MOI, Désespoir, Autre, Ethique, KIERKEGAARD

La pensée de l'existence critique volontiers le faux moi, narcissique et illusoire, mais Kierkegaard montre que ce faux moi possède néanmoins la réalité profonde de son désespoir. Plus grave encore que ce faux moi est la fuite devant toute question du moi : le sujet demeure alors dans l'immédiateté sociale et confond son être avec les rôles et propriétés que le monde lui attribue. Mais si le sujet souffre, c’est précisément parce qu'il pressent ce qu'il devrait devenir. Un premier progrès apparaît lorsque le sujet veut devenir lui-même, mais il croit encore pouvoir se créer seul ; ce moi éthique demeure un faux moi, parce qu'il refuse de recevoir son être d'un Autre. On peut définir le vrai moi comme un rapport à soi qui est simultanément rapport à Celui qui l'a posé. Descartes, Kierkegaard, Levinas et même Heidegger reconnaissent plus ou moins cette structure fondamentale : le vrai moi naît toujours d'un appel venant de l'Autre. Par exemple pour Heidegger l’appel de l'Être fait sortir le Dasein du "On”, donc l’existence authentique correspond bien à ce qu’on appelle ici le vrai moi ou moi autonome. Toutefois, ces penseurs s'arrêtent à la dimension existentielle de cette responsabilité et ne montrent pas comment le vrai moi peut instituer une objectivité reconnue universellement, fonder un savoir commun et contribuer à l'édification d'un monde juste. 


Certes la pensée de l’existence a beaucoup insisté  sur le faux moi, sur le moi narcissique (« fonction de méconnaissance », selon Lacan), sur le moi dont Pascal dit qu’il est « haïssable » (d’une haine légitime et vraie). Kierkegaard a cependant souligné que ce faux moi a au moins la terrible réalité de son désespoir, et qu’il n’a pas seulement en propre son vide – ce dont on l’accable. Plus aisé, en effet, que l’affirmation de ce moi, il y a la fuite devant lui, le fait de ne rien vouloir savoir d’un moi qu’on aurait, et qu’on serait.”
JURANVILLE, ALTERITE, 2000

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