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POUVOIR, Philosophie, Psychanalyse, Démocratie

S’agissant du pouvoir réel dont peut disposer la philosophie, Juranville établit une analogie explicite entre le discours psychanalytique et le discours philosophique. Tous deux exercent un pouvoir par la grâce, c'est-à-dire en rendant possible l'autonomie de leur Autre. Mais ils ne s'effacent pas de la même manière : la psychanalyse s'efface comme savoir devant le sujet individuel, tandis que la philosophie maintient son savoir et s'efface seulement comme pouvoir devant le sujet social, plus précisément devant le discours du maître. L’analyste renonce à se présenter comme détenteur de la vérité du patient et laisse le savoir se reformer à partir des paroles de l'analysant lui-même. Le discours philosophique, au contraire, pose constitutivement son savoir, puisqu'il a pour fonction d'établir la vérité de la justice. Il ne peut donc s'effacer comme savoir sans renoncer à son essence. Il doit cependant s'effacer comme pouvoir devant le sujet social, et plus précisément devant le discours du maître, qui incarne ordinairement le pouvoir politique. Mais le maître du monde social traditionnel est lui-même aliéné : fasciné et capté par l'Autre absolu faux, l'idole ou le Surmoi, il croit que tout pouvoir appartient à cette puissance et qu'il ne peut agir qu'en la représentant. Il incarne ainsi le pouvoir davantage qu'il ne l'exerce véritablement, puisque sa volonté demeure soumise à une loi fausse. Le discours philosophique se réfère au contraire à l'Autre absolu vrai, qui reconnaît l'homme comme son Autre et lui dispense les conditions de son autonomie. Socialement constitué comme discours philosophico-clérical, il deviendrait idéologique s'il cherchait à entrer en lutte avec le discours du maître pour occuper directement sa place. Une telle prétention transformerait le savoir philosophique en volonté de maîtrise inadéquate, aussi bien politiquement que philosophiquement. La philosophie exerce au contraire un pouvoir vrai lorsqu'elle reconnaît le pouvoir propre du maître, le laisse advenir et le conseille en posant le savoir véritable de la justice. Cet effacement ne signifie toutefois pas la disparition totale de la philosophie sur la plan institutionnel. Au-delà de son exercice dans l'enseignement, la recherche et le débat public, le pouvoir philosophique réapparaît dans le gouvernement libéral sous la forme du pouvoir législatif, face au pouvoir exécutif, qui correspond au discours du maître. La distinction entre les deux pouvoirs traduit institutionnellement celle du savoir philosophique de la justice et de l'effectivité propre à l'action politique. Le législatif détermine le cadre normatif de l'action, tandis que l'exécutif réalise les décisions dans le monde. Cette articulation ne signifie cependant pas que les institutions législatives existantes incarnent automatiquement la vérité philosophique, ni que la séparation entre législation et exécution soit absolue ; simplement la démocratie parlementaire ouvre un espace institutionnel où le débat, parfois authentiquement philosophique, peut avoir cours librement. D’ailleurs le discours psychanalytique conserve lui aussi un pouvoir réel malgré son effacement et continue de jouer un rôle essentiel, comme discours psychanalytico-individuel ; en tout cas dans le monde de la fin de l'histoire, entendu comme un monde où le droit reconnaît universellement la possibilité pour chacun d'accéder à l'autonomie véritable et où les institutions s'efforcent d'en garantir les conditions, sans que disparaissent pour autant la finitude des existants, leur résistance à cette autonomie ni la possibilité toujours renaissante du sacrifice.


“ Le discours philosophique fait référence, lui, à un autre Autre absolu, proclamé vrai et qui se rapporte à l'homme comme à son Autre et lui dispense l'autonomie. Socialement discours philosophico-clérical, il n'exercerait qu'un pouvoir faux (c'est l'ordinaire idéologie) s'il entrait en lutte avec le discours du maître et semblait vouloir prendre sa place. Il est pleinement philosophique et exerce un pouvoir vrai s'il s'efface comme pouvoir et reconnaît le pouvoir du discours du maitre qu'il laisse advenir en le conseillant certes, en posant le savoir de la justice à la vérité.”
JURANVILLE, FHER, 2019

PHILOSOPHIE, Acte, Individu, Sujet social

La philosophie surgit dans une crise du sujet social : l’ordre traditionnel est ébranlé par son ennemi radical, l’émergence de l’individu. Le sujet social cherche alors spontanément un philosophe-législateur capable de restaurer l’ordre, mais Socrate accomplit le geste inverse : il s’efface comme maître supposé savoir, affirme que la vérité est en chacun et que toute loi juste doit pouvoir être reconstituée par chacun à partir de soi. La philosophie ne combat donc pas l’émergence de l’individu : elle la veut et l’approfondit. Mais l’individu, d’abord rejeté par le système sacrificiel, ne peut surgir que grâce à une rupture provenant de l’Autre absolu, rupture qui doit être accueillie et répétée. Le savoir primordial de ces ruptures est l’histoire. En affirmant l’histoire comme processus conduisant à l’acceptation effective de l’individu, la philosophie fait acte et ouvre à l’acte du sujet social. Celui-ci doit assumer sa finitude radicale, dont la forme sociale moderne est le capitalisme : non pas société juste en elle-même, mais forme minimale persistante de la violence sociale à mesure que le droit ouvre davantage d’espace à l’individu. L’acte philosophique reconnaît que le sujet social a effectivement commencé à vouloir le monde juste, mais cette reconnaissance ne devient savoir effectif que par l’affirmation de l’inconscient, qui seul permet de maintenir ensemble finitude et universalité. La psychanalyse fournit à la philosophie contemporaine le principe qui lui permet de dépasser l’opposition entre, d’un côté, savoir sans finitude radicale (Hegel) et, de l’autre, finitude radicale conduisant hors du savoir (Heidegger). Le sujet social accède ainsi à une identité vraie, c’est-à-dire ouverte à son autre, dont la religion fournit d’ores et déjà la forme : judaïsme et christianisme portent historiquement cette identité, tandis que l’islam (anté-historique) rappelle la permanence nécessaire de la communauté et le bouddhisme (post-historique) l’irréductibilité de l’individu face à elle. Mais l’acte philosophique ne s’accomplit qu’autant que le sujet social s’ouvre au sujet individuel. Cet accomplissement est la démocratie, qui, selon Juranville, est au capitalisme ce que l’amitié est à la sexualité. La démocratie doit être représentative, car une démocratie directe transformerait l’identité immédiate du peuple en nouveau pouvoir sacrificiel contre l’individu. La démocratie véritable assume d’ailleurs le fait que la plupart des individus continuent à fuir leur individualité, de sorte que le capitalisme, comme la sexualité au niveau individuel, reste une finitude irréductible que l’on ne peut que réguler au mieux. Seuls quelques individus vont jusqu’au bout de leur « élection » en produisant une œuvre tournée vers tout Autre : un sujet n’accomplit véritablement son acte qu’en faisant place à l’acte de son Autre. Au final, la philosophie aura accompli son acte au terme d’une suite d’effacements successifs, comme autant de ruptures historiques : d’abord le philosophe s’efface devant le sujet social ; puis le sujet social s’efface devant l’individu ; enfin l’individu accompli tourne son œuvre vers tout Autre. Tout cela n’est permis que si la philosophie elle-même se rapporte à l’Autre absolu - sinon l’histoire ne serait qu’un continuum, hasardeux ou nécessaire, et l’idée même de rupture n’aurait aucun sens.


“Or celui qui parle au nom de la philosophie, le philosophe, d'une part s’efface comme législateur souverain qui sait et, d'autre part, proclame (Socrate) que la vérité est en chacun, que les justes lois sont telles que chacun peut les reconstituer à partir de soi, et que l'émergence de l'individu, loin de devoir être combattue, doit au contraire être voulue toujours davantage. Bien plus, dès lors que l’existence est affirmée, celui qui parle au nom de la philosophie proclame que l’individu, toujours d’abord rejeté sacrificiellement par le monde social, ne peut émerger qu’à partir d’une rupture venant de l’Autre absolu. D’une rupture qui devra se répéter. Et d’une rupture qui devra être accueillie par les humains. Le primordial savoir vrai, savoir que chacun doit pouvoir reconstituer à partir de soi, est savoir de cette rupture, de ces ruptures, il est histoire.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PECHE, Rédemption, Esprit, Verbe

Lorsqu’il est posé dans son essence et assumé pour le bien, le péché est déjà rédemption. Mais cette rédemption doit être accomplie à son tour par l’homme jusqu’à ce qu’il produise son œuvre propre. Individuellement, le péché est assumé comme libido par l’apparition de la sexualité, mais cette sexualité doit être reprise dans l’amour véritable. Celui-ci laisse place à l’indifférence, c’est-à-dire à une distance où l’autre demeure autre. L’amour véritable débouche ainsi dans l’amitié, relation entre sujets qui ne s’absorbent pas mutuellement. Socialement, la rédemption assume le système sacrificiel païen en le prolongeant dans le capitalisme, qui constitue la forme moderne objectivée du péché social. Ce dépassement doit se faire dans une politique véritable, elle aussi fondée sur une place laissée à l’indifférence, vis-à-vis de la communauté. Cette politique débouche dans la démocratie véritable, représentative, qui seule protège l’individu, et laisse place à l’indifférence vis-à-vis du “peuple”. La démocratie véritable est également laïque : elle ne prétend pas éliminer le péché humain comme dans les théocraties faussement démocratiques. Pour permettre cette assomption, le langage verbal lui aussi évolue : après le « Je » passé et indicatif, correspondant à la Création, puis le « Tu » présent et impératif, correspondant à la Révélation et à l’appel, vient le « Il » futur et subjonctif, correspondant à la Rédemption. Le futur marque ce qui doit encore advenir, et le subjonctif ce qui doit être accompli : « que cela soit ». Théologiquement, ce troisième verbe relève de l’Esprit, qui procède du Père et du Fils communiant dans leur amour et permet aux hommes de participer à la vie divine. L’enjeu ultime est que l’homme cesse d’être un « esprit charnel », c’est-à-dire un esprit qui fuit sa propre chair et sa finitude, pour devenir « chair spirituelle ». La chair n’est donc pas supprimée par la rédemption : elle demeure, mais elle est assumée dans l’esprit. Ainsi se boucle toute la séquence : la Création donne la possibilité de l’autonomie par l’Incarnation, la Révélation en rend l’assomption réelle par la Passion, et la Rédemption en assure l’accomplissement durable par la Résurrection.


“Le verbe à la troisième personne a comme détermination objective primordiale non plus, comme le verbe à la première personne, la Création, ni comme le verbe à la deuxième personne, la Révélation, mais la Rédemption, et théologiquement, l'Esprit. L'Esprit qui procède, comme don, du Père et du Fils communiant dans leur amour, et l'Esprit dans lequel les hommes pourront participer de la vie divine, pour autant qu'au lieu d'être esprit charnel (esprit se fuyant dans la chair), ils sont chair spirituelle.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PARRHESIA, Philosophie, Démocratie, Discours, FOUCAULT

La philosophie, en tant qu'elle est constitutive de la parrhèsia comme parole de périté, possède aussi un pouvoir de vérité ; mais sa vérité exige qu'elle ne devienne pas elle-même le pouvoir politique. Elle doit plutôt limiter le pouvoir des maîtres et ouvrir celui-ci à la vérité. En transmettant la parrhèsia au peuple, elle transforme la faiblesse en pouvoir de résistance : la victime peut prendre la parole et réclamer justice. Pour autant il ne suffit pas que le peuple parle ; il  faut que sa parole soit véritablement une parrhèsia, c'est-à-dire orientée vers la vérité et non tyrannique. Sinon, le peuple peut aisément remplacer le maître comme instance oppressive. Il faut donc en réalité distinguer la parole vraie du peuple et le discours du peuple. La première ouvre la démocratie quand le second se transforme en populisme et reconduit au monde sacrificiel. Il faut donc que la parole libre débouche sur des institutions. La démocratie apparaît alors comme l'institutionnalisation de cette possibilité de limitation réciproque des pouvoirs. Les trois discours sociaux — maître, clerc et peuple — peuvent dès lors cesser d'être de simples positions antagonistes et trouver chacun leur vérité dans l'ordre libéral de l'équilibre des pouvoirs.


“Parce que, de façon absolument radicale, elle porte en elle cette parrhèsia, la philosophie exerce un pouvoir, un pouvoir vrai, en relation essentielle avec la politique, avec le pouvoir politique immédiat, celui des maîtres (« Là où il y a philosophie, il doit bien y avoir rapport à la politique », Foucault). Un pouvoir vrai qui ne cherche pas à remplacer ce pouvoir-ci. Mais, se retirant et s’effaçant comme pouvoir, à l’influencer – « La philosophie a à dire vrai par rapport à la politique, elle n'a pas à dire ce que la politique a éventuellement à faire » (Foucault). Parce que, de façon absolument radicale, elle porte en elle cette parrhèsia, la philosophie non seulement exerce un pouvoir comme celui, toujours déjà présent, des maîtres, en s'effaçant cependant devant ce pouvoir et en l'ouvrant à sa vérité à lui, mais elle attribue un pouvoir nouveau au peuple. Pouvoir d'avoir sa parrhèsia à lui, de résistance. « La parrhèsia a pour fonction de limiter le pouvoir des maîtres », dit Foucault en général (148) ce qui peut valoir pour le pouvoir philosophique comme pour celui du peuple.”
JURANVILLE, FHER, 2019

PARRHESIA, Vérité, Election, Démocratie, FOUCAULT

Juranville voit dans les derniers travaux de Foucault une orientation vers un droit juste et vers une démocratie véritable, c’est-à-dire représentative. Il s’agit d’articuler fermement parole vraie, élection et démocratie. Il s'appuie surtout sur la notion foucaldienne de parrhèsia, parole libre, franche et courageuse, mais nécessairement « indexée à la vérité » et donc non arbitraire, laissant aux autres la liberté de répondre. Socrate en constitue la figure exemplaire, celui qui dit vrai et rend possible pour l'autre une vérité sur lui-même. Disons même que la présence de l'Autre est constitutive de la parole vraie. L'individu autonome étant celui qui a reçu de l’Autre les conditions de son autonomie et qui les assume. Mais cette liberté de parole n’est pas sans risque. Dire vrai suppose d'affronter quelque chose qui pousse le sujet à ne pas dire, comme affronter sa propre finitude, ou déranger l’ordre social établi. La vérité est difficile parce qu'elle met le sujet en danger. Mais celui qui écoute doit également avoir le courage d'accueillir une vérité qui peut le blesser dans son amour-propre. Juranville interprète ce courage comme le témoignage de l'accueil de l'élection. L'élection est donc offerte à tous, mais peu l'assument effectivement. L’individu véritable n'est pas une créature naturellement supérieure ou socialement privilégiée : il est celui qui accepte effectivement une possibilité ouverte à tous. La parrhèsia introduit ainsi une inégalité d'autorité au sein même de l'égalité politique : certains peuvent devenir « les premiers » parce qu'ils assument la parole vraie. La vérité n’est pas seulement ici le rapport adéquat au réel, mais également le fait qu’elle s’adosse à la parole de tout Autre, pouvant toujours librement intervenir. L'exemple de Périclès montre que la démocratie athénienne pouvait reconnaître à tous le droit politique tout en laissant au meilleur l'exercice effectif de l'autorité. La démocratie juste n'est donc pas l'abolition de toute différence entre les individus, mais l'organisation politique permettant à une autorité issue de la parole vraie de s'exercer sans devenir tyrannie. Juranville voit dans cette possibilité individuelle la condition d'un nouveau monde social, véritablement démocratique, qui ne doit pas supprimer le pouvoir mais organiser un espace dans lequel la parole autonome de l'individu puisse avoir une place institutionnelle.


“Or c’est vers une conception du droit juste, et aussi de la démocratie représentative en tant qu’elle est, dans l’État, dans l’État juste, le régime politique qui conforte le mieux le droit, que nous semblent aller les analyses tardives de Foucault. Ainsi d’abord pour ce qu’il dit, dans ses deux derniers cours au Collège de France, Le gouvernement de soi et des autres et Le courage de la vérité, sur la παρρησία (parrhèsia) et qui nous semble caractériser, dans le cadre d’un monde social nouveau, la parole libre et vraie de l’individu véritable – individu véritable qui, ayant accueilli grâce et, décisivement, élection, s’affronte à la finitude de l’humain et l’assume ; et qui, comme sujet social, tiendra le discours de l’individu (discours psychanalytique).”
JURANVILLE, 2017, HUCM 

MYTHE, Existence, Nihilisme, Paganisme

L’affirmation de l’existence n'est pas simplement une nouvelle conception philosophique de l'homme, elle produit une nouvelle époque, parce qu'elle implique un nouveau surgissement de la grâce et l'élection. Rappelons que la grâce est ce qui vient de l'Autre et rend possible l'accès du fini à l'existence ; tandis que l'élection est la reprise active de cette grâce par celui qui accepte d'entrer dans l'épreuve. Avec Descartes, la grâce était accueillie par le sujet individuel, notamment dans l'affirmation du doute et dans le mouvement par lequel le sujet découvre une certitude qui ne vient pas simplement de lui. Désormais, c'est le sujet social - « constitutivement religieux » - qui est le destinataire de la grâce, tandis que l’élection, quant à elle, consiste à imiter le Christ, c'est-à-dire à entrer dans l'épreuve de l'existence. Dans cette nouvelle époque, la vérité vient de l'Autre, par la révélation. Mais le sujet social ne transforme pas immédiatement cette vérité en savoir rationnel, il la conserve sous sa forme immédiate de mythe. De cette structure découle un nouveau type de savoir philosophique : après les savoirs ontologique, théologique, cosmologique, apparaît le savoir psychologique de l'existentialisme. « Psychologique » parce que son objet est désormais l'âme, reçue elle-même d’abord comme un mythe : chaque homme reçoit, par grâce, l'hypothèse ou la promesse d'une âme. L'existence est donc l'épreuve qui permet de transformer le mythe reçu en vérité vécue. Socialement, l'affirmation de l'existence signifie que l'universel est d'abord dans l'Autre. L'individu ne possède donc pas immédiatement l'universel en lui-même : il le reçoit de l'Autre et peut ensuite le réaliser parce qu'il est appelé ou « élu ». C'est cela qui, selon Juranville, définit la démocratie. La démocratie n'est donc pas ici définie comme souveraineté immédiate du peuple. Elle résulte de la reconnaissance de la finitude humaine : puisque tous ne sont pas capables de produire eux-mêmes l'œuvre et le savoir, certains peuvent devenir les représentants des autres. D'où la démocratie véritable : représentative et parlementaire. Représenter véritablement suppose un travail sur soi et la capacité de reconstituer l'universel. Si cette démocratie véritable devient en quelque sorte un mythe vrai, elle est immédiatement suivie par son double négatif : le mythe faux de la démocratie directe, populaire, participative. Pourquoi faux ? Parce qu'il suppose que le peuple pourrait se représenter lui-même immédiatement, sans médiation, sans travail de transformation, sans finitude : l’immédiateté populaire prétend supprimer la finitude alors qu'elle devrait précisément l'assumer. Or le refus de la vérité du mythe, et donc de la vraie démocratie, ne ramène pas simplement au paganisme ancien, il mène au nihilisme défini par Leo Strauss comme le rejet des principes mêmes de la civilisation, où l’homme, littéralement, est “rien”. Cette logique apparaît d'abord dans la figure du prolétaire, suivie par celle, inverse, du surhomme païen : le prolétaire est celui qui serait privé de tout ; l'homme de la race supérieure est celui qui prétendrait être absolument doté de tout. Mais le premier n’a peut-être pas su ou voulu recevoir les conditions dont il se prétend injustement privé, tandis que second ne les reçoit imaginairement qu’à travers le prisme du racisme et de ce qui l’accompagne géopolitiquement, l’impérialisme, qu’il soit colonial (occidental) ou continental (allemand et russe). Finalement l'homme-déchet et l'homme-supérieur sont deux productions du même nihilisme. Malheureusement la philosophie de cette époque échoue à défendre les mythes vrais contre leurs falsifications. Juranville distingue précisément trois positions historiques de la pensée de l'existence. D’abord celle de Kierkegaard et Heidegger : elle affirme l'existence et reconnaît la finitude radicale, mais précisément pour cette raison, elle refuse de poser objectivement l'autonomie créatrice et le savoir qui pourrait en découler. Ensuite celle de Rosenzweig et Levinas, qu’il appelle “pensée messianique” : elle prend conscience que si l'on ne pose pas l'autonomie, on laisse triompher l'ordre social traditionnel, et pourtant elle continue de les dédire ou les taire, toujours au nom de la finitude. Enfin Marx, Nietzsche, Husserl : cette fois, on décide franchement de poser l'autonomie créatrice, mais l'erreur inverse se produit, on perd la finitude (avec Marx, la surhumanité sans classes ; avec Nietzsche, un surhomme sans libido ; avec Husserl, une conscience sans inconscient). Autrement dit, la philosophie veut combattre les mythes faux, mais lorsqu'elle élimine la finitude, elle produit elle-même des mythes d'autonomie absolue.


“Si une époque nouvelle est ouverte par l’affirmation de l’existence, c’est du fait du surgissement nouveau de grâce et d’élection qu’implique cette affirmation. Grâce dispensée décisivement par le Christ et accueillie, non pas cette fois-ci par le sujet individuel comme avec Descartes et son affirmation du doute, mais par le sujet social puisqu’il est constitutivement religieux et que c’est à lui qu’est adressé le Sacrifice du Christ. De même pour l’élection, pour autant qu’à la suite et à l’imitation du Christ on entre dans l’épreuve qu’implique l’existence, épreuve qui s’accomplit, selon nous, dans le savoir. Et l’époque nouvelle se caractérise alors par la vérité propre qu’elle reconnaît au mythe : la vérité viendrait, au sujet social, de l’Autre, de la révélation de cet Autre (en l’occurrence la révélation chrétienne) ; et ledit sujet la laisserait quant à lui dans son immédiateté de mythe, à charge, pour le sujet individuel qui le voudrait, de la recréer. De là, cette fois-ci encore, un nouveau savoir philosophique, au-delà des savoirs ontologique, théologique et cosmologique, le savoir psychologique de l’existentialisme.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MONDE, Représentation, Sens, Démocratie

Le monde juste ne peut devenir universellement reconnu que si son objectivité est reprise activement par les hommes. Cette objectivité vient d'abord de l'Autre absolu et se présente comme un sens que les existants doivent eux-mêmes reposer et recréer. C'est cette reprise qui définit la représentation, comprise comme l'union du sens et de la position. Représenter ne consiste pas à reproduire passivement une réalité déjà donnée, mais à recréer l'Autre dans son objectivité véritable après avoir traversé l'épreuve de la finitude et découvert que les premières images que l'on se faisait de lui n'étaient que des apparences. La représentation transforme ainsi le sujet autant que le monde : chacun est appelé à représenter l'Autre et à se représenter lui-même dans un monde où tous peuvent accéder à cette même vérité. Comme cette recréation exige un travail intérieur rarement accompli, les sociétés confient cette fonction à des représentants. La démocratie représentative trouve alors sa justification philosophique : les élus sont supposés représenter le peuple parce qu'ils ont réalisé un travail sur eux-mêmes et produit une œuvre qui les rend capables de porter le bien commun. Toutefois, les hommes refusent spontanément cette représentation exigeante. Ils lui préfèrent soit le subjectivisme moderne, où chacun projette son identité sur le monde, soit la soumission à un Autre absolu faux, le Surmoi.


“La représentation est re-création. Représentation du monde, mais d’un monde dans lequel, comme monde juste, tous les existants qui en participent doivent pouvoir ainsi représenter aux Autres et se représenter (à soi). Reste que, comme re-création, la représentation vraie et juste n’est que le fait de peu. De là, pour le monde dans sa suprême organisation politique, le rôle de la représentation et des représentants, jusqu’à la démocratie représentative, où les « représentants » élus sont supposés, du fait de leur travail sur soi, de leur œuvre propre, pouvoir représenter l’ensemble du peuple dans sa vérité. Mais une telle représentation, qui requiert un travail et qui, à partir de là, donnerait toute son objectivité au monde juste, l’existant d’abord n’en veut pas. Contradiction subjective du monde.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LOI, Philosophie, Droit, Démocratie, PLATON

C’est bien en Grèce, avec Solon et Clisthène, qu’apparaissent les idéaux d'un gouvernement fondé sur la loi (nomos) plutôt que sur le pouvoir personnel. Cependant, cette avancée reste inachevée, car la cité grecque retombe dans le paganisme en absolutisant ses propres lois, comme le montre la condamnation de Socrate. La loi ordinaire est fausse non parce qu'elle serait oppressive par essence, mais parce qu'elle prétend déterminer à l'avance les situations singulières, alors que toute application suppose une décision autonome de la part d'un sujet fini. Les hommes préfèrent pourtant se soumettre au Surmoi, c'est-à-dire à une autorité extérieure qui les dispense de cette responsabilité. La philosophie doit donc accomplir un « coup de force » contre cette loi fausse, non pour abolir toute légalité, mais pour appeler à changer la loi. Juranville reprend à Carl Schmitt l'idée qu'un ordre juridique suppose toujours un acte constituant qui précède le droit positif, tout en refusant d'en faire l'apologie d'un pouvoir autoritaire. (Schmitt attribuait un tel pouvoir constituant aussi bien au législateur « en dehors de l’État mais à l’intérieur du droit », qu’au dictateur « hors du droit mais à l’intérieur de l’État ».) La philosophie répond, quant à elle, à la révélation, la révélation juive qui manifeste l'horizon d'une loi universelle ou « loi pure », qu'elle a pour tâche d’expliciter et de faire accepter universellement. Contre Platon, elle ne cherche pas à instaurer le gouvernement d'un roi philosophe, mais à conduire chaque sujet vers l'Idée juste à partir de son propre non-savoir. Dès lors, la démocratie accomplie n'est ni la démocratie d'opinion, conspuée par Platon, ni la dictature, justifiée par Schmitt, mais un régime où les lois existantes demeurent toujours respectées tout en étant continuellement réformées à la lumière de la loi pure. La révolution philosophique devient ainsi un processus permanent d'amélioration du droit.


“La loi pure, cette loi qui vient de la révélation et à laquelle la philosophie fait référence pour que son savoir puisse être reconnu de tous, par le peuple, se heurte aux lois que le peuple a déjà proclamées. Et la philosophie va devoir introduire sa loi pure à partir de ces lois. La première navigation, c’était le monarque unique qui, avec son savoir, établit la justice. Mais les hommes ont de l’« antipathie », selon Platon, pour ce monarque unique (disons plutôt qu’ils ne peuvent pas l’entendre et qu’ils le réduisent à la figure mythique du roi-pasteur) ; et ils rejettent sauvagement, poursuit-il, celui – en l’occurrence, Socrate – qui semble les pousser à accueillir un tel « homme qui sait » ( disons plutôt que Socrate appelle chacun à se tourner, en soi-même, vers l’Idée qui n’est pas le monarque, et à laisser venir le savoir à partir du non-savoir). La seconde navigation, c’est le respect absolu des lois existantes, même posées par la démocratie ordinaire. La philosophie doit donc vouloir finalement une démocratie dans laquelle les lois, toujours respectées, soient sans cesse améliorées dans la perspective de la loi pure.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

DROIT, Individu, Rupture, Histoire, FOUCAULT

Juranville se permet de relire toute l'histoire occidentale à travers les analyses de Foucault, tout en les intégrant dans son propre schéma des « cinq ruptures essentielles de l'histoire ». Il cherche à démontrer que, malgré ses critiques de l'État, du droit et des institutions, Foucault décrit en réalité un processus historique de progression de la justice et de l'individualisation. Le point décisif est que partout l'injustice à combattre est celle qui empêche radicalement l'avènement de l'individu. Toutes ces évolutions ont une même fonction : arracher l'individu aux appartenances collectives archaïques. La première rupture correspond à la cité grecque et à l'apparition d'institutions juridiques qui limitent les vendettas familiales, individualisent les droits et permettent l'émergence du citoyen autonome. La deuxième est liée au christianisme, à l'institution de l'Église et à la notion de péché individuel, qui remplace progressivement les logiques collectives de vengeance et produit de nouvelles formes d'individualisation. La troisième rupture est celle de la modernité cartésienne, de la science et de la rationalisation administrative du droit, permettant à l'État de mieux poursuivre la justice grâce à des savoirs objectifs. La quatrième correspond à l'époque contemporaine, à la démocratie et à la nationalisation du droit. Contrairement à une lecture purement critique de Foucault, Juranville soutient que les institutions disciplinaires, les expertises, la psychiatrie ou la prise en compte des circonstances contribuent aussi à protéger la possibilité pour chacun de devenir un individu véritable. Foucault est souvent lu comme critique de la société disciplinaire. Mais normes et règles ne sont pas nécessairement ennemies de l'individu ; étant faites pour être dépassées elles constituent souvent le point de départ de son émancipation. Enfin, la cinquième rupture est associée au capitalisme et à l'internationalisation du droit. Elle se caractérise par le rejet des totalitarismes (en tant que captations de l’Etat par un fantasme populiste) et par la reconnaissance d'un espace économique relativement autonome, que l'État doit encadrer juridiquement sans le contrôler entièrement. Le marché n'est pas présenté comme une fin en soi. Il n’est légitime qu’à condition d'empêcher les monopoles ; de maintenir la concurrence ; de protéger l'individualité.


“Ce avec quoi se fait alors la rupture, c'est avec la captation totalitaire, fatale à l'individu. Celle du nazisme, mais aussi du fascisme et du stalinisme (NB, 197). Une captation qui semble exalter l'Etat et qui, de fait, a conduit à la « croissance indéfinie d'un pouvoir étatique ». Mais à une étatisation fausse. Fausse parce que l'État n'est alors que « l’instrument de quelque chose qui était, lui, le véritable fondement du droit, à savoir le peuple, le Volk » - et le parti qui le représente. Fausse surtout parce qu'elle fait intervenir l'État dans un domaine où il ne doit pas intervenir, l'économie. C'est ce qu'il faut entendre dans la formule : « un Etat sous surveillance du marché plutôt qu'un marché sous surveillance de l'État ». Non que le marché surveille l'État, mais il veille à être laissé libre par lui, car « il y a, au-dessous du souverain, quelque chose qui ne lui échappe pas moins, et ce ne sont plus les desseins de la Providence ou les lois de Dieu, ce sont les labyrinthes et méandres du champ économique ». « Monde économique — par nature opaque » ; l'économie — « une discipline athée ». Mais ce n'est pas parce que l'État est ainsi sous la surveillance du marché, qu'il n'y a pas, pour l'État, à « introduire les principes généraux de l’état de droit dans la législation économique ». A intervenir pour garantir la concurrence, contre les monopoles comme phénomène régressif. A faire de l’économie un « ensemble d'activités réglées ». A lui rappeler le sens de la liberté à elle laissée : la liberté vraie de l'individu, au-dessus la sienne, fausse. Et c'est au nom de cet individu, que se produit une « croissance de la demande judiciaire » ; au nom de cet individu (toujours à libérer), qu'il n'y a pas à « corriger les effets destructeurs du marché sur la société ». Foucault souligne que « la société n'a pas un besoin indéfini de conformité » et qu'elle peut parfaitement laisser place « aux individus et aux pratiques minoritaires ».”
JURANVILLE, FHER, 2019

ELECTION, Démocratie, Judaïsme, Existence

Le monde contemporain repose sur l’idée que la vérité ne vient pas de l’homme lui-même, mais de l’Autre (Dieu, autrui, peuple) dont il est et se veut l'élu. C’est la logique que partagent à la fois la pensée chrétienne de l’existence et la pensée messianique issue du judaïsme. Cette même structure se manifeste dans la démocratie représentative et parlementaire, où les gouvernants cherchent, à travers le vote du peuple, la confirmation d’être les « élus » de l’Autre.


"Le monde contemporain, fondé comme il l'est sur l'affirmation de l'existence, se donne en effet par ceci que, pour lui, la vérité surgit d'abord en l'Autre (suprêmement l'Autre divin, de là l'Autre humain et, socialement, dans le peuple) et qu'elle ne peut venir à l'homme que dans la mesure où il est et se veut l'élu de cette Autre. C'est ce qu'avancent tant la première pensée de l'existence, liée au christianisme, que la deuxième pensée de l'existence ou pensée messianique, liée au judaïsme."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DROIT AU TRAVAIL, Capitalisme, Individu, Démocratie

L'institution de la démocratie apporte un droit civil nouveau, le droit au travail. Il est fait pour garantir un minimum de sécurité pour le travailleur pris dans une relation asymétrique avec un possédant, l'employeur, qui ne connait pas la même urgence vitale de travailler, et qui serait tenté d'en profiter en l'absence de règles de droit. Le droit au travail n'efface pas la violence inhérente au contrat de travail - puisque en vendant sa force de travail sur le marché, l'individu renonce (au moins provisoirement) à son oeuvre propre - mais il en limite la portée, et en cela il exprime la vérité du capitalisme : à savoir qu'il n'est pas le mal absolu, il ne revient pas au système sacrificiel archaïque, mais il n'est pas non plus la panacée - notamment en termes de "progrès" - qu'il prétend être. Il est juste un moindre mal.


"Le droit de propriété avait permis, au-delà du paganisme, la formation du capital ; la liberté de culte avait permis qu'on s'y rapportât comme à une idole ; la liberté d'expression avait permis de mettre en œuvre le capitalisme ; le droit au travail lui donne la limite de principe hors de laquelle il ne peut y avoir de vérité. Il ne sera fixé que dans la Déclaration des Droits de l'Homme de 1948, et en France dans la Constitution de 1958."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DROIT, Individu, Démocratie, Discours

Le droit ne se réduit pas à un ensemble de règles organisant les rapports entre les membres du corps social et avec l’État : il a pour sens et pour fin l’individu. Il constitue un savoir qui, prenant acte de la finitude humaine, donne à chacun les conditions d’une autonomie véritable, par la grâce dans le droit civil et par l’élection dans le droit politique. Le droit progresse historiquement en fonction des régimes politiques, jusqu'à la démocratie représentative qui garantit au mieux la liberté individuelle. Elle correspond au principe libéral d’organisation ou d’équilibre des pouvoirs — législatif, exécutif et judiciaire —, chacun renvoyant à un discours fondamental du monde social : discours du clerc (fondé sur l'altérité), du maître (subjectivité réalisée) et du peuple (objectivité établie). Mais un quatrième discours, celui de l’individu affirmant l’identité, est décisif pour la démocratie : il assure que les sujets puissent, au-delà du simple droit abstrait, trouver socialement l’espace concret où exercer leurs droits, condition de la volonté générale et de l’individualité accomplie.


"Rappelons simplement, d’une part, à propos du droit, qu’il ne se borne pas, selon nous, à être formellement un ensemble de règles qui organisent les relations entre eux des membres du corps social (c’est le droit civil) et leurs relations au Tout de ce corps, de ce monde (c’est le droit politique) : le droit a un sens et une fin qui résident dans l’individu. Le droit est savoir dans lequel on tient absolument compte de la finitude de l’homme en lui donnant à partir de là, contre le système sacrificiel, toutes les conditions pour accéder à son autonomie réelle d’individu véritable (grâce quant au droit civil, élection quant au droit politique)."
JURANVILLE, 2017, HUCM 

DEMOCRATIE, Individu, Représentation, Parlementarisme

Le peuple n'est pas cette masse indivise que les nationalismes ou les collectivismes se plaisent à mythifier. Il est bien un ensemble d'individus qui se soumettent librement, et qui parfois se consacrent activement à la volonté générale, représentée concrètement par une majorité élue. Ceci dans le cadre d'un Etat respectant la séparation des pouvoirs, afin d'éviter que l'individu ne risque de devenir victime d'un pouvoir absolu. C'est donc parce qu'elle se fonde sur l'individu que la démocratie véritable se veut représentative et qu'elle s'accomplit comme démocratie parlementaire : la voix de chacun valant théoriquement celle de quiconque dans le débat public, mais ne valant politiquement et pratiquement qu'en tant qu'elle est représentée.


"De là le fait que la démocratie est, dans sa vérité, démocratie représentative. Une telle démocratie n'est pas un pis-aller imposé par l'impossibilité de rassembler régulièrement tous les membres de la cité. De là aussi le fait que la démocratie représentative est, dans sa réalité, démocratie parlementaire. Ce n'est pas quelque chose fondé sur le seul libéralisme, le fondement décisif du système parlementaire réside dans la démocratie bien comprise et la place qu'elle assure à l'individu. Car la séparation ou division des pouvoirs trouve son sens dans l'individu qui doit pouvoir advenir librement, hors de toute soumission à un pouvoir écrasant. Et le Parlement est lieu de discussion publique, certes, et même d'opposition pour des vérités relatives entre lesquelles s'établiront des compromis."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Individualisme, Cosmopolitisme, Judaïsme

L'individualisme a remplacé l'égalitarisme prolétarien, mais il repose sur une illusion : croire que la grâce reçue suffit, sans travail personnel visant à accepter sa finitude, sans reconnaissance de l'Autre absolu en soi, ce qui rend vaine toute perspective d'autonomie véritable. Contre tout individualisme apolitique, la démocratie véritable introduit le pluralisme (à travers la représentation) qui doit s'ouvrir au cosmopolitisme et non se refermer en particularisme. Bien sûr le particularisme juif peut sembler une exception, mais c'est parce qu'il a été de fait rejeté, alors qu'il sert en réalité de modèle pour les autres peuples, pour avoir justement introduit l'exigence de la grâce et de l'élection. La véritable universalité, illustrée par le messianisme juif, naît du particularisme mais s'accomplit dans la démocratie vers un cosmopolitisme accueillant toutes les particularités.


"L'évidence (égalitaire) du prolétariat, l'idée que certes n'ont pas reçu les conditions ou en ont été privés alors que d'autres en regorgent, la recherche à ce propos d'un coupable, la certitude (païenne) qu'il y ou que c'est le "système", tout cela est aujourd'hui, après l'Holocauste et l'affirmation de l'inconscient, inacceptable. Certes il y a et il y aura toujours des luttes sociales à mener pour que certaines conditions soient données ou redonnées à tous. Mais chacun est, dans le monde actuel, renvoyé à sa responsabilité d'individu, qui a à ne pas céder à l'envie et à la haine contre l'"élu" (alors qu'il l'est lui aussi, s'il le veut, l'élu !). Mais la falsification sociale traditionnelle toujours présente de la grâce se manifeste, avec la fin de l'évidence du prolétariat par la venue au jour de l'individualisme. On n'y considère plus qu'on n'a pas reçu la grâce. Mais on s'arrête à celle qu'on a reçue, avec l'illusion qu'on n'a rien à faire de plus. On est devenu, par la grâce, principe et origine. Mais on ne veut pas voir qu'on ne l'est réellement, effectivement, que dans la mesure où l'on fait un travail, où l'on entre dans l'épreuve de la ladite finitude et où l'on découvre en soi l'Autre absolu, seul absolument principe et sans lequel on n'est pas soi-même principe. L'individu individualiste n'est pas l'individu véritable."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Christianisme, Communauté, Orthodoxie

Face aux risques de repaganisation qui menacent la communauté, la démocratie dans le cadre de l'Etat a besoin d'un soutien constant des Eglises chrétiennes. Car celles-ci, issues du Sacrifice du Christ, rappellent aux Etats l'exigence d'une justice universelle, précisément démocratique, puisque dans la vision démocratique l'universel est censé provenir de l'Autre puis passer en chacun dans la mesure où il se fait l'élu de cet Autre. Cependant, même si elles affirment explicitement l'égalité de tous les hommes devant Dieu, les Eglises n'ont pas toujours promu la démocratie (cas du catholicisme) ni même concrètement l'égalité (cas du protestantisme), faute d'assumer les exigences sociales impliquées dans l'idée même de démocratie, autrement dit faute d'avoir pris en compte la réalité de la communauté. C'est pourquoi les inconséquences des deux Eglises occidentales peuvent dans doute être contrebalancées, pour la défense de la démocratie, par l'esprit communautaire de l'Eglise d'Orient ou Eglise othodoxe, pour peu qu'elle résiste à ses propres déviations paganisantes.


"La démocratie a donc besoin de l'Eglise, de l'Eglise Chrétienne, mais en tant que celle-ci donne une place majeure à la communauté juste dans laquelle s'inscrit l'individu. D'où le besoin de l'Eglise orthodoxe qui, si comme chrétienne, elle est ouverte à l'individu et à son aventure spirituelle, reste, comme orthodoxe, résolument communautaire : elle a refusé le filioque lors du Grand schisme d'Orient de 1054 ; accepter le filioque, c'eût été accepter que le Fils, modèle par excellence de tout individu humain, soit ontologiquement aussi puissant que le Père, et donc que l'individu humain puisse aller jusqu'au point le plus extrême de l'œuvre et du savoir. Mais le communisme russe, parti de l'idée d'égalité, ne parviendra pas à ranimer les énergies de la foi chrétienne, se basant à la fois sur une fausse communauté (nationaliste) et sur une fausse démocratie sociale."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Egalité, Création, Autre

La démocratie suppose que l'universel puisse advenir en chacun comme Autre. Cela revient à poser l'égalité, mais non une égalité abstraite simplement reconnue en droit, mais une égalité au regard de la capacité à créer (puisque cela implique l'acception d'un Autre plus essentiel que soi) et à faire valoir son oeuvre (puisque celle-ci sera toujours jugée du point de vue de l'Autre). Bien sûr l'égalité en vient à se pervertir, même en démocratie, soit lorsque certains tentent de retirer de l'oeuvre un avantage personnel ou un pourvoir indu, soit lorsque d'autres tentent d'imposer une égalité extrême mais purement formelle, sans rapport avec la création et même en tentant de l'empêcher.


"L'homme ne peut donc réellement participer à la démocratie et à son institution que s'il suppose introduite dans le monde social, et s'il promeut par son œuvre propre, une fondamentale égalité des conditions. Elle permettrait que chacun sans cesse pût accéder, en soi, à la volonté générale ; elle ne fait pas que tous entreront dans leur œuvre propre et accéderont en eux à la volonté générale, mais elle le rend possible. Elle implique la correction permanente de l'égalité par la liberté."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Existence, Autre, Peuple

La démocratie n'est pas autre chose que l'affirmations sociale de l'existence. Est démocrate celui qui voit en l'Autre - d'abord l'Autre absolu puis le peuple comme communauté des autres Autres - la source de la vérité et de l'universel.


"Qu'est-ce socialement que l'affirmation de l'existence ? C'est l'affirmation de l'universel comme surgissant d'abord en l'Autre, à partir duquel seulement il peut venir en chacun pour autant que ce dernier est et se veut l'élu de cet Autre... Peut être dit démocrate celui qui laisse place à l'objection venue de l'Autre, et qui ne cherche pas à imposer son point de vue, mais a l'idée que la vérité est en l'Autre. La démocratie est dès lors caractérisée par ceci que le peuple apparaît à chacun comme le lieu primordial de la vérité parmi les hommes, lui-même n'étant autre que la communauté des créatures de Dieu."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Universalisme, Civilisation, Colonialisme

Le principe universel de la démocratie devrait s’appliquer à tous car il remet en cause les hiérarchies - traditionnelles - qui continuent de paupériser et d'exclure certains peuples de la coopération des nations, les rendant toujours plus vulnérables au colonialisme qui n'a pas rendu les armes. Mais il affronte deux obstacles, justement liés au colonialisme : d’une part, une science dominée par quelques nations et intégrée au capitalisme ; d’autre part, une vision fantasmée d’une démocratie absolue se réclamant du communisme, mais dissimulant son échec par un impérialisme accru. L’anticolonialisme authentique permet de dépasser ces freins : il préserve les apports de la philosophie et du judéo-christianisme — justice, autonomie individuelle, confrontation à la finitude — tout en dénonçant leur dévoiement lors des entreprises coloniales. Reconnaître cette falsification et admettre que toutes les civilisations disposent en elles des ressources pour accéder aux valeurs universelles est la meilleure façon d'affirmer celles-ci et de les partager.


"L'universel de la démocratie devrait en soi déjà, de même que ceux de l'État, de l'église et de la science, s'étendre à l'univers entier. Il le devrait parce qu'il met en question, comme universel surgissant en l'Autre et ne venant à l'existant que pour autant que ce dernier est et se veut l'élu de cette Autre, les hiérarchies traditionnelles empêchant certains peuples d'entrer dans le mouvement de l'histoire. Et cependant, de même que ceux de l'État, de l'église et de la science, il se heurte à un double obstacle qui résulte là aussi du paganisme fondamental de l'humain."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DEMOCRATIE, Représentation, Peuple, Oeuvre, MARX

La plupart des philosophes ont vanté la démocratie comme le "régime où il fait meilleur vivre" (Platon), "le meilleur des régimes" (Aristote), ou "l’énigme résolue de toutes les constitutions" (Marx). Reste que la méfiance à l'égard de la représentation politique, la crainte d'une séparation entre l'Etat dirigeant et la société civile, ont engendré les conceptions illusoires, théoriquement et pratiquement, de la "démocratie directe" (Rousseau) ou de la "démocratie sociale" (Marx) qui ont, à chaque fois, débouché sur des régimes de terreur. Marx voit dans la démocratie politique, en particulier dans sa version libérale, un pur produit de l'idéologie, mais lui-même traite abstraitement de la représentation, refusant de considérer le travail concret qu'elle représente elle-même, travail sur soi et surtout travail de l'oeuvre en tant qu'universalisable.


"[Marx] combat aussi, au nom de l’émancipation pleinement humaine, et plus radicalement, la coupure que la démocratie simplement politique, tout comme le christianisme, maintiendraient entre l’homme individuel et l’homme générique. Il combat cette coupure (coupure des droits de l’homme, coupure entre l’État et la société civile) qui se répéterait dans le système représentatif (« La séparation de l’État politique et de la société civile apparaît comme la séparation des députés et de leurs mandants »). Système représentatif dont il a fort bien compris le principe (pour lui, « le cordonnier, qui satisfait un besoin social, est mon représentant » ). Sauf qu’il ne veut pas voir que le cordonnier, quelle que soit la dignité de sa fonction dans l’ordre social général, ne produit pas, comme individu, une œuvre propre dans laquelle il témoignerait, aux yeux de tous, de l’« essentiel » – seuls peuvent représenter, redisons-le, ceux qui, sur quelque plan que ce soit, produisent une telle œuvre."
JURANVILLE, 2010, ICFH

DEMOCRATIE, Représentation, Finitude, Election, SCHMITT

Ceux qui se confrontent à la mort en combattant l'ennemi acquièrent un grand pouvoir fondé sur le prestige ; mais ceux qui affrontent la finitude radicale, la pulsion de mort en eux, acquièrent une grande autorité et surtout une double responsabilité : celle d'assumer pour eux-mêmes cette finitude (inéliminable) tout en la dépassant, celle aussi d'en témoigner auprès d'autrui à travers la constitution de l'oeuvre. Tel est le principe de l'élection - pour peu que l'oeuvre soit reconnue et validée par le peuple - sur lequel repose la démocratie représentative ou parlementaire. Dès lors, la position centrale de l'élu et l'influence qu'il exerce dans la cité ne doit pas masquer sa fondamentale solitude, ni surtout le fait qu'il devient immanquablement objet de haine et de jalousie de la part de ceux qui - à juste titre ou non - s'estiment déshérités ou en situation d'exclusion. Si la finitude est la même pour tous - c'est le sort de la Créature - il n'y a pas d'égalité naturelle et encore moins sociale devant la capacité de s'y confronter. Finitude ou pulsion de mort qui est, fondamentalement, aliénation à la répétition et refus du choix, refus de "changer les choses" (même si l'on voudrait que "les autres" le fassent). Mais certains utiliseront la misère du peuple, prétendant le représenter "directement", pour conquérir le pouvoir ; ils n'auront de cesse d'obtenir la chute, et si possible, l'exclusion d'élus compétents mais jugés trop "éloignés du peuple" ; ils s'en prendront finalement au régime démocratique qui avait permis leur élection. Tel est la loi sacrificielle d'un monde livré aux idoles populistes, ayant fait bon marché de la démocratie.


"La démocratie véritable est la démocratie représentative ou parlementaire... Car la démocratie véritable comme société juste doit laisser place non seulement à la finitude radicale en tant que l’homme doit s’y affronter (ce que tous ne feront pas également), mais à la finitude radicale en tant que certains s’y sont effectivement affrontés et qu’ils ont acquis par là un pouvoir. Les Juifs sont, selon nous, les représentants, par excellence, non pas des exclus au sens de « déshérités », mais des exclus au sens où ils se sont distingués, volontairement séparés, pour accueillir pleinement l’héritage qu’ils ont reçu. Ils sont par excellence ceux qu’on envie, ils ont payé pour cela à l’époque contemporaine parce que les exclus au sens de « déshérités » et leurs zélotes ont voulu exterminer le peuple éternel et, à travers lui, ceux qui se réclament de l’élection, de l’exigence pure d’étude et de responsabilité pour autrui...
Rousseau certes a cette idée de la démocratie parfaite comme démocratie directe. Il récuse la représentation. Au moins reconnaît-il la difficulté de cette démocratie directe. Et même son impossibilité : « Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes »  Schmitt préfère l’acclamation au vote individuel secret (« La méthode du vote individuel secret n’est pas démocratique ») – cette acclamation païenne que Rousseau, comme Platon et saint Augustin, a condamnée le plus nettement en tant que sacrificielle. Et, comme Schmitt, avec Schmitt, tous les tenants du totalitarisme considèrent les démocraties parlementaires comme n’étant que des démocraties formelles."
JURANVILLE, 2010, ICFH