Il existe un lien essentiel entre la question et la peur, en définissant cette dernière comme l'épreuve affective par laquelle le sujet fini peut accéder à son autonomie véritable. Le sujet tend d'abord à fuir l'unicité radicale de son existence et à se réfugier dans une autonomie illusoire, garantie par le savoir commun et les identités socialement reconnues. Mais cette sécurité ne lui permet pas d'assumer sa finitude propre, car personne ne peut exister ni mourir à sa place. Pour accéder à son autonomie véritable, il doit reconnaître cette unicité, accepter l'effondrement des certitudes communes et affronter le non-savoir radical qui en résulte. Cette expérience ouvre cependant à un savoir nouveau, que le sujet doit lui-même constituer. Non-savoir et possibilité du savoir définissent justement la question essentielle, qui est également l'acte de la peur : le sujet est d'abord mis en question par l'Autre, puis il assume cette interrogation, la pose lui-même et accepte la peur qu'elle suscite. La peur essentielle ne désigne donc pas une simple crainte devant un danger extérieur, mais l'autonomie avec l'unicité, c'est-à-dire la capacité de devenir sujet de sa propre finitude. Cette position se distingue donc de l'angoisse, définie comme hétéronomie avec l'unicité, et de la responsabilité, qui correspond à l'autonomie avec la pluralité, tandis que la culpabilité relève de l'hétéronomie avec la pluralité. La philosophie est ainsi inséparable de la peur essentielle : elle ne fuit pas la question de l'être, mais sait que celle-ci fera peur au monde social, parce qu'elle ébranle les certitudes et les identités sur lesquelles repose son organisation. Elle doit néanmoins lutter contre le rejet qu'elle suscite, car sa responsabilité consiste non seulement à répondre à la question, mais également à répondre de son introduction dans le monde.
Certes la question ordinaire comporte elle aussi une certaine expérience de la finitude, puisque le sujet mortel cherche à savoir ce qui peut lui arriver dans un avenir qu'il ne maîtrise pas. Mais elle demeure enfermée dans un savoir supposé déjà disponible, détenu par les maîtres du monde social, qui sont censés pouvoir déterminer à l'avance le réel et protéger le sujet contre l'imprévisible. En leur adressant ses questions, celui-ci se soumet à leur autorité sans jamais les mettre eux-mêmes en question. Il préfère avoir peur de ces maîtres, qui peuvent exercer sur lui un pouvoir réel et sont supposés posséder une sorte de protection contre la mort, plutôt que d'affronter son unicité, son être-pour-la-mort et l'angoisse de son existence. Mais, au-delà de cette soumission au savoir social, l'Autre véritable revient sans cesse mettre le sujet en question et susciter en lui la peur essentielle. Pour échapper à cette exigence, le sujet peut alors fabriquer un Autre faux, notamment sous la figure d'un dieu obscur de la superstition ou de l'idéologie. Au lieu de le mettre en question et de lui permettre de devenir sujet, cet Autre le met à la question, l'accuse, le soumet à une exigence coercitive et le menace de mort, comme le Sphinx qui dévore ceux qui ne savent pas répondre à son énigme. Juranville appelle peur constitutive cette peur qui conduit le sujet radicalement fini à fabriquer un Autre persécuteur plutôt qu'à reconnaître l'Autre véritable. Il distingue ainsi la peur commune, qui consiste à se soumettre aux maîtres du monde social, la peur constitutive, qui transforme l'appel de l'Autre en menace, et la peur essentielle, qui permet au sujet d'assumer librement sa finitude.
Juranville reconnaît à Heidegger le mérite d'avoir affirmé une question essentielle venant de l'Autre absolu, qui met le sujet en question et lui fait éprouver son unicité et son être-pour-la-mort. Le sujet peut reprendre cette question à son compte, s'établir dans l'insistance du questionnement et entrer dans le travail qu'elle exige. L'exemple d'Œdipe affrontant l'énigme du Sphinx illustre justement cette capacité à ne pas fuir la question et à reconnaître son être d'homme, marqué par les différents âges de la vie. Le courage consiste précisément à assumer la peur essentielle, à répondre à l'interrogation qui vient de l'être plutôt qu'à s'y dérober. Mais Heidegger ne permet pas de prolonger cette expérience jusqu'à la constitution d'une œuvre objectivement reconnue et d'un savoir véritable. Il pourrait même interpréter la catastrophe finale d'Œdipe comme la conséquence d'une volonté excessive de savoir : le héros, après avoir résolu l'énigme du Sphinx, aurait voulu aller trop loin dans la connaissance de sa propre origine et devrait finalement consentir à la malédiction attachée à sa condition finie. Cette orientation tragique est évidemment contestable, car elle ne fait que maintenir le sujet dans l'acceptation sacrificielle de sa finitude sans lui permettre de la transformer en autonomie effective. La philosophie doit se distinguer du tragique en ne se contentant pas de dénoncer le sacrifice ou d'assumer la catastrophe, mais en affirmant la possibilité, même d'abord utopique, d'instituer un monde juste. Dans cette perspective, la peur essentielle révèle sa véritable dimension éthique, quand elle rejoint la peur de mourir, elle-même devenue peur de laisser une œuvre inachevée. La mort pressentie ne conduit plus seulement à reconnaître une limite ou à consentir à une malédiction : elle fait surgir l'exigence de créer, de poursuivre une œuvre et de rendre possible un monde nouveau. La philosophie apparaît ainsi comme la réponse à la finitude par une production qui, sans abolir la mort, peut acquérir une portée objective et être reconnue au-delà de la vie de son auteur.
“C’est ainsi par la question, thème heideggérien s’il en est, que la peur, la peur essentielle, se donne au sujet fini. Car celui-ci toujours d’abord fuit l’autonomie vraie vers laquelle le dirigerait l’unicité, et il se réfugie dans l’autonomie illusoire que lui assure le savoir commun, hors unicité. Comment la peur essentielle peut-elle dès lors lui apparaître ? Il faut qu’il reconnaisse, d’une part, son unicité radicale, laquelle fait s’effondrer le savoir commun, d’autre part, l’autonomie à laquelle il est alors appelé. D’une part, le non-savoir radical, d’autre part, le savoir nouveau qui résulte de l’épreuve de ce non-savoir. Or non-savoir et en même temps savoir définissent la question. C’est donc par la question elle-même essentielle qu’apparaît au fini la peur essentielle. Question qui est l’acte de la peur, puisque le fini y est d’abord mis en question par l’Autre qui lui « fait peur », et qu’ensuite il assume cette mise en question, pose lui-même la question, et veut la peur qu’elle suscite en lui.”
JURANVILLE, 2000, JEU
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