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PHILOSOPHIE, Histoire, Époque, Acte

L’acte politique de la philosophie s’inscrit dans une structure nécessaire de l'histoire. Celle-ci traverse plusieurs époques jusqu'à l'époque actuelle, dite « terminale » non parce que les événements cesseraient, mais parce que le sens fondamental de l'histoire y devient reconnaissable. Après l'Holocauste, qui manifeste la forme la plus extrême de la violence sacrificielle, le refus humain de la justice apparaît dans sa radicalité comme pulsion de mort : l’homme ne refuse pas seulement la justice par ignorance ou intérêt, mais en raison d’une tendance plus radicale à refuser l'Autre, à ignorer l’individu, à revenir à la violence sacrificielle. L’époque actuelle reconnaît simultanément que cette négativité est inéliminable et doit être assumé sous sa forme historique minimale : le capitalisme, que la société juste ne supprime donc pas mais limite par le droit. La philosophie peut alors rétablir dans leur vérité la grâce chrétienne et l'élection juive. La grâce chrétienne faussée prétendait que tout le monde est déjà individu ; sa vérité est que chacun reçoit la possibilité de devenir individu et doit ouvrir cette possibilité à l'autre. L'élection juive faussée prétendait que l'individualité est réservée à certains ; sa vérité est que certains répondent effectivement à l'appel, alors que l'appel est adressé à tous. La philosophie peut ensuite reconnaître la vérité de toutes les grandes religions et poser son savoir comme universellement reconnu. Parce que la philosophie montre que les différents discours et les différentes religions portent déjà, chacun à sa manière, un moment du savoir philosophique vrai. C'est ce qui rend possible l'universalité sans coercition.
Le monde sacrificiel est une œuvre fausse structurée selon le Quaternaire. Le Quaternaire peut faire monde, mais précisément parce qu'il fait monde, il peut aussi devenir clôture : il se ferme sur ses quatre positions fondamentales et maintient son unité en sacrifiant le médiateur qui surgit comme cinquième terme. Le sacrifice est donc le mécanisme par lequel le Quatre se défend contre le Cinq. Le Quinaire introduit la dimension historique. Avant d’être lui-même structure diachronique, le Cinq rompt la structure du monde social, il est ce qui arrive au monde depuis son Autre et l'oblige à se transformer. C'est pourquoi il est médiateur : il relie la totalité existante à ce qui la dépasse. Juranville retrouve chez Heidegger et Rosenzweig une succession de cinq époques qu'il reformule comme antique, médiévale, moderne, contemporaine et actuelle. Il ne s'agit pas simplement des périodes scolaires de l'histoire de la philosophie, elles correspondent aux cinq moments nécessaires de l'accomplissement de l'acte philosophique. Et la cinquième, « actuelle », est précisément celle où la structure devient consciente d'elle-même. Mais il ne s’agit pas simplement d’un processus nécessaire et autosuffisant. L'homme ne pouvant s'arracher lui-même au système sacrificiel, l'histoire exige une rupture venue de l'Autre, dont le sacrifice du Christ constitue le point décisif. Le Christ transforme ainsi le cinquième terme sacrifié en Médiateur-Messie, capable de mettre en cause la clôture païenne. L'époque actuelle accomplit l'acte philosophique et ouvre alors les temps messianiques vers le « monde futur » ou Royaume de l'Esprit, sixième terme.
Cette structure sénaire reproduit un Ternaire originaire : Père, Fils, Esprit. L'homme, quatrième terme, falsifie ce Ternaire par le péché, c'est-à-dire en cherchant à s'approprier la puissance du Père ; le Fils incarné intervient comme cinquième terme pour dénoncer cette appropriation et rétablir la puissance de l'Autre ; il ouvre enfin au sixième terme, l'Esprit rétabli dans sa vérité. Le Sénaire constitue ainsi un double Ternaire, comparable aux deux triangles de l'Étoile de la Rédemption de Rosenzweig : une vérité d'abord posée puis falsifiée par l'existant, et cette même vérité répétée et rétablie à travers l'histoire. On peut donc condenser l'architecture : le 3 représente la vérité originaire ; le 4 représente le monde humain et sa clôture sous l’effet du péché ; le 5 introduit la rupture, avec la médiation et l’histoire ; le 6 accomplit cette rupture et rétablit la vérité dans une nouvelle totalité. Mais la vérité finale n'est pas simplement différente de la vérité initiale : elle est la même vérité devenue vraie à travers l'épreuve de sa falsification. Cela peut rappeler la dialectique hégélienne, mais avec cette différence majeure que la falsification n'est pas simplement un moment logiquement nécessaire, que l'Esprit pourrait déduire d'avance. Elle est foncièrement refus, elle passe par la liberté humaine, le péché, la pulsion de mort : soit le refus de l’Autre absolument Autre. Le Six ouvre au Royaume de l’Esprit, disions-nous, ou “monde futur”. Conséquence majeure : la philosophie ne saurait elle-même posséder les clefs du Royaume. Cela éclaire la revendication du « non-pouvoir » philosophique cher à Juranville : prétendre réaliser politiquement le Royaume reviendrait pour la philosophie à répéter le péché de l'homme s'appropriant la puissance du Père. Elle peut instituer le monde juste, fini et juridiquement organisé ; elle ne peut produire elle-même le Royaume.



“La philosophie accomplit donc son « acte » à l’époque présente, qu’on peut dès lors précisément appeler l’époque actuelle. Elle l’accomplit, pour autant qu’elle fait entrer dans les temps messianiques qui sont ceux de la fin de l’histoire - vers le « monde futur », vers le Royaume de l’Esprit qui, par rapport au Médiateur-Messie comme cinquième terme, en est un sixième. Sixième terme après le Ternaire absolu du Père, du Fils et de l’Esprit. Ternaire toujours d’abord faussé par l’homme qui, advenant comme quatrième terme (et cause efficiente, pour reprendre encore une fois Schelling), déploie, par son péché où il tente de s’approprier la puissance du Père, le système du paganisme. Après quoi le Médiateur-Messie, comme Fils incarné, intervient comme cinquième terme, pour mettre en cause le paganisme et y faire réapparaître la puissance du Père. Et dirige donc vers le sixième terme qu’est l’Esprit lui aussi rétabli dans sa vérité. Un tel sénaire (ou double ternaire) est celui, chez Rosenzweig, de l’Étoile de la Rédemption ou Étoile de David, avec ses deux ternaires ou triangles qui « se chevauchent en se croisant », celui des éléments (Dieu-monde-homme) et celui du mouvement réel qui les entraîne (Création-Révélation-Rédemption). C’est, pour nous, celui du ternaire divin, d’abord faussé par l’homme, et de sa répétition – ou de son rétablissement comme vrai – à travers l’histoire.”
KURANVILLE, 2010, ICFH

PENSEE, Être, Essence, Quaternaire

La pensée commence par l’être parce qu’elle est vérité de l’essence, et que l’essence apparaît d’abord au fini dans l’Autre. Celui-ci demande au fini non seulement d’accepter son ex-sistence, mais de la revouloir, en laissant l’essence reçue se poser en lui dans sa vérité. Entrer dans la pensée consiste ainsi à laisser venir l’essence dans l’immédiateté du fini et à poser l’être comme objet de pensée. L’être est lui-même acte créateur : il se substitue métaphoriquement à l’étant et rassemble les étants tout en les déployant dans le temps. Parce que cet acte créateur est métaphorique, son développement objectif est d’abord quaternaire : objet, sujet, Autre, Chose. Le fini doit en effet parvenir à se poser lui-même comme Chose autonome quoique finie. Une fois sa puissance créatrice reconnue, le développement peut atteindre une structure ternaire, correspondant à l’absolu lui-même. Mais cette possibilité dépend de la grâce, reçue de l’Autre et destinée à être communiquée à tout autre sujet par le savoir vrai, qui reconnaît socialement son autonomie. Le fini refusant d’abord cette grâce, deux conceptions insuffisantes de l’être apparaissent. La première est celle de la métaphysique et de la science : elles produisent un savoir objectif, mais au prix d’avoir réduit l’être à l’étantité et exclu l’essence véritable. La seconde est notamment celle de Heidegger : elle atteint l’être véritable comme Ereignis et produit une nouvelle objectivité poétique, mais refuse que cette essence puisse devenir savoir et que le fini reconnaisse sa propre puissance créatrice. La philosophie doit donc dépasser l’opposition entre savoir scientifique sans essence et pensée de l’être sans savoir. Elle doit produire un savoir nouveau, sans renoncer à la finitude ni à l’altérité, et entrer en dialogue avec la science en lui reconnaissant une vérité essentielle.


“Or n’est-ce pas lui, Heidegger, qui retombe dans l’être méta-physico-scientifique, ou du moins dans ce qui en fait le fond, quand il exclut que le fini puisse faire reconnaître socialement, dans un savoir nouveau, son autonomie ? Ne revient-il pas à l’être comme Autre faux qui n’a pas d’Autre ? Bien plus, peut-on se contenter, par rapport au savoir réel que détermine la science, du « saut » qui fait accéder à la pensée de l’être ? Cette pensée ne doit-elle pas atteindre à un savoir nouveau qui s’articule avec le savoir scientifique ? La pensée de l’être – pour nous, la philosophie – ne doit-elle pas entrer en dialogue avec la science, lui faire la grâce de lui supposer une vérité essentielle ?”
JURANVILLE, 2000, JEU

PAROLE, Fils, Chose, Temps, HEIDEGGER

La philosophie de l'existence atteint quelque chose qu'elle ne parvient pas à thématiser correctement. Elle atteint le réel de la finitude et de l'Autre, mais ne parvient pas à construire la nouvelle objectivité qui permettrait d'en rendre compte. La pensée de l’existence reconnaît notamment la nomination, parce que si l'on affirme réellement l'existence, on doit reconnaître qu'il existe une parole essentielle, et que celle-ci implique nécessairement la nomination. Elle tend d’abord à la réduire à l’appel, comme chez Heidegger : « Nommer est appel », ou chez Lévinas, où la nomination demeure liée à l’assignation de l’individu par l’Autre. Mais cette façon de voir déforme aussi bien l’appel que la nomination, car l'appel lui-même, pour parvenir à son essence, doit être porté et accompli par la nomination. Dans le cas contraire, le sujet n'atteint jamais la position où il pourrait devenir lui-même une parole autonome, responsable, créatrice. Juranville recourt alors à la théologie pour compléter cette analyse et il assimile la parole vraie, la parole primordiale et créatrice, au Fils en Dieu. Certes le Fils n’est pas le Père, la Chose créatrice originelle ; il est celui par qui la Création peut être déployée, précisément par la Parole. La Création nécessite le Fils engendré, car elle est d’abord création du fini, lequel commence par refuser sa finitude et son existence véritable. la Création doit donc comporter une structure permettant à la créature de revenir librement vers l'Autre originel : tel est le rôle du Fils. Il doit incarner l’Autre véritable, celui qui s’ouvre à son Autre, et ainsi détourner le fini de son aliénation à l’Autre absolu faux, un Autre sans Autre, puisque le fini refuse par nature l’altérité essentielle. La structure de l’existence est toujours quaternaire, elle comporte l’objet, le sujet, l’Autre, et la Chose. Mais celle-ci est d’abord précisément l’identité fausse que le fini se donne, une Chose fermée à son Autre. La Chose vraie est celle, au contraire, qui se déploie librement dans le quaternaire, en prenant cette fois la première place, absolument originaire. C’est cette place qu’occupe le Fils en tant que modèle de toute parole vraie. Il est la Chose vraie, absolue, ex-sistante et parlante, déjà présente dans l'Autre absolu avant la Création. Il est d’autre part la structure absolue de ce que l'homme doit devenir, créateur lui-même. L’œuvre humaine pourra être jugée selon sa capacité à être véritablement créatrice, donc à maintenir l'ouverture à l'Autre.
En dehors de toute référence théologique, ce que Heidegger appelle Ereignis contient, sans le savoir complètement, une structure analogue au quaternaire du Verbe. L'Ereignis est ce qui « tient ensemble le temps et l'être » selon Heidegger. Juranville souligne la profonde originalité de de la théorie heideggérienne du temps. Le temps ordinaire apparaît comme tridimensionnel : passé – présent – avenir. Mais pour Heidegger, ce n'est pas encore le temps dans son essence. Il existe une quatrième dimension. Heidegger l'appelle la Reichen (« porrection ») : ce qui détermine et accorde les trois autres dimensions. Et Juranville accorde cette quatrième dimension, qu’il appelle “temps pur” ou temps originaire, à celle de la Chose. Le temps originaire produit les trois dimensions temporelles, exactement comme la Chose se déploie dans le quaternaire. L'Ereignis se présente à l'homme comme être, qui n’est pas une abstraction mais une pure possibilité de création. Mais l’homme fini vit dans le temps de l’expérience, qui n’est pas le temps pur. Donc cette invitation à créer, l’homme la reçoit dans son présent comme quelque chose qui lui vient du passé, qui avait d’abord rejeté par lui, et qu’il peut faire revenir comme avenir. L’Ereignis contient donc, selon Juranville, l’acte créateur lui-même. Mais la pensée de l’existence refuse encore au fini l’accès à une parole responsable, rationnelle et socialement reconnue comme autonome. Elle soupçonne cette autonomie de n’être qu’un retour à la parole ordinaire ou métaphysique et à l’effacement de la finitude. Juranville retourne alors cette objection : une parole absolue qui refuse au fini toute parole autonome risque de devenir elle-même l’Autre absolu faux, tout-puissant et fermé. Juranville refuse deux solutions symétriques : l’autonomie sans finitude (retour au sujet métaphysique) ; finitude sans autonomie (soumission à un Autre absolu qui parle à la place du sujet). Sa solution est une autonomie reçue de l'Autre. C'est précisément pourquoi la grâce, l'élection, le don et la foi sont indispensables. L’autonomie est la capacité de devenir soi-même Autre, à partir des conditions reçues de l'Autre vrai. Le sujet doit pouvoir devenir auteur de sa parole et de son œuvre sans cesser d'être un sujet fini.


“Une telle nomination, impliquant un tel travail créateur, la pensée de l’existence inévitablement la suppose et même l’affirme – car, sans pareille affirmation, on ne pourrait affirmer non plus une parole essentielle. Mais elle ne peut la poser comme telle. Et, d’une part, elle tend à la nouer inextricablement avec l’appel, à la réduire à l’appel par le nom (disons que le nom, certes, permet de rappeler à celui qui est appelé qu’il a reçu toutes les conditions) ; d’autre part, elle exclut que le fini soit jamais, par cet appel, conduit au terme, à la désignation vraie et « responsable ». Ainsi Heidegger, dans la conférence « La parole » : « Nommer, c’est appeler par le nom. Nommer est appel. » De même Lévinas qui dit de la « forme nominale de l’individu » – « irréductible à la forme verbale », à la « verbalité de l’essence », parce que cette forme nominale est produite dans l’acte de nomination par l’Autre – qu’elle est « inséparable de l’appel sans dérobade possible ou de l’assignation ».
Apportons même les précisions suivantes. D’une part que cette parole vraie, ainsi reconnue par toute la pensée de l’existence, est, théologiquement, comme parole primordiale, le Fils en Dieu, le Fils en tant qu’« engendré et non pas créé », mais aussi le Fils en tant que parole créatrice et par lequel seul la Création peut être déployée. D’autre part que c’est une telle parole créatrice, avec le quaternaire qui la caractérise, qu’il faut retrouver dans l’Ereignis tel que Heidegger le présente lors de sa conférence tardive « Temps et être » ; nous parlerons à ce propos du quadriparti du Verbe.”
JURANVILLE, FHER, 2019

ŒUVRE, Ecriture, Objectivité, Création

L’œuvre se donne comme être, mais il faut encore montrer comment elle atteint effectivement l’objectivité absolue. Elle y parvient en permettant de découvrir, à chaque étape, que la chose qu’on croyait avoir reconstituée dans son unité ne l’est pas encore. La répétition de cette épreuve de la finitude conduit progressivement à la véritable reconstitution de la chose. Rappelons que la finitude n’est pas simplement ce qui empêcherait l’homme d’accéder à l’objectivité : elle est le moyen même par lequel l’objectivité véritable peut être constituée. En effet l’épreuve de la finitude révèle que la première unité était fausse ; la contradiction oblige alors à produire une unité nouvelle. Ce mouvement de reconstitution de la chose obéit à une structure logique de l’objectivité, et il se déploie au moyen de l’écriture. En effet si la métaphore est la parole vraie par excellence, l’écriture est la vérité de la parole. L’écriture est ainsi « la métaphore se posant elle-même » précise Juranville. Ce déploiement suit d’abord la structure quaternaire de la finitude : objet, sujet, Autre, Chose. L’objet est d’abord voulu comme un et absolu, mais se révèle fini et relatif. Le sujet est alors posé comme celui qui doit donner sa vérité à l’objet, mais découvre lui-même sa finitude et sa division. L’Autre est ensuite posé comme ce qui peut donner sens à cette finitude radicale, mais il tend lui aussi à devenir faux pour le sujet fini. L’Autre véritable doit lui-même être en relation, c’est pourquoi la contradiction n’est assumée qu’avec la position finale de la Chose, et avec le sujet se posant lui-même comme Chose. Cette structure existentielle doit cependant être rapportée à une structure plus fondamentale : le ternaire de l’absolu. Pourquoi faut-il passer du quaternaire au ternaire ? La Chose atteinte par le fini est encore une Chose atteinte dans la création et la finitude. Donc selon Juranville il faut supposer une consistance originelle de la Chose avant la création et une consistance spirituelle terminale au-delà d’elle. C’est le point eschatologique du système : la création n’est pas simplement un commencement, elle possède une orientation vers une consistance spirituelle pure ; et le fini participe à cette consistance autant que possible. Cela donne un sens à toute la création. Et cela explique pourquoi l'œuvre peut atteindre l'objectivité absolue : elle ne produit pas ex nihilo cette objectivité ; elle reconstitue dans la finitude une structure dont le modèle ultime appartient déjà à l'absolu. Donc ce dernier ne saurait dépendre “absolument” de la créature pour réaliser cette “communion” spirituelle - proposée à la créature par le moyen de l’oeuvre - dont il est de toute façon et de toute éternité le principe. Indépendamment de la créature il est par lui-même en relation avec son Autre, un Autre non créé mais engendré, partageant la même nature et essence que lui. On retrouve évidemment la structure théologique Père, Fils, Esprit. Cette structure correspond, sur le plan du savoir, à celle de l’objet, du sujet et de l’Autre. Le quaternaire décrit donc le parcours de la créature dans la finitude, tandis que le ternaire exprime la structure absolue qui fonde et accomplit ce parcours.



“Ensuite la structure ternaire constitutive de l’absolu. Car la consistance de chose ainsi atteinte l’a été par le fini, par la créature - même si elle l’a attribuée éminemment à l’Autre absolu. Il faut donc supposer une consistance originelle de chose en deçà de la création, et de la finitude. Et aussi une consistance terminale de chose, au-delà de la création, une consistance spirituelle pure à laquelle le fini participera autant qu’il le peut. C’est cette consistance spirituelle qui donne le sens de la création. Mais l’absolu ne serait plus l’absolu, s’il dépendait absolument, pour la communion spirituelle qu’il veut, de sa créature. Il faut donc supposer de plus qu’en lui l’absolu est en relation à son Autre, avec lequel il est toujours déjà dans cette communion spirituelle. Un Autre qui n’est pas créé, qui n’a pas la finitude radicale de la créature. Et qui cependant procède de la puissance créatrice originelle. Un Autre qui est engendré, et donc qui a la même nature et essence que celui qui l’engendre. L’engendrement étant, au cœur de la création, ce sans quoi la création ne pourrait pas se déployer. D’où (ne disons rien de plus ici de cet engendrement), avec les termes extrêmes du Père et de l’Esprit, celui du Fils, pour le ternaire théologique. Père, Fils, Esprit. Ce qui correspond, sur le plan du savoir, à celui, on l’a vu, de l’objet, du sujet et de l’Autre.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

MYTHE, Récit, Historicité, Œuvre

L’événement primordial donnant lieu au mythe introduit une différence absolue et met en question l’ordre social sacrificiel. Dans le cas du mythe vrai, reconnu comme tel, l’événement confie à l’existant la tâche d’instituer un monde juste et de déployer jusqu’au bout une histoire nouvelle, malgré son refus initial de la différence et de la finitude : c’est ce qui définit son historicité. Or historicité et vérité constituent le récit, qui est ainsi la subjectivité absolue du mythe. Mais le récit véritable n’est pas une simple histoire racontée : il est l’œuvre que l’homme doit mener à son terme. Autrement dit, l’homme est historique non simplement parce qu’il se trouve dans le temps, et peut narrer sa propre histoire, mais parce qu’il est appelé à déployer créativement l’événement primordial jusqu’à ses conséquences. Cette œuvre possède une structure quaternaire : l’objet d’abord supposé absolu puis découvert fini ; le sujet qui découvre à son tour sa propre finitude ; l’Autre qui donne la possibilité de reconstituer l’objet mais que l’homme falsifie d’abord ; enfin la Chose, c’est-à-dire l’existant assumant toute sa finitude dans une autonomie nouvelle. Le sujet social refuse cependant ce récit parce qu’il exige de recréer son identité et de devenir véritablement individu. Il préfère les mythes païens, qui justifient son identité déjà constituée et le monde tel qu’il existe. Ces mythes peuvent eux aussi posséder une structure quaternaire, mais ils résolvent les contradictions présentes par analogie avec des catégories anciennes : ils expliquent et répètent, sans appeler à aucune recréation. Leur fonction est ainsi de rendre impossible la nouveauté et l’avènement de l’individu véritable. La philosophie contemporaine peut certes reconnaître l’événement, la finitude, le mythe et même le déploiement du monde, notamment chez Heidegger. Mais tant qu’elle refuse de poser cette vérité comme un savoir universellement reconnu, elle ne peut distinguer pleinement le mythe vrai des mythes païens. Parce que si l’événement primordial n’est jamais véritablement posé comme vérité universelle, il reste une possibilité parmi d’autres. Il peut être interprété, raconté, médité, mais pas objectivé rationnellement. La philosophie risque alors de reconduire, malgré son intention critique, la logique même du paganisme : le récit sans création, l’événement sans objectivation et la finitude sans véritable autonomie.


“Comment l’immédiateté supposée essentielle qu’aurait apportée une différence absolue, immédiateté d’abord chassée de la vérité reconnue dans le monde social, peut-elle revenir objectivement dans une telle vérité ? La différence qui apporte pareille immédiateté met en question radicalement le système social sacrificiel. Elle n’est autre que celle qu’introduit l’événement primordial. La tâche alors confiée à l’existant d’instituer un monde juste, sans plus de système sacrificiel brut, et donc – malgré et contre le refus que toujours d’abord il oppose à cette différence et immédiateté – de déployer jusqu’au bout l’histoire, caractérise l’historicité de cet existant. Or historicité et vérité définissent, on le sait, le récit. Lequel est la subjectivité absolue du mythe et ce par quoi il s’accomplit, ce par quoi il apparaît dans toute son objectivité. Le mythe en tant que récit que l’homme est appelé à mener jusqu’à son terme n’est autre, on le sait aussi, que l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HOMME, Existence, Histoire, Oeuvre

Juranville propose une véritable “arithmétique ontologique” (3 → 4 → 5 → 6) pour penser le passage de l’existence humaine finie à une création vraie du monde. L’homme, en raison de sa finitude, refuse d’assumer l’identité véritable présente dans l’Autre absolu ou le divin. Il ne peut pourtant accéder à sa vérité qu’en assumant cette finitude, ce qui implique de dépasser le ternaire primordial dans lequel il est pris (objet-sujet-Autre selon Juranville, RSI selon Lacan) en y ajoutant un terme supplémentaire (la Chose pour Juranville, le symptôme pour Lacan), jusqu’à former le quaternaire complet de l’existence. Le quatrième terme marque l’irruption de la subjectivité comme manque et rend possible la création, par la reconstitution de la Chose dans l’oeuvre (Juranville) ou par la nomination (Lacan). Cependant dans le monde social, cette création est d’abord falsifiée : le monde traditionnel constitue une œuvre fausse, fondée sur une analogie quaternaire figée. Ce système ne peut survivre qu’en introduisant un cinquième terme, la victime expiatoire, qui concentre la finitude refusée collectivement. Ce dispositif ne peut être dépassé à son tour que par une intervention messianique, où le cinquième terme devient révélation du mensonge sacrificiel et ouvre à l’histoire comme œuvre à accomplir. L’homme ne réalise pleinement sa vérité que dans un monde juste reconnu par tous, où se déploie le savoir. Cette étape correspond au sixième terme, où l’humanité répète en elle-même la structure trinitaire divine : créatrice comme le Père (4), historique comme le Fils (5), et rationnelle comme l’Esprit (6). 


“L'homme n'atteindra donc sa pleine vérité que quand le monde juste aura été établi comme reconnu de tous, au moins implicitement. Place donc au savoir et, après le cinquième terme, du sixième, du Six. Répétition par l'homme - et donc, par lui, confirmation - du ternaire du Dieu trinitaire : après le Quatre où l'homme comme créateur répète le Père et après le Cinq où l'homme comme créateur qui fait l'histoire répète le Fils, le Six où l'homme comme créateur qui déploie le savoir répète l'Esprit. (Rosenzweig dégage explicitement cette structure sénaire, deux fois ternaires (Etoile de la Rédemption, étoile de David, 2 triangle qui se chevauchent en se croisant : Dieu/le Monde/ L'homme, puis Création/Révélation/Rédemption).”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

EXISTENCE, Quaternaire, Structure, Sphère, KIERKEGAARD

Les sphères de l’existence décrites par Kierkegaard se retrouvent, sous des formes variées, chez tous les penseurs de l’existence essentielle qui lui succèdent. Leur pleine détermination n’apparaît toutefois qu’avec la psychanalyse, lorsque l’inconscient est reconnu comme l’essence même de l’existence. Cette pensée de l’existence obéit alors à une structure quaternaire, déjà dégagée par Heidegger, mais aussi Lacan. La première structure est celle de la psychose, essentielle ou pathologique. Essentielle, elle désigne le rapport originaire du psychisme à l’Autre, tel que Levinas le décrit comme assignation. Elle correspond à la sphère métaphysique impossible chez Kierkegaard et au domaine heideggérien de la non-vérité comme refus. La seconde structure est celle de la perversion, essentielle lorsque l’objet est absolutisé comme œuvre, pathologique lorsqu’il devient fétiche. Elle correspond à la sphère esthétique de Kierkegaard et à la non-vérité comme dissimulation chez Heidegger. La troisième structure est la névrose, essentielle lorsque le sujet accepte d’être déchiré par le travail requis pour l’œuvre à venir, pathologique lorsqu’elle se fixe dans le symptôme. Elle correspond à la sphère éthique et à la non-vérité comme errance. Enfin, la quatrième structure est celle de la sublimation, lorsque l’existant reconnaît pleinement sa finitude comme sexualité et assume explicitement l’existence. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard et, chez Heidegger, à l’assomption de la non-vérité originaire dans la résolution orientée vers l’œuvre.


“Enfin la sublimation, quand la finitude de l’existant individuel a été reconnue comme sexualité, quand on assume entièrement et explicitement l’existence avec cette finitude. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard. Domaine chez Heidegger de la non-vérité originelle telle qu’elle est assumée dans la résolution qui va vers l’oeuvre. Par l’existant parvenant à pareille sublimation, le savoir philosophique comme savoir de l’existence pourrait être déployé jusqu’au bout. Par l’existant ayant relevé de la psychose essentielle, il pourrait être fondé.”
JURANVILLE, 2024, PHL

CHOSE, Quadriparti, Quaternaire, Signifiant, HEIDEGGER, LACAN

Il existe une homologie évidente - et des différences - entre le quadriparti de l'existence chez Heidegger et la structure quaternaire du signifiant chez Lacan, et tous deux supportent la Chose. D'un côté la Chose "rassemble le monde", de l'autre elle se donne comme objet du désir de l'homme ; dans les deux cas elle se constitue d'un vide central (Heidegger évoque façonnage de la main dans l'exemple de la cruche, quand Lacan attribue ce vide à l'action du signifiant : "ce qui du réel pâtit du signifiant"). Les quatre pôles sont, d'un côté, les humains (cause efficiente), la terre (cause matérielle), le ciel (cause formelle), les divins (cause finale) ; de l'autre le sujet S, l'objet maternel, l'idéal du moi (et le père réel), le Père symbolique (qui nomme et fait surgir le signifié du désir, tout comme les divins donnent la loi de la cruche, dans le versement).


"Le désir de l’homme est pris dans le quaternaire parce qu’il est d’abord non pas désir œdipien, interdit, mais désir pour la Chose. La Passion que subit la Chose, d’être écartelée aux quatre coins du quaternaire n’est autre que celle que l’homme a à souffrir du fait de son désir... Pour Heidegger, « la chose retient le quadriparti… La chose rassemble le monde »... Mais cette « chose » de Heidegger, quoiqu’elle n’ait d’unité que partielle, que sa présence soit inséparable de ce que Heidegger appelle une ex-propriation de l’être, provient de l’être en quoi se trouve l’unité. Pour Lacan, rien de cela, mais le fait pur de la pulsion de mort, et la vérité rien que partielle."
JURANVILLE, 1984, LPH

CHOSE, Position, Ternaire, Quaternaire

La Chose semble se constituer dans un mouvement trinitaire qui la fait passer du stade d'objet (où elle est posée, voire déposée), au stade de sujet (par lequel elle pose maintenant l'objet), au stade enfin de l'Autre (qui est l'acte même de sa position). Dès lors que tout existant doit s'ouvrir à son Autre pour y trouver son identité vraie, c'est bien en tant que Chose qu'il effectue ce mouvement, au terme duquel il doit se poser lui-même comme Chose - nécessairement donc dans un quatrième temps et comme quatrième élément (objet-sujet-Autre-Chose). Finalement, tandis que le ternaire s'achève bien avec l'Autre comme tel et le définit (d'abord comme Autre absolu ou divin), la structure de la Chose ek-sistante et finie s'avère être le quaternaire.


"Certes la chose est alors objet-sujet-Autre (...) ; et un tel mouvement caractérise bien la pensée absolue et, en général, tout ce à quoi, d’absolu, le fini peut participer ; il caractérise, avant tout et éminemment, l’Autre absolu divin dans sa vie trinitaire. De sorte que la chose ne peut avoir pour lui toute sa vérité que si, au-delà du ternaire que d’abord il fausse, le fini se pose comme lui-même chose. D’où le quaternaire de l’existence et de la finitude. Quaternaire que le fini doit poser pour atteindre à sa vérité, et qui est donc sa vérité : objet-sujet-Autre-Chose."
JURANVILLE, 2000, JEU

CHOSE, Existence, Quaternaire, Mère, HEIDEGGER

Heidegger critique trois interprétations dominantes de la « choséité » dans la pensée occidentale : 1) La chose comme substance avec qualités (thèse métaphysico-dogmatique), une unité réelle présupposée. 2) La chose comme faisceau de sensations (thèse empirico-sceptique, ex. Russell, Quine), une unité conventionnelle et fictive. 3) La chose comme matière informée (thèse philosophico-critique), une unité anticipée liée à la production. Contre ces conceptions, la pensée de l’existence et la psychanalyse proposent une « chose vraie », ex-sistante et ouverte à l’Autre absolu. En tant que finie cette chose s’inscrit dans un quaternaire, souvent décrit mais non posé comme tel, comme matrice d'une logique absolue.


"Contre la conception courante de la chose et ses variantes (métaphysique, empiriste, voire traditionnellement philosophique), la pensée de l’existence suppose ou affirme une chose vraie, vraiment – et non pas, comme chez Hegel, formellement – ex-sistante, une chose toujours d’abord rejetée par le monde social. Chose suprêmement en l’Autre absolu vrai ; mais aussi, par cet Autre, chose finie qu’est la créature, et tout ce que celle-ci peut viser sous le nom de « chose ». Chose qui est primordialement, dans l’histoire de chacun, nous l’avons dit, la mère, et maintenant la mère, la Chose maternelle en tant qu’elle reveut la finitude radicale, et qu’elle s’ouvre à son Autre, jusqu’à l’Autre absolu."
JURANVILLE, 2000, JEU