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PAROLE, Nomination, Chose, Métaphore

La nomination est le point où la parole trouve son fondement subjectif ultime. Le sujet peut avoir reconnu un appel vrai : un appel qui lui demande de s'affronter à son existence, à sa finitude, à son inconscient, et finalement de participer à l'instauration d'un monde juste. Mais comment ne pas entendre immédiatement dans cet appel l'appel de l'Autre faux ? Il existe un Autre vrai, qui appelle le sujet à devenir lui-même sujet. Mais il existe aussi un Autre faux, celui de l'ordre social et sacrificiel, qui prétend parler au nom de la vérité tout en assignant au sujet une place prédéterminée, et qui finit par désigner quelqu'un pour le sacrifice. Comment garantir la vérité de l'appel ? C’est justement le problème de la nomination. Le sujet ne doit pas seulement répondre ponctuellement à l'appel, il doit répondre « jusqu'au bout ». Et « jusqu'au bout » signifie, pour Juranville : jusqu'au savoir qui instituera le monde juste. Le chemin de la parole et donc de l’oeuvre comporte trois étapes. La désignation se rapporte à l’objet, l’appel au sujet, la nomination à l’Autre comme Chose créatrice. À la désignation correspond la grâce, à l’appel l’élection, à la nomination le don et la foi. Dans la désignation, l’Autre est supposé (déjà constitué comme interlocuteur auquel je vais montrer quelque chose), et l’objet est déterminé par prédication comme un Ceci auquel est attribué un trait. Le trait est d'abord supposé un ; il est ensuite reconnu comme simple trait différentiel, donc sans unité propre ; il est finalement voulu réellement un, comme trait essentiel. L'objet n'est donc pas immédiatement connu dans son essence. Il faut partir d'une détermination objective, découvrir qu'elle n'est qu'un trait différentiel, puis parvenir à la vouloir comme trait essentiel. Subjectivement, cette opération ne peut s'accomplir sans la grâce. Pourquoi ? Parce que la grâce permet de ne pas réduire le Ceci à un simple objet fini. Elle fait de l'objet un objet absolu. Et surtout elle libère le sujet pour créer en son nom. La désignation vraie contient déjà en elle une vocation au travail créateur. Mais la nomination est tout autre chose : l’Autre n’est pas présupposé, il surgit en acte comme Chose dans son unité et son identité. La nomination ne consiste donc pas à prendre un objet préexistant et à lui donner un nom. Elle est une position originaire de l'unité. Et c'est pourquoi la nomination se rapporte à l'Autre comme Chose.
La nomination procède non par prédication mais par métaphore : un nom vient se substituer à un autre, car le nommé doit progressivement entrer dans son nom. Le nom possède deux dimensions : le nom reçu de l’Autre (par filiation) et le nom que le sujet se fait lui-même. La métaphore exprime cette substitution du nom reçu par le nom acquis dans le devenir du sujet. En outre, dans ce processus, le pronom personnel est nécessaire. Le « je » permet au sujet de parler et d'agir alors même que son identité propre n'est pas encore accomplie. Autrement dit « je » précède le nom véritable de la personne. La “persona “est étymologiquement le masque par lequel quelqu'un apparaît dans le monde. Le nom véritable n'est donc pas une essence intérieure cachée derrière le masque, mais au contraire quelque chose que le sujet construit en apparaissant, en agissant, en travaillant. Le sujet devient progressivement la personne qu'il est nommé à devenir. Enfin, après la grâce pour la désignation et l’élection pour l’appel, la foi est donnée à celui qui est nommé afin de soutenir son engagement dans son oeuvre. Bien sûr sujet commence d’abord par refuser ce travail ; mais le travail est précisément dépassement de ce refus. L'œuvre est la preuve objective que le sujet a répondu à sa nomination. Et lorsqu'il nomme à son tour, il devient à son tour capable d'introduire quelque chose dans le monde. Son oeuvre devient elle-même la Chose créatrice véritablement “parlante” : la nomination est alors accomplie.


“Dans la nomination, l’Autre n’est pas supposé, mais on se rapporte à lui en acte. Pas d’Autre déjà là auquel on nommerait, comme on désigne. Pas de Ceci qu’on nommerait. Pas de trait par lequel on 
nommerait (« Nommer X Premier ministre », ce n’est pas « désigner X comme Premier ministre »). Parce que le nom est position de l’unité, la nomination qui le met en œuvre est rapport à l’Autre comme tel, en tant qu’il surgit, et elle se rapporte à cet Autre comme Chose, dans son unité et identité de Chose. Objectivement la nomination se fait, non plus par la prédication, mais par la métaphore. Car le nommé a, en tant qu’Autre vrai et Chose créatrice, à s’ouvrir lui aussi à son Autre, à se faire objet de cet Autre, à assumer sa finitude d’objet jusqu’au bout ; il a à entrer dans son nom, à «se faire un nom», à «acquérir du re-nom», de la « re-nommée ».”
JURANVILLE, FHER, 2019

PAROLE, Appel, Sujet, Election

La parole essentielle est d’abord, dans donc acte, désignation, mais elle devient ensuite appel, dans son accomplissement. Le sujet fini rejette d’abord la vérité objective de cette désignation et reste soumis à la désignation ordinaire, qui assigne à chacun une place dans le jeu social et peut même désigner une victime à sacrifier. Il faut donc donner une véritable objectivité à la parole essentielle. L’Autre absolu, en désignant le fini, ne se contente pas de l’identifier : il vise à le faire advenir à sa propre parole vraie. C’est cela qu’est l’appel. La désignation donne une place ; l'appel demande au sujet de l'assumer. Mais l’appel authentique ne cherche pas à combler le manque ni à supprimer la finitude ; celui qui appelle assume d’abord toute la finitude et appelle l’Autre à l’assumer à son tour. L’appel procède d’abord de l’Autre absolu au fini, puis du fini devenu Autre vrai vers un autre fini, et enfin du fini vers l’Autre absolu dans la prière. Cette prière ne demande pas l’abolition de la finitude mais les conditions permettant de continuer à l’affronter. La désignation concerne l’objet comme Autre ; l’appel s’adresse au sujet comme Autre et lui demande de devenir pleinement sujet. Le sujet véritable n'est donc pas celui qui reste “lui-même”, mais au contraire celui qui devient Autre par rapport à son identité première, sociale et imaginaire. La désignation implique ainsi la grâce, tandis que l’appel implique l’élection. Mais grâce et élection ne sont pas séparées : la grâce dirige vers l’élection et l’élection ramène vers la grâce. Celui qui est désigné est élevé d’objet fini à objet absolu, mais seulement en tant qu’il est d’abord voulu comme tel,« désigné pour » le devenir.  Il faut encore que celui qui est désigné s'identifie au sujet. Certes la désignation est déjà une sorte de vocation, qui doit faire basculer le sujet vers l'appel. Le discours psychanalytique seul ne ne peut pas conduire vers l’appel, en tout cas il ne peut pas appeler directement au travail éthique car il perdrait alors la grâce de l’inconscient : il doit désigner, notamment désigner le symptôme, afin que le sujet puisse s’y affronter. Cette confrontation relève alors de l’élection, dont il revient au discours philosophique d’exprimer socialement la dimension éthique et politique. La psychanalyse désigne donc ce qui concerne singulièrement le sujet ; la philosophie appelle le sujet à en assumer les conséquences dans le monde.


La désignation, et donc la grâce en tant qu’elle dirige vers l’élection, s’exprime, parmi les discours, par le discours psychanalytique. Tout comme l’appel, et donc l’élection en tant qu’elle ramène vers la grâce, s’y exprime par le discours philosophique. Car le discours psychanalytique ne peut pas appeler au travail éthique – il perdrait la grâce de l’inconscient ; il ne peut que désigner ; mais le symptôme n’est alors désigné par l’inconscient que pour que le sujet s’y affronte ; ce qu’il fait par l’élection – qu’exprime socialement le discours philosophique.”
JURANVILLE, FHER, 2019

PAROLE, Désignation, Chose, Grâce

La parole essentielle est d’abord désignation, mais une désignation qui est à la fois signifiance pure et vérité. Il faut ici distinguer la signifiance de la simple signification. La signification ordinaire associe un signifiant à un signifié. La signifiance pure désigne plutôt la puissance du signifiant à faire advenir quelque chose comme sens et vérité ; et surtout, cette signifiance cherche à se faire reconnaître objectivement par tout Autre. Le sujet fini commence cependant par rejeter cette signifiance pure : il accepte l’objectivité ordinaire mais refuse ce qui en constitue le principe, la chose ou l’essence. Accéder à la parole essentielle suppose alors de désigner d’une manière elle-même essentielle. Le “Ceci” doit être laissé être, “par grâce” dit Juranville, dans sa consistance de chose, au lieu d’être réduit à un simple objet fini. Il devient ainsi objet absolu. Ce qu’il faut entendre par la “grâce”, c’est que le sujet doit renoncer à une position de maîtrise imaginaire. Il ne produit pas souverainement ni sa propre position de sujet, ni la chose, ni la vérité. Il les reçoit et les assume. C'est précisément ce que Juranville appelle assomption : recevoir une détermination qui vient de l'Autre ou du réel et en faire activement quelque chose. La désignation essentielle implique donc que celui qui parle sorte de lui-même et se rapporte réellement à ce dont il parle : sa parole devient alors véritablement « parlante ». La philosophie, dans sa dimension spéculative, accomplit cette fonction de désignation par excellence. Bien qu’elle soit d’abord rejetée par le sujet et qu’elle ne soit jamais explicitement reconnue par tous, elle peut néanmoins toucher chacun dans ce qui lui est le plus réel, “parce qu’elle lui montre le travail éthique et politique déjà effectué dans l’histoire universelle” écrit Juranville, même lorsque ce travail n’a pas encore été subjectivement effectué dans son histoire individuelle. La parole philosophique essentielle ne consiste donc pas à imposer au réel une signification subjective : elle permet au contraire de laisser apparaître la chose dans sa consistance propre. Elle suppose une double sortie de la clôture du sujet, vers l’Autre auquel elle s’adresse et vers la chose dont elle parle. Pareille analyse prolonge la conception de 1984 : le sujet qui prend la parole assume une position qui lui vient de l’Autre ; en 2019, cette assomption devient aussi rapport véritable à la chose et à sa vérité.


“C’est ainsi que la désignation spéculative de la philosophie, quand bien même elle est d’abord rejetée par le sujet existant, quand bien même elle ne sera jamais reconnue explicitement par tous, est la désignation parlante par excellence. Celle qui touche le sujet dans ce qui est pour lui le plus réel, parce qu’elle lui montre le travail éthique et politique déjà effectué dans l’histoire universelle, sinon dans l’histoire individuelle de chacun.”
JURANVILLE, FHER, 2019