La vrai répétition n’est pas une simple reproduction du passé, elle recrée un événement fondateur et produit du nouveau. Répondant à l'appel de l'Autre, le sujet devient lui-même créateur, « l'Autre de cet Autre ». Pour que cette répétition soit possible, il faut que la temporalité essentielle soit conservée dans la mémoire, laquelle n’est pas une simple faculté psychologique, mais la vérité du temps : elle maintient vivant un événement qui continue d'ouvrir des possibilités nouvelles d'existence. C'est en ce sens que se constitue une tradition authentique. L'injonction du Christ lors de la Cène (« Faites ceci en mémoire de moi ») signifie moins un devoir de commémoration qu'un appel à refaire vivre l'événement. Comme l’a montré justement Foucault, le christianisme transforme la mémoire individuelle, valorisée par les Grecs, en mémoire institutionnelle, portée par l'Écriture et l'Église. Mais cette tradition rencontre aussitôt une contradiction : l'homme refuse spontanément une mémoire vivante qui l'obligerait à affronter sa finitude radicale. Il lui préfère une mémoire morte, réduite à un inventaire de faits sans portée existentielle. Pour reprendre maintenant Kierkegaard, il s'agit au contraire d'être aujourd'hui « contemporain du Christ », c'est-à-dire de laisser l'événement demeurer vivant. La destruction de cette mémoire vivante n’a t-elle pas trouvé une expression extrême dans la tentative d'extermination du peuple juif, porteur de l'attente messianique ? En deça de ce crime ultime, toute tradition est constamment menacée de falsifier le message qu'elle transmet : elle est nécessaire à la conservation de l'événement, mais toujours exposée au risque de transformer une mémoire vivante en mémoire figée. C'est cette tension qui constitue la « contradiction subjective de la tradition ».
MEMOIRE, Tradition, Répétition, Evénement
JUDAÏSME, Révélation, Élection, Histoire
La philosophie doit reconnaître une vérité irréductible du judaïsme, antérieure même au christianisme. Le sacrifice du Christ révèle essentiellement la grâce divine (Dieu sauve, Dieu offre son amour, Dieu ouvre à une vie nouvelle…), mais toute grâce suppose qu'un sujet réponde à l'appel qui lui est adressé. Cette réponse active est l'élection. La révélation chrétienne présuppose donc une révélation plus ancienne où l'élection est posée comme telle : la révélation juive de la loi. L'élection désigne la responsabilité assumée devant l'appel de l'Autre et constitue la condition même de toute révélation accueillie. Or la philosophie elle-même repose sur une structure d'élection, elle ne peut donc ignorer le judaïsme. La loi juive est interprétée comme la première mise en question du système sacrificiel traditionnel et comme l'appel adressé à l'individu à rompre avec cette logique. Toutefois cette vérité universelle ne peut apparaître d'abord qu'à travers un peuple particulier, le peuple juif, chargé de la porter dans l'histoire et voué pour cette raison à l'exil et au rejet. La survie d'Israël repose sur une mémoire centrée non sur un passé mythique mais sur les interventions de Dieu dans l'histoire et sur les réponses humaines à ces interventions. Le Dieu biblique se distingue ainsi des dieux païens liés à la nature et aux cycles cosmiques : il agit dans l'histoire. Les fêtes juives commémorent des événements historiques et non un temps primordial. Enfin, Israël apparaît comme une communauté singulière qui est simultanément interpellée comme un individu responsable (« Écoute, Israël »), ce qui fait du judaïsme la religion de l'élection, de la singularité et de la mémoire historique.
EVENEMENT, Mémoire, Sens, Christ
L’événement par excellence de l’histoire est le Sacrifice du Christ. Pourquoi ? Parce qu’il remplit trois critères essentiels : il met radicalement en question le monde sacrificiel du paganisme, il appelle chacun à devenir individu, il appelle à instituer le monde juste. Et il en va de même pour tout événement essentiel. À partir de là, il faut introduire la mémoire, une mémoire essentielle fixant dans une vérité socialement reconnue une temporalité elle-même essentielle tournée vers l’Autre. Mais la société ne reconnait pas spontanément cette temporalité nouvelle, elle doit être posée par l’Autre, par une initiative de l’Autre qui seule apporte le sens (puisque position + altérité définit le sens). Entrant dans la réalité, le sens se confirme comme événement (puisque sens + réalité définit l’événement). Mais l’événement lui-même doit être confirmé par celui (ou ceux) à qui il arrive, et cela en répondant à l’événement que l’on dira initial par un second événement dès lors terminal. C’est en ce sens que l’événement est pleinement “mémorable”, parce qu’il donne à la mémoire - qui le fixe - son objectivité absolue.
CONSCIENCE, Autre, Inconscient, Mémoire
"Or cette conscience, qui est en chacun appel de l'Autre à devenir individu et, traversant, à l'imitation du Christ, sa passion propre, à faire oeuvre, s'accomplit suprêmement dans ce qui est apparu de nos jours sous le nom de relation psychanalytique, de psychanalyse. Là où elle comprend existentiellement la conscience, la pensée contemporaine ne peut lui donner tout son accomplissement, parce qu'elle ne pose pas en même temps l'inconscient — c'est le cas de Heidegger. Et, là où elle en vient à affirmer l'inconscient (et ouvre par là même l'espace de la relation psychanalytique), la pensée contemporaine ne peut donner à celui-ci tout son accomplissement, parce qu'elle ne pose pas en même temps la conscience — c'est le cas de Lacan."
JURANVILLE, HUCM, 2017