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PROPOSITION, Adjectif, Finitude, Négation

L'homme radicalement fini commence d’abord par refuser cette finitude, mais il peut aussi l'assumer, à l'image de l'Autre divin, en accomplissant à son tour une œuvre. La proposition est alors le lieu primordial où cette réponse peut se produire. Plus précisément, si la proposition est définie comme position de la relation, le jugement constitue une détermination supplémentaire : la relation posée dans le langage devient affirmation véritable de l'être, à condition d'assumer la finitude qu'il signifie. C’est ce que veut dire Juranville en précisant que la proposition peut devenir « un plein jugement (position de l’être) ». Cette possibilité créatrice se fixe dans l'adjectif, qui devrait permettre à la proposition de déterminer une essence nouvelle. Mais l'existant, refusant sa finitude, tend à détourner cette fonction en réduisant l'adjectif à un prédicat qui ne fait que développer des significations déjà anticipées. La parole ne s'ouvre plus à l'Autre : la résonance véritable devient simple écho de soi-même, et le verbe pur, porteur de la puissance créatrice du langage, se perd dans une verbalité répétitive. Cependant, l'adjectif peut également être envisagé comme attribut véritable, lorsque la détermination ne se contente plus d'expliciter ce qui était déjà contenu dans le sujet grammatical, mais lui est attribuée de l'extérieur, à partir du point de vue de l'Autre. Par exemple dans la proposition « L'homme pense », le verbe fonctionne comme prédicat, tandis que dans « L'homme est mammifère », « mammifère » vaut comme attribut. Mais l'existant peut encore neutraliser cette nouveauté en concevant l'attribut selon une temporalité imaginaire, dans laquelle tout ce qui advient ne fait qu'expliciter une identité substantielle préexistante. Juranville en donne pour exemple la philosophie de Spinoza, où les êtres et les événements sont compris comme des modifications de la substance unique et absolue, sans espace pour une création existentielle radicale. La proposition devait pourtant constituer le lieu premier de l'accomplissement de l'exigence du nom : l'articulation du syntagme nominal et du syntagme verbal devait en former la structure, l'être devait y signifier la finitude radicale, et l'adjectif devait en manifester la dimension créatrice. Mais, dans son rapport ordinaire au langage, l'existant refuse cette possibilité et réduit la proposition à une simple énonciation affirmative. Il s'affirme alors comme sujet de l'énonciation, en déployant l'identité immédiate, anticipative et illusoire qu'il s'attribue ou que la société lui attribue. La proposition peut cependant redevenir le lieu d'une rupture créatrice grâce à la négation, qui introduit la finitude en fracturant l'affirmation immédiate. Des énoncés comme « Non, la rose n'est pas rouge » ou le célèbre « Ceci n'est pas une pipe » de Magritte montrent comment la négation peut remettre en question une détermination supposée acquise et ouvrir à une signification nouvelle. Car la proposition négative ne se contente pas de nier une propriété, elle ouvre un problème, transforme le cadre dans lequel l'objet était identifié. La phrase de Magritte manifeste exemplairement comment une négation peut devenir véritablement créatrice : elle ne corrige pas seulement une erreur, elle remet en question la relation entre représentation et réalité.


“Que l’homme, que l’existant puisse, à l’image de l’Autre  divin, assumer pleinement la finitude qui est son lot et qui, dans la proposition, lui est signifiée par l’être; et que la proposition, comme formation première du langage, puisse devenir un plein jugement (position de l’être), germe d’oeuvre traitant de la réalité comme elle-même lieu d’oeuvre, c’est ce que nous  ne laissons d’affirmer et que fixe dans la proposition l’adjectif. Certes l’existant, fuyant sa finitude, tend à ne pas vouloir  d’un adjectif qui relèverait de l’essence véritable, créatrice. Il  tend à ne faire de lui qu’un prédicat, et précisément un prédicat  au sens ordinaire du terme, au sens où la « prédication », le « prêche » (même étymologie), le sermon déploie tout un  ensemble de significations qui avaient été anticipées, sans rien de créateur.”
JURANVILLE, 2024, PL

NEGATION, Loi, Sujet, Castration, LACAN

Dans la théorie de Lacan, les quatre formules de la sexuation montrent que la négation ne peut être réduite à la négation logique d’une proposition : elle concerne la position du sujet par rapport à la loi. Le “pas-tout” et le “il n’existe pas” introduisent ainsi des formes de négativité qui renvoient respectivement au déni et à la forclusion. Toute négation suppose d’abord l’écriture d’une loi, et toute loi symbolique renvoie au Nom-du-Père et à la loi fondamentale de la castration. La loi signifie toujours qu'il y a quelque chose que le sujet ne peut pas simplement être ou avoir : la castration marque cette impossibilité structurale. Ainsi, lorsque le sujet rencontre la loi, il rencontre en même temps une perte, une limite, un manque. En conséquence, les différentes formes de négation correspondent aux différentes manières dont le sujet cherche à éviter les conséquences de cette loi : dénégation, refoulement, déni ou forclusion. Dans la forclusion, le sujet cherche à éviter quelque chose de beaucoup plus radical que l'acceptation d'une limite dans le monde : il rejette le sujet lui-même et le signifiant du désir hors de l'existence. Le pas-tout constitue une autre manière d’éviter la loi : au lieu de la supprimer, il lui oppose des exceptions et la dénie ainsi partiellement. Même la négation logique ordinaire suppose une position subjective et une identification au père symbolique, représenté ici par le quantificateur existentiel : ∃ x. Reconnaître qu'« il existe quelque chose » qui satisfait une fonction, c'est entrer dans un ordre symbolique où la loi peut être posée et mais tout aussi bien niée. Juranville rattache cette position au mécanisme de la dénégation. Enfin, l’universelle affirmative, apparemment dépourvue de négativité, implique elle aussi une opération négative : poser une loi universelle revient à vouloir soumettre l’Autre à cette loi. L’exemple d’Aristote, « tous les hommes sont mortels », ramène ainsi Socrate à la condition commune. L’universalisation de la loi devient alors un acte de haine contre l’Autre qui prétend échapper à la règle, mais cette haine ne fait qu’accomplir un refoulement : en soumettant l’Autre à la loi, elle efface la négativité primordiale qui était pourtant à l’origine de cette loi. 


“Pour la théorie psychanalytique, l’affirmation universelle d’une loi impliquant la négativité prend sens comme acte de haine par lequel on veut soumettre aussi l’Autre à la loi. Ainsi, selon Lacan, lorsque Aristote prend comme exemple « tous les hommes sont mortels », vise-t-il l’Autre de Platon, Socrate qu’il convient de ramener à la toise commune. Et il poursuit : « Or Socrate est un homme, donc… » Mais ce faisant, entrant dans la rivalité et la haine, on procède au refoulement de la négativité primordiale.”
JURANVILLE, 1984, LPH

MATHEME, Logique, Existence, Négation, LACAN

L'écriture scientifique repose sur des lois générales, mais elle présuppose toujours une existence qui lui échappe. Lacan reprend les quatre propositions fondamentales de la logique classique (universelle affirmative, particulière affirmative, universelle négative, particulière négative) et les transforme afin de montrer les limites internes de toute écriture logique. L'universelle affirmative (« tous les x... ») exprime simplement la loi. La particulière négative (« il existe un x qui échappe à la loi ») donne sens à cette loi en rappelant qu'elle suppose toujours une existence extérieure au système : le Nom-du-Père. En revanche, Lacan modifie profondément les deux autres propositions. L'universelle négative ne signifie plus simplement que la loi est fausse ; elle affirme qu'il existe quelque chose qui ne peut même pas être entièrement inscrit dans le réseau des lois. La particulière affirmative cesse d'être la simple constatation d'un cas particulier ; elle désigne au contraire ce qui demeure irréductiblement extérieur à toute démonstration logique. À partir de cette réécriture, Lacan distingue deux couples de modalités : le nécessaire et le possible, qui organisent le domaine de la science et des lois ; le contingent et l'impossible, qui désignent ce qui surgit depuis le réel et excède toute formalisation. Le contingent correspond à la rencontre imprévisible, que l'écriture scientifique est structurellement impuissante à codifier. L'impossible désigne ce qui ne peut jamais être complètement intégré dans le langage ou la logique : c’est le réel ou le signifiant pur, représenté ici par le phallus. Le mathème psychanalytique devient alors l'écriture même des limites de toute écriture scientifique. La science écrit le monde ; la psychanalyse écrit ce qui échappe à cette écriture. La science dit comment fonctionne le langage ; la psychanalyse dit pourquoi le langage ne peut jamais tout dire.


“ L’universel n’impliquant pas l’existence, une proposition universelle se situe uniquement sur le plan de la loi, et la négation ne peut alors porter que sur le caractère de loi, et donc l’universalité, de la loi. D’où la réécriture révolutionnaire de Lacan pour l’universelle négative. De même pour la particulière affirmative. Car l’existence se détermine d’abord par sa distinction d’avec la loi, et constater une existence qui y est conforme ne prend sens que parce que cela permet d’exclure l’existence de quelque chose qui y contreviendrait. Ces deux réinterprétations et les formules qui y correspondent ouvrent des aperçus tout à fait nouveaux. Conformément aux théorèmes de Gödel, elles inscrivent les limites de l’écriture scientifique et du champ de la logique : la première en affirmant qu’il y a un élément symbolique (x) qui n’entre pas dans une relation symbolique (une loi), la seconde en soutenant qu’on ne peut pas établir qu’il contredise aucune loi, et donc le jeu de l’écriture en général. Dans le séminaire où il développe le plus précisément ces analyses (Ou pire…, 1971-1972), Lacan montre qu’il en résulte une nouvelle conception de la négation, qui va au-delà de la négation comme simple opération logique marquant une pure différence et ne concernant pas le sujet, et qu’elles permettent d’aborder autrement la théorie des modalités.”
JURANVILLE, 1984, LPH

ESPRIT, Négation, Expression, Ecriture

L'esprit trouve son objectivité absolue, et ainsi s'accomplit, dans la négation essentielle. Cette objectivité et cette négation qui se rencontrent dans l'écriture, lorsqu'elle vient pourfendre l'objectivité immédiate et fausse, celle qui ne s'écrit plus. Or c'est cette dernière forme de négation, ordinaire et interne au savoir, qui est d'abord reconnue, nullement la négation essentielle venant de l'Autre, produisant un nouveau savoir. Contradiction objective de l'esprit. Ce passage du sens de l'Autre vers tout Autre doit s'effectuer par l'expression, qui est donc subjectivité absolue de l’esprit et ce par quoi il s’accomplit. Mais ce qu'on entend par expression n'est pas, immédiatement, cette création de sens qui demande un vrai engagement et un travail sur soi : on croit habituellement exprimer des pensées déjà-là, qui n'attendraient plus que les mots pour exister objectivement. Contradiction subjective de l'esprit, qui devra à son tour être dépassée.


"L’esprit se donne au savoir comme négation. Comment en effet la liberté, chassée du savoir ordinairement reconnu, peut-elle réapparaître dans un savoir nouveau lui aussi reconnu ? La liberté est immédiateté de la loi. Mais l’immédiateté fausse ordinairement la loi en « faisant la loi. » Comment la loi vraie et juste, d’abord en l’Autre et venant à l’existant de cet Autre, peut-elle – et de là la liberté, et de là l’esprit – recevoir de l’objectivité dans le cadre d’un savoir nouveau ? L’objectivité, pour qui affirme l’existence et l’inconscient, est, nous l’avons souvent dit, langage, parole pour autant qu’elle doit valoir pour quelqu’un, et, suprêmement, écriture, pour autant qu’elle doit s’opposer, comme vraie et essentielle, à une objectivité déjà reconnue. Or immédiateté et écriture, cela définit la négation. La négation, la négation essentielle, est ainsi l’objectivité absolue de l’esprit et ce dans quoi il s’accomplit."
JURANVILLE, 2017, HUCM

DOUTE, Vérité, Négation, Existence

Le doute essentiel correspond à une négation dans l'optique de rechercher le vrai ; il est donc l’altérité absolue de la critique et son essence (en même temps que la résolution de la contradiction subjective de la critique). Doute hyperbolique chez Descartes, doute du désespoir chez Kierkegaard, qui dans les deux cas conduit à la certitude de soi, de son existence radicalement finie.


"Avant même le savoir ordinaire auquel s’arrête le sujet social, il y a une vérité reconnue par ce sujet, une vérité qu’il a à s’approprier pour parvenir au savoir. Ce qu’il faut, c’est nier toute vérité à laquelle l’existant devrait se soumettre, et la nier au profit d’une vérité qui surgit et qui s’efface aussitôt, confiant à l’existant la tâche de la reconstituer, de la recréer. Ce qu’il faut par conséquent, c’est le doute, puisque négation et vérité définissent le doute."
JURANVILLE, HUCM, 2017

CHRISTIANISME, Négation, Vie, Péché, NIETZSCHE

La critique nietzschéenne du christianisme peut être dite biaisée et insincère, car il l'attaque de biais, à partir d'une interprétation gnostique qu'il sait erronée, selon laquelle le péché reviendrait intégralement à la chair et ses faiblesses. Comme si le péché n'était pas constitutivement volonté du mal pour le mal, et pour cela seulement négation de la vie. Comme s'il ne fallait pas, pour tout homme, affronter ses démons en traversant une Passion similaire à celle du Christ, en remettant en question sa propre existence pour accéder à l'Amour créateur. Nulle négation de la vie, de la créativité, nulle faiblesse comme telle valorisée dans le christianisme.


"Du christianisme il dénonce ainsi entre autres la dualité de l’âme et du corps, ou le corps et donc la vie seraient niés, mais c'est là une interprétation gnostique du christianisme selon laquelle l'âme, d'abord prisonnière du corps, aurait à en être libérée pour connaître la béatitude. Il dénonce la doctrine du péché ou l’âme se laisserait toujours d'abord tenter par le corps, mais Nietzsche sait bien qu'il y a, en l'homme faible ou fort, négateur ou affirmateur de la vie, une volonté du mal pour le mal, une jouissance à la cruauté qui est dans les deux cas, quoi qu'il en dise, une négation de la vie... Nietzsche dénonce aussi bien sûr la doctrine du Jugement dernier qui devient, pour tous les négateurs de la vie, le sommet de la vengeance imaginaire. Tout cela, alors que Nietzsche a reconnu l'inévitable, pour l'affirmateur de la vie, pour le créateur, de traverser une passion comme le Christ par excellence l’a traversée."
JURANVILLE, 2021, UJC