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FOI, Paradoxe, Savoir, Existence, KIERKEGAARD

La foi peut-elle devenir principe d’un savoir sans trahir l’existence ? La foi, dispensée comme « passion heureuse » selon Kierkegaard et requise comme choix toujours possible face à la finitude, est autonomie et finitude conjointes. Elle s’exprime dans l’engagement sans certitude objective : foi religieuse, foi du créateur, foi conjugale. Elle porte un contenu objectivable et une forme pratique. Pourtant, pour le même Kierkegaard, la foi ne peut être principe d’un savoir : affirmer un savoir ferait perdre l’existence, tant pour celui qui l’affirme — redevenu maître — que pour celui qui le reçoit — fasciné par l’affirmation. Le « chevalier de la foi », comme il dit, est témoin, non maître. C’est là que Juranville se sépare de Kierkegaard, pour lui le savoir véritable apparaît comme l’assomption accomplie de l’existence, universellement reconnu, fondant la justice et permettant à chacun d’assumer l’existence dans des œuvres. Toute la difficulté pour la pensée de l’existence tient alors à ce que l’« argument kierkegaardien » conduit à maintenir la contradiction du paradoxe — initialement fixée dans l’Incarnation — sans la résoudre. Au risque d’aboutir à l’impasse politique.


L’« argument kierkegaardien » conduit au rejet du savoir  philosophique. Ce qui reste alors, c’est de témoigner de l’existence, mais sans pouvoir se justifier par un savoir absolument  rationnel. De témoigner en tant qu’individu qui échappe à la  pesanteur des déterminations sociales et des normes imposées  dans les rapports avec les semblables, et qui, lui, se rapporte,  explicitement ou non, à l’Autre absolu. De témoigner par l’oeuvre qu’on produit, par l’activité libre qui débouche sur cette oeuvre. Kierkegaard le dit d’Abraham : « Le vrai chevalier  de la foi est un témoin, jamais un maître », et encore: « Le héros  tragique renonce à lui-même pour exprimer l’universel [celui du  savoir], le chevalier de la foi renonce à l’universel pour devenir  l’individu. »  La contradiction absolue fixée pour Kierkegaard dans le  paradoxe de l’Incarnation du Christ est finalement, après lui, pour toute la pensée de l’existence, maintenue, laissée être sans être résolue, voire posée comme insoluble, alors même qu’on n’évoque plus, expressément du moins, l’Incarnation  du Dieu-Homme.”
JURANVILLE, 2024, PL

DESIR, Autre, Finitude, Pulsion, LACAN

Le désir n’apparaît pleinement que si l’existence est affirmée, ainsi que l’altérité, comme essentielle. Dès lors le désir ne vise plus un objet à posséder ; il ne s’accomplit pas dans la suppression du manque. Il ne consiste pas à produire un manque dans l’Autre pour mieux le remplir (perversion), mais à accueillir l’Autre, comme tel, dans une relation infinie. Levinas dit très bien, du désir, qu’« est comme la bonté – le Désiré ne le comble pas, il le creuse. » Pour cela il faut rompre avec la position platonicienne, selon laquelle le désir monte vers l’intelligible, et s’assouvit ainsi. Augustin parle plutôt d’une réciprocité inaugurée par l’Autre : Dieu vient d’abord vers l’homme (sinon quel sens aurait l’Incarnation ?). C’est bien en ce sens que Lacan se recentre sur le “désir de l’Autre” et parle d’une “métaphore de l’amour” : l’homme devient désirant parce qu’il est désiré. Mais la finitude radicale implique la possibilité du refus. L’existant peut ne pas répondre au désir de l’Autre et substituer la pulsion (ou la libido) au désir, qui réduit l’Autre à l’objet, et pointe vers la mort.


La finitude, se révélant comme finitude radicale, fait certes alors que l’existant refuse de répondre, au désir de l’Autre (avant tout l’Autre absolu) pour lui, par son propre désir pour cet Autre, et pour l’Autre en général. Se met en place, au lieu du  désir véritable, la pulsion où l’Autre d’abord, puis soi ensuite, est réduit à ce que Freud appelle l’objet partiel, et Lacan l’objet (a). Pulsion qui porte en elle la finitude radicale sous le nom de pulsion de mort – Lacan parle de « l’affinité essentielle de toute pulsion avec la zone de mort » et des « deux faces de la pulsion qui, à la fois, présentifie la sexualité dans l’inconscient et représente, dans son essence, la mort. » Mais pulsion où l’existant se dissimule d’abord cette finitude ou pulsion de mort absolutisée illusoirement dans la libido. De la libido Lacan dit, ne reconnaissant pas franchement son fond de pulsion de mort, qu’elle est « pur instinct de vie », pour nous de vie fausse d’où l’Autre comme tel est éliminé ; il dit aussi qu’elle  est « la présence effective, comme telle, du désir », d’un désir  lui-même faussé, précisons-nous.”
JURANVILLE, 2024, PHL

DESIR, Finitude, Névrose, Psychanalyse

La finitude radicale peut et doit être assumée dans un vrai désir orienté vers l’Autre. La névrose naît d’un refus de l’ordre social qui n’a pas été soutenu jusqu’au bout : le sujet refoule le désir qui légitime ce refus. Dans la cure, l’analyste aide le patient à reconnaître son désir d’élu et à l’assumer dans une œuvre propre, à l’image d’Antigone ou d’Œdipe, figures du désir de « différence absolue ». Ce désir vrai, distinct de la libido produite par la pulsion de mort, engage la responsabilité éthique : « Avez-vous agi conformément au désir qui vous habite ? » Ainsi conçu, le désir-amour n’est plus voué à disparaître dans l’appropriation d’un absolu ; il est lui-même absolu et suppose l’assomption résolue de la finitude.


La finitude, même radicale, doit et peut toutefois être assumée dans un vrai désir, pour l’Autre comme tel. Dans un désir qui excédera l’ordre commun du monde social et qui le refusera d’un vrai refus. Telle est la perspective de la cure psychanalytique. La névrose s’expliquerait par un refus opposé à pareil ordre où le vrai désir se perd ; mais aussi par le fait qu’on n’a pas voulu payer le prix de ce refus, qu’on a refoulé le désir qui le légitime. Le psychanalyste, dit Lacan, serait le messager de ce refus. Il devrait percevoir par intuition, à partir des paroles du patient-analysant, son désir d’élu ayant, comme responsable, à introduire un nouvel ordre des choses, la justice, désir qu’il avait refoulé. Le psychanalyste aurait à faire entrer le patient-analysant sur la voie de son oeuvre propre dans laquelle celui-ci accueille et élabore ce désir.”
JURANVILLE, 2024, PHL

ABSOLU, Finitude, Désir, Philosophie, PLATON, SOCRATE

La Révélation, en posant l’être comme absolu, rend possible la philosophie — mais à condition que la finitude soit reconnue. L’être élevé à l’absolu apparaît d’abord comme écrasant, l’existant se découvre « accident », pour parler comme Aristote. Deux réactions sont alors possibles : soit s’abîmer dans la finitude (désespoir), soit se rêver soi-même absolu (hybris). L’absolu ne devient vrai que si l’existant assume sa finitude. Alors l’absolu n’est plus écrasant mais liberté pure, source de relations (déjà comme Trinité), fondement de la Création et de la Révélation (relation avec les hommes). La philosophie n’advient que lorsque la séparation d’avec le Tout est reconnue, et que le désir apparaît comme manque. Par exemple les présocratiques (Héraclite, Parménide) pensent l’absolu, mais pas encore la finitude. Dans Le Banquet de Platon, les premiers discours sur Éros absolutisent encore l’amour. C’est Socrate qui introduit la rupture en montrant qu’Éros est désir de ce qui manque. Il prouve sa propre non-savoir en s’effaçant derrière Diotime, qui révèle en Éros un être intermédiaire entre ignorance et savoir, entre finitude et absolu. Ainsi naît la philosophie : amour du savoir, non possession du savoir. La finitude peut se fuir, s’arrêter aux objets finis et les absolutiser (fantasmes, simulacres). Elle peut aussi s’assumer et ainsi laisser le désir se déployer, en commençant parcourir l’échelle du beau, jusqu’à l’Idée, jusqu’à engendrer œuvres et savoir. Mais dans la tradition platonicienne, le désir disparaît dans son accomplissement… tandis qu’au terme de son histoire, la philosophie tend à se résorber dans la science.


“Reste que l’être dégagé comme absolu par la métaphore de l’être produite lors de la Révélation ne pourra être considéré comme ayant introduit la philosophie que quand la finitude aura été reconnue et, avec elle, la séparation d’avec le Tout. Quand le désir-amour sera apparu dans sa réalité pour l’existant… Le désir toutefois, s’il est bien reconnu dans sa réalité avec l’épreuve de finitude qu’il fait traverser, est voué, pour la  conception classique, héritée de Platon, à disparaître dans son accomplissement, quand il s’est entièrement approprié l’objet. Et de même, la philosophie, si elle advient bien alors dans sa réalité, en tant que fondée par Socrate et Platon, est vouée à disparaître comme telle dans le savoir suprême finalement atteint (la science) – elle « [abandonnerait], comme le  dit Heidegger de la conception hégélienne, le nom d’“amour  de la sagesse” et [deviendrait] sagesse elle-même sous la forme  du savoir absolu », l’épreuve du non-savoir étant passée par pertes et profits.”
JURANVILLE, 2024, PL

ABSOLU, Savoir, Philosophie, Révélation

La métaphore de l’être introduite par la Révélation ne se contente pas d’opposer un Dieu au paganisme : en posant l’être comme absolu, elle ouvre l’histoire de la pensée et oriente celle-ci vers le savoir de l’absolu et vers la justice conçue rationnellement. La philosophie devient ainsi instrument de la Rédemption, laquelle accomplit la Création et donne sens à la Révélation. Mais bien sûr la prétention (notamment hégélienne) au « savoir absolu » semble dissoudre l’existence concrète, et la finitude, dans le système. La transformation du christianisme en savoir totalisant conduit à une forme d’« absolution » sans conversion réelle, et prépare historiquement les idéologies modernes qui absolutisent un principe fini (le Prolétariat, l’État, la Race, la Science) en écrasant toute objection. L’absolu devient alors idole. Il faut donc repenser l’absolu autrement, comme un Autre d’où puissent viennent grâce et élection. L’Absolu appelle non à une totalité maîtrisée, non à une fusion mystique, mais à l’effacement (provisoire) du sujet. La même humilité doit toucher la philosophie, qui doit reconnaître une sorte d’impuissance à faire accepter universellement la justice ; elle doit s’appuyer sur les grandes religions, qui infusent leur savoir dans les discours sociaux. 


L’absolu doit, dès lors qu’on affirme l’existence essentielle, être envisagé autrement. Comme cet Autre duquel grâce et élection viennent à l’existant d’abord pris dans la pulsion de mort. Mais aussi au nom duquel l’existant aura à s’effacer soi, à se dé-poser soi en tant qu’il occupait une position de maîtrise, à rendre grâce à cet Autre et à dispenser à son tour grâce et élection à l’autre homme – comme Socrate s’effaçant pour Agathon, dans Le Banquet, derrière Diotime. La philosophie n’a donc pas à craindre de sombrer dans l’idéologie quand  elle vise et affirme quelque savoir de l’absolu, quelque savoir absolu. Elle doit alors, on l’a dit, s’effacer elle-même devant l’Autre absolu. Reconnaître qu’elle ne peut pas, par elle seule, faire accepter de tous ce qu’elle présente comme la justice rationnellement déterminée. Que cela ne sera possible que grâce à ce qui est venu et vient de cet Autre comme grandes religions.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Savoir, Vérité, Subjectivité, KIERKEGAARD

Kierkegaard affirme que toute connaissance essentielle concerne l’existence et reconnaît que la vérité ne se sépare pas de la vie qui l’accomplit. Toutefois, il exclut toute affirmation d’un savoir de l’existence, au motif que le savoir suppose abstraction, distance et possibilité, tandis que l’éthique exige un engagement infini dans sa propre existence. Le savoir serait ainsi toujours une privation de la vérité vécue. Pourtant, Kierkegaard élabore une théorie de la communication indirecte qui pose explicitement l’autonomie du sujet comme condition de toute vérité : communiquer, pour l’homme comme pour Dieu, consiste à rendre l’autre libre, capable de s’approprier le sens à partir de soi. La grâce fonde cette autonomie, et la foi exige une réponse active du sujet fini. Les rapports à l’existence tels que Kierkegaard les pense contiennent donc en eux-mêmes les conditions d’un savoir philosophique de l’existence, même si Kierkegaard refuse finalement de poser ce savoir comme tel.


“Kierkegaard exclut toute affirmation d’un tel savoir de l'existence, critique en général tout ce qui est savoir. Il a pu dire sans doute: « Toute connaissance essentielle concerne l’existence, et seule la connaissance qui se rapporte essentiellement à l’existence  est connaissance essentielle » Et, à propos du Christ: « Être la vérité, c’est la même chose que la savoir, et le Christ n’aurait  jamais su la vérité [il dit à Pilate: “Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix”, Jean, 18, 37] s’il ne l’avait été ; et nul ne sait de la vérité plus qu’il n’en exprime dans sa vie » – ce avec quoi nous  nous accordons, puisque le savoir vrai est l’accomplissement de l’existence. Toutefois, Kierkegaard avait noté, juste avant les derniers mots que nous venons de citer: « Pour le christianisme, la vérité ne consiste pas à la savoir, mais à l’être. Quand on est la vérité [le Christ, devant Pilate notamment] et que l’exigence est d’être la vérité [pour l’homme, à l’imitation du Christ], la savoir, c’est en être privé. » Pourquoi ? Parce que « tout savoir sur la réalité est possibilité. » Parce que le savoir suppose qu’on s’extraie, qu’on s’abstraie, qu’on voie les choses du point de vue de l’Autre : « L’exigence de l’abstraction à son égard [celui  de l’existant] est, dit Kierkegaard, qu’il se dés-intéresse pour qu’il puisse savoir quelque chose. » À quoi le même Kierkegaard oppose l’exigence de l’éthique, qu’« il [le même existant] s’intéresse infiniment à l’existence, …à la sienne propre. » Rejet donc de toute affirmation d’un savoir de l’existence.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Quaternaire, Structure, Sphère, KIERKEGAARD

Les sphères de l’existence décrites par Kierkegaard se retrouvent, sous des formes variées, chez tous les penseurs de l’existence essentielle qui lui succèdent. Leur pleine détermination n’apparaît toutefois qu’avec la psychanalyse, lorsque l’inconscient est reconnu comme l’essence même de l’existence. Cette pensée de l’existence obéit alors à une structure quaternaire, déjà dégagée par Heidegger, mais aussi Lacan. La première structure est celle de la psychose, essentielle ou pathologique. Essentielle, elle désigne le rapport originaire du psychisme à l’Autre, tel que Levinas le décrit comme assignation. Elle correspond à la sphère métaphysique impossible chez Kierkegaard et au domaine heideggérien de la non-vérité comme refus. La seconde structure est celle de la perversion, essentielle lorsque l’objet est absolutisé comme œuvre, pathologique lorsqu’il devient fétiche. Elle correspond à la sphère esthétique de Kierkegaard et à la non-vérité comme dissimulation chez Heidegger. La troisième structure est la névrose, essentielle lorsque le sujet accepte d’être déchiré par le travail requis pour l’œuvre à venir, pathologique lorsqu’elle se fixe dans le symptôme. Elle correspond à la sphère éthique et à la non-vérité comme errance. Enfin, la quatrième structure est celle de la sublimation, lorsque l’existant reconnaît pleinement sa finitude comme sexualité et assume explicitement l’existence. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard et, chez Heidegger, à l’assomption de la non-vérité originaire dans la résolution orientée vers l’œuvre.


“Enfin la sublimation, quand la finitude de l’existant individuel a été reconnue comme sexualité, quand on assume entièrement et explicitement l’existence avec cette finitude. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard. Domaine chez Heidegger de la non-vérité originelle telle qu’elle est assumée dans la résolution qui va vers l’oeuvre. Par l’existant parvenant à pareille sublimation, le savoir philosophique comme savoir de l’existence pourrait être déployé jusqu’au bout. Par l’existant ayant relevé de la psychose essentielle, il pourrait être fondé.”
JURANVILLE, 2024, PHL

FINITUDE, Autre, Existence, Identité

La philosophie contemporaine (depuis Kierkegaard) définit l’existence essentielle comme ce que l’homme rejette d’abord et toujours spontanément. Ce rejet marque sa finitude radicale : il n’a pas choisi originellement cette existence qui le force à abandonner l’identité imaginaire qu’il s’était fabriquée, et il persiste à la refuser pour la maintenir. Cette finitude radicale se manifeste chez les grands penseurs comme une forme de mal fondamental. L’homme ne peut s’arracher seul à cette finitude, qui lui est constitutive, comme existant ; seul un Autre absolu (hors finitude) peut l’appeler à assumer authentiquement son existence et à constituer une identité vraie.


“Aux yeux de la philosophie contemporaine qui l’a  introduite contre la tradition philosophique et l’opinion  commune, l’existence essentielle est toujours d’abord rejetée par l’homme qu’elle constitue pourtant. Et ce rejet caractérise l’existence en l’homme comme toujours d’abord finitude radicale. Finitude « radicale », parce qu’il n’a pas voulu originellement – il n’est pas origine, il est fini – cette existence  par laquelle il doit renoncer, comme fausse, à l’identité qu’il s’était fabriquée; et parce qu’existant, et donc libre, il tente de maintenir cette identité illusoire et rejette l’existence. Par cette finitude l’homme rejette ce qui pourrait, venant de l’Autre, lui permettre de constituer une identité vraie: cette  finitude est ainsi, dès Schelling, volonté du mal pour le mal; chez Kierkegaard, désespoir; chez Heidegger, déchéance; chez Freud, pulsion de mort; et Levinas la suppose quand  il proclame que Nul n’est bon volontairement. À cette finitude l’homme ne peut s’arracher par lui-même (impossible dès lors qu’il y a existence essentielle), il ne peut l’être, sans qu’elle soit en rien éliminable (elle est à sa « racine »), que par un Autre au-delà de toute finitude humaine, par un Autre absolu qui appelle l’homme à assumer son existence: Autre absolu que Kierkegaard et Rosenzweig appellent franchement Dieu; Heidegger, l’Être ou l’Ereignis (Événement appropriant, donnant à l’homme son propre); Levinas, l’Infini et Dieu;  Lacan, le Grand Autre ou l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Finitude, Répétition, Liberté, KIERKEGAARD

Kierkegaard est le premier véritable penseur de l’existence, non parce qu’il aurait rompu avec Hegel sur la définition abstraite de l’existence, mais parce qu’il a introduit une pensée de son assomption concrète, marquée par la finitude radicale et la contradiction absolue. Si Kierkegaard reprend la structure hégélienne de l’existence comme synthèse contradictoire, son apport décisif réside dans la théorie des sphères de l’existence. Celles-ci ne constituent pas un simple développement dialectique continu, mais une succession de stades séparés par des sauts, chaque sphère étant secrètement faussée par la finitude qu’elle croyait avoir assumée. La sphère esthétique identifie la liberté au plaisir et à l’immédiateté, mais se brise sur la répétition et le désespoir. La sphère éthique tente de maîtriser cette répétition par l’exigence et la responsabilité, mais l’exigence infinie conduit à une nouvelle faillite. La sphère religieuse, enfin, assume explicitement la répétition et la finitude, non comme maîtrise, mais comme consentement, ouvrant à un accomplissement paradoxal qui maintient un vide intérieur infini. Le désespoir, interprété comme pulsion de mort et péché, révèle la tendance fondamentale de l’homme à rejeter l’existence. Le christianisme apporte le savoir de cet horrible et le courage de l’affronter dans la foi. Mais ce savoir doit trouver son objectivité, aussi Juranville prolonge Kierkegaard en affirmant qu’à partir de l’intervention de l’Autre divin, l’existant peut et doit lui-même résoudre la contradiction de l’existence, devenant ainsi un individu véritable. Cet individu, appelé par le Christ, n’est pas une exception, mais la possibilité offerte à tout homme d’assumer sa finitude et de s’accomplir comme sujet responsable.


“Kierkegaard est selon nous le premier penseur de l’existence, celui qui a introduit dans la pensée philosophique l’interprétation de l’être comme existence essentielle. Non pas par ce qu’il  dit de l’existence elle-même, où il reprend, en moins abstrait, ce que dit Hegel. Pour celui-ci, l’existence est « l’unité immédiate  de la réflexion-en-soi et de la réflexion-en-un-autre » – unité qui, n’étant qu’immédiate, se révélera contradiction. Kierkegaard ne dit pas autre chose quand il présente l’existence comme  synthèse de sujet et d’objet, d’intérieur et d’extérieur, d’infini et  de fini, de possible et de réel, de pensée et d’être, etc. – synthèse  et aussi contradiction comme on le voit dans la célèbre et  provocante et problématique aussi formule: « Dieu ne pense pas, il crée ; Dieu n’existe pas, il est éternel. L’homme pense et existe, et l’existence sépare la pensée et l’être, les tient séparés l’un de l’autre dans la succession. » Ce qui fait que Kierkegaard est  le premier penseur de l’existence, c’est sa théorie des sphères de l’existence. Où il s’agit d’assumer l’existence avec la contradiction – absolue et non pas relative – que provoque en elle la finitude radicale de l’humain. Où, quand on pense l’avoir assumée suffisamment en se rapportant à elle d’une certaine manière, on découvre ensuite qu’en réalité on en est venu à la rejeter à nouveau. Où l’on passe, de ce fait, à un nouveau rapport à l’existence, à une nouvelle sphère où ladite contradiction, ladite finitude, est plus expressément assumée.”
JURANVILLE, 2024, PHL

ETRE, Altérité, Temps, Etant, HEIDEGGER, LEVINAS

L’identité vraie doit intégrer la finitude radicale, et c’est ce qu’exprime le verbe être, dont l’indétermination manifeste la temporalité essentielle du langage et l’intervention de l’Autre dans l’existence. Comme le souligne Heidegger, « être » n'est pas un mot parmi d'autres : il marque la transcendance sans laquelle il n'y aurait pas de langage du tout. À l'état pur (l'infinitif), il coupe le signifié de toute détermination rassurante. Cependant l’existant tend à réduire l’être à l’étant, nominalisation constitutive de la métaphysique, laquelle confond le verbe être avec une propriété générale des choses. En oubliant l’être comme altérité pure, elle cherche à fonder l’étant (l'étantité) sans traverser l’abîme de la finitude. Pour Heidegger, seule la pensée de l’être en tant qu’être, dans son dévoilement, restitue sa transcendance. C'est ici qu'intervient la critique de Levinas. S'il reconnaît la différence entre l'Être et l'étant, Levinas refuse l'ontologie heideggérienne. Pour lui, l'Être reste une puissance anonyme et païenne, un conatus essendi (persévérance dans l'être) qui écrase l'individu. Levinas choisit donc de défendre l'homme (l'étant par excellence) contre l'Être, proposant une éthique de l'« autrement qu'être », où le sujet doit s'absenter de son être pour répondre de son prochain. Juranville à son tour se distancie de cette position lévinassienne ; s'il accepte le diagnostic sur la métaphysique, il refuse de voir l'Être comme une condamnation ; il s'agit plutôt pour l'existant de vouloir assumer l'altérité radicale que l'Être lui révèle.


"Reste que la confusion de l’être et de l’étant tend à se répéter, comme le rejet, par l’existant, de l’altérité véritable, et c’est ce que, très constamment, très judicieusement, Levinas dénonce chez Heidegger. L’être heideggérien, s’il est un Autre, un Autre absolu, ne serait que l’Autre absolu faux du paganisme. Il écraserait sacrificiellement l’homme individuel. Contre quoi, polémiquement, affirmant l’étant contre l’être, Levinas proclame: « L’étant par excellence, c’est l’homme". Mais, bien plus, il récuse l’être en général, le concept d’être. À quoi il oppose l’« autrement qu’être. » L’Autre absolu vrai s’absenterait de l’être pour laisser place à l’homme, et ce dernier, seul, mais responsable d’Autrui, du prochain, aurait à son tour à s’absenter de son être, à se constater expulsé ou exclu de l’être. Mû, emporté par l’essence, l’être étendrait son règne implacable, celui de la puissance, du conatus essendi. En quoi nous ne suivrons pas Levinas, parce que pour nous l’existant n’est pas condamné à rejeter l’altérité véritable propre à l’être, mais peut au contraire la vouloir."
JURANVILLE, 2024, PHL

ETRE, Essence, Immédiateté, Création, ARISTOTE

L'être semble d'abord marqué par une plurivocité constitutive, comme le soutient Aristote contre l'univocité radicale de Parménide (tout est Être) ou le nihilisme de Gorgias (rien n'est). Platon tente de résoudre ce dilemme en introduisant le Non-Être pour expliquer l'erreur, mais Aristote préfère constater la multiplicité des sens de l'être à travers les catégories. Benveniste, dans une perspective relativiste, montre que les catégories aristotéliciennes ne sont que le reflet de la grammaire grecque, remettant en cause l'universalité de la philosophie. Mais Juranville dépasse cette critique en s'appuyant sur une lecture existentielle de Wittgenstein : ce dernier, à l'inverse du logicisme, refuse l'identité des indiscernables (deux choses identiques peuvent être deux). Juranville y voit l'intuition d'une identité existentielle, imprévisible, qui surgit dans la relation. Si la grammaire décrit des structures particulières, elle renvoie néanmoins à un principe universel : l'essence. Aristote lui-même notait que les sens multiples de l'être convergent vers un terme unique (l'ousia). Or, cette essence est le nom philosophique du principe créateur (le Souffle, la Chose), présent dans toute culture. Il y a donc bien une grammaire universelle fondée sur la finitude, ce qui valide la prétention de la philosophie à la vérité universelle. Finalement, la plurivocité aristotélicienne est plus apparente que réelle. L'être possède une univocité fondamentale définie comme « immédiateté de l'essence ». L'existant, qui a d'abord rejeté ce principe créateur hors de son langage ordinaire (où l'essence se fuit), doit le reconquérir. Il ne s'agit pas de croire naïvement que tous les mots sont des noms essentiels, mais de trouver un langage poétique capable de faire réadvenir l'essence.


"L’existant doit ensuite – il y est appelé – découvrir peu à peu que, du fait de la finitude, l’essence véritable (le principe créateur) n’est pas signifiée dans le langage ordinaire. Que tous les mots n’y sont pas des noms. Que le commun des noms ne la désigne pas et n’est pas cet acte signifiant originel qu’il avait senti résonner en lui dans le premier nom, nommant qui l’on aime. Que dans les mots du langage ordinaire il ne s’agit à chaque fois que de modes de l’être, d’inflexions quant à l’être. Que le plus précieux de l’être, l’essence, fuit. Et qu’il faudra un autre langage, poétique dans tous les sens du terme, pour qu’elle puisse réadvenir et être reconstituée. De là la définition de l’être qui s’impose avec l’existence essentielle et avec l’épreuve que l’homme est alors appelé à traverser: l’être est essence et en même temps immédiateté, il est immédiateté de l’essence, l’essence en tant qu’elle doit advenir dans l’immédiateté de l’existant, mais qu’elle en est d’abord rejetée."
JURANVILE, 2024, PL

ETRE, Monde, Paganisme, Nazisme, HEIDEGGER

L'être, selon Heidegger, s'ouvre en un monde structuré par le « Quadriparti » (Terre, Ciel, Divins, Mortels). Dans ce monde sacré, les créateurs (poètes) et le peuple (gardiens) sont censés cohabiter dans l'attente des divins, sans idolâtrie. Cependant, Heidegger se méprend sur la nature de ce monde originel. Pour Juranville, le monde tel qu'il est spontanément est dominé par la pulsion de mort : c'est un monde sacrificiel et païen. L'erreur de Heidegger est d'avoir ignoré la rupture historique introduite par Socrate et par le Christ, qui a justement brisé ce paganisme. En voulant retourner à un « autre commencement » antérieur à la philosophie socratique, il laisse sa pensée se confondre avec la violence mythique. Cette position a une conséquence grave : en affirmant que « l'étant est sacrifié à l'être » pour assurer sa vérité, la pensée heideggerienne devient complice de la barbarie. C'est cette logique sacrificielle qui explique sa complaisance envers le nazisme, cette régression néo-païenne absolue.


"Parce qu’à la différence de Kierkegaard il n’est pas parti de la rupture avec le paganisme introduite par la venue du Christ (et déjà par l’émergence de Socrate et de la philosophie!), il laisse son monde toujours foncièrement le même se confondre avec celui du paganisme, ses idoles et sa violence sacrificielle. La philosophie qui, chez Heidegger, décrète sa fin et son remplacement par la « pure pensée », devient donc, sous ce nom, inévitablement complice de tous les paganismes, de tous  les effacements sacrificiels de l’humain. Comme on peut le percevoir dans ce qu’il dit de l’« autre commencement », en deçà de la philosophie telle qu’elle fut fondée par Socrate et Platon: « Dans l’autre commencement, chaque étant est sacrifié à l’être ; et c’est cela seulement qui assure à l’étant comme tel sa vérité. » De là sa complaisance pour l’extrême de la régression néo-païenne que fut le nazisme."
JURANVILLE, 2024, PL

ETRE, Existence, Philosophie, Savoir, HEIDEGGER

Heidegger réaffirme la philosophie comme savoir de l’existence, tout en intégrant plusieurs analyses de Kierkegaard. L’ontologie (savoir de l’être) et la phénoménologie (méthode de mise en lumière) définissent pour lui la philosophie comme « ontologie phénoménologique universelle », fondée sur l’herméneutique du Dasein, c’est-à-dire l’analyse de l’existence humaine comme fil directeur de toute pensée. La question philosophique, question de l'être, se manifeste dans l’expérience vécue, à partir d’un appel intérieur : la conscience (Gewissen). Cet appel impose un silence intérieur et invite à quitter l’inauthenticité pour une existence authentique (eigentlich). Répondre à cet appel implique la résolution (Entschlossenheit) : un vouloir-avoir-conscience qui oriente action, projet et œuvre — dont relève le savoir philosophique lui-même. Certes le premier savoir rencontré par l’existant est la science, définie comme théorie du réel. Mais la science évite selon Heidegger le plus réel : l’existence, marquée par la finitude, et l’Autre qui nous appelle. Elle évite aussi l’Incontournable (das Unumgängliche), le fond de son propre objet ; elle détermine méthodiquement son objet à l’avance, d’où sa spécialisation. Or le vrai savoir est celui qui se manifeste dans les œuvres et explicitement dans la philosophie. Il est un vouloir-savoir : engagement ex-statique dans l'ouverture de l’être. Donc la question venant de l’Être/Ereignis ne peut fonder un savoir rationnel au sens traditionnel. Heidegger distingue deux "commencements" de la pensée. Le premier correspond à la naissance de la philosophie (Socrate, Platon) comme métaphysique rationnelle. Celle-ci vise l’être, mais ne pense en réalité que l’étant (onto-théologie) et perd la différence ontologique (même Nietzsche resterait pris dans un « platonisme renversé »). Le second est paradoxalement antérieur, il trouve sa source chez les présocratiques (Héraclite, Parmédiade), lequels étant encore dans la proximité du Logos ouvriraient l’accès à la vérité de l’être. Vérité que Heidegger retrouve dans "La rose" d'Angelus Silesius comme surgissement sans pourquoi représentable, mais non sans raison immanente. La pensée à venir ne sera plus philosophie (métaphysique), ni savoir absolu (Hegel). Elle sera pauvre, provisoire, car reçue de l’Ereignis, l'Autre absolu. Cette pensée relèvera de la poésie, même si cette tonalité poétique de la pensée était restée cachée dans la tradition. Pour Juranville cette mutation soulève une question essentielle : ne risque-t-on pas d’abandonner la dimension politique originaire de la philosophie ?


« La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle  fleurit, N’a souci d’elle-même, ne désire être vue » (Angelus Silesius). « La rose est sans pourquoi, dit Heidegger, mais non pas sans raison. Le “pourquoi” nomme cette raison qui ne fonde jamais que si elle est en même temps représentée comme raison. La rose, au contraire, n’a pas besoin de se représenter expressément la raison de son  fleurir. Le “parce que” nomme la raison, mais une raison étrange et vraisemblablement supérieure. La floraison a sa raison avec et en elle-même. Elle est pure éclosion hors de soi. » Là se comprend ce que Heidegger a voulu dire en parlant de l’Autre absolu sous le nom, non plus d’Être, mais d’Ereignis, d’Événement appropriant. Reste que Heidegger exclut que cette raison étrange puisse être jamais posée comme telle, qu’on puisse  jamais se familiariser avec elle... La philosophie, la pensée philosophique ne risque-t-elle pas alors, dans cette mutation, d’oublier, de perdre son efficace originelle qui est expressément politique ? C’est la question que nous devons poser après ces analyses si judicieuses de Heidegger."
JURANVILLE, 2024, PL

ETRE, Existence, Finitude, Autre, HEIDEGGER

La conception de l'Être chez Heidegger peut apparaître, dans un premier temps, comme le point de convergence entre l'existentialisme religieux de Kierkegaard et la logique de l'identité de Hegel ; reste à accentuer une définition de l'Être comme "Autre absolu", ce que fait Juranville. D'une certaine façon la définition heideggerienne du Dasein (l'homme se définissant par son rapport à son propre être) calque la structure des "sphères d'existence" de Kierkegaard. En témoigne la "pathologie" du Rejet : chez Kierkegaard, le refus de la contradiction de l'existence mène au désespoir, chez Heidegger c'est l'existence inauthentique (Verfallen / la déchéance), et Juranville y ajoute le point de vue psychanalytique : la pulsion de mort. Le rapport à Hegel maintenant. Si le Dasein assume pleinement sa finitude, l'Être se révèle d'abord comme pure identité ("Moi = Moi" chez Hegel, ou "Penser et Être sont le même" chez Parménide). Pour Heidegger, atteindre l'authenticité, c'est rejoindre cette unité fondamentale où la pensée ne se distingue plus de l'être. C'est le moment de la stabilité. Mais il s'agit de dépasser la simple identité pour introduire une dimension d'altérité radicale. Heidegger l'a dit : l'Être n'est pas seulement ce que je suis, c'est ce qui m'appelle. Autant dire que l'homme, fini et limité, ne peut s'authentifier seul ; il doit répondre à un appel de l'Autre, à la Question de l'Etre comme Autre.


"L’être apparaît ensuite à l’existant, dès lors que celui-ci entre effectivement dans l’affrontement à son existence, non seulement comme l’identité originelle, mais comme l’Autre absolu qui l’appelle à cet affrontement et le lui rend possible en lui en donnant, à lui radicalement fini qui ne le peut par lui seul, toutes les conditions (grâce, élection, foi, avons-nous-dit). Autre qui désire et aime l’existant et attend de lui qu’il réponde à son appel, qu’il soit responsable de ce qui est. Autre duquel vient la question, la question de l’être, cette question essentielle qui se pose à nous – ou encore qui nous est posée – avant que nous ne la posions."
JURANVILLE, 2024, PL

ETHIQUE, Sublimation, Ecriture, Grâce

Si l'éthique est savoir de la subjectivité, si pareille assomption pour l'être fini est toujours possible, cela tient à la grâce. La grâce rend même envisageable (contrairement à ce qu'affirme Wittgenstein) un livre disant le vrai sur l'éthique, car elle "touche" constitutivement à l'écriture : c'est la sublimation, dans laquelle le sujet écrivant tient la place de l'Autre, nécessairement afin d'anticiper la consistance de l'écriture jusqu'à l'oeuvre. Sublimation, dont il n'y a jamais que trois formes (selon Lacan, Hegel, et même Wittgenstein) : l'art, la religion, la science (philosophique).


"Dire jusqu’au bout l’éthique, c’est assumer jusqu’au bout l’existence, c’est pouvoir la reconstituer à partir de soi, c’est savoir – la savoir... Que d’autre part, radicalement fini, on puisse parvenir à pareille assomption, cela tient, nous l’avons souvent dit, à la grâce. C’est elle qui permet aussi de dépasser l’affirmation troublante, voire violente et explosive de Wittgenstein, qu’un livre qui serait vraiment un livre sur l’éthique anéantirait tous les autres livres de ce monde. La grâce fait au contraire que tous les vrais livres sont des livres sur l’éthique et que chacun ouvre à la venue d’innombrables autres livres."
JURANVILLE, 2024, PL

ETHIQUE, Existence, Langage, Vérité, WITTGENSTEIN

En critiquant la philosophie analytique de Frege et Russell et leur ambition d’un langage purement logique, Wittgenstein met au jour l’existence comme donnée fondamentale du langage, à travers la proposition élémentaire. Ainsi, il s’inscrit parmi les penseurs de l’existence, en soulignant l’importance des rapports — positifs ou négatifs — que l’humain entretient avec l’existence, et plus largement le rôle primordial de l’éthique. Affirmer l’existence revient en effet à reconnaître la finitude humaine, d’abord vécue comme un rejet, mais qui permet ensuite une affirmation positive : l’éthique devient alors la philosophie première, ce par quoi l’homme accueille la vérité de l’existence. Cette idée se retrouve explicitement chez Levinas, pour qui la philosophie première est une éthique, mais aussi implicitement chez Kierkegaard, qui distingue les sphères esthétique, éthique et religieuse, et chez Heidegger, dont la pensée de l’être constitue déjà une forme d’éthique originelle. Lacan affirme également que le statut de l’inconscient est éthique, car il engage une exigence de vérité. De même, Wittgenstein, dans sa lettre à Ficker, reconnaît au Tractatus une intention éthique : son œuvre vise à tracer de l’intérieur les limites du dicible en matière d’éthique, ce qui selon lui est la seule démarche rigoureuse. Pourtant, Wittgenstein soutient aussi que l’éthique est indicible : il n’existe pas de propositions éthiques, car selon lui (et les autres penseurs de l'existence cités plus haut, rien de l’ordre de l’absolu ou de l’essence ne pourrait être formulé dans le langage.


"Dès lors qu’on affirme l’existence et que, par là, on reconnaît la finitude de l’humain, c’est-à-dire son rejet toujours d’abord (rapport négatif par excellence) de l’existence avec cette finitude inéliminable, on voit en effet l’affirmation de l’existence comme rapport positif à elle. Et on fait de l’éthique la philosophie première, ce par quoi l’homme, plutôt que de la fuir, de la rejeter, accueille l’existence telle qu’elle est, en sa vérité."
JURANVILLE, 2024, PL

ETHIQUE, Bien, Beau, Savoir

De même que le beau est l'absolu dans la réalité, le bien est l'absolu dans sa vérité ; de même que le premier dispense la grâce, le second dispense l'élection - puisque par nature le bien sera rejeté (de la sphère esthétique, sentimentale) et devra s'imposer comme devoir et volonté, dans la pure sphère éthique. Mais comment faire du bien un savoir ? Là où le beau était en soi écriture, le bien est en soi lecture, appel à la lecture - certes d'abord des "Ecritures" - pour accéder à sa propre écriture. De même que le savoir du beau se réalise dans l'art, le savoir du bien se réalise dans la religion en tant qu'elle est d'abord savoir de l'altérité. Altérité de l'Autre absolu d'abord, puis celle de l'autre homme ensuite, dont l'éthique me tient pour responsable selon Levinas.


"[L'éthique] On y éprouve sans cesse la contradiction, avec le risque toujours de fuir et l’existence et l’exigence toujours de l’assumer entièrement. On y est sur le plan, non plus du sentiment, mais de la volonté. On y envisage l’objet, d’abord (à la différence du beau) sans incarnation (non pas tel objet singulier), comme le bien. De même que le beau, il advient toujours, pour l’être fini qu’est l’homme, imprévisiblement (« Le Bien investit la liberté – il m’aime avant que je ne l’aie aimé », dit Levinas). Il est, non pas comme le beau l’absolu dans le réel, mais l’absolu dans sa vérité, en tant qu’il doit être confirmé, reconstitué, réalisé par l’existant."
JURANVILLE, 2024, PL

BEAU, Esthétique, Bonheur, Savoir, WITTGENSTEIN

Le beau est l'absolu dans la réalité, dispensant sa grâce - mais d'abord pur objet de jouissance. Or la confrontation avec ce qui n'est pas lui contraint à poser le beau comme tel, à soutenir le jugement de goût. Celui qui tient quelque chose pour beau attend des autres une même appréciation (comme Kant, déjà, l'avait souligné) mais cela n'est possible que s'il le recrée lui-même de quelque façon, s'il s'affronte lui-même à la finitude (pulsion de mort) et au vide intérieur que l'objet, dans sa sublimité, ne fait que creuser. De cette vraie beauté - celle qui transcende les "règles de l'art" couramment admises - aucune esthétique ne saurait rendre compte, affirme Wittgenstein, il faudrait juste en attendre une sidération heureuse. Juranville de protester : ce n'est pas parce que la science achoppe devant l'émotion esthétique et le beau en général, que celui-ci ne peut pas faire l'objet d'un savoir véritable, philosophique, parfaitement transmissible.


" Wittgenstein répète après Nietzsche la formule de Stendhal que le beau est « une promesse de bonheur » (« Le beau  est justement ce qui rend heureux, dit-il »). Ce qu’il faut là encore finalement, c’est voir comment on peut parvenir à dire jusqu’au bout cette esthétique, précisément  l’essentielle, celle du beau, à lui donner objectivité pleine, à en faire un savoir (qui ne sera en rien la science dont parlait ironiquement Wittgenstein). Comment on peut transformer l’interjection en objectivité."
JURANVILLE, 2024, PL

ESSENCE, Création, Temporalité, Altérité, LEVINAS

Juranville, s’appuyant sur Levinas, montre que l’essence est d’abord comprise de manière fausse : l’existant, voulant préserver son identité, la réduit à un ensemble de propriétés figées, dans un temps synchronique fermé à l’Autre. Levinas décrit cette essence comme un intéressement, une volonté d’être qui s’affirme contre toute néantisation et se manifeste dans la guerre — forme extrême de la synchronie. À cette essence close s’oppose le temps du Dire, celui de la diachronie, où s’ouvre la relation éthique à autrui et la possibilité du sens. Cependant, Juranville montre qu’une autre compréhension de l’essence est possible si l’existant assume sa finitude : elle devient alors principe créateur, comme le Dieu de l’Exode (« Je suis ce que je serai »). Cette dynamique créatrice se retrouve dans l’expérience psychanalytique : le sujet, en traversant le non-sens, le manque et la finitude, découvre un sens inconscient qui reconstitue son identité véritable. Ainsi, l’essence, loin d’être une clôture, devient "position de la chose" et le principe de sa création.


"L’essence, position de la chose, est d’abord déterminée faussement par l’existant voulant protéger son identité immédiate et ne voir dans l’essence que ce qui produit à l’avance – selon ce que nous appelons le temps imaginaire et Levinas la synchronie – toutes les propriétés, toutes les possibilités de la chose, sans place pour le surgissement de l’Autre et ce qu’il peut apporter de décisif... L’essence peut néanmoins être présentée ensuite par l’existant – pour autant qu’il assume sa finitude radicale – comme  principe créateur, position de la chose qui en est aussi la création. Ce qu’elle est déjà dans la parole de Dieu à Moïse «Je suis ce que je serai »: elle est alors le nom philosophique du Dieu créateur, le principe créateur qui s’ouvre en de multiples essences, puisque la chose qu’il pose (la créature, l’homme) est appelée à une création propre."
JURANVILLE, 2024, PL

PHILOSOPHIE, Justice, Discours, Critique, LEVINAS

Levinas conçoit la philosophie comme une quête de justice, en opposition à la pensée de Heidegger, qu’il associe à un enracinement ontologique païen et sacrificiel. Contre toute sacralisation de l’Être, la philosophie doit se tourner vers l’Autre et viser une justice fondée sur la reconnaissance éthique : reconnaître en Autrui un maître. Le savoir véritable ne se réduit ni au savoir scientifique ni à une vérité identitaire, anticipable : il suppose l’ouverture à l’Infini, une origine en-deçà de toute origine, révélant un sujet créé et investi par l’Autre. Le discours philosophique doit donc rester profondément diachronique, fondé sur un rapport au Dire toujours instable, toujours à redire, qui ne se referme jamais sur le dit. Ce Dire n’est pas contenu dans un système : il est une parole qui doit se dédire, car vouloir la rassembler reviendrait à la trahir, à ramener l’Autre à l’Être. Le Moi, chez Levinas, est toujours déjà substitué par l’Autre, dans une relation d’obsession, de persécution, qui le prive de toute possibilité de repli identitaire. Il est voué à une an-archie, à une absence de fondement qui empêche toute clôture du savoir ou de la conscience.
Cependant, cette altérité radicale ne se limite pas à la relation au prochain. Levinas introduit la notion de tiers, figure essentielle pour penser la société, la justice et la politique. Le tiers, c’est l’autre du prochain, mais aussi un autre prochain, par lequel surgit la nécessité de l’égalité, de la comparaison, et d’un ordre commun. Cette dimension n’est pas empirique : elle est d’emblée inscrite dans la relation à Autrui, et appelle une justice qui dépasse la simple proximité éthique. Elle introduit la pensée, l’histoire, l’écriture, et suppose un juge souverain entre les incomparables. Ainsi, la philosophie devient la mesure – non de la charité, mais de l’amour transformé en sagesse politique. Toutefois, Levinas contesterait toute tentative de clore cette justice dans un système. Un savoir universellement reconnu et anticipable par tous serait incompatible avec l’ouverture imprévisible à l’Autre. La justice, même politique, reste chez lui une exigence éthique, une orientation, non une institution achevée. Elle ne rompt pas avec le monde sacrificiel par une fondation nouvelle, mais persiste comme question : celle de savoir si la nécessité rationnelle peut être principe, ou si elle suppose un en-deçà, un au-delà de tout principe, fondé sur la transcendance de l’Autre.



"La critique devrait, chez Levinas, conduire à un savoir absolument rationnel fondé sur un principe. Car elle est, par lui, identifiée à la philosophie et dite l’essence du savoir. Elle viserait le savoir vrai, donnant place, en lui, à l’Autre comme tel; un savoir allant au-delà du savoir ordinaire qui reste, lui, dans les limites de l’identité anticipative et fausse, que ce soit celui du monde traditionnel païen ou celui de la science... La critique semble bien conduire à assumer, dans le cadre du discours comme Dire et comme Dit, ce moment de critique radicale exercée contre le discours lui-même. À l’assumer comme une conséquence nécessaire de l’existence essentielle et de sa finitude radicale en l’homme. À l’assumer comme vérité supposée en l’autre homme et en sa parole surgissant imprévisiblement. De là ce qu’on peut appeler le discours philosophique au sens propre, comme tiers discours. On serait passé par le discours ontologique avec sa réduction du Dire au Dit; puis par le discours sceptique s’en tenant au Dire contre le Dit; et enfin on en viendrait à un Dire dont le Dit assumerait ce passage – et qui exprimerait le savoir de l’existence... Mais la critique ne peut aucunement, aux yeux de Levinas, en venir à proposer un savoir qui se poserait comme tel, à partir d’un principe."
JURANVILLE, 2024, PL