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POUVOIR, Philosophie, Volonté, Grâce

Si la philosophie connaît la vérité de la communauté juste, comment peut-elle contribuer à sa réalisation alors que le monde social demeure traversé par la pulsion sacrificielle ? Et comment peut-elle exercer un pouvoir sans reproduire précisément la maîtrise qu'elle cherche à dépasser ? La réponse de Juranville repose sur une distinction entre pouvoir, autorité et souveraineté, puis sur une conception paradoxale du pouvoir philosophique : la philosophie exerce son pouvoir en s'effaçant devant celui des maîtres, afin de rendre possible la vérité de leur propre pouvoir. Le point de départ est la permanence de l'entraînement sacrificiel du sujet social, ou du peuple, qui tend à rejeter l'individu véritable et à refuser ainsi le sens de l'histoire, orientée vers la constitution d'un monde juste. Ce refus concerne plus radicalement encore la fin de l'histoire, entendue non comme disparition du devenir, mais comme horizon intelligible d'une communauté dans laquelle le droit reconnaîtrait les conditions de la liberté individuelle. La philosophie, qui assume une responsabilité historique et veut l'accomplissement de cette justice, rencontre donc une résistance réelle : la tendance sacrificielle du sujet social ne peut être dissipée par la seule démonstration. Sa volonté doit devenir effective et l'emporter sur cette résistance : c’est précisément le propre du pouvoir, qui articule volonté et réalité. Le pouvoir désigne une volonté qui surgit imprévisiblement et fait entrer dans la réalité la loi qu'elle se donne, malgré les obstacles. L'autorité, elle, se définit comme volonté et vérité. Elle désigne une volonté reconnue comme juste, dont la vérité permet en principe de lever les résistances sans recours à la contrainte extérieure. La souveraineté, enfin, conjugue volonté et savoir. Elle désigne une volonté qui se sait reconnue de tous, au moins implicitement, et ne rencontre plus d'obstacle de principe à cette reconnaissance. Ces trois déterminations distinguent ainsi l'effectivité de l'action, la légitimité de la volonté et l'universalité reconnue de cette légitimité. Quel est donc le pouvoir de la philosophie ? La philosophie selon Juranville exerce un pouvoir historique véritable, mais refuse explicitement le modèle platonicien des philosophes-rois, jugé fantasmatique et dangereux parce qu'il risquerait de transformer le savoir philosophique en maîtrise politique directe. Le pouvoir philosophique doit au contraire opérer par la grâce. Il s'exerce d'abord en s'effaçant devant le pouvoir ordinaire des maîtres, auxquels appartient la fonction effective de l'action politique. Il suppose ensuite que ce pouvoir possède une vérité possible, irréductible à sa forme sacrificielle. Il cherche enfin à orienter ce pouvoir vers l'accomplissement de sa propre vérité, qui est également celle de la philosophie : la réalisation d'un monde juste. La philosophie n'impose donc pas directement sa volonté au pouvoir politique ; elle cherche à lui permettre de devenir lui-même vrai, selon le principe de la grâce qui rend possible la liberté d'autrui en renonçant à se substituer à lui. Cette conception originale du pouvoir philosophique, exerçant une sorte de causalité par retrait, permet de comprendre comment le discours du clerc devenu philosophie pourrait transformer le discours du maître sans nécessairement l'abolir. 


“La philosophie exerce dans l'histoire non pas le fantasmatique et dangereux pouvoir qu'exerceraient les philosophes-rois proclamés par Platon, mais un effectif pouvoir qui est aussi un vrai pouvoir. Pouvoir qui opère par la grâce : en s'effaçant lui-même devant le pouvoir ordinaire des maîtres ; en supposant dans ce dernier pouvoir une vérité ; et en le dirigeant irrésistiblement vers cette vérité — la même que le pouvoir de la philosophie avait en lui. La philosophie conduirait bien ainsi vers la fin de l'histoire. Ce que nous devons établir contre la philosophie contemporaine, qui n'assigne expressément aucune pareille fin.”
JURANVILLE, FHER, 2019

DEMOCRATIE, Norme, Souveraineté, Décision, SCHMITT

C'est toujours par une remise en question de la norme que s'exerce, non seulement la critique philosophique, mais aussi fondamentalement la souveraineté. Ce souverain peut être le peuple dans l'exercice démocratique du pouvoir politique, sauf que la démocratie elle-même établit une norme définissant une "situation effective", ordinaire, qui finit par ne laisser aucune place à quelque décision ou à quelque acte imprévisible venant de l'individu autonome ; situation contre laquelle il faudra donc s'insurger tôt ou tard. D'où l'idée (schmittienne), certes dangereuse selon le contexte, que, même dans Etat démocratique, "est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle".


"Certes la philosophie se heurte à une « situation effective » où la démocratie ordinaire est norme. Elle détermine à l’avance quelle réalité pourra prendre place dans la société, parce qu’on peut s’y identifier. Elle peut être vraie (la norme de la société juste) et laisser tout son espace à l’individu. En l’occurrence, ce à quoi se heurte la philosophie, c’est à la norme fausse qui exclut à l’avance tout acte imprévisible, venant d’un individu véritable. Mais justement la « situation effective », « normale », doit toujours d’abord, en fait, être dénoncée, selon l’acte que tente la philosophie, par une décision souveraine. La situation « normale » doit être, précisons-le, dénoncée par une décision rompant, au nom de la liberté, avec ce qui se prétendait libre et ne l’était pas (l’opinion). Et par une décision souveraine portant sur la situation exceptionnelle."
JURANVILLE, 2010, ICFH