Le Maître est défini comme celui qui conduit l'occasion jusqu'à sa pleine vérité en faisant reconnaître universellement la connaissance qu'elle rend possible. L’occasion est comprise comme un événement fondateur venu de l'Autre absolu qui ne prend tout son sens qu'en étant ré-effectué par l'œuvre libre de l'existant ; l'événement appelle donc toujours une réponse créatrice. La connaissance essentielle apparaît comme l'œuvre produite par cette réponse, tandis que le savoir désigne cette connaissance une fois reconnue collectivement et intégrée au monde commun. Encore faut-il distinguer ici deux niveaux d'objectivité : celui de la science, qui porte sur les faits d'une histoire déjà accomplie, et celui de la métaphysique, qui porte sur les occasions encore ouvertes et sur la transformation du monde qu'elles rendent possible. C’est dans cette sphère que la tâche du maître prend tout son sens : il veille à ce que la réponse à l’événement fondateur puisse devenir une vérité reconnue par tous et ainsi entrer durablement dans l'histoire commune.
MAITRE, Occasion, Connaissance, Événement
MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion
Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre.
MAÎTRE, Discours, Subjectivité, Occasion
La pratique philosophique véritable ne peut déployer toute sa portée qu'en étant soutenue par un discours. Cette pratique implique d'abord un « silence vrai », où celui qui agit renonce à toute demande de reconnaissance explicite, laissant la vérité se manifester par ses effets. Mais ce silence doit lui-même être justifié par un discours universellement reconnaissable : c'est le « discours du Maître ». Le Maître n'est pas un dominateur ; il est celui qui, ayant saisi une occasion décisive et réalisé son œuvre propre, devient à son tour une occasion pour que d'autres accèdent à leur autonomie. Son discours institue un monde juste où chacun peut reconstruire intérieurement la loi à laquelle il est soumis. À la différence de la philosophie et de la psychanalyse, qui partent de la contradiction et de la souffrance, le discours du Maître part déjà de la solution et constitue l'horizon vers lequel elles tendent. L'événement historique n'y est plus reçu comme un fait accompli mais comme une occasion créatrice qui appelle une décision subjective. Juranville rapproche d’une part, cette structure de la rationalité en finalité de Weber, où les fins sont librement instituées plutôt que découvertes, et d’autre part du discours du Maître décrit par Lacan. Pour ce dernier le maître introduit le signifiant-maître (S1), qui réorganise les signifiants existants (S2), fait surgir le sujet ($), et révèle l'objet a, c'est-à-dire la finitude radicale. Toutefois le Maître ne peut jamais faire devenir autonome celui auquel il s'adresse : il peut seulement lui ouvrir cette possibilité. La liberté ne se transmet pas. Elle se décide.
MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion
“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
Il y a différentes façons, pour l’existant, de répondre à l’appel de l’événement et d’accueillir l’exigence de l’histoire : ce sont les “sphères de l’histoire” (par référence aux “sphères de l’existence” de Kierkegaard) et les “structures historiales” (comme discours sociaux) qui chacune composent avec la finitude à des degrés divers. La “sphère scientifique” pose l’événement comme “fait” objectif, et cela correspond au “discours du peuple” en tant que structure historiale s’en tenant au savoir ordinaire (soit l’« activité sociale déterminée de façon traditionnelle, par coutume invétérée » selon Max Weber). La “sphère métaphysique” pose l’événement comme “occasion”, subjectivement éprouvée, et cela correspond au discours du maître en tant que structure historiale priorisant la vérité sur le simple savoir (caractéristique de l’« homme d’action » selon Weber ou du « grand homme de l’histoire » selon Hegel). Enfin la “sphère philosophique” pose l’événement comme rupture provenant - imprévisiblement - de l’Autre et devant être accompli à nouveau par l’existant se faisant l’Autre de l’Autre, et cela correspond au “discours du clerc” où l’on s’identifie cette fois à l’altérité (seul discours capable de porter la Révolution comme événement terminal répondant à l’événement primordial du Sacrifice du Christ).
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
CONNAISSANCE, Oeuvre, Occasion, Objectivité
Celui qui affirme l'existence suppose certes une oeuvre primordialement vraie, celle de l'Autre absolu, mais il exclut d'abord de poser son oeuvre propre en toute objectivité. Or il n'y a pas d'autre moyen de poser et de confirmer l'oeuvre primordiale que d'y répondre (et d'en répondre) par son oeuvre propre - laquelle recrée de quelque manière la consistance de l'oeuvre antérieure. C'est ainsi seulement que l'oeuvre devient connaissance. Et c'est ainsi que s'accomplit l'occasion, seulement quand l'oeuvre est posé dans son objectivité.