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NOM-DU-PERE, Castration, Loi, Phallus, LACAN

La castration est une loi structurale liée à la fonction paternelle mais, comme l’a maintes fois rappelé Lacan, elle ne doit pas être confondue avec l’interdit lui-même ou la menace de rétorsion exercés par le père imaginaire. On distingue clairement le père imaginaire, le père réel et le père symbolique, ces deux derniers se déduisant du Nom-du-Père. Celui-ci possède une double dimension : comme nom, il désigne le père effectif ; comme signifiant, il fonctionne comme signifiant-maître. Le premier aspect permet de comprendre en quoi le père réel, celui qui doit être désigné par la mère, possède quelque chose de signifiant : il s’agit du phallus, qui signifie le désir en général (le père réel, géniteur ou non, est “celui” qui est désiré par la mère). Il est bien réel car “Le nom, c’est ce qui appelle à parler. À l’appel du Nom-du-Père, quelqu’un peut se lever pour répondre.” En tant que tel le phallus est alors le signifiant de la faille qui demeure au cœur même du signifiant (le symbolique n’est pas un système clos, le discours de la mère non plus), mais il reste lui-même indicible. Le second aspect du Nom-du-Père est proprement signifiant : il constitue le père symbolique. Dans le discours de la mère, cette fonction apparaît sous la forme du signifiant du Nom-du-Père, en tant qu’il qui ne désigne pas seulement le père réel mais la loi. Le père symbolique est ainsi l’Absent, non le père qui directement interdit (ou celui qui, au besoin, besogne la mère), mais celui qui institue le monde comme ordre symbolique. Il est « l’instituteur du monde » et le père de la loi, la loi du désir qui limite l’être du sujet aussi bien que l’Autre maternel. Le Nom-du-Père est finalement le signifiant qui, dans l’Autre comme lieu des signifiants, désigne l’Autre lui-même comme lieu de la loi. La castration doit donc être comprise comme la condition structurale de cette inscription du sujet dans un monde régi par la loi, et non comme une simple prohibition de la jouissance.


“En tant que loi, la castration est liée essentiellement à la fonction du Père. Mais le père de la castration n’est pas celui qui menace ou qui interdit. On peut distinguer ici deux figures du père, dont aucune ne menace ni n’interdit. Lacan parle du père symbolique et du père réel (le père de l’interdit, qui n’est pas la castration, est l’autre figure, celle du père imaginaire). Père symbolique et père réel se déduisent du Nom-du-Père. Le Nom-du-Père est double en effet. Il ne peut pas être seulement un signifiant, puisqu’il est nom de… et donc sert à désigner. Mais il est aussi un signifiant… Et c’est le père symbolique, l’Absent, qui apparaît comme l’instituteur du monde, le père de la loi.”
JURANVLLE, 1984, LPH

NEVROSE, Désir, Nom-du-Père, Sujet

Juranville parvient à déduire les trois formes classiques de la névrose — phobie, hystérie et névrose obsessionnelle — de la structure signifiante de l’inconscient. Le point de départ est le signifiant du désir, qu’il identifie au Nom-du-Père, lequel peut occuper trois places fondamentales : celle de l’objet, celle du sujet et celle de l’Autre ou spectateur de la scène du monde. Il faut distinguer ces trois places des trois personnages qui peuvent les occuper : la mère, le père réel et le père symbolique. Le père symbolique reste toujours le signifiant du désir, mais il peut se déplacer d’une place à l’autre ; ce déplacement entraîne nécessairement celui des deux autres personnages. Dans tous les cas, le symptôme apparaît précisément à la place occupée par le signifiant du désir ; il n’est pas quelque chose qui s'ajouterait extérieurement à la structure névrotique, il est la manifestation du déplacement du signifiant du désir dans cette structure. Les trois névroses correspondent donc aux trois positions possibles du Nom-du-Père dans cette structure ternaire. L’identification imaginaire du névrosé s’effectue toujours à la place du sujet, mais le personnage qui occupe cette place varie selon la configuration. Dans la phobie, le père symbolique occupe la place de l’objet, la mère celle du sujet et le père réel celle de l’Autre : le sujet s’identifie donc imaginairement à la mère. Cette configuration permet de comprendre pourquoi la phobie est liée à un objet devenant le lieu où se concentre quelque chose du désir et de l'angoisse qui ne peut être directement assumé dans le symbolique. Dans l’hystérie, le père symbolique occupe la place du sujet, le père réel celle de l’objet et la mère celle de l’Autre : le sujet s’identifie alors au père symbolique. Cela explique une dimension fondamentale de l'hystérie : le sujet se situe dans une position où il interroge, incarne ou met en scène le désir de l'Autre, plutôt que de simplement fixer le désir sur un objet extérieur. Dans la névrose obsessionnelle, le père symbolique occupe la place de l’Autre, le père réel celle du sujet et la mère celle de l’objet : le sujet s’identifie au père réel. Le père symbolique devient ainsi celui qui regarde, celui auquel le sujet se rapporte dans son activité, ses pensées, ses obligations, ses interdits (d’où la dimension très forte de la loi, du devoir et de l'obligation dans la névrose obsessionnelle).


De cette théorie générale de la névrose, on peut déduire les modes possibles d’établissement de symptômes névrotiques et donc les formes de la névrose. Il y en a trois, et trois seulement, dans l’ordre où les a rangées d’emblée la psychanalyse : la phobie (ou hystérie d’angoisse), l’hystérie (dite de conversion), la névrose obsessionnelle. Si l’on considère en effet la chaîne signifiante fondamentale de l’inconscient, le signifiant du désir (le Nom-du-Père) ne peut s’y trouver qu’en trois places, celle de l’objet, celle du sujet, celle enfin de l’Autre qui est le spectateur de la scène du monde sur laquelle le sujet entre en relation avec l’objet. La place du signifiant phallique est celle d’un signifiant par essence non verbal. Trois places signifiantes pour le signifiant du désir, mais ce signifiant lui-même est toujours, dans le ternaire symbolique où jouent les personnages du jeu de la parole, le père symbolique. Son déplacement dans cette structure elle-même ternaire entraîne celui des autres personnages, soit la mère et le père réel. Il faut donc distinguer les places possibles du « drame de l’existence », l’objet, le sujet, l’Autre (le spectateur), et les personnages qui les occupent, dans l’ordre, la mère, le père réel, le père symbolique. L’identification imaginaire du névrosé s’effectue toujours à la place du sujet. D’où les différentes formes de névroses.”
JURANVILLE, 1984, LPH



Le lieu de l’identification imaginaire du névrosé est en italique. 
La place du désir, et donc du symptôme, est encadrée.


HALLUCINATION, Psychose, Nom-du-Père, Castration

Il y a d’un côté l’hallucination fondamentale de la Chose, primordiale, et de l’autre l’hallucination psychotique, “secondaire” en quelque sorte, portant sur le Nom-du-Père. La première conditionne toute perception, la seconde l’exclut radicalement (l’hallucination n’est pas une perception). Ce n’est donc pas que le signifiant y fasse défaut tout à fait, mais plutôt que le signifié s’est dissous : le signifiant est là, dans le réel (le monde effondré tout autour), et plus aucun signifié n’a de sens (là où le signifié reste énigmatique chez le névrosé, faute d’en retrouver, inversement, le signifiant). L’hallucination implique que le signifiant assurant la consistance du monde, et du signifié en général, soit le “Nom-du-Père”, n’assume plus cette fonction. Pourquoi ? Parce que celui-ci redevient directement, dans la psychose, le signifiant de la Chose et de la jouissance, et non le signifiant de la loi et de la castration, qui régit normalement le signifié.


“L’hallucination psychotique permet l’évitement le plus radical de la castration : le signifiant du désir y surgit dans le réel, comme le signifiant de la Chose. On doit donc faire l’hypothèse, dans le cas de la psychose, d’un processus qui rejette la castration supposée par la référence paternelle, en ramenant le Nom-du-Père à l’ordre du signifiant (verbal) pur de l’hallucination fondamentale et de la Chose, en deçà de la constitution de l’Autre comme batterie synchronique des signifiants, en deçà donc du symbolique . C’est ce processus que Lacan détermine comme la forclusion.”
JURANVILLE, LPH, 1984

HALLUCINATION, Signifiant, Perception, Réel, LACAN

Le langage structure toute expérience perceptive, jusque dans l’hallucination. Primordialement, c’est le signifiant qui suscite le désir. Mais ce désir vise un objet absolu qui s’avère manquant. Le réel est alors défini comme l’épreuve de ce manque ; plus précisément là où la plénitude était attendue, surgit un vide. Juranville définit le réel comme un temps vide qui, du fait de ce vide, se transforme en espace imaginaire. Dans l’hallucination, c’est un substitut de la Chose manquante, objet absolu du désir, qui surgit dans ce réel. Mais toute perception en général présuppose l’hallucination originaire de la Chose (elle n’est pas seulement un accident de la perception, ou une non-perception, mais sa condition fondamentale), comme elle présuppose le signifiant auquel fait référence la Chose, le signifiant de la loi ou Nom-du-père selon Lacan, absolument structurant pour le monde de la perception. A telle enseigne que, si ce signifiant fait défaut dans le registre symbolique du sujet, se produit l’hallucination psychotique, c’est-à-dire que ce signifiant surgit alors dans le réel, en lieu et place de la Chose.


Le monde de la perception suppose un signifiant qui demeure comme signifiant lors même que le manque de la plénitude de la Chose a conduit à l’hallucination (dont l’aspect « imaginaire » ne saurait être négligé, même si elle se produit dans le « réel »). Le signifiant qui garantit le monde de la perception est le Nom-du-Père, à quoi la Chose dans son écartèlement fait référence comme au signifiant pur. Le Nom-du-Père est le signifiant de la loi qui organise le monde pour un sujet, selon la continuité et l’anticipation propres au signifié.”
JURANVILLE, LPH, 1984

FORCLUSION, Nom-du-Père, Psychose, Castration, LACAN

Dans l’hallucination psychotique surgit dans le réel le signifiant fondamental du Nom-du-Père, qui normalement introduit la loi symbolique et permet au sujet d’accéder à son statut de sujet désirant. Dans la psychose, ce signifiant n’entre pas dans le symbolique : la castration symbolique est ainsi évitée. La question est alors de savoir si cette forclusion correspond à un défaut originaire de la structure du sujet ou à un processus actif. Or Lacan lui-même soutient que la forclusion implique d’abord une expérience de la castration : le sujet a rencontré la menace qu’elle représente mais refuse de l’admettre dans son monde symbolique - ce qu’indique la formule « je n’en veux rien savoir ». L’analogie juridique du terme « forclusion » éclaire ce mécanisme : un droit peut exister mais ne plus être reconnu (par la justice) s’il n’a pas été revendiqué à temps. De même, dans la psychose, il existe bien un savoir de la castration, mais le sujet refuse d’en être le sujet. La forclusion apparaît ainsi comme la forme extrême de l’évitement de la castration, qui entraîne le retour dans le réel de ce qui a été rejeté du symbolique.


Le Nom-du-Père est forclos en raison même de ce qu’il signifie, soit la castration. Lacan lui-même indique que le psychotique doit avoir au moins une « expérience » de la castration, à partir de quoi s’effectue la forclusion (ou le rejet). Ainsi : « Il peut se faire qu’un sujet refuse l’accession, à son monde symbolique, de quelque chose que pourtant il a expérimenté et qui n’est rien d’autre en cette occasion que la menace de castration ». On pourrait certes objecter que le sujet ne peut refuser l’accession à son monde symbolique de ce qui fonde ce « monde symbolique ». Mais le point essentiel ici, c’est l’expérience de la castration, d’abord faite, ce qui suppose que le Nom-du-Père a été aussi posé comme la référence, de quelque manière. Lacan détermine la forclusion par la formule du « je n’en veux rien savoir ». Ce qui marque clairement le rejet de quelque chose qui a émergé et qui doit continuer selon un certain mode à être présent.”
JURANVILLE, 1984, LPH

FOI, Infini, Paradoxe, Nom-du-Père, DESCARTES

Le paradoxe représente la contradiction élevée jusqu’à sa vérité, au sens où il fait éprouver à l’homme sa finitude radicale. Telle est par excellence la contradiction de l’Homme-Dieu selon Kierkegaard, laquelle confronte le fini avec l’infini et se résout par un acte de foi. C’est ce même infini, cette ”idée de l’infini” qui chez Descartes non seulement fait éprouver au penseur la finitude radicale - à travers le doute hyperbolique - mais également correspond à un authentique acte de foi (dans ce fait que ce Dieu, cet Autre absolu ne saurait tromper, et que la vérité existe). Même raisonnement chez Lacan avec la métaphore du Nom-du-Père, endossant cette fonction d’un Autre non trompeur ; référence qui selon lui ne se soutiendrait que de la foi.


Descartes est pour nous, celui qui, par excellence, dans l’histoire de la philosophie, anticipe l’inconscient. Avec, d’une part, la finitude radicale, qu’exprime le doute hyperbolique et, d’autre part, l’autonomie réelle, celle de la substance pensante, créée et conservée par Dieu. L’« idée de l’infini », ou idée de Dieu, en tant qu’elle porte tout le mouvement initial des Méditations, et qu’elle s’explicite dans les IIIe (surtout) et IVe Méditations, est, pour nous comme pour Lévinas et Lacan, l’acte même de la foi.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

FEMINISME, Sexuation, Nom-du-Père, Haine, LACAN

Le féminisme apparaît d’abord comme un progrès historique majeur : émancipation des femmes, dénonciation des violences, autonomie corporelle, dépassement des hiérarchies traditionnelles. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement ancien de spiritualisation et d’universalisation déjà perceptible dans l’Antiquité et dans le christianisme, où la différence des statuts sociaux et sexuels est dépassée dans l’unité du Christ (saint Paul (Galates, 3, 28) : “Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ”). Mais cette dynamique pose question lorsque le féminisme ne se contente plus de critiquer les injustices historiques et en vient à rejeter la différence structurale des sexes comme telle, ce qui revient à refuser la finitude qu’elle signifie. En s’appuyant sur Lacan, Juranville soutient que la différence sexuelle ne relève pas d’une simple construction sociale mais d’une structure symbolique fondée sur la métaphore paternelle : la mère, en proclamant le Nom-du-Père, renonce à être Autre absolu et ouvre l’espace de la loi et de l’amour. L’homme et la femme occupent alors des positions distinctes dans cette structure, liées à la manière dont chacun assume la finitude. De même que la mère accepte la finitude en renvoyant au Nom-du-Père, la femme semble accepter plus naturellement l’exclusion essentielle. L’homme, davantage pris dans le jeu social phallique, devrait conquérir cette position. Quoi qu’il en soit, Juranville rappelle que tout être parlant est d’abord sujet adoptant telle ou telle position dans la structure, qu’il s’agit d’assumer plutôt que de subir. Précisons : si la différence des sexes était purement naturelle, alors elle ne serait pas position symbolique ; mais si elle est structurelle, alors elle n’est pas librement interchangeable. Chez Lacan, ce qui relève d’une pure position logique peut renvoyer à un choix inconscient, en rapport avec le désir de l’Autre. Chez Juranville, où l’aspect ontologique est plus prégnant, il y a davantage une dimension d’appel à assumer sa nature. Donc une responsabilité, donc une forme de liberté… En bref, la sexuation est une structure, mais son assomption est libre ; on ne choisit pas la structure, on choisit comment on l’assume. Mais pour en revenir à la “condition féminine”, Juranville soutient que le patriarcat historique, loin d’être simple domination masculine, s’est imposé en rupture avec le matriarcat païen (dissimulé par le patriarcat archaïque qui ne faisait que le servir) et comme condition d’accès à la loi symbolique. Le féminisme contemporain, en rejetant indistinctement toute forme de patriarcat, nierait cette dimension structurale et retomberait dans une logique idolâtrique. Il substituerait à l’idole ancienne de la jouissance une idole abstraite : la Haine. Or la haine, en refusant la finitude et la différence, constitue ultimement, dit Juranville, un “refus de l’amour”. (Notons bien que Juranville parle ici de la Haine comme d'une idole abstraite, et non pas simplement d'une "haine des hommes" (comme on serait tenté de le croire). Une « haine des hommes » serait d’un registre psycho-sociologique banalement conflictuel, alors que chez Juranville l’« idole » relève d’un registre ontologique : une idole, c’est une figure qui prend la place de l’Autre vrai, une absolutisation, un faux absolu. Donc, en parlant d’« idole de la Haine », on ne décrit pas un sentiment, mais une structure d’absolutisation. En refusant le masculin sous toutes ses formes, le féminisme extrême ne ferait que refuser l’altérité elle-même, et donc ce qui constitue en propre l’amour, en lui substituant un autre Autre absolu (mais faux) : la Haine. Il ne s’agit donc plus seulement de haïr les hommes, mais simplement d’”avoir la haine”. S’identifier à la haine de l’Autre, jusqu’à identifier l’Autre à la haine.)


“La métaphore paternelle, acte de création de la mère, relève ainsi, parce qu'on y assume la finitude, d'une sublimation ou encore d'une spiritualisation. Et c'est sur ce fond que se déploie la différence des sexes selon Lacan. L'homme comme sujet qui doit s'affronter à la finitude pour devenir l'Autre, mais qui est d'abord sujet d'une totalité sociale ordinaire et fausse. La femme comme objet et comme Chose : objet qu'elle est supposée s'être faite librement, par grâce, acceptant la finitude et, en cela, ayant dépassé le social ordinaire (phallique, dit Lacan). Différence des sexes qui tient à la structure, mais qui est aussi de nature (être ou ne pas être un corps pour l'autre). Et qui, de toute façon, n'empêche rien à quiconque : tout être humain, tout être parlant est d'abord sujet, ayant à adopter, en fonction de sa nature, une position dans la différence des sexes et étant appelé à devenir, par l'exclusion essentielle, individu, ce qui est plus naturel pour la femme que pour l'homme.”
JURANVILLE, UJC. 2021  

FAMILLE, Nom, Père, Nom-du-père, LACAN

La famille n’apparaît dans sa vérité que si la séparation de l’individu n’est pas simplement supposée mais posée comme tâche à accomplir. Ce rôle revient au nom. Nommer n’est pas désigner : c’est s’engager à créer ce qui est nommé et appeler le nommé à créer à son tour. Le nom pose une unité à réaliser et introduit une exigence d’œuvre. Ainsi l’œuvre elle-même est à la fois nommée par son auteur et nommante, révélant le réel.
Dans la structure familiale, le nom correspond à la paternité. Le Nom-du-Père est introduit par la mère, non seulement comme “la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l’opération de l’absence de la mère”, comme le dit Lacan, mais comme un acte créateur ouvrant à la séparation. Le Nom-du-Père est une exigence absolue à laquelle seul l’Autre divin répond pleinement ; le père réel ne peut y répondre que relativement, mais suffisamment s’il reconnaît sa finitude. Devenir père, c’est devenir nommant : donner son nom, appeler les enfants à leur œuvre, les engager à racheter ce qui demeure inaccompli chez le père et à se faire un nom à leur tour. Le nom ne vaut que s’il fonde une objectivité réelle et appelle à traverser l’épreuve éthique de la finitude. Sinon il dégénère en puissance narcissique et mythique, totem ou phallus, instrument entièrement au service des mères, propre au monde traditionnel sacrificiel. 


“Répondre à l’exigence du nom, c’est alors, pour le sujet comme père réel, devenir celui qui peut donner nom - ainsi Jacob, après qu’il a lutté avec Dieu (Lacan parle du Nom-du-Père comme de « ce qui veut dire le père comme nom..., et non seulement le père comme nom, mais le père comme nommant »). C’est pouvoir donner nom, pour le père, à ses enfants, et donc les éduquer. Donner son nom (qui devient le nom de la famille), pour que chacun des enfants (et avant tout comme fils, car c’est l’homme qui est exposé socialement) entre dans son œuvre propre, où il rachètera, autant qu’il le peut, le péché du père, ce qu’il reste, en celui-ci, de toujours inaccompli, et lui pardonnera. Cette œuvre propre, au-delà de celle de fonder à son tour une famille, est alors de se faire un nom, d’acquérir du re-nom, de faire honneur au nom de sa famille, qu’il ait été ou non déjà illustré. Si la mère, pour la communication, donne sa grâce, le père, pour le nom, donne son élection. Lévinas et Lacan insistent donc bien sur la portée du nom et du père. Lévinas dit ainsi de la fécondité, et précisément en tant que le « rapport du fils avec le père » se noue « à travers [elle] », qu’elle « doit s’ériger en catégorie ontologique ». Lacan souligne, lui, à propos du Nom-du-Père, le « caractère fondamentalement transbiologique de la paternité, introduite par la tradition du destin du peuple élu »).”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ECRITURE, Oeuvre, Structure, Parole

L’écriture ne produit pas simplement la lettre, elle tend vers son accomplissement dans l’œuvre et relève en ce sens la sublimation, « élever l’objet à la dignité de la Chose ». Car si la première lettre provient du lieu de l’Autre symbolique, et se définit déjà comme signifiante, son destin est de se constituer en véritable unité signifiante — du point de vue de cet Autre symbolique. C'est pourquoi l’activité d’écriture déploie et institue des structures, comme autant d'unités cohérentes et nécessaires, entrant en relation à la fois avec chaque unité prise séparément (mots ou phrases) et avec le tout en formation de l'oeuvre - jusqu'à ce que cet ensemble apparaissent soudain comme fini et clôturé. Deux voies se présentent alors dans le cas de structures bien formées : d’une part, la prolifération infinie, où la nécessité ne se clôt jamais et où la structure demeure ouverte — telle est la logique propre de la science moderne (et jamais l'on ne dira du savant qu'il "écrit") ; d’autre part, l’accomplissement, lorsque plus aucun élément ne peut être ajouté sans briser la cohérence interne de la structure : c’est là qu’apparaît l’œuvre, à l'image du poème qui ne saurait se prolonger que dans un silence signifiant. Une fois advenue l'oeuvre fait apparaître le signifiant articulé au Nom-du-Père ; en même temps surgit la Chose maternelle elle-même — celle qui, dans sa parole originaire, énonce le signifiant paternel. "L’écriture s’accomplit en ce sens comme « parlante »" dit bien Juranville : son essence et sa valeur éminente résident dans la parole essentielle qu’elle institue en produisant l’œuvre. C'est en ce sens que l'écriture est purement création, acte créateur.


"L’écriture tend vers l’œuvre. Mais si l’œuvre est produite quand se constitue enfin de manière effective et définitive le signifiant qui s’articule au Nom-du-Père, ce qui surgit avec l’œuvre, c’est la Chose maternelle elle-même, celle qui, dans sa parole, qui est la parole fondamentale, énonce le signifiant paternel. L’écriture s’accomplit en ce sens comme « parlante ». L’essence même de l’écriture, sa valeur éminente, tient à cette parole qu’elle institue en produisant l’œuvre. Parole nullement extérieure à l’écriture. L’écriture n’est pas première, comme le veut Derrida, mais elle n’est pas non plus secondaire par rapport à la parole. Elle seule peut faire advenir cette autre parole. L’écriture n’« exprime » rien, a fortiori rien qui lui soit extérieur, elle crée. Elle est acte au sens plein du terme."
JURANVILLE, 1984, LPH

ECRITURE, Lettre, Nom-du-Père, Autre

Il faut distinguer, dans l’acte d’écrire, deux formes d’extériorité. La première est celle de la lettre elle-même, qui se déploie comme un jeu de différences : une lettre n’existe que par ce qui la distingue des autres. La seconde est celle de l’Autre symbolique, c’est-à-dire le grand ordre du langage — un lieu extérieur à l’écriture, mais essentiel pour qu’elle puisse advenir. Toute lettre est évidemment signifiante, mais pas en elle-même. C’est déjà le cas de tout signifiant : il ne signifie jamais seul, mais seulement en relation avec d’autres. Mais — nuance importante — à la différence du signifiant oral, la lettre ne donne pas même l’illusion de sens : quand on parle, on croit que les mots renvoient à quelque chose ; dans l’écriture, cette illusion tombe, on est confronté à la pure matérialité du signifiant. Comment peut-elle alors être signifiante ? Pas par la simple par opposition avec d’autres lettres — car cette différence constitue déjà la lettre elle-même. Uniquement parce que la lettre témoigne de la fonction symbolique, dont on sait qu'elle n'est efficiente qu’à partir d’un point d’ancrage appelé par Lacan "Nom-du-Père", ce signifiant fondamental qui garantit la cohérence du système du langage. C’est donc à partir de cette place — celle du signifiant paternel — que l’écrit prend sa valeur de signifiant ; c'est cette place qu'occupe celui qui écrit, dans l’acte même d’écrire. Le Nom-du-Père est ce qui "fonde" l'Autre symbolique, non comme un "donneur de sens", plutôt comme le signifiant suprême qui met fin à la parole originaire de la "Chose maternelle" — c’est-à-dire au lien fusionnel avec le désir de la mère — et qui, par cette coupure, donne valeur signifiante à la structure du langage tout entier, et donc à la lettre elle-même.


"On doit distinguer dans l’écriture deux extériorités, celle de la lettre comme pure différence se déployant en un écrit, et celle de l’Autre symbolique, extérieur à l’écrit, et dont la place est essentielle à la production de l’écriture... En tant qu’articulation de la pure différence, l’écriture retrouve l’articulation du symbolique dont on a montré qu’elle n’était signifiante comme chacun de ses termes, que par le signifiant du Nom-du-Père. C’est de la place du signifiant paternel que l’écrit est produit comme signifiant. Celui qui écrit occupe, en tant qu’il écrit, cette place. Ce n’est pas la place d’un sujet constituant, comme le voudrait la phénoménologie. Si c’était le cas, l’écriture serait production de signes. Ce n’est pas en tant que sujet que le sujet écrit, mais en tant qu’il est identifié à l’Autre symbolique."
JURANVILLE, 1984, LPH

METAPHORE, Signifiance, Mythe, Nom-du-Père, LACAN

Parce que dans son principe elle conjoint signifiance et non-signifiance, la métaphore représente la possibilité la plus générale de résoudre une contradiction. En insufflant une altérité essentielle. Par exemple la métaphore du Nom-du-Père, inventée par la mère, permet à l'enfant de réorienter son désir en l'articulant à la loi du père, le père symbolique devenant signifiant, effaçant la loi de la mère. Chaque histoire gagne ainsi en objectivité, chaque mythe individuel peut se déployer et prendre sens, grâce aux métaphores qui sont appelées à être recrées, jusqu'à la constitution finale, quaternaire, de l'oeuvre.

"La métaphore est ainsi l’altérité absolue du mythe et son essence. Ce qui, le créant et le recréant, lui donne sa structure fondamentale quaternaire. La pensée qui n’affirme que l’existence ne lui donne guère de place : pour Heidegger, qui ne l’envisage que comme figure évoquant l’intelligible en nommant le sensible, « la métaphore n’existe qu’à l’intérieur des frontières de la métaphysique ». Déjà certes Lévinas lui accorde une place majeure (dans la « signifiance-de-l’un-pour-l’autre »). Mais c’est la pensée de l’inconscient, nommément Lacan, qui la reconnaît comme principe, notamment à travers la métaphore existentiellement originelle qu’est la métaphore du Nom-du-Père, « soit la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l’opération de l’absence de la mère » (E, 557). La mère produit par une création cette métaphore : aux yeux de l’enfant, elle s’efface comme l’objet absolu, absolument signifiant qu’elle a été, et pose comme dorénavant suprêmement signifiant le père, non pas le père réel, mais le Nom du père, le père symbolique. Ce qui pourrait être interprété par l’analogie : la mère serait d’abord pour l’enfant ce que le père symbolique serait pour le père réel. Mais ce qui peut se comprendre dans la perspective de la création : la mère aurait créé cette métaphore ; le père réel et l’enfant à leur tour, pour être à la hauteur de leur nom, auraient à la recréer. Là serait ce à partir de quoi le mythe est déployé."
JURANVILLE, 2017, HUCM

METAPHORE, Nom-du-Père, Désir, Phallus, LACAN

Pourquoi la métaphore du Nom-du-Père est-elle la métaphore fondamentale, le modèle de toute métaphore ? Il faut comprendre que la métaphore, par la substitution d'un signifiant à un autre, produit un signifié qui se révèle être le même pour toute métaphore, à savoir le signifié du signifiant en général. Quel est-il ? Le passage du signifiant dans le signifié caractérise proprement le désir : un sens nouveau vient d'être créé, l'accès à la signification est désormais ouvert ; or ceci est précisément lié à la fonction paternelle en tant que le père est nommé (Nom-du-Père) par la mère, dont le désir est le grand inconnu initial, en tout cas pour l'enfant. C'est pourquoi ce signifié (le désir) ne peut être représenté que par ce signifiant spécial qu'est le Phallus - présent, par conséquent, en toute métaphore - qui, tout en restant également l'objet du désir de la mère, devient le signifiant propre du désir de l'enfant.


"Il s’agit donc qu’ici apparaisse ce que Lacan a appelé « la signification du phallus ». Le premier signifiant, pour celui qu’on désigne comme le sujet, c’est la mère comme désirante, le désir de la mère. Mais « che vuole ? », que veut-elle ? A cette question, la réponse doit être apportée par la métaphore paternelle justement. Si la mère désire le père comme l’enfant désire la mère (et c’est ce désir qui fait du désir de la mère un signifiant), cela ne signifie pas autre chose d’abord sinon que c’est ce qui manque à la mère et que le père « possède », qui devient le signifiant effectif du désir de l’enfant. Soit le phallus. Le phallus est donc « signifié au sujet »... Le fait que le désir et la signification du phallus soient signifiés en même temps conduit à lier métaphore paternelle et castration (puisque l’homme, qui « n’est pas sans l’avoir », doit pour désirer aussi, s’en trouver séparé). Et c’est là que l’autre figure essentielle de la pensée inconsciente, la métonymie, prend sa place, qui consiste dans le remplacement d’un signifiant de la chaîne par l’autre qui s’y articule, soit finalement le phallus. »"
JURANVILLE, 1984, LPH