METAPHYSIQUE, Théorie, Philosophie, Absolu

Après la logique comme son acte, et la physique comme son identification, le principe subjectif de toute théorie est la métaphysique. Une théorie ne devient pleinement vraie que lorsqu'elle est portée par un sujet capable de reconstituer lui-même le savoir dont l'Autre absolu est le principe. La métaphysique est ainsi définie comme l'unité du savoir et de sa vérité universellement reconnaissable. Aristote distingue déjà la physique, science des formes liées à la matière, et la métaphysique, science des formes séparées. Le Moyen Âge approfondit cette distinction grâce à la Révélation, qui introduit la finitude humaine et fait de Dieu la source du savoir véritable. Avec Descartes, la subjectivité devient le point de départ du savoir, garanti par Dieu ; Spinoza et Leibniz cherchent à construire un système métaphysique complet. Kant reconnaît l'aspiration universelle à la métaphysique mais nie qu'elle puisse devenir une science, tandis que Hegel affirme la possibilité d'un savoir absolu, tout en abandonnant paradoxalement le terme même de métaphysique. La pensée de l'existence (Kierkegaard, puis Heidegger), au nom d’une “transcendance” véritable, critique à son tour la métaphysique parce qu'elle identifie le savoir à une négation de la finitude. Mais manifestement cette critique manque son objet : la véritable métaphysique ne supprime pas la finitude, elle l'intègre comme condition même du savoir. Le tournant décisif est alors fourni par la psychanalyse. Reprise par la philosophie, elle permet enfin d'intégrer le désir, l'inconscient, la pulsion de mort et la finitude radicale dans un savoir rationnel. La métaphysique peut ainsi devenir un savoir effectivement reconnu, non plus seulement individuel mais social, le « discours métaphysico-magistral » qui doit accompagner la philosophie dans l'institution d'un monde juste. Elle ne se confond pas, pour autant, avec la philosophie comme telle, laquelle relève du discours “clérico-universitaire”. Au passage, Juranville valide la critique adornienne de Kant : penser l'absolu demeure possible, mais il est vrai qu’après Auschwitz, la métaphysique ne peut renaître qu'en assumant le nihilisme, le matérialisme et la catastrophe historique. Il retrouve plutôt chez Hegel l'intuition d'un savoir absolu qu'il s'agit désormais de repenser à partir de la psychanalyse. Quant à la théorie critique, de Horkheimer à Habermas, sa distinction entre théorie traditionnelle et théorie critique émancipatrice s’avère insuffisante : la première organiserait le savoir tout en naturalisant la violence sociale et la division du travail, mais la seconde tout en dénonçant cette violence n'explique pas comment la justice pourrait devenir universellement reconnue, faute d'intégrer pleinement la finitude radicale, révélée seulement par la religion et confirmée par la psychanalyse.


“La théorie est enfin, dans son principe subjectif, la métaphysique elle-même. Car l’existant qui affirme une physique vraie, existante, soutient d’abord, au nom de la finitude radicale, que cette physique ne peut être posée comme universellement reconnue. Et il conforte en fait la physique sociale ordinaire, où la seule cause « libre » est un supposé « Autre absolu » dont l’existant en général, le fini, serait, au mieux, un instrument. Comment passer outre à cette conséquence ? En proclamant que l’Autre absolu vrai a donné, donne et donnera à l’existant toutes les conditions pour reconstituer, à partir de soi comme principe, le savoir vrai dont cet Autre lui-même est le principe par excellence. En proclamant le savoir et en même temps la vérité de ce savoir, qui peut et doit être reconstitué par chacun. Or savoir et vérité définissent la métaphysique. C’est donc bien la métaphysique qui est le principe subjectif de la théorie, c’est porté par la métaphysique que l’existant peut déployer toute la logique de l’existence, et l’accomplir en physique où les conditions sont effectivement posées pour chacun de reconstituer l’objectivité vraie... Reste que l’existant rejette d’abord pareille métaphysique. Et que la théorie ne peut dès lors avoir pour lui la vérité que nous avons dite, et garantir la communauté effective comme juste et la communauté juste comme effective. Soit qu’il s’arrête à une théorie socialement reconnue, soit qu’il suppose, voire affirme, une théorie vraie, avec l’existence, dans les deux cas la théorie conforte en fait la communauté traditionnelle injuste, avec son fond sacrificiel.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MESSIE, Sens, Non-sens, Idéologie

La philosophie veut un monde où le capitalisme est assumé comme expression de la finitude humaine et du désenchantement. Le capitalisme révèle le non-sens que les religions païennes dissimulaient sous les mythes et les sacrifices. Ce non-sens se manifeste, comme tel, dans la dépression essentielle qui est expérience authentique du vide et de la pulsion de mort, à l’opposé de la dépression inessentielle du monde profane, matérialiste et nihiliste, qui colmate le vide de l’existence par une aspiration frénétique au bonheur. Car la philosophie ne vise pas le non-sens pour lui-même : elle cherche un sens véritable qui ne nie jamais la finitude, ni ne s’y résout simplement, mais qui l'assume pleinement. Ce sens ne peut provenir uniquement de l'homme ; il est apporté par le Messie, envoyé par le Père pour restaurer le sens perdu de l'origine. Le judaïsme annonce ce Messie, tandis que le christianisme le reconnaît en Jésus-Christ. Et encore le véritable messianisme n'efface jamais le non-sens : tout projet de salut total intramondain devient une idéologie (ainsi le communisme, le nationalisme et le scientisme libéral) conduisant à de nouvelles formes du sacrifice. Benjamin a bien affirmé que seul le Messie peut accomplir l'histoire, et Levinas complète en précisant que chaque homme est appelé à devenir Messie en prenant sur lui la responsabilité d'autrui. Le salut est ainsi à la fois un don de l'Autre absolu et une tâche confiée à chaque individu dans l'œuvre de la justice.


“Un sens qui prétendrait effacer le non-sens ne peut avoir de messianique que l’apparence. Faux sens messianique, il a conduit, on le sait, à travers le conflit des idéologies, à la catastrophe absolue de l’holocauste. Ce qui vaut pour l’idéologie première, communiste, expressément messianique, et relevant du discours du clerc. Ce qui vaut aussi pour l’idéologie qui s’y oppose, la nationaliste, et qui relève, elle, du discours du maître. Ce qui vaut encore pour l’idéologie scientiste-libérale qui demeure après l’effondrement des deux autres, et qui relève du discours du peuple. Toute idéologie répète en aggravé, au nom d’un messianisme, le rejet, par le monde sacrificiel, de l’individu – et du vrai discours de l’individu.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PAGANISME, Quadriparti, Analogie, Existence, HEIDEGGER

Juranville remarque que le féminisme est impossible dans le monde traditionnel, non seulement parce que les femmes y sont subordonnées, mais surtout parce que l'individu autonome n'y existe pas encore. Tous sont intégrés dans un ordre social et cosmique qui fixe d'avance les rôles. Le paganisme présente un paradoxe : il exalte symboliquement la Terre-Mère et les grandes déesses, mais il accorde socialement la prééminence aux hommes et aux fils. Les différences entre masculin et féminin s'y inscrivent dans une harmonie cosmique où la finitude radicale de l'existence n'est pas reconnue. A cet égard le Quadriparti de Heidegger ne correspond nullement à une description du monde païen, mais bien à la structure fondamentale de l'existence : la Terre et le Ciel correspondent respectivement à l'objet et au sujet (pour Juranville) - certes toujours complémentaires -, tandis que les divins représentent l'Autre qui appelle les mortels (la Chose, pour Juranville) à affronter leur propre finitude - loin, cette fois, de toute complémentarité ou analogie. Les mortels deviennent eux-mêmes en assumant leur condition mortelle et en répondant à cet appel. Le monde païen, en revanche, repose sur des analogies entre les couples Terre/Ciel et mortels/divins, qui maintiennent un ordre hiérarchique traditionnel : le masculin est associé au Ciel et aux divinités, tandis que les femmes restent rapportées aux Mères. Le féminisme ne peut donc apparaître qu'avec l'histoire, lorsque l'individu devient capable de remettre en question les rôles hérités et d'assumer librement son existence.


“Car ce qui donnerait la structure de ce monde [païen], c'est l'analogie établie entre la différence-complémentarité de la Terre et du Ciel (différence-complémentarité propre à ce que Heidegger désigne comme leurs "noces») et la différence entre les mortels et les divins. Alors que, pour Heidegger, il y a d'un côté la différence-complémentarité de la Terre et du Ciel (selon nous, de l'objet et du sujet). Et il y a de l'autre côté celle, sans complémentarité, des divins (selon nous, l'Autre) qui appellent les mortels en se proposant à eux comme modèles, et des mortels (selon nous, la Chose) qui ont à s'affronter à leur être-mortel, à leur néant ("la mort, dit Heidegger, est l'écrin du néant»), pour s'identifier à ceux-là autant qu'ils le peuvent. Reste que le monde païen, avec ses analogies, relie le masculin du Ciel aux divins et que les femmes-filles y sont soumises aux Mères.”
JURANVILLE, UJC. 2021 

MEMOIRE, Tradition, Répétition, Evénement

La vrai répétition n’est pas une simple reproduction du passé, elle recrée un événement fondateur et produit du nouveau. Répondant à l'appel de l'Autre, le sujet devient lui-même créateur, « l'Autre de cet Autre ». Pour que cette répétition soit possible, il faut que la temporalité essentielle soit conservée dans la mémoire, laquelle n’est pas une simple faculté psychologique, mais la vérité du temps : elle maintient vivant un événement qui continue d'ouvrir des possibilités nouvelles d'existence. C'est en ce sens que se constitue une tradition authentique. L'injonction du Christ lors de la Cène (« Faites ceci en mémoire de moi ») signifie moins un devoir de commémoration qu'un appel à refaire vivre l'événement. Comme l’a montré justement Foucault, le christianisme transforme la mémoire individuelle, valorisée par les Grecs, en mémoire institutionnelle, portée par l'Écriture et l'Église. Mais cette tradition rencontre aussitôt une contradiction : l'homme refuse spontanément une mémoire vivante qui l'obligerait à affronter sa finitude radicale. Il lui préfère une mémoire morte, réduite à un inventaire de faits sans portée existentielle. Pour reprendre maintenant Kierkegaard, il s'agit au contraire d'être aujourd'hui « contemporain du Christ », c'est-à-dire de laisser l'événement demeurer vivant. La destruction de cette mémoire vivante n’a t-elle pas trouvé une expression extrême dans la tentative d'extermination du peuple juif, porteur de l'attente messianique ? En deça de ce crime ultime, toute tradition est constamment menacée de falsifier le message qu'elle transmet : elle est nécessaire à la conservation de l'événement, mais toujours exposée au risque de transformer une mémoire vivante en mémoire figée. C'est cette tension qui constitue la « contradiction subjective de la tradition ».


Comment faire reconnaître objectivement la répétition véritable, celle qui, seule, apporte quelque chose de nouveau, celle à laquelle on est appelé par l’Autre et par laquelle on devient l’Autre de cet Autre ? Ce qu’il faut d’abord, c’est que la temporalité essentielle (celle de l’Autre en tant qu’il surgit et de l’existant en tant qu’il se fait, par la répétition, l’Autre de cet Autre) soit reconnue objectivement. Qu’à cette temporalité vérité soit donnée. Or temporalité et vérité, cela définit, on le sait, la mémoire, qui est la subjectivité absolue de la tradition et ce par quoi elle s’accomplit.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MELANCOLIE, Absolu, Séparation, Finitude, KIERKEGAARD

Le sujet est appelé à se séparer, c'est-à-dire à sortir de l’identité immédiate et fausse pour devenir réellement sujet. Mais cette identité nouvelle ne se construit jamais toute seule ; elle naît dans la relation, grâce à l'Autre absolu, à travers l'épreuve de la finitude. Autrement dit on devient soi en traversant ce qui nous déchire. Cependant le sujet commence par sombrer dans la mélancolie au moment où il découvre sa finitude. La mélancolie est l’immédiateté de l’absolu, l'expérience immédiate de l'écart entre l'absolu désiré et la condition finie. Le sujet peut alors soit nier cette épreuve en se prenant lui-même pour l'absolu, soit la traverser jusqu'au bout. C'est cette seconde voie qui ouvre à la création, jusqu’au savoir. Kierkegaard décrit avec profondeur la mélancolie comme crise spirituelle inévitable, lorsque l'esprit veut devenir véritablement esprit, mais il refuse que cette crise puisse conduire à une incarnation de l'absolu dans la création ou dans le savoir. Il existe au contraire une « bonne mélancolie », qu'il faut mener jusqu'à son terme. Le désir de l'absolu constitue l'exigence même de l'existence, il n’est n’est pas qu’une illusion orgueilleuse, à partir du moment où il ne s’assimile pas à une négation de la finitude. 


“Est-ce vraiment à tort que le sujet veut  l’absolu dans l’immédiateté ? On doit donc avancer, contre Kierkegaard, que l’exigence spirituelle, qui suscite la mélancolie négative (celle qu’il décrit et condamne), est l’exigence même de la mélancolie. D’une bonne mélancolie, dont il faut mener l’épreuve jusqu’à ce que l’absolu soit venu, comme vrai, dans l’immédiateté du sujet, qu’il y ait été « vérifié ». Cette vérification s’effectue finalement dans le savoir.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

MELANCOLIE, Question, Sublimation, Philosophie

Pour l’homme voué à la destination de par sa finitude, la pensée symbolique est déjà une interprétation du destin : elle lit les signes, les événements, les symptômes. Mais la pensée conceptuelle va plus loin : elle atteint l'être dans sa vérité, à la fois totale et partielle. Pour accéder à cette pensée véritable, il ne suffit pas de recevoir le don de l'autre ni même de produire une œuvre : il faut traverser jusqu'au bout l'épreuve de la mélancolie. Celle-ci n’est autre que la présence même de la question de l'être, question qui surgit avant toute maîtrise du sujet (ce n’est pas lui qui la pose) et qui demeure d'abord sans réponse. Elle ouvre une expérience du réel en révélant les failles du monde et le caractère toujours incomplet du savoir. Tant que cette question est seulement subie, le sujet reste dans la mélancolie. La véritable activité philosophique commence lorsque le sujet reprend activement cette question à partir d'une réponse qu'il peut élaborer et travailler dans une œuvre. Poser une telle question et y travailler constitue déjà un don, donc une entrée dans la sublimation, puisqu'elle ouvre pour soi et pour les autres un nouvel espace de pensée. En revanche, la « bonne névrose », indispensable à la vie sociale et à la transmission du destin, tend à limiter l'expérience mélancolique et à maintenir une sublimation seulement partielle. Limitation dont participe alors la perversion ordinaire du social, visant à protéger le sujet de l'épreuve du réel, mais le privant par là même de l'accès à la pensée conceptuelle et à la sublimation absolue. 


“« Poser » la question est déjà supporter l’épreuve du réel et donner. Mais la vraie position active de la question s’effectue à partir d’une réponse et permet un travail. Comme travail qui ne se fait pas, la question qui se pose à moi avant que je ne la pose, qui me donne son amour et m’appelle à donner, implique la mélancolie. La question ouvre l’épreuve du réel et la possibilité de la pensée absolue. Ce faisant, et c’est cela qui fait l’histoire, elle rompt avec une possibilité d’existence où la mélancolie est limitée, et où les possibilités de la sublimation absolue sont par là même rejetées.”
JURANVILLE, 1984, LPH

MELANCOLIE, Sublimation, Liberté, Névrose

Pourquoi certains sujets entrent-ils effectivement dans la sublimation alors que d'autres demeurent dans la névrose ou la mélancolie ? La réponse est claire : aucune structure n’est ici déterminante ; il faut une décision libre. Le don de l'autre, rendu possible par la destination, ne suffit pas à produire la sublimation : il n'en constitue que la condition de possibilité. Il permet seulement au sujet d'accomplir le deuil de la haine. Entre la névrose et la sublimation s'intercale alors un état intermédiaire : la mélancolie. Le mélancolique est déjà détaché de sa névrose : il ne croit plus à son symptôme, contrairement au névrosé pour qui celui-ci conserve une fonction de cohérence du monde. À travers le symptôme, le mélancolique rencontre directement le réel, mais refuse de fixer cette expérience dans une œuvre ou un engagement définitif. Il demeure suspendu entre plusieurs possibles, exposé au risque de s'effondrer hors du monde. La mélancolie s’épreuve en comme un excès de possibilité : la liberté aperçoit toutes les voies sans parvenir à en choisir une. La psychanalyse montre également que, dans le transfert, l'analysant cherche parfois à reconstituer sa névrose en suscitant la haine de l'analyste, afin d'éviter le travail du deuil. Parce qu'elle est finie, la liberté peut toujours préférer le « moindre bien » de la névrose au risque de la création ; mais en faisant ce choix, elle réduit progressivement ses propres possibilités d'exercice, car le don de l'autre n'est ni permanent ni garanti. 


“Il n’y a de mélancolie que parce que la liberté peut s’exercer et parce qu’en même temps le sujet hésite à choisir vers la liberté, à fixer à jamais l’épreuve qu’il ne laisse pourtant de souffrir. L’entrée dans la sublimation ne peut s’expliquer finalement que par une « décision » absolument libre qui choisit de donner. La destination ne fait que permettre l’exercice de la liberté, qui peut toujours choisir pour la névrose. C’est le propre d’une liberté finie de dépendre du don de l’autre et de pouvoir choisir le moindre bien – mais qui est toujours un bien. Choisissant le moindre bien (la névrose), la liberté produit des situations où elle ne pourra plus s’exercer, et donc se démet d’elle-même. L’autre ne donnera pas toujours, n’offrira pas toujours un temps et espace libre au sujet.”
JURANVILLE, 1984, LPH

MATHEME, Logique, Existence, Négation, LACAN

L'écriture scientifique repose sur des lois générales, mais elle présuppose toujours une existence qui lui échappe. Lacan reprend les quatre propositions fondamentales de la logique classique (universelle affirmative, particulière affirmative, universelle négative, particulière négative) et les transforme afin de montrer les limites internes de toute écriture logique. L'universelle affirmative (« tous les x... ») exprime simplement la loi. La particulière négative (« il existe un x qui échappe à la loi ») donne sens à cette loi en rappelant qu'elle suppose toujours une existence extérieure au système : le Nom-du-Père. En revanche, Lacan modifie profondément les deux autres propositions. L'universelle négative ne signifie plus simplement que la loi est fausse ; elle affirme qu'il existe quelque chose qui ne peut même pas être entièrement inscrit dans le réseau des lois. La particulière affirmative cesse d'être la simple constatation d'un cas particulier ; elle désigne au contraire ce qui demeure irréductiblement extérieur à toute démonstration logique. À partir de cette réécriture, Lacan distingue deux couples de modalités : le nécessaire et le possible, qui organisent le domaine de la science et des lois ; le contingent et l'impossible, qui désignent ce qui surgit depuis le réel et excède toute formalisation. Le contingent correspond à la rencontre imprévisible, que l'écriture scientifique est structurellement impuissante à codifier. L'impossible désigne ce qui ne peut jamais être complètement intégré dans le langage ou la logique : c’est le réel ou le signifiant pur, représenté ici par le phallus. Le mathème psychanalytique devient alors l'écriture même des limites de toute écriture scientifique. La science écrit le monde ; la psychanalyse écrit ce qui échappe à cette écriture. La science dit comment fonctionne le langage ; la psychanalyse dit pourquoi le langage ne peut jamais tout dire.


L’universel n’impliquant pas l’existence, une proposition universelle se situe uniquement sur le plan de la loi, et la négation ne peut alors porter que sur le caractère de loi, et donc l’universalité, de la loi. D’où la réécriture révolutionnaire de Lacan pour l’universelle négative. De même pour la particulière affirmative. Car l’existence se détermine d’abord par sa distinction d’avec la loi, et constater une existence qui y est conforme ne prend sens que parce que cela permet d’exclure l’existence de quelque chose qui y contreviendrait. Ces deux réinterprétations et les formules qui y correspondent ouvrent des aperçus tout à fait nouveaux. Conformément aux théorèmes de Gödel, elles inscrivent les limites de l’écriture scientifique et du champ de la logique : la première en affirmant qu’il y a un élément symbolique (x) qui n’entre pas dans une relation symbolique (une loi), la seconde en soutenant qu’on ne peut pas établir qu’il contredise aucune loi, et donc le jeu de l’écriture en général. Dans le séminaire où il développe le plus précisément ces analyses (Ou pire…, 1971-1972), Lacan montre qu’il en résulte une nouvelle conception de la négation, qui va au-delà de la négation comme simple opération logique marquant une pure différence et ne concernant pas le sujet, et qu’elles permettent d’aborder autrement la théorie des modalités.”
JURANVILLE, 1984, LPH

MATHEME, Écriture, Parole, Sublimation, LACAN

 Juranville affirme volontiers que le mathème de la psychanalyse se tient tout entier dans le schéma L, en tant que “schéma quaternaire de la structure signifiante fondamentale de l’inconscient”. C’est d’autant plus convainquant qu’il réalise et assume un télescopage entre le schéma L initial de Lacan (faussement “intersubjectif”) et la structure logique qui résulte de la réinterprétation, par le même Lacan, plus tardivement, des propositions de base de la logique formelle. Le schéma L de Lacan était destiné à représenter : le sujet, le moi, l'Autre, l'autre imaginaire ; plaqué sur le carré logique, avec Juranville, il prend une dimension beaucoup plus compréhensive, d’où ressort une opposition franche entre l’écriture et la parole. Les modalités du nécessaire et du possible correspondent au domaine où s'organise l'écriture scientifique : le réel est progressivement mis en forme, ordonné, symbolisé. Les modalités du contingent et de l’impossible indiquent les limites de cette même écriture : d'un côté ce qui demeure sans relation dans l’écrit et résiste au symbolique, de l'autre ce qui échappe entièrement à l’écriture et surgit, imprévisiblement, dans la parole. Cette opposition permet à Juranville de distinguer deux positions subjectives - qu’il attribue respectivement à l’homme et à la femme - irréductibles l’une à l’autre et deux rapports foncièrement différents à la sublimation. Qu’il s’identifie au père symbolique ou bien au père réel, celui qui écrit est seulement engagé dans le travail de la sublimation, il produit une œuvre qui n'est pas encore pleinement accomplie. Qu’il s’identifie à la Chose en tant qu’objet ou à la Chose en tant que phallus (hors monde), celui qui parle réalise vraiment la sublimation et produit une œuvre que l’on peut dire « parlante », en ceci qu’elle porte désormais sa vérité propre (elle est devenue vivante, elle parle toute seule). 



Schéma de Juranville


“Les deux positions sont nécessaires pour concevoir l’entrée dans la sublimation, et irréductibles si la sublimation totale est impossible à l’être humain et qu’il y ait une négativité absolue : il y a toujours à accéder à la sublimation. Ces deux positions auxquelles on ne peut pas s’identifier en même temps, que signifient-elles pour le sujet ? La position de celui qui écrit, et de l’écriture comme processus inaccompli, c’est celle de l’homme. Les deux formules qui la constituent indiquent, l’une la fonction du père symbolique, l’autre la place du père réel comme sujet de la loi (la loi de la castration donnant la vérité de toute loi). La seconde position est celle de la femme. Position de la parole, comme écriture « parlante » (et c’est la Chose à la place de l’objet, en tant qu’elle ouvre à la loi de la castration par la référence paternelle), et comme parole pure (c’est la Chose à la place du phallus, en tant qu’elle est résolument hors monde).”
JURANVILLE, 1984, LPH

MATERIALISME, Richesse, Jouissance, Objet a, LACAN

Le matérialisme n'est pas d'abord une philosophie de la matière. C'est une manière d'exister qui refuse la création, l'ouverture à l'Autre et la finitude. L'homme matérialiste demeure enfermé dans la jouissance immédiate et fait de la Richesse une nouvelle idole, remplaçant les anciennes divinités païennes. Le matérialiste demeure symboliquement attaché à la mère, à la jouissance première, au lieu d'accéder, par la médiation du père symbolique (et donc de l’esprit), au vrai désir et à la sublimation. Or la richesse n’est pas condamnable en soi : le riche peut devenir un véritable maître s'il renonce à la simple jouissance de son avoir pour le risquer dans une œuvre, s’il transforme son capital en activité créatrice. Lacan opposait le riche ordinaire au saint ou à l'analyste, qui accepte librement d’incarner l’« objet a », comme pur déchet, à rebours également de l’esclave qui participe (par nécessité vitale) à la production du même objet, cette fois comme plus-de-jouir.


Le matérialisme est la manifestation toujours en fait du même rejet primordial, par l'existant se faisant sujet social, et de l'existence finie, et de l'individualité qui assumerait cette existence, et du capitalisme raisonné qui tiendrait ouvert l'espace de cette individualité. Rejet qui déboucha jadis dans le paganisme et qui voue aujourd'hui l'existant à se soumettre à l'idole abstraite de la Richesse. Rejet de la spiritualité, c'est-à-dire de la liberté en tant qu'elle s'arrache à l'identité immédiate, sans Autre, close sur soi, dans laquelle elle s'était enfermée, celle des satisfactions matérielles déjà obtenues ou à venir; rejet de la liberté en tant qu'elle vise, par et dans l'œuvre, une identité nouvelle où elle se retrouverait pleinement dans son ouverture à l'Autre.”
JURANVILLE, 2021, UJC

MATERIALISME, Paganisme, Esprit, Cause

Le matérialisme est un phénomène historique majeur qui accompagne le développement de la philosophie et la sortie progressive du monde traditionnel. Dans ce dernier, la vie sociale est organisée autour de croyances en des esprits divins, généralement des ancêtres divinisés, qui incarnent autant de figures de l'Autre absolu faux ou du Surmoi féroce, et déterminent les conduites par les rites, les sacrifices et les interdits. Ces puissances sont supposées être les causes véritables des événements, parce que les hommes renoncent à s’assumer eux-mêmes comme causes. Avec l'apparition de l'histoire, cette organisation est remise en question par la philosophie, qui affirme d'abord un non-savoir primordial avant de conduire à un savoir véritable reconstitué rationnellement. C'est dans ce mouvement critique que naît le matérialisme : les causes des phénomènes ne sont plus recherchées dans les esprits mais dans la matière elle-même, comme l'illustre l'atomisme d'Épicure. Une étape nécessaire dans la constitution de la raison, mais nullement son aboutissement.


On doit en effet reconnaître la présence toujours plus affirmée, dans le monde social, du phénomène du matérialisme, qui semble invalider le VII° commandement. Le matérialisme n'a certes pas de place dans le monde traditionnel où l'on vit socialement environné d'esprits, d'esprits divins qu'il faut se concilier, et cela par des offrandes et des sacrifices, pour que s'effectuent au mieux les actes les plus quotidiens - dans lesquels ils interviennent. Esprits divins qui sont autant de figures de l'Autre absolu faux, de l'idole.”
JURANVILLE, 2021, UJC

MAL, Mal radical, Bien, Métaphysique

Sur la théorie du mal, deux des principales traditions philosophiques échouent, pour des raisons exactement inverses : la métaphysique dissout le mal radical dans le bien ; la pensée de l'existence refuse tellement de dissoudre le mal qu'elle renonce finalement à penser son articulation avec le bien. L'une supprime le mal ; l’autre interdit de penser le bien. La métaphysique, de Socrate à Hegel en passant par Kant, reconnaît certes l'existence du mal, mais elle le réduit à une ignorance, à une particularité encore inachevée ou à une erreur sur le bien véritable. Elle exclut donc toute volonté du mal pour le mal et refuse de reconnaître un mal radical comme révolte consciente contre la finitude et contre la loi. Ce refus engendre ce que Juranville appelle le “mal absolu”, c'est-à-dire le faux bien qui se présente comme le bien véritable et trouve son expression historique dans le sacrifice et dans les idéologies. La pensée de l'existence accomplit un progrès décisif en reconnaissant au contraire ce mal radical sous les figures du péché, du désespoir, de la déchéance, du nihilisme, de la pulsion de mort ou de la jouissance, chez Kierkegaard, Heidegger, Freud, Lacan ou Lévinas. Mais elle commet l'erreur inverse : par crainte de retomber dans la médiation hégélienne, elle refuse d'articuler objectivement le bien et le mal, allant parfois jusqu'à considérer, avec Wittgenstein, que l'éthique est indicible. En renonçant ainsi à penser positivement le bien, elle laisse paradoxalement le faux bien continuer à régner dans le monde social et confirme indirectement le système sacrificiel qu'elle voulait dénoncer. Il faut au contraire maintenir toute la radicalité du mal sans le dissoudre dans le bien, mais affirmer simultanément un vrai bien capable d'assumer ce mal radical au lieu de le masquer, avec pour objectif l'institution d'un monde juste.


Or, en maintenant ainsi le rejet de toute articulation vraie et objective du bien et du mal, ne répète-t-elle pas le geste sacrificiel qui, au fond de la conception courante et métaphysique, rejette le vrai bien hors du monde social ? Ne confirme-t-elle pas a contrario qu’il n’y aura jamais, dans le monde social, d’autre bien qu’un faux bien qui, dissimulant le mal irréductible, est le mal sous sa forme absolue ? Ne conforte-t-elle pas la victoire du « prince de ce monde » ? Ne faudrait-il pas plutôt vouloir, non seulement comme le fait Freud à l’issue de son Malaise dans la civilisation, que le bien (Éros) s’affirme contre le mal (Thanatos), mais qu’il s’affirme comme vrai bien, assumant le mal radical ?”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

MAL, Culpabilité, Mal radical, Sexualité

La simple certitude subjective d'être un existant coupable ne suffit jamais : tant qu'elle ne devient pas savoir, elle retombe dans une culpabilité imaginaire et fausse. Ce qui permet à la culpabilité d'acquérir une objectivité est le mal, qui en constitue la cause, de même que le bien est la cause de la mélancolie. Le mal n'a cependant aucune vérité en lui-même, mais la possibilité du mal est inscrite dans la création elle-même : en créant un être fini et libre, le bien rend possible le refus de la finitude et de l'Autre. En ce sens, le mal possède une première vérité comme condition de la liberté. Mais lorsque la créature choisit effectivement ce refus, le mal devient mal absolu : fermeture à l'Autre, crime, système sacrificiel et savoir qui le justifie. Ce mal n'est pas voulu par le bien et ne possède aucune vérité propre ; seul le pardon de l'Autre absolu peut finalement le réintégrer dans l'ordre du bien. À l'inverse, le sujet doit reconnaître un mal vrai, ou mal radical, c'est-à-dire la possibilité du mal assumée comme telle et intégrée dans l'œuvre et le savoir. Ce mal est celui qu'il fallait « revouloir », non pour le commettre, mais pour reconnaître qu'il était constitutif de la liberté humaine. Juranville identifie finalement ce mal vrai à la sexualité, lieu privilégié où s'éprouvent la finitude, le désir et la responsabilité. La sexualité devient ainsi le point d'où peut naître l'œuvre et le savoir, selon la logique de la felix culpa : la faute reconnue ne conduit pas au désespoir mais devient l'occasion même de la création, comme un « acte manqué qui a réussi » dit Juranville. 


“Et le mal alors posé l’est de deux manières. D’une part comme mal sans vérité, mal absolu qui, d’abord condamné, ne peut être relié au bien que par l’Autre absolu lui-même (le bien suprême), dans le secret de son pardon. D’autre part comme mal vrai, mal qu’il y avait à revouloir. Mal relatif, mais aussi mal radical, réduit à sa « racine » – et certes tout aussi diabolique, dans son intention première, que le mal absolu, même si cette intention est ensuite sublimée. Nous préciserons que ce mal est sexualité. Là est donc le mal vrai. Celui qui doit être rejoint et dégagé dans l’œuvre et le savoir. Celui qui fait éprouver au sujet sa culpabilité à ne pas faire l’œuvre. Celui qui appelle le sujet à faire l’œuvre, comme felix culpa, comme acte manqué qui a réussi.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

REVELATION, Mal, Culpabilité, Finitude

Pourquoi la révélation est-elle nécessaire ? Parce que ni le monde social ni l'individu ne peuvent, par eux-mêmes, assumer pleinement le mal radical. Le mal radical est la possibilité de faute et de culpabilité qui accompagne la condition humaine, soit la finitude radicale. Le mal absolu consiste précisément dans le refus de reconnaître le mal radical et la finitude constitutive de l'existence. Ce refus conduit à la fabrication d'un Autre absolu faux ou Surmoi, qui se présente comme le bien suprême tout en engendrant le meurtre et le système sacrificiel. Lorsque l'individu dénonce ce mal et reconnaît la culpabilité fondamentale de l'homme, il commet cependant une nouvelle erreur : il refuse de croire qu'un monde juste puisse être objectivement institué et demeure ainsi dans une critique impuissante qui participe encore indirectement au mal qu'elle dénonce. La seule issue est la révélation, par laquelle l'Autre absolu véritable rend possible l'acceptation de la culpabilité et l'institution d'un savoir et d'un monde nouveaux où la finitude radicale est enfin reconnue. La révélation n'est pas seulement un contenu religieux ; elle constitue la réponse à l'impossibilité où se trouve l'homme d'assumer seul sa responsabilité. Elle est l’essence de la culpabilité et d’une certaine façon son effet : Dieu se révèle parce que l'homme ne parvient pas à porter sa culpabilité, et peut-être aussi parce que Dieu éprouve une forme de responsabilité envers cette condition humaine. La révélation juive signe la découverte historique de la culpabilité constitutive de l'homme, tandis que le christianisme révèle le lien profond entre cette culpabilité et la sexualité, ouvrant ainsi la voie à une compréhension existentielle du mal et de la justice.


“Le fini, toujours d’abord, ne veut rien savoir du mal radical. Et là réside, avons-nous dit, le mal suprême, absolu. Qui se donne faussement comme le bien. Et qui se manifeste par le meurtre et, finalement, par le sacrifice, perpétré au nom de ce qui est, pour nous, l’Autre absolu faux, ou Surmoi. Quand le fini, ensuite, comme individu, dénonce ce mal absolu, en proclamant au contraire le mal radical, ou encore la finitude elle-même radicale dans le rapport à l’Autre absolu vrai, il se heurte, dans le monde social, à la passion sacrificielle qui demeure. Or il commence alors par exclure toute position objective d’un vrai bien assumant le mal radical, toute institution d’un monde social nouveau et juste. Et il participe en fait, à sa manière, du mal absolu qu’est le système sacrificiel.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

DISCOURS MAÎTRE, Révélation, Progrès, Capitalisme

Le discours du maître effectif, historiquement dominant, paraît promouvoir la subjectivité et rompre avec le monde traditionnel, mais il ne le fait qu'au prix du rejet de la finitude radicale. Il fixe socialement ce refus, organise le maintien du système sacrificiel et conduit l'homme à se fabriquer un Autre absolu faux, auquel il se réduit lui-même comme simple instrument. Le maître historique devient alors paradoxalement la première victime potentielle de ce système qu'il contribue à maintenir. À la place de la révélation, qui dévoilerait le péché et ouvrirait une véritable rupture, ce discours substitue l'idée de progrès ; progrès qui, au-delà de son indéniable réalité, et même utilité, tend à effacer l'événement, la rupture et le surgissement imprévisible du sens. À l'inverse, le discours du maître vrai apparaît dès que l'on affirme l'existence : il suppose qu'un Autre absolu véritable donne à chacun, par la révélation, les conditions de son œuvre propre et appelle chacun à transmettre ces mêmes conditions aux autres. Il est donc à la fois discours et vérité. Ce discours n'abolit pas la finitude radicale ; il reconnaît notamment que le capitalisme constitue la forme moderne, irréductible, sous laquelle subsiste la dimension sacrificielle de l'existence humaine. L'erreur, et même le péché, consiste alors à croire qu'un tel discours ne pourrait jamais devenir effectif ni instituer un monde juste ; ce scepticisme ne fait que réintroduire la superstition ultime, la croyance en un Dieu indifférent ou hostile. En somme le véritable discours du Maître serait : révolutionnaire, mais non utopique ; marxien, mais non marxiste ; philosophique, mais nourri de la révélation ; démocratique, mais conscient de l'irréductibilité de la finitude et du capitalisme.


“Un tel vrai discours du maître doit laisser place à l’inéliminable de la finitude radicale et notamment, sur le plan social, au capitalisme qui, redisons-le, n’est pas simplement, comme le voulait Marx, le prolongement du système sacrificiel, mais la forme sous laquelle un tel système, en fait inéliminable, se maintient dans le monde juste. Ce discours cependant, l’existant, quand il le suppose, commence par exclure de pouvoir jamais le poser comme tel, et précisément de pouvoir le poser comme instituant un effectif monde juste. N’est-ce pas alors qu’il refuse le plus radicalement l’occasion vraie et qu’il s’enferme le plus radicalement dans l’idée que l’homme ne serait qu’une occasion inessentielle pour un Autre absolu méchant ou indifférent ? Triomphe de la superstition la plus ordinaire. Ne faut-il pas bien plutôt maintenir l’exigence marxienne d’un effectif monde juste, mais avec toute la finitude radicale que Marx « oublie », et donc dans le cadre d’un essentiel discours du maître ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Révélation, Subjectivité, Religion

Si le phénomène du discours du maître réside dans l'institution et son identification dans la subjectivité, son principe subjectif se tient dans la révélation, comprise comme articulation de l'hétéronomie et de l'autonomie. Le problème est que l'existant identifie spontanément toute subjectivité affirmée à une volonté de puissance analogue à celle de la métaphysique moderne, où le sujet se croit maître de lui-même et du monde ; en réaction, il peut être tenté d’abandonner toute subjectivité essentielle, ou bien encore d’affirmer l'hétéronomie sans autonomie comme y tendent les philosophies de l'existence. Pour sortir de cette confusion, il faut penser ensemble une hétéronomie essentielle, par laquelle le sujet reçoit son appel de l'Autre, et une autonomie non moins essentielle, rendue possible précisément par cette hétéronomie : c’est alors la fonction de la révélation. Grâce à elle, le discours du maître peut conduire réellement l'autre jusqu’au bout de la subjectivité, et permettre l'accès à une objectivité véritable qui s'incarne historiquement dans l'institution d'un monde juste. Historiquement la révélation juive est la première en révélant la loi vraie et l'élection ; puis la révélation chrétienne communique la grâce qui permet à chacun d'assumer cette vocation ; enfin la révélation islamique rappelle l'importance irréductible de la communauté historique et de l'attachement aux traditions, dont toute démocratie devra tenir compte. Chacune correspond à un moment nécessaire de l'histoire de la philosophie, sans toutefois réaliser pleinement le discours du maître, qui demeure encore seulement désiré. Celui-ci trouverait son expression religieuse adéquate dans les grandes traditions d'Asie, puisque ce sont elles qui portent traditionnellement le discours métaphysico-magistral.


“Révélation qui est le principe subjectif du discours du maître, comme la création était celui du discours du peuple. Révélation qui permet de passer outre à ce que Lacan présente comme l’impuissance du discours du maître à faire accéder l’autre de ce discours à la subjectivité supposée de celui qui le tient – de même que la création avait permis de passer outre à l’impuissance du discours hystérico-populaire à faire que l’autre de ce discours se rapporte à celui qui le tient comme à son Autre vrai. La révélation permet précisément à l’existant d’aller jusqu’au bout de la subjectivité. C’est-à-dire de reconstituer toute l’objectivité et, en tant que maître, de la faire valoir auprès de l’existant en général. Et cela par l’institution, phénomène, mais aussi valeur suprême du discours du maître, de même que la tradition est phénomène et valeur suprême du discours du peuple.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Jouissance, Finitude

L’existant refuse spontanément la subjectivité véritable du discours du Maître et préfère une subjectivité socialement reconnue, déjà présente dans les institutions. Cette subjectivité ordinaire comporte certes une relation à la loi, à l'Autre et à la responsabilité, mais elle demeure enfermée dans une identité qui exclut la finitude radicale et ne cherche finalement qu'à prendre conscience d'elle-même. Ainsi le veut la dialectique du maître et de l'esclave : le maître accèderait d'abord à la reconnaissance par le risque de la mort, puis l'esclave deviendrait véritablement maître grâce au travail et à la culture. Cependant, Hegel demeure prisonnier d'un finalisme où les individus ne sont finalement que les instruments de l'Esprit universel conduisant nécessairement l'histoire vers le savoir absolu. Marx détruit cette illusion en révélant la violence réelle du système social et le mécanisme de la plus-value, mais il n’explique pas véritablement pourquoi les dominés consentent eux-mêmes à leur domination. C’est Lacan qui vend la mèche en mettant au jour la logique de la jouissance : l'esclave préfère conserver sa jouissance immédiate plutôt que d'affronter la finitude radicale et accepte pour cela de céder au maître le plus-de-jouir. Le discours du Maître (certes sous la forme du capitalisme) apparaît alors impuissant à transformer véritablement le sujet, qui reste fixé à la position d'objet-déchet ; mais de son côté le marxisme ne fait qu’exacerber le discours du maître, en prétendant l’abolir, sous la forme du totalitarisme où plus aucun sujet n’a droit de cité. Or n’en déplaise à Lacan et a fortiori à Marx, une subjectivité authentique permet toujours à l'existant de devenir lui-même maître, de communiquer cette même possibilité aux autres, d'accéder à une objectivité véritable et d'instituer un monde juste. Sans réintroduise quelque finalisme ou quelque déterminisme historique, il faut reprendre ensemble l'exigence de justice de Marx et l'idée hégélienne d'un savoir absolu. Le savoir absolu n'est pas un terme nécessaire de l'histoire : il est une conquête obtenue par la répétition indéfinie du combat contre la pulsion de mort et contre l’injustice. Ainsi, loin de supprimer la finitude radicale, la justice et le savoir véritable ne peuvent naître qu'en l'assumant sans cesse.


Marx qui, dans son exigence révolutionnaire de justice, en est venu à rejeter tout discours du maître, et en particulier celui qui porte le capitalisme. Et qui n’a pu dès lors que confirmer le discours du maître sous sa forme la plus violente. C’est ce que suggère Lacan, pour lequel « il est singulier de voir qu’une doctrine telle que Marx en a instauré l’articulation sur la fonction de la lutte, la lutte de classes, n’a pas empêché qu’il en naisse ce qui est bien pour l’instant le problème qui nous est présenté à tous, à savoir le maintien d’un discours du maître ». D’où, chez Lacan, le refus de toute affirmation de justice. Et, par rapport au savoir et à la jouissance, l’arrêt à ceci : que d’une part la jouissance, comme pulsion de mort, absolue pulsion de mort, est « limite au savoir », au sens où, dans le mouvement par quoi se constitue le savoir, il n’y a nul finalisme vers aucun savoir absolu ; et que d’autre part le savoir, comme pulsion de vie, relative pulsion de vie, est « limite à la jouissance », au sens où l’extrême de la jouissance ne s’atteint que dans la mort. Or refuser ainsi que la subjectivité vraie et existante puisse se poser comme conduisant à une nouvelle objectivité absolue et comme instituant un monde nouveau et juste, n’est-ce pas cela qui fixe le plus résolument au monde traditionnel sacrificiel et à son illusoire subjectivité toute-puissante ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Sujet, Objectivité

Si le phénomène du discours du Maître est l'institution, comme le phénomène du discours du peuple est la tradition, son mode d'identification propre est la subjectivité, comme celui du discours du peuple est l’objectivité. Mais justement : le monde social tend à reconnaître uniquement une objectivité finie, déjà constituée, alors que l'objectivité véritable ne peut être atteinte qu'à travers l'activité du sujet. La subjectivité n'est donc pas une simple intériorité ; elle est le mouvement par lequel l'existant pose l'altérité, assume sa relation à l'Autre et déploie progressivement l'objectivité jusqu'à son fondement essentiel. Cette subjectivité constitue, sur le plan historique, l'identification propre au discours du Maître, comme la névrose constitue, sur le plan existentiel, la structure du sujet individuel appelé à dépasser les identifications ordinaires. Par sa grâce puis par son élection, le Maître appelle chacun à devenir sujet absolu (cela ne signifie évidemment pas être Dieu, mais assumer pleinement la responsabilité de son œuvre), à dépasser le fantasme, à reconnaître la finitude radicale et à instituer librement la justice. 


Le maître, en tant qu’il donne l’ordre, l’ordre vrai, dispense, au-delà de sa grâce, son élection ; et il appelle l’existant à se faire sujet absolu, à dépasser le fantasme brut et à y reconnaître la finitude radicale. Et cela pour s’établir dans la relation à l’Autre comme tel, pour déployer l’objectivité jusqu’à son terme, et pour reconstituer la fin suprême qu’est la justice. Toutes choses que le maître est supposé avoir déjà faites.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Occasion, Connaissance, Événement

Le Maître est défini comme celui qui conduit l'occasion jusqu'à sa pleine vérité en faisant reconnaître universellement la connaissance qu'elle rend possible. L’occasion est comprise comme un événement fondateur venu de l'Autre absolu qui ne prend tout son sens qu'en étant ré-effectué par l'œuvre libre de l'existant ; l'événement appelle donc toujours une réponse créatrice. La connaissance essentielle apparaît comme l'œuvre produite par cette réponse, tandis que le savoir désigne cette connaissance une fois reconnue collectivement et intégrée au monde commun. Encore faut-il distinguer ici deux niveaux d'objectivité : celui de la science, qui porte sur les faits d'une histoire déjà accomplie, et celui de la métaphysique, qui porte sur les occasions encore ouvertes et sur la transformation du monde qu'elles rendent possible. C’est dans cette sphère que la tâche du maître prend tout son sens : il veille à ce que la réponse à l’événement fondateur puisse devenir une vérité reconnue par tous et ainsi entrer durablement dans l'histoire commune.


C’est ainsi que le maître, inspiré par la justice, donne toute sa vérité à l’occasion. À l’occasion qui est l’événement en tant que posant – l’événement en tant que, venant avant tout de l’Autre absolu et faisant alors histoire, il pose l’existant comme ayant à le ré-effectuer, à en re-poser le sens dans toute son objectivité. Occasion qui est en elle-même œuvre, et décisivement celle de l’Autre absolu : c’est l’événement de la Création, de la Révélation et de la Rédemption. Occasion qui s’accomplit (c’est ce dont elle a été l’occasion) dans la connaissance, en tant qu’œuvre de l’existant, en réponse à l’œuvre initiale. Occasion enfin qui est accueillie, « saisie » par le maître, celui qui fait valoir jusqu’au bout l’œuvre de la connaissance, jusqu’à la faire re-connaître de tous (et à la transformer en savoir). Tout cela caractérisant la sphère métaphysique de l’histoire.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Justice, Instruction, Foi

La justice se présente comme le troisième aspect essentiel du Maître et comme son principe subjectif. Après le modèle, qui correspond à l'œuvre accomplie, et l'ordre, qui accompagne l'œuvre en train de se faire, la justice concerne l'œuvre à venir. Sans elle, l'ordre risque de retomber dans l'autorité sacrificielle du Surmoi, faute de pouvoir être reconnu comme vrai par tous. La justice est donc l'unité de la loi et de la vérité : elle consiste à créer les conditions permettant à chacun de vérifier, de comprendre et de reconstruire l'œuvre à partir de sa propre autonomie. Si la grâce anime d'abord l'individu, elle demeure insuffisante tant qu'elle n'est pas complétée par l'élection et par la foi. Cette foi n'est pas une croyance aveugle ; elle reconnaît la finitude radicale, source de l'injustice et du refus de l'œuvre, tout en affirmant qu'un savoir véritable peut néanmoins être atteint à partir de cette finitude. Le passage du Maître à l'élève prend alors la forme de l'instruction.  Instruire consiste à conduire progressivement de l'immédiateté des pulsions vers des formes déjà élaborées du savoir, afin de préparer une œuvre future. L'instruction ne constitue pas encore le savoir vivant, mais elle en fournit les conditions de possibilité, en permettant à chacun de reconstruire ensuite par lui-même une vérité éprouvée. L'apprentissage fait découvrir, l’enseignement appelle, l’instruction prépare, et les trois ensemble rendent possible l'autonomie. Ainsi, le Maître accomplit pleinement sa mission lorsqu'il fait de la justice le cadre commun de l'autonomie créatrice.


“Foi qui consiste, pour la justice, à poser certes la finitude radicale qui conduit toujours d’abord à la fausse justice, à l’injustice et au refus de l’œuvre, mais à poser aussi le savoir auquel on peut parvenir et parvient malgré cette finitude et à partir d’elle. Et alors le passage, par la foi, de l’objectivité absolue, depuis le maître jusqu’à l’élève, est précisément instruction. Instruire, c’est à chaque fois dégrossir, conduire de l’immédiateté libidinale à celle d’une forme ou structure (l’instruction est immédiateté de la forme), c’est donner à quelqu’un ou quelque chose des traits déjà déterminés dans le savoir. Tout cela comme préparation pour une œuvre à venir, que ce soit une œuvre en général (dont celle que doit être le jugement d’un tribunal, après l’instruction du procès) ou l’œuvre du savoir, du savoir vivant, éprouvé et reconstitué comme tel par l’existant.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Ordre, Commandement, Enseignement

Le Maître n’est pas seulement modèle, mais aussi ordre, c'est-à-dire appel vivant qui accomplit ce que le modèle rend seulement visible. Le modèle correspond à l'œuvre déjà réalisée ; l'ordre correspond à l'œuvre encore en train de se faire. Pour que le modèle ne devienne pas une simple idole, il doit être accompagné d'une altérité qui invite chacun à créer à son tour. L'ordre possède deux dimensions inséparables : il est à la fois commandement et arrangement, car tout ordre durable procède d'un appel fondateur. Cet appel vient ultimement de l'Autre absolu et se manifeste comme une élection, non au sens d'un privilège, mais d'une responsabilité : celui qui reçoit l'ordre est appelé à assumer personnellement l'œuvre en cours. Juranville s'appuie sur Rosenzweig pour montrer que le commandement, en particulier le commandement d'aimer, ne contraint pas un sujet déjà constitué mais fait surgir une identité nouvelle capable d'aimer. Levinas en affirme la portée universelle et montre que l'ordre véritable oriente toujours vers le prochain. Le passage du Maître à l'élève prend explicitement la forme de l'enseignement. Contrairement à l'apprentissage, centré sur la découverte d'un effet, l'enseignement pose l'enseignant comme cause et appelle l'élève à devenir lui-même cause de son œuvre. 


“L’enseignement est position de la cause. L’enseignant est lui-même cause se posant comme tel dans son enseignement. D’où ce que dit Levinas de la « coïncidence de l’enseignant et de l’enseignement » dans l’enseignement véritable. Et l’enseignant pose aussi celui auquel il enseigne comme cause à son tour. D’où l’élection – et l’usage de la langue où celui à qui on enseigne est aussi celui qui est enseigné : à la fois on enseigne quelque chose à quelqu’un, et on enseigne quelqu’un (la jeunesse, etc.) – c’est le « double accusatif » du grec, du latin et de l’allemand ; alors que, si on apprend quelque chose à quelqu’un (et d’abord de quelqu’un), on n’apprend pas quelqu’un.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Modèle, Forme, Grâce

Si le Maître est assurément un modèle, ce n’est pas au sens d'un idéal à copier ou d’un contenu à imiter, mais comme une forme vivante qui permet à l'existant de dépasser son identité fausse et fermée sur elle-même. L'identité nouvelle naît de l'accueil d'une extériorité essentielle qui, tout en apportant une unité, introduit une différence créatrice ; le Maître transmet ainsi une forme plutôt qu'un contenu. Ayant saisi l'occasion jusqu'au bout, il s'est entièrement extériorisé dans son œuvre, où il se donne à voir comme possibilité offerte à tous. Son œuvre ne demande pas à être reproduite, mais recréée par chacun à partir de sa propre expérience. Cette transmission prend la forme d'un apprentissage essentiel. Apprendre ne consiste pas seulement à découvrir le lien entre une action et son effet, mais, dans le cas de l'œuvre, à reconnaître que toute création conduite jusqu'à son terme débouche sur l'épreuve de la finitude radicale, qu'il faut pourtant accepter et vouloir. Un tel apprentissage suppose la grâce : le Maître ne produit pas mécaniquement l'élève, mais s'efface comme cause afin que celui-ci puisse avoir le sentiment de découvrir lui-même la vérité. Cependant, l'existant refuse spontanément d'apprendre parce qu'il résiste à la finitude. Le rôle du Maître est précisément de le libérer de ce refus en lui ouvrant l'espace où il pourra devenir sujet de sa propre œuvre. 


Le maître est d’abord, en lui-même, modèle. Car qu’est-ce qui caractérise celui qui surgit comme maître pour l’existant ? Ce dernier commence par s’attacher à une identité fausse qui rejette toute extériorité essentielle. Laisser venir une telle extériorité (qui serait d’abord celle du maître, mais qui, comme essentielle, deviendrait à partir de là celle de l’existant), c’est laisser venir, pour lui comme fini, l’unité qu’il n’a pas. Mais c’est laisser venir cette unité en tant qu’elle est celle d’une différence, puisqu’elle doit introduire à une identité nouvelle, et que la différence est précisément négation de l’identité. C’est donc laisser venir la forme, qui est unité et en même temps différence, l’unité en tant qu’elle est vue de l’extérieur et qu’elle marque la différence. Or forme et en même temps identité définissent le modèle, comme on l’a dit à plusieurs reprises. C’est ainsi comme modèle que se donne le maître. Modèle par l’œuvre qu’il a déjà accomplie. Modèle pour autant qu’ayant saisi l’occasion il s’est laissé entraîner par elle jusqu’au bout et a fait œuvre, œuvre.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice

Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.


Le discours du maître est d’abord, dans son phénomène, institution. Laisser venir le discours, qui est raison et en même temps vérité, et donc laisser venir la raison en tant qu’elle a tenu compte de toutes les objections et que chacun est en position de la reconstituer à partir de soi, ou encore (car la raison est elle-même totalité et en même temps vérité) de reconstituer à partir de soi la totalité vraie et juste, laisser venir le discours, c’est laisser venir la rupture de l’histoire. Mais laisser venir le discours comme tel en tant qu’il introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, c’est laisser venir la rupture en tant qu’elle introduit pareille vérité, la rupture et en même temps la vérité. Or rupture et vérité, cela définit selon nous l’institution.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Finitude, Identité, Extériorité

Le maître est l'Autre véritable pour un autre existant. Pourquoi ? Parce qu'il manifeste concrètement ce que peut devenir un homme : celui qui ne laisse plus les circonstances extérieures ni sa finitude déterminer passivement son identité, mais les « reveut » librement et en fait le fondement même de son être. Cette identité, entièrement extériorisée dans l'œuvre et dans l'action, est communicable à tous : le Maître ne possède aucun secret essentiel, puisqu'il est tout entier dans ce qu’il enseigne. Il domine non parce qu'il exerce un pouvoir sur les autres, mais parce qu'il a déjà traversé l'épreuve de la finitude et peut en transmettre le sens. Lui aussi a d'abord connu, intérieurement, la dépendance et la souffrance avant de rencontrer un autre Maître qui lui a appris à accueillir la finitude, à construire son identité dans la relation à l'Autre et à devenir d'abord serviteur. Cette identité de serviteur précède toute maîtrise véritable. Le Maître humain renvoie, au-delà de lui-même, vers l'Autre absolu, qui est le Maître suprême parce qu'il veut librement la finitude dans la création, mais aussi le Serviteur suprême parce qu'en créant il se met au service de la créature. 


Au-delà de tous maîtres humains, et au-delà même de son œuvre propre, c’est de l’Autre absolu que l’existant en général doit se vouloir le serviteur. Autre absolu qui toujours déjà veut et reveut la finitude radicale ; et qui est donc le maître suprême ; mais qui en vient aussi à montrer, dans la Révélation, ce qu’il est au fond de lui-même du seul fait de la Création, le serviteur de la créature. Pas de maître, de toute façon, qui ne soit d’abord serviteur. Pas d’identité dans l’extériorité, où se fixe et s’assume la finitude radicale, sans d’abord identité dans l’intériorité, où cette finitude est éprouvée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion

Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre. 


“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAÎTRE, Discours, Subjectivité, Occasion

La pratique philosophique véritable ne peut déployer toute sa portée qu'en étant soutenue par un discours. Cette pratique implique d'abord un « silence vrai », où celui qui agit renonce à toute demande de reconnaissance explicite, laissant la vérité se manifester par ses effets. Mais ce silence doit lui-même être justifié par un discours universellement reconnaissable : c'est le « discours du Maître ». Le Maître n'est pas un dominateur ; il est celui qui, ayant saisi une occasion décisive et réalisé son œuvre propre, devient à son tour une occasion pour que d'autres accèdent à leur autonomie. Son discours institue un monde juste où chacun peut reconstruire intérieurement la loi à laquelle il est soumis. À la différence de la philosophie et de la psychanalyse, qui partent de la contradiction et de la souffrance, le discours du Maître part déjà de la solution et constitue l'horizon vers lequel elles tendent. L'événement historique n'y est plus reçu comme un fait accompli mais comme une occasion créatrice qui appelle une décision subjective. Juranville rapproche d’une part, cette structure de la rationalité en finalité de Weber, où les fins sont librement instituées plutôt que découvertes, et d’autre part du discours du Maître décrit par Lacan. Pour ce dernier le maître introduit le signifiant-maître (S1), qui réorganise les signifiants existants (S2), fait surgir le sujet ($), et révèle l'objet a, c'est-à-dire la finitude radicale. Toutefois le Maître ne peut jamais faire devenir autonome celui auquel il s'adresse : il peut seulement lui ouvrir cette possibilité. La liberté ne se transmet pas. Elle se décide.


Ce qu’il faut donc, pour donner toute sa portée à la pratique, c’est affirmer que le discours en lui-même, le discours vrai, peut être reconnu de tous, poser le discours et en même temps la vérité. Mais discours et vérité, cela définit, face au discours du peuple comme discours et finitude, ce que nous appellerons le discours du maître puisque le maître a en propre qu’ayant saisi l’occasion et, à partir de là, accédé à son œuvre propre, il se donne comme occasion à saisir à l’autre existant pour que celui-ci y accède à son tour. Discours qui ordonne le monde juste où chacun peut reconstituer, soi, la loi à laquelle il est assujetti. Discours qui n’est ni celui de la philosophie, ni celui de la psychanalyse, l’une et l’autre partant de la contradiction radicale éprouvée par l’existant, alors que le discours du maître part de la solution. Mais discours que l’une et l’autre supposent nécessairement, comme celui qui ordonne le monde vers lequel elles dirigent et où elles auront leur place garantie.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion

Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre.


“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LOI, Révélation, Judaïsme, Élection

Le savoir philosophique ne peut être universellement reconnu par un peuple qu'en prenant la forme d'un mythe, et seul un mythe fondé sur une révélation possède une véritable valeur de vérité. La philosophie doit donc se référer à la loi telle qu'elle est révélée, et cette révélation trouve sa première expression dans le judaïsme. La fonction de la loi n'est pas d'abord d'imposer des prescriptions extérieures, mais de rappeler à chacun, par un événement fondateur, la nécessité de sa condition, à savoir sa finitude radicale. L’intervention de l’Autre absolu est requise pour que le sujet assume non seulement cette finitude mais aussi l’autonomie reçue en même temps que la loi. La révélation ne supprime pas l'autonomie, au contraire elle la rend possible puisqu’elle engage chacun à reconstruire intérieurement une loi d'abord reçue de l'extérieur. L’élection, dont le modèle est fourni par le peuple juif (“peuple” par excellence, voire peuple “mythique” à cet égard, de par son histoire même…), n’est donc pas un privilège mais une décision d'assumer seul, devant les autres, la responsabilité de cette autonomie.


La vérité de la loi est de signifier à chacun, par un acte qui est, bien sûr, un événement, la nécessité à laquelle il est soumis, de la lui rappeler sans cesse. Mais la loi, qui lui signifie sa finitude radicale, ne vient dans sa vérité à l’homme que par la révélation. Et précisément par la révélation juive… Révélation première comme révélation de la loi dans sa vérité, où la loi ne s’impose pas de l’extérieur, mais, venant de l’extérieur, doit être reconstituée, à partir de là, de l’intérieur.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

LOI, Philosophie, Droit, Démocratie, PLATON

C’est bien en Grèce, avec Solon et Clisthène, qu’apparaissent les idéaux d'un gouvernement fondé sur la loi (nomos) plutôt que sur le pouvoir personnel. Cependant, cette avancée reste inachevée, car la cité grecque retombe dans le paganisme en absolutisant ses propres lois, comme le montre la condamnation de Socrate. La loi ordinaire est fausse non parce qu'elle serait oppressive par essence, mais parce qu'elle prétend déterminer à l'avance les situations singulières, alors que toute application suppose une décision autonome de la part d'un sujet fini. Les hommes préfèrent pourtant se soumettre au Surmoi, c'est-à-dire à une autorité extérieure qui les dispense de cette responsabilité. La philosophie doit donc accomplir un « coup de force » contre cette loi fausse, non pour abolir toute légalité, mais pour appeler à changer la loi. Juranville reprend à Carl Schmitt l'idée qu'un ordre juridique suppose toujours un acte constituant qui précède le droit positif, tout en refusant d'en faire l'apologie d'un pouvoir autoritaire. (Schmitt attribuait un tel pouvoir constituant aussi bien au législateur « en dehors de l’État mais à l’intérieur du droit », qu’au dictateur « hors du droit mais à l’intérieur de l’État ».) La philosophie répond, quant à elle, à la révélation, la révélation juive qui manifeste l'horizon d'une loi universelle ou « loi pure », qu'elle a pour tâche d’expliciter et de faire accepter universellement. Contre Platon, elle ne cherche pas à instaurer le gouvernement d'un roi philosophe, mais à conduire chaque sujet vers l'Idée juste à partir de son propre non-savoir. Dès lors, la démocratie accomplie n'est ni la démocratie d'opinion, conspuée par Platon, ni la dictature, justifiée par Schmitt, mais un régime où les lois existantes demeurent toujours respectées tout en étant continuellement réformées à la lumière de la loi pure. La révolution philosophique devient ainsi un processus permanent d'amélioration du droit.


“La loi pure, cette loi qui vient de la révélation et à laquelle la philosophie fait référence pour que son savoir puisse être reconnu de tous, par le peuple, se heurte aux lois que le peuple a déjà proclamées. Et la philosophie va devoir introduire sa loi pure à partir de ces lois. La première navigation, c’était le monarque unique qui, avec son savoir, établit la justice. Mais les hommes ont de l’« antipathie », selon Platon, pour ce monarque unique (disons plutôt qu’ils ne peuvent pas l’entendre et qu’ils le réduisent à la figure mythique du roi-pasteur) ; et ils rejettent sauvagement, poursuit-il, celui – en l’occurrence, Socrate – qui semble les pousser à accueillir un tel « homme qui sait » ( disons plutôt que Socrate appelle chacun à se tourner, en soi-même, vers l’Idée qui n’est pas le monarque, et à laisser venir le savoir à partir du non-savoir). La seconde navigation, c’est le respect absolu des lois existantes, même posées par la démocratie ordinaire. La philosophie doit donc vouloir finalement une démocratie dans laquelle les lois, toujours respectées, soient sans cesse améliorées dans la perspective de la loi pure.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

LOI, Oubli, Psychose, Création

La loi peut d'abord être comprise comme l'ensemble des nécessités qui organisent un monde et lui donnent sens. La loi commune repose sur l'idée que rien ne s'oublie : tout serait conservé dans une mémoire absolue, une pensée toujours présente de l'être qui enregistre définitivement tout ce qui existe. Mais cette loi est fausse, car elle refuse la possibilité d'un oubli véritable et donc de toute révolution. Or seul l'oubli essentiel, entendu comme disparition irréversible de tout fondement préalable, ouvre l'espace de la création et de l’autonomie. Juranville interprète cette position comme une « bonne psychose », soit la situation philosophique d'un sujet qui s'identifie à l'origine créatrice et institue lui-même la loi. Le monde social condamne cette attitude comme négation de toute loi, mais il est lui-même prisonnier d'une « mauvaise psychose », puisqu'il absolutise une loi prétendument éternelle, refuse la finitude et occupe indûment la place d'un savoir total. La véritable opposition n'est donc pas entre psychose et normalité, mais entre une psychose pathologique qui fige la loi et une psychose créatrice qui accepte l'oubli, assume le manque et recrée continuellement la loi. Cette seconde psychose reproduit finalement l'acte même de l'Autre absolu, qui n’est lui-même soumis à aucune loi, qui ne reconduit pas une loi préexistante, mais la fait exister purement par son acte créateur.


La psychose est certes d’abord, par le monde social, condamnée comme négation de la loi, comme clôture sur soi du fini rejetant la finitude que lui inflige la loi. Mais ce qui apparaît ensuite, c’est que cette loi commune est fausse, qu’elle-même rejette la finitude radicale, qu’elle-même relève de la même psychose pathologique qu’elle dénonce chez tel sujet individuel. Et qu’il faut une autre psychose, une bonne psychose, pour dénoncer ainsi la fausseté de la loi commune, et pour introduire, contre elle, la loi vraie. Pour la recréer. La même bonne psychose qu’on doit supposer en l’Autre absolu pour son acte créateur originel.”
JURANVILLE, 2000, JEU

LOGIQUE, Contradiction, Essence, Concept

L’essence d’une chose n’est jamais donnée dans l’évidence ; elle doit être dégagée par une pensée dialectique se confrontant avec la contradiction, jusqu’à désigner le concept adéquat. En tant qu’il exprime une contradiction, tout concept se trouve être défini par une dualité ; en tant qu’il la résout, il exprime précisément l’essence ou la chose dont il est question. Toute contradiction étant finalement réelle, étant le fait même de l’existant (finitude radicale), une pensée essentielle ne saurait relever de la pure logique, mais plutôt d’une “mathématique existentielle” selon le mot de Juranville. La structure dialectique de la pensée ne peut donc plus être ternaire, comme avec Hegel, mais sénaire, doublement ternaire.


“La contradiction propre au terme conceptuel alors évoqué ne peut trouver sa résolution définitive qu’après qu’on a parcouru un mouvement logique non plus simplement ternaire comme chez Hegel, mais doublement ternaire, sénaire. Et cela parce que le pur refus, toujours d’abord, par l’existant radicalement fini, de la solution doit être compté comme un moment constitutif de ce mouvement… Mais associer un contenu avec un terme relevant de la forme logique, cela suppose, quant au savoir, qu'on mette en œuvre une méthode non plus simplement logique (la logique n'envisage que la forme), mais mathématique (la mathématique se rapporte, elle, au contenu).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LOGIQUE, Vérité, Forme, Théorie, ARISTOTE, HEGEL

La théorie authentique naît lorsque le sujet dépasse l'objectivité immédiate et fausse, qui repose sur une identité simplement donnée d'avance. La vérité ne peut apparaître qu'à travers une différence qui détruit cette identité première. Mais cette différence n'est pas une simple séparation : elle est déjà porteuse d'une nouvelle identité plus vraie. Cette unité nouvelle produite par la différence caractérise la forme. La forme est l'unité envisagée du point de vue de l'Autre : elle n'est donc pas une structure vide, mais la manière dont une vérité se construit objectivement. De même la théorie ne vise pas seulement une objectivité mais aussi, pleinement, une vérité. C'est pourquoi la théorie essentielle est finalement la logique, laquelle se définit comme forme et en même temps vérité. Aristote a mis en place la science de la logique avec sa théorie du syllogisme : le syllogisme possède une validité indépendante du contenu particulier des propositions ; sa force, disons même sa vérité, vient de sa forme simplement correcte. L’on peut alors considérer la logique aristotélicienne comme un simple Organon, c'est-à-dire un outil de la science. Mais elle n’est pas essentielle, au sens où les relations logiques n'émanent pas du mouvement propre de la chose ; elles sont seulement un instrument permettant de raisonner sur elle. Avec Hegel, au contraire, le mouvement logique est désormais celui de la réalité elle-même. Toute chose passe dialectiquement par trois moments : identité immédiate, différence, puis identité réconciliée (le fondement spéculatif). Ces trois moments correspondent également aux trois formes du concept : universel, particulier et singulier. Le raisonnement cesse alors d'être un simple procédé démonstratif : il exprime le développement même du réel. La logique est dialectique parce qu'elle dépasse les oppositions abstraites (forme/contenu, universel/particulier), puis spéculative parce qu'elle montre comment une unité nouvelle surgit de cette négation. 


La théorie est d’abord, dans son acte, la logique elle-même. Car l’existant commence par s’arrêter à une objectivité fausse, qui exclut l’existence, et où l’identité supposée à l’objet est toujours déjà là, anticipative. L’objectivité vraie que suppose la théorie, la théorie en soi, la théorie essentielle, doit dès lors venir par la négation de cette identité, et donc par la différence ; mais par la différence en tant qu’elle introduit expressément l’identité nouvelle et vraie, en tant qu’elle porte en elle le principe de cette identité nouvelle ; et donc par la différence en tant qu’elle est en même temps unité, puisque l’identité est unité et vérité. Or différence et unité définissent la forme : la forme en effet est l’unité en tant qu’elle est vue de la place de l’Autre. C’est donc comme forme qu’advient l’objectivité vraie et existante. Mais la théorie n’est pas seulement objectivité, elle est aussi vérité. Et c’est finalement comme logique que se donne la théorie, puisque forme et en même temps vérité, ce n’est autre que la logique.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LOGIQUE, Science, Modalité, Ecriture, LACAN

Les progrès de la logique moderne ont séparé l'universel (« tous... ») et l'existence (« il existe... »), contrairement à Aristote où l'universel impliquait l'existence. Lacan reprend cette séparation mais lui donne une portée nouvelle grâce à sa théorie du signifiant. Pour lui, universel et existence ne sont ni identiques ni indépendants. L'universel (la loi) n'a de sens que parce qu'existe un élément situé hors de cette loi : le Nom-du-Père, instance symbolique qui fonde la loi sans y être soumis. Inversement, aucune existence humaine n'est pensable avant l'institution de la loi symbolique. Les deux propositions classiques que sont l'universelle affirmative (« tous les x sont f ») et la particulière négative (« il existe un x qui n'est pas f ») sont conservées. Elles définissent ensemble le champ du savoir scientifique : la loi générale d'une part, et l'exception fondatrice d'autre part. En revanche, Lacan transforme profondément les deux autres propositions. L'universelle négative (« aucun x n'est f ») devient le pas-tout. Elle ne signifie plus qu'aucun objet ne satisfait une propriété, mais qu'il n'existe pas de totalité achevée permettant de tout écrire sous cette loi. La totalité elle-même devient impossible. La limite porte donc sur le pouvoir même du langage scientifique. La particulière affirmative (« il existe un x qui est f ») est également repensée. Elle ne désigne pas simplement un cas empirique observé. Lorsqu'on affirme : « j'ai vu un homme heureux », on suppose déjà la loi reliant l'humanité et le bonheur. L'expérience ne fonde jamais la loi ; celle-ci est toujours présupposée. Par conséquent, cette proposition ne décrit pas une existence particulière mais exclut l'idée qu'une existence puisse être pensée indépendamment d'une loi symbolique. Ainsi, les quatre propositions de la logique ne servent plus seulement à construire le raisonnement scientifique : elles dessinent désormais les limites mêmes de toute science. Il est d’ailleurs possible de rapprocher cette réécriture de Lacan des deux théorèmes de Gödel. Le premier affirme qu'il existe nécessairement des propositions indécidables dans tout système formel suffisamment riche. Lacan retrouve cette idée avec le pas-tout : certaines relations échappent définitivement à une formalisation universelle. Le second affirme qu'un système ne peut démontrer sa propre cohérence. De façon analogue, Lacan soutient que la science ne peut établir de l'intérieur le fondement ultime de sa propre loi. La science apparaît ainsi comme un savoir nécessairement limité, incapable de se fonder elle-même. Cette limite logique ouvre alors sur une distinction fondamentale entre le monde et le réel. Le monde correspond à tout ce qui peut être organisé par la loi symbolique et donc écrit. Le réel désigne ce qui échappe définitivement à cette écriture. Dans le monde apparaît parfois un événement contingent qui ne découle d'aucune loi préalable. Le réel, lui, reste radicalement impossible à intégrer dans le système du savoir.
À partir de là, Lacan réorganise complètement la théorie aristotélicienne des modalités. Le nécessaire devient ce qui soutient durablement l'écriture symbolique : la loi et le Nom-du-Père. C'est « ce qui ne cesse pas de s'écrire ». Le possible désigne ce qui peut être inscrit dans cette loi, tout sujet susceptible d'y prendre place. C'est « ce qui cesse de s'écrire », c'est-à-dire ce qui peut toujours être réécrit. Le contingent est l'événement imprévisible qui surgit dans le monde sans être déductible des lois existantes. Il « cesse de ne pas s'écrire ». L'impossible est le réel pur, irréductible à toute symbolisation : « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire ». Contrairement à Aristote, les oppositions changent complètement. Le possible ne s'oppose plus à l'impossible mais au nécessaire. Le contingent s'oppose à l'impossible. Cette nouvelle logique permet de penser ce qui intéresse finalement Juranville : l'histoire. L'histoire authentique n'est pas la simple application de lois générales. Elle est le lieu où surgissent des événements véritablement nouveaux, impossibles à prévoir d’après les règles existantes. Chaque création historique est une contingence qui « cesse de ne pas s'écrire » avant de pouvoir éventuellement être intégrée dans un nouvel ordre symbolique. Cette nouvelle logique ne décrit plus seulement le raisonnement scientifique : elle devient une logique de l'histoire, de la création et de l'émergence de l'événement.


“On retrouve donc les quatre termes de la théorie aristotélicienne des modalités, mais autrement ordonnés et opposés. Pour Aristote, le nécessaire (qui découle de l’universelle affirmative, puisque universel implique l’existence) s’oppose au contingent (déduit de la particulière négative), l’impossible (l’universelle négative) au possible (la particulière affirmative). Pour Lacan, c’est le possible qui s’oppose au nécessaire, selon la « contradiction » ; et l’impossible s’oppose au contingent. Ce que confirme une formule comme « il n’est pas impossible que j’y aille », où l’on ne suppose nullement que ce soit possible, où l’on dit simplement que ce n’est pas résolument étranger à son monde. La théorie lacanienne des modalités permettra, grâce à sa formulation écrite de la contingence, qui quoique écrite ne relève pas de la science, d’aborder autrement l’histoire, lieu du surgissement de quelque chose qui « cesse de ne pas s’écrire ».”
JURANVILLE, 1984, LPH





Schéma de Juranville

LIBERTE, Intériorité, Loi, Savoir

La liberté véritable ne consiste pas à s'affranchir de toute loi, mais à accueillir si profondément la loi juste qu'elle devient intériorisée, “immédiateté de la loi” selon Juranville. Cette liberté naît lorsque l'Autre vient « creuser » l'existence par sa loi, ouvrant une intériorité essentielle, distincte de l'intériorité psychologique ordinaire. Celle-ci n'est pas déjà présente avant toute relation : elle est produite par l'appel de l'Autre. Dans cette ouverture, l'Autre dépose une identité nouvelle qui devient progressivement celle de l'existant lui-même. L'autonomie n'est donc pas auto-fondation, mais appropriation libre d'une identité reçue. Lorsque cette intériorité s'accomplit, le sujet accède au savoir véritable : il comprend et assume rationnellement la nécessité de la loi, qu'il ne subit plus mais « reveut ». Cependant, ce savoir ne devient pleinement vrai que s'il peut être reconnu universellement. Il faut donc affirmer que cette intériorité n'est pas le privilège de quelques uns, mais une possibilité ouverte à tous. L'union de cette intériorité et de cette vérité universalisable constitue le savoir philosophique authentique.


“Ce qu’il faut donc pour que l’esprit soit accepté universellement, c’est qu’à l’intériorité qui est savoir supposé s’adjoigne la vérité qui pose que cette intériorité peut être, doit être et est le fait de chacun. Intériorité et vérité, cela définit justement le savoir qui, comme savoir véritable, est en soi ce qui, dans l’esprit, lui assure sa reconnaissance universelle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LIBERTÉ, Autre, Angoisse, Résolution, HEIDEGGER

La liberté dont le sujet peut se prévaloir ordinairement n'est qu'une liberté formelle tant qu’elle s’éprouve pas comme relation véritable, constitutive, avec l'Autre absolu ; elle ne sert qu’à se protéger de la finitude et de l'angoisse impliquées par une telle relation, ceci afin de préserver l'identité immédiate du sujet. Contre la formule de Hegel selon laquelle la liberté consiste à ne rencontrer aucun Autre qui ne soit finalement soi-même, il faut soutenir que la vraie liberté suppose au contraire l'accueil d'une altérité irréductible. Le sujet ne pouvant supprimer toute référence à l'absolu, il substitue souvent au véritable Autre — qui donne grâce et autonomie — un faux absolu fabriqué par la pulsion de mort. Celle-ci se masque aussi bien dans la sexualité que dans ces processus d’objectivation que sont la science ou la métaphysique, également destinés à protéger le sujet contre l'angoisse. Juranville reconnaît à Heidegger une intuition fondamentale : la liberté est reçue, non produite par le sujet ; elle exige l'angoisse, l'acceptation de la culpabilité et la « résolution » devant l'être-pour-la-mort ( la résolution ou « se projeter silencieux et prêt à l’angoisse vers la culpabilité la plus propre » selon Heidegger). Mais il lui reproche de maintenir cette liberté dans une expérience existentielle sans objectivation rationnelle. Parce que Heidegger refuse qu'elle puisse devenir savoir universel, œuvre historique et vérité reconnue de tous, il condamne la liberté à demeurer uniquement « liberté pour la mort ». Cette conception risque alors de rejoindre paradoxalement la pulsion de mort qu'elle prétend dépasser, en laissant intactes les logiques de soumission et de sacrifice. 


Mais Heidegger, quoique, pour lui, la résolution vise l’œuvre, et que la liberté se constitue alors en destin, refuse qu’une telle œuvre et un tel destin puissent atteindre à aucune objectivité absolue reconnue comme telle. L’affirmer, ce serait perdre l’angoisse et l’être-pour-la-mort (« L’être-pour-la-mort est essentiellement angoisse », dit-il). Quoique, pour lui, la mort ne soit pas la possibilité la plus haute du Dasein, mais simplement la plus propre, à partir de laquelle seule peut être élaborée une possibilité authentique, il refuse de présenter l’existence authentique autrement que comme « LIBERTÉ POUR LA MORT passionnée, déliée des illusions du On, factice, certaine d’elle-même et angoissée ». Or pareille liberté, en soi pour l’œuvre, mais qui ne peut se dire objectivement que comme « liberté pour la mort », ne rejoint-elle pas, socialement, ce qui fait le fond de la liberté courante, formelle, la pulsion de mort qui rejette toute autonomie venant au fini de l’Autre absolu ? N’est-elle pas à nouveau haine de la liberté, liberté qui se fuit dans la déchéance, dans la soumission à l’ordre des maîtres, liberté qui fuit l’angoisse vers la peur mondaine ?”
JURANVILLE, 2000, JEU

LIBERTE, Nécessité, Angoisse, Création, KIERKEGAARD

 Il y a un “chemin de la liberté” déductible de la structure quaternaire de l’oeuvre : Objet – Sujet – Autre –  Chose, car l’œuvre suit toujours le même parcours. D’abord la liberté veut s'objectiver, elle cherche immédiatement à devenir réalité ; c’est pourquoi elle rencontre la nécessité. Mais le sujet découvre rapidement que la nécessité existante n'est pas la vraie. Elle est celle du monde fini, des contraintes, des déterminismes naturels et sociaux, des institutions. Cette nécessité paraît détruire la liberté. Elle se replie alors sur la subjectivité, contre cette objectivité, mais découvre sa propre finitude radicale : c'est le moment de l'angoisse, que Kierkegaard définit comme une liberté entravée par elle-même et non par une nécessité extérieure. Le sujet découvre alors que la vraie liberté ne vient pas de lui mais qu’elle apparaît dans l'Autre, et même davantage, dans l'Autre absolu. Il découvre aussi - vérité paradoxale - que l’Autre lui-même veut pour soi la finitude et demande à l’existant de l’assumer à son tour jusqu’au bout, jusqu’à l’oeuvre. La création implique nécessairement la finitude. C’est pourquoi le dernier moment est celui de la Chose que l’existant doit devenir, en répétant, à sa manière, la création. La liberté peut ainsi se réaliser, loin de toute subjectivité isolée, sans devoir s’opposer au monde.


Que la liberté soit cause de l’angoisse parce que d’abord elle voue le fini à la faute et au péché (Kierkegaard), certes librement commis, et parce qu’ensuite elle n’a de cesse qu’elle n’ait assumé cette faute et ne se soit posée elle-même comme liberté réelle, cela conduit à déployer, avec l’angoisse, un « chemin de la liberté », comme nous l’avons fait, avec le désespoir, pour le « chemin de la haine ». C’est toujours le même chemin, nécessaire, de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

LIBERTE, Loi, Destin, Oeuvre, HEGEL

Comment l’existant peut-il en finir avec le refus de savoir, et donc avec l’ignorance ordinaire, sachant que l’ignorance essentielle est le début de tout savoir ? Cette prise de conscience et cette transformation exigent qu'il accueille l'autonomie que lui offre l'Autre, la reconnaisse comme telle et la justifie rationnellement. Or celui qui accueille la loi véritable venant de l’Autre, et ouvrant à l'Autre, est un sujet libre. La liberté est définie comme l'« immédiateté de la loi ». Cependant, l'homme commence toujours par rejeter librement cette loi pour lui substituer une loi fausse, se refermant ainsi sur lui-même dans une liberté illusoire. La véritable liberté naît lorsqu'il reconnaît cette non-liberté et assume pleinement sa finitude. Elle engendre une ignorance essentielle : nul ne peut prévoir ni ce que fera l'Autre ni ce qu'il fera lui-même. La liberté est ainsi cause de l’angoisse, mais d’une angoisse qui ouvre à la peur : la liberté devient destin. Comme chez Hegel, la liberté devient progressivement destin objectif à travers les œuvres, l'histoire et finalement la philosophie. Autrement dit la liberté réelle assume non seulement le destin, mais encore la raison et la nécessité.


“Que faut-il pour que le fini rompe enfin avec le refus du savoir et, voulant affirmer une ignorance vraie, l’affirme réellement, sans plus être ramené, par ce refus, à l’ignorance commune ? Que faut-il pour que, dans l’unicité à quoi l’appelle l’Autre de l’hétéronomie, non seulement il accueille l’autonomie à lui accordée, mais la pose comme telle, jusqu’au savoir ? Que faut-il pour qu’il donne vérité objective à l’angoisse, et la montre donc ouvrant à la peur essentielle ? La liberté. Car la liberté est, nous l’avons dit, immédiateté de la loi. Ce qui signifie, d’une part, qu’être libre consiste à s’ouvrir à son Autre au-delà de soi – c’est ce à quoi la loi appelle. D’autre part, que le fini, qui a reçu de l’Autre sa liberté, rejette d’abord librement, hors de son immédiateté à lui, la loi vraie, et la remplace par une fausse – il se clôt alors sur soi, et n’est plus qu’illusoirement libre. Qu’il n’accède ensuite à une liberté effective que s’il accueille la loi vraie surgissant en l’Autre, et s’il reconnaît la non-liberté dans laquelle il s’était enfermé.”
JURANVILLE, 2000, JEU

LIBERALISME, Capitalisme, Vérité, Individu, FOUCAULT

Juranville relit l'ensemble de l'évolution intellectuelle de Foucault pour montrer qu'elle conduit progressivement à une réhabilitation du libéralisme, compris non comme simple doctrine économique mais comme condition philosophique de la liberté individuelle. Le premier Foucault reprend d'abord la critique marxiste du libéralisme comme idéologie masquant les rapports réels de domination, notamment dans le contrat de travail où l'égalité juridique dissimule l'inégalité économique. Toutefois, influencé davantage par Nietzsche que par Marx, Foucault déplace rapidement son attention vers la question de l'exclusion de l'individu par les totalités sociales. Il abandonne ensuite la notion d'idéologie dominante au profit de celle de savoir-pouvoir. Trois raisons expliquent ce déplacement : la théorie classique repose sur une conception erronée de la représentation ; elle oppose naïvement le vrai et le faux sans penser l'apparition historique d'une vérité nouvelle ; enfin, elle imagine un pouvoir centralisé alors que le pouvoir est diffus et inséparable des savoirs qu'il produit. Dans un troisième moment, Foucault s'intéresse moins aux idéologies qu'aux « régimes de véridiction », c'est-à-dire aux formes historiques selon lesquelles les sujets accèdent à la vérité. Pour Juranville, cette évolution rapproche Foucault de la pensée de l'existence : la vérité exige toujours une transformation intérieure du sujet, une véritable spiritualité. S’esquisse alors une proximité de Foucault avec Lacan, chez qui dire le vrai suppose de « payer un prix », c'est-à-dire renoncer aux défenses imaginaires, affronter la finitude et transformer son rapport à soi. La vérité n'est jamais une simple connaissance : elle est conversion du sujet.
À partir de cette nouvelle problématique, Foucault reconsidère le libéralisme. Celui-ci ne vise pas d'abord le développement du capitalisme, même s'il l'a historiquement accompagné ; il consiste surtout à reconnaître la finitude constitutive de l'homme, toujours tenté de poursuivre ses intérêts particuliers, tout en organisant juridiquement un espace où chacun puisse devenir un véritable individu. Le libéralisme protège les libertés, limite le pouvoir politique par le droit, garantit l'État de droit et les institutions représentatives. Il permet ainsi à ceux qui acceptent le travail de la vérité de poursuivre leur accomplissement sans être empêchés par ceux qui refusent cette exigence. La liberté n'est pas suppression des contraintes mais corrélat des dispositifs juridiques qui rendent possible l'exercice de l'autonomie. Les thèmes foucaldiens du souci de soi, de la parrhèsia et de l'aveu manifestent une lente promotion de l'individu, dont le christianisme constitue un moment décisif. Avec la doctrine du péché, l'exigence de conversion et la verbalisation de soi, le christianisme apprend à l'homme à rompre avec son identité close et prépare l'émergence de l'individu véritable. Foucault voit dès lors dans la philosophie occidentale une pratique unique parce qu'elle associe rationalité et spiritualité : accéder à la vérité suppose toujours une transformation du sujet lui-même. Ainsi, a fortiori pour Juranville, la philosophie inspire l'« idéologie vraie » qu'est le véritable libéralisme, lequel crée les conditions politiques et juridiques permettant à chacun d'accéder à son autonomie. La psychanalyse reçoit alors sa pleine justification : elle est l'institution qui réalise concrètement, chez les individus, cette transformation intérieure exigée par la vérité. La philosophie fonde rationnellement la justice, le libéralisme en protège l'espace historique et juridique, et la psychanalyse accompagne effectivement les sujets dans le devenir de leur individualité véritable.


Que tous, pour accéder à la vérité, doivent « payer le prix » (en renonciation à la jouissance ordinaire, en affrontement à la finitude). Que tous en quelque manière refusent de s'engager sur cette voie. Que certains seulement le fassent en manière. Qu'on s'arrange pour que ceux qui refusent de s’engager n'empêchent pas ceux qui s'y engagent de le faire C'est tout cela qui est présent dans le libéralisme véritable tel que Foucault l’a présenté dans les dernières années d’enseignement. Le libéralisme, s'il a eu comme conséquence le développement du capitalisme, ne l'aurait pas eu comme fin essentielle (« Bien sûr on peut dire que cette idéologie de la liberté a bien été une des conditions du développement des formes modernes, capitalistes de l'économie. Le problème est de savoir si, effectivement, dans la mise en place de ces mesures libérales, comme par exemple on l'a vu à propos du commerce des grains, c'est bien ce qui était visé en première instance », STP, 49). D'un côté le libéralisme fixerait comme telle la finitude de l'humain, le fait que tous en quelque manière refusent de s'ouvrir, comme individu véritable, à l'Autre en général, que tous en quelque manière restent clos sur leur intérêt immédiat d'individus quelconques ce que Foucault appelle les sujets économiques, l'économie étant une « discipline athée ». Le libéralisme a commencé lorsque fut formulée l'incompatibilité entre, d'une part, la multiplicité non totalisable caractéristique des sujets d'intérêt, des sujets économiques et, d'autre part, l'unité totalisante du souverain juridique », NB, 286). D'un autre côté, par le droit, le libéralisme garantirait à chacun l'espace pour devenir, s'il le veut, individu véritable et, à partir de là, s'occuper des affaires de l'État. De l'« autolimitation de la raison gouvernementale », Foucault dit que « c'est en gros ce qu'on appelle le libéralisme », lequel serait un « système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d'initiative des individus » (22 sq et 323).”
JURANVILLE, 2019, FHER