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INTERPRETATION, Destin, Peur, Herméneutique, HEIDEGGER

Malgré sa découverte de l'existence authentique, Heidegger refuse de reconnaître que l'hétéronomie fondamentale de l'existence ouvre elle-même à une autonomie créatrice. Il pense que si l'homme posait objectivement le sens, s'il prétendait construire un savoir vrai et politiquement instituer un monde juste, alors il trahirait l'hétéronomie fondamentale de l'existence. Autrement dit Heidegger veut préserver l'altérité du destin contre toute réappropriation rationnelle. La notion décisive est celle d'interprétation. Interpréter consiste à supposer qu'un sens existe déjà, à chercher ce sens véritable et à le reconstituer à partir de soi. Le mouvement complet est le suivant : le sujet reçoit un destin ; éprouve la peur ; pose une question ; interprète ce qui lui arrive. L'interprétation est donc l'aboutissement actif du rapport à l'Autre, tout en articulant hétéronomie et autonomie. Heidegger a bien compris que l'être et le temps ne peuvent être pensés qu'herméneutiquement : l'homme interprète l'être et l'être appelle l'homme à interpréter. Mais en occultant la peur essentielle, et l’autonomie qu’elle implique, cette herméneutique reste incapable de fonder un savoir objectif et un projet politique. Pour dépasser cette limite, la philosophie doit se rapporter à la psychanalyse et à la religion révélée. La psychanalyse introduit l'inconscient, qui donne à l'existence une identité positive et devient le principe du savoir vrai pour le sujet individuel. La religion révélée, à savoir le judaïsme et le christianisme, enseigne au sujet social qu'il doit construire librement son destin et qu'une communauté juste est possible. La philosophie reconnaît ainsi la vérité de la psychanalyse pour l'individu et celle de la religion pour la société, sans quoi elle ne pourrait faire reconnaître par tous son propre savoir rationnel pur.


Pourquoi le sujet qui affirme un destin vrai commence-t-il par retomber en fait, comme Heidegger, dans la soumission à l’Autre tout puissant du destin courant, et par refuser toute peur essentielle ? Parce qu’il prétend que ce serait perdre l’hétéronomie que de vouloir poser comme telle l’autonomie impliquée par le destin vrai et que de vouloir, à partir de là, établir le savoir vrai et le monde juste. Il n’y a donc plus pour lui, s’il veut aller jusqu’au bout du destin et donner toute sa vérité à la peur, qu’à reconnaître la vérité de l’hétéronomie, et que celle-ci ouvre à l’autonomie. Or une telle vérité de l’hétéronomie caractérise l’interprétation.”
JURANVILLE, 2000, JEU

HOMME, Souci, Désir, Sujet, HEIDEGGER, LACAN

Si Heidegger et Lacan s’accordent pour placer au principe du monde une altérité, Autre chose que l’”homme”, en revanche leurs anthropologies demeurent incompatibles. Chez Heidegger, l’homme est “jeté” dans l’ouverture de l’être et entièrement déterminé par elle : le monde est l’éclaircie de l’être, et le rapport fondamental de l’homme est le souci, anticipation de son être propre. Heidegger pense l’être comme un don, mais un don paradoxal puisque l’être se retire en donnant - structure que Heidegger appelle “destination” : à homme échoit en propre le souci de l’être. Cette structure exclut le désir, orienté vers les étants, et conduit à refuser toute conception de l’homme comme sujet (il n’y a pas de “sujet du souci”), la relation sujet-objet étant dérivée et secondaire pour Heidegger. À l’inverse, pour Lacan, il y a sujet parce qu’il y a désir (et donc proprement “sujet du désir”), non pas au niveau abstrait de l’être mais de l’être de l’étant, et parce que ce désir se déploie dans l’horizon de l’acte de parole. Ainsi, là où Heidegger dissout le sujet dans la dépendance à l’être et le souci, la psychanalyse réintroduit une subjectivité constituée par le désir et le langage.


Pour Heidegger, être-sujet (et donc constituer l’objet comme objet) n’appartient qu’au rapport de connaissance qui est une dérivation et une limitation de l’être-au-monde originaire, et du souci. Mais pour Lacan comme pour Levinas, il y a sujet parce qu’il y a désir déterminé au niveau même non de l’être comme tel, mais de l’être de l’étant. Et c’est cela qu’implique l’horizon de l’acte de parole.”
JURANVILLE, 1984, LPH

HISTOIRE, Savoir, Rupture, Révélation, HEIDEGGER

Que le terme d’histoire s’applique identiquement à la réalité des faits comme au récit des faits, et finalement à la logique du récit, n’est pas une spécificité du savoir historique ; cela définit tout savoir en tant que spéculatif et en tant que vrai. Par-delà la distinction introduite (Aristote, Bacon) entre savoir du particulier (historique) et savoir de l’universel (philosophique), tout vrai savoir est proprement historique, et toute histoire n’est finalement que savoir. L’histoire universelle se déploie donc comme un savoir (ce qu’a montré Hegel) et à partir d’un savoir, celui de la rupture primordiale de la révélation. La philosophie est venue ensuite confirmer et déployer cette rupture, en mettant en oeuvre l’autonomie de l’existant voulue par l’Autre absolu - ce qui est le contenu ultime de la révélation. Savoir et autonomie que persiste à refuser la pensée de l’existence, notamment Heidegger, faute de reconnaître expressément la vérité de la révélation comme rupture.


“L’histoire, si elle doit être scellée par la philosophie qui veut que soit atteinte la « fin de l’histoire », ne peut être déployée par elle qu’à partir de la révélation. Car certes la philosophie, qui apparaît en Grèce, est rupture qui dépend d’une rupture antérieure, précisément de la révélation de l’Autre absolu. Elle consiste pour cet Autre à montrer qu’il veut et aime l’autonomie de l’existant Et nous pouvons préciser que la philosophie, qui est par excellence la rupture humaine en réponse à la rupture initiale par l’Autre absolu, met en œuvre expressément l’autonomie ainsi révélée. Heidegger, lui, n’avait rien dit, d’abord, d’une rupture antérieure par un tel Autre. Heidegger ne peut pas reconnaître jusqu’au bout cette rupture primordiale par l’Autre. Et cela parce que cette rupture est non seulement révélation et appel, mais encore révélation religieuse ; parce que la religion est un savoir ; et parce qu’il exclut de poser comme tel aucun savoir. Avec la conséquence de vouer ce qu’il dit de l’appel à une indépassable abstraction.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

HISTOIRE, Etre, Finitude, Philosophie, HEIDEGGER

Heidegger est parvenu, à la suite de Kierkegaard, à transformer en profondeur la philosophie en la faisant passer d’une visée de savoir absolu à une pensée de la finitude radicale. La philosophie devient dès lors questionnement originaire révélant un non-savoir constitutif, et visant un savoir vrai comme assomption de l’existence. L’être n’y est plus objet de connaissance, mais Autre absolu d’où procède la question elle-même, se révélant à un homme toujours d’abord inauthentique. Cette transformation conduit à repenser les structures : l’existence devient quaternaire (et non plus ternaire comme chez Hegel), l’homme devant assumer la falsification originaire qu’il impose à l’être, et l’histoire devient quinaire (et non plus quaternaire), structurée par le rejet social des œuvres authentiques et la nécessité de dépasser ce rejet. Heidegger distingue ainsi cinq époques historiques : grecque, chrétienne, moderne, planétaire et vespérale. Cependant, au nom même de la finitude, Heidegger refuse qu’un savoir philosophique absolu puisse se poser comme tel et proclame la « fin de la philosophie » au profit d’une simple pensée de l’être. Ne partant pas des révélations d’un Dieu personnel, il conçoit celles de l’Autre de manière abstraite et sans rupture effective avec le paganisme. Dès lors, s’il évoque une fin de l’histoire de l’être, il exclut toute fin de l’histoire au sens d’un monde juste rationnellement institué, ce qui constitue la limite décisive de sa pensée.


Reste que, comme Kierkegaard et Rosenzweig et toujours au nom de la finitude de l’existence, Heidegger exclut finalement tout savoir philosophique qui se poserait comme tel, comme absolument rationnel. Qu’il décrète même la « fin de la philosophie », au-delà de laquelle il appelle à la seule « pensée. » Que lui qui, à la différence de Kierkegaard et de Rosenzweig, n’est pas parti des révélations du Dieu personnel, n’envisage les révélations de l’Autre absolu qu’abstraitement et ne les montre en rien appelant à rompre avec quelque paganisme. Et que, s’il parle bien, en même temps que de « fin de la philosophie », d’une « fin de l’histoire de l’être », il n’y a pas pour lui de fin de l’histoire dans un monde juste rationnellement déterminé.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Inconscient, Historicité, Réel, HEIDEGGER

L’inconscient et l’histoire sont mutuellement impliqués. Du côté de l’existence individuelle, la pratique psychanalytique introduit une véritable historicité : elle fait événement, ouvre des possibles, et permet au sujet de transformer son identité imaginaire sans modifier les structures inconscientes elles-mêmes, qui demeurent constantes. L’histoire consiste ainsi dans une modification du rapport du sujet à son inconscient. Réciproquement, l’histoire ne peut être pensée sans l’inconscient. Celui-ci interdit toute conception téléologique de type hégélien, où l’histoire s’accomplirait dans une totalité ou une plénitude finale. L’histoire doit être comprise comme épreuve du réel ouvrant des possibles, sans nécessité ni clôture. Dès lors, la « fin de l’histoire » ne désigne pas un accomplissement absolu, mais, écrit Juranville, “la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire”, c’est-à-dire le moment où le réel est pleinement reconnu sans que les possibilités de transformation disparaissent. Cette historicité repose sur une structure fondamentale : d’un côté un invariant transhistorique, l’inconscient, qui ne fait pas monde et situe le sujet hors de l’histoire ; de l’autre, des rapports variables à cet invariant, qui donnent lieu à différentes formes de sublimation. Le monde traditionnel se caractérise par une sublimation partielle sans émergence du réel, tandis que le monde historique introduit au contraire la faille du réel, ouvrant des possibilités de sublimation totale.


“L’idée de l’inconscient contredit la conception hégélienne d’une fin de l’histoire, et d’une nécessité par laquelle se produirait l’esprit absolu. La rupture historique fait entrer dans l’histoire, et si l’on doit parler de fin, c’est de la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire. Des possibilités de sublimation totale sont ouvertes, qui peuvent toujours ne pas s’accomplir. Il y a en ce sens une historicité radicale. Heidegger souligne la faille ouverte par l’impensé, et la non-clôture du monde, la non-vérité nouée à l’essence de la vérité. Mais pour lui, la rupture est secondaire par rapport à la « tradition », et on ne peut plus concevoir qu’en une époque de l’histoire soit énoncée l’historicité de l’homme. Pour que cela ait un sens, il faut que pareille révélation fasse rupture, qu’on y gagne quelque chose. L’historicité se comprend parce qu’il y a pour l’homme un élément constant, trans-historique – c’est l’inconscient, qui à la différence de l’impensé heideggérien ne fait pas monde, et qui situe le « sujet » hors de l’histoire –, et outre cet élément constant, des rapports variables à lui, mais qui impliquent toujours une certaine sublimation et donnent au monde sa consistance. L’histoire se déroule comme émergence croissante du réel, d’une époque à l’autre.”
JURANVILLE, 1984, LPH

HISTOIRE, Etre, Raison, Paganisme, HEIDEGGER

La pensée de Heidegger constitue une critique radicale de la philosophie comme savoir universel et, par conséquent, de toute idée de fin de l’histoire fondée sur l’institution d’un monde juste rationnellement déterminé. En substituant à la rationalité philosophique la relation à l’Être comme Autre absolu, Heidegger redéfinit l’existence humaine comme exposition à un appel qui est en même temps retrait. Le refus de cet appel n’est pas imputé à l’homme, mais à l’Être lui-même, qui ne se donne qu’en se retirant. Il en résulte une conception de l’histoire non comme progression vers la vérité, mais comme déploiement d’un oubli de l’être. Cette logique du refus structure toute l’histoire occidentale. - Dans l’Antiquité grecque, la philosophie naissante substitue à l’ouverture à l’être le règne de la raison, inaugurant l’oubli de ce qui donne à penser. Avec Platon, la philosophie se constitue comme métaphysique : on cherche la "raison" des choses (le pourquoi) plutôt que de s'ouvrir à l'acte pur par lequel l'Être se donne. - À l’époque chrétienne, malgré l’apparente introduction d’un absolu sous la figure de Dieu, le christianisme est interprété par Heidegger comme une continuation de la métaphysique et même une aggravation du nihilisme :  la création y serait réduite à une simple fabrication technique - ce que conteste évidemment Juranville, très critique à l’encontre de Heidegger sur ce point. - La modernité radicaliserait ce mouvement en instituant la subjectivité comme principe : l'Être se refuse à nouveau dès lors que l'homme s'érige en Sujet souverain. La raison devient un système totalitaire qui cherche à tout dominer. Hegel représente l'apogée de ce mouvement en résorbant l'histoire vivante dans un système clos de savoir. - Dès lors plus rien n’arrête la subjectivité qui se déploie comme “volonté de volonté”, c’est-à-dire ne veut plus rien d'autre que son propre accroissement. L’époque contemporaine ou planétaire voit ainsi le triomphe de la technique, comprise comme déploiement du Gestell, une rationalité calculante qui réduit l’étant à une ressource disponible, accomplissant le nihilisme diagnostiqué par Nietzsche. - Cependant, Heidegger entrevoit une issue dans une époque ultime dite hespériale, où l’homme pourrait accomplir un saut hors du dispositif technique et s’ouvrir à l’Ereignis, événement par lequel l’être se donne comme tel. Cette ouverture permettrait l’instauration d’un nouveau mode d’habitation du monde, structuré par le Quadriparti (terre, ciel, mortels, divins), et l’attente d’un dieu nouveau. Mais pour Juranville, cette issue demeure insuffisante et pour le moins ambiguë : elle ne conduit ni à un Dieu personnel ni à une véritable rupture avec le paganisme, ni à l’institution d’un monde juste. Car finalement Heidegger en appelle à un “dieu nouveau”- qui serait suscité par le vérité de l’être - sans voir que cette indétermination même du dieu ouvre la voie à un retour du paganisme. La pensée de Heidegger reste ainsi en deçà de la vérité de l’histoire, telle que la philosophie doit la penser, et passe à côté de ses événements décisifs, notamment la centralité du judaïsme et la signification historique absolue de l’Holocauste.


Heidegger, pour parti qu’il soit de la philosophie, exclut tout savoir philosophique se posant comme tel. Et donc toute véritable fin de l’histoire, dans un monde juste rationnellement déterminé. Et même toute visée d’une telle fin et, par-là, toute révélation concrète d’un Dieu personnel appelant l’homme à rompre avec le paganisme. Tout cela au nom de la relation à l’Être comme Autre absolu, relation qui est existence (« Se tenir dans l’éclaircie [vérité] de l’être, c’est ce que j’appelle l’ex-sistence de l’homme », Q III, 90). Et, précisément, au nom de la finitude de cette existence (toujours d’abord « inauthentique »). Il exclut notamment que le refus à quoi se heurte l’appel (et l’accueil de cet appel) soit, comme pour Rosenzweig et pour nous, le fait purement et simplement de l’homme. C’est, pour lui, l’être comme Autre absolu qui, se destinant, se révélant, se refuse toujours en même temps. Et qui se refuse dans la philosophie elle-même.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

FINITUDE, Savoir, Liberté, Autre, HEIDEGGER

Dans la métaphysique classique culminant en Hegel, le fini n’est qu’un moment voué à être supprimé dans l’infini véritable : sa vérité réside dans sa disparition. La finitude devient essentielle lorsque l’on affirme l’existence comme relation positive à l’Autre. Elle n’est plus manque à dépasser, mais réalité à vouloir, impliquant la liberté. Si la pensée de l’existence voit en elle l’obstacle au savoir absolu, il faut au contraire montrer qu’elle en est la condition : non plus savoir contre la finitude, mais savoir de la finitude, qui en assume librement la nécessité.


“Quel est l’argument de Heidegger pour refuser que le sujet aille jusqu’au savoir rationnel pur et pose comme telle l’objectivité du jeu absolu ? La finitude. Finitude qui fait le fond, à tous les moments de notre analyse, du refus que la pensée de l’existence oppose à l’affirmation du savoir. Mais finitude qui vient en propre au moment actuel de l’analyse, parce que le jeu est l’objectivité de l’existence, et que le souci se rapporte à cette objectivité et doit envisager de la poser. Or notre entreprise n’a d’autre but que de répondre à cet argument, et de montrer que la finitude, bien loin de détourner l’homme de tout savoir vrai, est ce qui l’y conduit.”
JURANVILLE, 2000, JEU

PROPOSITION, Spéculation, Question, Sujet, HEGEL, HEIDEGGER

Hegel est le premier à reconnaître la proposition philosophique comme proposition spéculative, distincte des jugements analytiques et synthétiques de Kant. Dans la proposition spéculative, la question philosophique sur l’essence vide le sujet grammatical de toute identité préalable : l’identité n’advient que dans le prédicat, ce qui provoque un non-savoir et un choc pour la pensée représentative. Toutefois, ce non-savoir reste formel : chez Hegel, l’identité révélée était déjà anticipativement contenue dans le sujet et ne fait que se déployer dialectiquement. Il n’y a donc ni finitude radicale ni création véritable. Avec l’affirmation de l’existence, la proposition philosophique doit aller plus loin : elle doit impliquer l’effondrement réel de toute identité anticipative et l’ouverture à une identité nouvelle, reçue de l’Autre. Heidegger apporte une percée majeure avec sa distinction entre question directrice et question fondamentale, dans laquelle s’opère un renversement grammatical de la question : « que signifie penser ? » devient « qu’est-ce qui nous appelle à penser ? », où c’est « qu’est-ce » (« Quoi? ») qui est sujet grammatical. Mais cet Autre intervenant est réduit par Heidegger à l’Être abstrait, qui n’appelle pas par lui-même à une transformation effective de l’ordre social ni à une recréation personnelle. Au contraire pour Juranville, l’Autre absolu (celui de la Révélation) doit être reconnu et nommé (Dieu) comme Celui qui intervient, personnellement, décisivement dans l’histoire des hommes. La proposition philosophique devient alors existentielle, fondée sur une identité créatrice, pleinement temporelle, venant de l’Autre absolu. Elle conserve la forme spéculative dégagée par Hegel, mais n’en reçoit la vérité réelle que dans le temps réel de la finitude et de la création.


“L'intervention de l'Autre absolu - intervention dont Heidegger lui aussi se réclame - prend donc son sens de mettre en question, ce que l'homme perdu dans sa finitude ne peut pas initier de lui-même, ce système social. Et de rappeler aux hommes ce vers quoi ils doivent aller comme acceptation et amour de l'existence. Ce qui se fait par la Révélation, par la Révélation religieuse. Que Heidegger ignore et même combat comme juive et chrétienne. De là sa complaisance avec le nazisme. Et tous ceux qui, dans la philosophie contemporaine, rendent neutre l'Autre absolu, sont menacés de pareille dérive. Cet Autre, dans sa vérité et parce qu'il s'adresse aux hommes pour les arracher à leur dépendance par rapport à leur monde immédiat, est une entité spirituelle, une substance qui est une Trinité de Personnes divines, s'adressant aux hommes comme pouvant eux aussi devenir des personnes. Cet Autre, qui leur signifie de penser, qui leur adresse ses commandements, doit dès lors être désigné par un Nom (le Nom de Dieu) et reconnu comme principe absolument fondateur du savoir. Il doit donc prendre place comme sujet grammatical de la proposition philosophique qui, de spéculative, où le sujet se retrouve dans l'objet, devient existentielle, où l'homme, quoique « fait à l'image de Dieu », n'échappe pas à la pulsion de mort, au péché, et apparaît, quoique capable du bien, comme fauteur premier du mal.”
JURANVILLE, 2025, PHL

EXISTENCE, Philosophie, Autonomie, Hétéronomie, HEIDEGGER

Les premières pensées de l’existence et de l’hétéronomie radicale (Kierkegaard avant tout), en n’assumant pas leur appartenance à la philosophie, se condamnent à l’impuissance face à elle et ses nouveaux projets. Des penseurs comme Marx, Nietzsche ou Husserl, tout en présupposant l’existence et donc l’hétéronomie, développent dans leur domaine respectif un fantasme d’autonomie sans limite : au nom du travail supposément libéré, de la création individuelle, ou de la science. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, des penseurs de l’existence d’une seconde génération (Heidegger avant tout), vont jusqu’à décréter la “fin de la philosophie” : celle-ci une fois dissoute dans l’”essaim des sciences technicisées” (Heidegger) et leur volonté de savoir (et de puissance) illimitée, la seule pensée authentique de l’être et de l’altérité trouverait refuge dans la poésie. Au prix de laisser se répandre sans la dénoncer (voire en la soutenant) la pire des idéologies totalitaires, jusqu’à la Second Guerre Mondiale et l’Holocauste.


La première pensée de l’existence s’installe dans une contradiction que d’abord elle n’assume pas : elle relève évidemment de la philosophie, et cependant elle rejette la philosophie, ou plutôt se prétend au-dehors. Kierkegaard, lui, se présente comme un « simple écrivain » qui « n’est pas le moins du monde philosophe », comme un « auteur religieux » dont la seule pensée est le « devenir chrétien ». Reste que, dans sa polémique permanente contre Hegel, il a éclairé la position propre de la philosophie de manière décisive. Or s’installer dans la contradiction sans l’assumer, c’est ne rien pouvoir dire ni faire face à la philosophie qui demeure, et qui va vouloir inévitablement poser l’autonomie. C’est ce qui s’est passé avec Marx, bien sûr, et sa révolution anticapitaliste, mais aussi, à partir de là, avec Nietzsche et avec Husserl. Tous supposent l’existence, et donc la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre absolu. Mais tous excluent de les poser comme telles, parce que ce serait se condamner à l’« argument kierkegaardien » et ne plus pouvoir poser l’autonomie, etc. Alors qu’ils veulent aller à leur « objet » nouveau. Ce qui a comme conséquence historique la Première Guerre mondiale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Philosophie, Autonomie, Hétéronomie, HEIDEGGER

Les premières pensées de l’existence et de l’hétéronomie radicale (Kierkegaard avant tout), en n’assumant pas leur appartenance à la philosophie, se condamnent à l’impuissance face à elle et ses nouveaux projets. Des penseurs comme Marx, Nietzsche ou Husserl, tout en présupposant l’existence et donc l’hétéronomie, développent dans leur domaine respectif un fantasme d’autonomie sans limite : au nom du travail supposément libéré, de la création individuelle, ou de la science. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, des penseurs de l’existence d’une seconde génération (Heidegger avant tout), vont jusqu’à décréter la “fin de la philosophie” : celle-ci une fois dissoute dans l’”essaim des sciences technicisées” (Heidegger) et leur volonté de savoir (et de puissance) illimitée, la seule pensée authentique de l’être et de l’altérité trouverait refuge dans la poésie. Au prix de laisser se répandre sans la dénoncer (voire en la soutenant) la pire des idéologies totalitaires, jusqu’à la Second Guerre Mondiale et l’Holocauste.


La première pensée de l’existence s’installe dans une contradiction que d’abord elle n’assume pas : elle relève évidemment de la philosophie, et cependant elle rejette la philosophie, ou plutôt se prétend au-dehors. Kierkegaard, lui, se présente comme un « simple écrivain » qui « n’est pas le moins du monde philosophe », comme un « auteur religieux » dont la seule pensée est le « devenir chrétien ». Reste que, dans sa polémique permanente contre Hegel, il a éclairé la position propre de la philosophie de manière décisive. Or s’installer dans la contradiction sans l’assumer, c’est ne rien pouvoir dire ni faire face à la philosophie qui demeure, et qui va vouloir inévitablement poser l’autonomie. C’est ce qui s’est passé avec Marx, bien sûr, et sa révolution anticapitaliste, mais aussi, à partir de là, avec Nietzsche et avec Husserl. Tous supposent l’existence, et donc la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre absolu. Mais tous excluent de les poser comme telles, parce que ce serait se condamner à l’« argument kierkegaardien » et ne plus pouvoir poser l’autonomie, etc. Alors qu’ils veulent aller à leur « objet » nouveau. Ce qui a comme conséquence historique la Première Guerre mondiale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

INDIVIDU, Oeuvre, Individualisme, Passion, HEIDEGGER

Juranville oppose radicalement l’individu ordinaire, tel que l’existant se le représente spontanément, à l’individu véritable. Le premier se prétend indivisible, libéré de toute détermination, unique par essence. En réalité, il n’a rien accompli pour donner consistance à cette unicité. Son identité, simplement supposée, est identique à celle de tous les autres individus qui l’entourent. Sous couvert d’individualisme, il se confond avec l’anonymat du « On » heideggérien. À l’approche de la fin de l’histoire, l’individu individualiste devient dominant, mais il est incapable de donner sens au monde devenu vide. L’individualisme n’est pas affirmation de soi, mais échec de l’individuation. C’est pourquoi Heidegger refuse le terme d’individu et appelle un « dernier Dieu ». Juranville, au contraire, affirme l’existence de l’individu véritable, appelé par le Dieu judéo-chrétien à travers le Décalogue. Cet individu reçoit la grâce, assume la finitude, traverse une passion et produit une œuvre qui objective son unicité. Créant dans la solitude, condition de la passion, en relation avec un Autre absolument Autre, il rejoint néanmoins l’universel légué par le meilleur de son peuple (et de toute tradition). Car l’oeuvre requiert un enracinement et un fond commun reliant créateur et spectateur. Par son œuvre, l’individu traverse le non-sens du monde ordinaire et participe à l’institution du monde terminal comme monde juste. Car pour Juranville, l’œuvre n’est pas seulement spirituelle ou esthétique, elle est politiquement instituante.


“Mais l'individu véritable, celui que nous désignons ainsi et auquel nous semblent appeler les commandements du Dieu judéo-chrétien dans le Décalogue, l'individu véritable que suppose sans le poser Heidegger, apporte bien au monde allant vers la fin de l'histoire, monde de non-sens, le sens qui lui manquait. Individu véritable parce qu'il reconstitue, recrée, comme effective consistance avec toute la finitude dont il lui fallait faire l'épreuve, son identité d'unique, d'individu. Individu par la grâce qu'il a reçue de l'Autre absolu. Et individu qui s'accomplit en tant que moi par l'élection dans laquelle la grâce doit de son côté s'accomplir, sauf à se fausser; en tant que moi qui répond à l'appel de l'Autre et s'affirme responsable: « Me voici », son identité d'unique se faisant identité d'autonome. Cet individu, ce moi n'est pas origine de soi, il accueille l'investiture que lui dispense l'Autre. Il est déjà apparu dans les époques antérieures de l'histoire, pour autant qu'elles avaient fixé quelque chose de ce qui avait été apporté par la Révélation. Il y a contribué aux progrès de la justice. Il participe par son œuvre à l'institution du monde actuel comme monde juste. Il produit son œuvre dans la solitude. Certes, ex-sistant, il est toujours en relation avec quelque Autre. Mais, à l'extrême, avec un Autre absolument Autre, qui n'est en rien un semblable avec lequel il pourrait se retrouver. Cette relation lui fait bien plutôt découvrir et éprouver sa finitude. Et il devra créer soi quelque chose d'à la fois consistant et nouveau. À partir de cette finitude sienne qui a en propre, comme finitude radicale et horreur de l'existence, de se fuir. À partir de ce qui n'est, comme dit Nietzsche, que « fragment, énigme et horrible hasard. » Il n'a pas, pour la production de cette œuvre, de modèle. Sinon les grands créateurs, qui ont traversé leur épreuve et passion propre (aller de finitude en finitude pour reconstituer l'absolu et en témoigner), mais qui ne peuvent que l'accompagner dans l'invention de son chemin à travers cette passion.”
JURANVILLE, 2025, PHL

HISTOIRE, Mal, Monde, Gestell, HEIDEGGER

Dans la conception heideggérienne, la fin de l’histoire apparaît comme l’époque planétaire du non-sens généralisé, produit par une volonté nihiliste. Ce non-sens n’est pas accidentel : il est produit par une volonté, et relève donc du mal. Le monde y devient « non-monde » : la terre est dévastée, l’homme réduit à une force de travail, la volonté transformée en pure volonté de volonté, ne visant plus aucune fin en soi. Surhumanité et sous-humanité se confondent dans la même logique de puissance. Cet état correspond à la métaphysique achevée,(dont Marx et Nietzsche seraient les figures ultimes), soit paradoxalement : effondrement de la métaphysique classique (perte du suprasensible comme fin ultime), et résultat de la métaphysique elle-même, qui avait rejeté l’Être comme Autre. La technique moderne est comprise par Heidegger comme un mode de dévoilement spécifique, non poïétique mais réquisitionnaire. Elle met la nature et l’homme en demeure de livrer une énergie indéfiniment exploitable. Ce processus est régi par le Gestell, dispositif impersonnel qui soumet toute chose à la calculabilité, à la rentabilité et à l’usure. Juranville interprète le Gestell comme une figure de l’Autre absolu faux, analogue au Surmoi, réduisant l’homme à un moyen puis à un déchet. La divergence essentielle porte sur l’origine du mal : Heidegger l’attribue au retrait de l’Être, tandis que Juranville l’ancre dans la finitude radicale de l’homme et son refus d’exister en vérité. Ce mal, inéliminable, peut toutefois être assumé pour le bien. De son côté, Heidegger affirme que là où est le danger, croît aussi ce qui sauve. Le Gestell est essentiellement ambigu : il est comme le négatif photographique de l’Ereignis. De cet Ereignis - événement d’appropriation par lequel l’homme est destiné à son propre - surgirait le “dernier Dieu”, absolument autre, non chrétien, non théiste, haïssant l’ordinaire humain, n’appelant que les « grands solitaires ». Sans ambiguïté, Juranville reproche à Heidegger de refuser l’autonomie créatrice de l’homme, la justice du monde actuel et l’affirmation d’un savoir philosophique. À l’individualisme narcissique et dépressif du monde contemporain, Juranville oppose l’individu véritable, formé par la traversée d’une passion, l’assomption de la finitude, l’accueil de la grâce et la production d’une œuvre. La fin de l’histoire est, selon lui, déjà atteinte : elle est celle du monde juste, inauguré par la Révélation et confirmé par la philosophie. Les catastrophes du XXe siècle (Goulag, Révolution culturelle, Shoah) ont rendu le mal visible et ont été assumées par des actes historiques décisifs, notamment la fondation d’Israël et sa reconnaissance. Il revient désormais à la philosophie d’en porter le savoir rationnel, qui certes n’éliminera pas le mal mais permettra de le réduire à ses formes minimales, et de l’assumer.


“La fin de l'histoire est atteinte aujourd'hui, et atteinte en tant que celle du monde juste conformément à ce que la Révélation avait voulu et la philosophie à sa suite. Nous pouvons le dire, pour autant que le temps est venu, selon nous, d'affirmer le savoir philosophique, après que toutes les contradictions ont été traversées qu'implique son objet, l'existence, l'être comme existence - savoir fondé sur l'autonomie de l'individu comme principe. Reste que la pensée de l'existence, si elle suppose pareil savoir, exclut de le poser comme tel parce que ce serait contredire l'altérité essentielle d'une part, la finitude radicale de l'homme existant d'autre part. Ainsi pour Heidegger, mais aussi pour Wittgenstein qui le rejoint dans la théorie à laquelle il est parvenu en ce moment de son chemin de pensée, celle des jeux de langage. Avec le problème de rester politiquement et historiquement impuissant face au mal, alors qu'il y avait singulièrement aujourd'hui à exercer face à lui la puissance douce de la philosophie. Car le mal s'est montré, quand s'approchait l'époque de la fin de l'histoire, sous ses figures et grimaces les plus terri-fiantes, les plus abominables, dans le Goulag soviétique et la Révolution culturelle chinoise et dans l'Holocauste nazi. Toutes catastrophiques régressions païennes, mais la plus extrême dans l'Holocauste puisque la violence sacrificielle s'y est exercée contre le peuple qui porte, pour l'humanité entière, le message de dénonciation du paganisme comme système sacrificiel et qui incarne, face au commun des peuples, l'individu véritable.”
JURANVILLE, 2025, PHL

RAISON, Histoire, Jeu, Philosophie, HEIDEGGER

Heidegger pense la raison comme exigence du jeu inauguré en Grèce avec la philosophie, jeu qui, selon Juranville, prolonge en réalité celui ouvert par la Révélation. Le principe de raison, formulé par Leibniz, n’est pas une loi neutre du savoir, mais un appel, un commandement : celui de rendre raison. Il anime toute la philosophie par un questionnement répété qui vise l’établissement d’un système rationnel. La philosophie classique, de Platon à Hegel, recherche une raison anticipatrice et intemporelle, ignorant le jeu essentiel et la finitude radicale. La vérité y est successivement pensée comme objet, puis comme sujet. Ce n’est que lorsque la philosophie en vient à reconnaître l’existence comme essentielle et la vérité comme Autre, notamment chez Heidegger, qu’elle reconnaît le jeu comme fondamental. La raison devient alors réponse à un appel plutôt que fondement anticipé. Heidegger oppose la raison du « pourquoi », instrumentale et représentative, à celle du « parce que », qui surgit dans le jeu même de l’existence. Kant et Hegel avaient interprété l’histoire comme progrès nécessaire vers la liberté et la reconnaissance universelle du savoir, chaque époque apparaissant comme une figure transitoire de cette réalisation. Mais l’on ne peut que rompre avec cette lecture téléologique dès lors qu’on affirme la finitude radicale de l’existence. L’histoire devient une succession d’époques interrompues par des catastrophes, que l’homme ne peut surmonter par lui-même. Heidegger reconnaît ces ruptures comme retrait de l’être, mais il disculpe l’homme, là où Juranville insiste sur la responsabilité humaine et la pulsion de mort. Heidegger annonce la fin de la philosophie et l’avènement d’une pensée “autre”, non philosophique, dans l’attente de l’Ereignis. Une nouvelle fois Juranville conteste : renoncer à la raison philosophique reviendrait à retomber dans le paganisme. La philosophie peut encore assumer la finitude radicale et le jeu, à condition de ne pas dissoudre la responsabilité du sujet.


“Mais la philosophie a-t-elle dit son dernier mot, comme le soutient Heidegger avec toute la pensée de l'existence, dont Wittgenstein? Et doit-on remettre l'assomption du retrait de l'être, du dérobement par l'être de son essence, de ce qui est pour nous refus opposé par l'existant à ce qui lui a été offert par la Révélation, à un mystérieux Ereignis ? Ce que nous avons désigné comme la deuxième pensée de l'existence (Rosenzweig, Benjamin, et surtout Levinas) ne souligne-t-elle pas que renoncer à la philosophie, à la raison philosophique, serait en rester au monde païen et à son Dieu obscur, avec lequel risque de se confondre l'Ereignis ?  Nous avons essayé de montrer au livre I (et bien d'autres fois) qu'avec l'inconscient en plus de l'existence, avec l'inconscient comme essence de l'existence, la philosophie, la raison philosophique, peut assumer ledit retrait de l'être, ladite finitude radicale et que c'est ce vers quoi, par ses commandements, le Dieu révélé conduit les hommes… Le danger de l'affirmation brute du jeu, par Wittgenstein comme par Heidegger, danger dénoncé fortement par Levinas comme on l'a noté (« Le non interchangeable par excellence, le Je, l'unique se substitue aux autres. Rien n'est jeu. Ainsi se transcende l'être »), apparaîtra en pleine lumière.”
JURANVILLE, 2025, PHL

JEU, Existence, Mort, Monde, HEIDEGGER

Heidegger reconnaît explicitement le jeu comme essentiel et comme la forme même sous laquelle l’existence se donne à l’homme. Le jeu est celui de l’Être, compris comme existence et comme Autre absolu, qui appelle l’homme à devenir son Autre. Accéder à ce jeu suppose une rupture avec la raison ordinaire et avec le monde social captateur. L’homme n’institue pas le jeu : il y est appelé et mis en jeu. Comme chez Wittgenstein, le langage est le lieu de ce jeu. Ce n’est pas l’homme qui parle, mais le langage, auquel l’homme ne fait que répondre. Le jeu est celui de l’Ereignis, l’événement appropriant qui donne à l’homme son propre et l’invite à assumer son existence. Ce jeu se déploie comme monde, compris non comme simple totalité d’objets, mais comme jeu du Quadriparti : terre et ciel, divins et mortels. Cependant, ce monde est toujours d’abord faussé par l’existant. Réduit à une totalité sans altérité, il devient monde de la déchéance : bavardage,  curiosité et équivoque sont autant de manières de refuser l’Autre, l’œuvre et le jeu véritable. Le monde peut toutefois être rétabli dans sa vérité lorsque l’existant s’affronte à son existence de mortel. Mais l’homme refuse d’abord de reconnaître la mort comme essentielle. La mort perçue comme événement négatif est la conséquence de ce refus originaire de l’existence, donc de la pulsion de mort dont l’homme est seul responsable. Heidegger oppose à cela l’être-pour-la-mort et la résolution, qui arrache l’existant au monde ordinaire et l’oriente vers l’œuvre. La mort devient alors possibilité la plus propre, littéralement possibilité de l’impossible, ou mesure de l’immesure, et ouverture au jeu suprême. Mais Heidegger, selon Juranville, refuse de poser l’autonomie créatrice de l’homme. Son jeu essentiel risque ainsi de se transformer en jeu d’un Autre absolu faux, sublimation du monde sacrificiel païen. La philosophie vise pourtant un monde juste, issu du jeu de la Création, où l’homme peut s’affronter librement à la mort et reconnaître l’Autre comme Autre vrai. Ce monde ne peut advenir que par rupture et par histoire.


“Car le monde est toujours d'abord organisé, par l'existant radicalement fini, en monde sacrificiel païen où des victimes sont vouées à la mort violente, offertes en sacrifice aux divinités idolâtriques de ce monde. Monde où il est impossible à l'existant de s'affronter librement à l'existence, et donc à la mort en tant qu'elle est, selon Heidegger, la possibilité de l'impossibilité de l'existence; a fortiori à la mort en tant qu'elle est provoquée par la pulsion de mort, par le péché, par la finitude radicale en l’homme. Avec ce monde, avec le jeu perverti qu'il constitue, il faudrait rompre pour accéder au jeu essentiel évoqué par Heidegger. Or ce que celui-ci présente comme monde vrai et jeu essentiel ne rompt avec aucun monde antérieur. En fait son monde prétendu vrai n'est-il pas simplement une sublimation formelle du monde traditionnel païen ?”
JURANVILLE, 2025, PHL

EVENEMENT, Existence, Essence, Histoire, ROSENZWEIG, HEIDEGGER

Toute pensée qui affirme l’existence doit reconnaître un événement primordial, essentiellement religieux, venant de l’Autre absolu. Mais cette reconnaissance appelle nécessairement une réponse, qui ne peut être que sociale et politique. Autrement dit, à l’événement initial doit correspondre un événement terminal, qui engage l’histoire humaine concrète. Mais une contradiction affecte la pensée de l’existence telle qu’elle s’est développée dans la philosophie contemporaine. Celle-ci exclut par principe tout savoir de l’existence, et donc toute détermination conceptuelle de l’événement. Conséquence : elle affirme l’événement comme essentiel, mais elle se refuse à dire en quoi consiste précisément cette essentialité ; elle ne peut ni déterminer le sens de l’événement, ni le non-sens qu’il dénonce et contre lequel il se dresse. Cette abstraction a un effet redoutable car l’événement devient potentiellement le lieu de toutes les illusions, de toutes les projections arbitraires. Cette contradiction s’illustre notamment chez Rosenzweig. Celui-ci oppose radicalement l’essence et l’événement, affirmant que l’individu ne rencontre l’autre (le prochain) ni dans son essence ni dans la pureté de son cœur, mais dans l’événement qui lui advient, et même dans la surdité de son cœur. Bien sûr cette position est intenable puisqu’elle prétend rejeter l’essence, mais elle oublie que l’événement lui-même est essentiel, étant précisément ce par quoi l’homme est ouvert à l’Autre. Avec Heidegger, la situation change en apparence mais la contradiction demeure et même s’aggrave. Heidegger repart explicitement de la philosophie, qu’il définit comme question de l’être. Cet être est d’abord conçu comme identité vraie, temporelle, ex-sistante, dont la philosophie cherche le savoir ; puis il apparaît par rapport à l’homme (au Dasein) comme l’Autre absolu, celui qui l’appelle à assumer son existence. Dans cette perspective historique, l’être devient événement (d’abord Geschehen, puis Ereignis) : il se donne, destine l’homme à lui-même, et l’appelle dans la question ; il engage l’homme dans une histoire orientée vers une fin, et il semble répondre par un événement terminal à l’événement initial. L’être lui-même est bien pensé comme eschatologique. Et pourtant, cette pensée qui affirme l’événement se refuse à en penser l’effectivité déterminée, elle le sépare ainsi de son essentialité et le laisse flotter entre proclamation décisive et impuissance réelle. Ou alors, et c’est pire, elle le détermine - utopiquement et de façon inessentielle, coupée de toute référence à l’Autre absolu - dans une voie ramenant à ce même paganisme que l’événement véritable devait précisément abolir.


“Le mouvement, qui concerne l’événement en général, vaut éminemment pour l’histoire universelle : à l’événement primordial qui vient de l’Autre absolu doit répondre finalement, pour toute pensée qui affirme l’existence, l’événement social et politique que vise la philosophie. Mais, d’autre part, l’événement ainsi proclamé essentiel reste d’abord abstrait, parce que la pensée qui affirme l’existence exclut d’abord tout savoir de l’existence, et donc toute détermination objective de l’essentialité nouvelle propre à l’événement, mais aussi du sens de l’événement, et du non-sens que cet événement fait apparaître et contre lequel il s’élève. De sorte que rien de précis et de concret ne peut être dit légitimement ni de l’événement initial de l’histoire, foncièrement religieux, ni de son événement terminal, foncièrement politique – lequel peut prêter alors à toutes les illusions.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ETRE, Altérité, Temps, Etant, HEIDEGGER, LEVINAS

L’identité vraie doit intégrer la finitude radicale, et c’est ce qu’exprime le verbe être, dont l’indétermination manifeste la temporalité essentielle du langage et l’intervention de l’Autre dans l’existence. Comme le souligne Heidegger, « être » n'est pas un mot parmi d'autres : il marque la transcendance sans laquelle il n'y aurait pas de langage du tout. À l'état pur (l'infinitif), il coupe le signifié de toute détermination rassurante. Cependant l’existant tend à réduire l’être à l’étant, nominalisation constitutive de la métaphysique, laquelle confond le verbe être avec une propriété générale des choses. En oubliant l’être comme altérité pure, elle cherche à fonder l’étant (l'étantité) sans traverser l’abîme de la finitude. Pour Heidegger, seule la pensée de l’être en tant qu’être, dans son dévoilement, restitue sa transcendance. C'est ici qu'intervient la critique de Levinas. S'il reconnaît la différence entre l'Être et l'étant, Levinas refuse l'ontologie heideggérienne. Pour lui, l'Être reste une puissance anonyme et païenne, un conatus essendi (persévérance dans l'être) qui écrase l'individu. Levinas choisit donc de défendre l'homme (l'étant par excellence) contre l'Être, proposant une éthique de l'« autrement qu'être », où le sujet doit s'absenter de son être pour répondre de son prochain. Juranville à son tour se distancie de cette position lévinassienne ; s'il accepte le diagnostic sur la métaphysique, il refuse de voir l'Être comme une condamnation ; il s'agit plutôt pour l'existant de vouloir assumer l'altérité radicale que l'Être lui révèle.


"Reste que la confusion de l’être et de l’étant tend à se répéter, comme le rejet, par l’existant, de l’altérité véritable, et c’est ce que, très constamment, très judicieusement, Levinas dénonce chez Heidegger. L’être heideggérien, s’il est un Autre, un Autre absolu, ne serait que l’Autre absolu faux du paganisme. Il écraserait sacrificiellement l’homme individuel. Contre quoi, polémiquement, affirmant l’étant contre l’être, Levinas proclame: « L’étant par excellence, c’est l’homme". Mais, bien plus, il récuse l’être en général, le concept d’être. À quoi il oppose l’« autrement qu’être. » L’Autre absolu vrai s’absenterait de l’être pour laisser place à l’homme, et ce dernier, seul, mais responsable d’Autrui, du prochain, aurait à son tour à s’absenter de son être, à se constater expulsé ou exclu de l’être. Mû, emporté par l’essence, l’être étendrait son règne implacable, celui de la puissance, du conatus essendi. En quoi nous ne suivrons pas Levinas, parce que pour nous l’existant n’est pas condamné à rejeter l’altérité véritable propre à l’être, mais peut au contraire la vouloir."
JURANVILLE, 2024, PHL

ETRE, Essence, Chose, Souci, HEIDEGGER

Le souci se manifeste au sujet à travers sa relation à l'essence. Le sujet commence par fuir le sens vrai, c’est-à-dire l’accès à l’essence qui révèle sa finitude. Il se refuge dans un sens faux, objectivé. Accueillir le sens vrai revient à laisser venir l’essence elle-même, qui apparaît d’abord comme étrangère (l’Autre), et qui, lorsqu’elle se donne dans son immédiateté au sujet, définit « l’être ». Ainsi, l’être est l’objet du souci. Cela nous renvoie à la description heideggérienne du Dasein : celui-ci possède une essence faite de possibilités, mais la rejette d’abord (inauthenticité) avant éventuellement de la laisser advenir (authenticité), ce que Juranville lit comme une sublimation où l’essence se reconstitue dans un temps pur. Il propose toutefois une symétrie que Heidegger refuse : le même mouvement de l’essence vers son déploiement et sa reconstitution existerait dans l’Autre et dans le sujet fini. Heidegger, au contraire, nie qu’on puisse objectiver l’essence ou que le Dasein puisse se poser comme l’Autre de l’Autre, d’où sa distinction entre existence humaine et être, qu’il finit par renommer Ereignis. Juranville affirme enfin que seule la reconnaissance de l’existence comme inconscient permet au sujet de reconstituer objectivement l’essence. L’être authentique, la sublimation véritable, se réalise dans la (bonne) psychose, lorsque le sujet s’identifie à la Chose originelle qui se pose elle-même.


"Toutefois la pensée de l’existence, en l’occurrence Heidegger, refuse que l’essence, et donc l’être, puissent être reconstitués objectivement, dans l’immédiateté du savoir. Et que le fini, le Dasein, puisse se poser comme l’Autre de l’Autre. D’où, chez Heidegger, la coupure entre l’existence comme être de l’homme, d’une part, et l’être comme tel, d’autre part. D’où aussi, chez lui, pour l’être en tant qu’Autre, l’abandon du nom d’être, trop lié à l’entreprise du savoir, et son remplacement par celui d’Ereignis, d’« événement appropriant ». Ce n’est que lorsque l’existence est reconnue, dans son identité originelle, comme l’inconscient, que l’essence, de son côté, apparaît comme pouvant être reconstituée objectivement, recréée, par le sujet fini – où se retrouve, notons-le, quelque chose de l’idée sartrienne de l’autonomie de l’existant, dont l’« existence précède l’essence ». L’être authentique, la sublimation, s’accomplit alors par la psychose, quand le sujet s’identifie à la Chose originelle qui se pose comme telle, à l’essence."
JURANVILLE, 2000, JEU

ETRE, Monde, Paganisme, Nazisme, HEIDEGGER

L'être, selon Heidegger, s'ouvre en un monde structuré par le « Quadriparti » (Terre, Ciel, Divins, Mortels). Dans ce monde sacré, les créateurs (poètes) et le peuple (gardiens) sont censés cohabiter dans l'attente des divins, sans idolâtrie. Cependant, Heidegger se méprend sur la nature de ce monde originel. Pour Juranville, le monde tel qu'il est spontanément est dominé par la pulsion de mort : c'est un monde sacrificiel et païen. L'erreur de Heidegger est d'avoir ignoré la rupture historique introduite par Socrate et par le Christ, qui a justement brisé ce paganisme. En voulant retourner à un « autre commencement » antérieur à la philosophie socratique, il laisse sa pensée se confondre avec la violence mythique. Cette position a une conséquence grave : en affirmant que « l'étant est sacrifié à l'être » pour assurer sa vérité, la pensée heideggerienne devient complice de la barbarie. C'est cette logique sacrificielle qui explique sa complaisance envers le nazisme, cette régression néo-païenne absolue.


"Parce qu’à la différence de Kierkegaard il n’est pas parti de la rupture avec le paganisme introduite par la venue du Christ (et déjà par l’émergence de Socrate et de la philosophie!), il laisse son monde toujours foncièrement le même se confondre avec celui du paganisme, ses idoles et sa violence sacrificielle. La philosophie qui, chez Heidegger, décrète sa fin et son remplacement par la « pure pensée », devient donc, sous ce nom, inévitablement complice de tous les paganismes, de tous  les effacements sacrificiels de l’humain. Comme on peut le percevoir dans ce qu’il dit de l’« autre commencement », en deçà de la philosophie telle qu’elle fut fondée par Socrate et Platon: « Dans l’autre commencement, chaque étant est sacrifié à l’être ; et c’est cela seulement qui assure à l’étant comme tel sa vérité. » De là sa complaisance pour l’extrême de la régression néo-païenne que fut le nazisme."
JURANVILLE, 2024, PL

ETRE, Grâce, Autre, Autonomie, HEIDEGGER

L'être est fondamentalement grâce. Pour comprendre cela, il ne suffit pas de voir le sujet fini (l'homme) comme posé par un Autre absolu. Il faut que le fini reconnaisse que cet Autre lui confère une totale autonomie. Tant que le sujet ne se rapporte pas à l'Autre en pleine liberté — ce que permet le savoir —, la relation reste une domination écrasante. La grâce se définit donc comme une autonomie dans l'altérité. C'est un mouvement réciproque : l'Autre accorde l'autonomie au fini, et le fini, en retour, laisse l'Autre être véritablement lui-même, sans le réduire à une fausse image. Contrairement à Platon (où l'Autre est inférieur à l'être) ou à Lévinas (où l'Autre est au-delà de l'être), ici, l'acte même d'être consiste à « faire être l'Autre ». Cette structure caractérise toute pensée existentielle, comme chez Heidegger où la liberté est un « laisser-être ». Mais c'est finalement l'inconscient qui permet de penser pleinement cette grâce. Car admettre l'inconscient, c'est proclamer que la vérité du sujet réside dans l'Autre, seule voie pour que la conscience s'accomplisse véritablement et objectivement.


"Seul l’inconscient permet de penser pleinement la détermination de l’être comme grâce, celle-ci menant l’histoire, par le savoir, jusqu’à son accomplissement. Car la métaphysique ne saurait donner aucune place à la grâce comme relation pure à l’Autre. Mais la pensée de l’existence, si elle lui accorde une place essentielle, ne peut la poser comme telle, comme garantissant la reconnaissance de l’objectivité. Or l’inconscient, comme concept, est la grâce posée dans le discours. Grâce, parce que proclamer l’inconscient, c’est, pour le sujet comme conscience, proclamer que la vérité est en l’Autre, duquel lui viendra de quoi s’accomplir comme conscience absolue."
JURANVILLE, 2000, JEU

ETRE, Existence, Philosophie, Savoir, HEIDEGGER

Heidegger réaffirme la philosophie comme savoir de l’existence, tout en intégrant plusieurs analyses de Kierkegaard. L’ontologie (savoir de l’être) et la phénoménologie (méthode de mise en lumière) définissent pour lui la philosophie comme « ontologie phénoménologique universelle », fondée sur l’herméneutique du Dasein, c’est-à-dire l’analyse de l’existence humaine comme fil directeur de toute pensée. La question philosophique, question de l'être, se manifeste dans l’expérience vécue, à partir d’un appel intérieur : la conscience (Gewissen). Cet appel impose un silence intérieur et invite à quitter l’inauthenticité pour une existence authentique (eigentlich). Répondre à cet appel implique la résolution (Entschlossenheit) : un vouloir-avoir-conscience qui oriente action, projet et œuvre — dont relève le savoir philosophique lui-même. Certes le premier savoir rencontré par l’existant est la science, définie comme théorie du réel. Mais la science évite selon Heidegger le plus réel : l’existence, marquée par la finitude, et l’Autre qui nous appelle. Elle évite aussi l’Incontournable (das Unumgängliche), le fond de son propre objet ; elle détermine méthodiquement son objet à l’avance, d’où sa spécialisation. Or le vrai savoir est celui qui se manifeste dans les œuvres et explicitement dans la philosophie. Il est un vouloir-savoir : engagement ex-statique dans l'ouverture de l’être. Donc la question venant de l’Être/Ereignis ne peut fonder un savoir rationnel au sens traditionnel. Heidegger distingue deux "commencements" de la pensée. Le premier correspond à la naissance de la philosophie (Socrate, Platon) comme métaphysique rationnelle. Celle-ci vise l’être, mais ne pense en réalité que l’étant (onto-théologie) et perd la différence ontologique (même Nietzsche resterait pris dans un « platonisme renversé »). Le second est paradoxalement antérieur, il trouve sa source chez les présocratiques (Héraclite, Parmédiade), lequels étant encore dans la proximité du Logos ouvriraient l’accès à la vérité de l’être. Vérité que Heidegger retrouve dans "La rose" d'Angelus Silesius comme surgissement sans pourquoi représentable, mais non sans raison immanente. La pensée à venir ne sera plus philosophie (métaphysique), ni savoir absolu (Hegel). Elle sera pauvre, provisoire, car reçue de l’Ereignis, l'Autre absolu. Cette pensée relèvera de la poésie, même si cette tonalité poétique de la pensée était restée cachée dans la tradition. Pour Juranville cette mutation soulève une question essentielle : ne risque-t-on pas d’abandonner la dimension politique originaire de la philosophie ?


« La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle  fleurit, N’a souci d’elle-même, ne désire être vue » (Angelus Silesius). « La rose est sans pourquoi, dit Heidegger, mais non pas sans raison. Le “pourquoi” nomme cette raison qui ne fonde jamais que si elle est en même temps représentée comme raison. La rose, au contraire, n’a pas besoin de se représenter expressément la raison de son  fleurir. Le “parce que” nomme la raison, mais une raison étrange et vraisemblablement supérieure. La floraison a sa raison avec et en elle-même. Elle est pure éclosion hors de soi. » Là se comprend ce que Heidegger a voulu dire en parlant de l’Autre absolu sous le nom, non plus d’Être, mais d’Ereignis, d’Événement appropriant. Reste que Heidegger exclut que cette raison étrange puisse être jamais posée comme telle, qu’on puisse  jamais se familiariser avec elle... La philosophie, la pensée philosophique ne risque-t-elle pas alors, dans cette mutation, d’oublier, de perdre son efficace originelle qui est expressément politique ? C’est la question que nous devons poser après ces analyses si judicieuses de Heidegger."
JURANVILLE, 2024, PL