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PHILOSOPHIE, Contradiction, Essence, Grammaire, WITTGENSTEIN

Dans les Investigations philosophiques, Wittgenstein modifie profondément sa définition de la philosophie. Elle n’est plus simple clarification logique des pensées, mais intervention dans le monde social comme « position sociale de la contradiction ». La philosophie introduit la contradiction dans l’espace des significations établies, parce qu’elle est toujours, explicitement ou non, affirmation de l’essence. Or toute tentative de détermination de l’essence est d’abord fausse, partielle et contradictoire. La tâche philosophique n’est donc pas de produire un savoir positif immédiat, mais de mettre en crise les évidences. Wittgenstein rejoint ici Socrate, notamment par l’usage systématique des exemples. La philosophie ne progresse pas par découvertes nouvelles, comme la science, mais par réorganisation de ce qui est déjà connu. Elle combat l’ensorcellement négatif du langage par la signification fixée, mais elle est elle-même portée par un ensorcellement positif : la question de l’essence. Juranville distingue alors plusieurs statuts de la contradiction. Dans l’Antiquité, elle est provisoire et conduit à la réminiscence d’une essence déjà là. Chez Hegel, elle est intégrée à l’objet mais toujours résolue dans l’essence, demeurant inessentielle pour l’existant. La philosophie contemporaine, inaugurée par Kierkegaard, reconnaît au contraire une contradiction essentielle, vécue par l’existant entre sa liberté et sa finitude, contradiction qu’il ne peut résoudre par lui-même. Wittgenstein appartient à cette pensée de l’existence. Contrairement à une lecture courante, il ne nie pas l’essence : il affirme qu’elle est présente dans le langage et s’exprime par la grammaire. L’enquête philosophique est grammaticale. Dès lors il est nécessaire de décoller la grammaire de la logique : la logique formelle, centrale dans la philosophie analytique, est dépourvue de vérité existentielle ; la grammaire, en revanche, décrit les usages du langage et est le lieu où se joue la signifiance créatrice. Mais l’essence n’est ni donnée d’avance ni posable immédiatement ; elle se constitue progressivement dans l’usage, comme un fil tissé de fibres multiples. Wittgenstein refuse de la poser explicitement, de peur de neutraliser la contradiction. Il s’arrête à la position sociale de la contradiction et refuse d’en faire un savoir, ce qui pour Juranville est inadmissible  : sans détermination vraie de l’essence dans le langage, la philosophie risque de laisser intact le monde injuste. La tâche demeure donc d’achever ce que Wittgenstein a rendu possible : un savoir philosophique de l’existence.


“La philosophie devenue pour Wittgenstein, dans le cadre de sa théorie des jeux de langage, « position sociale de la contradiction », ne saurait devenir pour lui position et finalement résolution, l'une et l'autre sociales, de la contradiction, et donc savoir de l'existence, de l'existence essentielle, de l'existence présente objectivement, avec son essence dans le langage. Au moins Wittgenstein, même s'il s'abstient de poser quelque chose comme une essence, en a-t-il donné l'idée, que nous faisons nôtre. Car - c'est son argument et celui d'abord de la pensée de l'existence, précisément de ce que nous avons appelé la « première pensée de l'existence'" - la contradiction serait perdue, réduite à l'inessentiel, si l'on évoquait une essence par laquelle elle serait résolue. On retomberait alors dans la résolution classique, notamment hégélienne, de la contradiction, où celle-ci est en fait à l'avance résolue dans l'essence présente inchangée depuis l'origine. La contradiction ne serait-elle pas cependant bien plus radicalement réduite à l'inessentiel si on ne la résolvait pas par une essence vraie et existante, présente dans le langage et recréée dans l'épreuve de la finitude ? si on ne la montrait pas « essentielle » à partir de là et si on n'introduisait donc pas un savoir nouveau ordonnant un monde nouveau et juste ? C'est, face au fait, irréductible lui, du caractère injuste du monde traditionnel, fondamentalement païen, le problème que nous avons posé à la première pensée de l'existence, à Kierkegaard et surtout, plus explicitement, à Heidegger. Décréter aujourd'hui, au nom de l'altérité et, en fait, de la finitude de l'homme, la « fin de la philosophie » parce qu'elle viserait le savoir, et donc ne pas instituer par elle un monde nouveau, n'est-ce pas confirmer le monde traditionnel païen et son injustice ?”
JURANVILLE, 2025, PHL