Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux.
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JEU, Société, Masque, Œuvre
“Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
INDIVIDU, Grâce, Oeuvre, Masque
Si tout individu est confronté à sa finitude radicale dans la plus parfaite solitude, il n'est devenu un individu, avec son unicité, que par la grâce initiale qu'il a reçue de l'Autre absolu ; grâce qu'il doit bien communiquer à son tour à tout autre afin qu'il devienne lui-même individu, et c'est ainsi, par le travail de l'oeuvre, que les masques - protecteurs aussi bien que trompeurs - tombent finalement.
"Pourquoi, si l’individu est une « catégorie chrétienne décisive » (Kierkegaard), est-il aussi ce qu’on pourrait appeler un « thème marxien inévitable » ? Parce que l’individu, caractérisé par la finitude radicale à laquelle il s’affronte dans la solitude, sait bien qu’il aura besoin de l’autre homme et de l’engagement de cet autre dans le même affrontement libre, et qu’il doit donc laisser se communiquer à cet autre la grâce qu’il a reçue, sans laquelle il n’aurait pas pu devenir individu, et qui fera de l’autre à son tour un individu. Et parce qu’il sait bien également que l’unicité vraie dont il se réclame peut très vite se fausser, n’être plus qu’illusoire, qu’elle doit se prouver dans une œuvre, reconnue de tous, et que c’est par la grâce qu’elle communique que cette œuvre obtiendra la reconnaissance. Et l’on peut alors, au-delà de la « révolution communiste » exaltée par Marx, remarquer que, si l’existant doit s’être constitué un masque, masque qu’il aura ensuite à instruire en œuvre, il devra aussi, comme individu, par rapport à l’autre homme, déposer ce masque en ce qu’il pourrait avoir de fascinant. Que c’est ce que fait, de par son seul discours, le psychanalyste dans le monde social. Et que là est la révolution effective, quand chacun pourra être ainsi libéré de la fascination mortifère exercée par les masques – et de la soumission hors contrôle imposée par les spectres."
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
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