L’homme ne possède pas immédiatement son destin. Il ne l’accomplit qu’après avoir traversé l’épreuve de la passion et de la souffrance. Souffrance d’être rejeté par le monde auquel l'homme s'est lui-même opposé. L’individu véritable doit refuser une identité sociale immédiatement disponible, mais il doit ensuite supporter les conséquences de ce refus et produire une œuvre. Le destin n'est donc pas quelque chose qui arrive à l'homme, une somme d’événements qui conduiraient jusqu’à la mort, mais plutôt quelque chose qu'il accomplit par son travail. Et c'est seulement alors qu'il « s'approprie le nom » : le nom reçu devient véritablement son nom propre. Si l’homme devenant individu véritable commence par refuser le monde, pourquoi alors refuse-t-il son destin ? Parce qu'il est « radicalement fini », parce qu’il tend toujours d’abord par refuser la finitude elle-même. L’homme reçoit un nom qui implique une responsabilité, mais il commence par fuir cette responsabilité ; ou encore : l’homme est d'abord constitué par une vérité qu’il préfère ignorer, puis cette vérité revient sous une forme qui l'oblige à travailler. Le destin appartient donc à cette vérité refoulée. C’est ici qu’intervient la psychanalyse, et Lacan qui affirme : « Qu’est-ce que l’analysé vient chercher en analyse ? Son destin. » La psychanalyse deviendrait le dispositif contemporain de récupération du destin. La cure permettrait de retrouver ce qui, dans le symptôme, contient le destin - conservé et caché - du sujet, et enfin de l’assumer. Finitude et élection sont les éléments clefs du destin en tant que voulu par le sujet : d’un côté la finitude, que la psychanalyse traduit par la « castration » ; de l’autre, et surtout, une image de soi comme élu. L’élection désigne l'image dans laquelle le sujet peut se reconnaître comme celui qui assume sa finitude et accomplit une œuvre. Le sujet aurait donc, au moment même où il refuse le monde ordinaire, entrevu une image de ce qu'il pourrait devenir. La psychanalyse doit l’aider à retrouver cette image de désir. Ce n'est donc pas simplement le passé biographique du sujet qu'il faut reconstituer ; il faut saisir la possibilité future du sujet, son destin en tant qu'il reste à accomplir.
DESTIN, Refus, Finitude, Election
NOM, Destin, Liberté, Finitude, BENJAMIN
Le nom donné à l’homme ouvre un destin, mais ce destin ne doit pas être compris au sens mythologique d’une prédestination inscrite magiquement dans le nom. Benjamin montre plutôt que les parents, en donnant un nom à leur enfant, le dédient à Dieu sans connaître encore l’unité et l’identité qu’il devra réaliser. Le nom propre est ainsi « verbe de Dieu sous des sons humains » (Benjamin) et garantit à chacun sa création par Dieu ; il possède donc lui-même une puissance créatrice. Le nom est d’abord donné par l’Autre absolu, il “constitue l’homme comme existant, fini et pourtant libre” précise Juranville. Il ne désigne pas seulement une identité déjà accomplie : il “travaille” l’homme en l’appelant à “donner objectivité à l’unité et identité que le nom lui avait supposée” ajoute-t-il. Le destin est ainsi le processus par lequel cette possibilité initiale devient œuvre effective. La finitude signifie que le sujet hérite d’images, de modèles et de possibilités historiques déjà constitués, auxquels il peut s’identifier. La liberté consiste à choisir parmi ces possibilités et à les transformer. Le destin est donc toujours à la fois hérité et créé. C’est ce que permet de penser Heidegger lorsqu’il définit le destin comme l’avènement originaire du Dasein dans la résolution authentique. Le nom ouvre ainsi une histoire dans laquelle l’individu doit transformer l’héritage qui le constitue en œuvre propre.
LIBERTE, Loi, Destin, Oeuvre, HEGEL
Comment l’existant peut-il en finir avec le refus de savoir, et donc avec l’ignorance ordinaire, sachant que l’ignorance essentielle est le début de tout savoir ? Cette prise de conscience et cette transformation exigent qu'il accueille l'autonomie que lui offre l'Autre, la reconnaisse comme telle et la justifie rationnellement. Or celui qui accueille la loi véritable venant de l’Autre, et ouvrant à l'Autre, est un sujet libre. La liberté est définie comme l'« immédiateté de la loi ». Cependant, l'homme commence toujours par rejeter librement cette loi pour lui substituer une loi fausse, se refermant ainsi sur lui-même dans une liberté illusoire. La véritable liberté naît lorsqu'il reconnaît cette non-liberté et assume pleinement sa finitude. Elle engendre une ignorance essentielle : nul ne peut prévoir ni ce que fera l'Autre ni ce qu'il fera lui-même. La liberté est ainsi cause de l’angoisse, mais d’une angoisse qui ouvre à la peur : la liberté devient destin. Comme chez Hegel, la liberté devient progressivement destin objectif à travers les œuvres, l'histoire et finalement la philosophie. Autrement dit la liberté réelle assume non seulement le destin, mais encore la raison et la nécessité.
DESTIN, Langue, Signification, Philosophie
Le destin essentiel n'est pas la fatalité. Il désigne le mouvement par lequel l'individu véritable doit advenir, mais aussi, avec la reconnaissance sociale de cette singularité, l’inscription de cette singularité dans l'histoire. Le destin n'est donc pas ce qui arrive à l'individu ; c’est ce qui doit permettre à l'individu de devenir pleinement lui-même. Le problème est alors : comment ce destin peut-il être connu objectivement ? comment peut-il devenir savoir ? Dès lors qu’on reconnait l’existence, l’objectivité s’établit avant tout comme linguistique ; et la singularité individuelle doit être comprise comme une signification. Mais pour devenir véritable destin, cette signification doit recevoir une validation de vérité. Signification et vérité définissent alors la langue. Celle-ci est à la fois langue naturelle, qui transmet une tradition et appelle les individus à leur destin, et langue créatrice des écrivains, poètes et penseurs, où ce destin s'accomplit pleinement. Toutes les langues humaines possèdent en principe la capacité d'exprimer la signification essentielle de l'individu reconnu dans son historicité ; c'est le fondement de l'universalisme. Cependant, historiquement, les langues sont prises dans les systèmes sacrificiels et les formes sociales qui empêchent l'expression de cette singularité véritable. Elles véhiculent d'abord les représentations collectives dominantes plutôt que l'individualité authentique. La tâche de la philosophie est alors de rendre explicite cette possibilité universelle contenue dans les langues et de lui donner une pleine objectivité. Ce qu’elle fait à partir de son propre langage, conceptuel, dont le principe est la métaphore. Elle est l'opération créatrice fondamentale par laquelle une signification nouvelle apparaît. La métaphore devient ainsi le fondement du destin, de la création linguistique, de l'universalité philosophique et de l'inscription objective de la singularité individuelle dans l'histoire.
INTERPRETATION, Destin, Peur, Herméneutique, HEIDEGGER
Malgré sa découverte de l'existence authentique, Heidegger refuse de reconnaître que l'hétéronomie fondamentale de l'existence ouvre elle-même à une autonomie créatrice. Il pense que si l'homme posait objectivement le sens, s'il prétendait construire un savoir vrai et politiquement instituer un monde juste, alors il trahirait l'hétéronomie fondamentale de l'existence. Autrement dit Heidegger veut préserver l'altérité du destin contre toute réappropriation rationnelle. La notion décisive est celle d'interprétation. Interpréter consiste à supposer qu'un sens existe déjà, à chercher ce sens véritable et à le reconstituer à partir de soi. Le mouvement complet est le suivant : le sujet reçoit un destin ; éprouve la peur ; pose une question ; interprète ce qui lui arrive. L'interprétation est donc l'aboutissement actif du rapport à l'Autre, tout en articulant hétéronomie et autonomie. Heidegger a bien compris que l'être et le temps ne peuvent être pensés qu'herméneutiquement : l'homme interprète l'être et l'être appelle l'homme à interpréter. Mais en occultant la peur essentielle, et l’autonomie qu’elle implique, cette herméneutique reste incapable de fonder un savoir objectif et un projet politique. Pour dépasser cette limite, la philosophie doit se rapporter à la psychanalyse et à la religion révélée. La psychanalyse introduit l'inconscient, qui donne à l'existence une identité positive et devient le principe du savoir vrai pour le sujet individuel. La religion révélée, à savoir le judaïsme et le christianisme, enseigne au sujet social qu'il doit construire librement son destin et qu'une communauté juste est possible. La philosophie reconnaît ainsi la vérité de la psychanalyse pour l'individu et celle de la religion pour la société, sans quoi elle ne pourrait faire reconnaître par tous son propre savoir rationnel pur.
ELECTION, Destin, Grâce, Don
"De même que le don, comme vérité de l’altérité, confirme objectivement que l’altérité est voulue dans l’autonomie, de même le destin, comme vérité de la singularité, confirme objectivement que la singularité, en tant qu’incarnation et position, par le sujet, de la loi, est voulue dans l’autonomie."
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT
ECRITURE, Sujet, Destin, Père symbolique, LACAN
Le sujet n’écrit pas en tant que sujet, pour Lacan le sujet est le destinataire de la lettre : « une lettre arrive toujours à destination », c’est-à-dire au sujet dont elle constitue le destin. La lettre tracée sur la page rejoue, sur le plan de l’universel, ce qui fonde le sujet dans son identification symbolique, à partir du trait unaire. Cette trace première n’est qu’un fragment d’écriture ; elle appelle le sujet à poursuivre, à accomplir l’écriture commencée. Ainsi, si la lettre est destinée à l’homme, son destin est précisément d’écrire, jusqu'à la composition d'une écriture achevée, celle de l’œuvre. Il n’y a pas de sens donné à reprendre, ni de passé à reconquérir, mais une confrontation au réel, à l’impossible où le sujet est toujours déjà pris. Le destin du sujet est alors, écrit Juranville, d’"advenir comme la Chose sans visage". Ce destin peut être figuré par le vide même la page : temps imaginaire pur sans autre matérialité que celle de la coupure signifiante, en attendant que la signification se constitue par la référence au Père symbolique, auquel le sujet doit s'identifier pour que s'accomplisse la sublimation.
DESTIN, Histoire, Election, Tragédie, LACAN
Le destin est toujours synonyme d'inégalité, entre l'élu d'une part et l'Autre d'autre part qui lui adresse son destin. Le héros tragique, à ce titre, est bien l'incarnation d'une contradiction essentielle, dont la résolution marque l'impossibilité d'échapper au "destin "; mais il s'agit là d'une destinée mythologique. Alors que dans le destin véritable, existentiel, le héros prend conscience d'une autre impossibilité, celle d'échapper à l'Histoire. Le destin mythologique, dictant ce qui doit être de toute éternité, fait du héros une victime (de là la conception commune, populaire, du destin, qui l'assimile à la fatalité et notamment à la mort accidentelle). Le héros historique, lui, se trouve confronté à une finitude autrement radicale, car il a à re-constituer une identité, que certes l'Autre lui destine, mais qui dépend entièrement de son oeuvre et finalement de son histoire personnelle, censée changer l'Histoire universelle. Les pensées de l'existence, de Kierkegaard à Heidegger, si elles reconnaissent le caractère essentiel d'un tel destin, non pas comme prédestination mais ouverture à l'imprévisible réel, excluent en général toute possibilité de mener à terme l'oeuvre historique, d'obtenir la reconnaissance, et donc d'accomplir le destin. S'il n'est pas nécessairement voué au sacrifice, le héros ne peut rencontrer que l'échec, comme si l'élection (et la grâce) n'était finalement que tromperie. Et dans la conception psychanalytique, le sujet sait bien qu'il y va de son destin à se confronter au grand Autre, à l'inconscient, et il saura que son symptôme n'était qu'une expression du refus d'affronter le destin ; et cependant, là encore, il n'est pas censé dépasser le stade éthique d'une certaine honnêteté envers lui-même et les autres, sans que le savoir du symptôme ne débouche sur un savoir rationnel pur, sur l'oeuvre de l'histoire.
DESTIN, Question, Peur, Singularité
Celui qui pose la question essentielle présuppose avoir reçu de l'Autre les conditions de son autonomie pour s'engager dans la quête du savoir et de l'œuvre reconnue. Qu’est-ce qui lui fait donner une vérité objective à la peur et dépasser le tragique pour instituer un monde juste ? Le destin. Car la loi qui appelle le fini à l’autonomie est d’abord rejetée par le monde social ; il faut alors la reconstituer contre les autres et pour les autres. Cela suppose de s’établir dans sa singularité et d’en donner vérité - définition même du destin.
DESTIN, Election, Histoire, Autre
"Nul ne peut avoir de destin s’il n’assume pas l’élection. Et tous n’assumeront pas effectivement l’élection. Mais d’une part ce destin a été, de même que l’élection, offert à tous. Le destin (au sens de l’Autre qui destine) appelle chacun à son destin (au sens de ce qui lui est destiné, et à quoi il est destiné). Pas plus qu’il n’y a, dans l’élection, de préférence, il n’y a, dans le destin, de prédestination. Et d’autre part le destin de ceux qui se sont engagés dans leur destin ne s’accomplirait pas, si n’était pas reconnu de tous, dans le monde juste, que chacun a reçu toutes les conditions d’un tel destin. Si le destin n’était pas alors posé comme celui du peuple tout entier – à partir de quoi tel ou tel entre effectivement dans son destin. Le destin est ainsi toujours celui de l’histoire."
JURANVILLE, JEU, 2000