L’existant qui a accueilli la possibilité d’une transformation, exemplairement l’analyste, transmet à l’autre homme un don véritable (la grâce) en le reconnaissant comme un Autre irréductible, ce que fait l’analyste en affirmant l’inconscient. Cependant la grâce psychanalytique se démarque de l’exigence lévinassienne d’un don infini, ou d’une responsabilité absolue face à autrui qui ferait du sujet l’otage d’un Surmoi insatiable. Le don véritable doit être mesuré par la finitude radicale, celle du donateur comme celle du destinataire. C’est ce que réalise la grâce du psychanalyste, parce qu’elle est tournée vers l’élection : elle ouvre au patient la possibilité de se transformer, sans exiger sa soumission, et lui donne accès à une connaissance authentique. L’inconscient qu’affirme la psychanalyse possède alors une portée universelle, même si le discours analytique ne peut proclamer ce savoir depuis une position de maîtrise sans contredire la grâce qui le rend possible. Ce savoir est aussi une connaissance essentielle, car il ne s’agit pas seulement d’expliquer le symptôme, mais de transformer la manière dont le sujet se rapporte à lui. C’est ainsi qu’il faut comprendre les formulations de Lacan sur la “connaissance retrouvée” et le fait de “savoir y faire avec son symptôme”, ou encore l’ouverture à un “amour sans limite”. “Connaissance retrouvée” ne signifie pas simplement que le sujet retrouverait une vérité ancienne, intacte, qui aurait été oubliée; elle désigne plutôt une connaissance rendue possible par la traversée de ce qui limitait son désir. De même, l’”amour sans limite” signifie qu’il devient possible d’aimer sans faire de l’autre un objet destiné à combler son manque, ni de sa reconnaissance une condition absolue de sa propre identité. La formule lacanienne “savoir y faire avec son symptôme” est particulièrement importante parce qu’elle ne promet pas nécessairement la disparition du symptôme, comme une anomalie étrangère à soi-même, mais plutôt elle engage à reconnaître sa singularité et à le transformer en oeuvre. Le symptôme est toujours d’abord envisagé comme un Autre : quelque chose qui s’impose au sujet, qui ne relève pas de sa volonté. Le symptôme porte donc la dimension de la loi, qui est la loi du Père. Connaître le symptôme revient précisément à ne plus le subir comme une puissance opaque, plutôt y voir le principe d’une création qui sera maintenant, en propre, celle du sujet.
La philosophie prend éminemment au sérieux cette connaissance de l’inconscient dont elle dégage la portée universelle ainsi que les conséquences historiques. Confrontée à la Shoah et aux violences actuelles du terrorisme, la vérité analytique est appelée à se poser comme un savoir effectivement reconnu, mais par la médiation de la philosophie. Celle-ci doit pour cela dispenser une grâce analogue à celle de la psychanalyse, non plus seulement au sujet individuel, mais au sujet social et aux discours qui organisent la vie collective. Au-delà même d’une relation en quelque sorte “inter-symptomatique” entre philosophie et psychanalyse, cette grâce doit être également “rendue” à l’Autre absolu vrai, celui de la religion vraie, “qui peut seul faire accepter à l’existant comme radicalement fini le savoir de l’existence et de l’inconscient” affirme Juranville. Cela suggère que la philosophie doit reconnaître la dimension originaire de la grâce au lieu de s’attribuer à elle seule la puissance de la transformation. Les religions révélées, puis les religions universelles, sont alors envisagées comme des médiations possibles de cette reconnaissance. L’ambition est de faire passer la vérité de l’inconscient d’une expérience singulière à une reconnaissance universelle susceptible de transformer le monde commun. Tout en maintenant cette exigence qui découle justement du discours analytique, et qu’a fait sienne également la philosophie : la vérité ne libère que si sa transmission respecte la finitude et l’autonomie de ceux auxquels elle s’adresse.
“Car la philosophie est requise, par l’holocauste et par ce qui s’en répète dans le terrorisme, de se penser et de se poser comme savoir effectivement reconnu, à même de déployer enfin le monde juste et d’accomplir l’histoire. Et elle le peut, en montrant qu’elle dispense elle-même une grâce semblable à celle que dispense la psychanalyse. Non plus certes grâce dispensée au sujet individuel. Mais, d’une part, grâce dispensée au sujet social, qui tient l’un des discours fondamentaux. Et, d’autre part et suprêmement, grâce dispensée, et en fait rendue, à l’Autre absolu vrai qui peut seul faire accepter à l’existant comme radicalement fini le savoir de l’existence et de l’inconscient– et cela par les religions révélées et, à partir de là, par toutes les religions universelles.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
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