ŒUVRE, Être, Essence, Métaphore, HEIDEGGER

Le sujet peut produire une œuvre, ou être confronté à une œuvre, sans parvenir à la certitude qu’elle possède une objectivité absolue. L’œuvre se donne alors au sujet en quête d’objectivité absolue comme l’être lui-même. L’être est l’essence en tant qu’elle vaut immédiatement pour le sujet : il est donc l’immédiateté de l’essence. Or l’essence est déjà position de la chose ; l’œuvre, comme vérité de la chose, accomplit cette position. Elle fait d’abord surgir l’essence comme exigence formelle de poser la chose, puis la répète objectivement jusqu’à sa réalisation effective. C’est un thème constant de Juranville : l’œuvre n’est pas une simple expression subjective, elle est le processus par lequel une réalité originaire est reconstruite objectivement. Cette position de l’être et de l’œuvre est métaphorique, car la métaphore est précisément l'acte qui permet de dépasser l'objet ordinaire, l'objet immédiatement donné. Son déploiement permet à l’être d’acquérir son objectivité absolue, comme il permet à l’œuvre de reposer objectivement la chose. La métaphore produit en même temps un échange de signifiance entre l’être et l’étant. L’œuvre, bien qu’elle soit signifiante pour le sujet qui la contemple, suppose donc aussi la signifiance de ce sujet pour elle. Pour le sujet, l’œuvre faite devient pour lui œuvre à faire. C’est même pourquoi le rapport à l’œuvre et à l’être est une jouissance pure : jouissance de l’Autre comme tel, dans la contemplation. Heidegger montre lui aussi que l’extraordinaire de l’œuvre tient à ce qu’elle “est” en tant que telle. Elle est l’être se posant dans l’étant et ouvrant celui-ci, tout en appelant l’homme à être pleinement, comme Da-sein. Mais Heidegger finit par récuser le terme d’être, trop lié selon lui au savoir, et lui préfère celui d’Ereignis, l’événement. Car les penseurs de l’existence, pour toute oeuvre faite ou à faire, refusent finalement de reconnaître une objectivité absolue déterminable. Juranville soutient au contraire que l’œuvre accomplit effectivement cette objectivité par le déploiement de la métaphore ; c’est-à-dire que l’oeuvre n’est pas seulement objective, elle est aussi le processus par lequel l’objectivité devient possible.


C’est par une métaphore que l’œuvre est posée, reconnue, au-delà de l’objet quelconque, de l’outil. Et par une métaphore particulière, puisque la chose (le principe, la métaphore) doit y être reposée objectivement comme telle. D’où il résulte, outre l’effective objectivité absolue de l’œuvre, que, de même qu’elle est signifiante pour le sujet qui la juge, de même elle suppose la signifiance pour elle de ce sujet. Lequel devient sujet créateur, elle-même se transformant, d’œuvre faite qu’il admirait (œuvre d’un autre), en œuvre à faire (son œuvre propre). Concluons : à l’être qui est œuvre, comme à l’œuvre qui est être, et du fait de la métaphore vraie qui se déploie en eux, c’est d’une jouissance pure qu’on jouit. Jouissance à l’Autre comme tel. Jouissance de la contemplation.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

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