une idole ? Parce que l'ennui, l'incapacité d'agir, la clôture en soi s'offre à la fascination et qu'il y a toujours en l'existant quelqu'un qui se laisse ainsi fasciner. De là, la violence sacrificielle."
URANVILLE, 2021, UJC

ELECTION, Judaïsme, Christianisme, Grâce, LEVINAS

L'élection dont se réclame le peuple juif ne signifie pas une quelconque préférence de la part du divin, simplement que l'appel de ce dernier a été entendu seulement par les Hébreux (alors que tous les peuples de la terre étaient présents lors de la révélation au Sinaï, selon le Talmud). Si en soi l'élection est universelle, pour autant elle n'est pas égale, car elle repose à chaque fois sur une singularité qui, en assumant la responsabilité de la loi, la reconstitue dans son universalité. Cette difficulté à recevoir l'appel de l'Autre et son message d'universalité, que porte l'élection, s'explique par la finitude même de l'existant. Seule la grâce chrétienne, il faut le souligner, rend acceptable sinon assumable l'élection ; car si le sacrifice (et le pardon) du Christ n'élimine ni la finitude ni le péché des hommes, du moins les rend-il indéniables. Bien plus la grâce se fausserait si elle n'intégrait pas le principe de l'élection, puisqu'elle-même ne peut s'accomplir qu'à travers l'élection.


"Lévinas dit tout ce qu'il faut dire de l'élection et de son universalité en soi : « C'est l'apanage de la conscience morale elle-même. Elle se sait au centre du monde et pour elle le monde n'est pas homogène : car je suis toujours seul à pouvoir répondre à l'appel [hétéronomie appelant à l'autonomie], je suis irremplaçable pour assumer les responsabilités [sur fond de cette autonomie, singularité qui reconstitue l'universel]. L'élection est un sur-plus d'obligations pour lequel se profère le “je” de la conscience morale »... Mais cette universalité en soi de l'élection (universalité parce qu'elle est proposée à tous les hommes et universalité de ce qu'elle leur propose quand elle est accueillie par certains) se heurte d'abord au rejet par la plupart, voire par tous. Cela parce qu'elle entraîne l'existant dans une épreuve douloureuse, dans la confrontation avec sa finitude qu'il lui faut assumer. Et seule la grâce chrétienne rend acceptable par tous les hommes, sinon leur fait accepter, l'élection et son universalité."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Judaïsme, Philosophie, Amour, ROSENZWEIG

Celui qui, en accueillant la Révélation, s'engage dans l'élection afin de porter hautement cette Parole, subira l'exclusion et le rejet, allant jusqu'à la haine mortelle des autres hommes. Rien que de très logique, puisque son message consiste à remettre en cause l'ordre social englobant, intolérant à l'égard de l'individualité, qui est celui du monde païen. On comprend qu'un individu seul n'aurait pu y survivre, c'est pourquoi l'élection fut portée par tout un peuple - exclu de ce fait -, le peuple juif. L'élection permet donc d'accueillir la Révélation, et d'en faire passer la vérité dans le savoir philosophique, dont la possibilité même dépend d'une telle Révélation. Pour Rosenzweig cette vérité est celle de l'amour divin se manifestant dans le ternaire Création-Révélation-Rédemption.


"Ce peuple qui s'engage dans l'élection est, entraîné par Moïse, le peuple juif. Le judaïsme, religion de ce peuple, a pour nous comme contenu, avec l'élection et la Révélation qu'elle permet d'accueillir, la loi issue des commandements de l'Autre divin qui se révèle. Avant tout, pour Rosenzweig, du commandement de l'amour (« Aime-moi! »). Commandement paradoxal – mais dont le paradoxe se résout si l'on considère, d'une part, que le commandement vient de celui qui aime, en l'occurrence, l'« amant divin » ; et, d'autre part, qu'il provoque, en celui auquel il est adressé, et qui est aimé, une mutation, ce dernier se mettant à aimer à son tour. Le peuple juif, accueillant ainsi la Révélation, s'installe de ce fait à l'avance dans la Rédemption. « Vie éternelle», dit Rosenzweig du judaïsme."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Ethique, Judaïsme, Christianisme

L'accueil de l'élection, au plan de l'histoire, a été effectué par le peuple Hébreu devenu juif, quand il s'est approprié les commandements donnés par l'Autre divin dans la révélation du Sinaï. Il a fallu pour cela en payer le prix, subir le rejet sacrificiel des autres peuples et connaître l'exil de sa propre terre. Il est notable que le savoir essentiel, impliqué par l'élection, est prioritairement un savoir éthique, précédant toute métaphysique, et qu'il sera transféré comme tel à la philosophie. Reste que l'élection juive n'est universalisable que par la grâce issue du christianisme, et que le savoir éthique du judaïsme sera incorporé au savoir théologique du christianisme.


"« La moralité a une portée indépendante et préliminaire. La philosophie première est une éthique » note Levinas. Mais l'élection, avec le savoir qu'elle amène à reconstituer, pour universelle qu'elle soit en elle-même, n'est universalisée qu'en la grâce que le christianisme a dégagée comme originelle. Et le savoir éthique issu du judaïsme apparaît alors comme se fondant dans le savoir théologique du christianisme."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Sainteté, Judaïsme, Ethique, LEVINAS

La sainteté, au-delà du sacré en général qui caractérise toute religion, est l'exigence portée en propre par le judaïsme. C'est le sacré élevée à sa vérité par l'éthique : "le souci de l’autre l’emportant sur le souci de soi, c’est cela que j’appelle sainteté" dit Levinas. Or le judaïsme est bien la religion de l'élection, de la responsabilité devant l'autre, communiquée par l'Autre absolu à tous les hommes, mais reçue par peu d'entre eux.


"Le judaïsme par excellence incarne, pour Levinas et pour nous, cette exigence de sainteté. Et cela parce qu’il est porté par l’élection qui en est précisément pour nous l’essence. Il dit, comme nous le faisons après lui, que venant de l’Autre elle est dispensée à tous. Il ne dit pas, comme nous le faisons au nom de la Finitude (pulsion de mort) que primordialement rejetée par tous, elle est ensuite acceptée seulement par certains (Moïse et, après lui comme guide, le peuple hébreu) et par certains qui sont alors rejetés par les autres."
JURANVILLE, UJC, 2021

EGALITE, Responsabilité, Election, Ethique

Du point de vue de l'éthique, l'égalité n'est jamais donnée comme une évidence. D'un côté l'Autre est celui qui m'est supérieur en importance et en dignité à partir du moment où je me sens responsable de lui, de son sort ; mais d'un autre côté je me place en position de supériorité, de contempteur de mon propre égocentrisme, en exigeant davantage de moi-même que d'autrui. Dissymétrie inévitable... L'égalité n'advient que lorsque chacun endosse la même responsabilité et la même élection, ce qui par définition n'est jamais acquis d'avance.


"L’éthique exige qu'on ne lâche rien de ce qu'on a éprouvé dans le surgissement du visage de l'autre homme « où il m'aborde à partir d'une dimension de hauteur et me domine » (Levinas), d'une inégalité où, lui, est supérieur. Et, à partir de là, contre la tendance de chacun à se croire supérieur, elle exige qu'on « instaure l'égalité »."
JURANVILLE, UJC, 2021