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PAGANISME, Idole, Terreur, Supersitition

L’enferment du sujet social dans le système sacrificielle du paganisme se présente sous trois formes. D’abord la soumission à l’Idole, qui est “l’Autre absolu faux ou Surmoi que l’existant se fabrique, par haine de l’Autre absolu vrai” dit Juranville, et aussi pour ne pas se confronter à la finitude radicale de l’existence. Cette finitude que l’individu réalisé veut et reveut, à l’image de l’Autre absolu lui-même. L’idole lui fait éprouver une finitude aliénante qu’il est impossible d’assumer vraiment, d’autant plus que l’idole elle-même est censée se situer au-delà de toute finitude. Ensuite la Terreur, que lui inspire moins l’idole que le devoir de s’affronter à ladite finitude radicale, précisément de devenir individu. Cette terreur - inspirée elle-même de la haine du Dieu vrai, et transformée en violence collective - se trouve déplacée sur la victime expiatoire du sacrifice, victime “déchet de la scène primitive, le fils éminemment” n’hésite pas à écrire Juranville. Enfin la Superstition, qui sert à justifier la puissance de l’idole et à prévenir toute dénonciation de la violence collective - l’existant individuel y étant réduit au rôle de survivant par rapport à ces modèles idolâtrés ou totémisés que sont les figures des ancêtres.


“Superstition au nom de laquelle est justifiée la violence collective, et empêchée toute dénonciation de la finitude radicale qui se déploie dans le système sacrificiel. Superstition qui soumet l’existant à l’Autre absolu faux en général, et notamment aux ancêtres par rapport auxquels l’existant ne serait qu’un superstes, un survivant, à jamais en dette ; et superstition qui le soumet à la scène primitive élevée cosmologiquement à la complémentarité du masculin et du féminin – ce qui n’est autre que le paganisme.”

JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

UNIVERSEL, Révélation, Paganisme, Discours

L'universel ne doit pas être conçu comme une abstraction logique, mais comme le prolongement direct de la Révélation sinaïtique, dont les commandements constituent les premiers concepts philosophiques. Si la philosophie grecque a formalisé l'universel, c'est le peuple hébreu qui en a porté la charge effective. Initialement, l'humanité étant captive de la violence sacrificielle et du paganisme, l'individu isolé ne pouvait rompre seul avec cette clôture ; il fallait l'élection d'un peuple entier pour sauvegarder cet universalisme, quitte à subir le rejet des nations. Pour que cet universalisme devienne effectivement universel, l'intervention du christianisme fut nécessaire : par la Grâce, il a permis la diffusion de la rupture avec l'idole, mettant en mouvement l'histoire comme un combat constant contre la re-paganisation jusqu'à l'avènement de la justice. L'universel se définit alors dynamiquement comme la position de la "totalité vraie" contre la "totalité fausse". La totalité fausse, traditionnelle ou totalitaire, est régie par la figure féroce du Surmoi (le rejet de la parole) et structure les liens sociaux autour de la soumission à l'idole. Le maître prétend que la totalité est bonne ; le peuple (hystérique) se soumet et s'anéantit devant l'idole. Dans cette fausse totalité, l'universel s'abat de l'extérieur (science/économie) ou est intériorisé par les clercs (universel concret hégélien). L'individu ici n'est qu'une singularité close (individualisme) qui évite l'épreuve de la finitude, contrairement à l'individu véritable. À l'inverse, la totalité vraie, qui correspond à l'État de droit de la fin de l'histoire, permet l'avènement de l'individu véritable. Elle s'organise selon une séparation des pouvoirs qui rectifie les discours fondamentaux : l'exécutif incarne un maître soumis à la loi, le judiciaire exerce le pouvoir au nom du peuple, et le législatif assume la discussion philosophique de la norme. Au fondement de cet édifice politique se trouve l'individu (Socrate, l’analysant) capable d'assumer son autonomie et sa finitude, conformément à l'éthique des commandements qui tient à distance la jouissance mortifère. Cette réalisation historique advient lorsque se réconcilient implicitement la vérité du judaïsme (l'élection) et celle du christianisme (l'universalisation), notamment à travers l'existence de l'État d'Israël et la reconnaissance du droit. Cependant, cette responsabilité pour l'autre ne doit pas dériver vers un messianisme humain absolu où le sujet se ferait pure victime expiatoire. La position de l'individu véritable exige de poser des limites à la substitution à autrui, laissant au seul Christ la fonction de Messie absolu, pour permettre à chacun d'exister sans se détruire dans une culpabilité infinie (ce que Levinas lui-même ne manque pas de préciser).


“La totalité juste de la fin de l’histoire est assumée et portée  finalement, et doit l’être nécessairement, par un quatrième  discours. Fondamentalement discret, puisque c’est celui  de l’existant en tant qu’il accepte et veut, en deçà même  de la collectivité, pour lui-même et pour l’autre homme, l’individualité véritable. C’est l’essentiel discours de l’individu. Au commencement de l’histoire, celui de Socrate et, à sa fin, le discours psychanalytico-individuel. Discours hors pouvoir, mais qui met chacun en position de jouir de ses droits de citoyen et d’exercer un pouvoir. Il répond et correspond à  la Révélation en tant qu’elle énonce les commandements  à observer pour devenir individu véritable. Redisons que, pour Lacan qui associe la formation du Surmoi au rejet des  « commandements de la parole », l’éthique de la psychanalyse est caractérisée par les commandements du Décalogue qui « constituent à peu près tout ce qui, contre vents et marées, est reçu  comme commandements par l’ensemble de l’humanité civilisée et  qui règle la distance du sujet à la Chose [la Chose maternelle, maintenue dans une illusoire et sacrificielle absoluité de Mère-Nature par le paganisme], pour autant que cette distance est justement la condition de la parole » (Lacan).é
JURANVILLE, 2025,PHL

ETRE, Monde, Paganisme, Nazisme, HEIDEGGER

L'être, selon Heidegger, s'ouvre en un monde structuré par le « Quadriparti » (Terre, Ciel, Divins, Mortels). Dans ce monde sacré, les créateurs (poètes) et le peuple (gardiens) sont censés cohabiter dans l'attente des divins, sans idolâtrie. Cependant, Heidegger se méprend sur la nature de ce monde originel. Pour Juranville, le monde tel qu'il est spontanément est dominé par la pulsion de mort : c'est un monde sacrificiel et païen. L'erreur de Heidegger est d'avoir ignoré la rupture historique introduite par Socrate et par le Christ, qui a justement brisé ce paganisme. En voulant retourner à un « autre commencement » antérieur à la philosophie socratique, il laisse sa pensée se confondre avec la violence mythique. Cette position a une conséquence grave : en affirmant que « l'étant est sacrifié à l'être » pour assurer sa vérité, la pensée heideggerienne devient complice de la barbarie. C'est cette logique sacrificielle qui explique sa complaisance envers le nazisme, cette régression néo-païenne absolue.


"Parce qu’à la différence de Kierkegaard il n’est pas parti de la rupture avec le paganisme introduite par la venue du Christ (et déjà par l’émergence de Socrate et de la philosophie!), il laisse son monde toujours foncièrement le même se confondre avec celui du paganisme, ses idoles et sa violence sacrificielle. La philosophie qui, chez Heidegger, décrète sa fin et son remplacement par la « pure pensée », devient donc, sous ce nom, inévitablement complice de tous les paganismes, de tous  les effacements sacrificiels de l’humain. Comme on peut le percevoir dans ce qu’il dit de l’« autre commencement », en deçà de la philosophie telle qu’elle fut fondée par Socrate et Platon: « Dans l’autre commencement, chaque étant est sacrifié à l’être ; et c’est cela seulement qui assure à l’étant comme tel sa vérité. » De là sa complaisance pour l’extrême de la régression néo-païenne que fut le nazisme."
JURANVILLE, 2024, PL

ETAT, Universel, Romanisation, Paganisme

L’universel (position de la totalité) est bien présent dans l'Etat comme figure sociale d'une totalité consciente d’elle-même - ainsi la polis grecque, la civitas romaine, l'Etat moderne. Toute société, avant l’État, fonctionne d’abord comme une totalité fausse, sacrificielle (un ordre fondé sur la violence rituelle et l’exclusion) ; l’État vise à sortir l’homme de la logique sacrificielle en donnant sa pleine place à l’individu. Mais dans les faits, l'Etat n'incarne pas aussi facilement l'universel, comme on l'a vu avec les Romains : d’un côté, ceux-ci restent profondément attachés à l’ordre sacrificiel qu'implique leur religion, mais aussi leur culte de la guerre ; de l’autre, ils affirment la primauté de la loi, par la « vertu », c’est-à-dire la volonté immédiate de poser la loi universelle. D'où une situation profondément tragique, note Juranville : l’individu qui lutte pour l’universel juste ne peut que subir la violence d'un tel système. Mais la contradiction ne s'arrête pas là. Parce que l’État contient en lui l’universel, il tend naturellement à s’étendre, et ce depuis un centre : d'où la romanisation, interprétée idéalement comme diffusion du souci du bien public. Dans les faits se produit plutôt une réactivation du paganisme, aussi bien chez les Romains eux-mêmes (corrompus par la puissance) que chez les peuples extérieurs menacés dans leur "identité" par la diffusion de cet universel. Le centre (Rome) qui pose l’égalité des droits provoque en même temps un rejet viscéral. Il ne peut alors percevoir les autres peuples que comme des barbares, ce qui entraîne des guerres préventives. Mais dans ces guerres, la barbarie des Romains devient indistinguable de celle de ses ennemis. La véritable universalité ne pourra émerger que lorsque la barbarie guerrière aura été globalement invalidée.


"L'universel est, formellement dit, position de la totalité. Mais l'universel présent socialement est l'Etat, que les Grecs nomment Polis et les Romains civitas ou publica. Il est totalité, comme toute société, mais totalité avec l'universalité, c'est-à-dire avec position de la totalité. Et cela parce que la totalité (sociale) est d'abord fausse et sacrificielle. L'Etat véritable assure, lui, toute sa place à l'individu. Or l'institution de l'Etat se heurte à l'attachement viscéral de l'homme à l'ordre sacrificiel. Les romains sont un peuple qui, tout en restant pris dans l'ordre traditionnel sacrificiel, se réclame partout et toujours de la loi, par l'engagement formel de se soumettre à l'universel de cette loi, par la vertu. Car la vertu est immédiateté de la volonté, attachement viscéral à la volonté en tant que celle-ci pose la loi. Or pareille vertu est celle des romains, du peuple romain. Les Romains, après avoir chassé les rois, seraient allés emprunter leurs lois aux Athéniens. Mais ils les auraient modifiées dans leur sens, la loi n'étant pas pour eux simplement ce qui commande, mais le résultat d'un contrat. L'homme doit donc assumer à l'avance - extrême du tragique - que, là où il s'opposera au système sacrificiel et où il voudra l'universel juste (celui, en soi, de l'Etat), il subira la violence de ce système exercé contre lui."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

ESPRIT, Paganisme, Nazisme, Autre, HEIDEGGER

Heidegger, en refusant de partir de la Révélation chrétienne, et pas moins d'envisager un monde rationnel nouveau, reste lié à un paganisme brut, non dépassé spirituellement. Ce paganisme repose sur la création d’un Autre absolu faux, une idole fermée sur elle-même, et sur une violence sacrificielle dirigée contre l’individualité et l’ouverture à l'Autre. Fondé sur le refus de l’altérité, il enferme l’existant dans une identité territoriale et mythique : celle de la Terre-Mère, du sang et du sol. Heidegger, en valorisant le « monde spirituel d’un peuple » et son lien à la terre, cherche à retrouver un éveil spirituel, face au monde technicien du Gestell. C’est ce qui explique son adhésion initiale au nazisme, qu’il perçoit comme un sursaut spirituel. Mais ce régime incarne au contraire une régression païenne extrême, caractéristique de tout totalitarisme cherchant à restaurer une communauté mythique contre l’individu. Adorno, tout en critiquant aussi la conception classique (notamment hégélienne) de l’esprit, reproche à Heidegger de réintroduire sous le nom d’Être une transcendance immanente, sans véritable altérité : une restauration du sacré primitif. Pour Juranville, cette position heideggérienne révèle donc la persistance du paganisme sous les traits d’un Autre absolu faux, du Surmoi vengeur — spectre toujours menaçant sous l’esprit.


"Pour Heidegger qui ne part pas de la Révélation en tant qu’elle rompt avec le paganisme brut et qui ne se dirige pas (il l’exclut comme toute la pensée de l’existence) vers un monde nouveau rationnellement déterminé et ayant vraiment rompu avec un tel paganisme, le paganisme qu’il va s’agir d’assumer n’est autre en fait que ce que nous venons d’appeler le paganisme brut. Paganisme qui se caractérise, selon nous, par deux phénomènes. D’une part, la fabrication d’un Autre absolu faux, Autre faux qui ne s’ouvre pas à son Autre et qui n’appelle pas les hommes à s’ouvrir à leurs Autres, Autre faux qui est l’idole close sur soi. D’autre part, l’exercice, au nom de cet Autre, d’une violence sacrificielle contre quiconque voudrait devenir individu, se rapporter aux autres hommes comme à des Autres vrais et être pour eux un tel Autre. Ce paganisme a comme principe le refus (pulsion de mort) de s’ouvrir à l’Autre comme tel. Un refus qui tend à se dissimuler lui-même (parce que, sinon, ce serait une manière de reconnaître la place de l’Autre)."
JURANVILLE, 2017, HUCM 

ELECTION, Grâce, Ethique, Paganisme, LEVINAS, HEIDEGGER

La grâce sans l'élection ne suffit pas, et non seulement cela mais elle pourrait se confondre avec la fascination ordinaire pour le sacré dans ses accents les plus violents, les plus païens. Il y a bien chez Heidegger quelque chose de l'élection quand il traite de la "résolution" qui délivre l'existant de l'inauthentique et du "bavardage" mondain, mais il y a loin de l'ontologie à l'éthique : le berger de l'Etre selon Heidegger ne semble pas s'émouvoir de la vulnérabilité du Prochain, qui seule fait loi selon Levinas. Mais l'intransigeance éthique de Levinas ne manque-t-elle pas à son tour la véritable élection, si celle-ci doit être réponse explicite à l'appel de l'Autre (tandis qu'elle n'est qu'implicite dans la grâce), inévitablement réponse sociale et historique ?


"Il a bien vu que la grâce ne suffisait pas et que, notamment, la grâce partout présente chez Heidegger se réduit en fait à la grâce ordinaire, païenne : « Courir un sentier qui serpente à travers champs ; sentir l’unité qu’instaure le pont reliant les berges de la rivière, le mystère des choses, d’une cruche, des souliers éculés d’une paysanne. L’Être même se manifesterait de derrière ces expériences privilégiées, se donnant et se confiant à la garde de l’homme. Et l’homme, gardien de l’Être, tirerait de cette grâce son existence et sa vérité… La voilà l’éternelle séduction du paganisme » [Difficile liberté]. Il a décisivement dégagé, au-delà de cette grâce, la vérité universelle de l’élection dont se réclame le judaïsme : « Le sacré filtrant à travers le monde – le judaïsme n’est peut-être que la négation de tout cela. » Vérité éthique d’abord, et ensuite politique, d’une élection qui « n’est pas faite de privilèges, mais de responsabilités », et qui caractérise toute conscience morale. Mais Lévinas refuse de rien dire de la reconnaissance qu’obtiendrait dans le monde social, par la lutte historique, la loi juste ainsi proclamée. Il refuse que l’élection conduise à un savoir reconnu comme tel. Que la responsabilité propre à l’élu devienne pareil savoir."
JURANVILLE, 2000, JEU

EGLISE, Liberté, Christ, Paganisme, HEGEL

Le monde médiéval se désagrège sous le poids de sa propre contradiction : l’écart entre l’enseignement du Christ et la vie réelle de l’Église. Le message du Christ repose sur la liberté individuelle, seulement authentique si elle repose sur la "conscience du péché" (Kierkegaard) et sur l’amour du prochain. C'est le coeur du message délivré par le Sermon sur la Montagne, lequel ne se contente pas de reprendre la Loi (« tu ne tueras point ») mais valorise aussi l’aumône, la prière et le jeûne dans le secret du cœur. Mais l’Église, en reproduisant la violence et la barbarie — notamment à travers les croisades —, trahit l'enseignement du Christ ; elle retourne, comme le dénonce Hegel, "le principe de la liberté chrétienne en une illégitime et immorale servitude des âmes". Quant aux ordres monastiques et chevaleresques (dondés au 13è siècle), ils prônent certes la plus haute vertu, mais renoncent à changer le monde commun. Le vrai changement passera, à la fin du Moyen Âge, par une rupture avec l'Eglise, celle de la Réforme voulue par le moine Luther, lequel en appelle à un monde nouveau "où l'homme se détermine par lui-même à être libre" (Hegel).


"L'enseignement du Christ se caractérise par la liberté en tant qu'elle est reconnue à chacun comme individu. Liberté qui n'est réelle qui si elle passe par la "porte étroite", comme le dit saint Mathieu ; par la porte étroite de la "conscience du péché", prolonge Kierkegaard. Liberté qui n'est réelle que si elle est attentive à la liberté de l'autre homme, que si elle est "amour du prochain" - ce que développe lumineusement le célèbre Sermon sur la Montagne... Mais les excès et comportements barbares sont sans cesse reproduits pour ou dans ou par l'Eglise. C'est pour nous la repaganisation de l'Eglise."
JURANVILLE, LCEDL, 2015

EGLISE, Evangélisation, Universel, Paganisme

L’ordre sacrificiel résiste à l’évangélisation par laquelle l’Église diffuse l’universel vrai, comme l’empire romain avait autrefois étendu l’universel de l’État par la romanisation. À la persécution du pouvoir, qui cherche à éliminer tout extérieur au système sacrificiel, répond la figure du martyr, témoin de la foi et de la vérité qu’il incarne. Peu à peu, Rome s’efface comme puissance militaire pour devenir le centre spirituel d’un nouvel universel, celui de l’Église, acceptant symboliquement la position de « déchet » au profit de cette vérité nouvelle. Mais cette grâce universelle se fausse inévitablement : d’une part en laissant subsister les formes de l’ordre traditionnel, d’autre part dans certaines déviations internes — exaltations ascétiques ou monastiques — que Hegel opposera à la vérité luthérienne de la foi intérieure et de la liberté spirituelle.


"De même que l'universel de l'Etat s'étendait par la romanisation, c'est-à-dire par le souci républicain du bien public, de même l'universel posé comme tel de l'Eglise s'étend par l'évangélisation. Rome s'est effacée comme centre de puissance militaire et matérielle pour devenir un centre de puissance spirituelle. De ce qu'elle a accepté de quelque manière la position de déchet devant ces tribus dans lesquelles elle fait advenir une vérité nouvelle. Mais cette évangélisation, si elle est possible et réelle par la grâce, l'est aussi et surtout parce que la grâce se fausse et laisse alors subsister l'ordre traditionnel."
JURANVILLE, LCEDL, 2015

DIEU, Etre, Sacré, Paganisme, HEIDEGGER

Heidegger conçoit le sacré à partir de la vérité de l’être, où celui-ci en même temps se révèle et se retire devant l’homme. Dans cet espace du sacré advient la Divinité, incarnée par l’homme lorsqu’il s’élève à l’être, ou par l'"extraordinaire" de l’œuvre. C’est là qu’est censé apparaître le "Dieu nouveau", dont Hölderlin disait que "lui seul peut nous sauver", en offrant un modèle inédit (éventuellement proche du Bouddhisme mais échappant aux catégories du monothéisme et du polythéisme), dont les aspects pluriels seraient directement en rapport avec "la richesse initiale des fondements" assure Heidegger. En tout cas, si ce dernier refuse l’idolâtrie, il ignore la nécessité de la révélation judéo-chrétienne et sa conception du sacré conserve les principaux aspects du paganisme, dont la logique sacrificielle (que la philosophie combat depuis toujours) puisque "chaque étant est sacrifié à l'être, et c'est seulement de là que l'étant comme tel reçoit sa vérité" (Heidegger).


"En fait Heidegger, comme Nietzsche, s'arrête au paganisme. A ce paganisme que la philosophie combat depuis son commencement - car il n'y a pas, quoi qu'en dise Alexandre Kojève, de philosophie païenne. A ce paganisme que Socrate a voulu dissoudre par la catégorie de l'individu, dit Kierkegaard. Dont Heidegger a repris les analyses sur l'existence. Mais sans partir comme lui de la révélation chrétienne. Et donc en en restant à la détermination de l'Autre absolu telle qu'elle apparaît à la philosophie tant que celle-ci n'a pas découvert la nécessité, pour elle, de la révélation judéo-chrétienne."
JURANVILLE, UJC, 2021

DEMOCRATIE, Individu, Capitalisme, Paganisme, HOBBES

L'inscription du capitalisme dans la structure de l’État semble favoriser l’émergence de l’individu, mais cette configuration ne suffit pas à fonder une démocratie authentique. L’histoire, loin de consolider la démocratie représentative, tend à faire ressurgir les mirages de la démocratie directe. Que le peuple reste profondément lié à une logique païenne, malgré l'avènement du christianisme, semble le présupposé de Hobbes dans son Léviathan, puisque l’État y est présenté comme une idole, un « dieu mortel » imposant une soumission totale. L'espace de liberté intérieure concédée à l'individu (christianisme oblige) n'autorise aucun progrès, aucune émancipation, tellement cette liberté reste abstraite ; l’individu réel, capable de se manifester à travers une œuvre reconnue publiquement, n’y trouve pas sa place. Même les apports de Spinoza sur la liberté d’expression ne suffisent pas à faire émerger la figure d'un individu autonome.


"Et cependant, à partir de là, aucune démocratie véritable ne peut se constituer. Et cela parce que l’idole reconnue comme telle qu’est l’État selon Hobbes ne laisse aucune place pour l’avènement d’un individu réel, lequel doit pouvoir offrir au jugement de tous l’œuvre par laquelle il est advenu comme tel. Son individu n’est qu’un individu formel, et l’espace de liberté d’expression que Spinoza ajoute dans son Traité théologico-politique ne suffit pas pour accueillir la puissance de nouveauté de l’individu réel."
JURANVILLE, 2010, ICFH 

CAPITALISME, Mal, Paganisme, Sacrifice

Si le capitalisme participe du paganisme en général comme machine à produire des idoles, il s'y oppose par ailleurs en reconnaissant le mal qu'il produit ; il ne vise pas à purifier la société de tout mal, comme le fait le paganisme ancien, en le repoussant sur la victime expiatoire. Il veut simplement la fin de la guerre et de la violence sacrificielle contre les individus.


"L'institution du capitalisme s'élève contre la guerre en général, au-delà de toutes les justifications qu'on a pu en donner. Et elle déclare l'ère de la guerre terminée. Cela parce qu'elle s'oppose au paganisme brut comme système sacrificiel. Lequel rejette le mal (la finitude radicale, la pulsion de mort, le péché) sur la victime devenue bouc émissaire pour assurer la "perfection du groupe social", sa "participation au bien", au vrai, au réel. Rejet violent du mal, qui est lui-même le mal."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

CAPITALISME, Religion, Discours, Paganisme, WEBER

C'est en tant qu'être fondamentalement religieux, donc païen à la racine, que le sujet social actuel adopte le système capitaliste. Mais s'il représente un paganisme minimal, épuré de toute croyance, le capitalisme requiert aussi toutes les grandes religions, sans quoi il ne pourrait pas assumer ce fond de péché qu'enseignent précisément ces religions ; corrélativement il requiert d'être accepté par celles-ci, au moins implicitement, et par les grands discours sociaux auxquels elles correspondent. En effet les trois religions révélées (judaïsme, christianisme, islam) correspondent respectivement aux discours du clerc, de individu, et du peuple, tandis que le bouddhisme comme principale religion instituée est lié au discours du maître. Quant aux trois autres religions asiatiques instituées - confucianisme, taoïsme, hindouisme - elles font écho, respectivement, aux trois religions occidentales révélées.


"Si, comme le souligne Weber, ces religions [asiatiques] n'ont pas porté initialement le capitalisme, elles sont parfaitement capables de l'accueillir et de se l'approprier, ce que Weber doit lui-même reconnaître. Et cela, d'une part, parce qu'elles fixent le non-sens fondamental sous le nom de vide, de nirvana (Freud y a relié sa pulsion de mort) — malgré l'attachement taoïste au « jardin enchanté » que serait le monde. Et, d'autre part, parce qu'elles donnent la plus grande place au maître, et précisément, sous sa figure religieuse, au saint. Ces religions ne relèveraient pas d'une « prophétie de mission » (agir dans le monde) comme les religions révélées, mais d'une « prophétie exemplaire », où les prophètes s'offrent comme exemples et modèles. Le capitalisme apparaît donc bien comme le paganisme minimal, dévoilé dans son fond de péché - ce dont le paganisme brut ne voulait certes rien savoir."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

CAPITALISME, Religion, Paganisme, Dieu, BENJAMIN

Pour Walter Benjamin le caractère religieux du capitalisme ne fait aucun doute. Il manifesterait même la forme extrême du "culte" en tant que dépouillé de toute spiritualité ou de toute assise mythologique, l'adoration fétichiste étendue à toute sorte d'objets rendus infiniment désirables, sans distinction aucune du sacré et du profane, et finalement le refus de toute relation vraie à l'Autre absolu (ceci, au sein du monde historique où l’altérité a pourtant été reconnue, justement du fait de la religion). L'Autre divin qui serait bien plutôt rendu responsable de la perte de sens, inévitable dans le monde capitaliste ; Dieu accusé d'autoritarisme, de paternalisme, ou bien alors d'infantilisme et d'amateurisme, pour avoir complètement raté sa création. Où l'on retrouve ce que dit Lacan à propos du Surmoi : « Le Surmoi est haine de Dieu, reproche à Dieu d’avoir si mal fait les choses ». Selon Benjamin il ne resterait plus au vrai Dieu que de rester un Dieu « caché », clos dans le « secret de sa maturité ».


"Le capitalisme dévoile donc ce qui est au fond du principe du paganisme, et qui était caché dans le paganisme traditionnel  –  le mal absolu, la haine du vrai Dieu, le refus de l’ouverture à l’Autre à laquelle il appelle. D’un côté, dans le capitalisme, l’existant, comme « conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier », « s’empare du culte, non pour y expier cette culpabilité [effet du culte traditionnel], mais pour la rendre universelle, pour la faire entrer de force dans la conscience et, enfin et surtout, pour impliquer Dieu dans cette culpabilité ». Que Dieu soit rongé par la culpabilité d’avoir créé l’homme pécheur et clos à l’Autre  ! Que Dieu soit lui-même dénoncé comme clos à son Autre qu’est l’homme !"
JURANVILLE, 2010, ICFH

DEMOCRATIE, Capitalisme, Religion, Paganisme

La démocratie véritable, représentative, parlementaire, ne peut finalement se justifier qu'en se réclamant des grandes religions, contre ses propres déviations totalitaires et contre le paganisme brut, faussement religieux, baignant le monde capitaliste. C'est pourtant en assumant le capitalisme comme forme terminale et minimale du paganisme que l'homme actuel assume sa finitude, et peut s'installer dans cette autonomie qu'il détient de l'Autre absolu (celui des grandes religions révélées ou instituées) à travers l'élection.


"L'universel vrai surgissant comme Autre absolu, il ne peut être reconstitué par l'homme que dans la mesure où, élu de cet Autre vrai, il assume le primordial refus qu'il lui oppose et qui se manifeste par la fabrication d'un Autre absolu faux (idole, Surmoi)."
JURANVILLE, 2015, LCEDL

CAPITALISME, Paganisme, Non-sens, Enchantement

Si le capitalisme prolonge le non-sens de l'ancien paganisme - sur fond de "désenchantement du monde" (Weber) -,  exprimant la finitude radicale de l'homme, c'est pour avoir idolâtré non seulement la marchandise mais plus généralement la valeur d'échange, et ce jusqu'au non-sens. Non parce que la valeur d'usage serait plus originelle et authentique (au contraire celle-ci est abstraite et illusoire), mais parce que l'idéologie du profit occulte la véritable relation à l'Autre - qui est don - en perpétuant un système foncièrement sacrificiel (sursignifiant et "enchanteur" ou à l'inverse insignifiant et "désenchanté") faisant de l'individu sa principale victime. Explicitement et factuellement dans le cas du paganisme traditionnel, seulement implicitement et potentiellement dans le cas du capitalisme, lequel reconnait néanmoins les droits de l'individu et lui offre même - de facto - la possibilité de se "libérer" de son emprise, s'il le veut, en l'ouvrant à l'Autre comme son égal et pas seulement à ses biens.


"L’échange tel qu’il se déploie sur le marché du capital, l’échange où apparaît ladite valeur d’échange, est précisément prolongement de l’échange tel qu’il se pratiquait dans le monde traditionnel. Notamment de l’échange des femmes selon les règles de l’exogamie. Mais le propre du système sacrificiel est de ne rien vouloir savoir de son non-sens et de le dissimuler dans un sens illusoire, enchanteur. C’est l’idéologie de ce système, où il semble que tout doive être fait et soit fait pour les dieux. Et le monde est alors un « jardin enchanté » où la jouissance est partout. L’enchantement a sans doute une vérité comme moment mythique de l’enfance où l’humain est baigné dans la signifiance pure du langage. Mais cet enchantement ne demeure, pour l’homme comme être social, que par la violence du sacrifice."
JURANVILLE, 2010, ICFH

CAPITALISME, Paganisme, Contrat de travail, Aliénation

Le capitalisme relève bien du paganisme au moins sous deux aspects : la formation d'un Autre absolu faux, que représente la monnaie ou le capital, et l'exercice d'une violence sacrificielle au nom de cette idole, avec le contrat de travail (exploitation légale du travail) par lequel le travailleur cède librement la plus-value de son labeur à son employeur. Car le capitalisme n'apparait historiquement que dans le contexte du droit : indissociablement droit au travail et droit à la propriété. Ce contrat a beau être désavantageux, et ce travail aliénant, il demeure légalement transparent et il ouvre au travailleur la possibilité de se désaliéner (notamment par l'expertise acquise) pour se réaliser, dans un autre contexte, comme individu autonome.


"S’il est, dans son principe, de même que le paganisme brut, pulsion de mort, [le capitalisme] est pulsion de mort révélée comme telle et qui ne se dissimule plus. Il est mis en œuvre par l’histoire, en même temps (Marx le sait bien) que le droit qui, primordialement, assure la propriété, la propriété privée. Tout paganisme qu’il est, il laisse donc place à l’individu. Exactement, à l’existant pour que celui-ci advienne comme individu véritable – ce dont le droit peu à peu dans l’histoire lui donne toutes les conditions, mais ce qu’il peut toujours refuser. Le capitalisme est bien ce mode de paganisme que la philosophie doit aujourd’hui revouloir. De  sorte qu’il n’y a pas aujourd’hui, face au monde actuel comme technico-économique, disons capitaliste, à réclamer un réveil (ou sursaut) collectif de l’esprit."
JURANVILLE, 2017, HUCM

CAPITALISME, Paganisme, Etat, Peuple, MARX

Que le capitalisme soit une continuation du paganisme, Marx l'a montré avec sa théorie de la monnaie fétiche : la monnaie qui, extraite de la marchandise mesurée à sa stricte valeur d'échange, devient le capital lui-même, tout en dissimulant le travail réel qui l'a produite. La monnaie devient valeur en elle-même, adorée et fétichisée, à l'image de cet Autre absolu faux sur lequel repose tout paganisme, tandis que le travailleur se voit sacrifié sur l'autel du capital. Mais l'analyse politique de Marx en vient à assimiler l'Etat lui-même à un usurpateur, alors que s'il a permis l'institution du capitalisme (en fixant les règles du commerce par exemple), il a aussi ouvert l'espace - notamment juridique - à l'individu, dont on ne peut pas dire qu'il est seulement victime (contraint, abusé, etc.) du contrat de travail auquel il a consenti librement, liberté qui lui a été octroyée par l'Etat. Donc, pour le peuple, vouloir la démocratie et la liberté n'est pas contradictoire avec l'acceptation du capitalisme en tant que forme minimale du paganisme, c'en est même la condition sine qua non - justement pour éviter d'ériger soit le capitalisme soit l'Etat lui-même en Maîtres tyranniques - et c'est proprement ce qu'on doit déterminer comme la vérité (démocratique) du peuple.


"[Le capitalisme] nous le posons comme ce paganisme minimal qu’a voulu la révélation (et dont, bien sûr, elle se distingue, rappelons-le contre Benjamin), mais comme ce paganisme minimal dégagé dans le cadre de l’État, d’un État qui n’est pas le Léviathan de Hobbes et qui dispense de véritables droits et ouvre l’espace pour l’individu réel. Le peuple n’accède donc à sa vérité (sur fond de quoi pourra se constituer une véritable démocratie) que pour autant qu’il veut la présence, dans le monde social, du capitalisme. Vérité du peuple qu’on doit dire alors utopique, parce que, face au paganisme dans lequel s’empêtrent les peuples, elle n’a d’abord « pas de lieu »."
JURANVILLE, 2010, ICFH

ATHEISME, Dieu, Judéo-christianisme, Paganisme

Notons d'abord que le mot "athéisme" n'a de sens que rapporté au Dieu judéo-chrétien, pour en nier l'existence. Mais cela ne signifie pas que le rejet de ce Dieu, dans l'athéisme, ne débouche sur la promotion de quelque divinité nouvelle, nommée différemment. De même que le Dieu judéo-chrétien exige d'abandonner les idoles du passé, comme trop fantasques, l'athéisme philosophique demande surtout d'abandonner le dieu conçu par les philosophes, le dieu causa sui, justement comme trop (peu) rationnel : ce faisant il n'invalide aucunement (s'il ne l'affirme pas non plus) le mystère d'un Dieu absent, d'un Dieu caché ne dévoilant en aucun cas son visage, qui reste la vérité du Dieu judéo-chrétien. En un sens, l'athéisme vulgaire (celui qui réduit Dieu à une idole) serait moins conséquent qu'un certain Christianisme ouvrant la possibilité de l'athéisme.


"L'athéisme peut apparaître comme libération par rapport aux idoles du passé par lui entraînées vers leur crépuscule et comme pouvant parfaitement s'accorder avec la foi en un Dieu nouveau. C'est ce que laisse imaginer Nietzsche avec son Zarathoustra, le sans-dieu et, en même temps, son exaltation de Dionysos. Ce qu'on peut entendre plus légitimement chez Heidegger quand il dit : « Ainsi la pensée sans-dieu [la sienne], qui se sent contrainte d'abandonner le Dieu des philosophes, le Dieu causa sui, est peut-être plus près du Dieu divin ». Et c'est ce qui se retrouve exactement avec le Dieu judéo-chrétien, quand Lévinas dit que "c'est une grande gloire pour le Créateur d'avoir mis sur pied un être capable d'athéisme, un être qui, sans avoir été causa sui, a le regard et la parole indépendants et est chez soi”. Et quand Lacan note qu'il y a un certain message athée du christianisme » et que « notre athéisme est lié à ce côté toujours se dérobant du Je de l'Autre »."
JURANVILLE, UJC, 2021

ALIENATION, Finitude, Holocauste, Paganisme, HEIDEGGER

Heidegger analyse parfaitement l'aliénation comme conséquence inévitable d'une finitude non assumée ; mais c'est aussi au nom de la finitude qu'il refuse d'envisager la possibilité d'un savoir rédempteur. Pire, en proclamant l'"esprit du peuple" dans son année de rectorat, il promet au même titre que le Führer de vaincre et même de supprimer ladite aliénation, interprétée de surcroit en terme de déracinement, faisant ainsi allégeance à l'idole la plus païenne qui soit, le peuple lui-même (appartenant à la patrie, appartenant au sol, etc.) ; cette folie ne pouvait s'achever que par la catastrophe historique que l'on sait. Ce qui eut lieu avec l'holocauste fut proprement un acte sacrificiel en l'honneur de cette idole, et dans l'intention de venger l'aliénation de ceux qui, supposément, n'auraient pas reçu toutes les conditions de l'émancipation, et ceci à cause des nantis, des "élus" (d'où la persécution des Juifs au premier chef).


"Les camps sont ces lieux où – au nom, prétendument, de ceux qui n’auraient pas reçu les conditions de leur accomplissement, ou auxquels on les aurait enlevées – on a voulu, par ressentiment, priver les hommes de toutes les conditions qui font l’homme dans sa dignité d’homme... Les camps sont ces lieux en particulier où on a voulu priver de toutes les conditions ceux dont on avait l’idée, secrètement, qu’ils les avaient reçues en abondance, toutes les « personnes de condition » et, parmi eux, suprêmement, les Juifs. Comme si l’élection n’était pas un acte par quoi on s’engage à répondre à un appel de l’Autre ! Et comme si le peuple juif n’avait pas, lui, répondu positivement à un appel qui avait été adressé à tous les hommes (lesquels, s’ils y ont répondu négativement, peuvent toujours prétendre ensuite qu’ils n’ont pas eu les « conditions ») !"
JURANVILLE, ICFH, 2010 

INDIVIDU, Dépression, Capitalisme, Paganisme

La dépression généralisée, mal du siècle, est bien une conséquence du capitalisme : ce mal témoigne de la difficulté qu'éprouve l'individu à créer une oeuvre qui tienne face aux tentations idolâtres dont regorge ce même monde capitaliste ; mais il vaut mieux éprouver ce mal, cette difficulté à être individu, comme effet d'un dilemme intérieur irrésolu - en ceci la dépression est essentielle - plutôt que de subir l'empêchement extérieur, effectif, qui caractérise le paganisme pré-capitaliste.

"Le capitalisme est étroitement lié au droit et aux institutions qui permettent l'avènement de l'individu véritable, mais devenir un individu véritable reste difficile. Cela suppose qu’on s’arrache aux modèles auprès desquels on s’aliénait avec complaisance. Qu’on s’affronte à l’incapacité, toujours d’abord, d’effectuer cet arrachement ; à la fuite, toujours d’abord, devant cette exigence, fuite qui est le principe du mal en l’homme, de cette « peste » dont il est, lui, malade. De là la dépression de l’homme actuel. Dépression essentielle d’abord, par rapport à l’exigence qui est en lui, de faire de sa vie, et à partir de sa vie, une œuvre véritable, quelque chose qui se tienne, qui ait consistance – peu y parviennent, mais à tous doivent être données et redonnées les conditions pour y parvenir, et l’essentiel est de s’être engagé dans cette tentative. Dépression inessentielle ensuite, à quoi l’homme se voue pour oublier cette sienne finitude, dépression inessentielle alors par rapport à des idéaux dérisoires qu’il se fabrique pour oublier sa finitude. Mais il est mieux, pour l’homme, de risquer ainsi la dépression sous toutes ses formes, comme c’est le cas aujourd’hui dans le monde capitaliste, plutôt que de ne pas pouvoir advenir à ce à quoi il doit advenir, à l’individualité véritable. Plutôt que d’en être empêché. Car cet empêchement caractérise le constitutif paganisme de l’humain. Or le paganisme est le mal par excellence, la peste dont parle La Fontaine. Le mal en tant qu’il ne veut rien savoir du mal en l’homme."
JURANVILLE, 2010, ICFH