OEUVRE, Essence, Finitude, Création, PLATON

La philosophie de l’existence récuse ainsi la conception traditionnelle de l’œuvre, selon laquelle une fin conforme à un modèle préexistant est réalisée au moyen de procédés appropriés. Chez Platon, le Démiurge fabrique ainsi le monde conformément aux Idées éternelles : l’œuvre est la réalisation temporelle d’une essence intemporelle. Toute philosophie de l’art s’en tenant à cette logique du “faire” déterminée par les catégories de la fin et des moyens (ce que l’on constate encore chez Arendt), d’une part confond le faire et le créer, d’autre ignore la finitude radicale. La différence entre faire et créer est celle entre réaliser un modèle et recréer l’essence. Dans le premier cas, le temps ne fait qu’actualiser une vérité intemporelle ; dans le second, l’essence elle-même doit passer par le temps et l’épreuve de la finitude. Même lorsqu’il y a épreuve de finitude, dans le premier cas, elle demeure relative : on constate seulement que le produit réalisé ne correspond pas encore au modèle voulu. L’essence, elle, reste intacte, disponible avant et après la production. Une œuvre véritable n’existe au contraire que si quelque chose d’essentiel se constitue pendant son élaboration. Il faut que l’essence elle-même soit recréée. Pour l’homme existant, accepter de perdre l’essence déjà disponible signifie beaucoup plus que constater une imperfection dans son travail. Il doit donc traverser l’épreuve de la finitude jusqu’au bout au lieu de fuir cette tâche dans les formes du monde social.


Il n'y a d'œuvre essentielle que si l'essence est alors recréée. Que si, pendant l'élaboration de l'œuvre, on ne peut plus s'appuyer sur une essence toujours déjà là. Et alors, pour l'homme existant, il y a épreuve non plus simplement de la finitude, mais de la finitude radicale, parce que, devant accepter pleinement l'existence et donc recréer l'essence - une essence elle-même temporelle et non plus intemporelle -, toujours d'abord il rejette cette exigence, fuit cette tâche. Traverser jusqu'au bout cette épreuve et assumer entièrement la finitude alors éprouvée, faire de l'œuvre un lieu où renaît l'essence, constitue l'œuvre véritable.”
JURANVILLE, 2021, UJC

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