JEU, Société, Masque, Œuvre

Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux. 


Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

JEU, Existence, Langage, Objectivité

Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux. 


Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ISLAM, Communauté, Création, Foi

Juranville définit l'islam comme la religion de la finitude, de même que le judaïsme est la religion de la singularité, le christianisme celle de l'altérité et le bouddhisme celle de la vérité. La finitude désigne la condition fondamentale de l'homme, qui tend pourtant à la refuser en se soumettant à des idoles ou à des puissances imaginaires. Dans l'islam, cette finitude est d'abord assumée à travers la communauté (hétéronomie et totalité). En effet la finitude implique dépendance ; la dépendance implique hétéronomie ; l'hétéronomie implique une loi commune ; cette loi commune prend forme dans la communauté. Celle-ci apparaît donc comme l'objectivité propre de l’islam. Elle constitue l'apport spécifique de l'islam à la société juste, comme l'amour pour le christianisme ou la loi pour le judaïsme. Toutefois, cette communauté comporte une contradiction : elle peut dégénérer en collectivité sacrificielle écrasant les individus et empêchant leur autonomie. Pour résoudre cette contradiction, il faut introduire la création, définie comme l'union de l'autonomie et de la vérité. La création devient alors la subjectivité de l'islam. Elle désigne à la fois l'acte créateur de Dieu et la capacité humaine à produire une œuvre dans l'épreuve de la finitude. Mais cette création rencontre elle aussi une résistance : le sujet social préfère souvent une toute-puissance magique et immédiate plutôt qu'une création exigeant effort, altérité et travail. La création ne suffit donc pas à elle seule. Il faut encore croire que cette autonomie créatrice pourra être reconnue et accueillie universellement. Ceci est le propre de la foi, définie comme l'union de l'autonomie et de la finitude. La foi constitue l'essence véritable de l'islam et la solution ultime de ses contradictions. Elle permet de dépasser les composantes encore païennes de la communauté islamique. Mais cette foi authentique ne peut encore subsister seule : elle doit reconnaître la grâce mise en avant par le christianisme, l'élection valorisée par le judaïsme et le don présent dans le bouddhisme. L'islam n'atteint ainsi sa pleine vérité qu'en s'ouvrant aux autres religions vraies.


La foi est ainsi l'altérité absolue de l'islam et son essence, la solution de sa contradiction subjective. Elle est ce qui permet à l'islam le dépassement du paganisme ou encore sa sublimation, puisqu'elle en reprend le terme suprême (la communauté) : « Notre Seigneur ! Nous avons entendu un crieur, criant pour nous appeler à la foi : "Croyez en votre Seigneur !"Et nous avons cru » (Coran, III, 193) ; « Dieu vous a fait aimer la foi. C'est une grâce de Dieu » (Coran, xxxrx, 7 Sq). Il y a bien primordialement la grâce dispensée par l'Autre divin, sur laquelle le christianisme a particulièrement insisté, et dont la foi est l'accueil, par l'homme radicalement fini, dans l'autonomie. Mais l'autonomie de la foi doit se confirmer objectivement (ne serait-elle pas simple superstition ?) ; l'homme doit faire preuve de cette autonomie dans la reconstitution qu'il effectue, pour l'objectivité, de l'universel de la loi, dans sa singularité à lui ; l'autonomie doit donc, pour confirmer la foi, devenir celle de l'élection, que le judaïsme a particulièrement glorifiée. Et bien plus, pour que cette confirmation passe effectivement à tous les autres, il faut que l'autonomie leur soit offerte, par grâce à nouveau, grâce qui est ainsi rendue à l'Autre originel. Le don, qui porte le bouddhisme, étant la grâce quand on ne part pas du paganisme dont la révélation arrache, mais simplement de l'identité fausse dans quoi on tend à s'enfermer, et quand on invite les autres à la même ouverture à l'Autre à la même altérité par laquelle on se rapporte à eux.”
JURANVILLE, FHER, 2019

ISLAM, Communauté, Paganisme, Finitude

L’islam ne développe ni doctrine du péché originel ni critique radicale de la communauté sacrificielle - alors que ce maintien du système sacrificiel est le signe le plus tangible du péché, compris comme finitude radicale. Une organisation religieuse sans clergé hiérarchisé permet à tous les croyants d’accéder directement à la religion sans dépendre d’une élite théologique. En témoigne l’absence de sacerdoce, l’égalité et la fraternité des croyants, le mélange des classes et des peuples lors du pèlerinage à La Mecque. Et cependant les inégalités inhérentes au monde traditionnel sont  bien maintenues, notamment la hiérarchie entre les sexes et un patriarcat archaïque couvert par la figure mythique de la mère (déniant, là encore, toute finitude radicale). Il faut voir dans l’émergence de l’islam non seulement une “religion pour le peuple” mais aussi la revanche historique de peuples jusque-là marginalisés. Les Arabes, exclus des révélations précédentes et dominés par les grands empires voisins, reçoivent avec Mahomet leur propre révélation, dans leur langue propre, et retrouvent une dignité collective. La succession de Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet est comprise, par l’islam, comme une progression historique du dévoilement de la vérité religieuse ; Mahomet apparaît comme le « sceau des prophètes », confirmant les révélations antérieures tout en les corrigeant. 


L’islam ne donne aucune place, Weber le souligne, à quelque « sentiment tragique du péché » – alors que ce péché est à nos yeux avant tout l’organisation même du monde traditionnel sacrificiel. L’islam maintient l’évidence de la communauté, dont il fait notamment, dans l’ijma, l’une des sources du droit – alors que ce que la philosophie ébranle avec sa question, c’est décisivement la communauté, toujours d’abord injuste et sacrificielle. L’islam prolonge la mythique complémentarité des sexes, et cela certes dans la version patriarcale de cette complémentarité où les femmes sont soumises à l’homme (lui-même soumis à la Mère toute-puissante) – de là le voile des femmes (trait venu du fond païen de toute religion et qu’on retrouve chez saint Paul) et l’affirmation (paulinienne aussi) que « Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles » (Coran, IV, 34). L’islam peut sembler borner l’éthique, comme dans le monde traditionnel sacrificiel, à des devoirs ritualistes d’échange avec le divin – « Dieu veut alléger vos obligations, car l’homme a été créé faible », est-il dit significativement au verset 28 de la sourate IV intitulée : « Les femmes ». Et non seulement l’islam ne fait pas éprouver l’infériorité éthique qu’il y a, pour le peuple, à ne pas mettre en question explicitement le monde traditionnel sacrificiel, mais il vise à ne pas lui faire éprouver d’infériorité éthique par rapport à certains qui auraient pu, par le travail de la pensée, entrer dans la subtilité dogmatique de la nouvelle religion.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ISLAM, Foi, Judéo-christianisme, Communauté

De même que le christianisme avait fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme — la grâce —, l'islam fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme et le christianisme : la vérité de la foi. La foi n'est pas d'abord croyance, sentimentale ou intellectuelle, mais assomption de la finitude humaine devant Dieu. Cela rejoint le sens du mot « islam », compris comme soumission à la volonté divine. Cependant cette soumission n'est authentiquement foi que si elle devient autonomie librement consentie. La foi est ainsi à la fois dépendance à l'égard de l'Autre et appropriation active de ce qui est reçu. Le témoignage du croyant manifeste précisément cette autonomie. Dans cette perspective, Abraham, Moïse et Jésus peuvent être considérés comme de « bons musulmans », non par annexion abusive, mais parce qu'ils incarnent déjà cette attitude fondamentale de foi. Mais la foi ne suffit pas à elle seule. Pour être pleinement vraie, elle doit reconnaître les autres dons de Dieu que sont la grâce et l'élection. C’est pourquoi, malgré ses critiques adressées au judaïsme et au christianisme auxquels ils reprochent certaines déformations historiques et théologiques, le Coran apparaît moins comme une abolition que comme une confirmation et une rectification des révélations antérieures. Plus largement encore, cette reconnaissance devrait s'étendre aux grandes traditions religieuses de l'Orient. La notion de communauté occupe alors une place centrale : la communauté islamique n'est légitime que si elle se distingue de la communauté sacrificielle traditionnelle et rompt avec le simple conformisme hérité des ancêtres. Vérifiée par la réflexion philosophique, une telle communauté devient le lieu où peuvent être conciliés l'individu, la tradition vivante et la reconnaissance du savoir vrai.


Reste que le Coran se présente comme rectifiant mais aussi et d’abord confirmant les Écritures antérieures, Bible et Évangile (Coran, III, 3-4 et 50). Que sans cesse il se réfère aux révélations qu’elles transmettent (Weber dit de l’islam que, « rejeton tardif du monothéisme proche-oriental », il est « fortement conditionné par des motifs judéo-chrétiens », ES, 623). Et que ceux qui, dans le monde islamique même, accueilleraient, en tant qu’individus, grâce et élection, pourraient faire le départ entre les critiques (qui ne tiennent qu’à un certain point de vue, celui du peuple en général, des peuples supposés humiliés) et la vérité suprême, terminale, de ces révélations – vérité qui est, rappelons-le, celle, pour la philosophie, de la mise en question du monde traditionnel comme sacrificiel.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ISLAM, Christianisme, Judaïsme, Communauté

L’islam est la troisième grande révélation historique, rendue nécessaire par l'échec du christianisme à transformer réellement le monde et à l'arracher au paganisme. L'islam réaffirme avec force l'unicité universelle de Dieu contre toute idolâtrie, se réclame d'Abraham antérieur aux divisions entre judaïsme et christianisme, critique l'élection juive lorsqu'elle devient privilège et reproche au christianisme de compromettre le monothéisme par la Trinité et la divinité du Christ. Il institue une communauté universelle fondée sur la foi et les cinq piliers de l'islam, abolissant les distinctions de sang, de lieu et de classe. Ce qui constitue un progrès historique important. Mais il maintient partiellement la hiérarchie traditionnelle et le mythe de la complémentarité des sexes. L’islam ne rompt pas explicitement avec le noyau le plus profond du paganisme : la prééminence de la communauté sur l'individu et la persistance de la logique sacrificielle. Il ne reconnaît ni le péché originel (finitude radicale) ni la nécessité d'une rédemption comparable à celle du christianisme ; il s’en tient à la finitude ordinaire, assimilable à la faiblesse naturelle de l’homme le conduisant à désobéir à la loi. Le judaïsme avait apporté la loi et l'élection ; le christianisme, la grâce et l'amour ; l'islam apporte la foi communautaire et l'universalité. Chacune de ces révélations répond aux limites de la précédente. L'expansion historique de l'islam (laissant libre court à son penchant guerrier) constitue alors, pour la chrétienté, une épreuve révélant ses propres insuffisances, ce que symbolisent les conflits entre monde chrétien et monde musulman. Enfin il est possible de rapprocher certains traits de l'orthodoxie orientale et de l'islam, en raison de leur accent mis sur la communauté plutôt que sur l'individualité, et sur la primauté du Père sur le Fils. Le problème politique de la religion demeure entier, que seule la philosophie peut résoudre, si toutefois elle ne perd pas de vue les vérités révélées : comment l'humanité peut-elle sortir définitivement du système sacrificiel et constituer une communauté juste où soient reconnues à la fois la singularité des personnes et l'universalité du lien humain ?


La révélation juive déjà avait donné l'essentiel, pour l'histoire que veut la philosophie. Elle avait mis en question, par sa loi, le système sacrificiel traditionnel. Elle avait appelé tout homme à se rapporter, comme individu, à l'autre homme comme lui aussi individu. Mais l'accueil de cette révélation supposait l'élection et qu'on s'engageât à reconstituer la loi aux yeux de tout homme. Or cet accueil est toujours déjà refusé par les humains. De là la révélation chrétienne et sa nécessité absolue aux yeux de la philosophie. Car il fallait mettre en question le système sacrificiel non seulement du côté du sujet individuel, mais aussi et surtout du côté du sujet social. Il fallait proclamer l'amour qu'a dieu pour les hommes et que ceux-ci doivent avoir pour Celui-là. Amour de Dieu pour les hommes qui se manifeste par l'Incarnation, Passion et Résurrection du Fils et, en cela, par la dispensation à tous de la grâce. Mais la grâce, si elle rend acceptable la renonciation à la violence sacrificielle, et si elle doit s'accomplir en élection, n'assure pas que cette élection soit acceptée. D'où la révélation islamique. Il fallait assumer l'impossibilité dans laquelle sont les hommes, du fait de leur finitude, de renoncer absolument au paganisme. Il fallait qu'ils pussent, sans rompre explicitement avec l'élément le plus essentiel du paganisme, la communauté, accéder à la vérité de cette communauté.”
JURANVILLE, 2015, LCEDH

INTERPRETATION, Volonté, Loi, Savoir

Mener jusqu'au bout le travail de l'interprétation exige deux choses : se soumettre toujours davantage à la loi de ce qu'on interprète (rêve, texte, événement) en supportant le non-savoir, et chercher à faire reconnaître objectivement l'interprétation proposée malgré les résistances qu'elle rencontre. Cette double exigence définit la volonté. Vouloir ne signifie pas imposer arbitrairement sa propre loi, mais reconnaître qu'une loi est d'abord présente dans l'Autre et se soumettre à elle. La volonté authentique est donc fondamentalement hétéronome avant de devenir autonome. Elle commence par recevoir une loi, puis la reprend librement pour la faire reconnaître comme vraie. C'est pourquoi toute volonté véritable est interprétative : elle suppose qu'un sens existe déjà dans l'Autre et qu'il faut le découvrir puis le reformuler. La volonté accepte d'être mise en question ; elle ne refuse ni la critique ni la découverte de ses propres faiblesses. Sa force ne consiste pas à être invulnérable mais à accepter le travail, à « se faire travailler » par l'Autre. Juranville s'oppose alors à la critique contemporaine de la « volonté de savoir », souvent assimilée à une volonté de domination. Il distingue au contraire un savoir faux, qui prétend maîtriser d'avance le réel, et un savoir vrai qui se construit à travers le non-savoir, l'incertitude et l'effondrement des certitudes acquises. La volonté de savoir authentique accepte le risque de découvrir des vérités dérangeantes. C'est pourquoi Juranville reprend la lecture lacanienne d'Œdipe : sa grandeur tragique tient à sa décision de poursuivre la vérité jusqu'au bout. De même, le névrosé possède une dignité parce qu'il veut savoir ce qu'il y a de réel dans son symptôme. Ainsi la volonté de savoir apparaît comme le moteur de toute interprétation véritable. Mais cette volonté ne suffit pas à elle seule : elle ne peut avancer vers la vérité que grâce aux conditions reçues de l'Autre.


La volonté interprète, parce qu’elle suppose la loi en l’Autre, et que c’est cette loi qu’elle pose ensuite pour soi. Elle se laisse mettre en question par l’Autre. Elle laisse mettre en question ce qu’il peut y avoir en elle de faiblesse. Ce n’est pas parce que le sujet a ses faiblesses que la volonté, en lui, est faible. La volonté est, dans le sujet, ce qui, face à toute faiblesse, accepte le travail, ce qui « se fait travailler ».”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Savoir, Métonymie, Psychanalyse, FREUD

Comment une interprétation peut-elle être dite vraie alors qu'elle ne repose ni sur une preuve objective immédiate ni sur un savoir préétabli ? L'interprétation psychanalytique n'est pas arbitraire parce qu'elle est fondée sur un savoir de l'existence et de l'inconscient, un savoir qui se construit “en acte” dans l'expérience même, un savoir déterminé mais non prédéfini. L'interprétation n'est pas un simple outil au service d'un savoir déjà constitué ; elle est le processus par lequel le savoir se forme. Elle cherche à reconstruire la structure réelle de l'existence. Il ne s'agit pas donc d'un savoir vague ou indéterminé. Le fait qu'un savoir se constitue progressivement ne signifie pas qu'il soit dépourvu de structure ou de détermination. Chaque interprétation est à la fois une mise en question du sens établi et une tentative de reconstitution d'un sens plus vrai. Les moyens de l’interprétation sont la métonymie et la métaphore : la première ouvre une question, produit un déplacement, fait apparaître un manque de sens ; la seconde fait apparaître un sens nouveau et apporte une réponse. Freud note que parfois l'interprétation juste est celle qui satisfait le patient ; mais parfois le psychanalyste sait que l'interprétation est juste alors que le patient ne le sait pas encore. Une interprétation n'est pas vraie seulement parce qu'elle est théoriquement cohérente, elle doit produire un effet réel. Du point de vue du patient le critère est la disparition du symptôme, une transformation palpable de l’existence. C'est pourquoi Freud peut dire que la bonne interprétation est celle qui satisfait le patient. Mais elle demeure surtout un critère final. Le patient est aussi un sujet de résistance, il peut refuser une vérité qui le dérange, maintenir un refoulement, s'accrocher à ses défenses. L'analyste peut alors apercevoir une signification que le patient n'est pas encore capable d'accepter. C'est pourquoi Freud peut également soutenir que l'analyste sait parfois ce que le patient ignore encore. L'interprétation n'est ni validée uniquement par le patient ni uniquement par l'analyste ; elle est validée par sa participation à un savoir vrai de l'inconscient. Or cette affirmation conduit Juranville à une thèse plus ambitieuse. Si la psychanalyse peut fonctionner comme pratique de vérité, c'est parce qu'elle repose implicitement sur certaines conditions qu'elle ne pense pas elle-même jusqu'au bout. Ces conditions sont celles qu'il développe dans l'ensemble de son œuvre : la grâce, l'élection et la foi. La grâce permet l'ouverture initiale du sujet à la vérité ; l'élection lui donne la responsabilité de poursuivre cette vérité ; la foi rend possible l'espérance d'une reconnaissance universelle du savoir atteint. Or la psychanalyse ne thématise pas explicitement ces conditions. Selon Juranville, seule la philosophie peut le faire. La philosophie devient alors la discipline chargée de justifier le discours psychanalytique lui-même. Elle montre pourquoi l'interprétation peut être vraie, pourquoi l'inconscient peut être connu et pourquoi un savoir de l'existence est possible.


Le sujet fuirait l’existence, dont la structure est parfaitement déterminée, s’il ne la recueillait pas dans un savoir, s’il ne se faisait pas sujet d’un tel savoir. À la fois le savoir justifie la métonymie, et c’est par elle, comme signification et non-signification, par elle devenue question, c’est-à-dire savoir et non-savoir, que le sujet s’engage en lui. Bien loin de contredire l’interprétation, le savoir alors se constitue dans l’interprétation. Dans l’interprétation métonymique, même si c’est par la métaphore qu’il se constitue.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Analyse, Parole, Ecriture, LACAN

Il faut distinguer la parole analytique immédiate et l'écriture créatrice sur laquelle elle débouche. Fondamentalement, l’analysant est celui qui écrit et accède au savoir, tandis que l'analyste (même s’il semble écrire ou “prendre des notes” pendant que l’analysant parle) occupe une position d'accueil comparable à une page blanche sur laquelle cette écriture peut se déployer. En revanche son acte interprétatif relève d’une parole authentique. L'interprétation analytique est essentiellement poétique : elle agit par métaphore, équivoque et jeu de mots pour défaire le symptôme et ouvrir un nouvel espace de sens. Cependant, malgré son caractère créateur, l'interprétation ne produit pas encore une oeuvre véritable, encore moins du côté de l’analyste. Celui-ci travaille pour qu'une œuvre advienne chez un autre sans pouvoir se l'approprier lui-même. Il passe d'un analysant à l'autre, ouvrant des possibilités de création qui ne lui appartiennent pas. Quant à l'analysant, il entre bien dans un processus d'écriture et de création de soi, mais l'œuvre ne peut s'accomplir entièrement dans le cadre analytique dont la finalité est avant tout la résolution du symptôme. Elle ouvre la voie de la création mais ne constitue pas elle-même le lieu où cette création peut recevoir son accomplissement objectif dans une œuvre achevée ou dans un savoir universel. 


“L’acte de l’analyste est parole. Ce n’est pas lui qui a à produire l’écriture parlante, l’« œuvre ». De là la valeur, mais aussi les limites, de l’interprétation pour l’analyste. L’interprétation est essentiellement poétique, non seulement parce qu’elle éteint le symptôme et fait acte, mais parce qu’elle est métaphore et rejoint la poésie au sens le plus commun. À la place du signifiant pris dans le symptôme, elle fait apparaître le signifiant verbal posé comme signifiant, grâce à l’équivoque et au jeu de mots. « Nous n’avons que ça comme arme contre le symptôme, dit Lacan, l’équivoque… C’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère ». Les métaphores « verbales » dans le discours de l’analysant, et les interventions de l’analyste, sont par là même déjà interprétation.“
JURANVILLE, 1984, LPH

INTERPRETATION, Métonymie, Désir, Sens, LACAN

L'interprétation consiste à substituer une signification nouvelle à une signification apparente. Ce mouvement produit d'abord un effet de non-signification : le sens immédiat s'effondre. Mais ce vide ouvre ensuite l'espace d'une signification plus vraie, ce qui caractérise la métonymie telle que Lacan la comprend, comme déplacement d'un signifiant vers un autre. La philosophie et la psychanalyse reposent sur cette même structure interprétative : la première organise l'histoire universelle, la seconde l'histoire individuelle. Pour l'interprète, ce qui est recherché est l'inconscient ; pour celui qui reçoit l'interprétation, ce qui apparaît est le désir. Le désir est relation à l'Autre et tentative de transformer une hétéronomie subie en autonomie créatrice. Freud a découvert le point de départ de toute interprétation en mettant au jour la sexualité, mais celle-ci ne constitue pas encore le sens ultime : elle représente plutôt le non-sens fondamental lié à la finitude humaine. L'interprétation véritable doit dégager, à travers le sexuel, un désir orienté vers l'Autre et capable de devenir œuvre. Lacan a vu le lien essentiel entre interprétation, métonymie et désir (au point d’affirmer : “le désir, c’est, en somme, l’interprétation elle-même”), mais il maintient que le désir demeure impossible à dire complètement et que l'inconscient reste un savoir insu. Juranville s'en sépare en soutenant qu'une signification vraie peut être objectivement dégagée par l'interprétation et intégrée à un savoir philosophique explicite.


“« L’interprétation [dit Lacan], n’est pas pliable à tous les sens. » Et, plus nettement encore : « L’interprétation est une signification qui n’est pas n’importe laquelle... Elle est une interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. » Cette signification est celle du désir, présent dans l’articulation d’un signifiant à un autre signifiant ou, mieux, dans la coupure entre les signifiants. Pour Lacan, dans la « structure métonymique », « le signifiant [se sert] de la valeur de renvoi de la signification pour l’investir du désir visant ce manque qu’il supporte ». Une telle signification, que déterminent l’interprétation et la métonymie, et qui laisse place à la non-signification, est en soi vraie, même pour Lacan, encore qu’il n’en dise rien. Mais, en tout cas, celui-ci exclut qu’elle puisse se poser comme telle. C’est ce qu’il exprime dans la formule déjà citée où il reconnaît la portée proprement ontologique de l’inconscient : « L’inconscient est ce qui, de parler, détermine le sujet en tant qu’être, mais être à rayer de cette métonymie dont je supporte le désir en tant qu’impossible à dire comme tel. »”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Destin, Peur, Herméneutique, HEIDEGGER

Malgré sa découverte de l'existence authentique, Heidegger refuse de reconnaître que l'hétéronomie fondamentale de l'existence ouvre elle-même à une autonomie créatrice. Il pense que si l'homme posait objectivement le sens, s'il prétendait construire un savoir vrai et politiquement instituer un monde juste, alors il trahirait l'hétéronomie fondamentale de l'existence. Autrement dit Heidegger veut préserver l'altérité du destin contre toute réappropriation rationnelle. La notion décisive est celle d'interprétation. Interpréter consiste à supposer qu'un sens existe déjà, à chercher ce sens véritable et à le reconstituer à partir de soi. Le mouvement complet est le suivant : le sujet reçoit un destin ; éprouve la peur ; pose une question ; interprète ce qui lui arrive. L'interprétation est donc l'aboutissement actif du rapport à l'Autre, tout en articulant hétéronomie et autonomie. Heidegger a bien compris que l'être et le temps ne peuvent être pensés qu'herméneutiquement : l'homme interprète l'être et l'être appelle l'homme à interpréter. Mais en occultant la peur essentielle, et l’autonomie qu’elle implique, cette herméneutique reste incapable de fonder un savoir objectif et un projet politique. Pour dépasser cette limite, la philosophie doit se rapporter à la psychanalyse et à la religion révélée. La psychanalyse introduit l'inconscient, qui donne à l'existence une identité positive et devient le principe du savoir vrai pour le sujet individuel. La religion révélée, à savoir le judaïsme et le christianisme, enseigne au sujet social qu'il doit construire librement son destin et qu'une communauté juste est possible. La philosophie reconnaît ainsi la vérité de la psychanalyse pour l'individu et celle de la religion pour la société, sans quoi elle ne pourrait faire reconnaître par tous son propre savoir rationnel pur.


Pourquoi le sujet qui affirme un destin vrai commence-t-il par retomber en fait, comme Heidegger, dans la soumission à l’Autre tout puissant du destin courant, et par refuser toute peur essentielle ? Parce qu’il prétend que ce serait perdre l’hétéronomie que de vouloir poser comme telle l’autonomie impliquée par le destin vrai et que de vouloir, à partir de là, établir le savoir vrai et le monde juste. Il n’y a donc plus pour lui, s’il veut aller jusqu’au bout du destin et donner toute sa vérité à la peur, qu’à reconnaître la vérité de l’hétéronomie, et que celle-ci ouvre à l’autonomie. Or une telle vérité de l’hétéronomie caractérise l’interprétation.”
JURANVILLE, 2000, JEU

INSTITUTION, Histoire, Discours, Religion

L’institution se distingue de l'histoire : l'institution est la vérité de la rupture fondatrice qui inaugure une époque, tandis que l'histoire est le savoir de cette rupture, savoir qui se constitue à travers les résistances et les refus qu'elle rencontre. Chaque grande époque historique naît ainsi d'une institution fondamentale. La Grèce inaugure l'histoire avec l'État ; l’Eglise introduit ensuite la grâce et la reconnaissance universelle des personnes ; la modernité institue la science et l'élection, permettant à chacun de reconstruire rationnellement la loi ; la démocratie introduit la foi dans la capacité du peuple à accueillir la justice ; enfin l'époque actuelle est marquée par le capitalisme, compris comme institution de la mesure et du don. À chacune de ces institutions - à partir du moment où elle génère un savoir historique universel (ce qui n’est pas le cas de l’Etat antique) - correspond un type de discours fondamental et la référence, à travers ce discours, à une grande tradition religieuse. A l’Eglise correspond le discours psychanalytico-individuel, faisant référence au christianisme (religion de l’individu) ; à la science correspond le discours philosophico-clérical, faisant référence au judaïsme via la réforme (religion du Livre) ; à la démocratie correspond le discours empirico-populaire, faisant référence à l’islam (religion du peuple) ; enfin au capitalisme, correspond le discours métaphysico-magistral, faisant référence aux religions orientales (religions de maîtres). Cependant chaque institution rencontre un refus constitutif : l'État ne suffit pas à faire participer chacun à la loi ; la science se heurte à l'échec politique de la rationalité moderne ; la démocratie se heurte au refus de l'individualité véritable et au retour du paganisme sacrificiel. Le capitalisme apparaît alors comme le dernier dispositif historique permettant de concentrer les tendances idolâtriques tout en ouvrant un espace pour l'œuvre et le don véritable. L'homme préfère pourtant toujours l'institution traditionnelle, qui le protège de la finitude et de l'altérité mais organise le système sacrificiel en désignant des victimes. Toute institution véritable est donc d'abord rejetée, toute parole de maître instituante. Contre la pensée de l'existence et contre Weber, qui refusent qu'une institution puisse être démontrée comme rationnellement juste (ni que le discours du maître puisse apparaître dans sa vérité), Juranville soutient qu'il existe une institution vraie, compatible avec la finitude radicale, et que la philosophie, assumant une forme de maîtrise, peut en produire le savoir objectif.


Ainsi le monde juste, avec tous les discours fondamentaux et toutes les grandes religions qui sont liées à ces discours, peut -il être définitivement institué. Comme le voulait et le veut la philosophie. Mais par le discours du maître. Car toute institution se fait par le maître et par son discours. Certes une telle institution, l’existant d’abord la refuse. D’où la contradiction objective à laquelle on se heurte quand on veut donner sa vérité au discours du maître. L’existant en fait ne voit comme effective qu’une institution qui serait ce qui aurait établi le monde traditionnel, ou ordinaire. Mais cette institution exclut toute finitude radicale et toute relation à l’Autre comme tel. Elle exclut donc le discours vrai qui, ayant tenu compte de toutes les objections légitimement avancées d’abord contre ce qui se donne comme raison, pourrait montrer cette institution comme vraiment juste. Et alors que, dans l’institution vraie, la fin (la justice) ne devait se réaliser, imprévisiblement, que par le moyen essentiel du maître dispensant sa grâce et, par son élection, appelant l’existant à recréer cette fin, dans l’institution telle que l’existant se la représente ordinairement, la fin se réalise selon le finalisme où le moyen, et tout ce qui survient, n’est rien d’essentiel. Or cette institution n’est pas simplement une représentation fausse que se fait l’existant, c’est aussi et surtout une effectivité mauvaise qu’il veut, pour tenter de se protéger le plus « efficacement » de la finitude radicale qui demeure. Institution qui est alors la structure fondamentale ordonnatrice du monde social traditionnel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

INSTITUTION, Aliénation, Rupture, Histoire

L’affirmation de l'existence et de l'inconscient implique que l'aliénation humaine, bien qu'inéliminable, puisse être dépassée. Ce dépassement exige d'abord la grâce, qui permet au sujet de sortir de son enfermement dans l'aliénation et d'accéder à l'acceptation de l'existence. Mais cette expérience demeurerait purement subjective si elle ne recevait pas une objectivité. C'est le rôle de l'élection, comprise non comme privilège mais comme responsabilité de témoigner, dans le savoir, de la bonté de l'existence contre le système sacrificiel. Enfin la foi permet de croire que la vérité finira par être reconnue dans l'histoire malgré la persistance du sacrifice. La foi n'est pas croyance irrationnelle ou superstition ; elle est confiance, parole reçue et parole transmise. Le dépassement de l'aliénation ne devient cependant effectif au niveau social que grâce à l'institution. Toute institution authentique constitue une rupture avec l'ordre spontané de l'aliénation ; elle est à la fois structure de règles et événement créateur. Sa vérité tient à ce qu'elle peut être reprise par chacun, ouvrir un avenir et durer dans le temps. L'histoire intervient alors comme savoir de cette rupture, tandis que l'institution en est la vérité vécue. Elle représente ainsi le déploiement social de la loi de l'Autre. Par-delà le refus, ou l’incapacité des pensée de l’existence d’établir objectivement la justice qu'elles valorisent, la psychanalyse apparaît comme le modèle d'une institution juste, capable d'organiser socialement le dépassement de l'aliénation sans retomber dans la logique sacrificielle.


“Certes le dépassement de l’aliénation ne peut se faire, pour l’existant radicalement fini, que par rupture, cette rupture dont nous avons dit qu’elle vient de l’Autre absolu et qu’elle doit être accomplie par l’existant dans son œuvre propre. Et l’institution est une telle rupture – par ex. - L’institution du mariage rompt avec le mouvement naturel de la libido. Et toute institution, en tant que rupture, est œuvre. D’une part et d’abord, œuvre comme structure consistante et une. Le mariage en tant qu’institution est ainsi un ensemble de règles qui font totalité. Mais, d’autre part et plus originellement, œuvre comme surgissement imprévisible. Mais cette rupture risquerait d’être illusoire, purement prétendue, si elle n’était pas réeffectuable par chacun, si elle n’avait pas une vérité. Et l’institution justement se définit par une telle vérité de la rupture. Car l’institution doit être adoptée ; elle ouvre un avenir ; elle est faite pour durer. Déploiement social de la loi de l’Autre absolu vrai, elle donne en effet toutes les conditions (juridiques) pour qu’on dépasse l’aliénation dans laquelle on se laisse entraîner, même par rapport à elle.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PLAISIR, Instant, Sens, Temps, KIERKEGAARD

Le plaisir ne peut se concevoir qu’à partir d’une expérience du temps. Le sujet fini éprouve d’abord le pur passage du temps que comme non-sens, puisque tout y disparaît. Le plaisir véritable est alors défini comme l’instant : moment où le sens surgit comme Autre et soumet le sujet à sa loi, mais où simultanément le sujet s’approprie ce sens et s’engage à le recréer lorsque celui-ci sera devenu passé. Accueillir pleinement l’instant implique donc de rompre avec la “clôture mélancolique” et d’accomplir un acte créateur. Kierkegaard avait très bien décrit l’instant comme le point de contact entre le temps et l’éternité, “atome d’éternité” où surgit l’histoire véritable. Le sujet humain, synthèse contradictoire de temporel et d’éternel, doit alors choisir : soit fuir cette contradiction en se fixant au temporel, soit l’assumer et accueillir le sens, ouvrant ainsi la voie de l’esprit. Mais comme toujours la pensée de l’existence refuse de poser objectivement ce sens dans le savoir. Bien qu’elle reconnaisse le surgissement du sens dans l’instant, elle refuse son accomplissement objectif. Elle demeure ainsi incapable de reconnaître un véritable plaisir, qui supposerait l’assomption créatrice du sens dans l’œuvre et dans le savoir.


Accueillir jusqu’au bout l’instance de l’instant, c’est alors, pour le sujet, rompre avec sa clôture mélancolique – il est toujours difficile de s’ouvrir à l’instant qui passe – et accomplir un acte, qui est celui-là même du plaisir. Au passage du bien, de l’Autre comme le Bien, répond ainsi, en un acte qui est l’instant accompli, le même bien devenu plaisir, le même bien réalisé, d’abord de manière simplement formelle, par le fini, et qu’il devra peu à peu (c’est son engagement) réaliser objectivement.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

INDIVIDU, Tragédie, Psychanalyse, Sacrifice, LACAN

Accéder à la vérité implique toujours une rupture avec le monde ordinaire, rupture qui expose le sujet à la violence sacrificielle du groupe. Mais avec la psychanalyse, cette traversée tragique devient possible sans sacrifice réel, dans un confrontation avec la pulsion de mort et avec le désir authentique. Celui qui s’engage dans cette voie, à l’instar du héros de la tragédie, rompt avec “l’homme du commun”, dominé par la peur, la haine et la culpabilité. Lacan illustre ce processus avec la figure d’Antigone, condamnée par Créon au nom du prétendu bien collectif, et il rapproche la passion propre d’Antigone de celle du Christ : tous deux révèlent la vérité de la victime innocente face à la violence communautaire. Selon Juranville, Lacan montrerait ainsi, implicitement, le passage du paganisme sacrificiel à une reconnaissance de l’individualité absolue. 


“À la résolution qui marquait, chez Heidegger, l’engagement dans le travail requis par la conscience, correspond, chez Lacan et dans la relation psychanalytique, l’engagement dans le travail requis par l'inconscient, l'identification au héros tragique : « L'éthique de l'analyse implique à proprement parler la dimension qui s'exprime dans ce qu'on appelle l'expérience tragique de la vie » (S. VII, 361). Mais pourquoi cette fois-ci pareille identification au héros tragique, Antigone en l'occurrence dans l'exemple pris par Lacan ? parce que celui qui s'engage dans l'affrontement à la vérité existante et inconsciente qui implique la pulsion de mort non seulement s'arrache à la captation par le monde ordinaire, s’en extrait, mais voit tous les sectateurs de ce monde se retourner sacrificiellement contre lui.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INCONSCIENT, Sens, Monde, Symptôme, FREUD

Déjà pour Freud l’inconscient ne s’oppose pas à la conscience comme le non-sens s’opposerait au sens. Précisément l’inconscient, et ses manifestations comme les symptômes, ont un sens supposable mais non anticipable selon une temporalité ordinaire. L’inconscient n’est pas hors-sens, il est plutôt hors-monde. Le monde est le domaine des signes (les symptômes, au sens médical, sont de tels signes) accessibles à la conscience, tandis que l’inconscient est le domaine de signifiants dont le signifié (résultat de l’opposition des signifiants entre eux) ne saurait être anticipé.


“Si l’on précise donc ce qu’il en est de l’inconscient, il faut dire que c’est le réel en tant qu’il est irréductible, inconciliable à aucun monde. Freud a posé les phénomènes de l’inconscient comme des symptômes, et c’est là quelque chose d’essentiel. On voit en tout cas ce que Freud a apporté dans l’abord des phénomènes pathologiques comme « symptômes ». Symptômes, ils l’étaient déjà par un abord médical de la névrose. Le nouveau – et c’est cela l’inconscient –, c’est d’y découvrir un sens, plutôt d’y « supposer » un sens. L’inconscient comme symptôme : il s’agit d’un comportement ou d’un événement d’espèce ou d’origine psychique, qui ne saurait devenir conscient parce qu’il ne relève pas d’un sens anticipé.”
JURANVILLE, 1984, LPH

ANALYSE, Psychanalyste, Finitude, Connaissance

Dans la cure psychanalytique, l’inconscient apparaît comme l’Autre absolument autre par rapport à la conscience ordinaire. Il révèle la finitude radicale de l’existence, particulièrement présente dans la sexualité. Le patient, réduit par son symptôme à l’état de “déchet”, est pourtant posé par le psychanalyste comme capable de faire surgir une parole vraie. L’analyste ouvre cet espace en renonçant lui-même à la position de maître et de loi souveraine. La cure repose alors sur trois médiations fondamentales : la grâce, par laquelle l’analyste ouvre l’espace de la vérité ; l’élection, par laquelle le patient est supposé capable de s’arracher à la répétition du symptôme ; et la foi, par laquelle il peut croire que la vérité de l’inconscient finira par être reconnue malgré le rejet du monde social. Le psychanalyste donne ainsi toutes les conditions au patient pour qu’enfin, à l’issue de la cure, il puisse non seulement assumer sa finitude d’existant (ou sa “castration” de sujet désirant) mais aussi, au-delà de l’”argument kierkegaardien” excluant toute connaissance objective à partir de l’existence, en savoir quelque chose de suffisamment consistant et transmissible.


“Ce n’est que lorsque la pensée qui affirme l’existence affirme, en outre, l’inconscient, qu’elle peut enfin poser comme telle la connaissance essentielle, la poser comme universellement reconnue, dans toute son objectivité. Car l’inconscient permet, à la philosophie qui le reprend de la psychanalyse, de passer outre à l’”argument kierkegaaardien” revu par Lévinas, et de déterminer comment une objectivité vraie peut être posée comme telle.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PHILOSOPHIE, Psychanalyse, Inconscient, Existence, LACAN

Avec la psychanalyse, et en affirmant à son tour l’inconscient en plus de l’existence, la philosophie s’appuie sur un modèle de discours lui permettant de rompre définitivement avec la maîtrise traditionnelle. Même expérience de la finitude dévoilée par les deux discipline, et surtout même refus de la finitude : sous la forme du désespoir d’un côté, sous celle du refoulement de l’autre. Comme le psychanalyste, le philosophe peut dispenser grâce et élection à son autre, s’effacer devant lui, tout en posant son savoir comme universel. Tandis que la psychanalyse, conçue comme théorie du sujet (et du signifiant) avec Lacan, s’appuie sur la philosophie contemporaine de l’existence (même si elle ne le reconnait pas ouvertement), dans une perspective éthique plutôt que thérapeutique, avec comme boussoles la vérité inconsciente et le désir plutôt que la demande de bien-être du sujet.


“Parallèlement Lacan a montré que la psychanalyse trouve sa vérité dans le mouvement de la philosophie contemporaine. Lacan déborde les sciences humaines contemporaines et leurs structures symboliques, parce qu'il considère, à la suite de Freud, d'une part que la seule chose qui compte avec l'inconscient, c'est d'arriver à un rapport positif à lui, où l'on accueille et accomplisse la vérité qui est en lui (et que la Science toujours ignore). Et d'autre part que toujours d'abord il y a un rapport négatif à lui, refoulement, etc. Exactement ce que la philosophie contemporaine avait dit elle-même à propos de l'existence, le refus primordial de l'existence (désespoir chez Kierkegaard) se retrouvant chez Freud comme rejet (forclusion), déni et refoulement.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Psychanalyse

Le discours philosophique dispense sa grâce au sujet social, tout comme le discours psychanalytique le fait pour le sujet individuel, à cette différence près que ledit sujet social s’inscrit d’emblée dans un discours, qu’il tient et qu’il assume plus ou moins, en concurrence avec d’autres discours. Dispenser sa grâce, pour le discours philosophique, revient à reconnaître une vérité et un savoir dans les autres discours, à partir du moment où il le fait à partir de ses propres principes et de ses propres raisons. Mais il doit tenir compte également d’une forme de finitude, d’une impuissance qui lui est propre : l’incapacité à imposer ses principes (et ses valeurs) dans le cadre d’une pure autoréférence. En effet, s’il peut reconnaître la vérité des autres discours auquel il s’adresse, et faire reconnaître la sienne, c’est en faisant référence à un Autre absolu (celui de la Révélation) duquel lui-même dépend, et ceci par le truchement des grandes religions infusant leur savoir dans chacun des discours fondamentaux. Historiquement, c’est seulement avec l’advenue du discours psychanalytique, en tant que discours de l’individu, que la vraie finalité, sociale et historique, du discours philosophique peut être dégagée.


Là aussi il y aura vérité supposée en celui auquel la grâce est dispensée : c’est celle du savoir qui s’énonce dans les divers discours et qui leur vient des religions. A partir de quoi les tenants de tous les discours pourront reconnaître, au moins implicitement, le savoir proprement philosophique. Dans lequel l’inconscient est présenté comme l’essence de l’existence, comme cette identité originelle qui sans cesse, renonçant à elle-même, s’ouvre à l’Autre en espérant pouvoir se recréer à partir de ce qui viendra de cet Autre.”
JURANVILLE, 2019, FHER

INCONSCIENT, Identité, Existence, Discours

Si avec Lacan la psychanalyse apparait comme discours, au même titre que la philosophie, et non comme science, c’est en raison du fait que l’inconscient est langage, inséparable de sa mise en acte sous transfert, et non un simple dépôt de représentations refoulées dont il faudrait retrouver la signification dans l’espoir de lever les symptômes (retour du refoulé). Le discours psychanalytique est censé dans son acte produire un effet de sens, c’est-à-dire faire émerger une signification comme nouvelle. Mais elle ne vient pas de nulle part, elle est pour le sujet recréation d’une identité originelle communiquée par l’Autre, à partir de laquelle il ex-siste, à savoir une identité sous condition d’altérité.


“Freud apparaît, aux yeux de la philosophie, comme ayant, par son affirmation de l'inconscient, introduit ce qui constitue l'identité et le principe essentiel de l'existence. L’inconscient est l’identité originelle à partir de laquelle on existe – qui se reconstitue à partir de ce qui lui vient imprévisiblement de son Autre.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Vérité, Savoir, Philosophie, LEVINAS

Juranville définit la conscience comme liberté du sens, capable de reconstituer le sens à partir d’elle-même, tandis que l’inconscient est la vérité du sens, c’est-à-dire le sens tel qu’il vaut réellement pour l’Autre. Il confronte alors sa conception à deux objections majeures. La première viendrait de Lacan, pour qui l’inconscient demeure un “savoir insu” irréductible à tout savoir philosophique transparent. Le discours psychanalytique “fait vrai” précisément parce qu’il ne se pose pas comme raison souveraine. Juranville répond que cette vérité est rendue possible par une grâce implicite dans la relation analytique : le psychanalyste laisse advenir la vérité sans s’imposer comme maître absolu du sens. Reste à montrer que la philosophie également peut “faire vrai”, sans devenir pour autant totalitaire. La seconde objection viendrait de Levinas, qui finit par reconnaître dans l’inconscient la subjectivité éthique véritable, celle de la responsabilité pour l’Autre. Mais Levinas refuse qu’un discours philosophique puisse jamais “dire le dire” lui-même, c’est-à-dire saisir pleinement l’altérité vivante dans un savoir objectif. Juranville répond par l’idée d’élection : la philosophie peut devenir un savoir rationnel pur à condition d’accueillir toutes les objections et en traversant jusqu’au bout la contradiction. Enfin, la possibilité d’un savoir philosophique véritable repose sur la foi. Celle-ci permet d’assumer la finitude humaine, notamment la sexualité et la tendance à réduire autrui à l’objet, au lieu de les nier. Grâce à cette foi, le sujet peut “revouloir” sa finitude et croire que l’Autre absolu assurera la reconnaissance universelle du savoir vrai. “Une telle foi, précise Juranville, est, dans le discours philosophique, grâce faite aux autres discours qui, explicitement du moins, le refusent.”


“Qu’est-ce qui permettra finalement de poser objectivement l’inconscient comme vérité du sens, et donc comme l’identité originelle de l’existence, et de faire de la philosophie l’effectif savoir de l’existence qu’elle doit être ? La foi. Car pourquoi Lévinas exclut-il que le discours puisse s’assurer à l’avance la reconnaissance universelle, et se poser comme savoir ? Parce que, pour Lévinas, il faut, non seulement se rapporter au prochain comme Autre vrai, mais vouloir absolument se rapporter ainsi à lui, même si on ne le peut pas. Or, pour le discours philosophique qui se veut effectif savoir de l’existence, aussi bien que pour la psychanalyse, non seulement on ne peut pas se rapporter absolument au prochain comme Autre vrai, mais il faut assumer ce en quoi on ne le peut pas, assumer la finitude en tant que toujours d’abord elle se fuit, et réduit l’Autre à l’objet fini. Sans une telle assomption, sans un tel revouloir de la finitude comme sexualité, nul rapport au prochain comme Autre vrai ne serait possible. Et c’est la foi qui permet de la revouloir ainsi, et de s’assurer que l’Autre absolu fera tout pour que le savoir rationnel pur déployé dans sa rigueur soit reconnu, explicitement ou non, par tous. Foi qui est, après la grâce et l’élection, la troisième des conditions que dispense, pour l’accomplissement du sujet comme conscience, l’Autre en tant que l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INCONSCIENT, Existence, Psychanalyse, Discours, LACAN

Non seulement l’inconscient peut être énoncé dans un discours, le discours psychanalytique, mais encore il ne peut être reconnu comme tel, voire mis en acte, que dans les conditions de ce discours, autrement dit de la cure effective. C’est en quoi l’inconscient se rapproche de l’existence, qui pour sa part est affirmée et ne saurait l’être que dans le cadre du discours philosophique. Les fameux “quatre discours” de Lacan se déduisent d’ailleurs de la structure même de l’inconscient, lequel recoupe la structure de l’existence selon Juranville. Les discours philosophique et psychanalytique poursuivent chacun des fins différentes, et s’adressent à des sujets différents, respectivement au sujet social et au sujet individuel. Ces deux discours dispensent, chacun à leur manière, une forme de “grâce”, c’est-à-dire qu’ils font passer à leur autre la vérité de ce qu’ils énoncent, la supposant initialement en l’autre. Le discours psychanalytique de façon plus directe sans doute, dans une finalité éthique, mais aussi plus limitée, et le discours philosophique plus indirectement mais de façon plus globale, dans une finalité politique. De toute façon le discours philosophique de l’existence ne s’accomplit vraiment que lorsqu’il affirme l’inconscient, donc grâce à la psychanalyse d’une certaine façon, dont il démontre en retour, aux yeux de tous cette fois, l’entière rationalité.


“L'inconscient, qui comporte, ontologiquement, la même hétéronomie fondamentale et la même autonomie créatrice que l'existence, se confond donc, en quelque manière, avec elle. Or, s'il peut être, selon Lacan, énoncé dans un discours, précisément le discours psychanalytique, il ne peut l'être, toujours selon lui, dans un discours philosophique.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INCONSCIENT, Sens, Symptôme, Psychanalyse

La psychanalyse pose simultanément une hétéronomie fondamentale et une autonomie créatrice. L’inconscient révèle que l’homme est confronté à une vérité non maîtrisée qui l’oblige à assumer sa finitude, notamment à travers la sexualité. En effet dans la sexualité, l’autre est d’abord réduit à un objet partiel de jouissance, que Lacan appelle l’objet ‘a’. Les symptômes, quant eux, expriment un sens inconscient refoulé, en rapport avec le désir du sujet. La cure psychanalytique permet de laisser revenir ce sens par la parole libre et l’interprétation, à condition d’assumer le non-sens sexuel. Par ce moyen l’inconscient doit laisser (une) place au désir, le symptôme à son interprétation, le refoulement à la recréation, la pulsion à la parole, l’objet ‘a’ à la relation vraie, le langage subi au langage créateur. Car l’hétéronomie du langage, manifeste dans la cure, ouvre aussi à une autonomie nouvelle. Contrairement à Freud, pour qui le sens inconscient est simplement retrouvé, Lacan le pense comme recréé par le langage : le sujet reconstruit une image de soi exigeante qu’il avait refusée jusque-là, qui lui permettra d’assumer son désir véritable.


Affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est, du moins dans la lecture que Lacan a faite de Freud à partir de tout le mouvement de la philosophie contemporaine depuis Kierkegaard, affirmer la même hétéronomie fondamentale qu'avec l'existence. Une hétéronomie qui appelle l'homme à s'affronter à sa finitude dans son rapport à la vérité existante et inconsciente. A s'affronter à ce que Freud a déterminé comme pulsion de mort et qui se donne décisivement, pour la psychanalyse, dans la sexualité… Mais affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est aussi, pour Lacan dans le prolongement de la philosophie contemporaine, affirmer la même autonomie nouvelle, créatrice, qu'avec l'existence. Une autonomie qui se constitue dans l'épreuve et l'assomption de la finitude, en l'occurrence de la sexualité en tant qu'elle est présente dans bien des contenus qui n'ont en apparence rien à voir avec elle. Cette autonomie, qui est désir, se fixe par l'interprétation.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INCONSCIENT, Conscience, Existence, Psychose

L’Autre apparait d’abord comme Conscience dans le sujet, et certes celui-ci peut toujours ne pas le reconnaître, au risque de sombrer dans la psychose la plus pure. Mais c’est la reconnaissance de l’inconscient qui fait accéder à la vérité de l’existence ainsi qu’au savoir vrai. Sans cela, le sujet tend toujours à se croire déjà identifié à l’Autre et devenu conscience absolue, maintenant ainsi la psychose fondamentale fondée sur le rejet de l’altérité et de la finitude. L’inconscient apparaît alors comme la vérité de l’Autre qui traverse le sujet, sa substance même, la “Chose” à partir de laquelle l’existence sort d’elle-même vers l’altérité et se reconstitue dans un jeu créateur. L’inconscient permet finalement de résoudre la contradiction de la pensée de l’existence : sans lui, soit l’existence devient un objet de savoir au prix de la perte de sa finitude, soit elle conserve sa vérité mais reste inaccessible à toute objectivité. Grâce à l’inconscient, un savoir vrai devient possible sans suppression de l’altérité ni de la séparation essentielle.


Comment le sujet fini peut-il réellement rompre avec le jeu social commun, et sa fondamentale psychose sacrificielle ? Comment peut-il accueillir jusqu’au bout l’appel de l’Autre, et donc s’établir dans la puissance créatrice à lui impartie, jusqu’à instituer, par le savoir vrai, le monde juste, où toutes les œuvres seront reconnues objectivement ? Comment peut-il donner toute sa vérité à l’existence ? En posant ou, du moins, en reconnaissant d’une manière ou d’une autre l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

CREATION, Révélation, Raison, Métaphore

Par essence, et dans sa vérité, l’inconscient est création, entièrement tournée vers l’oeuvre. “Création” implique la production du nouveau, de quelque chose qui n’existait pas : vérité du temps pur. Elle implique également l’autonomie attribuée au “génie”. Mais cette autonomie, paradoxalement, résulte d’une hétéronomie qui est foncièrement celle de la révélation. En effet toute création est le résultat d’un transfert, à partir d’une création première, d’une oeuvre déjà là, en vue d’une oeuvre future qui devra obtenir la reconnaissance (et donc devenir modèle à son tour, au-delà de l’originalité). L’oeuvre par excellence selon Juranville est celle du savoir, de même que la métaphore créatrice par excellence est celle de la raison, qui consiste à substituer au concept sa définition (dualité contradictoire de termes). “Rendre raison”, toujours à l’Autre en lequel est supposé cette raison, n’est-ce pas l’appel même de la révélation ?


“Métaphore de la raison : elle se produit quand on substitue non plus, à l'étant, l'être. Ni à l'usage ordinaire du langage son usage conceptuel. Mais au concept, sa définition - définition qui s'effectue par une dualité de termes, laquelle implique une contradiction. Raison rendue à un Autre dans lequel on la suppose déjà présente - appel à rendre la raison qui n'est autre que la Révélation.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Commandement, Finitude, Amour

La psychanalyse repose sur une reconnaissance de l’inconscient comme appel symbolique, commandement et loi, et non comme simple répression. En référence aux Commandements du Décalogue, Lacan voit dans l’interdit de l’inceste la condition même de la parole libre et créatrice. Juranville rapproche cette idée du “commandement de l’amour” chez Rosenzweig : l’amour véritable transforme l’aimé et lui ouvre une identité nouvelle. Cependant, par finitude, l’homme rejette toujours d’abord cet inconscient, ce qui produit la sexualité pulsionnelle, où l’autre est réduit à un objet partiel de jouissance. Puis il dissimule ce rejet lui-même, d’où le développement de la libido comme quête illusoire d’une plénitude totale et absolutisation de l’objet partiel (équivalent à la “Chose” mythique et incestueuse).


Ces commandements, saint Matthieu les ramène tous, on l'a déjà dit, aux deux premiers qui, d'après saint Augustin, se confondent en fait ; et Rosenzweig, allant dans ce sens, les présente comme commandement de l'amour. Commandement paradoxal que Kant, avec sa loi morale, ne peut pas peser (« Il n'est au pouvoir d'aucun homme d’aimer simplement par ordre »), et que Rosenzweig éclaire sublimement : le commandement de l'amour, venu de l'amant, fait accéder l'aimé, par grâce, à une identité nouvelle et imprévisible, celle, à son tour, d'amant (« Seul celui qui aime, mais lui réellement, peut dire en effet : "Aime-moi" »). C'est ce commandement qui est au cœur de la pratique psychanalytique, avec l’affirmation de l'inconscient.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INCONSCIENT, Autre, Identité, Grâce

L’inconscient est véritablement l’Autre pour la conscience ordinaire du sujet, et même l’Autre absolu “qui peut l’annuler lui-même” (Lacan), “lui faire éprouver sa finitude radicale” (Juranville). Cet Autre inconscient, que suppose la présence de l’analyste (au-delà de sa personnalité et de ce qu’il pourrait représenter d’abord pour l’analysant, soit un idéal-du-moi, une conscience souveraine), n’est finalement rien d’autre que l’identité originelle du sujet. Et réciproquement, la présence et l’écoute de l’analyste fait de l’analysant un Autre vrai, le lieu même de la vérité parlante. Au lieu du simple déchet (objet ‘a’) qu’il eût pu demeurer, l’analysant s’identifie à cet Autre vrai. C’est ce que Juranville appelle la grâce de l’analyste, en tant qu’il ouvre, par son acte, à une pure altérité (la vérité est supposée en l’Autre) ; à charge pour l’analysant de jouer le “jeu” de l’élection, d’accomplir le travail de recréation nécessaire ; soutenu en ceci par le travail propre de l’analyste, d’ordre spirituel, qui doit communiquer sa foi dans la possibilité qu’émerge objectivement un savoir dudit inconscient.


“Cette grâce est ce qui rend légitime, aux yeux de la philosophie, la position, dans le discours de la psychanalyse, de l’inconscient comme identité existante. Elle devra être retrouvée, par la philosophie, dans son discours propre. De là, dans l’hypothèse d’une telle grâce pour la philosophie, les trois chapitres (et volumes), du livre I, Existence et inconscient, livre I consacré à l’analyse de l’existence et qui fut publié sous le titre qui est celui de notre entreprise générale, La philosophie comme savoir de l’existence. 1 / L’altérité. L’altérité est l’acte de l’existence. L’ouverture pure à l’Autre. Ouverture que l’existant découvre en son Autre, en même temps qu’il découvre en lui-même sa propre finitude radicale, sa tendance, toujours d’abord, à se clore sur soi et sur son savoir, et à rejeter l’Autre. Nous avons dialogué, à ce propos, avec Kierkegaard. - 2 / Le jeu. Le jeu est ce dans quoi l’existence s’accomplit, son identité terminale et objective. L’objectivité vraie, au-delà de la raison ordinaire, et qui en implique l’effondrement. Nous avons dialogué, à ce propos, avec Heidegger. - 3 / L’inconscient. L’inconscient est ce qui veut l’existence, l’identité originelle et subjective à partir de laquelle on existe. Ce qui doit être posé comme tel si l’on veut donner au jeu toute son objectivité et faire de l’existence l’objet d’un savoir. Nous avons dialogué à ce propos avec Lacan et Lévinas.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

INCONSCIENT, Autre, Conscience, Savoir

L’inconscient doit être affirmé parce que la conscience - même définie comme “l’Autre dans le sujet, l’Autre en tant qu’il l’appelle à s’identifier à lui” (Juranville) - ne suffit nullement pour accéder à l’identité vraie, et surtout pour la poser dans son objectivité. En effet la conscience se fausse et n’accède qu’à un savoir illusoire en prétendant s’identifier à l’Autre, tant que cet Autre n’est pas posé comme absolument premier et lieu de toute vérité par rapport au sujet. Car l’inconscient est l’Autre de la conscience, en même temps que l’identité originelle du sujet : tel est le savoir, cette fois pleinement conscient, positif et structuré, auquel le sujet peut enfin accéder.


Mais en affirmant l’inconscient le sujet, d’une part, pose l’Autre absolument Autre, lieu premier de toute vérité, au-delà de lui-même comme conscience ordinaire et finie, illusoirement souveraine – car l’inconscient est l’Autre de la conscience. Et, d’autre part, il le pose en tant qu’identité originelle, et il accède lui-même à la conscience absolue que lui permet cet Autre – car l’inconscient est concept produit par la conscience. L’inconscient devient ainsi le principe du savoir nouveau et vrai dans lequel entre alors le sujet.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

INCONSCIENT, Acte, Autonomie, Hétéronomie

Comment l’affirmation de l’inconscient permet-elle de dépasser la contradiction propre à l’existence ? L’existence humaine est marquée par la finitude, le manque, le non-sens, l’impossibilité d’une autonomie absolue. Mais l’homme désire malgré tout être autonome, libre, créateur ; il veut être sujet de lui-même, alors qu’il dépend d’un ordre qui le dépasse. La contradiction ne peut se résoudre que par un acte. L’acte est une prise de position créatrice - comme une parole vraie - et une transformation du sujet ; l’acte conduit effectivement à l’autonomie. Pour autant l’autonomie véritable, pour qui affirme l’existence, ne peut apparaître que sur fond d’hétéronomie. La véritable autonomie consiste à assumer sa dépendance constitutive. En quoi la psychanalyse est-elle en mesure d’accomplir cet acte ? D’une part elle renonce à la position de conscience toute-puissante, d’autre part elle affirme que le symptôme possède une vérité, un sens inconscient. L’acte ne consiste donc pas à supprimer le symptôme mais à le transformer en lui substituant une parole créatrice, métaphorique, qui place le sujet en position d’autonomie. Or, comme l’inconscient, le sens provient toujours de l’Autre ; donc l’autonomie ne supprime jamais l’hétéronomie, elle en surgit.


“L’inconscient en effet, est d’une part l’Autre, et plus exactement l’Autre absolu au-delà de l’humain. Et l’inconscient est d’autre part la substance même de cet Autre absolu en tant qu’elle se communique à l’humain – elle est déjà là dans les symptômes du sujet individuel, mais elle ne se communique pleinement à celui-ci que s’il reconnait lui aussi sa finitude et s’il laisse venir librement la parole, ce qui le débarrasserait de tout symptôme pathologique. D’une part, donc, l’hétéronomie fondamentale, d’autre part l’autonomie nouvelle, créatrice qu’elle permet et qui se noue dans la parole métaphorique.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IMAGINAIRE, Désir, Manque, Temps, LACAN

Le manque fondamental de l’objet absolu s’éprouve certes d’abord dans le temps pur, le temps réel, mais il s’éprouve aussi dans un temps anticipatif qui est propre à l’imaginaire. Et cela parce que le manque dans le réel de la plénitude désirée court-circuite le processus même du désir, le tord dans le mouvement d’un retour sur soi, qui caractérise l’imaginaire. L’Autre, l’altérité de l’Autre n’apparaît plus comme ouverture temporelle et moteur principal du désir, mais laisse la place à son substitut, l’objet ‘a’ pulsionnel que le sujet détache imaginaire du corps de l’autre.


“L’imaginaire est essentiellement confrontation du peu d’être du désirant et de la plénitude anticipée de l’autre. Le propre de l’imaginaire, c’est justement de briser cette dynamique du temps où l’altérité de l’Autre est éprouvée en celui même qui désire. Dans l’imaginaire, l’altérité elle-même n’est qu’imaginaire. D’où la formulation de Lacan qui distingue l’autre imaginaire et l’Autre qu’il appellera symbolique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

IMAGE, Signifiant, Temps, Jouissance

Juranville définit le langage comme un comportement particulier, non nécessairement verbal, qui consiste à poser un comportement comme signifiant en anticipant un autre comportement. Le langage n’est donc pas constitué par des mots isolés mais par une dynamique temporelle d’anticipation entre propositions et comportements. Il distingue plusieurs niveaux : la sensation, liée au passé et correspondant aux phonèmes ; la perception, liée au présent et aux structures grammaticales ; et l’imagination, rapport du corps au futur. Cette imagination produit l’image, non comme reproduction du réel mais comme structure signifiante anticipatrice composée de traits symboliques. L’image constitue le mode fondamental par lequel le langage anticipe son propre déploiement. En produisant l’image, le corps éprouve une jouissance propre qui définit le sujet comme sujet du signifiant. Le poète enchante parce qu’il communique, à travers les images produites par les mots, une jouissance du langage lui-même. Ainsi, le langage apparaît comme une structure temporelle, corporelle et imaginaire, fondée sur l’anticipation et la jouissance du signifiant plutôt que sur la simple transmission d’un sens.


“La consistance du corps avec le futur est imagination. Et c’est en tant que jouissance à l’image, à produire l’image, que le corps éprouve la jouissance absolue qui le caractérise comme sujet. C’est dans la production de l’image que la consistance du signifiant pur se pose comme telle. L’image, c’est en effet le mode selon lequel s’effectue l’anticipation du comportement linguistique, dans le langage. Le suspens accentuel par exemple, comme phénomène essentiel du langage verbal, fait imaginer. Elle est le comportement à l’avance pointé, en tant qu’il est anticipé.”
JURANVILLE, 1984, LPH

IGNORANCE, Question, Savoir, Autre

Un savoir vrai doit provenir de l’expérience humaine de la finitude, en commençant par celle de l’ignorance. On parle ici de l’ignorance du sens, l’ignorance essentielle constitutive de l’existence, et qui s’accompagne d’angoisse. Or l’ignorance ne doit pas demeurer absurde, elle doit pouvoir recevoir une justification, autrement dit être intégrée dans un savoir supérieur. D’où l’intervention nécessaire de l’Autre : l’ignorance véritable existe parce que l’Autre ouvre au sujet un espace de liberté et ne lui impose pas immédiatement le savoir ; comme Socrate ou comme le psychanalyste, il lui communique l’ignorance comme une forme de grâce. L’Autre se retire dans sa propre ignorance, laissant le sujet se poser dans la sienne propre. Le manque devient ainsi possibilité. Mais grâce et ignorance ne suffisent pas à produire le savoir, car le fini s’empresse d’adhérer aux savoirs faux, ordinaires et rassurants : le passage de l’ignorance au savoir se fait par la question. La question est savoir et non-savoir à la fois, en ceci qu’elle reconnaît le manque tout en cherchant le sens. “Question au-delà de l’ignorance, comme l’élection est au-delà de la grâce, et la peur au-delà de l’angoisse” dit Juranville. Si la grâce peut être détournée dans et par le commun, l’élection ne suffit pas non plus car elle suscite rejet de la part du sujet social. Et si l’angoisse se limite à une expérience diffuse du non-sens, la peur essentielle - ou “éthique” - infuse déjà l’activité vers le savoir vrai, car le sujet comprend qu’il pourrait ne pas y parvenir. En tout cas pas sans la certitude - c’est proprement la foi, après la grâce et l’élection - que l’oeuvre vraie sera finalement reconnue par l’Autre, que le savoir pourra être partagé. Sans cette foi, impossible d’assumer la responsabilité créatrice. En résumé le savoir authentique ne supprime pas l’angoisse, ne nie pas l’ignorance ; il les traverse, les assume, les justifie rétrospectivement.


“Si l’on peut passer de l’ignorance au savoir, c’est finalement pour autant qu’à l’extrême de la peur, de la peur essentielle, peur de ne pas accomplir l’œuvre comme le veut avant tout l’Autre absolu, on pose que cet Autre assurera la reconnaissance par tous de l’œuvre et donc du savoir. Foi qui fait le fond, non plus, comme la grâce, de l’ignorance et de l’angoisse, ni, comme l’élection, de la question et de la peur, mais du savoir et de la responsabilité. Dans la responsabilité, et le savoir par lequel elle se donne, l’angoisse et l’ignorance seront justifiées, comme ce qu’il faut traverser pour créer, et qu’on assume dès qu’on crée.”
JURANVILLE, 2000, JEU

IGNORANCE, Angoisse, Savoir, Finitude

L’ignorance ordinaire, inessentielle, pousse à adhérer au savoir supposé des maîtres, savoir purement anticipatif ; elle est plutôt refus du savoir vrai qu’il faudrait acquérir imprévisiblement en assumant d’abord la finitude radicale, et donc l’ignorance elle-même essentielle. Mais l’ignorance ordinaire, dont participe le discours de la science fondamentalement sceptique, sert à se protéger de toute hétéronomie essentielle. Sauf que l’angoisse ne disparait pas pour autant, elle revient sous la forme de la culpabilité vis-à-vis d’un Surmoi, d’un Autre absolu faux, modèle d’une unicité fermée sur soi excluant toute finitude radicale.


“Par l’ignorance, l’unicité abstraite se protège ainsi de toute hétéronomie essentielle. Telle est l’ignorance sceptique, au fond du discours empirico-scientifique. Mais, parce que la finitude et l’hétéronomie radicales reviennent et, avec elles, l’angoisse, l’ignorance qui est refus du savoir se fabrique alors nécessairement un Autre absolu faux qui exclut de soi toute épreuve de finitude, toute relation essentielle à son Autre, toute angoisse. Autre faux où se dépose l’unicité (et autonomie abstraite), impossible au fini. Le savoir anticipatif est le savoir de cet Autre, dont les maîtres sont les instruments, et le fini en général le déchet, voué au sacrifice s’il prétendait à une ignorance et à une autonomie réelles.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

IDEOLOGIE, Philosophie, Existence, Libération, Marx

La philosophie apparaît avec Karl Marx comme exigence de distinction d’avec l’idéologie, pour autant qu’il affirme la communauté au nom de l’existence. Reprenant l’origine du concept chez Destutt de Tracy, il définit l’idéologie comme un ensemble d’idées dérivant des conditions matérielles et sociales, mais qui, en tant que reflet inversé du réel, dissimule et justifie l’injustice d’un monde fondé sur la violence sacrificielle. Marx critique ainsi les “jeunes hégéliens”, qui croient à la primauté de la conscience et à une libération par la seule prise de conscience, alors que la transformation réelle suppose une révolution des conditions matérielles. Sur la distinction entre la philosophie et l’idéologie, précisons ceci : bien que toutes deux prétendent produire un savoir total, l’idéologie repose sur un principe donné et indiscuté, tandis que la philosophie met en question ses propres fondements et reconstruit son principe de manière imprévisible à partir des contradictions du réel. Mais cette distinction, chez Marx, reste fragile, voire douteuse étant donnée la vocation révolutionnaire qu’il assigne à la philosophie et l’identification implicite du Parti avec le Philosophe lui-même.


“La philosophie, qui est primordialement question, doit donc être distinguée, dès lors qu'on affirme l'existence et la communauté, de l'idéologie. Comme l'idéologie, elle se réclame d'un savoir, d'un savoir qui ordonne le monde comme Tout et le justifie sur fond d’un principe. Mais ce principe, qui est pour elle l’essence, n’est pas donné, avec l’existence, comme une évidence première (ainsi que c'est le cas pour la conscience, dans la conception des Jeunes hégéliens). Il est lui-même, ainsi que tout savoir, mis en question. Censé résoudre les contradictions traversées, il doit lui-même être reconstitué imprévisiblement à partir de là, et précisément à partir du réel sensible, matériel, social de l'existence. Et le monde alors justifié ne sera pas un monde sacrificiel.”
JURANVILLE, 2021, UJC

IDEOLOGIE, Surhomme, Marxisme, Paganisme, NIETZSCHE

Les pensées de Marx et de Nietzsche, bien qu’opposées, dérivent toutes deux en idéologies produisant des logiques sacrificielles et débouchant sur des catastrophes historiques. L’idéologie socialiste repose sur le mythe du peuple ou du prolétariat, écrase l’individu et désigne des coupables extérieurs pour ne pas nommer le mal-être humain, pour éviter l’affrontement à la finitude. Nietzsche, en réaction, substitue à l’individu réel la figure du surhomme, érigée en mythe de puissance créatrice, justifiant à son tour l’exclusion des faibles. Bien que Nietzsche ait rejeté toute forme d’idéologie et de religion, sa pensée a ouvert la voie à des idéologies de la force, du nationalisme et de la race, qu’il condamnait pourtant. Ainsi, comme le marxisme, elle prétend instaurer une rupture radicale dans l’histoire mais aboutit en réalité à une répétition aggravée de logiques païennes et sacrificielles.


“Nietzsche, avec sa conception, ne peut donc conduire lui aussi, comme Marx, qu'à une illusoire rupture historique (« casser en deux l'histoire de l'humanité »!). En fait à une nouvelle répétition en aggravé du paganisme. Et même à une catastrophe encore plus extrême, parce que non seulement cette rupture est tentée au nom d'une prétendue justice rationnellement déterminée et en fait radicalement injuste, mais qu'elle l’est contre le peuple qui porte dans l'histoire l’exigence de vraie justice et de vraie raison, le peuple juif.”
JURANVILLE, UJC, 2021

IDÉOLOGIE, Totalitarisme, Terreur, Individu

En promettant une totalité sociale sans non-sens, l’idéologie répond illusoirement à l’angoisse moderne liée à la finitude humaine. Elle fonctionne à partir d’un principe fondamental érigé en mythe (liberté, prolétariat, etc.), dont elle déduit une explication totale du monde, incarnée dans un chef et imposée sans contradiction, à l’opposé de la philosophie qui se construit dans l’épreuve critique. Contrairement à ce qu’affirme Marx, c’est bien l’idéologie — et non la religion — qui constitue le véritable « opium du peuple », car elle donne une illusion de toute-puissance accessible en ce monde, notamment par l’identification au chef ; son avantage sur la religion est la simplicité, et de faire l’économie du principe d’espérance. Structurellement, l’idéologie exclut ceux qui n’adhèrent pas à son principe et conduit à la terreur, définie par Juranville comme négation de l’être. Dans sa forme totalitaire, cette terreur vise non seulement des individus “opposants” mais l’individualité elle-même. Il ne faut pas s’être dressé explicitement contre le pouvoir pour être taxé d’”opposant”, il suffit que sa condition sociale ou son origine en laisse augurer la possibilité. Les pensées même non exprimées sont supposées criminelles et donc répréhensibles. La répression de l’”ennemi intérieur” s’effectue sous la forme paradigmatique du camp de concentration, station provisoire (ce qui est le propre de tout “camp”) dont la finalité ne saurait être que l’extermination, et avant ce terme même la destruction de toute humanité, la réduction de l’homme à un objet ou à un numéro. Ainsi, le totalitarisme apparaît comme l’aboutissement logique de l’idéologie, qui ne tolère aucune différence individuelle, même pas l’existence de l’individu comme tel.


“La terreur, disons-le sans le justifier plus, est négation de l’être. Elle est exercée par les masses (ou au nom des masses) quand celles-ci ont perdu leur peur - devant le Jugement de Dieu (le jugement, soulignons-le, est position de l’être, face à la terreur comme négation de l’être). Et quand lesdites masses veulent elles-mêmes énoncer le Jugement final – ce qui apparaît notamment dans les procès mis en scène par les régimes totalitaires. Mais la terreur idéologique, totalitaire, n’est pas la terreur dictatoriale. Comme la terreur traditionnelle des systèmes sacrificiels, elle s’exerce non pas contre des individus déterminés, mais contre l’individu en général et, cette fois-ci, non pas contre sa simple possibilité, mais contre sa réalité d’individu déjà apparu comme tel. Et elle s’exerce en érigeant des camps, camps de concentration, qui peuvent devenir d’extermination.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDÉOLOGIE, Révolution, Travail, Finitude, MARX

La révolution anticapitaliste, en l’occurrence marxiste, reproduit en l’aggravant la logique sacrificielle qu’elle prétend abolir, parce qu’elle relève de l’idéologie plutôt que de la philosophie. Alors que la philosophie du moins contemporaine, affronte la finitude et le non-sens constitutif de l’existence, l’idéologie maintient l’illusion d’une toute-puissance humaine et d’une autonomie absolue. L’idéologie caractérise d’ailleurs l’époque contemporaine : elle naît lorsque la pensée découvre la finitude mais tente malgré tout de produire un savoir total, fondé sur des principes erronés. En l’occurrence, Marx a défini correctement l’idéologie comme une fausse représentation du réel, en fait une dissimulation à des fins de domination, mais il se trompe en réduisant ce réel principalement au travail aliéné. L’on peut légitimement renverser cette critique en tenant que le marxisme lui-même est idéologique : il masque le véritable réel humain qu’est la finitude radicale et promet une maîtrise illusoire de l’histoire, en masquant cette fois les intérêts des futures élites (la dictature du prolétariat n’étant qu’un leurre). Si en tout état de cause Marx demeure un vrai philosophe, il a transformé la philosophie en idéologie en cherchant à intervenir directement dans l’histoire, donc en confondant savoir et pouvoir, et en confiant la direction de l’histoire à un idéal chimérique plutôt qu’au libre jeu des discours (ce qui se produit dans le cadre de la démocratie libérale et représentative).


“Mais l’idéologie apparaît avant tout, aux yeux de qui affirme l’existence et l’inconscient, comme caractéristique des tenants de la révolution anticapitaliste elle-même. Qu’est-ce, en effet, que proclamer avec Marx la révolution anticapitaliste, sinon dissimuler (et même forclore) le réel par excellence qui n’est pas le travail aliéné, mais la finitude radicale, avec l’aliénation dans laquelle elle se laisse toujours d’abord complaisamment entraîner ? Et qu’est-ce, sinon le dissimuler dans l’intérêt particulier de ceux qui seront les maîtres du monde issu d’une telle révolution, et qui exerceront la « dictature du prolétariat » (car le prolétariat ne pourra jamais exercer lui-même la moindre dictature !) ? La visée de révolution anticapitaliste, quand bien même elle accuse d’idéologie ceux qu’elle combat, est donc bien portée, elle, non par la philosophie, mais par l’idéologie.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDEOLOGIE, Communauté, Communisme, Nationalisme

L’idéologie par excellence, révolutionnaire et anti-capitaliste, mais internationaliste, basée sur le mythe des “masses travailleuses opprimées”, reste l’idéologie communiste. Pourquoi par excellence ? Parce qu’elle se prétend dans le même temps une théorie critique de l’idéologie, et qu’elle en reconduit le mécanisme de façon d’autant moins consciente. Par réaction, l’idéologie nationale-socialiste, elle aussi en un sens révolutionnaire et anti-capitaliste, s’appuie sur le mythe d’une communauté “pure” (enracinée ou traditionnelle), qu’il s’agirait de ressusciter, et sur un postulat vitaliste puisé éventuellement chez Nietzsche (au prix d’une simplification de sa pensée). Dans tous les cas elle désigne un sujet absolu (le prolétariat ou le peuple) et elle promet une totalité parfaite (la société sans classes ou l’élite des surhommes), d’où toute finitude radicale est bannie. Enfin toujours le pouvoir servant une idéologie se maintient par la manipulation des foules, la propagande et l’exaltation du sacrifice.


Certes l’idéologie a pour forme première l’idéologie communiste, celle qui inspire la révolution anticapitaliste. C’est elle primordialement dont le principe (le prolétariat, ou encore le parti du prolétariat, ou les masses populaires, ou la révolution anticapitaliste) est un mythe fondamental exaltant les foules. Mais l’idéologie communiste en suscite une autre qui s’oppose à elle, l’idéologie nationaliste. Certes cette nouvelle idéologie prend prétexte de l’écrasement, par le communisme, de l’individu avec sa puissance créatrice et donc critique. Et cependant elle ne veut entendre par là qu’une « nature » (ou une « vie ») qui serait étouffée… Comme toute idéologie, elle vise une totalité ou communauté – qu’elle veut en quelque manière nouvelle, mais qui n’est que la communauté naturelle traditionnelle de tel peuple, de telle nation. Communauté dont elle fait un mythe suprême exaltant les foules (le peuple allemand, l’État italien…). Et qu’elle veut purifier en en rejetant, par la terreur, toutes les scories qu’a laissées l’histoire, et en rejetant précisément l’étranger.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDEOLOGIE, Philosophie, Totalité, Libéralisme

Il y a nécessité de poser une idéologie vraie, face aux idéologies fausses et réductrices, non seulement pour penser la totalité sociale en tant qu’elle laisserait place à l’individu, mais pour en constituer le savoir. Savoir de la totalité, donc. Cette idéologie - nommément “libérale” - ne peut être portée que par le discours philosophique, lui-même s’appuyant sur le discours psychanalytico-individuel. Sa justification philosophique connait deux difficultés. D’abord elle doit pouvoir opposer aux idéologies fausses et aux absolus tyranniques qui leur servent d’idoles, un absolu vrai dont l’essence propre soit l’altérité ou la relation à l’Autre. Mais le sujet social se crispe ordinairement, par superstition mauvaise, sur des formes politiques autocratiques ou de démocratie directe (qui mènent au totalitarisme), pour se protéger de l’altérité essentielle perçue comme menaçante pour la “souveraineté”. Ensuite elle doit pouvoir opposer à la superstition ordinaire (l’”opinion”) un véritable savoir de la totalité que chacun soit à même de reconstituer par soi ; or ce passage de la totalité vers l’individualité ne va pas de soi, sauf à être mis en oeuvre dans le discours, jusqu’au savoir, par la philosophie.


C'est la philosophie qui pose que la totalité véritable a en propre de se laisser reconstituer comme telle par l'existant advenant en elle à son identité d'individu. Et elle doit poser pareille totalité dans le savoir, dès lors qu'elle a comme intention, contre l'enlisement totalitaire du sujet social, de lui faire accepter la société juste de la fin de l'histoire. Savoir et totalité, savoir de la totalité, cela définit selon nous l'idéologie.”
JURANVILLE, FHER, 2019

IDEOLOGIE, Finitude, Totalitarisme, Capitalisme, MARX

On peut souscrire à la critique marxiste de l’idéologie comme représentation fausse dissimulant les rapports de domination, mais le marxisme lui-même devient une idéologie en réduisant le réel à quelques principes partiels et supposés, en tout cas en occultant sa dimension la plus fondamentale : la finitude radicale, la pulsion de mort et, sur le plan social, la logique sacrificielle. En substituant aux anciens dominants un nouvel ennemi absolu et en justifiant un pouvoir révolutionnaire, il reconduit une structure de dissimulation et de violence qui conduit au totalitarisme. À l’inverse, l’idéologie vraie que doit introduire la philosophie repose elle aussi sur un principe unique — l’inconscient pensé à partir de l’existence — mais elle a pour spécificité de dire explicitement ce réel fondamental et de reconnaître l’inévitabilité du sacrifice. Elle permet dès lors de penser le capitalisme non comme un système juste, mais comme la forme minimale de la violence sociale, compatible avec l’émergence de l’individu et limitée par le droit. L’idéologie vraie ne supprime pas le conflit ni l’horreur, mais en rend possible la reconnaissance et la limitation dans le cadre de la démocratie.


Mais une bien plus gravement dissimulatrice idéologie s'est déployée, selon nous et selon quiconque affirme l'existence, à partir de la doctrine de Marx lui-même. Dès lors qu'on déduit tout de la lutte des classes menée au nom du peuple exploité et, au cœur de ce peuple, du prolétariat. En faisant des anciens dominants la cause de tous les malheurs du peuple et en ne disant rien de la complaisance à l'exploitation et de ce qui fait le fond le plus réel de la réalité, la finitude radicale ou pulsion de mort, avec, comme forme sociale, l'entraînement sacrificiel. Et en dissimulant tout cela au profit du pouvoir nouveau qui émergerait de la révolution anticapitaliste, régenterait la réalité sociale nouvelle et empêcherait, cette fois-ci par la violence sacrificielle, toute mise en question libre de la nouvelle réalité sociale — une telle mise en question se ferait prétendument au profit des anciens dominants expropriés. L'idéologie à nouveau justifierait la réalité sociale, et la violence qui y sévit.”
JURANVILLE, FHER, 2019

IDEOLOGIE, Sainteté, Spiritualité, Totalité

Si l’exclusion permet d’affronter et d’assumer la finitude au sein même de la totalité, seule une spiritualité vraie permet de faire accéder universellement au savoir d’une telle totalité - incluant l’exclusion si l’on peut dire, c’est-à-dire devenue juste. Or spiritualité et vérité, cela définit la sainteté, laquelle apparait comme altérité absolue (ou essence) de l'idéologie vraie et solution de sa contradiction subjective. Comme le dit Lévinas, que Juranville aime citer : « Si tous les hommes ne sont pas des saints, il suffit que parfois il y ait eu des saints, et surtout que toujours la sainteté soit admirée, même par ceux qui en sont le plus éloignés ». “Il suffit...” de quelques uns pour que cette altérité et cette sainteté puisse passer à tout Autre et être reconnue par lui. 


“Il faut maintenant, pour élever l'idéologie à sa pleine vérité, que la spiritualité — montrée par Foucault au cœur de la philosophie, mais illustrée aussi par lui dans ce qu'il appelle le souci de soi et des autres — doive et puisse devenir pour chacun la réalité à établir, qu'elle reçoive vérité. Spiritualité et vérité définissent la sainteté. Sainteté comme altérité absolue de l'idéologie vraie et son essence, solution de sa contradiction subjective. Elle caractérise avant tout l'Autre absolu dans son troisième attribut, son troisième mode, sa troisième Personne. Et tous les hommes, de là, y sont appelés : « Soyez saints, car je suis saint, moi, l'Eternel, votre Dieu » (Lévitique, 19, 2). Elle signifie qu'on a accepté, pour la relation à l'Autre, mais sans aucune jouissance à l'effacement, sans aucun « masochisme », de n'être rien (d'être exclu) en même temps qu'on incarne et qu'on est l'accomplissement éthique.”
JURANVILLE, FHER, 2019

IDEOLOGIE, Exclusion, Totalité, Finitude

Si le discours est l’objectivité de l’idéologie vraie (elle-même définie comme savoir et totalité), encore faut-il que l’existant puisse faire valoir son droit à l’individualité au sein même de la totalité. Cette possibilité lui est offerte par l’exclusion - totalité et finitude - qui est proprement la subjectivité de l’idéologie vraie et la solution de sa contradiction objective. L’exclusion représente la possibilité, au sein même de l’ordre social régit par le droit, d’affronter la finitude pour devenir individu véritable ; droit à l’exclusion qui est reconnaissance de l’individualité par l’ordre social, et qui ne doit pas être confondu avec le rejet sacrificiel. Ce pourquoi nous parlons d’idéologie, et de totalité, vraies.


“Comment, dès lors, l'existant comme sujet individuel peut-il espérer faire reconnaître de tous un discours ouvert à ce qui viendra de l'Autre et une totalité laissant place au devenir individu dans l'épreuve de la finitude ? Il lui faut, dans la totalité qu'il proclame, tenir compte de ceci que, si l'existant primordialement fuit sa finitude, ce qu'il fait en se fermant sur lui-même et en se remparant contre l'Autre, il pourra ensuite en venir à s'y affronter. Il lui faut donc poser en même temps totalité et finitude. Ce qui définit l'exclusion… L'exclusion ouvre l'espace pour devenir individu véritable et pour, l'étant devenu, participer pleinement à la totalité sociale. Ainsi primordialement, dans la vie de chacun, pour l'exclusion hors de ce que la psychanalyse appelle la scène primitive.”
JURANVILLE, FHER, 2019

IDEOLOGIE, Discours, Totalité, Raison

Il faut distinguer une idéologie fausse, qui nie la finitude, et une idéologie vraie, qui l’intègre : elle est savoir de la totalité. Cette totalité véritable, d’abord rejetée par le savoir reconnu, ne peut réapparaître que comme raison, c’est-à-dire comme discours (raison et vérité) : une objectivité ouverte à l’Autre, exposée à la contradiction, et reconstructible par chacun dans l’épreuve de la vérité. Le discours devient ainsi la forme objective d’une vérité qui ne s’impose pas mais se propose, supposant en l’autre la capacité de raison. Reprenant et réarticulant les registres lacaniens, Juranville situe le discours philosophique (ou philosophico-clérical) comme lieu d’explicitation de cette vérité, là où la psychanalyse (ou discours de l’individu) ne fait que la déployer implicitement (le discours du maître ainsi que le discours du peuple, selon Juranville, doivent également être reconnus dans leur vérité, respectivement comme pouvoir et comme superstition vrais). Mais le sujet social refuse un tel discours, car il exige une totalité close, sans finitude ni contradiction, ce qui reconduit les formes d’idéologie fausse et la logique sacrificielle. Dès lors, refuser qu’un discours vrai puisse être objectivement reconnu revient à nier la possibilité même de l’individu comme être de finitude, et à maintenir l’ordre social dans une structure de clôture et de sacrifice.


“Face à quoi on peut, au nom de l'altérité en général et précisément de l'existence, et de l'individu qui les assume, proclamer un discours vrai. Un discours qui serait relation à l'Autre et acceptation, de ce fait, de l'épreuve pour soi de la finitude, et qui thématiserait cette relation et cette épreuve. Tant qu'on exclut qu'aucun discours, y compris le discours philosophique, puisse se poser comme objectivement reconnu, on conforte l'idée que l'individu ne peut pas être accepté comme tel par le monde social, on conforte l'évidence sacrificielle.”
JURANVILLE, FHER, 2019

IDEOLOGIE, Autonomie, Finitude, Totalitarisme

Lorsque la philosophie moderne prétend affirmer l’autonomie créatrice de l’existant sans reconnaître sa finitude radicale, elle transforme nécessairement cette autonomie en illusion totalisante, et vire elle-même à l’idéologie. C’est ce qui se produit chez Marx, Nietzsche et Husserl : chacun élabore un principe censé rendre compte de la totalité du réel, mais qui, en occultant la finitude, devient idéologique. L’idéologie, déjà analysée par Marx comme dissimulation du réel au profit d’intérêts particuliers, se retourne ainsi contre lui-même : le “réel” qu’il propose reste insuffisant, et ses principes (prolétariat, parti) deviennent des mythes exigeant une adhésion absolue - à l’exact opposé d’un principe philosophique, que chacun doit pouvoir critiquer et reconstituer par soi-même (autonomie). Toute idéologie fonctionne alors selon une logique sacrificielle : elle impose une vérité indiscutable et exclut ceux qui la refusent. Cette dynamique conduit au totalitarisme, qu’il prenne la forme du communisme, du nationalisme fasciste ou d’un scientisme apparemment neutre et déraciné mais tout aussi excluant. Dans tous les cas, la communauté totalisée écrase l’individu et produit un monde fictif où toute limite disparaît. Comme le dit Hannah Arendt, le totalitarisme rend les hommes “superflus” et repose sur une alliance douteuse entre élites et masses dans un climat de nihilisme. À sa racine se trouve toujours le refus de l’individualité concrète, c’est-à-dire de la finitude elle-même.


“Poser l'autonomie créatrice de l'existant, c'est d'abord, pour la philosophie, devoir perdre la finitude radicale et vouer cette autonomie à se fausser. C'est ce qui est arrivé à Marx, Nietzsche, et Husserl. La philosophie, quand elle prétend poser comme telle l'autonomie créatrice de l'existant et, par-là, accomplir son acte, suscite inévitablement de nouveaux idéalismes recélant un fond nihiliste encore plus destructeur. En faits des idéologies, qui débouchent sur la catastrophe du totalitarisme. Car la philosophie se veut alors savoir qui fasse totalité”
JURANVILLE, 2015, LCEDH