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PHILOSOPHIE, Histoire, Époque, Acte

L’acte politique de la philosophie s’inscrit dans une structure nécessaire de l'histoire. Celle-ci traverse plusieurs époques jusqu'à l'époque actuelle, dite « terminale » non parce que les événements cesseraient, mais parce que le sens fondamental de l'histoire y devient reconnaissable. Après l'Holocauste, qui manifeste la forme la plus extrême de la violence sacrificielle, le refus humain de la justice apparaît dans sa radicalité comme pulsion de mort : l’homme ne refuse pas seulement la justice par ignorance ou intérêt, mais en raison d’une tendance plus radicale à refuser l'Autre, à ignorer l’individu, à revenir à la violence sacrificielle. L’époque actuelle reconnaît simultanément que cette négativité est inéliminable et doit être assumé sous sa forme historique minimale : le capitalisme, que la société juste ne supprime donc pas mais limite par le droit. La philosophie peut alors rétablir dans leur vérité la grâce chrétienne et l'élection juive. La grâce chrétienne faussée prétendait que tout le monde est déjà individu ; sa vérité est que chacun reçoit la possibilité de devenir individu et doit ouvrir cette possibilité à l'autre. L'élection juive faussée prétendait que l'individualité est réservée à certains ; sa vérité est que certains répondent effectivement à l'appel, alors que l'appel est adressé à tous. La philosophie peut ensuite reconnaître la vérité de toutes les grandes religions et poser son savoir comme universellement reconnu. Parce que la philosophie montre que les différents discours et les différentes religions portent déjà, chacun à sa manière, un moment du savoir philosophique vrai. C'est ce qui rend possible l'universalité sans coercition.
Le monde sacrificiel est une œuvre fausse structurée selon le Quaternaire. Le Quaternaire peut faire monde, mais précisément parce qu'il fait monde, il peut aussi devenir clôture : il se ferme sur ses quatre positions fondamentales et maintient son unité en sacrifiant le médiateur qui surgit comme cinquième terme. Le sacrifice est donc le mécanisme par lequel le Quatre se défend contre le Cinq. Le Quinaire introduit la dimension historique. Avant d’être lui-même structure diachronique, le Cinq rompt la structure du monde social, il est ce qui arrive au monde depuis son Autre et l'oblige à se transformer. C'est pourquoi il est médiateur : il relie la totalité existante à ce qui la dépasse. Juranville retrouve chez Heidegger et Rosenzweig une succession de cinq époques qu'il reformule comme antique, médiévale, moderne, contemporaine et actuelle. Il ne s'agit pas simplement des périodes scolaires de l'histoire de la philosophie, elles correspondent aux cinq moments nécessaires de l'accomplissement de l'acte philosophique. Et la cinquième, « actuelle », est précisément celle où la structure devient consciente d'elle-même. Mais il ne s’agit pas simplement d’un processus nécessaire et autosuffisant. L'homme ne pouvant s'arracher lui-même au système sacrificiel, l'histoire exige une rupture venue de l'Autre, dont le sacrifice du Christ constitue le point décisif. Le Christ transforme ainsi le cinquième terme sacrifié en Médiateur-Messie, capable de mettre en cause la clôture païenne. L'époque actuelle accomplit l'acte philosophique et ouvre alors les temps messianiques vers le « monde futur » ou Royaume de l'Esprit, sixième terme.
Cette structure sénaire reproduit un Ternaire originaire : Père, Fils, Esprit. L'homme, quatrième terme, falsifie ce Ternaire par le péché, c'est-à-dire en cherchant à s'approprier la puissance du Père ; le Fils incarné intervient comme cinquième terme pour dénoncer cette appropriation et rétablir la puissance de l'Autre ; il ouvre enfin au sixième terme, l'Esprit rétabli dans sa vérité. Le Sénaire constitue ainsi un double Ternaire, comparable aux deux triangles de l'Étoile de la Rédemption de Rosenzweig : une vérité d'abord posée puis falsifiée par l'existant, et cette même vérité répétée et rétablie à travers l'histoire. On peut donc condenser l'architecture : le 3 représente la vérité originaire ; le 4 représente le monde humain et sa clôture sous l’effet du péché ; le 5 introduit la rupture, avec la médiation et l’histoire ; le 6 accomplit cette rupture et rétablit la vérité dans une nouvelle totalité. Mais la vérité finale n'est pas simplement différente de la vérité initiale : elle est la même vérité devenue vraie à travers l'épreuve de sa falsification. Cela peut rappeler la dialectique hégélienne, mais avec cette différence majeure que la falsification n'est pas simplement un moment logiquement nécessaire, que l'Esprit pourrait déduire d'avance. Elle est foncièrement refus, elle passe par la liberté humaine, le péché, la pulsion de mort : soit le refus de l’Autre absolument Autre. Le Six ouvre au Royaume de l’Esprit, disions-nous, ou “monde futur”. Conséquence majeure : la philosophie ne saurait elle-même posséder les clefs du Royaume. Cela éclaire la revendication du « non-pouvoir » philosophique cher à Juranville : prétendre réaliser politiquement le Royaume reviendrait pour la philosophie à répéter le péché de l'homme s'appropriant la puissance du Père. Elle peut instituer le monde juste, fini et juridiquement organisé ; elle ne peut produire elle-même le Royaume.



“La philosophie accomplit donc son « acte » à l’époque présente, qu’on peut dès lors précisément appeler l’époque actuelle. Elle l’accomplit, pour autant qu’elle fait entrer dans les temps messianiques qui sont ceux de la fin de l’histoire - vers le « monde futur », vers le Royaume de l’Esprit qui, par rapport au Médiateur-Messie comme cinquième terme, en est un sixième. Sixième terme après le Ternaire absolu du Père, du Fils et de l’Esprit. Ternaire toujours d’abord faussé par l’homme qui, advenant comme quatrième terme (et cause efficiente, pour reprendre encore une fois Schelling), déploie, par son péché où il tente de s’approprier la puissance du Père, le système du paganisme. Après quoi le Médiateur-Messie, comme Fils incarné, intervient comme cinquième terme, pour mettre en cause le paganisme et y faire réapparaître la puissance du Père. Et dirige donc vers le sixième terme qu’est l’Esprit lui aussi rétabli dans sa vérité. Un tel sénaire (ou double ternaire) est celui, chez Rosenzweig, de l’Étoile de la Rédemption ou Étoile de David, avec ses deux ternaires ou triangles qui « se chevauchent en se croisant », celui des éléments (Dieu-monde-homme) et celui du mouvement réel qui les entraîne (Création-Révélation-Rédemption). C’est, pour nous, celui du ternaire divin, d’abord faussé par l’homme, et de sa répétition – ou de son rétablissement comme vrai – à travers l’histoire.”
KURANVILLE, 2010, ICFH