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MAL, Mal radical, Bien, Métaphysique

Sur la théorie du mal, deux des principales traditions philosophiques échouent, pour des raisons exactement inverses : la métaphysique dissout le mal radical dans le bien ; la pensée de l'existence refuse tellement de dissoudre le mal qu'elle renonce finalement à penser son articulation avec le bien. L'une supprime le mal ; l’autre interdit de penser le bien. La métaphysique, de Socrate à Hegel en passant par Kant, reconnaît certes l'existence du mal, mais elle le réduit à une ignorance, à une particularité encore inachevée ou à une erreur sur le bien véritable. Elle exclut donc toute volonté du mal pour le mal et refuse de reconnaître un mal radical comme révolte consciente contre la finitude et contre la loi. Ce refus engendre ce que Juranville appelle le “mal absolu”, c'est-à-dire le faux bien qui se présente comme le bien véritable et trouve son expression historique dans le sacrifice et dans les idéologies. La pensée de l'existence accomplit un progrès décisif en reconnaissant au contraire ce mal radical sous les figures du péché, du désespoir, de la déchéance, du nihilisme, de la pulsion de mort ou de la jouissance, chez Kierkegaard, Heidegger, Freud, Lacan ou Lévinas. Mais elle commet l'erreur inverse : par crainte de retomber dans la médiation hégélienne, elle refuse d'articuler objectivement le bien et le mal, allant parfois jusqu'à considérer, avec Wittgenstein, que l'éthique est indicible. En renonçant ainsi à penser positivement le bien, elle laisse paradoxalement le faux bien continuer à régner dans le monde social et confirme indirectement le système sacrificiel qu'elle voulait dénoncer. Il faut au contraire maintenir toute la radicalité du mal sans le dissoudre dans le bien, mais affirmer simultanément un vrai bien capable d'assumer ce mal radical au lieu de le masquer, avec pour objectif l'institution d'un monde juste.


Or, en maintenant ainsi le rejet de toute articulation vraie et objective du bien et du mal, ne répète-t-elle pas le geste sacrificiel qui, au fond de la conception courante et métaphysique, rejette le vrai bien hors du monde social ? Ne confirme-t-elle pas a contrario qu’il n’y aura jamais, dans le monde social, d’autre bien qu’un faux bien qui, dissimulant le mal irréductible, est le mal sous sa forme absolue ? Ne conforte-t-elle pas la victoire du « prince de ce monde » ? Ne faudrait-il pas plutôt vouloir, non seulement comme le fait Freud à l’issue de son Malaise dans la civilisation, que le bien (Éros) s’affirme contre le mal (Thanatos), mais qu’il s’affirme comme vrai bien, assumant le mal radical ?”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

MAL, Culpabilité, Mal radical, Sexualité

La simple certitude subjective d'être un existant coupable ne suffit jamais : tant qu'elle ne devient pas savoir, elle retombe dans une culpabilité imaginaire et fausse. Ce qui permet à la culpabilité d'acquérir une objectivité est le mal, qui en constitue la cause, de même que le bien est la cause de la mélancolie. Le mal n'a cependant aucune vérité en lui-même, mais la possibilité du mal est inscrite dans la création elle-même : en créant un être fini et libre, le bien rend possible le refus de la finitude et de l'Autre. En ce sens, le mal possède une première vérité comme condition de la liberté. Mais lorsque la créature choisit effectivement ce refus, le mal devient mal absolu : fermeture à l'Autre, crime, système sacrificiel et savoir qui le justifie. Ce mal n'est pas voulu par le bien et ne possède aucune vérité propre ; seul le pardon de l'Autre absolu peut finalement le réintégrer dans l'ordre du bien. À l'inverse, le sujet doit reconnaître un mal vrai, ou mal radical, c'est-à-dire la possibilité du mal assumée comme telle et intégrée dans l'œuvre et le savoir. Ce mal est celui qu'il fallait « revouloir », non pour le commettre, mais pour reconnaître qu'il était constitutif de la liberté humaine. Juranville identifie finalement ce mal vrai à la sexualité, lieu privilégié où s'éprouvent la finitude, le désir et la responsabilité. La sexualité devient ainsi le point d'où peut naître l'œuvre et le savoir, selon la logique de la felix culpa : la faute reconnue ne conduit pas au désespoir mais devient l'occasion même de la création, comme un « acte manqué qui a réussi » dit Juranville. 


“Et le mal alors posé l’est de deux manières. D’une part comme mal sans vérité, mal absolu qui, d’abord condamné, ne peut être relié au bien que par l’Autre absolu lui-même (le bien suprême), dans le secret de son pardon. D’autre part comme mal vrai, mal qu’il y avait à revouloir. Mal relatif, mais aussi mal radical, réduit à sa « racine » – et certes tout aussi diabolique, dans son intention première, que le mal absolu, même si cette intention est ensuite sublimée. Nous préciserons que ce mal est sexualité. Là est donc le mal vrai. Celui qui doit être rejoint et dégagé dans l’œuvre et le savoir. Celui qui fait éprouver au sujet sa culpabilité à ne pas faire l’œuvre. Celui qui appelle le sujet à faire l’œuvre, comme felix culpa, comme acte manqué qui a réussi.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

REVELATION, Mal, Culpabilité, Finitude

Pourquoi la révélation est-elle nécessaire ? Parce que ni le monde social ni l'individu ne peuvent, par eux-mêmes, assumer pleinement le mal radical. Le mal radical est la possibilité de faute et de culpabilité qui accompagne la condition humaine, soit la finitude radicale. Le mal absolu consiste précisément dans le refus de reconnaître le mal radical et la finitude constitutive de l'existence. Ce refus conduit à la fabrication d'un Autre absolu faux ou Surmoi, qui se présente comme le bien suprême tout en engendrant le meurtre et le système sacrificiel. Lorsque l'individu dénonce ce mal et reconnaît la culpabilité fondamentale de l'homme, il commet cependant une nouvelle erreur : il refuse de croire qu'un monde juste puisse être objectivement institué et demeure ainsi dans une critique impuissante qui participe encore indirectement au mal qu'elle dénonce. La seule issue est la révélation, par laquelle l'Autre absolu véritable rend possible l'acceptation de la culpabilité et l'institution d'un savoir et d'un monde nouveaux où la finitude radicale est enfin reconnue. La révélation n'est pas seulement un contenu religieux ; elle constitue la réponse à l'impossibilité où se trouve l'homme d'assumer seul sa responsabilité. Elle est l’essence de la culpabilité et d’une certaine façon son effet : Dieu se révèle parce que l'homme ne parvient pas à porter sa culpabilité, et peut-être aussi parce que Dieu éprouve une forme de responsabilité envers cette condition humaine. La révélation juive signe la découverte historique de la culpabilité constitutive de l'homme, tandis que le christianisme révèle le lien profond entre cette culpabilité et la sexualité, ouvrant ainsi la voie à une compréhension existentielle du mal et de la justice.


“Le fini, toujours d’abord, ne veut rien savoir du mal radical. Et là réside, avons-nous dit, le mal suprême, absolu. Qui se donne faussement comme le bien. Et qui se manifeste par le meurtre et, finalement, par le sacrifice, perpétré au nom de ce qui est, pour nous, l’Autre absolu faux, ou Surmoi. Quand le fini, ensuite, comme individu, dénonce ce mal absolu, en proclamant au contraire le mal radical, ou encore la finitude elle-même radicale dans le rapport à l’Autre absolu vrai, il se heurte, dans le monde social, à la passion sacrificielle qui demeure. Or il commence alors par exclure toute position objective d’un vrai bien assumant le mal radical, toute institution d’un monde social nouveau et juste. Et il participe en fait, à sa manière, du mal absolu qu’est le système sacrificiel.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

FIN DE HISTOIRE, Mal, Jugement dernier, Messianisme

Le temps messianique est celui de la fin de l’histoire, précédent le Jugement dernier. C’est le monde actuel, celui du capitalisme mondialisé, qui réalise la justice universelle - non certes au sens où tout mal aurait disparu, mais au sens où “le mal constitutivement humain est socialement fixé et assumé, comme mal radical” précise Juranville. Ce qui signifie, paradoxalement, que l’éventualité d’un “mal absolu” comme effondrement du monde, n’est pas à exclure (le mal radical étant cette possibilité même du choix de la destruction - la pulsion de mort ne disparait jamais).


“Le monde actuel est celui du temps messianique, du "temps qui reste". Monde où le mal constitutivement humain est socialement fixé et assumé, comme mal radical, dans le capitalisme. Mais où il peut toujours surgir et surgira, comme mal absolu, et alors il emportera le monde. Au-delà du temps messianique, mais aussi au-delà de toute cité des hommes, aura lieu l'entrée dans le "monde futur" qui n'est autre que la toujours présente Cité de Dieu.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

GNOSE, Finitude, Christianisme, Incarnation

Dans le christianisme primitif, la gnose a exercé une forte attraction parce qu’elle offrait une justification universelle de l’espérance de salut. Elle commence par dénoncer le mal du monde en l’assimilant à un principe cosmique extérieur (le mauvais démiurge, rapporté au Dieu des Juifs), face auquel se dresse le vrai Dieu étranger au monde, un Christ désincarné apportant le salut par la connaissance. En niant l’Incarnation elle trahit évidemment le christianisme dans sa vérité la plus profonde, à savoir la possibilité d’assumer la finitude humaine dans la chair, la reconnaissance d’un mal non plus absolu mais radical résidant dans la créature elle-même, et plus précisément lié à sa liberté. Car le mal n’est que le refus d’assumer la finitude radicale. Les Pères de l’Église ont donc condamné la gnose comme hérésie, rappelant comme Tertullien que « la chair est la charnière du salut » (car la résurrection concerne le corps). Rosenzweig a aussi souligné qu’en coupant le christianisme de ses racines juives, le gnose promeut un Dieu déshumanisé et déshumanisant, détaché de l’histoire, et surtout ouvrant la voie à de nouvelles formes d’idolâtrie. Le gnosticisme inspire l’idée d’un salut historique total, ou c’est le monde qu’il s’agit de sauver (puisqu’en lui résiderait le mal) et non la créature. Selon Karl Löwith certaines idéologies modernes reprennent ce schéma, jusqu’à l’idée d’une Troisième Internationale ou d’un Troisième Reich. Dans ces visions, un chef charismatique apparaît promettant une communauté parfaite libérée de toute institution. Visions éminemment dangereuses en ceci ce qu’elle refusent toujours, de façon systémique, la finitude humaine.


“Le dualisme gnostique, bien loin d’aller dans le sens de la vérité la plus propre du christianisme et de s’élever contre le mal qu’est le système sacrificiel du paganisme, répète en fait ce système. Et cela parce qu’il est refus absolu, cette fois-ci au nom, expressément, de l’autonomie, d’assumer la finitude radicale. Refus de reconnaître que le mal est en l’homme, en tout homme ; qu’il tient à la décision, libre, mais inévitable, de ne pas assumer cette finitude ; qu’il peut se réduire à sa forme minimale de mal radical pour autant qu’il est revoulu pour le bien, pour la relation à l’Autre ; mais qu’il peut aussi se transformer en mal absolu pour autant qu’il rejette ce bien, cette relation. Le dualisme gnostique est refus de l’Incarnation, de l’assomption, par le Fils absolu, d’une chair d’homme marquée par la finitude.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Altérité, Mal, Sphère, KIERKEGAARD

Seule une philosophie qui pose l’existence comme essentielle peut reconnaître la réalité d’une volonté du mal pour le mal. Cette affirmation suppose de rompre avec la tradition hégélienne qui subordonne l’existence et l’altérité à l’essence. Poser l’existence comme essentielle revient à reconnaître l’Autre comme lieu de la vérité, tout en admettant que l’homme refuse structurellement cette exposition à l’altérité, se repliant sur une identité sans Autre. Ce refus constitue le cœur de la volonté du mal. L’accès positif à l’existence exige dès lors l’intervention d’un Autre absolu, divin. En relisant Kierkegaard, Juranville distingue quatre sphères de l’existence — métaphysique, esthétique, éthique et religieuse — correspondant à quatre structures psychanalytiques (psychose, perversion, névrose, sublimation), toutes marquées par la contradiction traumatique de la rencontre de l’Autre, contradiction pleinement assumée seulement dans la sphère religieuse.


“Affirmer l'existence, la poser comme réellement essentielle, c'est alors d'une part et d'abord, poser l'altérité comme elle-même essentielle, et donc l'Autre comme lieu de la vérité, à partir duquel seulement l'identité pourra se reconstituer comme vraie, imprévisiblement. C'est, d'autre part et ensuite, reconnaître que l'homme toujours en quelque manière refuse pareille existence essentielle vers l'Autre (volonté du mal pour le mal, finitude radicale), l'homme tentant alors de s'en tenir à une identité déjà là, sans Autre. C'est enfin proclamer que l'homme ne peut parvenir à un rapport positif à l'existence que si un Autre absolu, divin, en dehors lui-même de tout l'ordre humain, lui en donne les conditions.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

HISTOIRE, Mal, Monde, Gestell, HEIDEGGER

Dans la conception heideggérienne, la fin de l’histoire apparaît comme l’époque planétaire du non-sens généralisé, produit par une volonté nihiliste. Ce non-sens n’est pas accidentel : il est produit par une volonté, et relève donc du mal. Le monde y devient « non-monde » : la terre est dévastée, l’homme réduit à une force de travail, la volonté transformée en pure volonté de volonté, ne visant plus aucune fin en soi. Surhumanité et sous-humanité se confondent dans la même logique de puissance. Cet état correspond à la métaphysique achevée,(dont Marx et Nietzsche seraient les figures ultimes), soit paradoxalement : effondrement de la métaphysique classique (perte du suprasensible comme fin ultime), et résultat de la métaphysique elle-même, qui avait rejeté l’Être comme Autre. La technique moderne est comprise par Heidegger comme un mode de dévoilement spécifique, non poïétique mais réquisitionnaire. Elle met la nature et l’homme en demeure de livrer une énergie indéfiniment exploitable. Ce processus est régi par le Gestell, dispositif impersonnel qui soumet toute chose à la calculabilité, à la rentabilité et à l’usure. Juranville interprète le Gestell comme une figure de l’Autre absolu faux, analogue au Surmoi, réduisant l’homme à un moyen puis à un déchet. La divergence essentielle porte sur l’origine du mal : Heidegger l’attribue au retrait de l’Être, tandis que Juranville l’ancre dans la finitude radicale de l’homme et son refus d’exister en vérité. Ce mal, inéliminable, peut toutefois être assumé pour le bien. De son côté, Heidegger affirme que là où est le danger, croît aussi ce qui sauve. Le Gestell est essentiellement ambigu : il est comme le négatif photographique de l’Ereignis. De cet Ereignis - événement d’appropriation par lequel l’homme est destiné à son propre - surgirait le “dernier Dieu”, absolument autre, non chrétien, non théiste, haïssant l’ordinaire humain, n’appelant que les « grands solitaires ». Sans ambiguïté, Juranville reproche à Heidegger de refuser l’autonomie créatrice de l’homme, la justice du monde actuel et l’affirmation d’un savoir philosophique. À l’individualisme narcissique et dépressif du monde contemporain, Juranville oppose l’individu véritable, formé par la traversée d’une passion, l’assomption de la finitude, l’accueil de la grâce et la production d’une œuvre. La fin de l’histoire est, selon lui, déjà atteinte : elle est celle du monde juste, inauguré par la Révélation et confirmé par la philosophie. Les catastrophes du XXe siècle (Goulag, Révolution culturelle, Shoah) ont rendu le mal visible et ont été assumées par des actes historiques décisifs, notamment la fondation d’Israël et sa reconnaissance. Il revient désormais à la philosophie d’en porter le savoir rationnel, qui certes n’éliminera pas le mal mais permettra de le réduire à ses formes minimales, et de l’assumer.


“La fin de l'histoire est atteinte aujourd'hui, et atteinte en tant que celle du monde juste conformément à ce que la Révélation avait voulu et la philosophie à sa suite. Nous pouvons le dire, pour autant que le temps est venu, selon nous, d'affirmer le savoir philosophique, après que toutes les contradictions ont été traversées qu'implique son objet, l'existence, l'être comme existence - savoir fondé sur l'autonomie de l'individu comme principe. Reste que la pensée de l'existence, si elle suppose pareil savoir, exclut de le poser comme tel parce que ce serait contredire l'altérité essentielle d'une part, la finitude radicale de l'homme existant d'autre part. Ainsi pour Heidegger, mais aussi pour Wittgenstein qui le rejoint dans la théorie à laquelle il est parvenu en ce moment de son chemin de pensée, celle des jeux de langage. Avec le problème de rester politiquement et historiquement impuissant face au mal, alors qu'il y avait singulièrement aujourd'hui à exercer face à lui la puissance douce de la philosophie. Car le mal s'est montré, quand s'approchait l'époque de la fin de l'histoire, sous ses figures et grimaces les plus terri-fiantes, les plus abominables, dans le Goulag soviétique et la Révolution culturelle chinoise et dans l'Holocauste nazi. Toutes catastrophiques régressions païennes, mais la plus extrême dans l'Holocauste puisque la violence sacrificielle s'y est exercée contre le peuple qui porte, pour l'humanité entière, le message de dénonciation du paganisme comme système sacrificiel et qui incarne, face au commun des peuples, l'individu véritable.”
JURANVILLE, 2025, PHL

CAPITALISME, Mal, Paganisme, Sacrifice

Si le capitalisme participe du paganisme en général comme machine à produire des idoles, il s'y oppose par ailleurs en reconnaissant le mal qu'il produit ; il ne vise pas à purifier la société de tout mal, comme le fait le paganisme ancien, en le repoussant sur la victime expiatoire. Il veut simplement la fin de la guerre et de la violence sacrificielle contre les individus.


"L'institution du capitalisme s'élève contre la guerre en général, au-delà de toutes les justifications qu'on a pu en donner. Et elle déclare l'ère de la guerre terminée. Cela parce qu'elle s'oppose au paganisme brut comme système sacrificiel. Lequel rejette le mal (la finitude radicale, la pulsion de mort, le péché) sur la victime devenue bouc émissaire pour assurer la "perfection du groupe social", sa "participation au bien", au vrai, au réel. Rejet violent du mal, qui est lui-même le mal."
JURANVILLE, 2015, LCEDL