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MAITRE, Ordre, Commandement, Enseignement

Le Maître n’est pas seulement modèle, mais aussi ordre, c'est-à-dire appel vivant qui accomplit ce que le modèle rend seulement visible. Le modèle correspond à l'œuvre déjà réalisée ; l'ordre correspond à l'œuvre encore en train de se faire. Pour que le modèle ne devienne pas une simple idole, il doit être accompagné d'une altérité qui invite chacun à créer à son tour. L'ordre possède deux dimensions inséparables : il est à la fois commandement et arrangement, car tout ordre durable procède d'un appel fondateur. Cet appel vient ultimement de l'Autre absolu et se manifeste comme une élection, non au sens d'un privilège, mais d'une responsabilité : celui qui reçoit l'ordre est appelé à assumer personnellement l'œuvre en cours. Juranville s'appuie sur Rosenzweig pour montrer que le commandement, en particulier le commandement d'aimer, ne contraint pas un sujet déjà constitué mais fait surgir une identité nouvelle capable d'aimer. Levinas en affirme la portée universelle et montre que l'ordre véritable oriente toujours vers le prochain. Le passage du Maître à l'élève prend explicitement la forme de l'enseignement. Contrairement à l'apprentissage, centré sur la découverte d'un effet, l'enseignement pose l'enseignant comme cause et appelle l'élève à devenir lui-même cause de son œuvre. 


“L’enseignement est position de la cause. L’enseignant est lui-même cause se posant comme tel dans son enseignement. D’où ce que dit Levinas de la « coïncidence de l’enseignant et de l’enseignement » dans l’enseignement véritable. Et l’enseignant pose aussi celui auquel il enseigne comme cause à son tour. D’où l’élection – et l’usage de la langue où celui à qui on enseigne est aussi celui qui est enseigné : à la fois on enseigne quelque chose à quelqu’un, et on enseigne quelqu’un (la jeunesse, etc.) – c’est le « double accusatif » du grec, du latin et de l’allemand ; alors que, si on apprend quelque chose à quelqu’un (et d’abord de quelqu’un), on n’apprend pas quelqu’un.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LETTRE, Fétiche, Maitre, Savoir

La lettre est bien le surgissement du savoir et de l'existence, mais elle devient fausse lorsque le sujet la ramène à son identité immédiate et transforme le savoir en privilège réservé à quelques-uns. La lettre devient alors un fétiche, un savoir de maître qui fascine et domine au lieu d'être reconstituable par chacun. Cette « lettre qui tue », selon la formule de saint Paul, caractérise non seulement les traditions initiatiques, mais aussi la métaphysique et même la science positive lorsqu'elles imposent un savoir extérieur à l'existant. Hegel critique justement l'écriture chinoise parce qu'elle favorise une caste de lettrés et empêche l'histoire ; il reconnaît la supériorité de l'écriture alphabétique qui ouvre l'espace de la nomination et de l'histoire. Mais Hegel ne voit pas que la véritable rupture historique passe par la lettre elle-même comme différence créatrice.  C’est qu’il refuse “de voir que l’acte même du nom, comme position de la chose ou de l’essence, est différence pure et lettre, ajoute Juranville, c’est qu’il refuse la lettre – et, en fait, l’histoire elle-même, du moins comme rupture radicale" ! La pensée de l'existence retrouve au contraire une lettre authentique : une lettre qui fixe la finitude, suppose l'Autre et peut être transmise à tous sans devenir objet de fascination. Levinas redonne ainsi une dignité philosophique à la lettre en réhabilitant le judaïsme et l'élection, tandis que Lacan affirme que, si « la lettre tue », l'esprit ne pourrait pourtant vivre sans elle ; la lettre devient chez lui passage, ou plutôt “littoral” entre jouissance et savoir. Toutefois, ni Levinas ni Lacan n'acceptent que cette lettre puisse devenir un savoir universel reconnu comme tel. La philosophie doit donc accomplir ce pas supplémentaire.


“À cette lettre-fétiche (commune, traditionnelle, métaphysique ou scientifique), la pensée de l’existence – là du moins où elle s’attache à ce qui permettrait de constituer le savoir de l’existence, et où donc elle prend en considération la lettre – oppose certes une lettre vraie. Une lettre qui est épreuve de l’existence, et fixation de cette épreuve, de cette finitude. Une lettre qui suppose l’Autre, et avant tout l’Autre absolu, et qui, de plus, est censée – elle n’est pas fétiche – passer à tout sujet, le faisant Autre vrai. Une lettre dont les articulations sont celles-là même du savoir. Ainsi Lévinas qui, contre saint Paul, dégage la vérité absolue du judaïsme. Et c’est capital pour la philosophie, répétons-le, car, pour la rupture historique qu’elle veut, il lui faut, outre la grâce, l’élection, outre l’esprit opposé à la lettre, l’esprit dans la lettre. De même Lacan qui, quant à lui, reconnaît la vérité de la parole paulinienne (« Certes la lettre tue, dit-on. Nous n’en disconvenons pas ») et qui, cependant, proclame lui aussi la lettre (« Mais nous demandons comment sans la lettre l’esprit vivrait »). S’il reconnaît la parole de saint Paul, c’est parce que le discours psychanalytique, qui dit l’inconscient, est, dirons-nous, discours de la grâce, discours qui libère, de la lettre déjà là, fascinante, le sujet individuel, et qui lui ouvre l’espace de son autonomie. S’il proclame la lettre, c’est parce que cette libération se fait par la lettre et pour elle.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

LANGAGE, Jouissance, Signifiance, Inconscient, LACAN

Il s’agit de répondre à la critique lévinassienne de la jouissance en montrant que la jouissance véritable n'est pas fermeture sur soi mais ouverture à l'Autre à travers le langage. La condition de cette démonstration est que le sens vrai soit objectivement accessible. Or cette objectivité est le langage lui-même. Contrairement à la tradition qui fait du langage un simple instrument exprimant des significations déjà constituées, Juranville soutient, à la suite de Lacan, que la signifiance précède la signification : le langage produit le sens au lieu de le transmettre, qui devient l'objet même de la jouissance. Toute réalité dont nous jouissons n'est accessible qu'à travers une nomination qui l'élève au rang de signification : santé, beauté, citoyenneté ou être lui-même deviennent des objets de langage. La jouissance possède alors une double dimension : corporelle, parce que le signifiant est sensible et matériel, et aussi spirituelle, parce que la signification peut être recréée librement dans la parole. Lacan découvre que l'inconscient est structuré comme un langage et que la jouissance suprême est une jouissance du langage lui-même. Il formule que l'inconscient n'est pas le fait que l'être pense, mais qu'en parlant il jouit. Cependant Lacan ne théorise pas l'objectivité de la jouissance, ultimement comme savoir du sens ; il rejoint par conséquent Levinas dans son refus d’associer quelque autonomie au sujet dans son rapport à la jouissance.


Il [Lacan] commence alors par opposer, comme Lévinas, le langage, avec l’exigence éthique en lui impliquée, et la jouissance : « Ce à quoi il faut se tenir, c’est que la jouissance est interdite à qui parle comme tel. » Mais il est conduit par l’inconscient à faire finalement, de cet inconscient lui-même, la jouissance par excellence, comme jouissance au langage et du langage (parole, écriture). « L’inconscient, ce n’est pas que l’être pense {comme le veut la métaphysique traditionnelle}, c’est que l’être, en parlant, jouisse », conclut-il. Serait-ce que Lacan reconnaît expressément, pour la jouissance et le langage, l’autonomie que Lévinas taisait ? Non. Car il continue : « Et j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire - ne rien savoir du tout. » De fait, il appartient à la philosophie seule, et quand elle reprend, elle, l’inconscient, de poser ainsi l’autonomie.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

JUSTICE, Altérité, Injustice, Messianisme, LEVINAS

Dans le huitième commandement interdisant le faux témoignage, il faut lire la dénonciation d'une tendance fondamentale des hommes : utiliser la justice pour faire condamner un autre et transformer un ressentiment personnel en accusation publique. La véritable justice doit donc empêcher toute logique sacrificielle, garantir que nul ne soit réduit au rôle de victime expiatoire, permettre à chacun de reconstituer librement la loi à partir de soi et n'admettre que des témoignages objectivement confirmés. Cette conception rompt avec l'idée traditionnelle selon laquelle la justice restaurerait une identité originelle harmonieuse. Illusion totale puisque, précisément, l'existant est d'abord injuste, se repliant naturellement sur lui-même et rejetant l'Autre. La justice vient donc de l'Autre et doit lui être rendue. L’on retrouve ici l'intuition fondamentale de Levinas : le sujet devient responsable lorsqu'il est atteint et mis en demeure par autrui. Toutefois, la présence du tiers oblige à dépasser la relation immédiate au prochain et à introduire comparaison, mesure et arbitrage. La justice doit alors s'incarner dans le droit et dans le savoir. Si Juranville reconnaît à Levinas une authentique visée messianique orientée vers l'institution d'un monde juste et la lutte contre le paganisme sacrificiel, il lui reproche finalement de refuser d'objectiver pleinement cette justice dans un savoir philosophique universel. 


La philosophie telle que réaffirmée par Levinas est donc bien reconnue, au moins implicitement, comme menant contre le paganisme une entreprise d’Histoire et comme visant l’institution de la justice. Certes la philosophie, quand elle vise la justice, vise autre chose que la charité. Mais c’est aussi la visée messianique du judaïsme, tendu vers la révolution véritable, quand on n’appellera plus bien le mal est mal le bien. « Le judaïsme unit les hommes dans un idéal de justice terrestre dont le Messie est la promesse et l’accomplissement. Tous les prophètes n’ont prophétisé que pour annoncer les temps messianiques. » Mais Levinas refuse lui aussi de fixer objectivement dans un savoir qui se poserait comme tel et qui serait universellement reconnu, cette mesure et limite. Au nom toujours foncièrement, comme Heidegger et Kierkegaard, de l’altérité. Au nom plus précisément, pour lui du prochain sur la reconnaissance duquel on ne pourrait pas anticiper sans gommer quelque chose de la vérité pure qui surgit avec lui.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUSTICE, Responsabilité, Autonomie, Institution, LEVINAS

Le savoir philosophique n'obtient pas spontanément la reconnaissance universelle parce que le « sujet social » rejette d’abord l'autonomie individuelle. Il refuse qu'un individu particulier prétende porter une vérité valable pour tous et transformer le monde en son nom. Pour que l'autonomie individuelle soit reconnue, il faut davantage qu'une conviction personnelle, la loi invoquée par l'individu doit valoir pour tous, apparaître à tous comme légitime, devenir une réalité commune effective. D’où la définition juranvillienne de la justice : « Loi et en même temps vérité, cela définit la justice. » Autrement dit : la justice est la vérité devenue institution sociale. A ce titre la justice apparaît comme solution de la contradiction objective et subjectivité de la responsabilité. » L’individu responsable ne peut pas de contenter d’être compatissant ou même authentiquement morale : il doit agir pour transformer les institutions, il doit introduire davantage de justice dans le monde. Or la philosophie contemporaine, en écartant la possibilité de tout savoir universel, prive la justice de son fondement objectif. La discussion avec Levinas permet de préciser ce point. Levinas définit d'abord la justice comme ouverture au visage d'autrui et reconnaissance de celui-ci comme « maître ». Mais cette relation éthique immédiate rencontre la difficulté du tiers : il n'y a pas seulement un autre homme, mais plusieurs autres, dont les intérêts peuvent entrer en conflit. Dès lors surgissent la comparaison, le jugement et la nécessité d'une loi commune. Si la responsabilité commence dans la rencontre d'autrui, elle ne s'accomplit que dans le droit, la justice, les institutions, et finalement dans un monde commun.


Justice comme la solution de la contradiction objective et la subjectivité de la responsabilité : l'homme responsable doit introduire la justice, la véritable justice, contre le refus que les humains, emportés par leur passion sacrificielle, d'abord y opposent. Or la menace est toujours là — quand, avec la philosophie contemporaine, on exclut de poser le savoir vrai - de refuser la véritable justice qui n'oublie pas la finitude radicale de l'humain, son entraînement vers le mal.”
JURANVILLE, FHER, 2019

JUDAISME, Holocauste, Christianisme, Israël, LEVINAS

L’Holocauste et la fondation de l'État d'Israël constituent ensemble un événement décisif dans les rapports entre judaïsme et christianisme. Après Auschwitz, le monde chrétien prend conscience que l'anti-judaïsme traditionnel relevait d'une rechute dans le paganisme : la violence exercée contre le peuple juif reproduisait la même logique sacrificielle que celle subie par le Christ. Le refus juif du christianisme n'était donc pas pure obstination, mais aussi résistance à un christianisme devenu partiellement infidèle à lui-même. C’est en quoi ce dernier reconnaît explicitement la vérité du judaïsme et la mission historique du peuple juif ; cela se traduit finalement par la reconnaissance internationale de l’État d’Israël. Inversement, la création d'un État juif manifeste une reconnaissance implicite de la vérité chrétienne : en fondant un État, le peuple juif reconnaît qu'il n'est pas au-dessus de la condition humaine, qu'il peut être détruit et qu'il doit se protéger comme tous les autres peuples. Juranville critique alors Levinas, auquel il reproche de demeurer attaché à une conception traditionnelle du judaïsme située au-delà de l'histoire et de refuser la possibilité d'un savoir philosophique capable de juger le sens des événements historiques. De ce refus découle une incapacité à comprendre pleinement la nouveauté d'Auschwitz et la signification profonde de la fondation d'Israël. Levinas tend à penser l'Holocauste comme une persécution certes majeure et terrible, mais ne faisant que s’inscrire dans la suite des précédentes, alors qu’il s’agit d’une rupture historique absolue. Sa critique culmine dans la discussion de la responsabilité infinie envers autrui : si elle demeure valable éthiquement, elle doit être limitée politiquement par l'exigence de justice et de protection. L'État devient alors le signe concret qu'une limite a été posée à la répétition du sacrifice, et la fondation de l'État d'Israël marque l'entrée définitive du peuple juif dans l'histoire universelle.


Si Levinas ne peut pas peser et penser le sens fondamental de l’établissement de l’Etat d’Israël, c’est parce qu’il ne reconnaît pas en même tant que celle de du judaïsme, la vérité du christianisme. Penser en quoi, pour le peuple juif, tout élu qu’il soit, est humain, cette fondation est absolument nécessaire. Impossible dès lors pour Levinas de penser ce qui fait, selon nous, le sens essentiel de la fondation de l’État d’Israël, le fait qu’elle manifeste la reconnaissance, certes implicite et néanmoins indubitable, par le peuple juif, de la divinité du Christ et de la vérité du christianisme. Ce qui correspond, à nos yeux, à la reconnaissance, explicite cette fois, par le monde chrétien, historico chrétien, de la vérité du judaïsme, le peuple juif ayant subi en tant qu’élu dans l’holocauste une passion semblable à celle que le Christ, l’élu par excellence, a subi et traversé. Il fallait pour le peuple juif, et parce qu’il est humain, un État pour le protéger, mais un État qui devra toujours se défendre sans baisser la garde. Et une justice qui doit être posée comme tel dans le savoir Philosophique. Car Levinas reste réticent, au nom de ce qu’il considère comme l’éthique pure, devant toute limite et mesure qu’on voudrait assigner à la responsabilité pour autrui, et notamment pour les persécutions qu’on peut en subir. De là sa provocante formule : « je suis responsable des persécutions que je subis ». Formule qu’il en est venu à nuancer : « mais seulement moi ! Mes proches ou mon peuple sont déjà des autres et, pour eux, je réclame justice ! ». Mais la fondation de l’État d’Israël montre qu’une limite absolue a été posée à ces persécutions.”
JURANVILLE, UJC, 2021

JUDAISME, Loi, Révélation, Élection

Juranville se livre à une véritable reconstruction philosophique du judaïsme : comme pour tout autre entité conceptuelle il lui applique d’abord une définition en forme de dualité ; trois principes lui conférant tour à tour une objectivité, une subjectivité et une essence ; deux contradictions successives (objective puis subjective) et leur dépassement dialectique. Le judaïsme est défini comme religion de la singularité. La singularité individuelle étant d'abord rejetée par le monde social et religieux, elle ne peut réapparaître que si l'Autre absolu la pose et la signifie. Lorsque cette signification reçoit une nécessité, elle devient loi. La loi constitue ainsi l'objectivité du judaïsme. Mais cette loi n'est pas un légalisme : elle est une loi d'amour destinée à protéger l'émergence de l'individu véritable et à maintenir l'amour dans sa vérité en l'obligeant à tenir compte de la finitude. Toutefois surgit une première contradiction. Le sujet social ne veut reconnaître qu'une loi anticipative, déterminant tout à l'avance, une loi idolâtrique et païenne. On peur reprocher à Hegel d'avoir interprété le judaïsme dans ce sens en le réduisant à une simple soumission à la loi. À l'inverse, le judaïsme authentique exige une réinterprétation permanente de la loi, dans son esprit autant que dans sa lettre. Pour dépasser cette contradiction, il faut penser la révélation comme union de l'hétéronomie et de l'autonomie : la loi vient de l'Autre mais doit être librement reprise par chacun. La révélation devient alors la subjectivité du judaïsme. Cependant une seconde contradiction apparaît. Le sujet social refuse une révélation qui exigerait de tous un travail de transformation de soi et préfère une vérité immédiatement donnée. Le sujet individuel, lui, peut reconnaître la révélation authentique mais tend à nier qu'elle puisse devenir universellement reconnue, ce qui favorise le repli dénoncé par Rosenzweig comme l'un des « dangers juifs ». La solution ultime réside dans l'élection, définie comme l'union de l'autonomie et de la singularité. L'élection constitue l'essence du judaïsme. Reprenant mais corrigeant Lévinas, Juranville affirme que l'élu n'est pas un otage infini d'autrui mais celui qui a la responsabilité de faire reconnaître universellement la loi vraie. L'élection accomplit alors la grâce reçue et conduit finalement à la transmettre aux autres sous forme de don et de grâce rendue.


L’élection est ainsi l'altérité absolue du judaïsme et son essence, ce qui résout sa contradiction subjective. Levinas lui a conféré tout à fait explicitement, une pleine universalité, en la présentant comme responsabilité pour Autrui à laquelle tout homme est, par l'Autre en général et avant tout par l'Autre absolu, constitutivement appelé. Nous ajoutons simplement que, dans cette responsabilité d'élu, l'homme n'a pas à se tenir pour responsable des persécutions qu'il subit, ni à se faire infiniment otage d'Autrui. Que sa responsabilité consiste bien plutôt à faire accueillir de tous la loi vraie dont le judaïsme a témoigné et témoigne, en donnant certes absolument à l'autre homme, mais non pas infiniment (l'autre homme doit rendre), et à assurer à cette loi toute son objectivité. Election par laquelle l'homme accomplit la grâce originellement reçue de l'Autre, mais au bout de laquelle il devra « rendre grâce », dispenser à son tour une semblable grâce pour faire valoir l’objectivité de cette élection.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INCONSCIENT, Vérité, Savoir, Philosophie, LEVINAS

Juranville définit la conscience comme liberté du sens, capable de reconstituer le sens à partir d’elle-même, tandis que l’inconscient est la vérité du sens, c’est-à-dire le sens tel qu’il vaut réellement pour l’Autre. Il confronte alors sa conception à deux objections majeures. La première viendrait de Lacan, pour qui l’inconscient demeure un “savoir insu” irréductible à tout savoir philosophique transparent. Le discours psychanalytique “fait vrai” précisément parce qu’il ne se pose pas comme raison souveraine. Juranville répond que cette vérité est rendue possible par une grâce implicite dans la relation analytique : le psychanalyste laisse advenir la vérité sans s’imposer comme maître absolu du sens. Reste à montrer que la philosophie également peut “faire vrai”, sans devenir pour autant totalitaire. La seconde objection viendrait de Levinas, qui finit par reconnaître dans l’inconscient la subjectivité éthique véritable, celle de la responsabilité pour l’Autre. Mais Levinas refuse qu’un discours philosophique puisse jamais “dire le dire” lui-même, c’est-à-dire saisir pleinement l’altérité vivante dans un savoir objectif. Juranville répond par l’idée d’élection : la philosophie peut devenir un savoir rationnel pur à condition d’accueillir toutes les objections et en traversant jusqu’au bout la contradiction. Enfin, la possibilité d’un savoir philosophique véritable repose sur la foi. Celle-ci permet d’assumer la finitude humaine, notamment la sexualité et la tendance à réduire autrui à l’objet, au lieu de les nier. Grâce à cette foi, le sujet peut “revouloir” sa finitude et croire que l’Autre absolu assurera la reconnaissance universelle du savoir vrai. “Une telle foi, précise Juranville, est, dans le discours philosophique, grâce faite aux autres discours qui, explicitement du moins, le refusent.”


“Qu’est-ce qui permettra finalement de poser objectivement l’inconscient comme vérité du sens, et donc comme l’identité originelle de l’existence, et de faire de la philosophie l’effectif savoir de l’existence qu’elle doit être ? La foi. Car pourquoi Lévinas exclut-il que le discours puisse s’assurer à l’avance la reconnaissance universelle, et se poser comme savoir ? Parce que, pour Lévinas, il faut, non seulement se rapporter au prochain comme Autre vrai, mais vouloir absolument se rapporter ainsi à lui, même si on ne le peut pas. Or, pour le discours philosophique qui se veut effectif savoir de l’existence, aussi bien que pour la psychanalyse, non seulement on ne peut pas se rapporter absolument au prochain comme Autre vrai, mais il faut assumer ce en quoi on ne le peut pas, assumer la finitude en tant que toujours d’abord elle se fuit, et réduit l’Autre à l’objet fini. Sans une telle assomption, sans un tel revouloir de la finitude comme sexualité, nul rapport au prochain comme Autre vrai ne serait possible. Et c’est la foi qui permet de la revouloir ainsi, et de s’assurer que l’Autre absolu fera tout pour que le savoir rationnel pur déployé dans sa rigueur soit reconnu, explicitement ou non, par tous. Foi qui est, après la grâce et l’élection, la troisième des conditions que dispense, pour l’accomplissement du sujet comme conscience, l’Autre en tant que l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

HOMME, Moi, Autonomie, Nom, LEVINAS

“Comment faire accepter socialement l'idée que l'homme est raison et en même temps finitude ?” demande Juranville. Il situe la naissance du moi dans un déplacement, par rapport à l’individu, de l’unicité vers l’autonomie : identité et autonomie définissent le moi, là où identité et unicité définissent l’individu. Déplacement de l’objectivité vers la subjectivité, justement pour résoudre la contradiction objective de l’individu et tant que non confirmé. Seulement cette tâche se heurte au refus fondamental du sujet social d’assumer sa finitude. Cette vérité ne peut être acceptée que par la révélation de l’Autre absolu, qui permet à la fois d’assumer la finitude et de recevoir l’autonomie. Le moi naît alors de la réponse à l’appel de l’Autre : se nommer, c’est s’engager à répondre de ce nom devant tous. Le nom, bien que donné, doit être conquis dans un travail et une responsabilité, comme le montre Levinas. Ce moi, tout en accomplissant l’individualité, est porteur d’une responsabilité universelle, jusqu’à une dimension messianique. “Qui prend en fin de compte sur soi la souffrance des autres, sinon l'être qui dit "Moi" ?” demande Levinas. Or justement cette responsabilité universelle, assignable au moi, est ordinairement refusée. D’où une seconde contradiction, cette fois subjective : le moi, assumant sa finitude, refuse de poser sa raison et son savoir comme universels, ce qui le rend impuissant face au rejet social qu’il subit.


“Justement parce qu'il est porté par l'élection, d'abord rejetée par l'existant se faisant sujet social, il fallait que ce moi fût d'abord le fait d'un peuple particulier qui répondit à l'appel de l'Autre absolu : ce fut le cas du peuple juif, peuple messianique par excellence. Et il fallait aussi, pour que ce moi pût s'universaliser, qu'intervint le Messie divin qu'est Jésus-Christ disant : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Nul ne va au Père que par moi » (Jean, 14, 6). À partir de là peut s'universaliser la position de l'homme en tant que moi responsable, responsable de l'humanité de tout homme, moi qui doit instituer le monde juste de la fin de l'histoire.
Le sujet social toutefois ne veut rien savoir d'un tel moi responsable qui répondrait positivement à la révélation de l'Autre absolu et introduirait peu à peu dans l'histoire une vraie justice tenant compte de la finitude constitutivement humaine. Contradiction subjective de l'homme. Ce que le sujet social tolère, c'est le moi ordinaire. Illusoirement autonome. Sans besoin essentiel de quelque Autre.”
JURANVLLE, 2019, FHER

EXISTENTIALISME, Histoire, Savoir, Révélation, ROSENZWEIG

On le sait, Kierkegaard et Heidegger refusent de poser comme telle l’autonomie du sujet existant et le savoir qui en découlerait, par crainte de retomber dans le savoir faux du monde ordinaire ou traditionnel. Chez Kierkegaard, l’histoire demeure intérieure ; chez Heidegger, toute orientation vers un monde rationnellement juste est exclue et la philosophie est déclarée achevée. Une seconde pensée de l’existence, avec Rosenzweig puis Lévinas, accepte davantage de poser l’autonomie et un savoir nouveau issu de la révélation. Rosenzweig parle d’une connaissance messianique et fait du peuple juif un fait historique absolu ; Lévinas affirme une autonomie venue de l’Infini dans le visage de l’autre, mais refuse de poser le savoir comme tel pour préserver l’altérité éthique. Toutefois, si Rosenzweig pensait que le peuple juif avait déjà traversé sa passion, l’Holocauste montre que c’était faux. Conséquence majeure : on ne peut plus se contenter de vérités partielles ; ni d’une autonomie réservée à certains ; ni d’une rédemption différée ou distribuée. L’histoire oblige à une universalité effective de la vérité. Il devient alors nécessaire que le christianisme reconnaisse la vérité du judaïsme et que le judaïsme reconnaisse la vérité du christianisme ; et qu’enfin la philosophie, tout en reconnaissant la vérité de la révélation, s’assume comme savoir effectif de l’existence.


Rosenzweig se trompait, le peuple juif n'avait pas sa passion derrière lui, il devait la traverser atrocement dans l'Holocauste. De sorte qu'on ne peut pas se contenter d'une vérité simplement partielle pour les hommes. Et qu'il faudra à la fois, au-delà de la haine devenue folle, que le chrétien, et alors le monde chrétien lui-même, le christianisme, reconnaisse la vérité pure du judaïsme - et que le judaïsme reconnaisse la vérité pure du christianisme.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ETRE, Altérité, Temps, Etant, HEIDEGGER, LEVINAS

L’identité vraie doit intégrer la finitude radicale, et c’est ce qu’exprime le verbe être, dont l’indétermination manifeste la temporalité essentielle du langage et l’intervention de l’Autre dans l’existence. Comme le souligne Heidegger, « être » n'est pas un mot parmi d'autres : il marque la transcendance sans laquelle il n'y aurait pas de langage du tout. À l'état pur (l'infinitif), il coupe le signifié de toute détermination rassurante. Cependant l’existant tend à réduire l’être à l’étant, nominalisation constitutive de la métaphysique, laquelle confond le verbe être avec une propriété générale des choses. En oubliant l’être comme altérité pure, elle cherche à fonder l’étant (l'étantité) sans traverser l’abîme de la finitude. Pour Heidegger, seule la pensée de l’être en tant qu’être, dans son dévoilement, restitue sa transcendance. C'est ici qu'intervient la critique de Levinas. S'il reconnaît la différence entre l'Être et l'étant, Levinas refuse l'ontologie heideggérienne. Pour lui, l'Être reste une puissance anonyme et païenne, un conatus essendi (persévérance dans l'être) qui écrase l'individu. Levinas choisit donc de défendre l'homme (l'étant par excellence) contre l'Être, proposant une éthique de l'« autrement qu'être », où le sujet doit s'absenter de son être pour répondre de son prochain. Juranville à son tour se distancie de cette position lévinassienne ; s'il accepte le diagnostic sur la métaphysique, il refuse de voir l'Être comme une condamnation ; il s'agit plutôt pour l'existant de vouloir assumer l'altérité radicale que l'Être lui révèle.


"Reste que la confusion de l’être et de l’étant tend à se répéter, comme le rejet, par l’existant, de l’altérité véritable, et c’est ce que, très constamment, très judicieusement, Levinas dénonce chez Heidegger. L’être heideggérien, s’il est un Autre, un Autre absolu, ne serait que l’Autre absolu faux du paganisme. Il écraserait sacrificiellement l’homme individuel. Contre quoi, polémiquement, affirmant l’étant contre l’être, Levinas proclame: « L’étant par excellence, c’est l’homme". Mais, bien plus, il récuse l’être en général, le concept d’être. À quoi il oppose l’« autrement qu’être. » L’Autre absolu vrai s’absenterait de l’être pour laisser place à l’homme, et ce dernier, seul, mais responsable d’Autrui, du prochain, aurait à son tour à s’absenter de son être, à se constater expulsé ou exclu de l’être. Mû, emporté par l’essence, l’être étendrait son règne implacable, celui de la puissance, du conatus essendi. En quoi nous ne suivrons pas Levinas, parce que pour nous l’existant n’est pas condamné à rejeter l’altérité véritable propre à l’être, mais peut au contraire la vouloir."
JURANVILLE, 2024, PHL

INDIVIDU, Autre, Abstraction, Visage, LEVINAS

L’existant humain ne naît pas individu ; il a l’exigence de le devenir. Le mot « individu » désigne d’abord, dans le langage courant, un être humain quelconque, sans dignité particulière. Cette banalité du terme contraste avec la tradition métaphysique issue d’Aristote, qui range l’individu sous le genre et l’espèce, mais sans lui accorder de vérité propre. Même Leibniz, lorsqu’il affirme que chaque monade possède toutes ses propriétés comme essentielles, ne lui confère qu’une vérité formelle, dérivée d’une essence suprême qui organise la totalité. Quant à l’abstraction conceptuelle de Hegel, elle dépasse certes le simple universel de l’entendement pour devenir réalité substantielle, mais qui ne laisse finalement aucune place à l’individu séparé. Contre cette vision où la vérité réside toujours ailleurs que dans le particulier, il faut penser l'individu à partir de l'existence, et donc de l'Autre de la Révélation. C'est l'appel de l'Autre, signifié par le Nom propre, qui "abstrait" l'homme : non pas une abstraction qui appauvrit le réel (critiquée par l'empirisme aussi bien que par Kierkegaard), mais une extraction salutaire qui l'arrache à la totalité sociale et à l'anonymat. Cette "abstraction essentielle" est le trait premier d'une écriture que le sujet doit mener à terme. Cette exigence confronte l'homme à sa finitude, s'il la fuit, il se fige dans le "Masque", figure muette et terrifiante bien décrite par Kafka dans "Le Chateau". Pour devenir véritable, l'individu doit au contraire assumer cette finitude et transformer ce trait abstrait en une Œuvre concrète. Le visage, selon Levinas, est trace de l’Absent, visitation imprévisible. Le sujet devient visage pour l’autre, mais aussi pour lui-même : non comme image figée, mais comme appel à accomplir les traits d’une œuvre. L’individu véritable est ainsi celui qui se confronte aux commandements, lesquels maintiennent la distance nécessaire à la parole et interdisent le retour sacrificiel du paganisme. L’éthique commence dans la solitude : affronter la pulsion de mort, traverser sa Passion, éprouver l’abandon, mais non pour sombrer dans le tragique — contrairement à Antigone ou Œdipe — plutôt pour parvenir à l’œuvre où s’accomplit le désir. Ce cheminement se déploie en deux temps. D'abord, une phase héroïque et solitaire où le sujet affronte la pulsion de mort pour produire son œuvre et témoigner de sa singularité. Ensuite, une phase d'effacement nécessaire : ne pouvant créer indéfiniment sans se falsifier, l'individu accompli doit, à l'instar de l'analyste ou de Socrate, se faire "objet-déchet". Il dépose son œuvre pour ouvrir à autrui l'espace de sa propre vérité, de sa propre individuation. Ce mouvement final, qui passe de la tragédie de la solitude à la comédie de l'effacement, réalise le commandement ultime de la Rédemption : l'amour.


"Mais l’abstraction reçoit une portée tout à fait différente, tout à fait nouvelle, essentielle, dès lors qu’on affirme l’existence, et donc la figure primordiale de l’Autre et, éminemment, de l’Autre absolu, divin. Lequel, dans la Révélation, appelle l’homme à s’arracher à son initial rejet de l’existence, à son initial paganisme vouant quiconque voudrait, comme individu, s’y affronter, à la violence sacrificielle; et au contraire à assumer cette existence, avec sa finitude radicale, et à devenir un tel individu. Appel que cet Autre signe en abstrayant de l’homme, comme il l’avait fait pour une côte d’Adam, un trait, celui du nom, du nom propre, avons-nous dit, celui aussi du visage. Nom ou visage qui montre l’homme dans la trace, dans le trait de cet Autre. Levinas a lumineusement dégagé cette portée du visage, de l’abstraction du visage. « Le visage est dans la trace de l’Absent absolument révolu », dit-il. Et encore: « Le visage est abstrait. L’abstraction du visage est visitation et venue qui dérange l’immanence. Sa merveille tient à l’ailleurs dont elle vient et où déjà elle se retire. » Le visage est certes, selon Levinas, celui d’autrui, de l’autre homme. Mais il est aussi et fondamentalement, selon nous, celui du sujet lui-même. Visage qui parle, qui exprime. Levinas l’oppose au masque, muet, et, à partir de là, à l’oeuvre telle qu’il l’envisage d’abord: « Quand on comprend l’homme à partir de ses oeuvres, il est plus surpris que compris. Sa vie et son travail le masquent. » Mais le trait, la trace qu’est le visage n’est-il pas plutôt le commencement d’une écriture, d’une oeuvre nouvelle, voire du concept, du savoir conceptuel par quoi cette oeuvre serait justifiée ? N’est-ce pas ce vers quoi le commandement divin qui s’énonce en lui nous dirige ?"JURANVILLE, 2025, PHL

ESSENCE, Création, Temporalité, Altérité, LEVINAS

Juranville, s’appuyant sur Levinas, montre que l’essence est d’abord comprise de manière fausse : l’existant, voulant préserver son identité, la réduit à un ensemble de propriétés figées, dans un temps synchronique fermé à l’Autre. Levinas décrit cette essence comme un intéressement, une volonté d’être qui s’affirme contre toute néantisation et se manifeste dans la guerre — forme extrême de la synchronie. À cette essence close s’oppose le temps du Dire, celui de la diachronie, où s’ouvre la relation éthique à autrui et la possibilité du sens. Cependant, Juranville montre qu’une autre compréhension de l’essence est possible si l’existant assume sa finitude : elle devient alors principe créateur, comme le Dieu de l’Exode (« Je suis ce que je serai »). Cette dynamique créatrice se retrouve dans l’expérience psychanalytique : le sujet, en traversant le non-sens, le manque et la finitude, découvre un sens inconscient qui reconstitue son identité véritable. Ainsi, l’essence, loin d’être une clôture, devient "position de la chose" et le principe de sa création.


"L’essence, position de la chose, est d’abord déterminée faussement par l’existant voulant protéger son identité immédiate et ne voir dans l’essence que ce qui produit à l’avance – selon ce que nous appelons le temps imaginaire et Levinas la synchronie – toutes les propriétés, toutes les possibilités de la chose, sans place pour le surgissement de l’Autre et ce qu’il peut apporter de décisif... L’essence peut néanmoins être présentée ensuite par l’existant – pour autant qu’il assume sa finitude radicale – comme  principe créateur, position de la chose qui en est aussi la création. Ce qu’elle est déjà dans la parole de Dieu à Moïse «Je suis ce que je serai »: elle est alors le nom philosophique du Dieu créateur, le principe créateur qui s’ouvre en de multiples essences, puisque la chose qu’il pose (la créature, l’homme) est appelée à une création propre."
JURANVILLE, 2024, PL

ESPRIT, Individu, Liberté, Autre, LEVINAS

L'esprit s'épanouit avec la liberté de l'individu, et il décroit proportionnellement dans toute société, ou toute situation déniant pareille liberté. Si la liberté est immédiateté de la loi, il faut que la loi procède de l'Autre absolu pour que la liberté soit entière, donc pour que "souffle" l'esprit, comme on dit, dans une communauté d'individus. Pour Levinas l'esprit est pure ouverture à l'Autre et il reconnait même finalement que « l’Esprit est multiplicité d’individus ».


"Le spirituel véritable tient à la place laissée à l’individu et au discours qui le proclame. Or l’esprit, comme liberté allant jusqu’au savoir, risque toujours – la liberté étant immédiateté de la loi, présence, en soi, de la loi – de verser à ce qui « fait la loi », au fétiche, au masque (masque terrifiant venu des ancêtres), à la lettre qui tue (mais toute lettre ne tue pas). Et ce n’est que quand la loi est reconnue comme toujours d’abord en l’Autre et comme ne venant dans l’existant qu’à partir de cet Autre, que la liberté est véritable et, avec elle, l’esprit... Le spirituel véritable tient à la place laissée à l’individu et au discours qui le proclame. Or l’esprit, comme liberté allant jusqu’au savoir, risque toujours – la liberté étant immédiateté de la loi, présence, en soi, de la loi – de verser à ce qui « fait la loi », au fétiche, au masque (masque terrifiant venu des ancêtres), à la lettre qui tue (mais toute lettre ne tue pas). Et ce n’est que quand la loi est reconnue comme toujours d’abord en l’Autre et comme ne venant dans l’existant qu’à partir de cet Autre, que la liberté est véritable et, avec elle, l’esprit."
JURANVILLE, 2017, HUCM

ESPRIT, Visage, Fécondité, Don, LEVINAS

L'esprit ne précède pas le langage, le signifié ne s'exprime pas à travers le signifiant comme le voudrait Hegel. Le signifiant produit le signifié, et cela implique par conséquent le corps. Si l'on reprend l'idée de Levinas que le visage est expression, parole, ou esprit incarné, il faut distinguer un en-deça du visage, qui est le temps de la fécondité (passage du Père au Fils, de la Chair au Verbe), et un temps propre au visage qui est celui du don (passage du Fils à l'Esprit), du don comme expression (et même "attestation de soi" dit Levinas).


"Pour Lévinas, l’Autre apparaît d’abord à l’homme comme visage qui donne, mais il y a aussi un au-delà du visage où l’être se produit comme fécondité. Comment articuler alors ces deux modes de la plénitude et de la positivité du temps ? Nous avons essayé de montrer que la fécondité relève non d’un au-delà, mais d’un en-deçà, du visage, et qu’elle marque le passage du moment initial du processus, moment du Père, à celui du Fils ; le don est le passage du second au troisième, celui de l’Esprit. Que l’esprit suppose le corps, qu’il ne soit pas logiquement premier, se marque dans ce que Lévinas appelle le visage. Le corps advient comme esprit dans le visage."
JURANVILLE, 1984, LPH

EPOQUE CONTEMPORAINE, Philosophie, Psychanalyse, Ethique, LEVINAS

Après la catastrophe absolue du XXᵉ siècle – Auschwitz et Hiroshima –, la philosophie tente une dernière fois de penser l’existence. Levinas en est l’exemple majeur : il rejoint implicitement la psychanalyse, notamment Lacan, pour refonder un savoir rationnel de l’existence, intégrant la finitude et la responsabilité. Freud avait déjà traversé les grandes étapes de la modernité : idéalisme scientiste, reconnaissance de la pulsion de mort après 1918, et pressentiment de l’Holocauste. Lacan montre - lui aussi implicitement - l’unité entre inconscient et existence, entre psychanalyse et philosophie : la sexualité, marquée par la pulsion de mort, est l'autre nom de la finitude humaine. Levinas reprend cette leçon, dans le langage de la philosophie. Contre Heidegger et le paganisme du « dieu sans visage », il affirme que le vrai rapport à l’Autre absolu passe par le visage du prochain, lieu de la parole et de la vérité. En prônant la substitution et la responsabilité pour autrui, il rejoint la psychanalyse dans sa visée éthique, tout en proclamant ouvertement ce qu’elle tait : la primauté de la raison et du savoir. Pour autant cette philosophie ne parvient pas à fonder un savoir effectif de l'existence, n'ayant pas l'idée de faire référence explicitement, comme il le faudrait, à la psychanalyse. La philosophie, confinée dans une éthique toujours plus pure, y compris quand elle prétend penser l'essence "du" politique, se condamne en fait à l'impuissance politique (la psychanalyse pouvait montrer comment dépasser cette impasse, car pour elle, la relation à l’autre ne doit pas se transformer en dette infinie). Ainsi, l’après-guerre se caractérise à la fois par le retour de l’exigence d’un savoir rationnel et par l’impossibilité de le réaliser pleinement. Cette tension marque une époque de visée de justice : décolonisation, création de l’État d’Israël, chute du communisme. Mais elle révèle aussi le risque constant du nihilisme, caché sous les formes modernes de l’idéalisme – moralisme humanitaire ou capitalisme productiviste.


"Face à la catastrophe absolue, la philosophie s’affirme une dernière fois comme pensée de l’existence. C’est ce que fait Lévinas, qui retrouve la psychanalyse, et notamment Lacan. Car la philosophie, réveillée de sa paralysie, et ayant, à la fois, à dénoncer l’horreur absolument absolue de l’holocauste, et à donner sa mesure à l’horreur, absolue elle aussi, mais qu’on a pu légitimement justifier, de la bombe atomique, doit alors affirmer à nouveau son exigence d’un savoir rationnel pur, savoir de l’existence, de l’existence avec sa finitude radicale. Et elle doit, à ce propos, reconnaître l’apport décisif de la psychanalyse... Mais la philosophie ne peut éviter, d’abord, de rester prise dans l’argumentation de la pensée de l’existence, et d’exclure toujours, sinon cette fois-ci la visée proprement philosophique du savoir, du moins la présentation du savoir philosophique comme savoir effectif. Et cela au nom de la relation au prochain, à l’Autre fini. Avec la conséquence d’une impuissance politique à nouveau, chez Lévinas et chez Lacan, tout autant que chez Heidegger. Alors que la psychanalyse (Lacan) a besoin du discours (et du savoir) philosophique, et qu’elle eût montré, à qui se place du point de vue de ce discours (Lévinas), comment passer outre à l’argument de la relation à l’Autre fini et se poser comme savoir effectif (car il n’y a pas, selon la psychanalyse, à donner infiniment à l’autre homme)."
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ELECTION, Responsabilité, Autrui, Justice, Finitude, LEVINAS

Dans la tradition religieuse, juive puis chrétienne, l'élection peut apparaître comme le simple privilège d'avoir été choisi par Dieu - pour recevoir la révélation (dans le cas du peuple juif) ou pour être sauvé (contraire de réprouvé) - et finalement d'avoir reçu la grâce. Chez Levinas l'élection devient clairement responsabilité, non plus privilège mais obligation de répondre de la vraie loi, et finalement conscience morale - le sujet moral se constituant du fait même de recevoir l'élection. Responsabilité pour Autrui directement en rapport avec ses souffrances et ses fautes, avec les injustices qu'il subit et celles même qu'il commet ; jusqu'à cet extrême où « je suis responsable des persécutions que je subis » (Levinas). Par ailleurs cette relation élective, foncièrement inégalitaire car fondée sur une obligation asymétrique, n'est pas simplement duelle, elle met en jeu le Tiers dès lors qu'il s'agit d'instituer la Justice, et finalement d'introduire l'égalité entre les hommes. Et cependant Levinas rejette l'idée qu'un vrai savoir puisse fixer cette justice et cette reconnaissance de l'égalité ; sans cesse la pensée éthique - c'est sa dimension proprement critique -, se doit de revenir à la relation pré-originelle à l’Autre, de réaffirmer le Dire (réel et absolu) de l'Autre derrière le Dit (positif et relatif) constituant le savoir. C'est ainsi que l'élection, chez Levinas, fait perdurer "infiniment" la dépendance du sujet fini à l'Autre, tandis que pour Juranville l'élection invite résolument à la création, seul moyen pour le fini de se confronter réellement à la finitude (essentiellement sexuelle), hors de laquelle l'existence n'est qu'un vain mot. De leur côté, Nietzsche et Marx avaient bien réaffirmé respectivement l'élection (le surhomme) et la grâce (l'inhumanité sans classes), mais partiellement et de façon tronquée, en dehors de toute relation à l'Autre absolu, revenant derechef à nier la finitude. Ce n'est qu'avec l'affirmation de l'inconscient, selon Juranville, par la grâce à nouveau dispensée, que la pensée philosophique peut accorder une vérité objective à l’élection.


"Pour nous, l’Autre auquel le sujet est ouvert est d’abord, sans doute, le prochain, c’est là qu’il est rencontré. Mais il est, dans ce prochain, et au-delà, un Autre absolument Autre, qui n’est pas celui qu’on appelle le prochain. Que cet Autre, l’Autre absolu, celui-là seul qui est absolument l’Autre, appelle à faire du prochain l’Autre, nous l’accordons : telle est la loi vraie de cet Autre. Mais il est exclu qu’il y appelle infiniment le sujet fini. Si ce dernier doit, assumant l’élection, témoigner de cette loi, c’est par la création, où est revoulue toute la finitude et, notamment, ce qui, dans le fini, le clôt toujours, malgré tout, à l’Autre - la sexualité. Et ce serait nier cette finitude, cette sexualité, et donc l’existence, que de soutenir que le fini doit s’ouvrir infiniment au prochain comme Autre."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

ELECTION, Grâce, Ethique, Paganisme, LEVINAS, HEIDEGGER

La grâce sans l'élection ne suffit pas, et non seulement cela mais elle pourrait se confondre avec la fascination ordinaire pour le sacré dans ses accents les plus violents, les plus païens. Il y a bien chez Heidegger quelque chose de l'élection quand il traite de la "résolution" qui délivre l'existant de l'inauthentique et du "bavardage" mondain, mais il y a loin de l'ontologie à l'éthique : le berger de l'Etre selon Heidegger ne semble pas s'émouvoir de la vulnérabilité du Prochain, qui seule fait loi selon Levinas. Mais l'intransigeance éthique de Levinas ne manque-t-elle pas à son tour la véritable élection, si celle-ci doit être réponse explicite à l'appel de l'Autre (tandis qu'elle n'est qu'implicite dans la grâce), inévitablement réponse sociale et historique ?


"Il a bien vu que la grâce ne suffisait pas et que, notamment, la grâce partout présente chez Heidegger se réduit en fait à la grâce ordinaire, païenne : « Courir un sentier qui serpente à travers champs ; sentir l’unité qu’instaure le pont reliant les berges de la rivière, le mystère des choses, d’une cruche, des souliers éculés d’une paysanne. L’Être même se manifesterait de derrière ces expériences privilégiées, se donnant et se confiant à la garde de l’homme. Et l’homme, gardien de l’Être, tirerait de cette grâce son existence et sa vérité… La voilà l’éternelle séduction du paganisme » [Difficile liberté]. Il a décisivement dégagé, au-delà de cette grâce, la vérité universelle de l’élection dont se réclame le judaïsme : « Le sacré filtrant à travers le monde – le judaïsme n’est peut-être que la négation de tout cela. » Vérité éthique d’abord, et ensuite politique, d’une élection qui « n’est pas faite de privilèges, mais de responsabilités », et qui caractérise toute conscience morale. Mais Lévinas refuse de rien dire de la reconnaissance qu’obtiendrait dans le monde social, par la lutte historique, la loi juste ainsi proclamée. Il refuse que l’élection conduise à un savoir reconnu comme tel. Que la responsabilité propre à l’élu devienne pareil savoir."
JURANVILLE, 2000, JEU

ELECTION, Judaïsme, Christianisme, Grâce, LEVINAS

L'élection dont se réclame le peuple juif ne signifie pas une quelconque préférence de la part du divin, simplement que l'appel de ce dernier a été entendu seulement par les Hébreux (alors que tous les peuples de la terre étaient présents lors de la révélation au Sinaï, selon le Talmud). Si en soi l'élection est universelle, pour autant elle n'est pas égale, car elle repose à chaque fois sur une singularité qui, en assumant la responsabilité de la loi, la reconstitue dans son universalité. Cette difficulté à recevoir l'appel de l'Autre et son message d'universalité, que porte l'élection, s'explique par la finitude même de l'existant. Seule la grâce chrétienne, il faut le souligner, rend acceptable sinon assumable l'élection ; car si le sacrifice (et le pardon) du Christ n'élimine ni la finitude ni le péché des hommes, du moins les rend-il indéniables. Bien plus la grâce se fausserait si elle n'intégrait pas le principe de l'élection, puisqu'elle-même ne peut s'accomplir qu'à travers l'élection.


"Lévinas dit tout ce qu'il faut dire de l'élection et de son universalité en soi : « C'est l'apanage de la conscience morale elle-même. Elle se sait au centre du monde et pour elle le monde n'est pas homogène : car je suis toujours seul à pouvoir répondre à l'appel [hétéronomie appelant à l'autonomie], je suis irremplaçable pour assumer les responsabilités [sur fond de cette autonomie, singularité qui reconstitue l'universel]. L'élection est un sur-plus d'obligations pour lequel se profère le “je” de la conscience morale »... Mais cette universalité en soi de l'élection (universalité parce qu'elle est proposée à tous les hommes et universalité de ce qu'elle leur propose quand elle est accueillie par certains) se heurte d'abord au rejet par la plupart, voire par tous. Cela parce qu'elle entraîne l'existant dans une épreuve douloureuse, dans la confrontation avec sa finitude qu'il lui faut assumer. Et seule la grâce chrétienne rend acceptable par tous les hommes, sinon leur fait accepter, l'élection et son universalité."
JURANVILLE, UJC, 2021

ELECTION, Homme, Autre, Grâce, LEVINAS

S'en remettre - et s'en tenir - à l'altérité de Dieu ou de l'Etre, ce qui relève de la grâce, comme le fait la première pensée de l'existence, s'avère philosophiquement insuffisant voire ruineux. Or réaffirmer le savoir, singulièrement le savoir de l'histoire, certes au nom de l'Autre absolu mais aussi au nom de l'autre homme, et dans la relation avec celui-ci, relève de l'élection - ce qu'assume la seconde pensée de l'existence. Car il s'agit pour l'existant non seulement de dépasser son refus de l’existence mais de poser l'autonomie comme telle, et d’y accéder réellement dans la responsabilité - soit répondre personnellement de la loi de l'Autre.


"Cette élection, primordialement thématisée par le judaïsme, est évoquée en passant, comme élection propre au peuple juif, par Rosenzweig. Elle est sublimement dégagée dans sa portée universelle par Lévinas. Elle caractériserait toute conscience morale (« Il n’existe pas de conscience morale qui ne soit pas conscience de l’élection »). Par elle cette conscience se rapporterait, contre tout entraînement sacrificiel, à l’autre homme comme Autre vrai (« Élection qui n’est pas faite de privilèges, mais de responsabilités. Chacun, comme je, est à part de tous les autres auxquels le devoir moral est dû ».)"
JURANVILLE, 2010, ICFH