Contrairement à ce qu’ont pu affirmé Saint Augustin, et plus tard Hegel, le judaïsme n'est pas seulement le conservateur provisoire d'une vérité destinée au christianisme. Il est le peuple qui assume pour tous les hommes la tâche difficile de maintenir la loi et l'exigence éthique. La spécificité du judaïsme n'est pas seulement la grâce reçue mais surtout l'élection assumée : les peuples christianisés auraient voulu recueillir les bénéfices spirituels de cette élection sans en accepter les contraintes, transformant ainsi la grâce en privilège et oubliant le mal auquel elle doit s'arracher. Cette tension se manifeste notamment, en France, dans l'Affaire Dreyfus, où le peuple juif devient le symbole de l'universalisme, de la démocratie et de la justice contre les forces nationalistes, antisémites et réactionnaires, lesquelles se replient sur une autonomie faussée et fantasmatique. Toujours la même contradiction : l'individu ou le peuple prétend posséder naturellement sa vérité au lieu de la construire dans l'histoire. Historiquement, la contradiction atteint son point culminant avec la Révolution russe et l'exigence messianique d'instaurer immédiatement un monde juste. Dans ce contexte de crise, le peuple juif, porteur symbolique de l'élection et de l'universalisme, devient le bouc émissaire privilégié, non pas de la révolution soviétique elle-même mais des nationalismes renaissants. Ceux-ci se distinguent par une double visée : expansionniste vers l’extérieur (au motif de consolider leur “espace vital” il faut le transformer en espace d’influence), et le totalitarisme vers l’intérieur. Les totalitarismes du XXe siècle transforment alors la violence politique en violence sacrificielle. Ce qui devait être une expansion historique de la totalité devient une contraction meurtrière interne : purges, camps de concentration et finalement d’extermination. Auschwitz représente l'accomplissement extrême d’une telle logique sacrificielle. Le peuple qui avait historiquement inauguré la rupture avec le sacrifice et le paganisme devient lui-même la victime absolue. L'Holocauste apparaît ainsi comme la catastrophe métaphysique majeure de l'histoire contemporaire, révélant jusqu'où peut aller le refus de l'élection, de l'universalisme et du projet d'un monde juste. Mais le projet de génocide (au sens d’une éradication totale du peuple juif) ne pouvait qu’échouer, puisqu’aussi bien le peuple juif n’est pas le Christ ; n’étant pas divin, étant soumis lui-même à la finitude, il avait besoin d’un Etat pour se protéger, au risque de se rendre lui-même coupable de violences ou d’injustices.
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JUDAISME, Antisémistisme, Totalitarisme, Holocauste
“Catastrophe absolue de l'Holocauste - dont découlent d'autres catastrophes, celle éminemment des bombardements atomiques sur les cités japonaises d'Hiroshima et Nagasaki. Tentative folle qui ne pouvait être menée à son terme, si le peuple juif porte bien le sens de l'histoire universelle. Tentative tout à fait réelle néanmoins et qui est "le mal absolu, impunissable autant qu'impardonnable" (Arendt). Avec cette tentative, la violence sacrificielle propre au paganisme aura été répétée sans limites (abîme de l'humanité) contre le peuple qui avait, le premier, accueilli l'exigence de rompre avec le paganisme. "Passion des Passions" qu'est l'Holocauste ("les juifs y connurent une condition inférieure à celle des choses, une expérience de la passivité totale, une expérience de la Passion" (Lévinas). (…)
Après l'Holocauste cette réinstallation dans la terre promise et fondation d'un Etat pour les Juifs a, dans l'histoire, un droit absolu parce que le peuple juif porte le sens de l'histoire (universaliser l'élection, d'abord juive) et parce que l'accomplissement de sa mission supposait qu'après avoir subi l'épreuve la plus absolue du fait de l'élection, il les réinstallât sur cette terre et fondît cet Etat avec droit au retour pour tous les Juifs. En même temps par cet Etat ce peuple est devenu en quelques manière un peuple comme les autres, un peuple qui exerce une violence inévitable pour s'établir sur la terre qui (re)deviendra la sienne, et un droit devra être, par là même, reconnu aux populations palestiniennes devenues elles-mêmes, dans ce conflit, peuple palestinien.
JURANVILLE, 2015, LCEDL
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