ISLAM, Communauté, Paganisme, Finitude

L’islam ne développe ni doctrine du péché originel ni critique radicale de la communauté sacrificielle - alors que ce maintien du système sacrificiel est le signe le plus tangible du péché, compris comme finitude radicale. Une organisation religieuse sans clergé hiérarchisé permet à tous les croyants d’accéder directement à la religion sans dépendre d’une élite théologique. En témoigne l’absence de sacerdoce, l’égalité et la fraternité des croyants, le mélange des classes et des peuples lors du pèlerinage à La Mecque. Et cependant les inégalités inhérentes au monde traditionnel sont  bien maintenues, notamment la hiérarchie entre les sexes et un patriarcat archaïque couvert par la figure mythique de la mère (déniant, là encore, toute finitude radicale). Il faut voir dans l’émergence de l’islam non seulement une “religion pour le peuple” mais aussi la revanche historique de peuples jusque-là marginalisés. Les Arabes, exclus des révélations précédentes et dominés par les grands empires voisins, reçoivent avec Mahomet leur propre révélation, dans leur langue propre, et retrouvent une dignité collective. La succession de Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet est comprise, par l’islam, comme une progression historique du dévoilement de la vérité religieuse ; Mahomet apparaît comme le « sceau des prophètes », confirmant les révélations antérieures tout en les corrigeant. 


L’islam ne donne aucune place, Weber le souligne, à quelque « sentiment tragique du péché » – alors que ce péché est à nos yeux avant tout l’organisation même du monde traditionnel sacrificiel. L’islam maintient l’évidence de la communauté, dont il fait notamment, dans l’ijma, l’une des sources du droit – alors que ce que la philosophie ébranle avec sa question, c’est décisivement la communauté, toujours d’abord injuste et sacrificielle. L’islam prolonge la mythique complémentarité des sexes, et cela certes dans la version patriarcale de cette complémentarité où les femmes sont soumises à l’homme (lui-même soumis à la Mère toute-puissante) – de là le voile des femmes (trait venu du fond païen de toute religion et qu’on retrouve chez saint Paul) et l’affirmation (paulinienne aussi) que « Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles » (Coran, IV, 34). L’islam peut sembler borner l’éthique, comme dans le monde traditionnel sacrificiel, à des devoirs ritualistes d’échange avec le divin – « Dieu veut alléger vos obligations, car l’homme a été créé faible », est-il dit significativement au verset 28 de la sourate IV intitulée : « Les femmes ». Et non seulement l’islam ne fait pas éprouver l’infériorité éthique qu’il y a, pour le peuple, à ne pas mettre en question explicitement le monde traditionnel sacrificiel, mais il vise à ne pas lui faire éprouver d’infériorité éthique par rapport à certains qui auraient pu, par le travail de la pensée, entrer dans la subtilité dogmatique de la nouvelle religion.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

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