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ŒUVRE, Mémoire, Chose, Evénement

Le récit n’est pas simplement une narration d’événements passés. Il est lié à l’historicité, c’est-à-dire au fait que la vérité advient dans le temps, et il se détermine finalement comme mémoire. Mais cette mémoire n’est pas non plus une simple conservation du passé : elle implique événement, sens et réalité. Ce n’est pas seulement parce qu’il y a mémoire qu’un événement est conservé ; c’est l’événement essentiel qui introduit la mémoire comme telle. L’événement essentiel ou décisif - dont le modèle est le sacrifice du Christ -  est celui où l’Autre se pose comme Autre. L’Autre se donne comme altérité véritable, et cette altérité ouvre une temporalité elle-même nouvelle, créatrice. Mais l’événement vrai, le sens véritable et la temporalité véritable ne sont pas spontanément reconnus par le monde social. Celui-ci possède déjà ses critères de reconnaissance, ses objets, ses œuvres, ses vérités. Il tend donc à rejeter ce qui pourrait réellement transformer son régime d’objectivité. C’est pourquoi Juranville parle de « la contradiction objective de la mémoire. » La mémoire doit garder quelque chose qui est vrai, mais ce vrai n’est précisément pas reconnu comme vrai par l’objectivité existante. Comment résoudre la contradiction de la mémoire ? Il s’agit pour l’existant d’assumer la temporalité véritable et d’abord d’accueillir ce que l’Autre lui donne : « l'unité et identité et autonomie qui lui a été par l'Autre dispensée » précise Juranville, « qui, pour lui, avant même son être d'individu, est son être de chose ». C'est exactement ce qui permet ensuite l’œuvre. Montrer que la chose a été donnée et qu’elle peut maintenant être posée, reconstituée objectivement. C’est ici que l’œuvre apparaît comme la « subjectivité absolue de la mémoire » : la mémoire garde l’événement ; l’existant assume ce que l’événement lui donne ; il devient chose ; la chose reçoit vérité ; cette chose vraie devient œuvre. L’œuvre est donc à la fois mémoire accomplie, vérité de la chose et objectivité conquise. Elle constitue finalement la trace objective d’une épreuve existentielle qui reproduit, à son niveau, la structure de la Passion du Christ.


L'œuvre est la subjectivité absolue de la mémoire, ce par quoi elle s'accomplit, ce qui garde mémoire du mémorable et qui déploie le récit. Qu'est-ce en effet que l'œuvre, l'œuvre au sens absolu, l'œuvre d’art ? Non pas l'œuvre ordinaire dont parle Hannah Arendt et qu'elle distingue d'un côté du travail, de l'autre de l'action - une œuvre qui suppose un modèle, une fin pour laquelle il s'agit simplement de trouver les moyens adéquats. Mais l'œuvre au sens absolu, celle que Heidegger distingue, lui, de l'outil et de la chose. De l'outil parce que, comme la chose, elle a une « suffisance à soi », une consistance en soi. De la chose, parce que, comme l'outil, elle est, dit-il, « fabriquée de main d'homme », disons produite par l'existant pour l'Autre, comme objet pour l'Autre. L'œuvre est la chose reconstituée dans l'espace objectif de la vérité - l'« objet élevé à la dignité de la chose », comme dit Lacan. Or cette consistance de chose de l'œuvre ne devient effective que pour autant que l'existant traverse pour elle toute l'épreuve de l'existence radicalement finie, épreuve qui est une passion, semblable à celle du Christ, avec ses quatre temps nécessaires, ceux de l'objet, du sujet, de l'Autre et de la Chose.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MEMOIRE, Tradition, Répétition, Evénement

La vrai répétition n’est pas une simple reproduction du passé, elle recrée un événement fondateur et produit du nouveau. Répondant à l'appel de l'Autre, le sujet devient lui-même créateur, « l'Autre de cet Autre ». Pour que cette répétition soit possible, il faut que la temporalité essentielle soit conservée dans la mémoire, laquelle n’est pas une simple faculté psychologique, mais la vérité du temps : elle maintient vivant un événement qui continue d'ouvrir des possibilités nouvelles d'existence. C'est en ce sens que se constitue une tradition authentique. L'injonction du Christ lors de la Cène (« Faites ceci en mémoire de moi ») signifie moins un devoir de commémoration qu'un appel à refaire vivre l'événement. Comme l’a montré justement Foucault, le christianisme transforme la mémoire individuelle, valorisée par les Grecs, en mémoire institutionnelle, portée par l'Écriture et l'Église. Mais cette tradition rencontre aussitôt une contradiction : l'homme refuse spontanément une mémoire vivante qui l'obligerait à affronter sa finitude radicale. Il lui préfère une mémoire morte, réduite à un inventaire de faits sans portée existentielle. Pour reprendre maintenant Kierkegaard, il s'agit au contraire d'être aujourd'hui « contemporain du Christ », c'est-à-dire de laisser l'événement demeurer vivant. La destruction de cette mémoire vivante n’a t-elle pas trouvé une expression extrême dans la tentative d'extermination du peuple juif, porteur de l'attente messianique ? En deça de ce crime ultime, toute tradition est constamment menacée de falsifier le message qu'elle transmet : elle est nécessaire à la conservation de l'événement, mais toujours exposée au risque de transformer une mémoire vivante en mémoire figée. C'est cette tension qui constitue la « contradiction subjective de la tradition ».


Comment faire reconnaître objectivement la répétition véritable, celle qui, seule, apporte quelque chose de nouveau, celle à laquelle on est appelé par l’Autre et par laquelle on devient l’Autre de cet Autre ? Ce qu’il faut d’abord, c’est que la temporalité essentielle (celle de l’Autre en tant qu’il surgit et de l’existant en tant qu’il se fait, par la répétition, l’Autre de cet Autre) soit reconnue objectivement. Qu’à cette temporalité vérité soit donnée. Or temporalité et vérité, cela définit, on le sait, la mémoire, qui est la subjectivité absolue de la tradition et ce par quoi elle s’accomplit.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

JUDAÏSME, Révélation, Élection, Histoire

La philosophie doit reconnaître une vérité irréductible du judaïsme, antérieure même au christianisme. Le sacrifice du Christ révèle essentiellement la grâce divine (Dieu sauve, Dieu offre son amour, Dieu ouvre à une vie nouvelle…), mais toute grâce suppose qu'un sujet réponde à l'appel qui lui est adressé. Cette réponse active est l'élection. La révélation chrétienne présuppose donc une révélation plus ancienne où l'élection est posée comme telle : la révélation juive de la loi. L'élection désigne la responsabilité assumée devant l'appel de l'Autre et constitue la condition même de toute révélation accueillie. Or la philosophie elle-même repose sur une structure d'élection, elle ne peut donc ignorer le judaïsme. La loi juive est interprétée comme la première mise en question du système sacrificiel traditionnel et comme l'appel adressé à l'individu à rompre avec cette logique. Toutefois cette vérité universelle ne peut apparaître d'abord qu'à travers un peuple particulier, le peuple juif, chargé de la porter dans l'histoire et voué pour cette raison à l'exil et au rejet. La survie d'Israël repose sur une mémoire centrée non sur un passé mythique mais sur les interventions de Dieu dans l'histoire et sur les réponses humaines à ces interventions. Le Dieu biblique se distingue ainsi des dieux païens liés à la nature et aux cycles cosmiques : il agit dans l'histoire. Les fêtes juives commémorent des événements historiques et non un temps primordial. Enfin, Israël apparaît comme une communauté singulière qui est simultanément interpellée comme un individu responsable (« Écoute, Israël »), ce qui fait du judaïsme la religion de l'élection, de la singularité et de la mémoire historique.


Que la philosophie doive reconnaître la vérité pure d’un événement antérieur au Sacrifice du Christ, celui de la révélation juive, cela tient à ceci que, pour la philosophie, ce Sacrifice est révélation de l’essentiel sur l’homme existant (l’hétéronomie primordiale qui le caractérise, l'autonomie véritable à laquelle il peut parvenir depuis cette hétéronomie). Or la révélation suppose, pour être accueillie, l'élection, c'est-à-dire qu'on réponde à l'appel de l'Autre (rappelons simplement la parabole des noces royales dans Matthieu, 22 : « Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d’élus » — car il ne suffit pas d'être invité à la noce, encore faut-il, activement, revêtir l'habit de noce). Et la philosophie, qui est elle-même (on l'a vu avec Heidegger) réponse à l'appel de l'Autre, suppose une telle élection. Mais le Sacrifice du Christ insiste, lui, sur la grâce, et non pas sur l'élection ; sur la vérité nouvelle dans laquelle on a été installé, et non pas sur ce qu'on doit faire à partir de là. Ce Sacrifice, tout événement par excellence de l'histoire qu'il est, suppose donc l'événement d'une révélation antérieure où l'élection soit posée comme telle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

EVENEMENT, Mémoire, Sens, Christ

L’événement par excellence de l’histoire est le Sacrifice du Christ. Pourquoi ? Parce qu’il remplit trois critères essentiels : il met radicalement en question le monde sacrificiel du paganisme, il appelle chacun à devenir individu, il appelle à instituer le monde juste. Et il en va de même pour tout événement essentiel. À partir de là, il faut introduire la mémoire, une mémoire essentielle fixant dans une vérité socialement reconnue une temporalité elle-même essentielle tournée vers l’Autre. Mais la société ne reconnait pas spontanément cette temporalité nouvelle, elle doit être posée par l’Autre, par une initiative de l’Autre qui seule apporte le sens (puisque position + altérité définit le sens). Entrant dans la réalité, le sens se confirme comme événement (puisque sens + réalité définit l’événement). Mais l’événement lui-même doit être confirmé par celui (ou ceux) à qui il arrive, et cela en répondant à l’événement que l’on dira initial par un second événement dès lors terminal. C’est en ce sens que l’événement est pleinement “mémorable”, parce qu’il donne à la mémoire - qui le fixe - son objectivité absolue.


“Sens et réalité, cela définit l'événement. Car que désigne-t-on par le terme d'événement ? Ce qui arrive imprévisiblement et qui a un sens pour celui auquel cela arrive. Celui auquel un événement arrive doit montrer que ce qui lui est arrivé a bien sens pour lui, et cela en répondant à l'événement initial par un nouvel événement, par un événement terminal — conformément à la valeur ancienne du terme d'événement qui le rapproche de ceux de résultat et de dénouement (« Chaque vers, chaque mot court à l'événement », dit Boileau). L'événement est ainsi le mémorable, ce qui appelle celui auquel il arrive à se faire mémoire qui le fixe. Mais il est aussi et décisivement l'objectivité absolue de la mémoire, ce dans quoi le fixant, elle s'accomplit. Or l'événement par excellence est, pour l'homme, le Sacrifice du Christ auquel il devra répondre par cet autre événement qu'est l'institution de justice.”

JURANVILLE, HUCM, 2017

CONSCIENCE, Autre, Inconscient, Mémoire

La conscience (liberté avec sens) est l'altérité absolue de la mémoire et son essence, ce qui garde en mémoire l'essentiel dans la réalisation de l'œuvre. Ainsi peut être résolue la contradiction subjective de la mémoire. Rappelons que le mémorable est toujours cet évènement primordial que représente l'intervention de l'Autre, ultimement le sacrifice du Christ. Non seulement la conscience se présente comme cet appel (de l'Autre) à la responsabilité du souvenir, mais elle existe comme telle en tant que "prise de conscience" (...des illusions passées) et donc, en un sens, comme évènement elle-même. En tant qu'appel à devenir individu, en traversant sa passion propre, et en tant qu'appel à faire oeuvre, la conscience s'accomplit aujourd'hui exemplairement dans la relation psychanalytique, grâce à l'affirmation de l'inconscient, lequel donne enfin un contenu à la finitude que les pensées de l'existence n'avaient jamais précisé.


"Or cette conscience, qui est en chacun appel de l'Autre à devenir individu et, traversant, à l'imitation du Christ, sa passion propre, à faire oeuvre, s'accomplit suprêmement dans ce qui est apparu de nos jours sous le nom de relation psychanalytique, de psychanalyse. Là où elle comprend existentiellement la conscience, la pensée contemporaine ne peut lui donner tout son accomplissement, parce qu'elle ne pose pas en même temps l'inconscient — c'est le cas de Heidegger. Et, là où elle en vient à affirmer l'inconscient (et ouvre par là même l'espace de la relation psychanalytique), la pensée contemporaine ne peut donner à celui-ci tout son accomplissement, parce qu'elle ne pose pas en même temps la conscience — c'est le cas de Lacan."
JURANVILLE, HUCM, 2017