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OUBLI, Finitude, Pulsion de mort, Inconscient

Il n'y a d’oubli que parce qu'il y avait quelque chose à penser pour quelqu'un, à lui transmettre, à poser devant lui. L'oubli présuppose donc un Autre ; une signification qui devait être constituée ; mais aussi la finitude, qui vient empêcher cette constitution. D’où la définition de l’oubli comme signification + finitude. Mais comme tel l’oubli est une condition de la pensée : la pensée surgit sur fond de ce qui lui échappe. A partir de là ii faut distinguer entre deux sortes d’oubli : l’oubli constitutif, inévitable, puisque la finitude introduit nécessairement de la rupture dans la pensée, et l’oubli essentiel, qui est ce que l'on fait de cette rupture : on la mène jusqu'à son terme, jusqu'à ce qu'une signification nouvelle puisse être constituée. Ou pas… car l’on peut très bien oublier cet oubli essentiel producteur de vérité. Ce qui se produit quand on transforme la finitude en une blessure prétendument infligée par l'Autre, que l’on voudrait faire disparaître mais à laquelle on revient compulsivement - puisqu’elle n’est rien d’autre que la pulsion de mort - pour s’éviter de faire l’épreuve de la finitude essentielle en s’ouvrant radicalement à l’Autre. Le point où le sujet se protège contre l’épreuve est principalement la pulsion sexuelle, où l’on s’oublie finalement soi-même, où il n’est plus question de s’ouvrir à l’Autre. Mais comme toujours le refus peut être retourné en condition de vérité ; c’est à partir du sexuel,  en partant de l’objection de la mort à la vie et de la non-pensée à la pensée, que l’oubli essentiel peut être retrouvé. C'est-à-dire accepter d'entrer dans l'espace où une signification doit être produite, plutôt que de rester fixé à la finitude comme traumatisme. Il faut avoir décidé d’oublier pour entrer dans le jeu de l’existence. L'oubli est la condition objective et l'accomplissement du jeu, comme le souci était l’acte du jeu. Ceci, Heidegger l’avait déjà reconnu : pour lui l’oubli appartient à la structure même de l’être. Mais si l'on prétendait objectiver complètement l'oubli, on risquerait de retomber dans la métaphysique. Pour Juranville au contraire il doit être possible de parvenir à un savoir de cet oubli. C’est ici que l’inconscient devient décisif, car il permet à Juranville d’accomplir quelque chose qui était hors de portée pour Heidegger : transformer la structure de l'oubli en objet de savoir. Non seulement l’inconscient permet de « donner toute sa vérité à l'oubli » comme le dit Juranville, mais il permet d’en décortiquer précisément le mécanisme. De sorte qu’il devient impossible d’imputer à l’Autre un “traumatisme de la finitude”, quand cet Autre faux s’avère une construction imaginaire de l’existant refusant la finitude essentielle, prêt à sombrer pour cela dans le nihilisme.


Précisons enfin que cet oubli inévitable, pour négatif qu’il soit au départ, est, en fait, positif, et qu’on doit le mener jusqu’à son terme, au point de reconstituer la signification vraie, avec toute la finitude. Et que là serait l’oubli essentiel. Car si l’on oublie, si on se laisse entraîner par la finitude à ne pas penser, à ne pas penser à ce à quoi on devait penser, c’est parce qu’on pense sans cesse à quelque chose à quoi on ne devrait pas penser. À la finitude en tant que l’Autre nous l’aurait infligée. À un prétendu traumatisme de la finitude. Pensée mauvaise qui n’est pas une pensée, mais bien plutôt l’abîme de toute pensée. Qui est le refus, par la Chose mythique close sur soi, de l’essence, de la Chose vraie se posant elle-même et s’ouvrant à son Autre. Pensée mauvaise qui n’est en fait que pulsion de mort. Si l’on oublie, c’est parce qu’au fond on reste fixé à l’instant de cette pulsion. Et qu’on se donne un objet qui la confirme. Objet sexuel – l’oubli constitutif n’étant autre que pulsion sexuelle. Ce qu’il faut alors, c’est s’opposer, non pas à l’oubli constitutif, mais à la fixation au traumatisme de la finitude. C’est oublier jusqu’au bout.”
JURANVILLE, 2000, JEU

NORME, Signification, Réalité, Perversion

Partons d’une difficulté fondamentale propre à toute pensée de l’existence. Le sujet a reconnu la finitude radicale, et cette reconnaissance provoque ce que Juranville appelle l’oubli constitutif : confronté à la finitude, l'homme perd précisément l’objectivité qu’il croyait posséder. La signification qu’il croyait immédiatement vraie se révèle en partie fantasmatique. Parallèlement le « fini » a reconnu qu’il existe une loi vraie, c’est-à-dire une loi qui ne se confond pas avec les règles effectives du monde social. Mais cette découverte ne suffit pas : le sujet risque constamment de retomber dans la loi courante et fausse, avec ses mécanismes sacrificiels. Il faut donc accomplir un mouvement supplémentaire : reproduire objectivement la signification vraie de la loi vraie. C’est ce passage de la loi intérieurement reconnue à une réalité objectivement instituée qui conduit à la norme. La norme est ce qui permet de reconstruire l’objectivité après que la finitude l’a fait s’effondrer. La loi correspondait essentiellement à la signification, dans sa nécessité ; la norme ajoute à cette signification sa réalisation dans la réalité. Certes ce qui est légal est conforme à la loi, et ce qui est normal est conforme à la norme, mais la conformité n’a pas le même statut. Pour la loi, elle est simplement constatée : une loi est loi indépendamment du fait que les individus la réalisent effectivement ; sa validité tient à sa cohérence et à sa nécessité internes. La norme est différente : elle n’est norme que parce qu’une réalité doit effectivement se conformer à elle. Mais la norme ne signifie pas simplement que le réel est effectivement conforme à une règle extérieure. Elle suppose que le réel se sache et se veuille conforme à la signification. C’est ici qu’apparaît l’Autre. Être conforme à la norme signifie : « se savoir et se vouloir objet de l’Autre », c’est-à-dire quelque chose qui peut être reconnu, désigné, qualifié et intégré dans une objectivité commune. C’est exactement ce qui permet à Juranville de faire intervenir la perversion, après avoir évoqué le fantasme. Si la finitude avait transformé d'abord l’objectivité supposée en fantasme, cela ne signifie pas que le fantasme soit simplement une illusion à éliminer. En affrontant jusqu'au bout la finitude, on peut donner vérité au fantasme. On sait que dans la perversion le sujet s’identifie à l’objet (comme dans la psychose il s’identifie à la Chose, source de la signification qui fait loi) : la norme est la signification qui vaut comme objet, c’est-à-dire comme quelque chose qui « convient à l’Autre ». La perversion est donc ici le mode selon lequel le sujet entre dans le rapport à la norme objectivement réalisée. Ce n’est pas la perversion pathologique, qui utilise l’objet pour éviter la vérité de la finitude ; mais la « bonne perversion », qui assume positivement la position d’objet afin de participer à l’institution de la norme du monde juste. Monde juste qui n’est donc pas simplement un monde où une loi vraie serait reconnue, mais un monde où cette loi est objectivée dans des normes effectivement vécues et voulues.


La norme est ainsi ce par quoi s’accomplit l’oubli – de même que la loi est ce qui fait oublier, ce qui appelle à oublier et ce que, finalement, l’oubli essentiel oublie. Norme par laquelle le fini n’en reste pas, comme le voulait la pensée de l’existence, à la simple supposition d’une loi vraie, purement intérieure et, en cela, fantasmatique. Cette norme est celle du monde juste, où chacun aura reçu les conditions pour s’affronter à l’oubli et pour, instituant (ou réinstituant) la norme, recréer la loi comme il le doit.”
JURANVILLE, 2000, JEU

MONDE, Loi, Signification, Droit

Le monde véritable s'accomplit objectivement sous la forme de la loi. En effet, l'altérité qui caractérise le monde est d'abord rejetée par les hommes et ne revient que sous la forme d'une signification, puisque toute objectivité est langage. Cette signification consiste dans la position d'une identité par l'Autre absolu, identité à laquelle l'homme est appelé à accéder. La totalité ainsi reconstruite possède une cohérence interne qui est une nécessité. Or la loi unit précisément ces deux dimensions : elle est à la fois signification et nécessité. Elle exprime le chemin que les hommes doivent parcourir pour accéder à leur vérité, non comme une contrainte extérieure, mais comme une épreuve créatrice ouvrant à l'autonomie. La loi provient d'abord de la Révélation divine, mais elle doit être continuellement reconstituée par les hommes dans leurs œuvres, leur philosophie et leur organisation politique. C'est dans le droit que cette loi prend sa forme historique : le droit civil suppose l'autonomie des personnes, tandis que le droit politique la reconnaît et la fait exister en permettant aux citoyens de participer eux-mêmes à la constitution du monde juste. 


La loi est l’objectivité absolue du monde, ce dans quoi il s’accomplit. Elle dit ce par quoi il faut passer, de quelques manières créatrices qu’on entende cette voie, cette épreuve, cette passion. Elle est avant tout celle de l’Autre divin tel qu’il apparaît dans la Révélation, mais elle doit être reconstituée par les hommes dans leurs œuvres propres et suprêmement dans le monde qu’ils construisent. Pour les hommes existants, toujours menacés de s’enfermer dans leur finitude, elle laisse place, donne place à leur autonomie, et cela par le droit, droit civil là où l’autonomie n’est que supposée, droit politique là où elle est posée comme telle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

METONYMIE, Signification, Altérité, Relation

Le sujet hésite d'abord à reconnaître universellement la signification révélée, craignant qu'une telle objectivation ne supprime l'altérité et la finitude. Or la véritable identité n'est pas une identité fermée, déjà donnée, mais une identité qui se reconstitue à partir de la relation. L'identité authentique est ainsi inséparable de l'altérité. Celle-ci est d'abord présente en l'Autre absolu, qui se révèle puis s'efface comme vérité immédiate afin de faire de l'homme son véritable Autre, capable à son tour de reconnaître l'autre homme comme Autre. Parce que l'homme demeure pourtant un être fini, la reconnaissance universelle du savoir est possible sans abolir la finitude : le savoir véritable l'assume au contraire. L'altérité apparaît ainsi comme l'essence même de la métonymie et comme la solution de sa contradiction subjective. La Providence, qui était d'abord l'intention de l'Autre absolu, est reprise et répétée par l'homme dans ses actions historiques, politiques et surtout philosophiques. Le savoir philosophique devient alors l'accomplissement objectif de la révélation : il manifeste universellement une vérité qui procède de la relation plutôt que d'une identité close. Cette conclusion achève la construction de la métonymie en passant successivement du remplacement à l'intention, puis de l'intention à l'altérité comme principe ultime de la révélation et de sa reconnaissance universelle.


Comment la métonymie prophétique par quoi se donne la révélation peut-elle recevoir toute son objectivité ? Comment le sujet individuel qui, dans l'intention qui est la sienne, en pose la signification vraie, assumant la non-signification radicale, peut-il passer outre à sa conception première selon laquelle poser cette signification comme objectivement reconnue, ce serait contredire l'existence, l'altérité, la finitude radicale ? En reconnaissant que si l’identité – dont la signification est la position - est toujours d'abord faussée par l’existant, si elle est alors supposée toujours déjà là, étendant son pouvoir à l'avance sur tout ce qui peut survenir, elle apparait au contraire dans sa vérité dès lors qu'elle se reconstitue à partir de la relation. En proclamant l'identité et en même temps la relation. Ce qui n'est autre que l'altérité elle-même.”
JURANVILLE, 2019, FHER

METONYMIE, Signification, Intention, Providence

La métonymie ne consiste pas seulement à introduire une non-signification radicale (dont la position est le remplacement) ouvrant vers une signification nouvelle ; encore faut-il que cette signification puisse être universellement reconnue. Cette reconnaissance suppose une intention, définie comme l'unité de la signification et de sa position effective. Cette intention appartient d'abord à l'Autre absolu : elle est la Providence, c'est-à-dire l'orientation de l'histoire vers la vérité. Cependant, elle doit être librement reprise et confirmée par les hommes dans leurs œuvres politiques et philosophiques. La philosophie devient alors une Théodicée, justification rationnelle du sens de l'histoire. Si l’on doit reconnaître à la phénoménologie le mérite d'avoir mis en lumière l'intentionnalité, on peut lui reprocher d'ignorer la finitude radicale et le refus constitutif de la révélation. L'Holocauste représente l'expression extrême de ce refus, tandis que la fondation de l'État d'Israël et sa reconnaissance internationale manifestent un accomplissement historique de cette intention providentielle. La tâche de la philosophie est alors de montrer rationnellement la convergence des grandes religions et de poursuivre, par sa méthode métaphorique, le passage d'un concept à l'autre jusqu'au savoir vrai. Mais le sujet social refuse toujours d'abord cette intention providentielle, car l'accepter reviendrait à reconnaître la révélation et la responsabilité individuelle. Cette résistance constitue proprement la contradiction subjective de la métonymie.


Comment la signification vraie assumant la non-signification (la finitude), comment cette signification que reconstitue l'individu remplaçant, parce qu'il en est responsable, tant l'Autre absolu que l'Autre fini, peut-elle être reconnue universellement si le sujet de l'Autre social toujours d’abord ne veut rien en savoir ? Il faut que, de l’Autre absolu vienne primordialement non seulement signification radicale, mais aussi la signification vraie, qu’il la pose comme telle dans la révélation et qu'il fasse en sorte que tous finalement l'acceptent. Signification et position, cela définit l'intention. Laquelle est la subjectivité de la métonymie et la solution de sa contradiction objective. Intention dans laquelle a été produite la métonymie et qui en guide le développement, comme l'image guiderait celui de la métaphore. Cette intention, propre primordialement à l'Autre absolu, est ce qu'on appelle alors la Providence.”
JURANVILLE, 2019, FHER

METONYMIE, Signification, Remplacement, Révélation, LEVINAS

La métonymie (définie comme non-signification et signification) est ce qui permet l'opération même de la Révélation. Juranville prend pour exemple la réponse de Dieu à Moïse : « Eyé acher eyé » (« Je suis celui qui suis »). Quelle que soit sa traduction, cette formule demeure déconcertante car elle ne livre pas immédiatement un sens, mais produit une non-signification radicale ; elle révèle que les significations ordinaires (« Je suis votre Dieu ») étaient elles-mêmes insuffisantes et enfermées dans l'idolâtrie. La Révélation commence donc par détruire les faux sens avant de rendre possible un sens véritable. Le “remplacement” est cette opération par laquelle une ancienne signification cède la place à une formule qui oblige l'homme à interpréter et à créer une signification nouvelle. Dieu lui-même s'efface ainsi comme réponse immédiate pour faire de l'homme l'interprète responsable de la parole révélée. Autrement dit, la Révélation n'est pas d'abord une transmission de vérités, elle est un événement de langage qui fait exploser le langage ancien pour rendre possible un langage vrai. Ce remplacement essentiel est l'objectivité propre de la métonymie. Toutefois, l'existant refuse d'abord cette épreuve de la non-signification, préférant les certitudes toutes faites : c'est la contradiction objective de la métonymie. Il est frappant de voir combien cette conception rejoint certains grands thèmes de Heidegger (la parole qui ouvre un monde), de Lacan (le signifiant qui produit le sujet) et de Levinas (la responsabilité née de l'appel de l'Autre). D’ailleurs Juranville rapproche explicitement cette structure de la substitution chez Levinas, illustrée par le sacrifice de Maximilien Kolbe. Mais comme toujours il est reproché à la philosophie contemporaine de ne pas aller jusqu'à reconnaître qu'une telle substitution puisse fonder universellement un monde où chaque individu serait reconnu comme irremplaçable. Sans cette reconnaissance, l'humanité demeure enfermée dans le monde païen des « dieux obscurs ».


“Il n'y a remplacement essentiel que si la non-signification est radicale et si ce qui vient à la place d'autre chose est non pas un moyen pour une fin et signification déjà présente, mais le point de départ à son tour d'une fin et signification nouvelle ou renouvelée, assumant certes la non-signification radicale. Ainsi, dans notre exemple, la formule « le suis celui qui suis » remplaçant « Je suis votre Dieu » ; mais, dans « le suis celui qui suis », Dieu s'effaçant et se faisant librement remplacer, comme principe, par l'homme qui aura à interpréter, à donner à la formule signification nouvelle ou renouvelée.”
JURANVILLE, 2019, FHER

DESTIN, Langue, Signification, Philosophie

Le destin essentiel n'est pas la fatalité. Il désigne le mouvement par lequel l'individu véritable doit advenir, mais aussi, avec la reconnaissance sociale de cette singularité, l’inscription de cette singularité dans l'histoire. Le destin n'est donc pas ce qui arrive à l'individu ; c’est ce qui doit permettre à l'individu de devenir pleinement lui-même. Le problème est alors : comment ce destin peut-il être connu objectivement ? comment peut-il devenir savoir ? Dès lors qu’on reconnait l’existence, l’objectivité s’établit avant tout comme linguistique ; et  la singularité individuelle doit être comprise comme une signification. Mais pour devenir véritable destin, cette signification doit recevoir une validation de vérité. Signification et vérité définissent alors la langue. Celle-ci est à la fois langue naturelle, qui transmet une tradition et appelle les individus à leur destin, et langue créatrice des écrivains, poètes et penseurs, où ce destin s'accomplit pleinement. Toutes les langues humaines possèdent en principe la capacité d'exprimer la signification essentielle de l'individu reconnu dans son historicité ; c'est le fondement de l'universalisme. Cependant, historiquement, les langues sont prises dans les systèmes sacrificiels et les formes sociales qui empêchent l'expression de cette singularité véritable. Elles véhiculent d'abord les représentations collectives dominantes plutôt que l'individualité authentique. La tâche de la philosophie est alors de rendre explicite cette possibilité universelle contenue dans les langues et de lui donner une pleine objectivité. Ce qu’elle fait à partir de son propre langage, conceptuel, dont le principe est la métaphore. Elle est l'opération créatrice fondamentale par laquelle une signification nouvelle apparaît. La métaphore devient ainsi le fondement du destin, de la création linguistique, de l'universalité philosophique et de l'inscription objective de la singularité individuelle dans l'histoire.


“Si, comme le soutient la philosophie contemporaine, toutes les langues humaines portent en elles, en tant que langues, la possibilité (c’est le fondement de l’universalisme) d’exprimer la signification essentielle que nous avons dite – la singularité individuelle en tant qu’elle est accueillie par le sujet social et qu’il la laisse déployer son historicité –, il est sûr que les langues toujours d’abord, prises qu’elles sont dans des systèmes sacrificiels, n’expriment nullement pareille signification. Et la philosophie doit, pour l’histoire qu’elle veut, en montrer toute l’objectivité, ce que permet l’affirmation de l’inconscient. Et la montrer dans son langage à elle qui doit pouvoir prendre place dans toutes les langues et y poser comme tel le principe de cette signification. Principe qui n’est autre, dans les langues comme dans le langage de la philosophie, que la métaphore déjà rencontrée.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Métonymie, Désir, Sens, LACAN

L'interprétation consiste à substituer une signification nouvelle à une signification apparente. Ce mouvement produit d'abord un effet de non-signification : le sens immédiat s'effondre. Mais ce vide ouvre ensuite l'espace d'une signification plus vraie, ce qui caractérise la métonymie telle que Lacan la comprend, comme déplacement d'un signifiant vers un autre. La philosophie et la psychanalyse reposent sur cette même structure interprétative : la première organise l'histoire universelle, la seconde l'histoire individuelle. Pour l'interprète, ce qui est recherché est l'inconscient ; pour celui qui reçoit l'interprétation, ce qui apparaît est le désir. Le désir est relation à l'Autre et tentative de transformer une hétéronomie subie en autonomie créatrice. Freud a découvert le point de départ de toute interprétation en mettant au jour la sexualité, mais celle-ci ne constitue pas encore le sens ultime : elle représente plutôt le non-sens fondamental lié à la finitude humaine. L'interprétation véritable doit dégager, à travers le sexuel, un désir orienté vers l'Autre et capable de devenir œuvre. Lacan a vu le lien essentiel entre interprétation, métonymie et désir (au point d’affirmer : “le désir, c’est, en somme, l’interprétation elle-même”), mais il maintient que le désir demeure impossible à dire complètement et que l'inconscient reste un savoir insu. Juranville s'en sépare en soutenant qu'une signification vraie peut être objectivement dégagée par l'interprétation et intégrée à un savoir philosophique explicite.


“« L’interprétation [dit Lacan], n’est pas pliable à tous les sens. » Et, plus nettement encore : « L’interprétation est une signification qui n’est pas n’importe laquelle... Elle est une interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. » Cette signification est celle du désir, présent dans l’articulation d’un signifiant à un autre signifiant ou, mieux, dans la coupure entre les signifiants. Pour Lacan, dans la « structure métonymique », « le signifiant [se sert] de la valeur de renvoi de la signification pour l’investir du désir visant ce manque qu’il supporte ». Une telle signification, que déterminent l’interprétation et la métonymie, et qui laisse place à la non-signification, est en soi vraie, même pour Lacan, encore qu’il n’en dise rien. Mais, en tout cas, celui-ci exclut qu’elle puisse se poser comme telle. C’est ce qu’il exprime dans la formule déjà citée où il reconnaît la portée proprement ontologique de l’inconscient : « L’inconscient est ce qui, de parler, détermine le sujet en tant qu’être, mais être à rayer de cette métonymie dont je supporte le désir en tant qu’impossible à dire comme tel. »”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GRAMMAIRE, Signification, Forme, Phrase

La reconnaissance universelle d’une signification essentielle passe par un travail de la forme qui constitue la grammaire (face à la logique, vérité de la forme). Mais c’est aussi une épreuve existentielle, une passion, permettant de reconstruire une identité vraie. La grammaire devient à ce compte la subjectivité absolue de la langue et le lieu de production de l’œuvre, où la phrase acquiert consistance et totalité. Mais le sujet fini refuse cette grammaire essentielle, la réduisant à un ensemble de règles abstraites, établies par les maîtres, ou la remplaçant par la logique, afin de préserver son identité immédiate. Même les tentatives de Rosenzweig et Heidegger échouent à en penser la vérité, faute d’en affirmer l’objectivité dans le savoir, et reconduisent ainsi le refus fondamental de la grâce.


“Comment parvenir à faire reconnaître universellement la signification essentielle d’abord rejetée au profit de la signification ordinaire ? L’existant le peut pour autant que, de cette signification-ci, il néglige le contenu, n’en considère que la forme et traverse dans cette forme tous les moments nécessaires pour recréer une identité (et donc une signification) vraie – moments qui sont ceux, on l’a vu à maintes reprises, d’une épreuve de l’existence, d’une « passion ». Or, de même que vérité et forme définissent la logique, signification et forme définissent la grammaire, qui est donc la subjectivité absolue de la langue et ce par quoi elle s’accomplit.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

METAPHORE, Signifiance, Finitude, Signification

En soi, le langage est signifiance produisant la signification. Mais, du point de vue de l'existence, du fait de la finitude, la signifiance est toujours perdue, refusée ; et c'est justement l'efficience de la métaphore, en tant qu'elle est à la fois sens et non sens, donc épreuve de la finitude, de réactiver la signifiance. Formellement, elle consiste à substituer un signifiant à un autre signifiant, mais avec cet effet d'accentuation caractéristique qui confère au second terme une signifiance nouvelle et pleine. Après le travail de substitution et d'accentuation, le processus métaphorique s'achève sur une identification, le nom ayant retrouvé sa puissance créatrice de verbe, et la signification peut enfin être produire. (Si toutes les langues peuvent produire et déployer la signification essentielle, comme la visée commune de l'humanité, c'est justement au moyen - et seulement par ce moyen - de la métaphore.)

"Dans le cadre de l’affirmation non seulement de l’existence, mais, en plus, de l’inconscient, nous aussi, comme Rosenzweig, Heidegger et Benjamin, proclamons le caractère essentiel de la langue. Mais en le posant comme tel, dans la métaphore. Et nous conclurons sur la justification possible, par le savoir philosophique, d’une fin de l’histoire, toutes les langues ayant libéré en elles le pouvoir de déployer la signification essentielle et de la poser comme telle dans le savoir. Car le langage est, en soi, signifiance produisant une signification. Mais le propre de la finitude de l’humain, c’est que cette signifiance est toujours d’abord perdue et qu’elle ne peut revenir comme vraie que si l’on part de la non-signifiance. De là le fait que le principe réel (c’est-à-dire tenant compte de la finitude) soit pour le pur langage la métaphore (qui est non-signifiance et signifiance). Benjamin avait dit du pur langage que son « essence la plus intime » est le nom et qu’il est à la fois « ce qui crée et ce qui achève, verbe et nom. » La métaphore justement permet d’éclairer ce propos. Tous les éléments du langage peuvent être considérés comme des noms, avait dit saint Augustin dans "Le maître". C’est vrai « au repos », et quand il n’y a pas d’acte véritable de langage. Mais, lors d’un tel acte, primordialement lors d’une métaphore, le nom retrouve la puissance de verbe qu’il avait perdue et redevient nom véritable, créateur."
JURANVILLE, 2017, HUCM