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NOM, Masque, Violence, Finitude

Le masque permet de penser et d’envisager (littéralement) la situation intermédiaire de l’homme entre le nom qui lui est donné et le nom qu’il finira par s’approprier. Le masque n’est donc ni simplement mensonge ni identité fausse : il est un nom d’emprunt, une forme provisoire de l’unité du sujet, nécessaire à l’existant pour se protéger de la violence sacrificielle du monde social, tant que son oeuvre propre n’est pas vraiment accomplie. D’abord terrifiant, parce qu’il évoque lui-même la puissance de cette violence, il peut ensuite devenir ce qui permet de lui échapper. Il ne faut donc pas opposer absolument le masque et l’autonomie. En découvrant sa propre finitude, l’homme découvre également celle qui se dissimule derrière l’ordre commun du monde social, lequel reste fondamentalement sacrificiel. Son expérience individuelle devient alors critique sociale : il dénonce la finitude cachée sous les prétentions d’un ordre qui se présente comme évident et légitime. Le refus qu’il oppose à ce monde constitue le premier moment de son devenir véritablement individuel, mais ce refus n’est qu’un commencement : il devra être prolongé par l’affrontement à la finitude, le travail et finalement l’œuvre. 


“Le destin n’est pas d’emblée, pour l’homme, accompli, son nom n’est d’abord, pour lui, que nom d’emprunt et surtout masque. Mais le masque (« faux visage », disait-on au XVè siècle) n’est pas pour nous une unité illusoire  qu’on porte dans les relations ordinaires aux autres. C’est une unité provisoire. Nécessaire pour faire suffisamment peur aux autres et se protéger de leur commune violence : le masque est toujours d’abord terrifiant du point de vue de l’existant, il menace initialement de violence sacrificielle ; mais il peut aussi, plus tard, empêcher que cette violence ne soit exercée sur soi. Nécessaire tant qu’on n’a pas affronté jusqu’au bout la finitude et forgé l’unité définitive de l’oeuvre.”
JURANVILLE, 2024, PL

JEU, Société, Masque, Œuvre

Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux. 


Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

INDIVIDU, Grâce, Oeuvre, Masque

Si tout individu est confronté à sa finitude radicale dans la plus parfaite solitude, il n'est devenu un individu, avec son unicité, que par la grâce initiale qu'il a reçue de l'Autre absolu ; grâce qu'il doit bien communiquer à son tour à tout autre afin qu'il devienne lui-même individu, et c'est ainsi, par le travail de l'oeuvre, que les masques - protecteurs aussi bien que trompeurs - tombent finalement.

"Pourquoi, si l’individu est une « catégorie chrétienne décisive » (Kierkegaard), est-il aussi ce qu’on pourrait appeler un « thème marxien inévitable » ? Parce que l’individu, caractérisé par la finitude radicale à laquelle il s’affronte dans la solitude, sait bien qu’il aura besoin de l’autre homme et de l’engagement de cet autre dans le même affrontement libre, et qu’il doit donc laisser se communiquer à cet autre la grâce qu’il a reçue, sans laquelle il n’aurait pas pu devenir individu, et qui fera de l’autre à son tour un individu. Et parce qu’il sait bien également que l’unicité vraie dont il se réclame peut très vite se fausser, n’être plus qu’illusoire, qu’elle doit se prouver dans une œuvre, reconnue de tous, et que c’est par la grâce qu’elle communique que cette œuvre obtiendra la reconnaissance. Et l’on peut alors, au-delà de la « révolution communiste » exaltée par Marx, remarquer que, si l’existant doit s’être constitué un masque, masque qu’il aura ensuite à instruire en œuvre, il devra aussi, comme individu, par rapport à l’autre homme, déposer ce masque en ce qu’il pourrait avoir de fascinant. Que c’est ce que fait, de par son seul discours, le psychanalyste dans le monde social. Et que là est la révolution effective, quand chacun pourra être ainsi libéré de la fascination mortifère exercée par les masques – et de la soumission hors contrôle imposée par les spectres."
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT