Juranville se démarque d’une série de penseurs ayant explicitement reconnu l’importance existentielle de la passion dans le cadre de l’oeuvre essentielle. Heidegger d’abord reconnaît l’angoisse, la culpabilité et l’unité de l’œuvre, produite dans la lutte entre terre et monde. L’œuvre installe un monde, et ce monde est accueilli et conservé par les gardiens, le peuple des gardiens. Mais Heidegger ne veut pas que ce monde soit justifié par un savoir rationnel pur comme monde juste. Blanchot ensuite qui transforme la lutte heideggérienne monde/terre en une lutte entre lire/écrire, pouvoir/impossibilité, forme/illimité. L’écriture devient le lieu privilégié du travail de l’œuvre, mais le lecteur, comme sujet individuel, participe déjà à l’œuvre par la lecture. Et cette participation peut le conduire à l’écriture de sa propre œuvre. On retrouve donc l’idée du don. Malgré tout Blanchot maintient l’œuvre dans l’inachèvement, le désœuvrement et l’absence de garantie d’un accomplissement. Levinas enfin reconnaît l’œuvre ouverte à l’Autre, mais exige de l’Agent qu’il renonce à être contemporain de son accomplissement et à entrer lui-même dans la Terre promise. Juranville voit dans cette renonciation une limite inacceptable, car elle laisse subsister le monde sacrificiel et l’absence de reconnaissance objective de l’œuvre. Corrigeant Levinas, il relit alors l’histoire juive comme une Passion des Passions : prophétisme/angoisse, exil/culpabilité, messianisme/honte, Holocauste/peur. La peur ultime doit cependant conduire à la résurrection et à la Terre promise : le triomphe messianique exige que l’œuvre vraie soit finalement reconnue dans un monde juste, et que l’Agent veuille lui-même y entrer.
“Et encore Levinas. Qui, quoi qu’il ait dit de l’œuvre en la prenant au sens ordinaire et mondain, en vient néanmoins à reconnaître une œuvre vraie. Non seulement l’œuvre en train de se faire, et où l’on devra répondre de ce qui a déjà été proposé : c’est ce qu’il appelle, dans Totalité et infini, l’« œuvre de l’expression ». Mais aussi l’œuvre achevée, pour autant qu’elle s’ouvre toujours à l’Autre comme tel. Or, à refuser de rien dire d’un accomplissement de l’œuvre dans un tel monde et un tel savoir, et donc à ne pas donner à la peur toute la vérité que nous lui avons donnée, Levinas, qui reproche très légitimement à la pensée contemporaine, notamment à Heidegger, sa complaisance pour le nihilisme tragique, ne rejoint-il pas cette pensée dans la même soumission à l’évidence sociale du monde sacrificiel, dans la même captation par l’œuvre primordiale que se prétend pareil monde ? La « Passion des Passions », « vécue par le judaïsme en Europe chrétienne », et qui aura été, d’après nous, le terme ultime de la suprême Passion humaine (après le prophétisme – moment de l’angoisse –, l’exil – moment de la culpabilité –, le messianisme – moment de la honte –, il y aura eu la « déréliction totale » de l’holocauste – moment de la peur) ne doit-elle pas conduire effectivement à la résurrection, à l’établissement dans la Terre promise ? L’« Agent » ne doit-il pas, de quelque « patience » pure qu’il se réclame, vouloir jusqu’au bout entrer lui-même dans la Terre promise ? N’est-ce pas là ce que veut le « triomphe messianique » ?“
JURANVILLE, 2000, JEU