Le péché essentiel, non réductible au péché ordinaire, doit se manifester d’abord comme ignorance véritable : ignorance par laquelle le sujet reconnaît sa finitude radicale et comprend qu’il ne peut accéder au savoir vrai que par l’Autre absolu. Cette ignorance n’est donc pas simple absence de savoir, mais acte de reconnaissance du non-savoir et de la finitude ; elle ouvre déjà au savoir vrai par grâce. Socrate appelle chacun à cette ignorance, et « Nul n’est méchant volontairement » signifie que le mal suppose l’absence d’un savoir véritable du bien. Si quelqu'un possédait véritablement le savoir du bien, il ne pourrait pas vouloir le mal comme tel. Socrate ne s’en tient pas au simple procédé pédagogique consistant à reconnaître que l'on ne sait pas ; il appelle à reconnaître que notre savoir ordinaire est insuffisant, voire faux, et que nous sommes le plus souvent dans l’illusion de savoir. Chaque acte mauvais que nous accomplissons ne ferait que prouver cette ignorance. Socrate en appelle donc à une ignorance vraie comme acte de reconnaissance de l’ignorance ordinaire. Reste que la métaphysique, supposant une indépassable appétence pour le bien, transforme l’ignorance socratique en simple étape nécessaire vers le savoir et fait ainsi disparaître le péché. Kierkegaard a cherché à le réintroduire en distinguant l’ignorance originelle d’une ignorance acquise, produite par une activité volontaire qui obscurcit la connaissance. Le péché devient donc une volonté maligne qui travaille contre le savoir. Mais lequel ? Cette thèse ne demeure-t-elle pas exposée à l’argument socratique selon laquelle il existe plusieurs manières - toutes imparfaites - de savoir et de comprendre ? Kierkegaard ne peut pas complètement sortir du modèle socratique tant qu'il oppose simplement une connaissance à une volonté qui lui désobéit. Même problème chez Saint Paul, lequel exprime la division entre vouloir le bien et accomplir le mal. Mais la question reste : comment cette division est-elle intelligible ? Si la philosophie ne peut pas expliquer rationnellement comment le sujet se divise, elle laisse subsister le péché comme une sorte de donnée mystérieuse. Et c'est précisément ce que Juranville refuse : il doit être possible d’expliquer rationnellement le péché, la volonté du mal pour le mal - et accessoirement les difficultés précédentes ; or la seule façon d’y parvenir est justement de ne pas ramener le problème éthique du péché sur la question épistémologique du savoir (confusion socratique, aggravée par des siècles de métaphysique). Il est évident que nous n’avons pas la connaissance originelle du bien, mais nous éprouvons parfaitement, selon Juranville, ce qu’implique un tel bien absolu : l’évidence de notre finitude, de notre dépendance vis-à-vis de l’Autre, et en même temps notre incapacité à nous y résoudre. Car toujours d’abord nous refusons d’en payer le prix, ce qui est la définition même du péché. Ce prix est l’acceptation de la finitude radicale, l’ouverture à l’Autre et la reconnaissance de celui-ci comme principe du savoir. Mais le sujet se réfugie dans un faux savoir et se fabrique un faux principe niant la finitude essentielle. Le faux savoir est donc une défense contre la finitude, et l’ignorance quotidienne est précisément ce faux savoir qui dissimule son propre refus du savoir vrai.
PECHE, Ignorance, Finitude, Mal, SOCRATE
PASSION, Individu, Amour, Héros, LACAN
Le psychanalyste incarne un tel individu : par l’affirmation de l’inconscient, il dispense au patient une grâce qui lui permet d’accéder à sa propre individualité. Il ne traite pas le patient comme un malade à normaliser, comme un individu à faire entrer dans une norme sociale. Il en va de même du héros de la Tragégie : Lacan voyait dans Antigone la “présentification de l’individualité absolue”. Elle maintient l'être de Polynice, son unicité, indépendamment de toutes les qualifications sociales que Créon pourrait lui appliquer. Or l’on ne devient individu soi-même qu’en reconnaissant l’irréductible individualité de l'Autre - pas seulement d’un frère, évidemment, mais de tout Autre. Le plus fort est que « le héros libère son adversaire lui-même » comme le dit Lacan, c’est-à-dire que la véritable transgression doit devenir amour. Si le héros ne faisait que vaincre Créon, il deviendrait simplement un nouveau maître ; en réalité il libère l'Autre de la position sociale (fût-elle dominante) qui l'enferme. Finalement, pour Juranville l’individu par excellence est le Christ. Il est l'accomplissement absolu de toute la structure passionnelle. Il est l'Unique, celui qui manifeste l'unicité en tant que telle. Et comme souvent, Juranville étend jusqu’au peuple juif l’exemplarité individuelle, donc aussi passionnelle, dans sa dimension sacrificielle absolue. Ce peuple porte une conception de l'identité qui ne se réduit pas à l'identité sociale commune ; il représente, sinon la vraie identité, la vérité de l’identité dans son altérité même ; il reçoit une identité singulière dans le rapport à l'Autre absolu. Levinas a bien compris que l’individu n'est pas le résultat d'une synthèse logique. Il y a en amont de toute synthèse une passivité, comme une passibilité, et surtout une responsabilité devant l’Autre. Mais Juranville reproche à Levinas de confondre l’individu et le moi, et de rapporter l’unicité à la seule élection. Pour Juranville la grâce concerne d'abord le fait que l'Autre donne au fini la possibilité d'être dans son unicité : elle est donc du côté de la constitution de l'individu ; l’élection consiste ensuite à l’assumer en tant que moi, mais cela implique que la condition en soit donnée par la grâce. Il n’en demeure pas moins que selon Juranville l’individu devient absolument singulier lorsqu'il accepte la responsabilité de tous, une responsabilité qui ne peut pas être simplement déléguée. C'est bien ce que fait le Christ dans la Passion.
PASSION, Amour, Désir, Transgression
La transgression pure risque toujours de retomber dans la violence sacrificielle qu’elle voulait dépasser. Celui qui s’oppose à l’ordre courant peut devenir victime ou nouveau maître, tandis que le peuple reste soumis à la transgression ordinaire. Une transgression qui demeurerait celle du seul héros se perdrait donc et ne produirait pas un monde juste. Comment la transgression devient-elle éthique, c’est-à-dire ouverte à chacun dans le monde juste ? La réponse est : l’amour. Aimer l’Autre, c’est lui donner les conditions de son autonomie réelle. Le héros lui-même n’accède à sa transgression pure que parce qu’il a d’abord reçu cet amour de son propre Autre. L’amour est plus que le désir : il est la vérité du désir. Le désir cherche à faire reconnaître sa vérité, tandis que l’amour veut susciter dans l’Autre un désir et un amour véritables. Le désir peut être parfaitement authentique, et chercher la reconnaissance, mais l'Autre peut répondre : « Je ne veux pas entrer dans ton désir. » C'est ici que l'amour apparaît car il veut quelque chose de plus : que l'Autre puisse lui aussi entrer dans le désir. Juranville écrit : « La passion s’accomplit par l’amour, de même que l’identification s’accomplit par le désir », et il le reformule plus loin : « de même que le désir est ce à quoi on s’identifie, l’amour est ce dont on est passionné. » Le désir constitue donc ce que le sujet cherche à être ou à reconnaître dans son identification. L'amour, lui, désigne ce qui est recherché dans l'objet de la Passion : la présence de l'absolu. Ultimement, l’amour humain renvoie à l’Autre absolu divin, tandis que l’amour divin élève l’Autre humain à l’absolu. Dans la Passion du Christ, l’amour commande l’abaissement de Dieu jusqu’à la condition de serviteur. Dieu doit renoncer à l’image du dieu-maître terrifiant afin de libérer l’homme et il doit même accepter que son message soit rejeté comme folie ou scandale, car il ne peut contraindre l’Autre. Le véritable amour est ainsi un « don actif » comme le dit Lacan, fondé sur la parole qui affirme l’être de l’Autre. Ainsi l’analyste doit aimer l’analysant en lui donnant les conditions de son autonomie, et l’analysant doit pouvoir accéder à cette même position. Et ceci parce que, dans ce véritable amour, analyste et l'analysant sont tous deux portés vers le savoir. Mais l’amour n’est pas seulement une structure duelle ou exclusivement éthique : l’amour veut aussi la justice, la mesure et le savoir universel. La philosophie comme amour de la sagesse doit donc atteindre effectivement au savoir, révéler le sens du tragique et accomplir rationnellement l’œuvre ouverte par la Révélation et par le transfert psychanalytique.
PASSION, Transgression, Perversion, Tragédie
La Passion possède une objectivité lorsqu’elle ne reste pas une expérience subjective mais produit une œuvre et un savoir. Face à l’identification qui est « bonne névrose », la Passion constitue pour cela la « bonne perversion ». Si l’identification procède par imitation d’une identité déjà présente dans l’Autre, et par soumission à sa loi, la Passion procède au contraire par transgression, parce que l’Autre auquel le sujet est confronté est devenu un Autre faux. Elle franchit donc les limites, lois et normes courantes lorsqu’elles sont injustes, mais en s’imposant à elle-même ses propres limites, puisqu’elle doit parvenir jusqu’à l’oeuvre et au savoir. On pourrait dire de l’oeuvre qu’elle est une transgression devenue consistance. Œdipe illustre spécialement la transgression du savoir : le désir de vérité franchit une limite et révèle la finitude du sujet, puisqu’en l’occurrence le savoir obtenu détruit celui qui le cherche. Quant à Antigone, elle transgresse la loi sociale pour maintenir la valeur irréductible de l’être singulier ; elle refuse qu’une loi politique puisse décider entièrement de la valeur d’un être. De même la cure psychanalytique, véritable passion, conduit le sujet à franchir l’interdit paternel imaginaire pour rencontrer, au-delà de la rivalité œdipienne, la finitude. En effet le conflit avec le père donne au sujet un scénario relativement protecteur masquant quelque chose de beaucoup plus radical : en allant « vers la Chose maternelle », comme le dit Juranville, en ne se contentant pas de transgresser la loi du père, le sujet rencontre finalement sa finitude radicale dans son rapport l’Autre. Du côté religieux, l’histoire du peuple juif représente bien une transgression du fonctionnement sacrificiel ordinaire des sociétés. Et la Passion du Christ constitue la transgression ultime produite par le paradoxe absolu de l’Homme-Dieu. Finalement Religion, Philosophie et psychanalyse sont toutes des pratiques de transgression. La psychanalyse spécialement, parce Freud rompt avec « le registre éthique de l’utilitarisme » comme le dit Lacan. L’utilitarisme pose implicitement que le bien consiste dans la maximisation d’un bénéfice, d’une satisfaction ou d’un bonheur. Mais cette logique conduit nécessairement au sacrifice : si le bien est défini par l'utilité collective, certains individus peuvent devenir le prix à payer pour le bien de tous. Freud ouvre donc une brèche dans cette logique. Le symptôme, le désir, l’inconscient introduisent quelque chose qui ne peut plus être intégralement soumis au calcul utilitaire. Mais Juranville reproche notamment à Lacan de maintenir la transgression dans une dimension essentiellement éthique. Il le renvoie à sa propre analyse de “Kant avec Sade” qui montre comment un absolu non objectivé, fût-il en apparence opposé, peut devenir également une exigence cruelle.
PASSION, Christ, Œuvre, Sacrifice
La Passion individuelle qui conduit à l’œuvre trouve son modèle absolu, non dans un modèle social à imiter, mais dans la Passion du Christ, symptôme de la structure véritable de l’existence. Cette Passion se déploie selon quatre moments qui correspondant aux positions de l’objet, du sujet, de l’Autre et de la Chose. Le premier moment est l’angoisse, située à la Cène, où le Christ s’offre comme objet, comme hostie. L’onction de Béthanie manifeste par grâce que l’œuvre doit être accomplie jusqu’au bout, même au-delà de tout humanitarisme immédiat. La trahison de Judas annonce la tentative sociale de transformer l’Individu en déchet sacrificiel. Le deuxième moment est la culpabilité, au Mont des Oliviers, lorsque le Christ devient sujet et éprouve la possibilité de différer ou d’abandonner l’œuvre. En acceptant finalement la volonté du Père, il assume seul, par élection, la culpabilité de tous. Le troisième moment est la honte, lors de la comparution devant le grand prêtre et Pilate, lorsque le Christ doit affirmer son identité et témoigner de son œuvre devant l’Autre. Judas représente le désespoir humain irrécupérable, Pierre (avec son reniement) la négativité irréductible de la finitude, et Pilate le scepticisme devant la vérité. Le quatrième moment est la peur, au Calvaire, lorsque le Christ devient Chose crucifiée. Cette peur n’est pas celle de la mort biologique, mais celle de voir l’œuvre désormais livrée au monde, achevée et incapable d’être modifiée. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » exprime ainsi l’inquiétude concernant le destin de l’œuvre autant que l’épreuve de la finitude. En confiant Marie à Jean et Jean à Marie, le Christ remet son œuvre aux générations futures et annonce les œuvres à venir. La Résurrection apparaît alors comme l’accomplissement de ce mouvement : l’œuvre, après avoir traversé objet, sujet, Autre et Chose, peut désormais produire son effet dans l’histoire.
PASSION, Absolu, Existence, Raison
Juranville invoque la célèbre formule : « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion ». Chez Hegel, cette formule appartient à la théorie de la « ruse de la raison » : les grands individus historiques poursuivent passionnément leurs fins particulières, mais la raison universelle se sert de cette passion pour réaliser quelque chose de plus grand qu'eux. Mais d’un point de vue existentiel, on ne peut accepter que le sujet soit simplement l'instrument d'une raison qui agirait de toute nécessité en sachant déjà où va l'histoire. De plus la passion se distingue de ces deux rapports possibles à l'absolu que sont la mélancolie et le désespoir. La mélancolie est immédiateté de l’absolu, donc sans véritable médiation et sans travail de la finitude ; tandis que le désespoir est négation de l’absolu, mais en réalité reconstitution incessante de l'absolu faux qu'il prétend nier. Le désespoir ne devient fécond que si le sujet va « jusqu'au fond de soi ». Et ce qu'il découvre alors, c'est qu'il ne faisait pas simplement subir l'absolu faux de l'extérieur : il le constituait lui-même par sa propre finitude. Le sujet doit reconnaître en quoi il a lui-même refusé l'absolu vrai. La passion est le moment où le sujet pose enfin l'absolu vrai, contre le faux : la passion devient alors lutte. La passion se concentre sur l'objet absolu (comme la volonté se concentre sur la loi) qui donne sens à tout le reste. Cela explique pourquoi une véritable passion peut réorganiser toute l'existence. D’ailleurs Juranville affirme : « la passion reçoit sa vérité, dès que la pensée affirme l’existence. » Pourquoi ? Parce que reconnaître son existence, c'est reconnaître sa dépendance radicale à l'Autre absolument Autre. C’est ce que fait la passion, on l’a vu, en posant l’absolu vrai comme tel.
Ce faisant elle détruit certes toute raison préexistante, mais c’est pour mieux permettre l'apparition d'une nouvelle raison. L’objet de la passion soit être absolument raisonnable. On trouve déjà cette idée chez Descartes qui fait de l'admiration la première des passions comme ouverture à la grandeur, et qui fait de la générosité la vertu la plus admirable, précisément parce qu’elle est travaillée par la raison. Et Hegel articule à bon droit la passion avec la raison. Mais avec la « pensée de l'existence » la vérité de la passion advient historiquement au-delà de Hegel et contre lui. Pour Hegel, la passion est surtout le moyen par lequel la raison se réalise ; pour la pensée de l'existence, elle devient véritablement « acte historique », et doublement. Elle transforme effectivement l'histoire individuelle, et elle intervient dans l'histoire universelle. Elle intervient précisément contre les passions mauvaises, ordinaires, tristes et sacrificielles, en faisant advenir quelque chose de nouveau. La passion est créatrice ou elle n’est pas. La pensée de l'existence reconnaît donc la passion comme acte historique ; cependant comme toujours, elle ne permet pas que cet acte conduise à une position objective de l'absolu vrai, et surtout pas à une forme politique. C’est pourquoi Juranville invoque la passion par excellence, la Passion christique, sur laquelle Kierkegaard a tellement écrit. Mais justement ce dernier se contente de faire de la passion “le sommet de la subjectivité” : comme passion de l’infini, elle introduit le paradoxe de l’existence (l’infini dans la finitude). Mais Kierkegaard néglige le passage de l’acte subjectif que constitue la passion vers l’établissement d’un savoir de la subjectivité (ce que la psychanalyse permet). Or la Passion du Christ est le modèle de la passion authentique parce qu'elle n'est pas seulement souffrance ni même épreuve ; elle est acte dans l'histoire. Elle transforme le rapport entre absolu et fini. Finalement elle transforme le monde. C’est pourquoi elle constitue pour Juranville le « paradoxe absolument absolu ».
OUBLI, Finitude, Pulsion de mort, Inconscient
Il n'y a d’oubli que parce qu'il y avait quelque chose à penser pour quelqu'un, à lui transmettre, à poser devant lui. L'oubli présuppose donc un Autre ; une signification qui devait être constituée ; mais aussi la finitude, qui vient empêcher cette constitution. D’où la définition de l’oubli comme signification + finitude. Mais comme tel l’oubli est une condition de la pensée : la pensée surgit sur fond de ce qui lui échappe. A partir de là ii faut distinguer entre deux sortes d’oubli : l’oubli constitutif, inévitable, puisque la finitude introduit nécessairement de la rupture dans la pensée, et l’oubli essentiel, qui est ce que l'on fait de cette rupture : on la mène jusqu'à son terme, jusqu'à ce qu'une signification nouvelle puisse être constituée. Ou pas… car l’on peut très bien oublier cet oubli essentiel producteur de vérité. Ce qui se produit quand on transforme la finitude en une blessure prétendument infligée par l'Autre, que l’on voudrait faire disparaître mais à laquelle on revient compulsivement - puisqu’elle n’est rien d’autre que la pulsion de mort - pour s’éviter de faire l’épreuve de la finitude essentielle en s’ouvrant radicalement à l’Autre. Le point où le sujet se protège contre l’épreuve est principalement la pulsion sexuelle, où l’on s’oublie finalement soi-même, où il n’est plus question de s’ouvrir à l’Autre. Mais comme toujours le refus peut être retourné en condition de vérité ; c’est à partir du sexuel, en partant de l’objection de la mort à la vie et de la non-pensée à la pensée, que l’oubli essentiel peut être retrouvé. C'est-à-dire accepter d'entrer dans l'espace où une signification doit être produite, plutôt que de rester fixé à la finitude comme traumatisme. Il faut avoir décidé d’oublier pour entrer dans le jeu de l’existence. L'oubli est la condition objective et l'accomplissement du jeu, comme le souci était l’acte du jeu. Ceci, Heidegger l’avait déjà reconnu : pour lui l’oubli appartient à la structure même de l’être. Mais si l'on prétendait objectiver complètement l'oubli, on risquerait de retomber dans la métaphysique. Pour Juranville au contraire il doit être possible de parvenir à un savoir de cet oubli. C’est ici que l’inconscient devient décisif, car il permet à Juranville d’accomplir quelque chose qui était hors de portée pour Heidegger : transformer la structure de l'oubli en objet de savoir. Non seulement l’inconscient permet de « donner toute sa vérité à l'oubli » comme le dit Juranville, mais il permet d’en décortiquer précisément le mécanisme. De sorte qu’il devient impossible d’imputer à l’Autre un “traumatisme de la finitude”, quand cet Autre faux s’avère une construction imaginaire de l’existant refusant la finitude essentielle, prêt à sombrer pour cela dans le nihilisme.
OUBLI, Jeu, Souci, Finitude, HEIDEGGER
Rappelons tout d’abord que le jeu est signifiance et finitude : il y a quelque chose à comprendre, à interpréter, à investir de sens ; mais celui qui joue est un être fini, pris dans des limites qu'il n'a pas choisies. C'est une structure fondamentale de l'existence : l'existant est pris dans un jeu qu'il doit chercher à comprendre et à s'approprier. Le premier aspect du jeu, son acte même, est le souci, comme sens et finitude, « ce par quoi le fini, reconnaissant le jeu dans lequel il est pris, vise à s’approprier ce jeu » précise Juranville. Donner sens à la finitude implique de chercher à comprendre rationnellement le jeu dans lequel on se trouve. Prétention vaine, sinon illégitime selon Heidegger : même si le souci pointe vers la raison, ce serait contredire l’existence (son imprévisibilité, etc.) que de faire de cette raison le lieu d'une objectivité absolue. Cette limite imposée par la pensée de l’existence se répète et s’accentue avec l’oubli, défini comme signification et finitude. L'oubli est maintenant « ce par quoi et dans quoi s’accomplit le jeu » (Juranville). Pour que le jeu puisse accéder à l'objectivité absolue de l'existence, il faut que le fini oublie quelque chose. Mais quoi ? Il doit oublier « le prétendu “traumatisme de la finitude” » dit Juranville, c’est-à-dire une certaine interprétation de sa propre finitude. Le fini s’imagine que l’Autre lui a imposé la finitude, qu’il l’a condamné au manque d’autonomie. Dès lors le sujet devrait oublier ce traumatisme, cette violence originelle, pour acquérir son autonomie, sans se rendre compte que c’est cette interprétation fausse de la finitude elle-même qui l’empêche d’oublier vraiment et d’assumer la finitude essentielle : sa condition d’être fini radical, quelques soient les intentions de l’Autre. Ce n’est donc pas la finitude qu’il faut oublier - au contraire il s’agit de l’assumer - mais cette mauvaise interprétation. C’est ici que l’on peut à nouveau souscrire aux analyses de Heidegger… tout en percevant ses limites. Heidegger réhabilite l’oubli essentiel comme constitutif de l’existence, tout en dénonçant “l”oubli de l’être” qu’il attribue à la métaphysique. Pour la métaphysique il n’y a rien à oublier, au contraire il y aurait à retrouver l’essence déjà là, de toute éternité. Pour Heidegger l’oubli est essentiel car il signe la temporalité finie, la finitude même de l’existence, que l’existant doit reconnaître et revouloir. L’existant doit accepter que l'identité véritable soit elle-même dans le temps, et non une identité éternelle déjà constituée. Mais là encore, il n’est pas question pour Heidegger que cet oubli permette d’atteindre à une objectivité absolue posée comme telle, un savoir absolument rationnel de cet oubli. Mais enfin, qu’est-ce qu’un Autre qui n’offre pas à son Autre la possibilité d’un savoir vrai, d’une autonomie vraie ? N’est-ce pas un Autre qui n’a pas d’Autre précisément, donc un Autre absolu faux, de même nature que l’idole païenne ? Le détour par Freud, qu’opère Juranville, est des plus éclairants. La conception métaphysique de l'oubli correspond à ce qu'il appelle « avec Freud une névrose fondamentale ». Pourquoi ? Parce que le sujet « se veut absolument sujet » (comme tout névrosé) mais, pris dans son interprétation fausse du “traumatisme de la finitude”, ne cesse en réalité de fuir la finitude radicale, c’est-à-dire sa propre responsabilité dans les maux dont il se plaint. Il s’en tient à la jouissance subie et imposée du symptôme, au lieu d’assumer au contraire le symptôme pour le dépasser ; autrement dit de passer de la névrose à la sublimation. Or ce passage est toujours possible car, note Juranville, la sublimation (consistant à s’identifier à l’Autre) survient toujours « dans le cadre de la névrose ». Cela se comprend puisque c’est justement l'Autre qui appelle le fini à devenir sujet de son existence, et à devenir finalement « l’Autre de l’Autre ». Et la névrose devient alors « bonne névrose » du moment qu’elle est traversée jusqu'à son terme. Etre l’“l’Autre de l’Autre” signifie que le fini n'est plus simplement celui qui reçoit de l'Autre sa détermination. Il devient lui-même capable de se rapporter à l'Autre comme un Autre véritable, donc comme un sujet autonome. Le fini doit donc effectivement oublier, non pas sa finitude, mais sa condition d’esclave ou de victime qu’il s’était lui-même forgée dans son fantasme.
ŒUVRE, Passion, Individu, Judaïsme
Juranville se démarque d’une série de penseurs ayant explicitement reconnu l’importance existentielle de la passion dans le cadre de l’oeuvre essentielle. Heidegger d’abord reconnaît l’angoisse, la culpabilité et l’unité de l’œuvre, produite dans la lutte entre terre et monde. L’œuvre installe un monde, et ce monde est accueilli et conservé par les gardiens, le peuple des gardiens. Mais Heidegger ne veut pas que ce monde soit justifié par un savoir rationnel pur comme monde juste. Blanchot ensuite qui transforme la lutte heideggérienne monde/terre en une lutte entre lire/écrire, pouvoir/impossibilité, forme/illimité. L’écriture devient le lieu privilégié du travail de l’œuvre, mais le lecteur, comme sujet individuel, participe déjà à l’œuvre par la lecture. Et cette participation peut le conduire à l’écriture de sa propre œuvre. On retrouve donc l’idée du don. Malgré tout Blanchot maintient l’œuvre dans l’inachèvement, le désœuvrement et l’absence de garantie d’un accomplissement. Levinas enfin reconnaît l’œuvre ouverte à l’Autre, mais exige de l’Agent qu’il renonce à être contemporain de son accomplissement et à entrer lui-même dans la Terre promise. Juranville voit dans cette renonciation une limite inacceptable, car elle laisse subsister le monde sacrificiel et l’absence de reconnaissance objective de l’œuvre. Corrigeant Levinas, il relit alors l’histoire juive comme une Passion des Passions : prophétisme/angoisse, exil/culpabilité, messianisme/honte, Holocauste/peur. La peur ultime doit cependant conduire à la résurrection et à la Terre promise : le triomphe messianique exige que l’œuvre vraie soit finalement reconnue dans un monde juste, et que l’Agent veuille lui-même y entrer.
ŒUVRE, Vérité, Chose, Sexuation, HEIDEGGER
L’oeuvre, comme objectivité absolue, ne peut être posée comme telle que dans le savoir, puisque cette objectivité finalement doit être reconnue. Il faut donc un savoir de l’oeuvre et que ce savoir lui-même soit oeuvre. En tout cas consistance et unité sont le propre de l’oeuvre. La chose déjà possède une unité et une consistance originelles. L’œuvre fait que cette chose est reproduite dans l’espace de l’objectivité. « Elle est ainsi la vérité de la chose » dit Juranville, vérité tenant au fait que la chose est précisément créatrice. L’oeuvre devient ainsi la chose se répétant. A noter que le sujet créateur devient lui-même, dans cette opération, chose, recréateur comme chose. Le créateur ne produit donc véritablement que lorsqu'il se laisse porter par cette puissance de la Chose ; et pas n’importe comment, selon la structure quaternaire qui est celle de la chose se déployant métaphoriquement, et qui devient celle de l’oeuvre. Juranville reprend partiellement l’analyse heideggérienne de l’oeuvre, en tant que distincte de l’outil et de la chose. L’œuvre possède en effet à la fois le caractère fabriqué de l’outil et la consistance autonome de la chose. Heidegger comprend que l’œuvre est la chose ou la terre répétée dans le monde, et que la vérité y est « à l’œuvre ». Le monde est l'espace ouvert par la vérité ; la terre, elle, est caractérisée par la Verbergung, la réserve, le retrait : la vérité s'y retire et devient non-vérité. L’œuvre est donc, chez Heidegger, le lieu d'un « combat essentiel entre monde et terre », mais il ne peut poser que la terre/la chose est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Sinon, comment pourrait-on concevoir que le monde/l’oeuvre est l'espace où la vérité originelle peut être posée, puis répétée ? D’un côté Heidegger voit la métaphore mais ne la pense pas jusqu’au principe ; de l’autre il ne veut pas poser que la terre est elle-même la vérité originelle et le principe créateur. Pour bien marquer sa différence, Juranville rapporte au contraire la terre au principe théologique de la « Puissance créatrice du Père ». Dès lors le combat monde/terre prend la forme plus fondamentale du différend masculin/féminin au-delà de toute complémentarité mythique des sexes. Juranville écrit : « l’œuvre libère l’indifférence pure des sexes, la métaphore paternelle en tant que création libre, par la mère, du père — supposé lui-même créateur. » Qu’est-ce à dire ? La création authentique rompt avec la complémentarité sexuelle ordinaire qui permet biologiquement la reproduction. Au regard de la création pure, l’« indifférence des sexes » prime au sens où l’un n’est pas moins créateur que l’autre : le masculin n’y est pas spécialement « celui qui crée », et le féminin « celle qui reçoit ». La différence des sexes n’est pas effacée pour autant, le masculin et le féminin se redistribuent aux quatre pôles de la structure de l’oeuvre, comme objet et Chose pour le féminin, comme sujet et Autre pour le masculin, et tous sont les moments nécessaires de la création. Ce que dit Juranville corrigeant Heidegger c’est que la Terre/le féminin crée elle aussi, et même elle peut créer le Père comme Père (la “métaphore du Nom-du-Père” selon Lacan). Non que le Père et la Chose soient identiques, mais l’œuvre est précisément le lieu où cette puissance créatrice originelle se transmet et se répète : la Chose se recrée objectivement.
ŒUVRE, Esprit, Création, Chose
L’œuvre doit être conduite jusqu’à son terme par la position de l’esprit, qui est le savoir éveillé et la volonté de son accomplissement. L’esprit veut l’œuvre et la lettre, car il ne devient objectif qu’en s’exprimant matériellement dans elle. “Car l’esprit vivifie par la lettre” dit Juranville. La création humaine suppose ainsi une réalité matérielle de la signifiance, tandis qu’en Dieu l’unité absolue se donne dans les trois personnes de la Trinité. L’œuvre témoigne du renoncement à l’évidence immédiate de la Chose originelle et de la décision de la recréer à travers la finitude. En recréant la Chose, le sujet se constitue lui-même comme Chose vraie, existante et créatrice. L’esprit est surtout savoir ex-sistant de la liberté, c’est-à-dire liberté consciente de pouvoir être objectivement reconnue. Dans le monde ordinaire et la métaphysique, l’œuvre peut être reconnue, mais selon une objectivité conventionnelle et illusoire, dépourvue d’esprit. À l’inverse, la pensée de l’existence appelle à l’œuvre véritable, constituée dans l’épreuve de la finitude et de la solitude. Mais elle exclue qu’elle puisse être garantie comme objectivement reconnue par tous dans un monde nouveau et juste. Heidegger comprend que l’œuvre exige une « garde » qui la maintienne dans l’être, mais ne fonde pas cette garde sur une raison pure garantissant la justice du monde. Levinas pense l’œuvre comme mouvement du Même vers l’Autre et comme patience, allant jusqu’au renoncement à être contemporain de son accomplissement. Chez l’un comme chez l’autre le monde social effectif demeure finalement soumis à la reconnaissance conventionnelle. Et ainsi à la « folie du monde », comme le dit Alain Juranville, ne fait que répondre vainement la « folie de l’œuvre ».
ŒUVRE, Ecriture, Objectivité, Création
L’œuvre se donne comme être, mais il faut encore montrer comment elle atteint effectivement l’objectivité absolue. Elle y parvient en permettant de découvrir, à chaque étape, que la chose qu’on croyait avoir reconstituée dans son unité ne l’est pas encore. La répétition de cette épreuve de la finitude conduit progressivement à la véritable reconstitution de la chose. Rappelons que la finitude n’est pas simplement ce qui empêcherait l’homme d’accéder à l’objectivité : elle est le moyen même par lequel l’objectivité véritable peut être constituée. En effet l’épreuve de la finitude révèle que la première unité était fausse ; la contradiction oblige alors à produire une unité nouvelle. Ce mouvement de reconstitution de la chose obéit à une structure logique de l’objectivité, et il se déploie au moyen de l’écriture. En effet si la métaphore est la parole vraie par excellence, l’écriture est la vérité de la parole. L’écriture est ainsi « la métaphore se posant elle-même » précise Juranville. Ce déploiement suit d’abord la structure quaternaire de la finitude : objet, sujet, Autre, Chose. L’objet est d’abord voulu comme un et absolu, mais se révèle fini et relatif. Le sujet est alors posé comme celui qui doit donner sa vérité à l’objet, mais découvre lui-même sa finitude et sa division. L’Autre est ensuite posé comme ce qui peut donner sens à cette finitude radicale, mais il tend lui aussi à devenir faux pour le sujet fini. L’Autre véritable doit lui-même être en relation, c’est pourquoi la contradiction n’est assumée qu’avec la position finale de la Chose, et avec le sujet se posant lui-même comme Chose. Cette structure existentielle doit cependant être rapportée à une structure plus fondamentale : le ternaire de l’absolu. Pourquoi faut-il passer du quaternaire au ternaire ? La Chose atteinte par le fini est encore une Chose atteinte dans la création et la finitude. Donc selon Juranville il faut supposer une consistance originelle de la Chose avant la création et une consistance spirituelle terminale au-delà d’elle. C’est le point eschatologique du système : la création n’est pas simplement un commencement, elle possède une orientation vers une consistance spirituelle pure ; et le fini participe à cette consistance autant que possible. Cela donne un sens à toute la création. Et cela explique pourquoi l'œuvre peut atteindre l'objectivité absolue : elle ne produit pas ex nihilo cette objectivité ; elle reconstitue dans la finitude une structure dont le modèle ultime appartient déjà à l'absolu. Donc ce dernier ne saurait dépendre “absolument” de la créature pour réaliser cette “communion” spirituelle - proposée à la créature par le moyen de l’oeuvre - dont il est de toute façon et de toute éternité le principe. Indépendamment de la créature il est par lui-même en relation avec son Autre, un Autre non créé mais engendré, partageant la même nature et essence que lui. On retrouve évidemment la structure théologique Père, Fils, Esprit. Cette structure correspond, sur le plan du savoir, à celle de l’objet, du sujet et de l’Autre. Le quaternaire décrit donc le parcours de la créature dans la finitude, tandis que le ternaire exprime la structure absolue qui fonde et accomplit ce parcours.
ŒUVRE, Être, Essence, Métaphore, HEIDEGGER
Le sujet peut produire une œuvre, ou être confronté à une œuvre, sans parvenir à la certitude qu’elle possède une objectivité absolue. L’œuvre se donne alors au sujet en quête d’objectivité absolue comme l’être lui-même. L’être est l’essence en tant qu’elle vaut immédiatement pour le sujet : il est donc l’immédiateté de l’essence. Or l’essence est déjà position de la chose ; l’œuvre, comme vérité de la chose, accomplit cette position. Elle fait d’abord surgir l’essence comme exigence formelle de poser la chose, puis la répète objectivement jusqu’à sa réalisation effective. C’est un thème constant de Juranville : l’œuvre n’est pas une simple expression subjective, elle est le processus par lequel une réalité originaire est reconstruite objectivement. Cette position de l’être et de l’œuvre est métaphorique, car la métaphore est précisément l'acte qui permet de dépasser l'objet ordinaire, l'objet immédiatement donné. Son déploiement permet à l’être d’acquérir son objectivité absolue, comme il permet à l’œuvre de reposer objectivement la chose. La métaphore produit en même temps un échange de signifiance entre l’être et l’étant. L’œuvre, bien qu’elle soit signifiante pour le sujet qui la contemple, suppose donc aussi la signifiance de ce sujet pour elle. Pour le sujet, l’œuvre faite devient pour lui œuvre à faire. C’est même pourquoi le rapport à l’œuvre et à l’être est une jouissance pure : jouissance de l’Autre comme tel, dans la contemplation. Heidegger montre lui aussi que l’extraordinaire de l’œuvre tient à ce qu’elle “est” en tant que telle. Elle est l’être se posant dans l’étant et ouvrant celui-ci, tout en appelant l’homme à être pleinement, comme Da-sein. Mais Heidegger finit par récuser le terme d’être, trop lié selon lui au savoir, et lui préfère celui d’Ereignis, l’événement. Car les penseurs de l’existence, pour toute oeuvre faite ou à faire, refusent finalement de reconnaître une objectivité absolue déterminable. Juranville soutient au contraire que l’œuvre accomplit effectivement cette objectivité par le déploiement de la métaphore ; c’est-à-dire que l’oeuvre n’est pas seulement objective, elle est aussi le processus par lequel l’objectivité devient possible.
OBJET, Signifiance, Identité, Chose
L’objet de désir ou d’amour est nécessairement signifiant pour le sujet qui lui octroie ses déterminations. Or pour devenir objet pour un sujet, il doit cependant s’effacer comme signifiant en soi et accepter d’apparaître comme non-signifiant, afin de recevoir des déterminations. Cette objectivation peut être vécue comme négative, puisqu’elle implique une soumission à la loi du monde de l’autre, mais elle doit finalement être assumée. Le sujet ne peut toutefois déterminer l’objet que parce qu’il y suppose derrière cette non-signifiance une signifiance pure, dont il cherche à reconstituer l’identité. Cette identité se reconstitue à travers la finitude, la répétition et l’articulation des signifiants. La réalité de la chose correspond à cette articulation, tandis que son unité se pose dans l’identité de l’objet.
OBJECTIVITE, Finitude, Autre, Objet
Certes la pensée de l’existence a raison de dénoncer l’objectivité ordinaire : celle-ci suppose la finitude, mais seulement pour mieux en exclure la radicalité et préserver une unité immédiatement donnée. Or l’existence introduit précisément ce qui menace cette unité : la finitude radicale, le surgissement imprévisible, le temps. Il y a donc une contradiction initiale : pour constituer un objet stable, le sujet doit reconnaître suffisamment la finitude pour pouvoir la traverser, mais il doit simultanément en exclure la dimension radicale. L'objectivité ordinaire n'est donc pas simplement une ignorance de la finitude, elle est une finitude déjà domestiquée. Cette objectivité possède une certaine réalité puisqu’elle articule des éléments signifiants entre eux, mais elle reste limitée parce qu’elle s’arrête avant la transformation véritable du sujet. Elle ne conduit pas jusqu’à cette « unité et identité nouvelle » que seule l’épreuve de la finitude radicale permet d’atteindre, dans la relation avec l’Autre absolu vrai. L’objectivité courante fait exactement l’inverse : elle transforme une unité finie en absolu faux, elle le fétichise. Le fétiche est donc ici beaucoup plus qu’un objet particulier de la perversion, il désigne une structure de l’objectivité elle-même. Le sujet fini veut une chose qui subsiste, qui soit stable, qui possède son identité propre, afin de ne pas avoir à affronter la menace de sa propre finitude. L’objet lui garantit ainsi une sorte de sécurité ontologique, toutefois illusoire puisqu’elle repose précisément sur l'expulsion de ce qui pourrait conduire à une identité véritable. La pensée de l’existence a parfaitement compris la fausseté de cette objectivité. Elle part de la finitude radicale de l’existant, reconnue dans sa relation à l’Autre absolu - ce qui est un point essentiel. La finitude n’est pas simplement une propriété constatée ou supposée de l’homme, elle est découverte dans une relation : le sujet est objet fini de l’Autre absolu. La pensée de l’existence contient donc une conception implicite d’une objectivité vraie. Elle commence avec la reconnaissance de la finitude radicale ; puis elle doit être développée jusqu’à l’œuvre. Mais cette visée n’aurait aucun sens si l’objectivité ne caractérisait pas primordialement l’Autre lui-même. L’Autre absolu est d’abord objet absolu, mais il se donne librement et par grâce au fini sous la forme d’un objet fini. C’est précisément cette structure qui rend possible la relation existentielle que l’on retrouve dans plusieurs concepts majeurs comme l’objet ‘a’ chez Lacan, le Visage chez Levinas, le Dasein chez Heidegger : ce sont différentes formulations de cette apparition de l’Autre sous une forme finie, qui ouvre pourtant vers une objectivité nouvelle. Lacan parle d’ailleurs plus volontiers d’”objectalité” plutôt que d’objectivité. L’objet ‘a’ est un objet qui ne peut être séparé de l’existence, de l’angoisse et de la relation à l’Autre. Mais la pensée de l’existence refuse d'aller jusqu’au bout de cette objectivité nouvelle, y compris la psychanalyse, craignant qu'une telle affirmation fasse retomber dans l'objectivité ancienne, le fétiche, le savoir absolu illusoire, la fermeture de l'altérité. Sauf que le refus de toute objectivité vraie ne libère finalement pas de l'objectivité fausse, parce que le sujet finit conserve toujours son besoin d’un Autre absolu et il va s’empresser d’en produire un faux : un absolu sans relation et sans altérité, qui maintient le fini dans une position de pure dépendance. La structure sacrificielle est donc la conséquence sociale de la fausse objectivité.
OEUVRE, Chose, Objectivité, Individu
On ne saurait trop le répéter : l’affirmation subjective de l'existence n'est pas encore sa réalisation objective. Affirmer une solitude authentique ne suffit pas, car le sujet risque toujours de retomber dans l’ordre social commun, où la solitude du maître implique celle de l’esclave. Il faut donc qu’il puisse donner objectivité à son unicité et reconstituer une identité nouvelle. C’est l’œuvre qui rend cette opération possible. Le savoir est nécessaire, mais il vient après l’œuvre, car l’œuvre est d’abord « vérité de la chose » selon Juranville, tandis que le savoir est vérité de l’intériorité. L’œuvre est la Chose originelle devenue objectivement présente, ou plutôt se posant elle-même dans l’espace de l’objectivité. Produire cette œuvre signifie laisser être pleinement la chose qui appelle simultanément le sujet à son propre être de chose. Le sujet doit s’abandonner à elle comme son Autre de même qu’elle s’abandonne à lui. Ainsi, créer une chose véritable, c’est se créer soi-même comme individu véritable.
ŒUVRE, Règle, Modèle, Chose
Le sujet fini ne peut se contenter de supposer intérieurement un modèle vrai sans le poser socialement, car il risque alors de participer malgré lui au rejet de ce modèle par l’ordre commun sacrificiel. C’est l’œuvre qui permet de sortir de cette contradiction en donnant une objectivité effective à la règle essentielle. Car “l’œuvre est la vérité de la Chose” selon Juranville, non simplement représentée par le sujet mais se posant elle-même objectivement auprès de tout Autre. Celui qui veut produire une telle œuvre doit aller jusqu’au bout de son possible essentiel et devenir lui-même, dans son acte créateur, la Chose originelle. L’œuvre est donc le lieu où s’accomplit la règle : elle naît imprévisiblement du modèle vrai et devient à son tour modèle pour tout Autre. Elle constitue le terme premier à partir duquel peuvent se recréer la norme et la loi : l’objectivité produite par le sujet fonde la norme et la raison produite par lui fonde la loi. Dès lors qu’on affirme l’inconscient, le discours psychanalytique est le modèle par excellence pour le sujet individuel, puisqu’il lui ouvre l’espace de son possible essentiel et de son œuvre propre. Mais il ne peut poser lui-même la raison pure qui garantit sa propre consistance ni assurer sa reconnaissance sociale. Le discours philosophique doit donc faire davantage : être non seulement raison vraie, mais se poser explicitement comme raison vraie. Il peut ainsi s’opposer à l’ordre sacrificiel et instituer le monde juste où les œuvres véritables seront reconnues. La philosophie ouvre alors socialement l’espace de grâce que la psychanalyse découvre individuellement, et elle dégage l’élection nécessaire à l’accomplissement des œuvres contre la résistance du sujet social.
ŒUVRE, Renonciation, Chose, Ecriture
La renonciation n’est pas d’abord un abandon définitif, mais l’acte initial par lequel le sujet renonce à son illusoire liberté immédiate et reconnaît sa finitude d’objet de l’Autre. Or le sujet est constamment tenté de reprendre ce qu’il vient d’abandonner : il reconnaît sa finitude, puis il tend à nouveau à la rejeter et à en rendre responsable l’Autre. Il ne suffit pas de subir la finitude ; il faut la vouloir et la revouloir à nouveau, jusqu’à ce que la renonciation devienne un acte libre. Se produira alors une identité nouvelle et vraie. C’est dans l’œuvre que ce processus trouve son accomplissement, l’œuvre étant à la fois la finalité de la décision et la vérité objective de la renonciation. Elle reconstitue, auprès de tout Autre, l’unité originelle de la réalité (la Chose) par le travail de l’écriture. Il faut entendre ici l’écriture dans un sens très large, comme le travail par lequel une forme devient consistante et transmissible. L’écriture est précisément ce qui permet au sujet de sortir de l’immédiateté subjective. Le sujet ne cesse donc pas de travailler parce qu’il pense avoir trouvé intérieurement la vérité. Il poursuit son travail tant que ce qui est produit apparaît encore comme finitude et non-sens du point de vue de l’Autre. L’œuvre est achevée lorsqu’elle atteint une consistance qui lui permet de tenir devant l’Autre. Lorsqu’ainsi l’œuvre atteint sa consistance, le sujet n’a pas renoncé pas à la Chose originelle elle-même, mais à l’illusion d’une plénitude passée qu’il faudrait simplement retrouver. L’œuvre véritable reconstitue donc l’originaire sous une forme nouvelle et objective. Elle peut prendre la forme des beaux-arts, du savoir ou de la vie publique : partout où le sujet devient objet pour l’Autre, il peut produire une œuvre. Par elle, il se pose dans son autonomie véritable de Chose et d’individu, autonomie qui ne s’oppose pas à l’Autre mais se constitue auprès de lui. Enfin, l’œuvre est foncièrement éthique, et liée au monde juste : elle est d’abord rejetée par le monde social commun, parce qu’elle introduit une objectivité nouvelle, et suppose donc un monde social capable de l’accueillir. Le monde juste doit ainsi créer les conditions permettant à chacun d’accomplir son œuvre propre, de sorte que l’accomplissement individuel de la finitude devienne aussi une transformation objective du monde.
NORME, Identification, Oeuvre, Autre
Comment le sujet passe-t-il de la simple supposition d’une objectivité vraie à sa position effective comme norme juste : ce passage s’accomplit par l’identification, principe subjectif de la norme. Refuser l’objectivité vraie revient d’abord à ne pas reconnaître la victime sacrificielle comme Autre, puis à rejeter le sujet social et enfin l’Autre absolu hors de toute vérité. L’identification consiste au contraire à constituer son identité dans la relation à l’Autre, et elle est donc le mouvement même de l’œuvre. C’est pourquoi elle va traverser les quatre structures : identification à l’objet, correspondant à la perversion, où le sujet accepte d’être objet fini de l’Autre ; identification au sujet, correspondant à la névrose, où il affirme sa subjectivité contre l’objectivité sacrificielle ; identification à l’Autre, correspondant à la sublimation, où il reçoit de l’Autre la vérité et peut la faire reconnaître ; enfin identification à la Chose, correspondant à la « bonne psychose », où il assume son autonomie réelle de fini et devient créateur. Le mouvement s’achève ainsi dans la création, qui pose objectivement la Chose originelle. L’identification est donc l’essence de la norme, tandis que la création est l’essence de la loi ; mais la création ne peut devenir sociale que par l’identification. Pourtant, le sujet ne mène généralement pas ce mouvement jusqu’au bout : le monde social reconnaît alors une norme injuste, qui contient des références et des épreuves de finitude mais en rejette la radicalité. Cette norme se fait passer pour juste et fixe socialement le refus de l’oubli essentiel. La pensée de l’existence objecte qu’une norme juste socialement reconnue redeviendrait nécessairement une norme ordinaire et sacrificielle. Mais bien sûr c’est le contraire qui se produit : l’exclusion de toute reconnaissance sociale de la norme pure qui abandonne entièrement le monde à la norme injuste. La tâche est donc de faire entrer dans le monde social l’objectivité vraie issue de l’existence, sans perdre la finitude qui la fonde. ll ne s’agit pas seulement de sauver l'existence contre le monde, il s’agit de transformer le monde à partir de l'existence.
NORME, Objet, Désir, Finitude
Une référence (Dieu, une oeuvre, un penseur) peut-elle réellement produire une norme juste, ou risque-t-elle toujours de devenir une référence vide, fétichisée, et finalement mensongère ? La réponse est que la référence (acte de la norme), et donc la norme elle-même, ne s'accomplit véritablement que dans l'objet. L’objet est éminemment désirable, et d’abord comme objet absolu. Mais comme tel il ne se donnerait jamais au sujet s’il ne se faisait lui-même, par grâce, objet fini et accessible. Désirer réellement l’objet implique alors que le sujet accepte d’être lui-même objet, d’abord absolu puis fini, de cet Autre. Comme il fuit d’abord sa finitude, il doit répéter cette épreuve jusqu’à vouloir et revouloir librement son propre être d’objet fini : c’est ainsi que l’objet devient effectivement objectif et que le sujet lui-même devient objectif. Cette objectivation s’accomplit d’abord dans l’œuvre, où la Chose originelle (l’objet absolu) est reconstituée auprès de tout Autre, puis dans le savoir, où elle est reconstituée comme principe et où le sujet répond aux objections de tout Autre. Pour le sujet individuel, le savoir vrai est suprêmement psychanalytique ; pour le sujet social, philosophique. Lacan, avec l’objet a, indique déjà une objectivité nouvelle : objet fini, lié à l’Autre, à l’existence et à l’angoisse, mais précisément non réductible à l’objectivité scientifique. Ainsi dans la cure, l’analyste se donne comme objet fini parce qu’il est supposé objet absolu par son savoir, afin que le patient accepte à son tour son objectalité et puisse reconstruire son objectivité. La philosophie, contrairement à la psychanalyse, prétend à une objectivité universelle. Mais cela ne veut pas dire qu'elle puisse se suffire à elle-même : la philosophie ne devient véritablement objective que par la grâce qu'elle dispense au sujet social et par la référence ultime au Dieu de la Révélation. Seul ce Dieu rend pensable une objectivité absolue qui soit en même temps compatible avec la finitude.