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GRACE, Philosophie, Sujet social, Individu

Bien que le discours philosophique soit en lui-même aliénant en tant qu’il pose son savoir et sa raison, il peut dispenser une grâce en s’adressant non au sujet individuel, comme le fait le discours psychanalytique, mais au sujet social. Cette grâce consiste à s’effacer comme lieu de vérité au profit de l’Autre absolu, à reconnaître les discours du monde social – cela passe historiquement par les grandes religions – comme porteurs de vérité, et à confirmer librement cette vérité par la raison. Ainsi la philosophie, comme la psychanalyse, transmet une grâce, mais orientée vers le sujet social. Ces deux modalités se rejoignent dans la parrêsia (franc-parler) décrite par Michel Foucault : celle de Socrate affirmant son non-savoir à lui mais concédant une vérité (inconsciente) chez l’individu auquel il s’adresse, et celle de Platon affirmant son non-pouvoir en tant que philosophe, mais concédant une vérité et une légitimité aux autres discours sociaux dans le champ politique.


“Le discours philosophique constitutivement pose comme tels son savoir et sa raison. Par rapport à l'existant tel que le discours psychanalytique s'adresse à lui, par rapport au sujet individuel en tant qu'il peut advenir à son individualité véritable, le discours philosophique est inévitablement aliénant. Mais l'existant n'est pas simplement le sujet individuel tel que le discours psychanalytique s'adresse à lui. Il est d'abord en fait sujet social qui, ayant fui toute possibilité de devenir individu véritable, trouve son identité dans l'un des discours fondamentaux du monde social. Et c'est à ce sujet social que le discours philosophique dispense sa grâce. Grâce qui, pour ce discours, consiste d'une part à s'effacer comme lieu de la vérité au profit de l'Autre divin duquel seul primordialement la vérité vient aux humains – et donc à reconnaître sa finitude de discours présente dans la vaine volonté initiale (qui le ferait idéologie) d'imposer son savoir et sa raison. Grâce qui consiste d'autre part à poser son autre, le sujet social et, avec lui, les discours qu'il peut tenir, comme lieu de cette vérité supposée venir de l'Autre absolu, et cela par les grandes religions. Grâce qui consiste enfin à témoigner que cette dé-position de soi et cette position de l'autre comme lieux de vérité sont absolument libres – cela en ne se contentant pas de recevoir la vérité de ces religions, mais en les confirmant à partir de soi, avec sa raison posée comme telle.”
JURANVILLE, UJC, 2021

INDIVIDU, Parrhèsia, Parole, Autrui, FOUCAULT

Le Parrhèsiaste ne désigne pas seulement l'homme du "souci de soi", "celui qui fait valoir sa propre liberté d'individu qui parle" selon Foucault, il est aussi l'homme qui se soucie d'autrui en lui tenant une parole de vérité tout en laissant advenir en l'autre, tel Socrate par la vertu du dialogue, une même parole de vérité.

"La captation par le social est mise en question avec l’avènement du l’histoire. Et c’est alors qu’apparaît l’individualisme. Ce qu’a parfaitement dégagé Foucault avec le thème du “souci de soi” - qui se complète, quand il s’agit de l'individu véritable, du « souci de l'autre » et qui se noue alors autour du terme de parrhèsia. Socrate, qui fonde, repris par Platon, la philosophie, c'est par excellence, dit-il, « le parrhèsiaste », « celui qui fait valoir sa propre liberté d'individu qui parle ». « C'est l'homme du souci de soi et il le restera », mais aussi celui du souci des autres et même du souci que ces autres pourraient avoir pour leurs autres (il est "celui qui guide les autres vers le soin d'eux-mêmes, et éventuellement vers la possibilité de prendre soin des autres"). Celui qui, tout en maintenant l'exigence du savoir - à quoi il a été appelé par l'oracle de Delphes : « Connais-toi toi-même » -, s'efface comme maître qui sait ; affirme son non-savoir ; et soutient que la vérité est en chacun comme individu et qu'il faut la laisser venir, par la parole, dans le dialogue entre individus. Cet individualisme de la pratique socratique se prolongeant, pour Foucault, à l'époque hellénistico-romaine et s'épanouissant, pour lui, avec le christianisme."
JURANVILLE, 2021, UJC