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EXISTENCE, Quaternaire, Structure, Sphère, KIERKEGAARD

Les sphères de l’existence décrites par Kierkegaard se retrouvent, sous des formes variées, chez tous les penseurs de l’existence essentielle qui lui succèdent. Leur pleine détermination n’apparaît toutefois qu’avec la psychanalyse, lorsque l’inconscient est reconnu comme l’essence même de l’existence. Cette pensée de l’existence obéit alors à une structure quaternaire, déjà dégagée par Heidegger, mais aussi Lacan. La première structure est celle de la psychose, essentielle ou pathologique. Essentielle, elle désigne le rapport originaire du psychisme à l’Autre, tel que Levinas le décrit comme assignation. Elle correspond à la sphère métaphysique impossible chez Kierkegaard et au domaine heideggérien de la non-vérité comme refus. La seconde structure est celle de la perversion, essentielle lorsque l’objet est absolutisé comme œuvre, pathologique lorsqu’il devient fétiche. Elle correspond à la sphère esthétique de Kierkegaard et à la non-vérité comme dissimulation chez Heidegger. La troisième structure est la névrose, essentielle lorsque le sujet accepte d’être déchiré par le travail requis pour l’œuvre à venir, pathologique lorsqu’elle se fixe dans le symptôme. Elle correspond à la sphère éthique et à la non-vérité comme errance. Enfin, la quatrième structure est celle de la sublimation, lorsque l’existant reconnaît pleinement sa finitude comme sexualité et assume explicitement l’existence. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard et, chez Heidegger, à l’assomption de la non-vérité originaire dans la résolution orientée vers l’œuvre.


“Enfin la sublimation, quand la finitude de l’existant individuel a été reconnue comme sexualité, quand on assume entièrement et explicitement l’existence avec cette finitude. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard. Domaine chez Heidegger de la non-vérité originelle telle qu’elle est assumée dans la résolution qui va vers l’oeuvre. Par l’existant parvenant à pareille sublimation, le savoir philosophique comme savoir de l’existence pourrait être déployé jusqu’au bout. Par l’existant ayant relevé de la psychose essentielle, il pourrait être fondé.”
JURANVILLE, 2024, PHL

EXISTENCE, Finitude, Répétition, Liberté, KIERKEGAARD

Kierkegaard est le premier véritable penseur de l’existence, non parce qu’il aurait rompu avec Hegel sur la définition abstraite de l’existence, mais parce qu’il a introduit une pensée de son assomption concrète, marquée par la finitude radicale et la contradiction absolue. Si Kierkegaard reprend la structure hégélienne de l’existence comme synthèse contradictoire, son apport décisif réside dans la théorie des sphères de l’existence. Celles-ci ne constituent pas un simple développement dialectique continu, mais une succession de stades séparés par des sauts, chaque sphère étant secrètement faussée par la finitude qu’elle croyait avoir assumée. La sphère esthétique identifie la liberté au plaisir et à l’immédiateté, mais se brise sur la répétition et le désespoir. La sphère éthique tente de maîtriser cette répétition par l’exigence et la responsabilité, mais l’exigence infinie conduit à une nouvelle faillite. La sphère religieuse, enfin, assume explicitement la répétition et la finitude, non comme maîtrise, mais comme consentement, ouvrant à un accomplissement paradoxal qui maintient un vide intérieur infini. Le désespoir, interprété comme pulsion de mort et péché, révèle la tendance fondamentale de l’homme à rejeter l’existence. Le christianisme apporte le savoir de cet horrible et le courage de l’affronter dans la foi. Mais ce savoir doit trouver son objectivité, aussi Juranville prolonge Kierkegaard en affirmant qu’à partir de l’intervention de l’Autre divin, l’existant peut et doit lui-même résoudre la contradiction de l’existence, devenant ainsi un individu véritable. Cet individu, appelé par le Christ, n’est pas une exception, mais la possibilité offerte à tout homme d’assumer sa finitude et de s’accomplir comme sujet responsable.


“Kierkegaard est selon nous le premier penseur de l’existence, celui qui a introduit dans la pensée philosophique l’interprétation de l’être comme existence essentielle. Non pas par ce qu’il  dit de l’existence elle-même, où il reprend, en moins abstrait, ce que dit Hegel. Pour celui-ci, l’existence est « l’unité immédiate  de la réflexion-en-soi et de la réflexion-en-un-autre » – unité qui, n’étant qu’immédiate, se révélera contradiction. Kierkegaard ne dit pas autre chose quand il présente l’existence comme  synthèse de sujet et d’objet, d’intérieur et d’extérieur, d’infini et  de fini, de possible et de réel, de pensée et d’être, etc. – synthèse  et aussi contradiction comme on le voit dans la célèbre et  provocante et problématique aussi formule: « Dieu ne pense pas, il crée ; Dieu n’existe pas, il est éternel. L’homme pense et existe, et l’existence sépare la pensée et l’être, les tient séparés l’un de l’autre dans la succession. » Ce qui fait que Kierkegaard est  le premier penseur de l’existence, c’est sa théorie des sphères de l’existence. Où il s’agit d’assumer l’existence avec la contradiction – absolue et non pas relative – que provoque en elle la finitude radicale de l’humain. Où, quand on pense l’avoir assumée suffisamment en se rapportant à elle d’une certaine manière, on découvre ensuite qu’en réalité on en est venu à la rejeter à nouveau. Où l’on passe, de ce fait, à un nouveau rapport à l’existence, à une nouvelle sphère où ladite contradiction, ladite finitude, est plus expressément assumée.”
JURANVILLE, 2024, PHL

EXISTENCE, Altérité, Mal, Sphère, KIERKEGAARD

Seule une philosophie qui pose l’existence comme essentielle peut reconnaître la réalité d’une volonté du mal pour le mal. Cette affirmation suppose de rompre avec la tradition hégélienne qui subordonne l’existence et l’altérité à l’essence. Poser l’existence comme essentielle revient à reconnaître l’Autre comme lieu de la vérité, tout en admettant que l’homme refuse structurellement cette exposition à l’altérité, se repliant sur une identité sans Autre. Ce refus constitue le cœur de la volonté du mal. L’accès positif à l’existence exige dès lors l’intervention d’un Autre absolu, divin. En relisant Kierkegaard, Juranville distingue quatre sphères de l’existence — métaphysique, esthétique, éthique et religieuse — correspondant à quatre structures psychanalytiques (psychose, perversion, névrose, sublimation), toutes marquées par la contradiction traumatique de la rencontre de l’Autre, contradiction pleinement assumée seulement dans la sphère religieuse.


“Affirmer l'existence, la poser comme réellement essentielle, c'est alors d'une part et d'abord, poser l'altérité comme elle-même essentielle, et donc l'Autre comme lieu de la vérité, à partir duquel seulement l'identité pourra se reconstituer comme vraie, imprévisiblement. C'est, d'autre part et ensuite, reconnaître que l'homme toujours en quelque manière refuse pareille existence essentielle vers l'Autre (volonté du mal pour le mal, finitude radicale), l'homme tentant alors de s'en tenir à une identité déjà là, sans Autre. C'est enfin proclamer que l'homme ne peut parvenir à un rapport positif à l'existence que si un Autre absolu, divin, en dehors lui-même de tout l'ordre humain, lui en donne les conditions.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL