Le monde social n'est pas une collection d'individus ou d'institutions, il est d’abord une structure discursive. L’homme existe socialement en occupant des positions de discours, c'est-à-dire en entrant dans des rapports déterminés à la loi, à l'Autre, et au savoir. De plus le conflit est constitutif de ce système. En soi le discours sert à reconstituer la totalité du monde à partir d’un principe, et de la justifier auprès de tous en répondant à leurs questions. Le discours est donc d’une part raison, et d’autre vérité lorsque que cette raison peut être reconnue par tous. Mais le discours lui-même est toujours d’abord faussé, parce qu’il tend à fasciner celui auquel il s’adresse, de sorte qu’il y a une conflictualité constitutive du discours et une diversité de discours en conflit. Les discours sont au nombre de quatre. Pourquoi ? Parce que la structure sociale reproduit, sous une forme déformée, la structure même de l'existence : le ternaire de l'Absolu auquel vient s'ajouter le quatrième terme, celui de l'homme (celui qui à la fois fausse le ternaire et peut en permettre la restauration). Chacun des discours tente, à sa manière et à des degrés divers, de faire oublier à l’homme sa finitude radicale ; tente en quelque sorte de le paganiser. Le sacrifice est précisément le mécanisme par lequel le monde social, fondamentalement païen, évite d'assumer sa propre contradiction. Au lieu d'accepter qu'il y ait plusieurs positions contradictoires, chacune révélant quelque chose de la structure fondamentale, le monde païen produit des idoles présentées comme absolument stables, indiscutables, extérieures à tout conflit. Le comble est que l'homme lui-même veut devenir pareille idole, un être déja constitué, reconnu, stable. Comment chacun des quatre discours s’y prend-il pour neutraliser le conflit ? D’abord le discours du maître : il incarne la loi et appelle les autres à s’y soumettre. Il y a ici une identification sociale à la subjectivité de la part du maître ; et le maître semble même reconnaître l'autre comme sujet appelé à la loi, mais la fascination qu'il exerce transforme en réalité le sujet en objet. Et même en objet-déchet. Le discours du maître est donc déjà une première forme de sacrifice. Ensuite le discours du peuple : il reconnait a priori la loi comme bonne. Le peuple constitue ainsi une sorte de tribunal de la normalité, y compris face au maître, normalité au-delà de laquelle toute prétention à la vérité devient inadmissible. Ensuite le discours du clerc : son rôle est de justifier la loi et de l’interpréter. C'est l'identification sociale à l'altérité. Le clerc est donc celui qui introduit l'Autre dans le système, comme source de la loi, et il explique comment l’on doit s’y rapporter. Mais ici encore intervient la falsification, car l’Autre du clerc est encore un Autre socialement constitué, donc un Autre faux. Le monde sacrificiel fabrique toujours un Autre qui peut justifier le sacrifice. Enfin le discours de l’individu : celui-ci est capable de reconstituer par lui-même la loi. Il correspond donc à l'identité. Mais à nouveau le système sacrificiel récupère cette position et produit un faux individu, se contentant d’une identité déjà reconnue. Le dernier terme, celui qui devrait permettre de sortir du système sacrificiel, devient paradoxalement celui qui le soutient ultimement. Pourquoi ? Parce que le sujet qui occupe cette place refuse précisément d'aller jusqu'au bout de ce qu'elle exige. Il veut l'identité sans la Passion, la création sans la finitude, l'œuvre sans le travail de l'œuvre, l'individualité sans la solitude essentielle.
“L’homme participe au monde social comme totalité de discours en conflit. Mais en conflit en soi. Parce que le propre du monde païen, sacrificiel, c’est d’ignorer un tel conflit, de vénérer des idoles qui sont hors tout conflit essentiel, des idoles indifférentes, immobiles, ou d’une mobilité sans limites, et, bien plus, de se vouloir une telle idole. Alors qu’assumer le conflit, c’est, contre le monde païen, ce que veut la philosophie. Car la totalité des discours du monde social n’est pas, du moins pour les discours fondamentaux, une totalité indéfinie, mais une totalité ordonnée selon une forme , celle qu’implique la structure de l’existence (et de l’inconscient) – une structure à quatre termes, 3 + 1 (le ternaire de l’absolu, ternaire d’abord faussé par l’homme, et le quart terme qui est le propre de l’homme, celui à partir duquel il peut rétablir dans sa vérité le ternaire initial).”
JURANVILLE, 2010, ICFH
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire