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PHYSIQUE, Théorie, Logique, Existence

On peut définir la physique (savoir du contenu) comme accomplissement de la théorie (vérité de la forme), en lui donnant un sens philosophique beaucoup plus général que celui de la science expérimentale moderne. En tant que forme pure, la logique ne saurait s'imposer à un contenu extérieur sans le violenter et le fausser. Conformément à l'exigence hégélienne, elle n'est véritable que si elle peut produire à partir d'elle-même un contenu nouveau. D’où la définition complète et correcte de la logique comme vérité donnée à la forme. Mais vérité que l'existant reçoit d'abord sous la figure fausse du monde social ordinaire et qui ne devient authentiquement vraie que lorsqu'il se l'approprie, personnellement et rationnellement, par le savoir. Or l'union du savoir et du contenu définit précisément la physique. On sait que les premiers penseurs grecs se rapportent à la phusis, nature toujours déjà présente et porteuse d'une nécessité qu'ils cherchent à comprendre en remontant à une cause première. Socrate rompt avec cette captation dans l'unité originaire : il exige que chaque sujet puisse reconstituer rationnellement la vérité à partir de lui-même, et introduit pour cela l'idée. Platon développe cette découverte en faisant naître la philosophie comme savoir dialogique et dialectique, capable d'accueillir toutes les objections et de permettre à chacun de reconstruire l'intelligibilité du réel. Aristote critique ensuite non l'idée elle-même, mais sa justification platonicienne. Il rappelle l'exigence scientifique de démonstration, constitue la logique comme vérité de la forme et redéfinit la physique comme savoir du contenu. Ce contenu est l'idée présente dans le sensible, c'est-à-dire la forme informant la matière. La physique aristotélicienne possède ainsi un contenu essentiel, mais seulement formellement essentiel : elle ne laisse aucune place à l'existence comme finitude radicale et relation constitutive à l'Autre. La nature reste (pré)définie de façon statique et abstraite, jamais confrontée à son Autre.
Les choses changent avec la Révélation chrétienne et l’idée de Création, avant de pouvoir être philosophiquement assumée. Descartes inaugure cette appropriation moderne par le doute, qui détruit le finalisme aristotélicien et lui substitue le mécanisme. Le doute suspend les évidences reçues et met en question les savoirs traditionnels ; il conduit à rechercher un fondement qui ne dépende pas de l'autorité du monde ordinaire. La question essentielle refait surface. Le doute cartésien devient une manière de faire entrer la finitude dans la philosophie, mais aussi le non-sens dans le monde. La matière n'est plus porteuse d'une essence ou d'une finalité intrinsèque ; elle devient un réel matériel envisagé en effet comme non-sens - certes figurable mathématiquement et explicable mécaniquement. Mais cette rupture ouvre également la possibilité d'une physique essentielle nouvelle, qui ne chercherait plus l'essence dans la nature sensible, mais dans l'existence et la relation à l'Autre. Car le doute cartésien aurait pu aller plus loin et atteindre le sujet lui-même, le fissurer, le diviser ; le sujet pourrait ne plus être considéré comme un fondement immédiatement assuré. Ces potentialités du doute seront découvertes bien plus tard avec l’inconscient… Emmanuel Kant, lui, s'arrête au sujet transcendantal : il montre comment la logique, devenue transcendantale, détermine les conditions d'un contenu d'expérience possible et fonde ainsi la nécessité de la physique scientifique. Mais cette physique demeure limitée au monde de l'expérience ordinaire et aux lois naturelles, sans pouvoir faire de l'existence essentielle son contenu. C'est cette exigence qui prépare d’abord le passage à Hegel, dont la logique prétend engendrer son propre contenu, mais sans jamais s’ouvrir à son Autre, puis à une philosophie qui intégrerait l’inconscient sans méconnaître, cette fois, la finitude radicale. La difficulté fondamentale sera alors de montrer comment une forme rationnelle peut déterminer les structures essentielles de l'existence tout en préservant l'irréductibilité de l'Autre et l'imprévisibilité des réalisations existentielles. Car si la logique peut déterminer les structures essentielles du contenu, et si la physique peut décrire la réalité existentielle de ce contenu, ni l’une ni l’autre ne peuvent produire nécessairement ou prévoir toutes les réalisations singulières de ce contenu.



“La théorie est ensuite la physique elle-même, dans quoi elle s’accomplit. La logique est d’une part forme, forme qui, Hegel l’a bien dit, serait forme violente et fausse (celle de la logique ordinaire ou d’une de ses variantes) si elle s’opposait et s’imposait à un contenu extérieur à elle, et forme qui n’est forme vraie que pour autant qu’elle produit à partir d’elle-même un contenu nouveau. Mais la logique est d’autre part vérité donnée à cette forme, vérité qui, pour l’existant, est toujours d’abord celle, « fausse », propre au monde social ordinaire, et vérité qui ne peut être devenue réellement, pour l’existant, la « vérité vraie », que s’il affirme qu’il se l’est appropriée, par le savoir. Or savoir et en même temps contenu, cela définit la physique. C’est donc bien comme physique que s’accomplit la théorie.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Politique, Liberté, Paganisme

Dès sa naissance, avec Socrate et Platon, la philosophie affiche sa vocation politique, voire polémique ; elle traite au grand jour des contradictions que l’ordre social dissimulait, et cherche à les résoudre. Elle est confrontée à la contradiction principale, et pérenne, entre finitude radicale et exigence de justice. Platon avait compris que la difficulté politique fondamentale résidait dans la captation du peuple par la violence sacrificielle et avait pressenti la nécessité d'un Jugement transcendant capable d'arracher l'homme à la clôture de la cité. Le christianisme fournira historiquement ce que la philosophie ne pouvait produire elle-même. L’échec politique, notamment de Platon, contraint la philosophie antique à se retirer de la transformation du monde vers la sauvegarde de l'individu. Stoïcisme, épicurisme, scepticisme et néoplatonisme apparaissent alors comme quatre manières pour la philosophie de survivre dans un monde où elle ne peut plus accomplir son acte politique. Le stoïcisme découvre une liberté individuelle nouvelle, mais purement formelle : la liberté qui reste intacte intérieurement, quelle que soit la situation, est incapable d'introduire du nouveau et donc de véritablement agir. L'épicurisme donne un contenu privé à cette autonomie par le calcul des plaisirs, mais rien qui puisse valoir universellement ; ses dieux indifférents et son « rien ne naît de rien » excluent précisément événement et rupture. Dans les deux cas, stoïcisme et épicurisme, l'individu se sauve du monde au lieu de transformer le monde ; c’est pourquoi les deux ne font que prolonger, malgré leur nouveauté, l'ordre païen. Le scepticisme exprime finalement la conscience de cette impuissance historique en renonçant à toute affirmation d'une objectivité absolue. Le néoplatonisme conserve néanmoins l'idée pure de la philosophie, son système du savoir et son élection pour la justice, mais il ne peut le faire que dans un espace déjà ouvert par le judaïsme et le christianisme. Le problème n'est pas seulement de reconnaître un principe divin transcendant, cela il le fait très bien ; il méconnaît cependant ce que le christianisme apporte à la philosophie : une médiation capable d'atteindre le peuple, notamment par le Jugement, et surtout l'Incarnation, c'est-à-dire l'entrée effective de l'Autre dans la finitude et l'histoire. Refusant cette rupture, le néoplatonisme se repaganise et se “gnosticise” en reconstruisant une totalité fermée. Son erreur fondamentale est de situer le mal dans la chair plutôt que dans la volonté et le péché. La finitude humaine n'est précisément pas le mal : le mal réside dans son refus, dans la tentative humaine de s'approprier la toute-puissance de l'Autre, laquelle engendre le paganisme et la violence sacrificielle. Le christianisme n'apporte donc pas simplement une doctrine supplémentaire à la philosophie : il fournit historiquement une condition que celle-ci ne pouvait produire par elle-même. La philosophie sait la justice mais ne possède pas le pouvoir historique de la réaliser seule ; elle dépend pour son effectivité d'une rupture venue de son Autre. La vraie liberté n'est finalement ni retrait intérieur ni bonheur privé : elle consiste à assumer la finitude et à faire acte, c'est-à-dire introduire dans le monde quelque chose de nouveau, d'imprévisible et d'irréversible, orienté universellement vers la justice.


“La philosophie, après Platon et Aristote, ne peut plus agir dans le monde antique, face auquel elle perd sa visée première, qui est politique. La philosophie est foncièrement politique, et polémique ; elle fait apparaitre une contradiction jusque-là forclose, et la résout. Dans cette contradiction (entre la finitude radicale de l'homme, sa pulsion de mort d'une part, et l'exigence de justice d'autre part) réside le réel auquel se rapporte le système de ses concepts.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

OEUVRE, Essence, Finitude, Création, PLATON

La philosophie de l’existence récuse ainsi la conception traditionnelle de l’œuvre, selon laquelle une fin conforme à un modèle préexistant est réalisée au moyen de procédés appropriés. Chez Platon, le Démiurge fabrique ainsi le monde conformément aux Idées éternelles : l’œuvre est la réalisation temporelle d’une essence intemporelle. Toute philosophie de l’art s’en tenant à cette logique du “faire” déterminée par les catégories de la fin et des moyens (ce que l’on constate encore chez Arendt), d’une part confond le faire et le créer, d’autre ignore la finitude radicale. La différence entre faire et créer est celle entre réaliser un modèle et recréer l’essence. Dans le premier cas, le temps ne fait qu’actualiser une vérité intemporelle ; dans le second, l’essence elle-même doit passer par le temps et l’épreuve de la finitude. Même lorsqu’il y a épreuve de finitude, dans le premier cas, elle demeure relative : on constate seulement que le produit réalisé ne correspond pas encore au modèle voulu. L’essence, elle, reste intacte, disponible avant et après la production. Une œuvre véritable n’existe au contraire que si quelque chose d’essentiel se constitue pendant son élaboration. Il faut que l’essence elle-même soit recréée. Pour l’homme existant, accepter de perdre l’essence déjà disponible signifie beaucoup plus que constater une imperfection dans son travail. Il doit donc traverser l’épreuve de la finitude jusqu’au bout au lieu de fuir cette tâche dans les formes du monde social.


“Il n'y a d'œuvre essentielle que si l'essence est alors recréée. Que si, pendant l'élaboration de l'œuvre, on ne peut plus s'appuyer sur une essence toujours déjà là. Et alors, pour l'homme existant, il y a épreuve non plus simplement de la finitude, mais de la finitude radicale, parce que, devant accepter pleinement l'existence et donc recréer l'essence - une essence elle-même temporelle et non plus intemporelle -, toujours d'abord il rejette cette exigence, fuit cette tâche. Traverser jusqu'au bout cette épreuve et assumer entièrement la finitude alors éprouvée, faire de l'œuvre un lieu où renaît l'essence, constitue l'œuvre véritable.”
JURANVILLE, 2021, UJC

MYTHE, Révélation, Politique, Ordre, PLATON

La révélation est la condition de l’autonomie véritable, parce qu’elle fixe la finitude humaine tout en permettant à l’homme de l’assumer librement. Elle ouvre ainsi simultanément l’accès à la raison spéculative et à la vérité originelle du mythe, dont la philosophie a besoin pour être reconnue universellement et conduire à la société juste.. Le rapport du mythe avec la politique peut se décliner grâce à ces trois figures mythiques que sont le mythe du Politique, le tyran, l’esprit du peuple. Dans son dialogue, “Le Politique” Platon remet en cause la définition du politique comme « pasteur du troupeau humain ». Cette définition ne serait valable que sous le règne de Cronos, tandis que l'homme actuel appartient au temps de Zeus. Il convient d’une part de condamner le caractère cyclique du mythe, propre au monde païen, sans possibilité d’histoire véritable, et d’autre part l'idée d'une intervention divine qui supprimerait l'autonomie humaine (ce qui est bien le cas des dieux païens). En revanche la révélation véritable, qui souligne la finitude humaine, permet de conserver la vérité du mythe. Platon lui-même ne cesse de critiquer l'autonomie prométhéenne, l'idée selon laquelle l'humanité pourrait s'auto-constituer souverainement (sorte de mythe inversé extrêmement dangereux). Ensuite la critique de la démocratie ordinaire exige une décision : le savoir peut apparaître alors au peuple sous la figure du tyran, deuxième mythe à dénoncer. Déjà le tyran platonicien, dominé par ses désirs et vivant constamment dans la peur, révèle l’impossibilité d’un pouvoir simplement fondé sur la possession du savoir. Là encore cette figure ne trouve sa vérité que dans le christianisme, avec Dieu comme Fils : le Christ assume la violence humaine dans la Passion, au lieu de la reproduire, et par la Résurrection, rend à chacun son autonomie. Le savoir véritable devient ainsi ordre, à la fois “commandement” et “arrangement” juste. Une troisième figure mythique apparaît alors : l’esprit du peuple, qui donne une unité collective à cet ordre. Hegel en avait saisi la vérité formelle, mais son appropriation idéologique (notamment par Schmitt comme « esprit du peuple allemand ») montre comment elle peut devenir nationalisme et conduire à la catastrophe. Là encore, seule la révélation permet de lui donner sa vérité, dans la figure de Dieu comme Esprit. Le mouvement général est donc celui d’une transformation des figures mythiques par la révélation, qui les arrache à leur dimension païenne sans supprimer ce qu’elles portent de vérité.


“Le savoir en tant qu’il s’oppose à la démocratie ordinaire qui est norme fausse doit donc finalement se présenter comme ordre – comme décision certes, mais qui prend place dans un ordre, et qui est elle-même ordre. Ordre donné comme commandement, mais aussi ordre déployé comme arrangement. Et que requiert l’affirmation de l’existence, qui est celle de la vérité comme d’abord en l’Autre, mais celle aussi de la finitude radicale de l’humain, et celle finalement de la vérité primordiale en l’Autre absolu – lequel donne l’ordre et appelle la créature à répéter cet ordre comme commandement et à le déployer comme arrangement, selon le plan juste de la Création. Cet ordre apparaît au peuple sous une troisième figure mythique, celle de l’esprit, de l’esprit du peuple. Figure mythique qui a pu avoir une vérité formelle chez Hegel louangé à juste titre par Schmitt, mais qui, proclamée par celui-ci comme « esprit du peuple allemand » qui aurait « longtemps résisté aux “idées de 1789” », a conduit aux pires horreurs du nazisme. Cette troisième figure mythique, elle encore, ne pourrait avoir de vérité que par la révélation, dans la figure de Dieu comme Esprit.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

LOI, Philosophie, Droit, Démocratie, PLATON

C’est bien en Grèce, avec Solon et Clisthène, qu’apparaissent les idéaux d'un gouvernement fondé sur la loi (nomos) plutôt que sur le pouvoir personnel. Cependant, cette avancée reste inachevée, car la cité grecque retombe dans le paganisme en absolutisant ses propres lois, comme le montre la condamnation de Socrate. La loi ordinaire est fausse non parce qu'elle serait oppressive par essence, mais parce qu'elle prétend déterminer à l'avance les situations singulières, alors que toute application suppose une décision autonome de la part d'un sujet fini. Les hommes préfèrent pourtant se soumettre au Surmoi, c'est-à-dire à une autorité extérieure qui les dispense de cette responsabilité. La philosophie doit donc accomplir un « coup de force » contre cette loi fausse, non pour abolir toute légalité, mais pour appeler à changer la loi. Juranville reprend à Carl Schmitt l'idée qu'un ordre juridique suppose toujours un acte constituant qui précède le droit positif, tout en refusant d'en faire l'apologie d'un pouvoir autoritaire. (Schmitt attribuait un tel pouvoir constituant aussi bien au législateur « en dehors de l’État mais à l’intérieur du droit », qu’au dictateur « hors du droit mais à l’intérieur de l’État ».) La philosophie répond, quant à elle, à la révélation, la révélation juive qui manifeste l'horizon d'une loi universelle ou « loi pure », qu'elle a pour tâche d’expliciter et de faire accepter universellement. Contre Platon, elle ne cherche pas à instaurer le gouvernement d'un roi philosophe, mais à conduire chaque sujet vers l'Idée juste à partir de son propre non-savoir. Dès lors, la démocratie accomplie n'est ni la démocratie d'opinion, conspuée par Platon, ni la dictature, justifiée par Schmitt, mais un régime où les lois existantes demeurent toujours respectées tout en étant continuellement réformées à la lumière de la loi pure. La révolution philosophique devient ainsi un processus permanent d'amélioration du droit.


“La loi pure, cette loi qui vient de la révélation et à laquelle la philosophie fait référence pour que son savoir puisse être reconnu de tous, par le peuple, se heurte aux lois que le peuple a déjà proclamées. Et la philosophie va devoir introduire sa loi pure à partir de ces lois. La première navigation, c’était le monarque unique qui, avec son savoir, établit la justice. Mais les hommes ont de l’« antipathie », selon Platon, pour ce monarque unique (disons plutôt qu’ils ne peuvent pas l’entendre et qu’ils le réduisent à la figure mythique du roi-pasteur) ; et ils rejettent sauvagement, poursuit-il, celui – en l’occurrence, Socrate – qui semble les pousser à accueillir un tel « homme qui sait » ( disons plutôt que Socrate appelle chacun à se tourner, en soi-même, vers l’Idée qui n’est pas le monarque, et à laisser venir le savoir à partir du non-savoir). La seconde navigation, c’est le respect absolu des lois existantes, même posées par la démocratie ordinaire. La philosophie doit donc vouloir finalement une démocratie dans laquelle les lois, toujours respectées, soient sans cesse améliorées dans la perspective de la loi pure.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

JUSTICE, Philosophie, Psychanalyse, Discours, PLATON, SOCRATE

La justice est déjà présente dans la pratique philosophique inaugurée par Socrate. Celui-ci ne transmet pas un savoir tout fait : il oblige chacun à reconstruire la vérité à partir de lui-même. La justice ne consiste donc pas simplement à appliquer des règles ou à répartir des biens, mais à rendre possible l'autonomie réelle de chacun à partir de la recherche du vrai. Platon exprime cette justice lorsqu'il affirme que chacun doit accomplir son œuvre propre et recevoir ce qui lui revient. Cependant la portée la plus profonde de Platon est implicite : tout homme doit pouvoir reconstituer lui-même la loi et la vérité en accueillant les objections venues d'autrui. La justice devient ainsi l'union de l'autonomie et de l'hétéronomie. La cité platonicienne est relue par Juranville à travers les quatre discours fondamentaux : philosophes (clercs), guerriers (maîtres), producteurs (peuple) et interlocuteurs socratiques (individus). La philosophie apparaît alors comme le lieu où la justice est déjà pratiquée. Socrate soutient qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, parce que l'homme juste demeure fidèle à la nécessité de la loi véritable. Le philosophe doit donc défendre la justice même contre l'opinion commune, comme dans le Gorgias face à Calliclès. Reste que l'idéal platonicien des philosophes-rois ne peut être accompli qu'à travers une articulation nouvelle entre philosophie et psychanalyse : la psychanalyse prolonge la pratique socratique du dialogue individuel, tandis que la philosophie conserve la fonction théorique et universelle que Platon lui assignait. Ainsi la philosophie peut finalement réaliser son projet fondamental : l'institution d'une société véritablement juste.


“La justice, la véritable justice, est déjà présente dans la philosophie, dans le réel de sa pratique. Car la philosophie dans sa pratique suppose depuis Socrate que chacun soit en mesure, pour autant qu’il accueille les objections venues de tout Autre, de reconstituer le savoir, le savoir vrai à partir de soi, dans l’autonomie. Socrate certes se présente en proclamant son non-savoir, le non-savoir. Mais un non-savoir qui fait sa sagesse – cette sagesse de Socrate affirmée comme suprême par la Pythie de Delphes selon l’Apologie de Socrate, et qui tient à ce que lui-même, ne sachant pas, ne croit pas qu’il sait, alors que la plupart, ne sachant pas, croient savoir. Mais que chacun puisse reconstituer tout savoir, tout contenu à partir de soi, en ayant laissé venir les objections de tout Autre, que chacun ne se soumette à aucun contenu qu’il ne puisse reconstituer ainsi, dans une autonomie réelle, cela caractérise la justice, la véritable justice.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

JUSTICE, Bien, Philosophie, Absolu, PLATON

La philosophie est essentiellement guidée par l’idée de justice, qui constitue pour elle l’Autre absolu auquel l’humanité doit s’identifier dans son organisation sociale. L’on retrouve cette orientation dès Platon, où elle apparaît sous la figure de l’Idée du Bien. Lorsque Platon affirme que le Bien est « au-delà de l’essence », il découvre une forme d’altérité pure : le Bien n’est pas un être parmi les êtres, ni même l’essence suprême, mais ce qui donne à la fois l’être, l’essence et la connaissance. Tous les hommes le recherchent sans pouvoir le posséder pleinement, d’où l’aporie qui l’accompagne. L’on peut certes interpréter l’Idée du Bien comme la formulation platonicienne de l’Idée de justice, c’est-à-dire de l’absolu en tant qu’il doit organiser correctement les rapports humains. Cependant, cette altérité risque toujours d’être faussée si elle n’est pas objectivement déterminée, et c’est tout le problème de la pensée contemporaine de l’existence d’avoir reconnu l’altérité du Bien sans parvenir à lui donner une véritable objectivité rationnelle. Or la tâche de la philosophie doit consister précisément à produire cette objectivation, à faire de la justice non une simple aspiration mais un savoir. C’est en ce sens que l’inconscient permet de prolonger positivement et d’accomplir l’intuition platonicienne, d’abord en ceci que l’inconscient permet de comprendre concrètement pourquoi l’homme résiste à la justice. Platon désigne souvent le Bien (dans une perspective éthique générale) plutôt que la Justice, alors même que celle-ci reste réellement le but (politique, manqué en tant que tel) de toute sa philosophie : le Bien désigne l’absolu lui-même, le terme ultime auquel l’homme participe dans son œuvre propre lorsqu’il devient « relativement absolu ». Mais pour que cet accomplissement individuel soit possible, il faut une loi juste dans le monde social. La justice est donc la vérité de la loi, tandis que le Bien est la vérité de l’absolu. Ainsi, même si le Bien s’affiche comme un sommet métaphysique et l’idéal ultime, la philosophie est pratiquement et historiquement conduite par l’exigence de justice, qui vise à rendre possible l’accomplissement de chaque individu dans une société véritablement juste.


“Certes le bien, dirons-nous, est le terme suprême et ultime. C’est l’absolu en tant que l’homme peut et doit le reconstituer dans son œuvre propre, l’homme devenant alors, par l’épreuve de la mélancolie, « relativement absolu ». Non pas sans doute « absolument absolu », et cependant « absolu » quand même. D’où le thème platonicien, souligné par Heidegger, de l’Idée du bien comme Idée souveraine, κυρία (kuria), « qui exerce et qui donne la puissance ». Mais l’homme doit être mis en position de s’accomplir ainsi, comme individu, par la loi dans le monde social ; introduire une telle loi est l’œuvre qu’a à produire la philosophie ; et elle est donc menée dans cette œuvre par la justice. Justice comme vérité de la loi, face au bien comme vérité de l’absolu.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDEE, Nom, Savoir, Définition, SOCRATE, PLATON, ARISTOTE

Juranville reconstruit le développement de l’idéalisme à travers Socrate, Platon et Aristote comme un processus d’objectivation progressive du savoir à partir de l’idée, entendue comme savoir du sens. Chez Socrate, l’idée est saisie en elle-même comme intelligible unique visé par le nom : le fait de désigner des réalités sensibles diverses par un même nom implique un sens unitaire, modèle et idéal de ces réalités. Le langage, en tant que nomination, constitue ainsi le premier rapport au réel en posant unité (chose) et identité (essence), et garantit la possibilité d’une objectivité du savoir. Toutefois, cette objectivité demeure à l’état d’exigence tant que chaque idée n’est pas fixée dans une définition rigoureuse. C’est avec Platon que le savoir idéaliste devient effectif en passant des idées isolées à leur articulation : l’objectivité ne repose plus seulement sur la relation entre le nom et l’essence, mais sur l’entrelacement des idées entre elles, correspondant à l’articulation des noms dans le discours, notamment sous la forme de la prédication. Cette structure rend possible la vérité et l’erreur, le discours pouvant participer du non-être, ce qui marque un dépassement de Parménide. Platon tente alors de produire des définitions par division, mais l’absence d’un principe unique de départ — même l’idée du Bien n’assumant pas pleinement ce rôle — entraîne une multiplicité de définitions possibles et empêche la stabilisation définitive du savoir. C’est avec Aristote que l’idéalisme s’accomplit pleinement : en introduisant une hiérarchie des idées ordonnée autour d’un principe suprême, le divin, il fournit le fondement à partir duquel chaque idée peut recevoir une place déterminée dans un système nécessaire. Cette hiérarchisation ontologique se reflète dans une hiérarchie du langage, élaborée dans la théorie des catégories, où la distinction entre prédication essentielle et accidentelle permet de distinguer ce qui relève de l’essence et ce qui relève de l’accident. La définition peut alors être rigoureusement constituée selon le schéma du genre prochain et de la différence spécifique, réalisant enfin l’exigence socratique. Ainsi, le mouvement de l’idéalisme apparaît comme le passage d’une intuition du sens à sa systématisation rationnelle. 


“Socrate, Platon et Aristote ont chacun dégagé un aspect de l'idée (l'idée en elle-même avec Socrate, l'articulation entre les idées avec Platon, la hiérarchie des idées avec Aristote). Aspect qui trouve à chaque fois son objectivité dans un mode du langage, en l'occurrence le nom. Et aspect qui ne débouche sur un savoir définitif qui s'il est fixé dans une définition. Ce qui n'est, chez Socrate et même chez Platon, qu'une exigence. Et qui ne s'accomplit que chez Aristote.”
JURANVILLE,2015, LCEDL

GRACE, Philosophie, Sujet social, Individu

Bien que le discours philosophique soit en lui-même aliénant en tant qu’il pose son savoir et sa raison, il peut dispenser une grâce en s’adressant non au sujet individuel, comme le fait le discours psychanalytique, mais au sujet social. Cette grâce consiste à s’effacer comme lieu de vérité au profit de l’Autre absolu, à reconnaître les discours du monde social – cela passe historiquement par les grandes religions – comme porteurs de vérité, et à confirmer librement cette vérité par la raison. Ainsi la philosophie, comme la psychanalyse, transmet une grâce, mais orientée vers le sujet social. Ces deux modalités se rejoignent dans la parrêsia (franc-parler) décrite par Michel Foucault : celle de Socrate affirmant son non-savoir à lui mais concédant une vérité (inconsciente) chez l’individu auquel il s’adresse, et celle de Platon affirmant son non-pouvoir en tant que philosophe, mais concédant une vérité et une légitimité aux autres discours sociaux dans le champ politique.


“Le discours philosophique constitutivement pose comme tels son savoir et sa raison. Par rapport à l'existant tel que le discours psychanalytique s'adresse à lui, par rapport au sujet individuel en tant qu'il peut advenir à son individualité véritable, le discours philosophique est inévitablement aliénant. Mais l'existant n'est pas simplement le sujet individuel tel que le discours psychanalytique s'adresse à lui. Il est d'abord en fait sujet social qui, ayant fui toute possibilité de devenir individu véritable, trouve son identité dans l'un des discours fondamentaux du monde social. Et c'est à ce sujet social que le discours philosophique dispense sa grâce. Grâce qui, pour ce discours, consiste d'une part à s'effacer comme lieu de la vérité au profit de l'Autre divin duquel seul primordialement la vérité vient aux humains – et donc à reconnaître sa finitude de discours présente dans la vaine volonté initiale (qui le ferait idéologie) d'imposer son savoir et sa raison. Grâce qui consiste d'autre part à poser son autre, le sujet social et, avec lui, les discours qu'il peut tenir, comme lieu de cette vérité supposée venir de l'Autre absolu, et cela par les grandes religions. Grâce qui consiste enfin à témoigner que cette dé-position de soi et cette position de l'autre comme lieux de vérité sont absolument libres – cela en ne se contentant pas de recevoir la vérité de ces religions, mais en les confirmant à partir de soi, avec sa raison posée comme telle.”
JURANVILLE, UJC, 2021

ABSOLU, Finitude, Désir, Philosophie, PLATON, SOCRATE

La Révélation, en posant l’être comme absolu, rend possible la philosophie — mais à condition que la finitude soit reconnue. L’être élevé à l’absolu apparaît d’abord comme écrasant, l’existant se découvre « accident », pour parler comme Aristote. Deux réactions sont alors possibles : soit s’abîmer dans la finitude (désespoir), soit se rêver soi-même absolu (hybris). L’absolu ne devient vrai que si l’existant assume sa finitude. Alors l’absolu n’est plus écrasant mais liberté pure, source de relations (déjà comme Trinité), fondement de la Création et de la Révélation (relation avec les hommes). La philosophie n’advient que lorsque la séparation d’avec le Tout est reconnue, et que le désir apparaît comme manque. Par exemple les présocratiques (Héraclite, Parménide) pensent l’absolu, mais pas encore la finitude. Dans Le Banquet de Platon, les premiers discours sur Éros absolutisent encore l’amour. C’est Socrate qui introduit la rupture en montrant qu’Éros est désir de ce qui manque. Il prouve sa propre non-savoir en s’effaçant derrière Diotime, qui révèle en Éros un être intermédiaire entre ignorance et savoir, entre finitude et absolu. Ainsi naît la philosophie : amour du savoir, non possession du savoir. La finitude peut se fuir, s’arrêter aux objets finis et les absolutiser (fantasmes, simulacres). Elle peut aussi s’assumer et ainsi laisser le désir se déployer, en commençant parcourir l’échelle du beau, jusqu’à l’Idée, jusqu’à engendrer œuvres et savoir. Mais dans la tradition platonicienne, le désir disparaît dans son accomplissement… tandis qu’au terme de son histoire, la philosophie tend à se résorber dans la science.


“Reste que l’être dégagé comme absolu par la métaphore de l’être produite lors de la Révélation ne pourra être considéré comme ayant introduit la philosophie que quand la finitude aura été reconnue et, avec elle, la séparation d’avec le Tout. Quand le désir-amour sera apparu dans sa réalité pour l’existant… Le désir toutefois, s’il est bien reconnu dans sa réalité avec l’épreuve de finitude qu’il fait traverser, est voué, pour la  conception classique, héritée de Platon, à disparaître dans son accomplissement, quand il s’est entièrement approprié l’objet. Et de même, la philosophie, si elle advient bien alors dans sa réalité, en tant que fondée par Socrate et Platon, est vouée à disparaître comme telle dans le savoir suprême finalement atteint (la science) – elle « [abandonnerait], comme le  dit Heidegger de la conception hégélienne, le nom d’“amour  de la sagesse” et [deviendrait] sagesse elle-même sous la forme  du savoir absolu », l’épreuve du non-savoir étant passée par pertes et profits.”
JURANVILLE, 2024, PL

DEMOCRATIE, Opinion, Philosophie, Norme, PLATON

La philosophie à la fois suppose la démocratie (elle ne pouvait naître que sous un régime laissant une place à la parole de l'individu) et accomplit la démocratie, en ceci qu'elle éduque le peuple au sens critique afin que le débat rationnel et éclairé prenne le pas sur la simple "opinion". L'opinion n'est pas fausse en soi, elle est avant tout irréfléchie et mimétique ; elle se contente d'opiner, de dire oui aux idées préconçues, aux normes établies, ce qui motivait déjà les réserves de Platon l'égard d'un tel régime. Celui qui opine ne remet pas en cause les identités immédiates ou déjà-là, il tend à répéter et à valider dans son discours les normes les plus traditionnelles, les plus communément admises et souvent les plus injustes (car injustifiées). Celui qui, dans pareil contexte, tente de porter malgré tout un discours critique, un discours de vérité, sera immanquablement accusé de trahison, condamné et, selon le contexte, sacrifié aux "dieux de la Cité" : tel fut le sort de Socrate. A notre époque, le "règne de l'opinion" est amplifié par les moyens technologiques, et si le risque encouru par l'individu déviant est nettement moins sévère (essentiellement en raison des progrès du droit), le principal danger demeure celui qu'avait dénoncé Platon, à savoir que le règne de l'opinion conduit tout droit à la tyrannie.


""La philosophie se heurte, dans sa visée de justice, à la démocratie ordinaire – comme cela apparaît clairement chez Platon, et comme cela est supposé dans la philosophie ultérieure. Car la démocratie ordinaire se caractérise par le règne de ce qu’on appelle l’opinion. Laquelle est opposée par Platon au savoir sous tous ses aspects (connaissance, science, intelligence, etc.). L’opinion est une prise de position dans le champ politique où des questions sont apparues (en lien avec l’avènement de la philosophie), une prise de position qui, à la différence du savoir, ne requiert aucun travail sur soi, aucune mise en question de l’identité immédiate ; elle est en cela une expression de l’existant comme Chose prétendument originelle dans son autonomie abstraite qui dit oui ou non, et d’abord oui (on « opine »). Cette opinion est au départ diverse (ou peut dire oui ou non), et cependant, parce qu’elle s’en tient à l’identité immédiate (qu’elle protège), elle tend à devenir unique – c’est l’opinion publique, l’Opinion, le « On » selon Heidegger."
JURANVILLE, 2010, ICFH

ALTERITE, Même, Autre, Existence, PLATON, HEGEL

La métaphysique, de Platon à Hegel, confère bien à l'altérité une fonction nécessaire, dans la formation des idées ou dans fabrication du monde, mais elle ne lui reconnait aucune existence essentielle. Ainsi chez Platon, comme genre supérieur dans le Sophiste, ou comme force "rebelle" dans le Timée, l'Autre se contente - contraint et forcé - de participer au Même. Chez Hegel, l'Autre en tant qu'altération est bien au principe de l'accomplissement du Même, mais en tant que tel il ressortit au "mauvais infini" : en effet le changement est susceptible de créer à l'infini de nouvelles identités, lesquelles seraient vaines si on ne les reliait pas au développement du Concept, entité qui est essentiellement relation à soi-même puisque le Même se retrouve toujours dans l'Autre (là réside le "bon infini"). Dans la réalité supérieure de l'esprit, selon Hegel, quelque chose de vraiment autre, demeurant autre, n'existe tout simplement pas.


"Il y a bien une forme d’altérité dans la conception traditionnelle et ordinaire... L'altérité n'est alors néanmoins rien d'essentiel et reste prise dans le cadre de l'identité toujours déjà là qui se déploie ou, au mieux (Hegel), se développe en s'approfondissant : l'altérité n'apporte en rien l'essence, rien d'essentiel."
JURANVILLE, 2021, UJC