Affichage des articles dont le libellé est Verbe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Verbe. Afficher tous les articles

PROPOSITION, Verbe, Identité, Création

Repartons de l'exigence du nom, qui appelle l'homme à constituer une identité véritable, et qui ne peut être satisfaite que par une œuvre. Dans le temps même de sa création, l'existant se donne une identité d'individu véritable, qui ne préexiste pas à son activité et ne saurait être considérée comme définitivement acquise. Mais cette œuvre doit recevoir une confirmation objective dans le langage, puisque celui-ci constitue un espace de signification valable pour tous. L’œuvre doit donc être primordialement une œuvre du langage. Or le langage ne se donne pas simplement par le nom, qui apparaît comme un élément terminal, un sceau apposé sur une identité ; il se constitue fondamentalement dans la proposition, définie comme position de la relation. Cette relation est d'abord celle du locuteur à son interlocuteur, puis celle des éléments qui composent la proposition. Bien qu’une phrase constitue une totalité irréductible à la somme de ses parties, dont l'identité propre est la signification, le verbe joue un rôle décisif dans cette constitution, notamment parce qu'il porte l'indication du temps et remplit deux fonctions complémentaires : une fonction cohésive, par laquelle il organise les éléments de l'énoncé en une structure complète, et une fonction assertive, par laquelle il confère à l'énoncé un rapport à la réalité. La proposition articule ainsi un syntagme nominal, désignant ce dont on parle, et un syntagme verbal, exprimant ce qu'on en dit. Cependant, du fait de sa finitude radicale, l'existant commence par refuser toute création véritable, qui pourrait mettre en danger son identité immédiate, et donc toute proposition allant dans ce sens. L’existant s’arrête d’abord au fait que la proposition serait une simple opération logique de détermination d'un sujet déjà donné. Cette conception de la proposition correspond à ce que Kant appelle synthèse a priori de l'entendement ou jugement catégorique, illustré par la proposition « La rose est rouge », qui relie un sujet substantif à un prédicat. Dans cette perspective, la proposition semble constituer une détermination objective d'une identité présupposée, plutôt qu'un acte temporel de création d'une identité nouvelle. Or cette seconde perspective n’est pas moins requise et essentielle, conforme à la nature profonde du langage. De même que la présence vraie ouvre à l'œuvre d'autrui et que le problème pose la contradiction pour créer un savoir nouveau, la proposition véritable devrait constituer une position créatrice de la relation, capable de produire et de rendre objectivement reconnaissable une identité nouvelle.


“Certes l’homme, l’existant, commence, du fait de la finitude en lui de l’existence, par rejeter tout ce qui pourrait le  conduire à une création, à la constitution d’une identité et consistance véritable, impliquant pareille finitude. Il s’arrête à l’identité immédiate, anticipative et fausse par quoi il dissimule sa finitude. Et cela décisivement pour ce qu’il en est de la proposition.”
JURANVILLE, 2024, PL

PECHE, Rédemption, Esprit, Verbe

Lorsqu’il est posé dans son essence et assumé pour le bien, le péché est déjà rédemption. Mais cette rédemption doit être accomplie à son tour par l’homme jusqu’à ce qu’il produise son œuvre propre. Individuellement, le péché est assumé comme libido par l’apparition de la sexualité, mais cette sexualité doit être reprise dans l’amour véritable. Celui-ci laisse place à l’indifférence, c’est-à-dire à une distance où l’autre demeure autre. L’amour véritable débouche ainsi dans l’amitié, relation entre sujets qui ne s’absorbent pas mutuellement. Socialement, la rédemption assume le système sacrificiel païen en le prolongeant dans le capitalisme, qui constitue la forme moderne objectivée du péché social. Ce dépassement doit se faire dans une politique véritable, elle aussi fondée sur une place laissée à l’indifférence, vis-à-vis de la communauté. Cette politique débouche dans la démocratie véritable, représentative, qui seule protège l’individu, et laisse place à l’indifférence vis-à-vis du “peuple”. La démocratie véritable est également laïque : elle ne prétend pas éliminer le péché humain comme dans les théocraties faussement démocratiques. Pour permettre cette assomption, le langage verbal lui aussi évolue : après le « Je » passé et indicatif, correspondant à la Création, puis le « Tu » présent et impératif, correspondant à la Révélation et à l’appel, vient le « Il » futur et subjonctif, correspondant à la Rédemption. Le futur marque ce qui doit encore advenir, et le subjonctif ce qui doit être accompli : « que cela soit ». Théologiquement, ce troisième verbe relève de l’Esprit, qui procède du Père et du Fils communiant dans leur amour et permet aux hommes de participer à la vie divine. L’enjeu ultime est que l’homme cesse d’être un « esprit charnel », c’est-à-dire un esprit qui fuit sa propre chair et sa finitude, pour devenir « chair spirituelle ». La chair n’est donc pas supprimée par la rédemption : elle demeure, mais elle est assumée dans l’esprit. Ainsi se boucle toute la séquence : la Création donne la possibilité de l’autonomie par l’Incarnation, la Révélation en rend l’assomption réelle par la Passion, et la Rédemption en assure l’accomplissement durable par la Résurrection.


“Le verbe à la troisième personne a comme détermination objective primordiale non plus, comme le verbe à la première personne, la Création, ni comme le verbe à la deuxième personne, la Révélation, mais la Rédemption, et théologiquement, l'Esprit. L'Esprit qui procède, comme don, du Père et du Fils communiant dans leur amour, et l'Esprit dans lequel les hommes pourront participer de la vie divine, pour autant qu'au lieu d'être esprit charnel (esprit se fuyant dans la chair), ils sont chair spirituelle.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PECHE, Trinité, Révélation, Verbe

Le « savoir du péché » est le savoir introduit par le christianisme, parce que l’Incarnation, la Passion et la Résurrection confrontent l’homme au non-sens radical tout en lui donnant les conditions de reconstituer le sens et le savoir vrais. Pour que ce savoir devienne effectif et objectif, il faut penser le langage non plus seulement comme nom, mais comme Verbe : le verbe introduit mouvement et temps, parce qu’il suppose, par le seul Nom, l’infidélité du fini à l’Un originel et tend à le ramener vers lui. La Trinité fournit alors la structure complète : le Père en est la cause matérielle (il en donne la possibilité), la Création étant « de lui » ; le Fils en est la cause formelle (il rend cette possibilité réelle), la Création étant « par lui » ; l’Esprit en est la cause finale il lui donne son accomplissement), la Création étant « pour lui ». Le Père et le Fils ne se succèdent pas, pas davantage que la Création et la Révélation : le Fils donne à la Création sa « consistance d'œuvre », et la Révélation est nécessaire pour que la créature soit en position de reconstituer le sens et de participer lui-même à l’oeuvre divine. Le péché devient alors savoir effectif parce qu’il ouvre la possibilité d’une véritable autonomie humaine : comme le Père peut dire « Je », l’homme peut devenir capable de parler à la première personne. L’Incarnation révèle que la chair humaine est bonne en elle-même, puisqu’elle est créée par le Père, et puisque le Fils lui-même s’est fait chair, sans péché. Le péché n'est donc pas une substance mauvaise, il est une position de la volonté à l'égard de la finitude. Mais le Christ ne fait pas que révéler la possibilité d’une finitude vraie : il montre que l’affrontement à cette finitude jusqu’à son assomption complète peut devenir réalité. Pour l’homme, cette assomption se fixe individuellement dans la sexualité et socialement dans le capitalisme, lieux objectifs où le péché devient connaissable. La sexualité est le lieu où la finitude du sujet devient objectivement incontournable : corps, désir, division, pulsion, dépendance à l'Autre ; le capitalisme est, au niveau social, la forme historique où apparaît objectivement la contradiction de l'autonomie et de la dépendance, du travail, de la valeur, de l'individu et du système.
Pour réaliser cette assomption, le langage doit passer du verbe à la première personne, passé et indicatif, au verbe à la deuxième personne, présent et impératif : il ne s’agit plus seulement de constater le péché, mais d’appeler le sujet à l’assumer réellement. Le Fils incarné est ce « Tu » qui appelle l’homme à se détourner de la haine, à assumer son péché et à entrer dans l’amour de Dieu et du prochain. L’homme doit finalement s’approprier l’objectivité de ce savoir et occuper lui-même la place du « Tu » du Christ. L’Incarnation donne cette possibilité, en montrant que l'homme peut être chair finie sans que la finitude soit mauvaise. La Passion la rend réelle en faisant traverser au sujet la finitude, le péché et la souffrance jusqu’à la production de son œuvre propre. Celui qui reçoit l’élection témoigne ainsi de l’objectivité absolue en produisant son œuvre et montre, en lui et chez les autres, ce qu’il y a de bon dans la nature humaine. On pourrait dire que la Passion est la réalisation existentielle du savoir du péché. Enfin, la Résurrection accomplit ce mouvement : elle donne au savoir du péché sa nécessité finale, établissant que le péché a été assumé pour le bien. Par elle, l’homme ressuscité demeure à la fois être d’esprit et être de chair (la rédemption ne consiste pas à devenir Dieu, elle consiste à sauver l'autonomie de l'être fini sans supprimer sa finitude corporelle). L’autonomie ne disparaît donc pas avec la production de l’œuvre, mais devient durable : la Résurrection garantit que l'autonomie effectivement produite dans l'œuvre n'est pas une victoire temporaire sur la finitude.


“Le péché introduit bien à un effectif savoir nouveau pour autant du moins que les hommes seront en position d'accéder à leur autonomie réelle, comme le Père de la Création de dire "Je", de parler à la première personne. Ce que leur annonce comme possible l'Incarnation du Fils. Le Fils montre aux hommes pécheurs que leur chair finie, leur nature d'homme, est bonne en elle-même (comme créée du Père) ; qu'elle ne s'est corrompue que du fait de la volonté, de la mauvaise volonté, du péché. Augustin : "Ainsi le bon, le vrai médiateur aura montré que le mal, c'était le péché, et non pas la substance ou la nature de la chair, puisqu'il a pu l'assumer sans péché." Car le péché essentiel, le péché affirmé par le Christ, ne se borne pas à supposer la possibilité que l'homme pécheur, au lieu de continuer à poser faussement sa finitude, la reconnaisse telle qu'elle est en vérité, jusqu'au savoir d'elle-même ; il pose que, par l'affrontement de l'homme à cette finitude jusqu'à son assomption complète, ce savoir deviendra réalité. Et la reconnaissance (assomption) du péché est alors fixée, individuellement, dans la proclamation de la sexualité, et, socialement, dans celle du capitalisme.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

FONDATION, Savoir, Cause, Vérité

Le savoir vrai suppose une intériorité où l’identité du sujet se reconstitue en accueillant l’Autre comme tel. Cette intériorité permet de remonter de ce qui existe comme effet à la cause qui en constitue l’origine : la cause est l’identité originelle qui se met à exister, donc l’identité avec l’existence. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle devient fondation. Mais la fondation n’est réelle que si elle peut être répétée par les existants : ce qui est fondé doit permettre de fonder à son tour. C’est pourquoi la fondation se distingue de la création proprement dite, elle est la reprise de cette puissance créatrice (d’abord divine) par les existants eux-mêmes. Le savoir joue ici un rôle décisif car il reconnaît la puissance créatrice présente en chacun et la fixe socialement, rendant possible la fondation durable d’institutions nouvelles. Plus précisément, l’acte fondateur commence par un geste symbolique : par exemple poser la première pierre. C’est une métonymie : une partie représente le tout. Mais ce geste devient réel seulement s’il renvoie à la cause créatrice, en elle-même métaphorique. De même que la création produit une œuvre, par le génie, la fondation produit un savoir qui en fixe la signification, par le jugement. La philosophie illustre ce processus dès son apparition en Grèce par l’usage spéculatif du langage, qui transforme des mots ordinaires en concepts et fonde ainsi un nouveau rapport à l’être. Ce travail semble seulement chercher la vérité ; mais en réalité, il la produit déjà. La philosophie fonde donc un nouveau savoir. Dans une perspective chrétienne, cette fondation correspond symboliquement à l’engendrement du Verbe à partir du Père : l’existant, participant au Verbe, devient lui-même principe fondateur. 


“Laisser venir l’intériorité existante en tant qu’elle introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, ce qui caractérise le savoir, le savoir vrai, c’est laisser venir et la cause et la vérité. Or cause et en même temps vérité, cela définit la fondation. C’est donc comme fondation que se donne le savoir. Fondation qui est le savoir en lui-même, dans son acte de savoir. Parlant de la fondation, on part de ce qui existe (à quoi on suppose une consistance) et, cherchant ce qui le fonde, ce qui l’a fondé, on cherche la cause dont il est l’effet : la fondation est bien cause. Mais si l’on cherche ce qui le fonde, ce qui l’a fondé, c’est parce que ce qui est fondé et a une cause fonde à son tour, est cause à son tour, ou encore, plus significativement, parce qu’on peut, sur ce qui est fondé, fonder à son tour, devenir cause à son tour : la fondation est bien, non seulement cause, mais vérité de la cause. La fondation est la cause, la cause créatrice, ayant surgi dans le réel, en tant qu’elle y est re-posée (et d’abord répétée en acte) par l’existant, comme tout existant peut et doit la re-poser (et d’abord la répéter en acte). C’est ainsi ce qui peut sembler une fondation seconde qui est le décisif quand on parle de fondation. Si l’on parle de fondation pour le premier temps, c’est dans la perspective du deuxième temps : la fondation n’est l’affaire de celui qui est cause que pour autant qu’il vise la répétition, par l’existant en général, et la position dans le réel, de cet être de cause : de Dieu on ne dit guère qu’il fonde, mais qu’il crée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT