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MATERIALISME, Richesse, Jouissance, Objet a, LACAN

Le matérialisme n'est pas d'abord une philosophie de la matière. C'est une manière d'exister qui refuse la création, l'ouverture à l'Autre et la finitude. L'homme matérialiste demeure enfermé dans la jouissance immédiate et fait de la Richesse une nouvelle idole, remplaçant les anciennes divinités païennes. Le matérialiste demeure symboliquement attaché à la mère, à la jouissance première, au lieu d'accéder, par la médiation du père symbolique (et donc de l’esprit), au vrai désir et à la sublimation. Or la richesse n’est pas condamnable en soi : le riche peut devenir un véritable maître s'il renonce à la simple jouissance de son avoir pour le risquer dans une œuvre, s’il transforme son capital en activité créatrice. Lacan opposait le riche ordinaire au saint ou à l'analyste, qui accepte librement d’incarner l’« objet a », comme pur déchet, à rebours également de l’esclave qui participe (par nécessité vitale) à la production du même objet, cette fois comme plus-de-jouir.


Le matérialisme est la manifestation toujours en fait du même rejet primordial, par l'existant se faisant sujet social, et de l'existence finie, et de l'individualité qui assumerait cette existence, et du capitalisme raisonné qui tiendrait ouvert l'espace de cette individualité. Rejet qui déboucha jadis dans le paganisme et qui voue aujourd'hui l'existant à se soumettre à l'idole abstraite de la Richesse. Rejet de la spiritualité, c'est-à-dire de la liberté en tant qu'elle s'arrache à l'identité immédiate, sans Autre, close sur soi, dans laquelle elle s'était enfermée, celle des satisfactions matérielles déjà obtenues ou à venir; rejet de la liberté en tant qu'elle vise, par et dans l'œuvre, une identité nouvelle où elle se retrouverait pleinement dans son ouverture à l'Autre.”
JURANVILLE, 2021, UJC

MATERIALISME, Paganisme, Esprit, Cause

Le matérialisme est un phénomène historique majeur qui accompagne le développement de la philosophie et la sortie progressive du monde traditionnel. Dans ce dernier, la vie sociale est organisée autour de croyances en des esprits divins, généralement des ancêtres divinisés, qui incarnent autant de figures de l'Autre absolu faux ou du Surmoi féroce, et déterminent les conduites par les rites, les sacrifices et les interdits. Ces puissances sont supposées être les causes véritables des événements, parce que les hommes renoncent à s’assumer eux-mêmes comme causes. Avec l'apparition de l'histoire, cette organisation est remise en question par la philosophie, qui affirme d'abord un non-savoir primordial avant de conduire à un savoir véritable reconstitué rationnellement. C'est dans ce mouvement critique que naît le matérialisme : les causes des phénomènes ne sont plus recherchées dans les esprits mais dans la matière elle-même, comme l'illustre l'atomisme d'Épicure. Une étape nécessaire dans la constitution de la raison, mais nullement son aboutissement.


On doit en effet reconnaître la présence toujours plus affirmée, dans le monde social, du phénomène du matérialisme, qui semble invalider le VII° commandement. Le matérialisme n'a certes pas de place dans le monde traditionnel où l'on vit socialement environné d'esprits, d'esprits divins qu'il faut se concilier, et cela par des offrandes et des sacrifices, pour que s'effectuent au mieux les actes les plus quotidiens - dans lesquels ils interviennent. Esprits divins qui sont autant de figures de l'Autre absolu faux, de l'idole.”
JURANVILLE, 2021, UJC

JUSTICE, Altérité, Injustice, Messianisme, LEVINAS

Dans le huitième commandement interdisant le faux témoignage, il faut lire la dénonciation d'une tendance fondamentale des hommes : utiliser la justice pour faire condamner un autre et transformer un ressentiment personnel en accusation publique. La véritable justice doit donc empêcher toute logique sacrificielle, garantir que nul ne soit réduit au rôle de victime expiatoire, permettre à chacun de reconstituer librement la loi à partir de soi et n'admettre que des témoignages objectivement confirmés. Cette conception rompt avec l'idée traditionnelle selon laquelle la justice restaurerait une identité originelle harmonieuse. Illusion totale puisque, précisément, l'existant est d'abord injuste, se repliant naturellement sur lui-même et rejetant l'Autre. La justice vient donc de l'Autre et doit lui être rendue. L’on retrouve ici l'intuition fondamentale de Levinas : le sujet devient responsable lorsqu'il est atteint et mis en demeure par autrui. Toutefois, la présence du tiers oblige à dépasser la relation immédiate au prochain et à introduire comparaison, mesure et arbitrage. La justice doit alors s'incarner dans le droit et dans le savoir. Si Juranville reconnaît à Levinas une authentique visée messianique orientée vers l'institution d'un monde juste et la lutte contre le paganisme sacrificiel, il lui reproche finalement de refuser d'objectiver pleinement cette justice dans un savoir philosophique universel. 


La philosophie telle que réaffirmée par Levinas est donc bien reconnue, au moins implicitement, comme menant contre le paganisme une entreprise d’Histoire et comme visant l’institution de la justice. Certes la philosophie, quand elle vise la justice, vise autre chose que la charité. Mais c’est aussi la visée messianique du judaïsme, tendu vers la révolution véritable, quand on n’appellera plus bien le mal est mal le bien. « Le judaïsme unit les hommes dans un idéal de justice terrestre dont le Messie est la promesse et l’accomplissement. Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour annoncer les temps messianiques. » Mais Levinas refuse lui aussi de fixer objectivement dans un savoir qui se poserait comme tel et qui serait universellement reconnu, cette mesure et limite. Au nom toujours foncièrement, comme Heidegger et Kierkegaard, de l’altérité. Au nom plus précisément, pour lui du prochain sur la reconnaissance duquel on ne pourrait pas anticiper sans gommer quelque chose de la vérité pure qui surgit avec lui.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUSTICE, Tradition, Paganisme, Finitude, HEIDEGGER

Heidegger ne dispose pas d'un concept de justice capable de critiquer l'ordre social existant ; pire, il ne reconnaît finalement que la justice propre au monde traditionnel, sans voir ce qui caractérise celui-ci essentiellement, à savoir la violence sacrificielle. Ce monde lui apparaît bien plutôt comme une totalité harmonieuse où chaque chose occupe la place qui lui revient, le tout baignant dans la lumière de l’être. « La nature (dont «le sacré est l'être »] dispense tout réel dans les traits de son être, dit-il. Les traits fondamentaux du Tout [le monde] se déploient dans la mesure où l'esprit apparaît dans le réel et où toutes choses se renvoient leur éclat spirituel ». L’homme y est appelé à affronter sa finitude et sa mortalité, mais cet affrontement demeure inscrit dans un ordre déjà constitué, dont les modèles fondamentaux ne sont jamais remis en question. Chacun est invité à tenir son rôle dans le « jeu du monde » et à habiter authentiquement la place qui lui revient. Son attachement au sacré, à l'enracinement et à la tradition empêche Heidegger de reconnaître l'injustice constitutive de ces mondes, en tant qu’elle vise l’individu comme tel. Les hommes peuvent y accomplir des rôles, mais non s'affranchir des modèles reçus pour recréer librement la loi et produire leur œuvre propre. 


“Mais ce monde traditionnel est d'abord, par tous les autres penseurs majeurs de la philosophie contemporaine comme pour nous, caractérisé par l'injustice primordiale de la violence sacrificielle dont Heidegger ne dit rien. Il ne voit pas, il ne veut pas voir que l'affrontement à la finitude et à la mort y est d'abord cantonné dans des limites telles que les modèles donnés dans ce monde ne sont pas mis en question. Il ne voit pas, il ne veut pas voir qu'il n'y a pas de place, là, pour l'individu véritable, libéré de ces modèles, et que c'est d'abord ainsi que s'organisent les mondes sociaux.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUSTICE, Jugement dernier, Autonomie, Oeuvre

 La difficulté est de penser une justice véritable qui tienne compte de la finitude humaine et de l'injustice constitutive des hommes. Car l'injustice ne peut jamais être totalement éliminée, et le monde juste n'est pas un monde parfait. Mais cette idée est difficile à accepter. L'existant voudrait soit une justice parfaite, soit une innocence totale, soit une condamnation totale. Or la justice véritable doit intégrer la faiblesse, l'échec, les œuvres inachevées, les ambiguïtés humaines. D'où la nécessité du thème religieux du jugement dernier. Celui-ci n'est pas seulement une croyance théologique mais la garantie philosophique qu'aucune œuvre authentique, aucune intention véritable et aucune responsabilité ne seront finalement perdues ou méconnues. Car dans la vie historique certains criminels triomphent, certains justes échouent, certaines œuvres restent inachevées, certaines intentions ne sont jamais reconnues. Il faut donc un jugement absolu. A l’instar de Walter Benjamin, Juranville voit dans l'histoire un processus orienté vers une rédemption finale ; s'inspirant également de Lacan, il affirme que l'homme sera jugé sur sa fidélité à son désir profond et à l'œuvre qu'il devait accomplir. La justice véritable suppose alors que tous les hommes puissent reconnaître librement la loi vraie : l'Autre divin ne l'impose pas de l'extérieur mais rend chacun capable de la reconstituer dans son autonomie. Le Jugement dernier accomplit ainsi l'autonomie humaine au lieu de la supprimer, en laissant aux hommes le temps nécessaire pour s’accomplir. C’est bien cette perspective qui permet de parler de « fin de l'histoire ». Celle-ci ne signifie ni la disparition du mal ni celle des conflits, mais l'existence d'un monde où chacun dispose désormais de la possibilité effective de devenir un individu véritable. Dans ce contexte, la psychanalyse joue un rôle central : elle constitue l'espace moderne où l'individu peut assumer son désir, sa finitude et son œuvre propre. Affirmer que le monde actuel est « absolument juste » ne signifie pas que les injustices ont disparu ; cela signifie que les institutions contemporaines rendent désormais possible pour chacun la reconstitution autonome de la loi et l'accès à l'individualité.


Le discours philosophique, avec le savoir qu'il véhicule, peut donc proclamer la justice du monde actuel et, par là, la fin de l'histoire. Dans ce monde, le discours de l'individu n'est plus discours évanescent qui a forclos définitivement toute possibilité de devenir individu et qui porte le monde sacrificiel; il est discours psychanalytico-individuel qui ouvre cette possibilité à chacun - lequel en a certes d'abord horreur. Ce monde est absolument juste parce que chacun y est mis en position de reconstituer à partir de soi, dans son autonomie à soi, la loi à laquelle il est assujetti.”
JURANVILLE, 2021, UJD

JUSTICE, Droit, Finitude, Progrès

Quand bien même les hommes s’entendraient enfin sur un idéal de justice, le caractère inéliminable de la finitude, avec ses conséquences en termes de crimes et délits, justifie l’existence du droit. Or poser la justice comme fin l’histoire revient à reconnaître également les progrès historiques du droit. Que cela soit le droit pénal qui réprime les infractions (progrès notamment avec l’abolition des châtiments corporels et de la peine de mort), le droit civil qui fournit à chacun les conditions de son autonomie (successivement comme droit de propriété, liberté de culte, liberté d'expression, droit au travail, droit à la santé), ou le droit politique qui réglemente la jouissance de cette autonomie (successivement droit de suffrage, liberté d'enseignement, liberté de la presse, liberté d'association, droit à l'information).


“Affirmer la justice véritable, c'est s'engager à assumer, dans une raison absolue, la finitude avec tout ce qu'elle a d'inéliminable comme conséquences. C'est affirmer le droit qui en tient compte… C'est affirmer et précisément instituer le capitalisme (comme forme sociale minimale de la finitude en tant qu'elle ne veut rien savoir d'elle-même).”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUDAISME, Holocauste, Christianisme, Israël, LEVINAS

L’Holocauste et la fondation de l'État d'Israël constituent ensemble un événement décisif dans les rapports entre judaïsme et christianisme. Après Auschwitz, le monde chrétien prend conscience que l'anti-judaïsme traditionnel relevait d'une rechute dans le paganisme : la violence exercée contre le peuple juif reproduisait la même logique sacrificielle que celle subie par le Christ. Le refus juif du christianisme n'était donc pas pure obstination, mais aussi résistance à un christianisme devenu partiellement infidèle à lui-même. C’est en quoi ce dernier reconnaît explicitement la vérité du judaïsme et la mission historique du peuple juif ; cela se traduit finalement par la reconnaissance internationale de l’État d’Israël. Inversement, la création d'un État juif manifeste une reconnaissance implicite de la vérité chrétienne : en fondant un État, le peuple juif reconnaît qu'il n'est pas au-dessus de la condition humaine, qu'il peut être détruit et qu'il doit se protéger comme tous les autres peuples. Juranville critique alors Levinas, auquel il reproche de demeurer attaché à une conception traditionnelle du judaïsme située au-delà de l'histoire et de refuser la possibilité d'un savoir philosophique capable de juger le sens des événements historiques. De ce refus découle une incapacité à comprendre pleinement la nouveauté d'Auschwitz et la signification profonde de la fondation d'Israël. Levinas tend à penser l'Holocauste comme une persécution certes majeure et terrible, mais ne faisant que s’inscrire dans la suite des précédentes, alors qu’il s’agit d’une rupture historique absolue. Sa critique culmine dans la discussion de la responsabilité infinie envers autrui : si elle demeure valable éthiquement, elle doit être limitée politiquement par l'exigence de justice et de protection. L'État devient alors le signe concret qu'une limite a été posée à la répétition du sacrifice, et la fondation de l'État d'Israël marque l'entrée définitive du peuple juif dans l'histoire universelle.


Si Levinas ne peut pas peser et penser le sens fondamental de l’établissement de l’Etat d’Israël, c’est parce qu’il ne reconnaît pas en même tant que celle de du judaïsme, la vérité du christianisme. Penser en quoi, pour le peuple juif, tout élu qu’il soit, est humain, cette fondation est absolument nécessaire. Impossible dès lors pour Levinas de penser ce qui fait, selon nous, le sens essentiel de la fondation de l’État d’Israël, le fait qu’elle manifeste la reconnaissance, certes implicite et néanmoins indubitable, par le peuple juif, de la divinité du Christ et de la vérité du christianisme. Ce qui correspond, à nos yeux, à la reconnaissance, explicite cette fois, par le monde chrétien, historico chrétien, de la vérité du judaïsme, le peuple juif ayant subi en tant qu’élu dans l’holocauste une passion semblable à celle que le Christ, l’élu par excellence, a subi et traversé. Il fallait pour le peuple juif, et parce qu’il est humain, un État pour le protéger, mais un État qui devra toujours se défendre sans baisser la garde. Et une justice qui doit être posée comme tel dans le savoir Philosophique. Car Levinas reste réticent, au nom de ce qu’il considère comme l’éthique pure, devant toute limite et mesure qu’on voudrait assigner à la responsabilité pour autrui, et notamment pour les persécutions qu’on peut en subir. De là sa provocante formule : « je suis responsable des persécutions que je subis ». Formule qu’il en est venu à nuancer : « mais seulement moi ! Mes proches ou mon peuple sont déjà des autres et, pour eux, je réclame justice ! ». Mais la fondation de l’État d’Israël montre qu’une limite absolue a été posée à ces persécutions.”
JURANVILLE, UJC, 2021

IDEOLOGIE, Philosophie, Existence, Libération, Marx

La philosophie apparaît avec Karl Marx comme exigence de distinction d’avec l’idéologie, pour autant qu’il affirme la communauté au nom de l’existence. Reprenant l’origine du concept chez Destutt de Tracy, il définit l’idéologie comme un ensemble d’idées dérivant des conditions matérielles et sociales, mais qui, en tant que reflet inversé du réel, dissimule et justifie l’injustice d’un monde fondé sur la violence sacrificielle. Marx critique ainsi les “jeunes hégéliens”, qui croient à la primauté de la conscience et à une libération par la seule prise de conscience, alors que la transformation réelle suppose une révolution des conditions matérielles. Sur la distinction entre la philosophie et l’idéologie, précisons ceci : bien que toutes deux prétendent produire un savoir total, l’idéologie repose sur un principe donné et indiscuté, tandis que la philosophie met en question ses propres fondements et reconstruit son principe de manière imprévisible à partir des contradictions du réel. Mais cette distinction, chez Marx, reste fragile, voire douteuse étant donnée la vocation révolutionnaire qu’il assigne à la philosophie et l’identification implicite du Parti avec le Philosophe lui-même.


“La philosophie, qui est primordialement question, doit donc être distinguée, dès lors qu'on affirme l'existence et la communauté, de l'idéologie. Comme l'idéologie, elle se réclame d'un savoir, d'un savoir qui ordonne le monde comme Tout et le justifie sur fond d’un principe. Mais ce principe, qui est pour elle l’essence, n’est pas donné, avec l’existence, comme une évidence première (ainsi que c'est le cas pour la conscience, dans la conception des Jeunes hégéliens). Il est lui-même, ainsi que tout savoir, mis en question. Censé résoudre les contradictions traversées, il doit lui-même être reconstitué imprévisiblement à partir de là, et précisément à partir du réel sensible, matériel, social de l'existence. Et le monde alors justifié ne sera pas un monde sacrificiel.”
JURANVILLE, 2021, UJC

IDEOLOGIE, Surhomme, Marxisme, Paganisme, NIETZSCHE

Les pensées de Marx et de Nietzsche, bien qu’opposées, dérivent toutes deux en idéologies produisant des logiques sacrificielles et débouchant sur des catastrophes historiques. L’idéologie socialiste repose sur le mythe du peuple ou du prolétariat, écrase l’individu et désigne des coupables extérieurs pour ne pas nommer le mal-être humain, pour éviter l’affrontement à la finitude. Nietzsche, en réaction, substitue à l’individu réel la figure du surhomme, érigée en mythe de puissance créatrice, justifiant à son tour l’exclusion des faibles. Bien que Nietzsche ait rejeté toute forme d’idéologie et de religion, sa pensée a ouvert la voie à des idéologies de la force, du nationalisme et de la race, qu’il condamnait pourtant. Ainsi, comme le marxisme, elle prétend instaurer une rupture radicale dans l’histoire mais aboutit en réalité à une répétition aggravée de logiques païennes et sacrificielles.


“Nietzsche, avec sa conception, ne peut donc conduire lui aussi, comme Marx, qu'à une illusoire rupture historique (« casser en deux l'histoire de l'humanité »!). En fait à une nouvelle répétition en aggravé du paganisme. Et même à une catastrophe encore plus extrême, parce que non seulement cette rupture est tentée au nom d'une prétendue justice rationnellement déterminée et en fait radicalement injuste, mais qu'elle l’est contre le peuple qui porte dans l'histoire l’exigence de vraie justice et de vraie raison, le peuple juif.”
JURANVILLE, UJC, 2021

HOLOCAUSTE, Judaïsme, Christianisme, Antisémitisme, ROSENZWEIG

Selon Rosenzweig la philosophie ne conduit pas à une fin de l’histoire comprise comme réalisation de la justice, celle-ci étant réservée à une dimension eschatologique. Il écrit : “Le peuple juif n'aurait plus aucun droit à sa propre éternité si l'Etat réussissait à réaliser ce à quoi il aspire”. Ce faisant il refuse de poser la finitude du peuple élu et n’anticipe malheureusement pas l’Holocauste. Or cet événement dévoile la nature réelle de la haine antisémite : non plus justifiable par l’accusation de déicide, désormais caduque, elle apparaît comme une pure haine de l’élection, identique à celle exercée contre le Christ. Cette violence relève d’une structure sacrificielle universelle par laquelle le sujet social cherche à détruire l’individu porteur de singularité. Freud avait bien repéré dans l’antisémitisme une survivance païenne et une haine du christianisme lui-même. Symétriquement, la protestation juive contre le Christ devient dérisoire, car la violence ne procède pas de la grâce chrétienne, prétendument intolérante envers l’élection, mais d’une interprétation gnostique qui oppose radicalement monde et salut. Dès lors, seul le maintien du lien à l’Ancien Testament permet au christianisme d’éviter cette dérive et de résister à une repaganisation, ouvrant la voie à une réévaluation des rapports entre judaïsme et christianisme après l’Holocauste.


“La haine contre le Christ ne vient en rien du peuple juif comme tel qui ne peut donc plus être accusé de peuple déicide. C'est la haine sacrificielle du sujet social en général, de tout peuple d'abord, contre l'existant en tant qu'il pourrait s'engager sur la voie de l'individualité et faire apparaître la finitude de l'humain. Freud avait très justement dit des antisémites que, « sous un mince vernis de christianisme, ils sont restés ce qu'avaient été leurs ancêtres, de barbares polythéistes » et que « leur haine des juifs n'est au fond qu'une haine du christianisme ».”
JURANVILLE, UJC, 2021

HOLOCAUSTE, Judaïsme, Christianisme, Histoire

À partir de l’Holocauste, la “scission éternelle” entre judaïsme et christianisme devient intenable. Le peuple juif, confronté à la possibilité de sa destruction historique, entre pleinement dans l’histoire universelle en fondant l’État d’Israël, reconnaissant ainsi sa finitude humaine et, implicitement, la singularité du Christ telle que posée par le christianisme. Symétriquement, le monde historico-chrétien prend conscience que la violence exercée contre les Juifs reproduit la violence sacrificielle de la Passion du Christ, révélant son propre échec à accomplir l’exigence d’élection et d’imitation du Christ, ainsi que les affects d’envie et de haine qui en ont résulté. Dès lors, la vérité historique impose une double reconnaissance : implicite du christianisme par le judaïsme, explicite du judaïsme par le monde chrétien. 


“Après l'Holocauste, le judaïsme et le christianisme ne peuvent pas en rester à ce que Rosenzweig appelait leur « scission éternelle ». Le peuple juif, le peuple porteur du judaïsme, a touché qu'il ne pouvait pas demeurer en dehors de l'histoire universelle comme, d'abord, il y avait été contraint et comme, ensuite, il y avait vu une chance pour sa spiritualité. Il a compris que, humain, il pouvait disparaître du fait de la volonté exterminatrice de certains parmi les autres peuples. Et il a décidé de fonder un État pour lui, sur la terre qui lui avait été promise, où il s'était installé et dont il avait été chassé. Ce faisant, il reconnaissait sa finitude d'humain et qu'il ne pouvait pas continuer à s'exposer aux persécutions, que seul l'avait pu le Christ des chrétiens parce qu'il était Dieu. Reconnaissance implicite de la vérité du christianisme.”
JURANVILLE, UJC, 2021

HISTOIRE, Sens, Psychanalyse, Savoir, LACAN

La psychanalyse introduit une objection décisive à toute philosophie de l’histoire entendue comme savoir totalisant, capable de fonder la justice d’un monde et de proclamer une fin de l’histoire : l’inconscient introduirait une faille constitutive empêchant toute clôture du sens. Certes, dans le sillage de Freud, la psychanalyse peut être pensée comme un événement historique majeur, comparable aux ruptures que furent l’avènement du judaïsme et du christianisme. Elle agirait même comme une « épidémie » selon Lacan… Mais cette efficacité historique ne signifie nullement qu’elle institue un sens de l’histoire : elle produit au contraire un savoir qui dissout toute illusion de téléologie, laissant ouverte une historicité sans clôture, où le réel, toujours susceptible de faire retour, empêche toute réconciliation finale. Le sens, pour Lacan, surgit localement comme « effet de sens », et appelle un travail du sujet. En revanche toute croyance en un sens de l’histoire exposerait au pire, en reconduisant les formes les plus archaïques de la violence sacrificielle. Au fond, la position de la psychanalyse au regard du sens de l’histoire est révélatrice de sa position au regard du savoir en général : elle est capable de produire un savoir logico-structural portant sur l’inconscient et ses effets, perturbant pour la philosophie et l’ensemble des sciences humaines, mais elle est incapable (et surtout peu désireuse) de le poser elle-même en tant que rationnel et universel. En ce sens, la psychanalyse, tout en portant à son point extrême la mise en évidence de la finitude radicale, laisse inachevée la tâche qu’elle rend pourtant possible : celle d’un savoir philosophique capable d’assumer cette finitude et de se poser comme tel. Ce qui demeure alors, pour Juranville, la tâche propre de la philosophie.


Le savoir de l'existence et de l'inconscient tel qu'aux yeux de Lacan il ne trouve place que dans le discours psychanalytique, à l'exclusion de tout discours philosophique, et qu'il ne se pose pas comme tel, ne peut donc en rien confirmer la justice d'aucun monde social et, par là même, proclamer quelque chose comme la fin de l'histoire. Lacan en viendra bien à soutenir que «la psychanalyse a un poids dans l'histoire» et que, «s'il y a des choses qui appartiennent à l'histoire, ce sont des choses de l'ordre de la psychanalyse» – et cela parce qu'elle est une épidémie, de même que, dit-il alors, l'Empire romain et le christianisme. Et que « ce qu'on appelle l'histoire est l'histoire des épidémies ». Épidémie parce que la psychanalyse, de par la grâce qui est en elle, se répand irrésistiblement – et, de fait, elle est aujourd'hui présente partout, dans tous les propos, malgré qu'en aient certains. Freud lui-même, arrivant aux Etats-Unis, avait dit : Je leur apporte la peste. Et il a présenté dans Moïse et le monothéisme la psychanalyse comme la plus récente des ruptures décisives de l'histoire (après celles de l'avènement du judaïsme, puis de l'avènement du christianisme), une rupture par laquelle il a bien l'idée que la levée du refoulement est achevée. Reste que fondamentalement Lacan, toujours au nom du discours psychanalytique, récuse l'histoire. Il parle de « cette chose que je déteste pour les meilleures raisons, c'est-à-dire l'histoire».”
JURANVILLE, UJC, 2021

GRACE, Philosophie, Sujet social, Individu

Bien que le discours philosophique soit en lui-même aliénant en tant qu’il pose son savoir et sa raison, il peut dispenser une grâce en s’adressant non au sujet individuel, comme le fait le discours psychanalytique, mais au sujet social. Cette grâce consiste à s’effacer comme lieu de vérité au profit de l’Autre absolu, à reconnaître les discours du monde social – cela passe historiquement par les grandes religions – comme porteurs de vérité, et à confirmer librement cette vérité par la raison. Ainsi la philosophie, comme la psychanalyse, transmet une grâce, mais orientée vers le sujet social. Ces deux modalités se rejoignent dans la parrêsia (franc-parler) décrite par Michel Foucault : celle de Socrate affirmant son non-savoir à lui mais concédant une vérité (inconsciente) chez l’individu auquel il s’adresse, et celle de Platon affirmant son non-pouvoir en tant que philosophe, mais concédant une vérité et une légitimité aux autres discours sociaux dans le champ politique.


“Le discours philosophique constitutivement pose comme tels son savoir et sa raison. Par rapport à l'existant tel que le discours psychanalytique s'adresse à lui, par rapport au sujet individuel en tant qu'il peut advenir à son individualité véritable, le discours philosophique est inévitablement aliénant. Mais l'existant n'est pas simplement le sujet individuel tel que le discours psychanalytique s'adresse à lui. Il est d'abord en fait sujet social qui, ayant fui toute possibilité de devenir individu véritable, trouve son identité dans l'un des discours fondamentaux du monde social. Et c'est à ce sujet social que le discours philosophique dispense sa grâce. Grâce qui, pour ce discours, consiste d'une part à s'effacer comme lieu de la vérité au profit de l'Autre divin duquel seul primordialement la vérité vient aux humains – et donc à reconnaître sa finitude de discours présente dans la vaine volonté initiale (qui le ferait idéologie) d'imposer son savoir et sa raison. Grâce qui consiste d'autre part à poser son autre, le sujet social et, avec lui, les discours qu'il peut tenir, comme lieu de cette vérité supposée venir de l'Autre absolu, et cela par les grandes religions. Grâce qui consiste enfin à témoigner que cette dé-position de soi et cette position de l'autre comme lieux de vérité sont absolument libres – cela en ne se contentant pas de recevoir la vérité de ces religions, mais en les confirmant à partir de soi, avec sa raison posée comme telle.”
JURANVILLE, UJC, 2021

FOI, Savoir, Finitude, Trinité, ROSENZWEIG, DESCARTES

Franz Rosenzweig l’avait rappelé, la foi doit être conçue comme à la fois principe et contenu du savoir. Dans un contexte explicitement chrétien (et non juif), centré sur la Trinité, le savoir véritable repose sur un acte de foi et reçoit de la foi sa détermination essentielle. L’homme, marqué par la finitude radicale, ne peut par lui-même garantir la synthèse rationnelle ; il reçoit de l’Autre divin la foi authentique fondant tout savoir possible. Descartes en avait entrevu l’ombre dans l’hypothèse du Malin Génie, mais la réalité d’une finitude radicale (pulsion de mort, volonté du mal, complaisance dans l’ignorance) n’était pas encore formulable. C’est Kierkegaard qui explicite que la foi consiste en « l’incertitude objective appropriée par l’intériorité la plus passionnée », autrement dit un acte de liberté assumant cette finitude. Et c’est Lacan qui formule que la science elle-même suppose un tel acte de foi, partant du principe - à partir de Descartes - qu’il existe quelque chose d’absolument non trompeur. La foi n’est donc pas opposée au savoir : elle en est la condition, le principe et, ultimement, le contenu.


La foi véritable est, avec l'existence, le fondement, offert par l'Autre divin, de tout savoir possible. Mais affirmer la foi véritable, c'est aussi reconnaître que d'abord l'existant, rejetant son existence et l'individualité où il l'assumerait, rejette par là même toute pareille foi. Car affirmer la foi véritable, c'est proclamer qu'on y assume, dans l'autonomie, dans une nouvelle autonomie, la finitude révélée par l'hétéronomie primordiale. Cette finitude ou pulsion de mort qui fait que l'homme ne peut, par lui seul, constituer un véritable savoir, c'est-à-dire articuler ensemble des termes ou propositions, en faire la synthèse, déployer une raison. Cette finitude que, le premier en philosophie, Descartes avait lumineusement pressentie et décrite dans son hypothèse du Malin Génie par lequel je suis empêché, ayant dit « 2 », puis « 3 », de conclure « = 5 », parce que, disant « 3», j'aurai oublié « 2 ». Et cela parce que le Malin Génie m'aura retiré mes pensées à mesure que je les formais - hypothèse philosophiquement inconcevable jusqu'à Kierkegaard et à l'affirmation de l'existence essentielle. La foi véritable assume cette finitude dans l'autonomie.”
JURANVILLE, UJC, 2021

FOI, Résurrection, Oeuvre, Autonomie

L’autonomie consistant à assumer la finitude radicale est d’abord rejetée par l’existant, même lorsqu’il en a reçu les conditions. Ces conditions sont données dans les trois moments christiques : l’Incarnation (grâce pour affronter l’exclusion essentielle et commencer l’œuvre), la Passion (grâce pour traverser le sacrifice inhérent au travail de l’œuvre) et surtout la Résurrection, qui garantit que l’épreuve de mort ne sera pas le dernier mot et que l’œuvre pourra atteindre sa consistance. Saint Paul aussi bien saint Jean ont insisté sur le fait que sans Résurrection la foi serait vide, qu’elle ne pourrait soutenir l’engagement et le travail de l’oeuvre jusqu’au bout. La Résurrection fonde ainsi la possibilité d’une autonomie durable face à la finitude. Toutefois, l’existant rejette d’abord cette foi véritable et préfère s’identifier à une totalité sociale qui lui évite l’épreuve de la finitude et entrave son individualité.


“L'autonomie dans laquelle il s'agirait d'assumer la finitude (ou pulsion de mort) venue de l'hétéronomie primordiale, cette autonomie fait problème pour l'existant. Et cela quand bien même il a reçu les conditions de pareille autonomie. En l'occurrence pour la foi véritable, une grâce nouvelle venue du Christ. Après la grâce de l'Incarnation pour l'exclusion essentielle où, s'engageant dans l'œuvre, l'existant va avoir à s'affronter à cette finitude : le Christ, par l'Incarnation, l'a déjà fait. Après la grâce de la Passion pour le sacrifice essentiel où, menant le travail de l'œuvre, l'existant traverse l'épreuve de cette finitude : le Christ, par la Passion, l'a fait aussi. La grâce nouvelle est maintenant, pour la foi véritable qui traverse l'épreuve jusqu'à ce que l'œuvre soit accomplie, ait atteint sa consistance, celle de la Résurrection du Christ. Résurrection annonçant celle des humains dans leur chair d'hommes, et d'abord de la vie de l'œuvre après que, dans l'épreuve, elle a semblé s'abimer dans sa mort, dans son inconsistance. Que la Résurrection du Christ soit décisive pour la foi véritable, sans elle menacée, saint Paul l'a dit : « Si Christ n'est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi notre foi » (1 Corinthiens, 15, 14). Que cette Résurrection enfin donne à l'existant toutes les conditions pour tenir ferme sa foi - en sachant qu'après l'épreuve de mort du travail de l'œuvre viendra le bonheur de vie de l'accomplissement, de la consistance de l'œuvre achevée -, que la Résurrection du Christ annonce la résurrection des morts, c'est ce qu'affirment aussi bien saint Paul (« Le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur est pour le corps. Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi, par sa puissance», ibid., 6, 14) que saint Jean («Jésus lui dit : "Je suis la Résurrection et la Vie, celui qui croit en moi, quand il sera mort vivra, et quiconque croit en moi ne mourra jamais", Jean, 11, 25).”
JURANVILLE, UJC, 2021  

FOI, Paganisme, Superstition, Violence, KIERKEGAARD

L’existant commence par adhérer à une conception traditionnelle et existentiellement fausse de la foi : croyance immédiate en un Autre absolu faux ou idole garantissant un monde social (illusoirement) harmonieux sans contradiction ni finitude radicale. Cette foi adhère, par simple autorité des maîtres et par soumission aux ancêtres, au savoir qui justifie cet ordre ; elle n’est que superstition. Comme le souligne Kierkegaard, le « sentiment religieux immédiat » relève du paganisme : le rapport direct à Dieu est illusion. Mais ce monde idolâtre ne se contente pas d’être faux ; il est intrinsèquement violent. Pour préserver son harmonie fictive, il exerce une violence sacrificielle contre ceux qui voudraient affirmer une foi véritable. La figure de l’« infidèle » — qu’il s’agisse, dans l’histoire, des musulmans pour l’Église médiévale, des non-musulmans dans l’islam traditionnel ou des ennemis désignés par l’islamisme contemporain — manifeste cette logique : celui qui ne reconnaît pas l’Autre faux dominant doit être converti, combattu ou éliminé. Ainsi la foi fausse, païenne et idolâtre, s’accompagne structurellement d’un ordre sacrificiel hostile à la vraie foi.


“Quant à la foi, on doit partir en effet de ceci que l'existant d'abord s'en tient à la conception traditionnelle ou ordinaire, existentiellement fausse, de la foi, de la croyance et à un monde où elle règne. Foi ou croyance qui se rapporte en fait à un Autre absolu faux ou idole qui ordonne, par sa loi, le monde social comme un Tout harmonieux, sans place pour quelque contradiction ou finitude radicale. Cette foi ou croyance adhérerait sans raison, à travers la seule autorité des maîtres de ce monde, au savoir qui le justifie. Elle ne serait en fait que superstition, soumission aux ancêtres. « Le sentiment religieux immédiat, dit Kierkegaard, s'abandonne à la pure superstition qui consiste à voir Dieu directement en tout ». « Le rapport direct à Dieu est paganisme » dit-il.“
JURANVILLE, UJC, 2021  

FOI, Oeuvre, Dieu, Mariage

 Acte majeur de la subjectivité humaine, la foi n’est pas pour autant un sentiment “purement intérieur”. La foi n’est vivante que si elle est confirmée par les oeuvres, suprêmement par l’oeuvre du savoir, sinon elle serait inféconde ou pourrait n’être que prétendue. Par ailleurs l’Autre “en qui” l’on a foi ne peut que renvoyer au Dieu de la révélation, ultimement, car c’est le don d’Amour du Créateur envers la créature qui suscite la foi en elle. 


“Que la foi doive se confirmer par les œuvres, c'est ce que dit très explicitement saint Jacques : "Ainsi en va-t-il de la foi si elle n'a pas d'œuvres, elle est bel et bien morte" (Jacques, 2, 12). La foi véritable doit donc être, pour l'homme, confirmée par les œuvres qu'il produira. D'abord par cette œuvre première et la plus communément entreprise qu'est la fondation d'une famille à partir du mariage - où l'on donne sa foi, mais dans le cadre, explicitement ou non, d'une foi en Dieu (car le mariage est toujours, fût-il simplement civil, un sacrement). Et finalement dans cette œuvre, majeure parce qu'elle confirme dans leur objectivité toutes les autres, qui est celle du savoir.”
JURANVILLE, UJC, 2021 

FOI, Mariage, Autre, Individu

Le VIᵉ commandement n’est pas seulement une interdiction morale : il appelle à garder la foi jurée devant l’Autre divin au profit d’un autre humain dans l’engagement de fonder une famille, décrite par Juranville comme “la forme la plus simple et la plus fondamentale de l’œuvre”. Cette fidélité s’ordonne selon trois niveaux : foi en l’Autre divin, source du commandement ; foi en l’œuvre commune ; foi en l’autre humain lié par le mariage. Les deux dernières formes, dépendantes des conditions humaines et de la réciprocité, peuvent être fragilisées, si bien que le commandement ne doit pas être compris de manière purement littérale. Tout commandement venant de l’Autre absolu vrai laisse place à une liberté responsable d’interprétation. Garder la foi signifie alors maintenir l’engagement fondamental, en tenant compte des faiblesses propres et de celles d’autrui. Tel est le propre de l’individu véritable : assumer sa solitude essentielle tout en sachant la présence de l’Autre divin et celle des autres humains avec lesquels il est définitivement lié dans l’œuvre commune.


“Le VI° commandement appelant à ne pas commettre d'adultère peut donc ne pas être respecté absolument «à la lettre». Or garder sa foi en l'Autre divin - et de même en l'œuvre dans laquelle on s'est engagé, et de même encore en l'autre humain avec qui on s'est marié, avec qui on s'est engagé dans l'œuvre prime qu'est la famille et que, par là, on a supposé lui-même individu gardant sa foi, mais en tenant compte des faiblesses de l'autre humain comme de soi -, c'est le propre de l'individu véritable. Qui a besoin, pour pouvoir aller au fond de la solitude essentielle, de savoir et la présence de l'Autre divin et celle d'autres humains avec lui définitivement liés.”
JURANVILLE, UJC, 2021  

FINITUDE, Oeuvre, Travail, Autre

D’après le 4à Commandement, “Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l'Éternel, ton Dieu..." Pourquoi cesser de travailler une fois son oeuvre accomplie ? Précisément parce que s’arrêter (éventuellement “passer le flambeau”) est geste auquel l’existant se refuse habituellement (finitude radicale), pour préserver une identité supposée déjà là le maintenant dans la dépendance de quelque maître, ou dans l’adoration de quelqu’idole fermée sur soi, au lieu de s’en remettre à l’Autre vrai (“louer l’Eternel”) qui est l’Autre tourné vers son Autre. Que l’oeuvre soit considérée comme achevée ou non, étant donnée la finitude de l’humain, le travail “jusqu’au bout” est tout ce qui compte, mais justement pas dans le déni de la finitude essentielle consistant à se tenir devant l’Autre dans l’attente de son Jugement.


“À l'image de l'Autre divin, l'homme a donc, une fois produite son œuvre, à cesser de travailler et, s'effaçant librement - finitude essentielle -, à ouvrir l'espace pour l'autre homme et son œuvre à venir. Dés-œuvrement apaisé et heureux.  Désoeuvrement heureux du psychanalyste, désœuvrement appuyé sur une œuvre déjà faite par quoi le psychanalyste peut occuper sa place, et donc, de manière absolument libre, par grâce, s'offrir dans son peu d'être d'objet a, d'objet-déchet, au patient-analysant pour que celui-ci commence à entrer dans son œuvre à lui.”
JURANVILLE, 2021, UJC

FINITUDE, Individu, Sujet social, Martyr, NIETZSCHE

Quand bien même on affirme une finitude radicale, puis essentielle, l’expérience humaine commence sous le régime d’une finitude socialement cadrée : l’« existant », d’abord sujet social, épouse spontanément la conception traditionnelle ou ordinaire de la finitude, celle que le monde commun rend pensable et vivable. Or ce monde ne fait pas qu’entretenir une compréhension existentiellement “fausse” de la finitude : il protège activement cette fausse évidence en neutralisant celui qui chercherait à dégager la finitude radicale (par la violence sacrificielle dans le traditionnel, ou par l’exclusion/relégation des “inutiles” dans l’ordinaire) et qui tenterait de l’affronter dans une œuvre propre, condition de l’advenue de l’individu et de l’accès à la finitude essentielle. Donc l’existant qui traverse cette épreuve devient témoin — parfois jusqu’au martyre — d’une vérité que le social rejette. Mais comme nous l’enseigne Nietzsche le martyre peut se pervertir en fascination (jouissance de souffrir, d’être haï, ou de culpabiliser les bourreaux), ce qui reconduit une économie du ressentiment et donc ruine le témoignage. On sait que Nietzsche lui oppose l’amor fati, c’est-à-dire un consentement actif à la nécessité à partir duquel une création devient possible. Selon Juranville seul le Christ offre le modèle d’un martyr “digne de ce nom”, dans l’absence de jouissance. En tout cas, affirmer la finitude essentielle oblige à dénoncer le monde où l’existant s’arrête d’abord et à vouloir un monde autre qui fasse place à l’individu . 


“La philosophie en vient donc, pour la finitude essentielle qu'elle affirme, à dénoncer le monde auquel s'arrête d'abord l'existant et à vouloir établir un monde tout autre qui laisse place à l'individu et à ladite finitude en tant qu'elle le caractérise. À vouloir rompre avec ce monde quand il s'agit du monde traditionnel sacrificiel qui empêche l'individu d'advenir. À montrer, quand il s'agit du monde ordinaire, que ce n'est qu'un aspect secondaire, inessentiel, du monde historique qui donne justement toute sa place à l'individu. La finitude essentielle implique rupture avec ce que Nietzsche appelle « l'esprit de vengeance », lequel reproche à Dieu le mal, la souffrance, la dépendance, la finitude et voudrait revenir mythiquement à un état originel idyllique de l'humanité (rappelons ce que Lacan dit du Surmoi qu'il est «haine de Dieu, reproche à Dieu d'avoir si mal fait les choses») - esprit de vengeance à quoi Nietzsche oppose l'amor fati ou amour du destin.”
JURANVILLE, 2021, UJC