Les pensées de Marx et de Nietzsche, bien qu’opposées, dérivent toutes deux en idéologies produisant des logiques sacrificielles et débouchant sur des catastrophes historiques. L’idéologie socialiste repose sur le mythe du peuple ou du prolétariat, écrase l’individu et désigne des coupables extérieurs pour ne pas nommer le mal-être humain, pour éviter l’affrontement à la finitude. Nietzsche, en réaction, substitue à l’individu réel la figure du surhomme, érigée en mythe de puissance créatrice, justifiant à son tour l’exclusion des faibles. Bien que Nietzsche ait rejeté toute forme d’idéologie et de religion, sa pensée a ouvert la voie à des idéologies de la force, du nationalisme et de la race, qu’il condamnait pourtant. Ainsi, comme le marxisme, elle prétend instaurer une rupture radicale dans l’histoire mais aboutit en réalité à une répétition aggravée de logiques païennes et sacrificielles.
IDEOLOGIE, Surhomme, Marxisme, Paganisme, NIETZSCHE
IDEOLOGIE, Communauté, Communisme, Nationalisme
L’idéologie par excellence, révolutionnaire et anti-capitaliste, mais internationaliste, basée sur le mythe des “masses travailleuses opprimées”, reste l’idéologie communiste. Pourquoi par excellence ? Parce qu’elle se prétend dans le même temps une théorie critique de l’idéologie, et qu’elle en reconduit le mécanisme de façon d’autant moins consciente. Par réaction, l’idéologie nationale-socialiste, elle aussi en un sens révolutionnaire et anti-capitaliste, s’appuie sur le mythe d’une communauté “pure” (enracinée ou traditionnelle), qu’il s’agirait de ressusciter, et sur un postulat vitaliste puisé éventuellement chez Nietzsche (au prix d’une simplification de sa pensée). Dans tous les cas elle désigne un sujet absolu (le prolétariat ou le peuple) et elle promet une totalité parfaite (la société sans classes ou l’élite des surhommes), d’où toute finitude radicale est bannie. Enfin toujours le pouvoir servant une idéologie se maintient par la manipulation des foules, la propagande et l’exaltation du sacrifice.
IDEOLOGIE, Finitude, Totalitarisme, Capitalisme, MARX
On peut souscrire à la critique marxiste de l’idéologie comme représentation fausse dissimulant les rapports de domination, mais le marxisme lui-même devient une idéologie en réduisant le réel à quelques principes partiels et supposés, en tout cas en occultant sa dimension la plus fondamentale : la finitude radicale, la pulsion de mort et, sur le plan social, la logique sacrificielle. En substituant aux anciens dominants un nouvel ennemi absolu et en justifiant un pouvoir révolutionnaire, il reconduit une structure de dissimulation et de violence qui conduit au totalitarisme. À l’inverse, l’idéologie vraie que doit introduire la philosophie repose elle aussi sur un principe unique — l’inconscient pensé à partir de l’existence — mais elle a pour spécificité de dire explicitement ce réel fondamental et de reconnaître l’inévitabilité du sacrifice. Elle permet dès lors de penser le capitalisme non comme un système juste, mais comme la forme minimale de la violence sociale, compatible avec l’émergence de l’individu et limitée par le droit. L’idéologie vraie ne supprime pas le conflit ni l’horreur, mais en rend possible la reconnaissance et la limitation dans le cadre de la démocratie.