La lettre est bien le surgissement du savoir et de l'existence, mais elle devient fausse lorsque le sujet la ramène à son identité immédiate et transforme le savoir en privilège réservé à quelques-uns. La lettre devient alors un fétiche, un savoir de maître qui fascine et domine au lieu d'être reconstituable par chacun. Cette « lettre qui tue », selon la formule de saint Paul, caractérise non seulement les traditions initiatiques, mais aussi la métaphysique et même la science positive lorsqu'elles imposent un savoir extérieur à l'existant. Hegel critique justement l'écriture chinoise parce qu'elle favorise une caste de lettrés et empêche l'histoire ; il reconnaît la supériorité de l'écriture alphabétique qui ouvre l'espace de la nomination et de l'histoire. Mais Hegel ne voit pas que la véritable rupture historique passe par la lettre elle-même comme différence créatrice. C’est qu’il refuse “de voir que l’acte même du nom, comme position de la chose ou de l’essence, est différence pure et lettre, ajoute Juranville, c’est qu’il refuse la lettre – et, en fait, l’histoire elle-même, du moins comme rupture radicale" ! La pensée de l'existence retrouve au contraire une lettre authentique : une lettre qui fixe la finitude, suppose l'Autre et peut être transmise à tous sans devenir objet de fascination. Levinas redonne ainsi une dignité philosophique à la lettre en réhabilitant le judaïsme et l'élection, tandis que Lacan affirme que, si « la lettre tue », l'esprit ne pourrait pourtant vivre sans elle ; la lettre devient chez lui passage, ou plutôt “littoral” entre jouissance et savoir. Toutefois, ni Levinas ni Lacan n'acceptent que cette lettre puisse devenir un savoir universel reconnu comme tel. La philosophie doit donc accomplir ce pas supplémentaire.
LETTRE, Fétiche, Maitre, Savoir
LETTRE, Sublimation, Objectivité, Savoir
Pour Juranville, la sublimation atteint sa pleine vérité lorsque la philosophie montre qu'elle conduit à l'objectivité absolue : l'objet fini est sauvé et reçoit une signification universelle. Le phénomène propre de cette sublimation est la lettre. L'existant commence toujours par enfermer l'existence dans son identité immédiate ; la sublimation exige d'abord une différence qui détruit cette identité fausse, puis un savoir qui assume la nouvelle identité. La lettre est précisément ce « savoir de la différence », le savoir à l'état naissant, où chaque mot est pesé parce qu'il opère une rupture créatrice. Elle appartient au mouvement de l'écriture, lequel fixe progressivement dans le savoir toutes les limites, erreurs et finitudes rencontrées jusqu'à la reconstruction complète de la vérité. Chaque nouvelle lettre marque une étape de ce travail et participe à l'édification de la structure de l'œuvre. Juranville distingue cependant soigneusement la lettre de ce qu'elle rend possible. Elle n'est pas encore l'esprit : conformément à saint Paul, l'esprit vivifie, mais aucune vie spirituelle n'est possible sans la lettre qui ouvre le savoir véritable. Elle n'est pas davantage l'art : elle parle de l'œuvre, l'éprouve et la critique ; mais lorsqu'elle devient pleinement vraie, elle devient elle-même œuvre. Elle n'est pas non plus la science : celle-ci est un savoir constitué, alors que la lettre est le savoir en train de naître ; pourtant toute science authentique commence comme lettre. La philosophie accomplit ces différentes dimensions : par son acte elle introduit une rupture historique, par son objet elle éclaire les œuvres et rend chacun capable de produire la sienne, et par son sujet elle assume toutes les objections jusqu'à devenir science. Elle apparaît ainsi comme la forme ultime de la lettre, où rupture, écriture, vérité et démonstration s'unifient.
ECRITURE, Sujet, Destin, Père symbolique, LACAN
Le sujet n’écrit pas en tant que sujet, pour Lacan le sujet est le destinataire de la lettre : « une lettre arrive toujours à destination », c’est-à-dire au sujet dont elle constitue le destin. La lettre tracée sur la page rejoue, sur le plan de l’universel, ce qui fonde le sujet dans son identification symbolique, à partir du trait unaire. Cette trace première n’est qu’un fragment d’écriture ; elle appelle le sujet à poursuivre, à accomplir l’écriture commencée. Ainsi, si la lettre est destinée à l’homme, son destin est précisément d’écrire, jusqu'à la composition d'une écriture achevée, celle de l’œuvre. Il n’y a pas de sens donné à reprendre, ni de passé à reconquérir, mais une confrontation au réel, à l’impossible où le sujet est toujours déjà pris. Le destin du sujet est alors, écrit Juranville, d’"advenir comme la Chose sans visage". Ce destin peut être figuré par le vide même la page : temps imaginaire pur sans autre matérialité que celle de la coupure signifiante, en attendant que la signification se constitue par la référence au Père symbolique, auquel le sujet doit s'identifier pour que s'accomplisse la sublimation.
ECRITURE, Lettre, Nom-du-Père, Autre
Il faut distinguer, dans l’acte d’écrire, deux formes d’extériorité. La première est celle de la lettre elle-même, qui se déploie comme un jeu de différences : une lettre n’existe que par ce qui la distingue des autres. La seconde est celle de l’Autre symbolique, c’est-à-dire le grand ordre du langage — un lieu extérieur à l’écriture, mais essentiel pour qu’elle puisse advenir. Toute lettre est évidemment signifiante, mais pas en elle-même. C’est déjà le cas de tout signifiant : il ne signifie jamais seul, mais seulement en relation avec d’autres. Mais — nuance importante — à la différence du signifiant oral, la lettre ne donne pas même l’illusion de sens : quand on parle, on croit que les mots renvoient à quelque chose ; dans l’écriture, cette illusion tombe, on est confronté à la pure matérialité du signifiant. Comment peut-elle alors être signifiante ? Pas par la simple par opposition avec d’autres lettres — car cette différence constitue déjà la lettre elle-même. Uniquement parce que la lettre témoigne de la fonction symbolique, dont on sait qu'elle n'est efficiente qu’à partir d’un point d’ancrage appelé par Lacan "Nom-du-Père", ce signifiant fondamental qui garantit la cohérence du système du langage. C’est donc à partir de cette place — celle du signifiant paternel — que l’écrit prend sa valeur de signifiant ; c'est cette place qu'occupe celui qui écrit, dans l’acte même d’écrire. Le Nom-du-Père est ce qui "fonde" l'Autre symbolique, non comme un "donneur de sens", plutôt comme le signifiant suprême qui met fin à la parole originaire de la "Chose maternelle" — c’est-à-dire au lien fusionnel avec le désir de la mère — et qui, par cette coupure, donne valeur signifiante à la structure du langage tout entier, et donc à la lettre elle-même.
DISCOURS PSYCHANALYTIQUE, Sublimation, Lettre, Chose, LACAN
"Le dernier discours fait venir à la place de la vérité le savoir inconscient. Sa thèse, c’est que c’est le savoir qui est signifiant. Mais non pas au sens où il serait le signifiant suprême et l’objet du désir. Le propre du savoir comme savoir « inconscient », c’est en effet d’être un savoir qui ne manque pas et qu’on a déjà, et qui au contraire pose comme signifiant suprême un autre signifiant. Si le savoir inconscient est signifiant pour l’agent de ce discours, ce ne peut être qu’à partir du signifiant suprême, et comme lettre, savoir écrit. Énonçant le savoir inconscient dans son discours, l’agent doit lui-même être pris dans l’écriture et dans la sublimation à quoi il convie l’autre... L’analyste n’est pas simplement l’objet, mais la Chose , et sublimer, pour le sujet, c’est supporter que l’analyste ne soit pas simplement l’objet de son fantasme, c’est « élever l’objet à la dignité de la Chose », en réaccomplissant l’acte créateur par quoi, du lieu de l’Autre symbolique, la lettre est produite sur la page qu’est en l’occurrence l’analyste lui-même. Cette identification imaginaire au père symbolique, propre à la sublimation, ne constitue en elle-même aucune maîtrise."
JURANVILLE, LPH, 1984