Si la Chose vraie « parle », et si l’œuvre faite est parole, l’écriture est le processus par lequel cette parole retrouve sa vérité. L’œuvre faite est occasion par la grâce ; l’œuvre en train de se faire est occasion par l’élection. L’élection unit ainsi autonomie — accueil absolument libre — et singularité. Il faut bien comprendre que la parole vraie, que l’écriture reconstitue, est primordialement celle de l’Autre absolu et constitue pour tout existant la loi de cet Autre. Écrire suppose donc de recevoir librement l’exigence de reconstituer objectivement cette loi. Par ailleurs, l’œuvre faite apparaissait comme occasion parce qu’elle était reconnue comme valeur, immédiateté du bien. Elle faisait éprouver au fini l’exigence d’accéder à ce qu’il peut d’absolu et lui demandait un prix à payer : essentiellement, renoncer à la jouissance ordinaire et à accepter la finitude radicale. Le travail essentiel est précisément le processus par lequel ce prix est payé et par lequel s’accomplit la création. Autrement dit, comme la grâce donne l’être et la valeur crée le désir, l’élection donne la tâche et le travail paye le prix. Le travail est immédiateté de l’hétéronomie, car il met le sujet face à une exigence venue de l’Autre après son refus initial de la finitude. Mais “à quoi” travaille-t-on précisément ? A l’interprétation. Car la loi est d'abord dans l'Autre absolu, et le travail créateur consiste à l'interpréter, c'est-à-dire à en dégager la structure et à la reconstituer dans l’œuvre. Mais “qu’est-ce” qui doit être travaillé, dans ce but ? Le fantasme. D’abord le fantasme brut et ordinaire qui soutient l’objectivité fausse du monde, mais aussi le fantasme élevé à sa vérité où une représentation de l’Autre est donnée elle-même pour vraie. Mais qu’est-ce qui “porte” le travail et qui le soutient ? Le transfert. Le transfert qui est “disposition à accueillir ce qui de l’Autre peut venir comme occasion” écrit Juranville. Il y a toujours un transfert de travail, ou de création, depuis l’Autre - théologiquement depuis le Fils - donnant l’occasion pour l’existant. En tout cas il ne faut pas voir le travail comme une simple activité productrice, mais comme un processus existentiel par lequel l’individu vit la Passion essentielle, depuis l’angoisse jusqu’à la création de l’oeuvre.
ŒUVRE, Travail, Interprétation, Fantasme
ŒUVRE, Ecriture, Objectivité, Création
L’œuvre se donne comme être, mais il faut encore montrer comment elle atteint effectivement l’objectivité absolue. Elle y parvient en permettant de découvrir, à chaque étape, que la chose qu’on croyait avoir reconstituée dans son unité ne l’est pas encore. La répétition de cette épreuve de la finitude conduit progressivement à la véritable reconstitution de la chose. Rappelons que la finitude n’est pas simplement ce qui empêcherait l’homme d’accéder à l’objectivité : elle est le moyen même par lequel l’objectivité véritable peut être constituée. En effet l’épreuve de la finitude révèle que la première unité était fausse ; la contradiction oblige alors à produire une unité nouvelle. Ce mouvement de reconstitution de la chose obéit à une structure logique de l’objectivité, et il se déploie au moyen de l’écriture. En effet si la métaphore est la parole vraie par excellence, l’écriture est la vérité de la parole. L’écriture est ainsi « la métaphore se posant elle-même » précise Juranville. Ce déploiement suit d’abord la structure quaternaire de la finitude : objet, sujet, Autre, Chose. L’objet est d’abord voulu comme un et absolu, mais se révèle fini et relatif. Le sujet est alors posé comme celui qui doit donner sa vérité à l’objet, mais découvre lui-même sa finitude et sa division. L’Autre est ensuite posé comme ce qui peut donner sens à cette finitude radicale, mais il tend lui aussi à devenir faux pour le sujet fini. L’Autre véritable doit lui-même être en relation, c’est pourquoi la contradiction n’est assumée qu’avec la position finale de la Chose, et avec le sujet se posant lui-même comme Chose. Cette structure existentielle doit cependant être rapportée à une structure plus fondamentale : le ternaire de l’absolu. Pourquoi faut-il passer du quaternaire au ternaire ? La Chose atteinte par le fini est encore une Chose atteinte dans la création et la finitude. Donc selon Juranville il faut supposer une consistance originelle de la Chose avant la création et une consistance spirituelle terminale au-delà d’elle. C’est le point eschatologique du système : la création n’est pas simplement un commencement, elle possède une orientation vers une consistance spirituelle pure ; et le fini participe à cette consistance autant que possible. Cela donne un sens à toute la création. Et cela explique pourquoi l'œuvre peut atteindre l'objectivité absolue : elle ne produit pas ex nihilo cette objectivité ; elle reconstitue dans la finitude une structure dont le modèle ultime appartient déjà à l'absolu. Donc ce dernier ne saurait dépendre “absolument” de la créature pour réaliser cette “communion” spirituelle - proposée à la créature par le moyen de l’oeuvre - dont il est de toute façon et de toute éternité le principe. Indépendamment de la créature il est par lui-même en relation avec son Autre, un Autre non créé mais engendré, partageant la même nature et essence que lui. On retrouve évidemment la structure théologique Père, Fils, Esprit. Cette structure correspond, sur le plan du savoir, à celle de l’objet, du sujet et de l’Autre. Le quaternaire décrit donc le parcours de la créature dans la finitude, tandis que le ternaire exprime la structure absolue qui fonde et accomplit ce parcours.
ŒUVRE, Renonciation, Chose, Ecriture
La renonciation n’est pas d’abord un abandon définitif, mais l’acte initial par lequel le sujet renonce à son illusoire liberté immédiate et reconnaît sa finitude d’objet de l’Autre. Or le sujet est constamment tenté de reprendre ce qu’il vient d’abandonner : il reconnaît sa finitude, puis il tend à nouveau à la rejeter et à en rendre responsable l’Autre. Il ne suffit pas de subir la finitude ; il faut la vouloir et la revouloir à nouveau, jusqu’à ce que la renonciation devienne un acte libre. Se produira alors une identité nouvelle et vraie. C’est dans l’œuvre que ce processus trouve son accomplissement, l’œuvre étant à la fois la finalité de la décision et la vérité objective de la renonciation. Elle reconstitue, auprès de tout Autre, l’unité originelle de la réalité (la Chose) par le travail de l’écriture. Il faut entendre ici l’écriture dans un sens très large, comme le travail par lequel une forme devient consistante et transmissible. L’écriture est précisément ce qui permet au sujet de sortir de l’immédiateté subjective. Le sujet ne cesse donc pas de travailler parce qu’il pense avoir trouvé intérieurement la vérité. Il poursuit son travail tant que ce qui est produit apparaît encore comme finitude et non-sens du point de vue de l’Autre. L’œuvre est achevée lorsqu’elle atteint une consistance qui lui permet de tenir devant l’Autre. Lorsqu’ainsi l’œuvre atteint sa consistance, le sujet n’a pas renoncé pas à la Chose originelle elle-même, mais à l’illusion d’une plénitude passée qu’il faudrait simplement retrouver. L’œuvre véritable reconstitue donc l’originaire sous une forme nouvelle et objective. Elle peut prendre la forme des beaux-arts, du savoir ou de la vie publique : partout où le sujet devient objet pour l’Autre, il peut produire une œuvre. Par elle, il se pose dans son autonomie véritable de Chose et d’individu, autonomie qui ne s’oppose pas à l’Autre mais se constitue auprès de lui. Enfin, l’œuvre est foncièrement éthique, et liée au monde juste : elle est d’abord rejetée par le monde social commun, parce qu’elle introduit une objectivité nouvelle, et suppose donc un monde social capable de l’accueillir. Le monde juste doit ainsi créer les conditions permettant à chacun d’accomplir son œuvre propre, de sorte que l’accomplissement individuel de la finitude devienne aussi une transformation objective du monde.
LOGIQUE, Science, Modalité, Ecriture, LACAN
À partir de là, Lacan réorganise complètement la théorie aristotélicienne des modalités. Le nécessaire devient ce qui soutient durablement l'écriture symbolique : la loi et le Nom-du-Père. C'est « ce qui ne cesse pas de s'écrire ». Le possible désigne ce qui peut être inscrit dans cette loi, tout sujet susceptible d'y prendre place. C'est « ce qui cesse de s'écrire », c'est-à-dire ce qui peut toujours être réécrit. Le contingent est l'événement imprévisible qui surgit dans le monde sans être déductible des lois existantes. Il « cesse de ne pas s'écrire ». L'impossible est le réel pur, irréductible à toute symbolisation : « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire ». Contrairement à Aristote, les oppositions changent complètement. Le possible ne s'oppose plus à l'impossible mais au nécessaire. Le contingent s'oppose à l'impossible. Cette nouvelle logique permet de penser ce qui intéresse finalement Juranville : l'histoire. L'histoire authentique n'est pas la simple application de lois générales. Elle est le lieu où surgissent des événements véritablement nouveaux, impossibles à prévoir d’après les règles existantes. Chaque création historique est une contingence qui « cesse de ne pas s'écrire » avant de pouvoir éventuellement être intégrée dans un nouvel ordre symbolique. Cette nouvelle logique ne décrit plus seulement le raisonnement scientifique : elle devient une logique de l'histoire, de la création et de l'émergence de l'événement.
INTERPRETATION, Analyse, Parole, Ecriture, LACAN
Il faut distinguer la parole analytique immédiate et l'écriture créatrice sur laquelle elle débouche. Fondamentalement, l’analysant est celui qui écrit et accède au savoir, tandis que l'analyste (même s’il semble écrire ou “prendre des notes” pendant que l’analysant parle) occupe une position d'accueil comparable à une page blanche sur laquelle cette écriture peut se déployer. En revanche son acte interprétatif relève d’une parole authentique. L'interprétation analytique est essentiellement poétique : elle agit par métaphore, équivoque et jeu de mots pour défaire le symptôme et ouvrir un nouvel espace de sens. Cependant, malgré son caractère créateur, l'interprétation ne produit pas encore une oeuvre véritable, encore moins du côté de l’analyste. Celui-ci travaille pour qu'une œuvre advienne chez un autre sans pouvoir se l'approprier lui-même. Il passe d'un analysant à l'autre, ouvrant des possibilités de création qui ne lui appartiennent pas. Quant à l'analysant, il entre bien dans un processus d'écriture et de création de soi, mais l'œuvre ne peut s'accomplir entièrement dans le cadre analytique dont la finalité est avant tout la résolution du symptôme. Elle ouvre la voie de la création mais ne constitue pas elle-même le lieu où cette création peut recevoir son accomplissement objectif dans une œuvre achevée ou dans un savoir universel.
ETHIQUE, Sublimation, Ecriture, Grâce
"Dire jusqu’au bout l’éthique, c’est assumer jusqu’au bout l’existence, c’est pouvoir la reconstituer à partir de soi, c’est savoir – la savoir... Que d’autre part, radicalement fini, on puisse parvenir à pareille assomption, cela tient, nous l’avons souvent dit, à la grâce. C’est elle qui permet aussi de dépasser l’affirmation troublante, voire violente et explosive de Wittgenstein, qu’un livre qui serait vraiment un livre sur l’éthique anéantirait tous les autres livres de ce monde. La grâce fait au contraire que tous les vrais livres sont des livres sur l’éthique et que chacun ouvre à la venue d’innombrables autres livres."
JURANVILLE, 2024, PL
ESPRIT, Négation, Expression, Ecriture
"L’esprit se donne au savoir comme négation. Comment en effet la liberté, chassée du savoir ordinairement reconnu, peut-elle réapparaître dans un savoir nouveau lui aussi reconnu ? La liberté est immédiateté de la loi. Mais l’immédiateté fausse ordinairement la loi en « faisant la loi. » Comment la loi vraie et juste, d’abord en l’Autre et venant à l’existant de cet Autre, peut-elle – et de là la liberté, et de là l’esprit – recevoir de l’objectivité dans le cadre d’un savoir nouveau ? L’objectivité, pour qui affirme l’existence et l’inconscient, est, nous l’avons souvent dit, langage, parole pour autant qu’elle doit valoir pour quelqu’un, et, suprêmement, écriture, pour autant qu’elle doit s’opposer, comme vraie et essentielle, à une objectivité déjà reconnue. Or immédiateté et écriture, cela définit la négation. La négation, la négation essentielle, est ainsi l’objectivité absolue de l’esprit et ce dans quoi il s’accomplit."
JURANVILLE, 2017, HUCM
ESPRIT, Ecriture, Imaginaire, Consistance, LACAN
Lorsque Lacan parle du réel plutôt que du noyau traumatique, il s’éloigne de Freud. Nommer le réel reste un geste névrotique, mais cela oriente la pensée vers autre chose que l’Œdipe : vers la sublimation. Elle introduit l’idée d’une réalité effective de l’esprit, différente de la simple « réalité psychique » freudienne. En dépassant la « névrose religieuse primordiale », Lacan fait apparaître le réel comme ce qui échappe au sens. Dès lors, la consistance du monde relève de l'esprit en son sens propre, qui n’est plus un symptôme mais une activité créatrice. La fin de l’analyse correspond à ce moment : savoir y faire avec son symptôme, c’est le transformer en production signifiante — un jeu de mots, un trait d’esprit, une écriture. L’écriture devient le lieu où s’instaure la consistance de l’imaginaire, où le réel trouve à s’articuler dans le symbolique. Le symptôme, comme ce qui du réel insiste à s’écrire, se prolonge alors dans une écriture ordonnée selon un « nœud mental » et cesse d’être souffrance pour devenir acte de sens. L’esprit se révèle comme ce qui pose le monde — le signifié — en tant que signifiant ; il donne ainsi consistance au monde à travers un don symbolique, accompli dans l’écriture. Ce mouvement de l’esprit s’éclaire à partir de la théorie du signifiant. Le processus logique du signifiant pur s’achève lorsqu’au-delà du sujet et du symbole, le signifié devient lui-même signifiant. C’est là que naît la véritable consistance de l’imaginaire : le signifié surgit alors comme unité réelle, posée dans un acte qui a valeur de signification. Cet acte est celui de l’écriture : en écrivant, le sujet se met à la place de l’Autre et vise à produire du sens effectif. Il ajoute symbole après symbole, lettre après lettre, jusqu’à constituer une structure close — l’œuvre — pleinement signifiante pour l’Autre tout en demeurant inscrite dans le champ du signifié.
ECRITURE, Sujet, Destin, Père symbolique, LACAN
Le sujet n’écrit pas en tant que sujet, pour Lacan le sujet est le destinataire de la lettre : « une lettre arrive toujours à destination », c’est-à-dire au sujet dont elle constitue le destin. La lettre tracée sur la page rejoue, sur le plan de l’universel, ce qui fonde le sujet dans son identification symbolique, à partir du trait unaire. Cette trace première n’est qu’un fragment d’écriture ; elle appelle le sujet à poursuivre, à accomplir l’écriture commencée. Ainsi, si la lettre est destinée à l’homme, son destin est précisément d’écrire, jusqu'à la composition d'une écriture achevée, celle de l’œuvre. Il n’y a pas de sens donné à reprendre, ni de passé à reconquérir, mais une confrontation au réel, à l’impossible où le sujet est toujours déjà pris. Le destin du sujet est alors, écrit Juranville, d’"advenir comme la Chose sans visage". Ce destin peut être figuré par le vide même la page : temps imaginaire pur sans autre matérialité que celle de la coupure signifiante, en attendant que la signification se constitue par la référence au Père symbolique, auquel le sujet doit s'identifier pour que s'accomplisse la sublimation.
ECRITURE, Oeuvre, Structure, Parole
"L’écriture tend vers l’œuvre. Mais si l’œuvre est produite quand se constitue enfin de manière effective et définitive le signifiant qui s’articule au Nom-du-Père, ce qui surgit avec l’œuvre, c’est la Chose maternelle elle-même, celle qui, dans sa parole, qui est la parole fondamentale, énonce le signifiant paternel. L’écriture s’accomplit en ce sens comme « parlante ». L’essence même de l’écriture, sa valeur éminente, tient à cette parole qu’elle institue en produisant l’œuvre. Parole nullement extérieure à l’écriture. L’écriture n’est pas première, comme le veut Derrida, mais elle n’est pas non plus secondaire par rapport à la parole. Elle seule peut faire advenir cette autre parole. L’écriture n’« exprime » rien, a fortiori rien qui lui soit extérieur, elle crée. Elle est acte au sens plein du terme."
JURANVILLE, 1984, LPH
ECRITURE, Parole, Signifiant, Signe
"Ce n’est pas parce que la pensée métaphysique a vu dans la parole un signe « moins extérieur » que l’écriture, et a valorisé la parole aux dépens de l’écrit, qu’il faut renverser les thèmes et rejeter la parole, ou la réduire. La parole n’est pas ce qu’en dit la métaphysique, signe, que l’écriture redoublerait, mais elle n’est pas non plus vocalisation par un sujet qui viendrait s’y placer, d’une écriture fondamentale ou archi-écriture. Elle est d’abord le signifiant, que n’est pas la lettre."
JURANVILLE, 1984, LPH
DISCOURS, Psychanalyse, Parole, Ecriture, LACAN
"Le psychanalyste fait donc passer son affirmation de l’inconscient, pour autant qu’il tient son discours de la place silencieuse de l’objet sexuel comme déchet. Ce qui peut sembler paradoxal, puisqu’il s’agit d’un discours. Mais, pour Lacan, le discours est « une structure nécessaire qui dépasse de beaucoup la parole, toujours plus ou moins occasionnelle ». Et il dit, de manière provocante : « L’essence du discours psychanalytique est un discours sans parole. » Le discours psychanalytique se caractérise, c’est bien connu, par le silence du psychanalyste. Un tel silence (de l’espèce de celui que nomme Yves Bonnefoy quand il dit : « Insinue dans ce cœur, pour qu’il ne cesse pas, Ton silence comme une cause fabuleuse ») ne se contente pas de faire taire le bavardage pour laisser venir une parole vraie. En tant qu’il soutient un discours, il suppose une écriture (le « discours sans parole » est, pour Lacan, « ce qui ne désigne rien d’autre que le discours que supporte l’écriture ». Dire silencieux certes, mais le discours psychanalytique énonce quand même l’affirmation de l’inconscient et il reçoit tout un développement de la place du patient-analysant, Lacan soulignant que, par rapport à son auditoire, lui-même est à cette place (« À votre égard, je ne puis être ici qu’en position d’analysant »."
JURANVILLE, 2010, ICFH
