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OBJET, Signifiance, Identité, Métaphore

Rappelons la définition de l’objet comme identité et en même temps signifiance. L’identité correspond à son caractère de chose qui possède une unité ; la signifiance correspond à son être-pour-un-autre. Il ne suffit pas que l'objet existe comme unité ; il faut aussi qu'il suscite le désir et donc qu'il puisse recevoir des déterminations autres. Mais cette contradiction n'est pas immédiatement reconnue comme telle. C'est pourquoi l'objet est d'abord illusoirement absolutisé. Il apparaît comme une unité déjà complète, indépendante, absolue, alors qu'il n'a pas encore traversé l'épreuve qui permettra de vérifier et de reconstruire cette unité. Il est donc permis d’évoquer l’objet-fétiche, dont le corps de la mère constitue le parangon. Sur le chemin de la contradiction, l’objet est ensuite découvert dans sa finitude : Kant le pense comme phénomène, tandis que Lacan le détermine comme objet ‘a’ cause du désir. D’une façon générale c’est la métaphore qui permet de déployer la contradiction en substituant un terme à un autre tout en conservant leur rapport. L’objet cesse d’être une identité immédiatement absolue et devient le point de départ d’un mouvement où sa finitude et sa contradiction permettront la constitution progressive de l’œuvre.


C’est, pour l’auteur (en l’occurrence Victor Hugo) du poème « Booz endormi » cité par Lacan, son poème à venir, mais aussi Booz lui-même. L’objet est ensuite, si l’on demeure sur le chemin de la contradiction, découvert, reconnu dans sa finitude. Kant le présentait comme phénomène, qui n’est pas le noumène ou objet absolu, a fortiori pas la Chose en soi. Lacan le détermine  psychanalytiquement, existentiellement comme objet (a) ou objet-déchet de la pulsion. Pour Booz, c’est sa finitude d’être sexué, légèrement certes, élégamment, mais franchement indiquée (« Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme »). La métaphore ouvre donc bien à un déploiement si, d’une part, on mesure qu’elle introduit une contradiction entre ses deux termes, celui qui a été substitué et celui qui a subi la substitution (Booz le moissonneur sera, en tant que gerbe, moissonné par le « moissonneur de l’éternel été »).”
JURANVILLE, 2024, PL

NOM, Masque, Violence, Finitude

Le masque permet de penser et d’envisager (littéralement) la situation intermédiaire de l’homme entre le nom qui lui est donné et le nom qu’il finira par s’approprier. Le masque n’est donc ni simplement mensonge ni identité fausse : il est un nom d’emprunt, une forme provisoire de l’unité du sujet, nécessaire à l’existant pour se protéger de la violence sacrificielle du monde social, tant que son oeuvre propre n’est pas vraiment accomplie. D’abord terrifiant, parce qu’il évoque lui-même la puissance de cette violence, il peut ensuite devenir ce qui permet de lui échapper. Il ne faut donc pas opposer absolument le masque et l’autonomie. En découvrant sa propre finitude, l’homme découvre également celle qui se dissimule derrière l’ordre commun du monde social, lequel reste fondamentalement sacrificiel. Son expérience individuelle devient alors critique sociale : il dénonce la finitude cachée sous les prétentions d’un ordre qui se présente comme évident et légitime. Le refus qu’il oppose à ce monde constitue le premier moment de son devenir véritablement individuel, mais ce refus n’est qu’un commencement : il devra être prolongé par l’affrontement à la finitude, le travail et finalement l’œuvre. 


“Le destin n’est pas d’emblée, pour l’homme, accompli, son nom n’est d’abord, pour lui, que nom d’emprunt et surtout masque. Mais le masque (« faux visage », disait-on au XVè siècle) n’est pas pour nous une unité illusoire  qu’on porte dans les relations ordinaires aux autres. C’est une unité provisoire. Nécessaire pour faire suffisamment peur aux autres et se protéger de leur commune violence : le masque est toujours d’abord terrifiant du point de vue de l’existant, il menace initialement de violence sacrificielle ; mais il peut aussi, plus tard, empêcher que cette violence ne soit exercée sur soi. Nécessaire tant qu’on n’a pas affronté jusqu’au bout la finitude et forgé l’unité définitive de l’oeuvre.”
JURANVILLE, 2024, PL

NOM, Gloire, Oeuvre, Vanité

La gloire n’est pas simplement la célébrité ou la réputation. Elle suppose que l’homme se soit approprié son nom, c’est-à-dire qu’il soit devenu effectivement celui que son nom désignait comme possibilité. La gloire est donc le résultat social de l’accomplissement individuel : celui qui existe pleinement devient « l’Autre » aux yeux du public. La gloire est donc légitime, et même « éminemment désirable » dit Juranville, même si en même temps elle peut se nourrir des plus vils motifs. Pascal en avait bien saisi l’ambiguïté : rechercher la gloire est « la plus grande bassesse de l’homme », mais le besoin d’être estimé constitue aussi « la plus grande marque de son excellence » écrivait-il. Il faut donc distinguer la gloire comme reconnaissance d'une œuvre accomplie de la vaine gloire comme désir narcissique de reconnaissance, ce qui correspond plutôt à la vanité. Or, par finitude, l’homme est « fondamentalement » marqué par ce qui semble contredire la gloire, à savoir justement la vanité. La vanité, ou “vaine gloire”, signifie que l'homme veut être reconnu comme absolu alors qu'il est fini. Il veut que son existence ait une importance définitive alors qu'elle est précisément marquée par le manque, la mort et la possibilité de l'échec. La vanité n’est pourtant pas simplement à supprimer : une détermination négative de l'homme ne doit pas simplement être éliminée, elle doit être assumée et dépassée. Ainsi, l'homme ne devient pas glorieux en cessant d'être fini et vaniteux ; il le devient en assumant cette finitude et en transformant sa vanité par l’œuvre. D’ailleurs, dans le monde issue de la Révélation, si la gloire peut être obtenue et rattachée à certains noms remarquables, elle est finalement beaucoup plus celle des œuvres que celle des hommes. L'individu véritable cherche certes la gloire, mais l'accomplissement de son travail tend précisément à dépasser sa personne. Il se produit même une sorte d’inversion : habituellement nous disons que Hegel est célèbre grâce à La Phénoménologie de l’Esprit, et que Proust est célèbre grâce à La Recherche, mais en réalité, aux yeux de l’histoire, le nom de l’oeuvre en vient à se substituer au nom de l’auteur, la gloire de l’oeuvre absorbe ainsi la gloire de son auteur. Cela signifie que le nom propre a atteint son accomplissement ultime à travers la renommée de l’oeuvre et que le destin a été réalisé.


L'appropriation du nom et au nom – le fait, plus exactement, de s’être approprié au nom, à son nom –, cela  détermine la gloire. Gloire de celui qui, assumant toute l’existence, existant pleinement, est l’Autre aux yeux du public, du monde social nouveau introduit par la Révélation… La Révélation trouvera donc son accomplissement par les oeuvres humaines qui y répondent, et qui introduisent et confortent le monde nouveau vers lequel elle a dirigé. Un monde où la gloire peut être obtenue par certains hommes, mais où elle est finalement bien plus celle des oeuvres (La Phénoménologie de l’Esprit, À la Recherche du Temps Perdu) que des hommes (Hegel, Proust), le nom des auteurs n’étant plus que celui de leurs oeuvres majeures.”
JURANVILLE, 2024, PL

DESTIN, Refus, Finitude, Election

L’homme ne possède pas immédiatement son destin. Il ne l’accomplit qu’après avoir traversé l’épreuve de la passion et de la souffrance. Souffrance d’être rejeté par le monde auquel l'homme s'est lui-même opposé. L’individu véritable doit refuser une identité sociale immédiatement disponible, mais il doit ensuite supporter les conséquences de ce refus et produire une œuvre. Le destin n'est donc pas quelque chose qui arrive à l'homme, une somme d’événements qui conduiraient jusqu’à la mort, mais plutôt quelque chose qu'il accomplit par son travail. Et c'est seulement alors qu'il « s'approprie le nom » : le nom reçu devient véritablement son nom propre. Si l’homme devenant individu véritable commence par refuser le monde, pourquoi alors refuse-t-il son destin ? Parce qu'il est « radicalement fini », parce qu’il tend toujours d’abord par refuser la finitude elle-même. L’homme reçoit un nom qui implique une responsabilité, mais il commence par fuir cette responsabilité ; ou encore : l’homme est d'abord constitué par une vérité qu’il préfère ignorer, puis cette vérité revient sous une forme qui l'oblige à travailler. Le destin appartient donc à cette vérité refoulée. C’est ici qu’intervient la psychanalyse, et Lacan qui affirme : « Qu’est-ce que l’analysé vient chercher en analyse ? Son destin. » La psychanalyse deviendrait le dispositif contemporain de récupération du destin. La cure permettrait de retrouver ce qui, dans le symptôme, contient le destin - conservé et caché - du sujet, et enfin de l’assumer. Finitude et élection sont les éléments clefs du destin en tant que voulu par le sujet : d’un côté la finitude, que la psychanalyse traduit par la « castration » ; de l’autre, et surtout, une image de soi comme élu. L’élection désigne l'image dans laquelle le sujet peut se reconnaître comme celui qui assume sa finitude et accomplit une œuvre. Le sujet aurait donc, au moment même où il refuse le monde ordinaire, entrevu une image de ce qu'il pourrait devenir. La psychanalyse doit l’aider à retrouver cette image de désir. Ce n'est donc pas simplement le passé biographique du sujet qu'il faut reconstituer ; il faut saisir la possibilité future du sujet, son destin en tant qu'il reste à accomplir.


Ce n’est que finalement – après avoir traversé la passion, la souffrance du rejet par le monde auquel il a lui-même opposé son refus, après avoir produit l’oeuvre – que  l’homme aura accompli son destin, le destin à lui proposé par le nom, qu’il se sera approprié le nom, qu’il en aura fait son nom propre. Le destin – avec le nom qui l’implique, la responsabilité par laquelle on pourrait l’accomplir, et le moi qui assumerait cette responsabilité – est toujours d’abord rejeté par l’homme radicalement fini. Certes il est possible, dans le monde historique, celui qui a été ouvert par la Révélation et, de là, voulu par la philosophie – en particulier dans le monde terminal qu’est celui  d’aujourd’hui –, de s’affronter individuellement à ce rejet et de le dépasser. C’est ce que propose la psychanalyse.”
JURANVILLE, 2024, PL

NOM, Destin, Liberté, Finitude, BENJAMIN

Le nom donné à l’homme ouvre un destin, mais ce destin ne doit pas être compris au sens mythologique d’une prédestination inscrite magiquement dans le nom. Benjamin montre plutôt que les parents, en donnant un nom à leur enfant, le dédient à Dieu sans connaître encore l’unité et l’identité qu’il devra réaliser. Le nom propre est ainsi « verbe de Dieu sous des sons humains » (Benjamin) et garantit à chacun sa création par Dieu ; il possède donc lui-même une puissance créatrice. Le nom est d’abord donné par l’Autre absolu, il “constitue l’homme comme existant, fini et pourtant libre” précise Juranville. Il ne désigne pas seulement une identité déjà accomplie : il “travaille” l’homme en l’appelant à “donner objectivité à l’unité et identité que le nom lui avait supposée” ajoute-t-il. Le destin est ainsi le processus par lequel cette possibilité initiale devient œuvre effective. La finitude signifie que le sujet hérite d’images, de modèles et de possibilités historiques déjà constitués, auxquels il peut s’identifier. La liberté consiste à choisir parmi ces possibilités et à les transformer. Le destin est donc toujours à la fois hérité et créé. C’est ce que permet de penser Heidegger lorsqu’il définit le destin comme l’avènement originaire du Dasein dans la résolution authentique. Le nom ouvre ainsi une histoire dans laquelle l’individu doit transformer l’héritage qui le constitue en œuvre propre.


Certes, pour qui affirme  l’existence, le nom est fondamentalement donné à l’homme par l’Autre (au sens éminent, par l’Autre absolu, par Dieu) ; et ce nom est créateur parce que d’abord il constitue l’homme comme existant, fini et en même temps libre ; et surtout parce qu’ensuite il le « travaille » jusqu’à ce que celui-ci ait accompli son destin, donné objectivité à l’unité et identité que le nom lui avait supposée.”
JURANVILLE, 2024, PL

NOM, Essence, Création, Dieu, LEVINAS

Le nom divin n'est pas simplement le signe linguistique qui désigne Dieu. Puisque le nom est ce qui pose et fait exister, le nom de Dieu est lui-même l'instance créatrice : autrement dit le nom de Dieu est Dieu lui-même, tandis que le nom en général constitue l’essence du langage et l’essence dans le langage. Maïmonide affirme ainsi que le Nom est l’être premier, et Lévinas soutient également que le Nom désigne Dieu avant toute détermination de la divinité. Mais Juranville se sépare de Lévinas sur le statut de l’essence. Pour Lévinas, l’essence renvoie à la généralité qui subsume les individus et tend à ignorer la finitude, le temps réel et la rupture. Les « faux dieux » sont des essences déterminées, des concepts auxquels correspondent des figures particulières. Le nom propre, au contraire, adhère à l’individu singulier sans qu’un lien logique nécessaire l’unisse à lui : il laisse donc apparaître un vide, voire le néant. Si Levinas refuse d’identifier le nom à l’essence, c’est parce qu’il refuse également de poser un savoir philosophique de l’essence comme principe. Pour Juranville au contraire l’essence est le premier terme permettant de nommer Dieu. Mais cette essence n’est pas une généralité abstraite et intemporelle ; “elle est - dit-il - ce qui, en acte, dans le temps réel, imprévisiblement, et sur fond de vide, de néant, pose la chose et, en cela, la crée”. Elle doit donc être pensée à partir de la finitude et non contre elle. 


Si Levinas ne dit pas malgré tout du nom qu’il est l’essence, ce n’est que parce qu’il exclut de proclamer tout savoir philosophique, dont l’essence serait le principe. Au contraire, selon nous l’essence est le terme philosophique premier pour nommer Dieu, elle est ce qui, en acte, dans le temps réel, imprévisiblement, et sur fond de vide, de néant, pose la chose et, en cela, la crée – comme le nom le fait dans le langage.”
JURANVILLE, 2024, PL

NOM, Création, Dieu, Commandement

Le paganisme véhicule une vision étroite du destin, considéré comme un ordre déjà constitué auquel l'homme est soumis, par rapport auquel il ne dispose d’aucune liberté ni d'une véritable puissance créatrice. Le nom, dans ce contexte, désigne ce qui est déjà là et semble fixer toute identité. La Révélation introduit au contraire une rupture : « le nom est apparu soudain dans sa majesté » écrit Juranville. Le nom n'est plus un simple élément du langage ordinaire : il devient quelque chose qui advient, qui surgit dans une révélation. Le passage de l'Exode est ici décisif : Moïse demande à Dieu quel est son nom afin de pouvoir répondre aux Israélites qui l'interrogeraient. La réponse : « Je suis ce que je serai ». A l’évidence le nom ne livre pas ici une identité déterminée, il est énigmatique, il ouvre sur un devenir : « ce que je serai ». Juranville qualifie cette structure de métonymie par rapport à l'usage ordinaire du nom. Le nom ne coïncide plus simplement avec la chose qu'il désigne : il renvoie à quelque chose qui doit encore être compris et accompli. Il est simultanément inintelligible et appel à l'intelligence. L’énigme n'est pas une obscurité destinée à rester telle quelle ; elle commande un travail de résolution. D'où la remarque, particulièrement forte, de Juranville : « Il est en lui-même commandement. » Les commandements ultérieurs prolongent donc le premier nom. Ils constituent les différentes modalités selon lesquelles l'homme est appelé à résoudre l'énigme du nom. D’ailleurs le IIe commandement est consacré précisément au nom : ne pas prendre le nom de Dieu « en vain ». Il ne s’agit pas simplement d’une interdiction de jurer en vain par Dieu, comme le veut l’interprétation traditionnelle, il s’agit de retrouver le sens même de la création, l’oeuvre de Dieu, en tant que l’homme est appelé à y participer. Il faut se rappeler quel Dieu porte ce nom : celui qui a libéré Israël de la servitude. Dieu libère l'homme pour lui permettre de retrouver une liberté véritable, alors que la liberté humaine s'était retournée contre elle-même dans le paganisme. C'est pourquoi prendre le nom de Dieu « en vain », c'est d'abord le réduire à un instrument, un moyen au service de fins particulières (raison pour laquelle sans doute, dans la tradition juive, le nom de Dieu réduit au tétragramme YWHW, devient proprement l’imprononçable, interdisant tout utilisation usurpatrice). L'homme doit comprendre au contraire qu'il appartient lui-même à l'œuvre que le nom divin inaugure. Et si le commandement semble comporter une menace de punition, celle-ci ne doit pas être comprise comme une intervention extérieure et arbitraire (dans une version justement mythologique et païenne de la punition), mais comme une vérité morale voire existentielle : l'homme est seul responsable des conséquences de sa propre décision. Ce n’est pas Dieu qui punit, mais l'homme qui se punit lui-même lorsqu'il refuse d’assumer la tâche que le nom lui révèle.


La Révélation intervient pour redonner tout son sens à la Création, pour que celle-ci soit une œuvre au sens plein du terme, l’oeuvre par excellence. Ne pas mésuser du nom de Dieu, ne pas le prendre en vain, c’est ne pas en faire un moyen pour soi, par exemple en prenant Dieu à témoin pour les promesses et jurements qu’on fait. Et c’est bien plutôt peser qu’on est, comme homme, partie prenante de l’oeuvre de Dieu telle qu’elle découle de son nom, les hommes, étant, dans l’énoncé du commandement, menacés de punitions au cas où ils ne participeraient pas comme il convient à cette œuvre et désobéiraient. Mais les punitions évoquées dans ce commandement ne sauraient être interprétées comme venant d’un Dieu implacable et comme suscitées par la désobéissance des hommes à la lettre d’un commandement qui s’imposerait à eux. Le Dieu qui se donne dans la Révélation ne punit pas (cela, c’est une  représentation et une formulation mythologique et païenne). Il dit simplement que les hommes n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes de leurs décisions, qu’ils fassent leur bonheur ou leur malheur – en ce dernier cas, ils se seront punis eux-mêmes.”
JURANVILLE, 2024, PL

NOM, Unité, Création, Individu, BENJAMIN

Le nom possède une structure essentielle commune aux noms propres et aux noms communs : il rassemble une multiplicité de sons dans une unité et, simultanément, pose comme une la réalité qu’il désigne. Il est donc à la fois position et unité, et cette structure lui confère une puissance créatrice. Or dans l’affirmation de l’existence, l’homme radicalement fini rencontre d’abord cette puissance dans l’Autre qui surgit devant lui. Mais lorsqu'il accède véritablement à l'existence, lorsqu'il assume son existence au lieu de la fuir, il devient lui-même capable de poser une unité. Il peut alors être véritablement individu : non pas simplement un individu empirique déjà constitué, mais un être qui se constitue comme un. Et l'Autre auquel cette unité est imputée est alors un Autre qu'il fait exister, qu'il crée. Juranville refuse de réduire la nomination à un simple appel, comme le font Heidegger et Lacan : nommer est d’abord créer. Il s’appuie plutôt ici sur Benjamin : cette puissance créatrice vaut particulièrement pour le nom propre, qui garantit à chacun sa création par Dieu. Recevoir un nom propre n'est pas seulement recevoir une désignation sociale ; ce nom inscrit l'individu dans une création, c'est-à-dire dans une unité singulière qui doit ensuite être assumée. Mais l’homme fini rejette d’abord cette vérité du nom et s’enferme dans une identité immédiate, fausse, sans Autre. Il réduit alors le nom, puis le langage et les choses, à de simples moyens au service de ses fins. Pour Benjamin encore, l'essence spirituelle ne se communique pas “par” le langage, elle se communique “dans” le langage. Le péché originel marque précisément la naissance de ce langage déchu dans lequel le nom a perdu son intégrité et où le mot devient signe, entretenant avec la chose un rapport purement conventionnel et accidentel. Le nominalisme apparait alors comme symptôme philosophique de cette falsification : ce que cette théorie affirme sur le plan philosophique correspond à ce que la finitude fait spontanément sur le plan existentiel.


On doit donc s’opposer à l’identification entre nomination et appel, à laquelle s’arrêtent ceux qui, affirmant l’existence (ou l’inconscient), refusent d’affirmer le savoir de cette existence (ou de cet inconscient). En l’occurrence Heidegger pour qui « nommer, c’est appeler par le nom. Nommer est appel » et Lacan qui avance que « le nom, c’est ce qui appelle à parler. »... La nomination est création, et cela est vrai du nom commun comme du nom propre. En deçà de sa fonction d’appel, le nom propre  est création.”
JURANVILLE, 2024, LP

MYSTIQUE, Vérité, Parole, Oeuvre, WITTGENSTEIN

La mystique constitue le troisième rapport positif à l’existence, après l’esthétique du Beau et l’éthique du Bien, et elle correspond au plan de la connaissance. Elle assume la contradiction propre à la finitude radicale : pour l’homme fini, le vrai apparaît d’abord imprévisiblement à l’extérieur, comme Autre. Le Vrai est l’absolu en lui-même, l’essence comme puissance créatrice, mais une essence que l’existant doit pouvoir reconstituer. Contrairement à l’essence qui pose immédiatement la chose, le vrai pose seulement la réalité, et il revient à l’homme de lui donner unité et consistance dans l’œuvre. Autrement dit le vrai ne fournit pas immédiatement l'œuvre ; il donne la réalité à partir de laquelle l'œuvre devra être créée. C'est pourquoi Juranville peut définir le vrai comme : “accord de l’objet avec lui-même”, une fois cet accord réalisé dans l’oeuvre. À la différence de l’écriture du Beau et de la lecture du Bien, le Vrai se rapporte à la parole, à une Parole primordiale à laquelle l’homme doit se mettre à l’écoute. Juranville convoque alors Wittgenstein pour qui le Vrai absolu relève du mystique et de l’inexprimable : il ne peut être dit comme une proposition scientifique, mais seulement montré dans l’acte de parole et accueilli dans le silence. Mais Juranville refuse de conclure que le Vrai serait définitivement inaccessible à la pensée. La solution réside dans la philosophie elle-même comprise comme “parole de discours répondant à la Parole originelle”. Hegel avait déjà indiqué que le rationnel peut être appelé mystique sans devenir pour autant inconcevable. Juranville veut ainsi dépasser à la fois la réduction scientifique du vrai et son enfermement dans l’ineffable.


“La question qui se pose finalement est de savoir comment dire jusqu’au bout cette mystique du Vrai présentée par Wittgenstein comme inexprimable, comment parvenir, dans la vie de connaissance dont il parle, à une connaissance effective de cet Être qui échappe à toute science, à toute rationalité scientifique. C’est selon nous, non pas par l’art comme pour l’esthétique du Beau, ni par la religion comme pour l’éthique du Bien, mais par la philosophie elle-même comme parole de discours répondant à la Parole originelle.”
JURANVILLE, 2024, PL

FOI, Paradoxe, Savoir, Existence, KIERKEGAARD

La foi peut-elle devenir principe d’un savoir sans trahir l’existence ? La foi, dispensée comme « passion heureuse » selon Kierkegaard et requise comme choix toujours possible face à la finitude, est autonomie et finitude conjointes. Elle s’exprime dans l’engagement sans certitude objective : foi religieuse, foi du créateur, foi conjugale. Elle porte un contenu objectivable et une forme pratique. Pourtant, pour le même Kierkegaard, la foi ne peut être principe d’un savoir : affirmer un savoir ferait perdre l’existence, tant pour celui qui l’affirme — redevenu maître — que pour celui qui le reçoit — fasciné par l’affirmation. Le « chevalier de la foi », comme il dit, est témoin, non maître. C’est là que Juranville se sépare de Kierkegaard, pour lui le savoir véritable apparaît comme l’assomption accomplie de l’existence, universellement reconnu, fondant la justice et permettant à chacun d’assumer l’existence dans des œuvres. Toute la difficulté pour la pensée de l’existence tient alors à ce que l’« argument kierkegaardien » conduit à maintenir la contradiction du paradoxe — initialement fixée dans l’Incarnation — sans la résoudre. Au risque d’aboutir à l’impasse politique.


L’« argument kierkegaardien » conduit au rejet du savoir  philosophique. Ce qui reste alors, c’est de témoigner de l’existence, mais sans pouvoir se justifier par un savoir absolument  rationnel. De témoigner en tant qu’individu qui échappe à la  pesanteur des déterminations sociales et des normes imposées  dans les rapports avec les semblables, et qui, lui, se rapporte,  explicitement ou non, à l’Autre absolu. De témoigner par l’oeuvre qu’on produit, par l’activité libre qui débouche sur cette oeuvre. Kierkegaard le dit d’Abraham : « Le vrai chevalier  de la foi est un témoin, jamais un maître », et encore: « Le héros  tragique renonce à lui-même pour exprimer l’universel [celui du  savoir], le chevalier de la foi renonce à l’universel pour devenir  l’individu. »  La contradiction absolue fixée pour Kierkegaard dans le  paradoxe de l’Incarnation du Christ est finalement, après lui, pour toute la pensée de l’existence, maintenue, laissée être sans être résolue, voire posée comme insoluble, alors même qu’on n’évoque plus, expressément du moins, l’Incarnation  du Dieu-Homme.”
JURANVILLE, 2024, PL

DESIR, Autre, Finitude, Pulsion, LACAN

Le désir n’apparaît pleinement que si l’existence est affirmée, ainsi que l’altérité, comme essentielle. Dès lors le désir ne vise plus un objet à posséder ; il ne s’accomplit pas dans la suppression du manque. Il ne consiste pas à produire un manque dans l’Autre pour mieux le remplir (perversion), mais à accueillir l’Autre, comme tel, dans une relation infinie. Levinas dit très bien, du désir, qu’« est comme la bonté – le Désiré ne le comble pas, il le creuse. » Pour cela il faut rompre avec la position platonicienne, selon laquelle le désir monte vers l’intelligible, et s’assouvit ainsi. Augustin parle plutôt d’une réciprocité inaugurée par l’Autre : Dieu vient d’abord vers l’homme (sinon quel sens aurait l’Incarnation ?). C’est bien en ce sens que Lacan se recentre sur le “désir de l’Autre” et parle d’une “métaphore de l’amour” : l’homme devient désirant parce qu’il est désiré. Mais la finitude radicale implique la possibilité du refus. L’existant peut ne pas répondre au désir de l’Autre et substituer la pulsion (ou la libido) au désir, qui réduit l’Autre à l’objet, et pointe vers la mort.


La finitude, se révélant comme finitude radicale, fait certes alors que l’existant refuse de répondre, au désir de l’Autre (avant tout l’Autre absolu) pour lui, par son propre désir pour cet Autre, et pour l’Autre en général. Se met en place, au lieu du  désir véritable, la pulsion où l’Autre d’abord, puis soi ensuite, est réduit à ce que Freud appelle l’objet partiel, et Lacan l’objet (a). Pulsion qui porte en elle la finitude radicale sous le nom de pulsion de mort – Lacan parle de « l’affinité essentielle de toute pulsion avec la zone de mort » et des « deux faces de la pulsion qui, à la fois, présentifie la sexualité dans l’inconscient et représente, dans son essence, la mort. » Mais pulsion où l’existant se dissimule d’abord cette finitude ou pulsion de mort absolutisée illusoirement dans la libido. De la libido Lacan dit, ne reconnaissant pas franchement son fond de pulsion de mort, qu’elle est « pur instinct de vie », pour nous de vie fausse d’où l’Autre comme tel est éliminé ; il dit aussi qu’elle  est « la présence effective, comme telle, du désir », d’un désir  lui-même faussé, précisons-nous.”
JURANVILLE, 2024, PHL

DESIR, Finitude, Névrose, Psychanalyse

La finitude radicale peut et doit être assumée dans un vrai désir orienté vers l’Autre. La névrose naît d’un refus de l’ordre social qui n’a pas été soutenu jusqu’au bout : le sujet refoule le désir qui légitime ce refus. Dans la cure, l’analyste aide le patient à reconnaître son désir d’élu et à l’assumer dans une œuvre propre, à l’image d’Antigone ou d’Œdipe, figures du désir de « différence absolue ». Ce désir vrai, distinct de la libido produite par la pulsion de mort, engage la responsabilité éthique : « Avez-vous agi conformément au désir qui vous habite ? » Ainsi conçu, le désir-amour n’est plus voué à disparaître dans l’appropriation d’un absolu ; il est lui-même absolu et suppose l’assomption résolue de la finitude.


La finitude, même radicale, doit et peut toutefois être assumée dans un vrai désir, pour l’Autre comme tel. Dans un désir qui excédera l’ordre commun du monde social et qui le refusera d’un vrai refus. Telle est la perspective de la cure psychanalytique. La névrose s’expliquerait par un refus opposé à pareil ordre où le vrai désir se perd ; mais aussi par le fait qu’on n’a pas voulu payer le prix de ce refus, qu’on a refoulé le désir qui le légitime. Le psychanalyste, dit Lacan, serait le messager de ce refus. Il devrait percevoir par intuition, à partir des paroles du patient-analysant, son désir d’élu ayant, comme responsable, à introduire un nouvel ordre des choses, la justice, désir qu’il avait refoulé. Le psychanalyste aurait à faire entrer le patient-analysant sur la voie de son oeuvre propre dans laquelle celui-ci accueille et élabore ce désir.”
JURANVILLE, 2024, PHL

ABSOLU, Finitude, Désir, Philosophie, PLATON, SOCRATE

La Révélation, en posant l’être comme absolu, rend possible la philosophie — mais à condition que la finitude soit reconnue. L’être élevé à l’absolu apparaît d’abord comme écrasant, l’existant se découvre « accident », pour parler comme Aristote. Deux réactions sont alors possibles : soit s’abîmer dans la finitude (désespoir), soit se rêver soi-même absolu (hybris). L’absolu ne devient vrai que si l’existant assume sa finitude. Alors l’absolu n’est plus écrasant mais liberté pure, source de relations (déjà comme Trinité), fondement de la Création et de la Révélation (relation avec les hommes). La philosophie n’advient que lorsque la séparation d’avec le Tout est reconnue, et que le désir apparaît comme manque. Par exemple les présocratiques (Héraclite, Parménide) pensent l’absolu, mais pas encore la finitude. Dans Le Banquet de Platon, les premiers discours sur Éros absolutisent encore l’amour. C’est Socrate qui introduit la rupture en montrant qu’Éros est désir de ce qui manque. Il prouve sa propre non-savoir en s’effaçant derrière Diotime, qui révèle en Éros un être intermédiaire entre ignorance et savoir, entre finitude et absolu. Ainsi naît la philosophie : amour du savoir, non possession du savoir. La finitude peut se fuir, s’arrêter aux objets finis et les absolutiser (fantasmes, simulacres). Elle peut aussi s’assumer et ainsi laisser le désir se déployer, en commençant parcourir l’échelle du beau, jusqu’à l’Idée, jusqu’à engendrer œuvres et savoir. Mais dans la tradition platonicienne, le désir disparaît dans son accomplissement… tandis qu’au terme de son histoire, la philosophie tend à se résorber dans la science.


“Reste que l’être dégagé comme absolu par la métaphore de l’être produite lors de la Révélation ne pourra être considéré comme ayant introduit la philosophie que quand la finitude aura été reconnue et, avec elle, la séparation d’avec le Tout. Quand le désir-amour sera apparu dans sa réalité pour l’existant… Le désir toutefois, s’il est bien reconnu dans sa réalité avec l’épreuve de finitude qu’il fait traverser, est voué, pour la  conception classique, héritée de Platon, à disparaître dans son accomplissement, quand il s’est entièrement approprié l’objet. Et de même, la philosophie, si elle advient bien alors dans sa réalité, en tant que fondée par Socrate et Platon, est vouée à disparaître comme telle dans le savoir suprême finalement atteint (la science) – elle « [abandonnerait], comme le  dit Heidegger de la conception hégélienne, le nom d’“amour  de la sagesse” et [deviendrait] sagesse elle-même sous la forme  du savoir absolu », l’épreuve du non-savoir étant passée par pertes et profits.”
JURANVILLE, 2024, PL

ABSOLU, Savoir, Philosophie, Révélation

La métaphore de l’être introduite par la Révélation ne se contente pas d’opposer un Dieu au paganisme : en posant l’être comme absolu, elle ouvre l’histoire de la pensée et oriente celle-ci vers le savoir de l’absolu et vers la justice conçue rationnellement. La philosophie devient ainsi instrument de la Rédemption, laquelle accomplit la Création et donne sens à la Révélation. Mais bien sûr la prétention (notamment hégélienne) au « savoir absolu » semble dissoudre l’existence concrète, et la finitude, dans le système. La transformation du christianisme en savoir totalisant conduit à une forme d’« absolution » sans conversion réelle, et prépare historiquement les idéologies modernes qui absolutisent un principe fini (le Prolétariat, l’État, la Race, la Science) en écrasant toute objection. L’absolu devient alors idole. Il faut donc repenser l’absolu autrement, comme un Autre d’où puissent viennent grâce et élection. L’Absolu appelle non à une totalité maîtrisée, non à une fusion mystique, mais à l’effacement (provisoire) du sujet. La même humilité doit toucher la philosophie, qui doit reconnaître une sorte d’impuissance à faire accepter universellement la justice ; elle doit s’appuyer sur les grandes religions, qui infusent leur savoir dans les discours sociaux. 


L’absolu doit, dès lors qu’on affirme l’existence essentielle, être envisagé autrement. Comme cet Autre duquel grâce et élection viennent à l’existant d’abord pris dans la pulsion de mort. Mais aussi au nom duquel l’existant aura à s’effacer soi, à se dé-poser soi en tant qu’il occupait une position de maîtrise, à rendre grâce à cet Autre et à dispenser à son tour grâce et élection à l’autre homme – comme Socrate s’effaçant pour Agathon, dans Le Banquet, derrière Diotime. La philosophie n’a donc pas à craindre de sombrer dans l’idéologie quand  elle vise et affirme quelque savoir de l’absolu, quelque savoir absolu. Elle doit alors, on l’a dit, s’effacer elle-même devant l’Autre absolu. Reconnaître qu’elle ne peut pas, par elle seule, faire accepter de tous ce qu’elle présente comme la justice rationnellement déterminée. Que cela ne sera possible que grâce à ce qui est venu et vient de cet Autre comme grandes religions.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Savoir, Vérité, Subjectivité, KIERKEGAARD

Kierkegaard affirme que toute connaissance essentielle concerne l’existence et reconnaît que la vérité ne se sépare pas de la vie qui l’accomplit. Toutefois, il exclut toute affirmation d’un savoir de l’existence, au motif que le savoir suppose abstraction, distance et possibilité, tandis que l’éthique exige un engagement infini dans sa propre existence. Le savoir serait ainsi toujours une privation de la vérité vécue. Pourtant, Kierkegaard élabore une théorie de la communication indirecte qui pose explicitement l’autonomie du sujet comme condition de toute vérité : communiquer, pour l’homme comme pour Dieu, consiste à rendre l’autre libre, capable de s’approprier le sens à partir de soi. La grâce fonde cette autonomie, et la foi exige une réponse active du sujet fini. Les rapports à l’existence tels que Kierkegaard les pense contiennent donc en eux-mêmes les conditions d’un savoir philosophique de l’existence, même si Kierkegaard refuse finalement de poser ce savoir comme tel.


“Kierkegaard exclut toute affirmation d’un tel savoir de l'existence, critique en général tout ce qui est savoir. Il a pu dire sans doute: « Toute connaissance essentielle concerne l’existence, et seule la connaissance qui se rapporte essentiellement à l’existence  est connaissance essentielle » Et, à propos du Christ: « Être la vérité, c’est la même chose que la savoir, et le Christ n’aurait  jamais su la vérité [il dit à Pilate: “Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix”, Jean, 18, 37] s’il ne l’avait été ; et nul ne sait de la vérité plus qu’il n’en exprime dans sa vie » – ce avec quoi nous  nous accordons, puisque le savoir vrai est l’accomplissement de l’existence. Toutefois, Kierkegaard avait noté, juste avant les derniers mots que nous venons de citer: « Pour le christianisme, la vérité ne consiste pas à la savoir, mais à l’être. Quand on est la vérité [le Christ, devant Pilate notamment] et que l’exigence est d’être la vérité [pour l’homme, à l’imitation du Christ], la savoir, c’est en être privé. » Pourquoi ? Parce que « tout savoir sur la réalité est possibilité. » Parce que le savoir suppose qu’on s’extraie, qu’on s’abstraie, qu’on voie les choses du point de vue de l’Autre : « L’exigence de l’abstraction à son égard [celui  de l’existant] est, dit Kierkegaard, qu’il se dés-intéresse pour qu’il puisse savoir quelque chose. » À quoi le même Kierkegaard oppose l’exigence de l’éthique, qu’« il [le même existant] s’intéresse infiniment à l’existence, …à la sienne propre. » Rejet donc de toute affirmation d’un savoir de l’existence.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Quaternaire, Structure, Sphère, KIERKEGAARD

Les sphères de l’existence décrites par Kierkegaard se retrouvent, sous des formes variées, chez tous les penseurs de l’existence essentielle qui lui succèdent. Leur pleine détermination n’apparaît toutefois qu’avec la psychanalyse, lorsque l’inconscient est reconnu comme l’essence même de l’existence. Cette pensée de l’existence obéit alors à une structure quaternaire, déjà dégagée par Heidegger, mais aussi Lacan. La première structure est celle de la psychose, essentielle ou pathologique. Essentielle, elle désigne le rapport originaire du psychisme à l’Autre, tel que Levinas le décrit comme assignation. Elle correspond à la sphère métaphysique impossible chez Kierkegaard et au domaine heideggérien de la non-vérité comme refus. La seconde structure est celle de la perversion, essentielle lorsque l’objet est absolutisé comme œuvre, pathologique lorsqu’il devient fétiche. Elle correspond à la sphère esthétique de Kierkegaard et à la non-vérité comme dissimulation chez Heidegger. La troisième structure est la névrose, essentielle lorsque le sujet accepte d’être déchiré par le travail requis pour l’œuvre à venir, pathologique lorsqu’elle se fixe dans le symptôme. Elle correspond à la sphère éthique et à la non-vérité comme errance. Enfin, la quatrième structure est celle de la sublimation, lorsque l’existant reconnaît pleinement sa finitude comme sexualité et assume explicitement l’existence. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard et, chez Heidegger, à l’assomption de la non-vérité originaire dans la résolution orientée vers l’œuvre.


“Enfin la sublimation, quand la finitude de l’existant individuel a été reconnue comme sexualité, quand on assume entièrement et explicitement l’existence avec cette finitude. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard. Domaine chez Heidegger de la non-vérité originelle telle qu’elle est assumée dans la résolution qui va vers l’oeuvre. Par l’existant parvenant à pareille sublimation, le savoir philosophique comme savoir de l’existence pourrait être déployé jusqu’au bout. Par l’existant ayant relevé de la psychose essentielle, il pourrait être fondé.”
JURANVILLE, 2024, PHL

FINITUDE, Autre, Existence, Identité

La philosophie contemporaine (depuis Kierkegaard) définit l’existence essentielle comme ce que l’homme rejette d’abord et toujours spontanément. Ce rejet marque sa finitude radicale : il n’a pas choisi originellement cette existence qui le force à abandonner l’identité imaginaire qu’il s’était fabriquée, et il persiste à la refuser pour la maintenir. Cette finitude radicale se manifeste chez les grands penseurs comme une forme de mal fondamental. L’homme ne peut s’arracher seul à cette finitude, qui lui est constitutive, comme existant ; seul un Autre absolu (hors finitude) peut l’appeler à assumer authentiquement son existence et à constituer une identité vraie.


“Aux yeux de la philosophie contemporaine qui l’a  introduite contre la tradition philosophique et l’opinion  commune, l’existence essentielle est toujours d’abord rejetée par l’homme qu’elle constitue pourtant. Et ce rejet caractérise l’existence en l’homme comme toujours d’abord finitude radicale. Finitude « radicale », parce qu’il n’a pas voulu originellement – il n’est pas origine, il est fini – cette existence  par laquelle il doit renoncer, comme fausse, à l’identité qu’il s’était fabriquée; et parce qu’existant, et donc libre, il tente de maintenir cette identité illusoire et rejette l’existence. Par cette finitude l’homme rejette ce qui pourrait, venant de l’Autre, lui permettre de constituer une identité vraie: cette  finitude est ainsi, dès Schelling, volonté du mal pour le mal; chez Kierkegaard, désespoir; chez Heidegger, déchéance; chez Freud, pulsion de mort; et Levinas la suppose quand  il proclame que Nul n’est bon volontairement. À cette finitude l’homme ne peut s’arracher par lui-même (impossible dès lors qu’il y a existence essentielle), il ne peut l’être, sans qu’elle soit en rien éliminable (elle est à sa « racine »), que par un Autre au-delà de toute finitude humaine, par un Autre absolu qui appelle l’homme à assumer son existence: Autre absolu que Kierkegaard et Rosenzweig appellent franchement Dieu; Heidegger, l’Être ou l’Ereignis (Événement appropriant, donnant à l’homme son propre); Levinas, l’Infini et Dieu;  Lacan, le Grand Autre ou l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Finitude, Répétition, Liberté, KIERKEGAARD

Kierkegaard est le premier véritable penseur de l’existence, non parce qu’il aurait rompu avec Hegel sur la définition abstraite de l’existence, mais parce qu’il a introduit une pensée de son assomption concrète, marquée par la finitude radicale et la contradiction absolue. Si Kierkegaard reprend la structure hégélienne de l’existence comme synthèse contradictoire, son apport décisif réside dans la théorie des sphères de l’existence. Celles-ci ne constituent pas un simple développement dialectique continu, mais une succession de stades séparés par des sauts, chaque sphère étant secrètement faussée par la finitude qu’elle croyait avoir assumée. La sphère esthétique identifie la liberté au plaisir et à l’immédiateté, mais se brise sur la répétition et le désespoir. La sphère éthique tente de maîtriser cette répétition par l’exigence et la responsabilité, mais l’exigence infinie conduit à une nouvelle faillite. La sphère religieuse, enfin, assume explicitement la répétition et la finitude, non comme maîtrise, mais comme consentement, ouvrant à un accomplissement paradoxal qui maintient un vide intérieur infini. Le désespoir, interprété comme pulsion de mort et péché, révèle la tendance fondamentale de l’homme à rejeter l’existence. Le christianisme apporte le savoir de cet horrible et le courage de l’affronter dans la foi. Mais ce savoir doit trouver son objectivité, aussi Juranville prolonge Kierkegaard en affirmant qu’à partir de l’intervention de l’Autre divin, l’existant peut et doit lui-même résoudre la contradiction de l’existence, devenant ainsi un individu véritable. Cet individu, appelé par le Christ, n’est pas une exception, mais la possibilité offerte à tout homme d’assumer sa finitude et de s’accomplir comme sujet responsable.


“Kierkegaard est selon nous le premier penseur de l’existence, celui qui a introduit dans la pensée philosophique l’interprétation de l’être comme existence essentielle. Non pas par ce qu’il  dit de l’existence elle-même, où il reprend, en moins abstrait, ce que dit Hegel. Pour celui-ci, l’existence est « l’unité immédiate  de la réflexion-en-soi et de la réflexion-en-un-autre » – unité qui, n’étant qu’immédiate, se révélera contradiction. Kierkegaard ne dit pas autre chose quand il présente l’existence comme  synthèse de sujet et d’objet, d’intérieur et d’extérieur, d’infini et  de fini, de possible et de réel, de pensée et d’être, etc. – synthèse  et aussi contradiction comme on le voit dans la célèbre et  provocante et problématique aussi formule: « Dieu ne pense pas, il crée ; Dieu n’existe pas, il est éternel. L’homme pense et existe, et l’existence sépare la pensée et l’être, les tient séparés l’un de l’autre dans la succession. » Ce qui fait que Kierkegaard est  le premier penseur de l’existence, c’est sa théorie des sphères de l’existence. Où il s’agit d’assumer l’existence avec la contradiction – absolue et non pas relative – que provoque en elle la finitude radicale de l’humain. Où, quand on pense l’avoir assumée suffisamment en se rapportant à elle d’une certaine manière, on découvre ensuite qu’en réalité on en est venu à la rejeter à nouveau. Où l’on passe, de ce fait, à un nouveau rapport à l’existence, à une nouvelle sphère où ladite contradiction, ladite finitude, est plus expressément assumée.”
JURANVILLE, 2024, PHL

ETRE, Altérité, Temps, Etant, HEIDEGGER, LEVINAS

L’identité vraie doit intégrer la finitude radicale, et c’est ce qu’exprime le verbe être, dont l’indétermination manifeste la temporalité essentielle du langage et l’intervention de l’Autre dans l’existence. Comme le souligne Heidegger, « être » n'est pas un mot parmi d'autres : il marque la transcendance sans laquelle il n'y aurait pas de langage du tout. À l'état pur (l'infinitif), il coupe le signifié de toute détermination rassurante. Cependant l’existant tend à réduire l’être à l’étant, nominalisation constitutive de la métaphysique, laquelle confond le verbe être avec une propriété générale des choses. En oubliant l’être comme altérité pure, elle cherche à fonder l’étant (l'étantité) sans traverser l’abîme de la finitude. Pour Heidegger, seule la pensée de l’être en tant qu’être, dans son dévoilement, restitue sa transcendance. C'est ici qu'intervient la critique de Levinas. S'il reconnaît la différence entre l'Être et l'étant, Levinas refuse l'ontologie heideggérienne. Pour lui, l'Être reste une puissance anonyme et païenne, un conatus essendi (persévérance dans l'être) qui écrase l'individu. Levinas choisit donc de défendre l'homme (l'étant par excellence) contre l'Être, proposant une éthique de l'« autrement qu'être », où le sujet doit s'absenter de son être pour répondre de son prochain. Juranville à son tour se distancie de cette position lévinassienne ; s'il accepte le diagnostic sur la métaphysique, il refuse de voir l'Être comme une condamnation ; il s'agit plutôt pour l'existant de vouloir assumer l'altérité radicale que l'Être lui révèle.


"Reste que la confusion de l’être et de l’étant tend à se répéter, comme le rejet, par l’existant, de l’altérité véritable, et c’est ce que, très constamment, très judicieusement, Levinas dénonce chez Heidegger. L’être heideggérien, s’il est un Autre, un Autre absolu, ne serait que l’Autre absolu faux du paganisme. Il écraserait sacrificiellement l’homme individuel. Contre quoi, polémiquement, affirmant l’étant contre l’être, Levinas proclame: « L’étant par excellence, c’est l’homme". Mais, bien plus, il récuse l’être en général, le concept d’être. À quoi il oppose l’« autrement qu’être. » L’Autre absolu vrai s’absenterait de l’être pour laisser place à l’homme, et ce dernier, seul, mais responsable d’Autrui, du prochain, aurait à son tour à s’absenter de son être, à se constater expulsé ou exclu de l’être. Mû, emporté par l’essence, l’être étendrait son règne implacable, celui de la puissance, du conatus essendi. En quoi nous ne suivrons pas Levinas, parce que pour nous l’existant n’est pas condamné à rejeter l’altérité véritable propre à l’être, mais peut au contraire la vouloir."
JURANVILLE, 2024, PHL

ETRE, Essence, Immédiateté, Création, ARISTOTE

L'être semble d'abord marqué par une plurivocité constitutive, comme le soutient Aristote contre l'univocité radicale de Parménide (tout est Être) ou le nihilisme de Gorgias (rien n'est). Platon tente de résoudre ce dilemme en introduisant le Non-Être pour expliquer l'erreur, mais Aristote préfère constater la multiplicité des sens de l'être à travers les catégories. Benveniste, dans une perspective relativiste, montre que les catégories aristotéliciennes ne sont que le reflet de la grammaire grecque, remettant en cause l'universalité de la philosophie. Mais Juranville dépasse cette critique en s'appuyant sur une lecture existentielle de Wittgenstein : ce dernier, à l'inverse du logicisme, refuse l'identité des indiscernables (deux choses identiques peuvent être deux). Juranville y voit l'intuition d'une identité existentielle, imprévisible, qui surgit dans la relation. Si la grammaire décrit des structures particulières, elle renvoie néanmoins à un principe universel : l'essence. Aristote lui-même notait que les sens multiples de l'être convergent vers un terme unique (l'ousia). Or, cette essence est le nom philosophique du principe créateur (le Souffle, la Chose), présent dans toute culture. Il y a donc bien une grammaire universelle fondée sur la finitude, ce qui valide la prétention de la philosophie à la vérité universelle. Finalement, la plurivocité aristotélicienne est plus apparente que réelle. L'être possède une univocité fondamentale définie comme « immédiateté de l'essence ». L'existant, qui a d'abord rejeté ce principe créateur hors de son langage ordinaire (où l'essence se fuit), doit le reconquérir. Il ne s'agit pas de croire naïvement que tous les mots sont des noms essentiels, mais de trouver un langage poétique capable de faire réadvenir l'essence.


"L’existant doit ensuite – il y est appelé – découvrir peu à peu que, du fait de la finitude, l’essence véritable (le principe créateur) n’est pas signifiée dans le langage ordinaire. Que tous les mots n’y sont pas des noms. Que le commun des noms ne la désigne pas et n’est pas cet acte signifiant originel qu’il avait senti résonner en lui dans le premier nom, nommant qui l’on aime. Que dans les mots du langage ordinaire il ne s’agit à chaque fois que de modes de l’être, d’inflexions quant à l’être. Que le plus précieux de l’être, l’essence, fuit. Et qu’il faudra un autre langage, poétique dans tous les sens du terme, pour qu’elle puisse réadvenir et être reconstituée. De là la définition de l’être qui s’impose avec l’existence essentielle et avec l’épreuve que l’homme est alors appelé à traverser: l’être est essence et en même temps immédiateté, il est immédiateté de l’essence, l’essence en tant qu’elle doit advenir dans l’immédiateté de l’existant, mais qu’elle en est d’abord rejetée."
JURANVILE, 2024, PL