GRACE, Philosophie, Autonomie, Aura

La philosophie moderne reconnaît l’importance de la grâce mais ne la pense pas pleinement. Pourquoi ? Parce qu’il manque soit la finitude radicale (condition existentielle réelle), soit l’autonomie que la grâce rend possible. Dans la Rhétorique, Aristote définit la χάρις (charis) comme : rendre service sans retour attendu, uniquement en vue du bien de l’autre ; il s’agit bien d’une structure du don gratuit. Mais il n’en tire aucune conséquence philosophique majeure, cette grâce reste marginale. Avec le christianisme, et notamment Augustin, la grâce devient centrale puisqu’elle provient de Dieu (Autre absolu) et qu’elle seule permet le salut (impossible autrement). Mais Augustin ne dit rien l’autonomie produite par la grâce ainsi que de la possibilité de retomber dans le péché ; même limites chez Blaise Pascal. La pensée contemporaine de l’existence (Kierkegaard, Heidegger, Levinas) pose la finitude radicale, mais là encore n’assume pas l’autonomie issue de la grâce, voire n’affirme celle-ci qu’implicitement. Benjamin est un cas particulier : il approche la grâce à travers la notion d’”aura” comme présence unique, à la fois proche et lointaine ; la chose semble venir à nous tout en restant irréductiblement autre. Cela correspond très bien à la structure de la grâce : altérité + proximité. Mais Benjamin en vient à confondre malencontreusement la grâce avec la magie, qui est contrainte et captation, alors que la grâce issue de la Révélation doit laisser le sujet libre. Juranville répète que la grâce ne peut être pleinement pensée que si la philosophie intègre l’inconscient, c’est-à-dire si elle se rapporte à la psychanalyse. Car la psychanalyse permet de penser un savoir réel qui se transmet par grâce. Disons même que la grâce assure que le savoir n’est pas seulement produit, mais reconnu comme savoir.


“Le discours philosophique ne peut donc poser véritablement la grâce que quand il en vient, se rapportant au discours psychanalytique, à affirmer, en plus de l’existence, l’inconscient. Et il la pose alors dans toutes ses dimensions. Primordialement religieuse, comme l’a judicieusement rappelé Benjamin – et cette fois-ci en la distinguant précisément, à partir de la révélation, de la magie : elle n’impose rien, laisse absolument libre. Mais aussi artistique. Et bien plus psychanalytique et philosophique – et la grâce aurait alors en propre d’assurer au discours sa reconnaissance comme savoir.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

GRÂCE, Individu, Autre, Résurrection

La grâce est le principe subjectif de l’individualité, parce qu’elle permet de tenir ensemble autonomie (le sujet est lui-même) et altérité (il est reconnu par l’Autre). Or c’est précisément cette unité qui définit, pour Juranville, l’individu accompli. Si l’individu surgit d’abord dans la solitude, s’il s’accomplit ensuite dans l’oeuvre, c’est bien la grâce qui rend possible ces moments : ouvrant l’espace de la solitude, elle permet la production de l’œuvre, puis se communique à travers celle-ci. On peut distinguer trois formes de grâce. D’abord une forme extérieure ou phénoménale, quand untel est reconnu par les autres comme “ayant la grâce” : on lui reconnait déjà autonomie (il agit librement) et altérité (il est validé par les autres). Ensuite une forme intérieure ou existentielle, quand l’existant reçoit la grâce de l’Autre absolu et peut en témoigner : elle est vécue comme une résurrection (sortie de la déchéance). La vie du sujet devient alors un chemin orienté par le modèle du Christ. Enfin une forme essentielle ou réelle, qui intervient seulement lorsque la grâce peut être transmise à un Autre, qui est toujours un individu. Pas d’individu sans transmission de la grâce. Kierkegaard a développé amplement ce thème de la grâce en lui donnant sa pleine dimension existentielle - pour lui la vérité est transmise d’individu à individu, et sous condition donnée par le Christ - mais il se refuse à en tirer les conséquences philosophiques. La nouveauté décisive vient avec la psychanalyse, laquelle pose qu’un savoir vrai - le savoir inconscient - se transmet effectivement par la grâce. La philosophie doit alors reconnaître ce mode de transmission et l’assumer pour elle-même, tout en produisant un savoir rationnel.


“L’individu est enfin grâce, qui est son principe subjectif. Ce qu’il faut, pour que l’existant aille jusqu’au bout, par l’œuvre, de son être d’individu, c’est qu’il affirme, avec cette œuvre, l’autonomie et en même temps l’altérité. Or autonomie et altérité, cela définit selon nous la grâce. Grâce qui fait que l’autre existant pourra reconstituer, par lui-même, toute l’objectivité de l’œuvre. Et donc, d’une part, grâce qui garantit la reconnaissance par l’Autre ; d’autre part, grâce qui fait, de cet Autre, de l’autre existant, lui aussi un individu (pas d’individu qui ne se rapporte à son Autre fini comme lui aussi individu) ; et, enfin, grâce que l’existant doit supposer au principe de son être propre d’individu. Face à la solitude comme l’acte ou l’avènement de l’individu, et à l’œuvre comme ce par et dans quoi il s’accomplit, la grâce est ainsi le principe subjectif de l’individu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

GRACE, Savoir, Autre, Rencontre, SOCRATE

Dans le monde païen la vérité appartient à une hiérarchie de savoirs (sages, prêtres, initiés). Avec Socrate apparaît une autre structure : la vérité devient accessible à tous. Pour deux raisons : d’une part le vrai est constitutif de l’Idée affirmée (dans le dialogue), d’autre part cette universalité passe par la grâce (le fait que le dialogue soit initié, par l’Autre, ici Socrate). Le moment décisif est la proclamation socratique du non-savoir : « je sais que je ne sais pas ». Ironie certes, mais “tragique” comme le dit Hegel. Le non-savoir est réel, Socrate ne ruse pas, ne joue pas. Puis Socrate dit à son interlocuteur : « tu crois savoir mais tu ne sais pas » - destruction du faux savoir. Il affirme ensuite : « tu ne sais pas que tu sais » - révélation d’un savoir déjà présent. Par delà la théorie platonicienne de la réminiscence, cette structure correspond très clairement à l’idée d’un savoir inconscient. En tout cas, face à l’autre homme fasciné par sa supposée sagesse, Socrate s’efface, il se fait lui-même déchet (il renonce à la position de maître) ; il élève l’autre, il affirme la vérité en l’autre. Socrate transforme donc son interlocuteur en Autre vrai. Il ne possède pas la grâce comme une propriété, il la communique parce qu’il l’a lui-même reçue d’un Autre. La grâce est de l’ordre d’une rencontre réelle, disons d’une bonne rencontre qui permet l’épreuve du réel.


Ce qui dans l’affirmation socratique de l’idée fait réellement rupture avec le système du paganisme, c’est la grâce alors impliquée. Grâce qui est rencontre – Socrate proclame son non-savoir essentiel. Mais cette proclamation de non-savoir est inséparable de l’affirmation de l’idée comme présente en tous – Il avait dit « tu crois savoir et tu ne sais pas », il dit maintenant « tu ne sais pas que tu sais ». C’est ce que suppose la célèbre théorie de la réminiscence. Car face à l’autre homme qui s’est réduit au déchet fasciné devant lui et sa supposée sagesse, Socrate, d’une part s’efface et se fait déchet à son tour ; et d’autre part il affirme la vérité en cet autre, de son écrasement il l’élève à sa vérité, il le fait Autre vrai.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

DON, Altérité, Oeuvre, Grâce

La grâce apparaît au fini comme un don, un acte par lequel l’altérité reçoit une vérité valable pour tout Autre. Dans le don essentiel, ce qui est donné porte en lui le témoignage de l’acte de donation et manifeste l’altérité elle-même. Donner ce que l’on possède, comme pour combler un manque de l’Autre, ne constitue jamais un don véritable. Il s’agit, par l’acte du don, de se constituer comme l’Autre de l’Autre. Le sujet qui donne se désapproprie de lui-même et produit, depuis la place de l’Autre, une œuvre tournée vers tous les autres et dotée d’une objectivité absolue. Ce qui confère bien vérité à l’altérité. La pensée de l’existence (Heidegger, Lévinas, Lacan, Blanchot) refuse cependant de penser ensemble don, œuvre et objectivité universelle : soit l’on reconnaît l’objectivité et l’altérité disparaît, soit l’on sauve l’altérité mais l’œuvre ne peut être reconnue comme vraie. Pour Juranville, seule la grâce reçue de l’Autre absolu permet au fini d’accomplir une œuvre objectivement valable et socialement reconnue - car seul l’Autre absolu peut se vouloir l’Autre de tout Autre, assurer la circulation du don, et ainsi initier la grâce.


“Comment la grâce apparaît-elle au fini ? Elle est vouloir, ou revouloir, absolument libre de l’altérité. Mais il est toujours possible, pour le fini, que ce vouloir, ou ce revouloir, soit illusoire. La grâce ne lui apparaît donc vraie grâce que si vérité pour tout Autre, dont lui-même, y est conférée à l’altérité. Ce qui caractérise le don. C’est comme don que la grâce apparaît au fini. Tout don essentiel est don gracieux, et la grâce, par définition, est donnée.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GRACE, Individu, Oeuvre, Christ

Pour l’individu fini qui veut affirmer une œuvre vraie et en maintenir la vérité malgré l’impossibilité d’en assurer immédiatement la reconnaissance universelle, il faut poser la grâce. Reçue de l’Autre – ultimement de l’Autre absolu –, la grâce ouvre l’accès à l’objectivité absolue que l’individu reconstitue dans son œuvre et transmet ensuite aux autres. Dans cet espace de l’oeuvre il affronte et transforme les passions fondamentales que sont l’angoisse, la culpabilité, la honte, et la peur, au fur et à mesure que la grâce s’enrichit de l’élection, de la foi, et enfin du don. Si la solitude est l’acte de l’individualité, et l’oeuvre ce dans quoi elle se réalise, la grâce en est le principe subjectif : elle fait vouloir l’individualité, en soi et dans l’Autre. La grâce fonde donc à la fois l’autonomie du sujet et la relation aux autres. Historiquement figurée dans la grâce du Christ – création, incarnation, passion et résurrection –, elle signifie existentiellement que chacun, entrant dans la passion de son œuvre propre, peut ressusciter comme individu.


Notons simplement ici que cette grâce est éminemment, dans l’histoire, grâce du Christ. Grâce d’origine, que le Fils comme Verbe reçoit du Père, pour la Création. Grâce ensuite de l’Incarnation, par quoi le Fils, l’élu par excellence, se fait Christ. Puis grâce certes de la Passion. Et grâce enfin de la Résurrection, sans laquelle la Passion n’aurait pas de sens, sans laquelle ne serait pas annoncé à chacun qu’entrant dans la Passion de son œuvre propre, dans sa Passion d’individu, il ressuscitera de cette mort.”
JURANVILLE, 2000, JEU

GRACE, Analyste, Acte, Cause, LACAN

Pourquoi la parole psychanalytique peut-elle être reconnue comme vraie par le patient ? L’explication peut surprendre, puisque selon Juranville qui reprend l’idée de Lacan, ce phénomène relèverait de la grâce. Dans la situation analytique l’analyste se tient dans la position de l’objet-déchet (objet a chez Lacan). Lacan compare l’analyste à un saint qui, loin d’être glorifié, occupe justement la place rejetée. C’est cette position qui permet au patient de parler, d’une parole relevant de l’inconscient. L’analyste rend grâce à Dieu (sous le nom d’inconscient) et il dispense la grâce à l’autre : ce dispositif est de l’ordre de l’acte dans la mesure où il fait intervenir la cause matérielle qu’incarne l’objet ‘a’ ; cette grâce permet au sujet d’accéder à sa vérité inconsciente et donc à son désir. L’acte analytique produit une transformation réelle, mais qui ne peut pas être expliquée comme un mécanisme technique ; la grâce désigne précisément ce type d’événement. La grâce comporte deux dimensions paradoxales : l’altérité (dans la dépendance à l’Autre) et l’autonomie (car cette grâce s’effectue librement) ; ces deux composantes sont justement ce qui donne autorité et vérité à la parole analytique. L’action analytique se distingue ainsi de la magie ou de la suggestion, comme l’avait déjà montré Freud en opposant l’hypnose à la psychanalyse. La psychanalyse ne peut reconnaître la grâce qu’indirectement, car la nommer explicitement reviendrait soit à s’inscrire dans un cadre religieux qu’elle refuse, soit à revendiquer une action de maîtrise comme dans la magie. La philosophie, elle, peut le faire, non sans s’appuyer sur l’expérience analytique ; car le discours philosophique se pose explicitement comme savoir et peut donc nommer la grâce comme principe.


“Le discours psychanalytique doit reconnaître et même nommer la grâce, dès lors qu’il s’interroge sur son action et qu’il veut la distinguer de la magie. C’est ce que voulait Freud quand il opposait l’hypnose et la psychanalyse (la suggestion et le transfert) : « La thérapeutique hypnotique cherche à recouvrir et à masquer quelque chose dans la vie psychique ; la thérapeutique psychanalytique cherche, au contraire, à le mettre à nu et à l’écarter. » C’est ce que veut Lacan quand il se demande : « Quel est l’ordre de vérité que notre praxis engendre ? Comment nous assurer que nous ne sommes pas dans l’imposture ? » Il a bien l’idée que, face au discours du maître qui est celui de la magie et où la « vérité comme cause » intervient sous son aspect de « cause efficiente » (« efficiente », mais qui ne produit aucun véritable changement, et ne fait que réorganiser des données déjà là), le discours du psychanalyste, où la vérité intervient sous son aspect de « cause matérielle » ( c’est l’objet-déchet), est celui qui, par excellence, fait acte : « Le discours de l’analyse n’est rien d’autre que la logique de l’action. »  Et c’est là qu’il introduit le terme de « grâce » : « Une notion aussi articulée et précise que celle de la grâce est irremplaçable quand il s’agit de la psychologie de l’acte, et nous ne trouvons rien d’équivalent dans la psychologie académique classique. » « La mesure dans laquelle le christianisme nous intéresse, j’entends au niveau de la théorie, se résume au rôle donné à la grâce. Qui ne voit que la grâce a le plus étroit rapport avec ce que moi, partant de fonctions théoriques qui n’ont certes rien à faire avec les effusions du cœur, je désigne comme le désir de l’Autre ? » D’où l’on peut conclure que le discours psychanalytique doit à la fois reconnaître la grâce et la taire comme telle, se dédire après l’avoir dite, et qu’il s’attache plutôt au mécanisme de la grâce.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

GRÂCE, Autre, Finitude, Autonomie

La finitude est l’épreuve centrale de l’existence ; or exister signifie que le sens vient de l’Autre. Mais cette reconnaissance est difficile, car le sujet fini commence par refuser sa finitude. La grâce intervient alors comme un acte par lequel l’Autre absolu permet au sujet fini à la fois d’assumer sa finitude et de retrouver sa puissance créatrice. Mais il y a un Autre absolu vrai et un Autre absolu faux selon le rapport que le sujet entretient avec la finitude. L’Autre vrai s’ouvre librement à son Autre, permettant à celui-ci de devenir à son tour Autre vrai, tandis que l’Autre faux (Surmoi) institue un lien social sacrificiel, condamnant le sujet à la dépendance. Historiquement, la notion de grâce appartient d’abord au christianisme, mais la scolastique l’introduit dans la philosophie en opposant la nature et la grâce, l’ordre naturel et l’intervention divine. Blaise Pascal radicalise cette opposition en rabattant la nature sur le péché, de sorte que pour lui (dualisme moral) l’homme possède une double capacité : justement la grâce et le péché, chacune étant réversible, aucune ne faisant nécessité. L’inverse chez Leibniz qui, au nom de l’harmonie préétablie, unit les deux règnes de la nature et de la grâce dans une seule réalité, autonome à des degrés divers, celle des monades. Leibniz ne pense donc pas l’existence, soit le lien constitutif et imprévisible à l’Autre, pas plus que la finitude radicale, soit la fuite libre du sujet devant sa propre liberté. Ce que parvient à penser Kierkegaard, insistant sur le rôle de la grâce, sans laquelle le sujet ne possède aucune autonomie. De même chez Levinas la grâce apparaît dans la gratuité du rapport à l’Autre, dans l’effacement de soi et la responsabilité face au visage d’autrui. Mais la véritable conceptualisation de la grâce, selon Juranville, est rendue possible avec la psychanalyse, parce que l’inconscient y apparaît - en dernière analyse, pourrait-on dire - comme autonomie de l’existence (rappelons que la grâce est altérité dans l’autonomie). Lacan a rapproché explicitement la psychanalyse de la grâce, en soulignant comment la théorie chrétienne de la grâce éclaire le désir de l’Autre : ce désir se communique au sujet, lequel finit par désirer du même désir. Mais Lacan refuse de poser une quelconque consistance ontologique de l’inconscient : avortant sa théorie de la sublimation, il ne peut pas reconnaître la Chose désirante réelle (en lieu et place de l’objet fini), il ne peut donc pas montrer pleinement la portée objective de la grâce.


“La finitude est l’épreuve de l’existence, de ce mouvement par lequel celui qui ex-siste pose que le sens viendra de l’Autre. Dans le fini cette finitude se retourne d’abord contre elle-même. Le fini fuit d’abord sa finitude. Cette fuite est péché et sexualité. Elle débouche sur la fabrication d’un Autre faux (ou Surmoi), et sur le déploiement de l’ordre social sacrificiel. Comment, dès lors, l’Autre fera-t-il réaccéder le fini à sa puissance créatrice réelle ? Il faut que, là où il est en position d’incarner, pour celui-ci, l’Autre faux, et de présider à l’ordre sacrificiel, il se manifeste au contraire comme l’Autre vrai, s’ouvrant librement à son Autre. Une telle ouverture absolument libre à son Autre définit la grâce. Grâce comme assomption pure de l’existence. Non pas exactement altérité dans l’identité, comme l’existence, mais altérité dans l’autonomie. Grâce qui, par définition, se communique, puisqu’elle ne vise qu’une chose : que celui à qui elle est donnée devienne, comme celui qui la donne, l’Autre vrai.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GNOSE, Finitude, Christianisme, Incarnation

Dans le christianisme primitif, la gnose a exercé une forte attraction parce qu’elle offrait une justification universelle de l’espérance de salut. Elle commence par dénoncer le mal du monde en l’assimilant à un principe cosmique extérieur (le mauvais démiurge, rapporté au Dieu des Juifs), face auquel se dresse le vrai Dieu étranger au monde, un Christ désincarné apportant le salut par la connaissance. En niant l’Incarnation elle trahit évidemment le christianisme dans sa vérité la plus profonde, à savoir la possibilité d’assumer la finitude humaine dans la chair, la reconnaissance d’un mal non plus absolu mais radical résidant dans la créature elle-même, et plus précisément lié à sa liberté. Car le mal n’est que le refus d’assumer la finitude radicale. Les Pères de l’Église ont donc condamné la gnose comme hérésie, rappelant comme Tertullien que « la chair est la charnière du salut » (car la résurrection concerne le corps). Rosenzweig a aussi souligné qu’en coupant le christianisme de ses racines juives, le gnose promeut un Dieu déshumanisé et déshumanisant, détaché de l’histoire, et surtout ouvrant la voie à de nouvelles formes d’idolâtrie. Le gnosticisme inspire l’idée d’un salut historique total, ou c’est le monde qu’il s’agit de sauver (puisqu’en lui résiderait le mal) et non la créature. Selon Karl Löwith certaines idéologies modernes reprennent ce schéma, jusqu’à l’idée d’une Troisième Internationale ou d’un Troisième Reich. Dans ces visions, un chef charismatique apparaît promettant une communauté parfaite libérée de toute institution. Visions éminemment dangereuses en ceci ce qu’elle refusent toujours, de façon systémique, la finitude humaine.


“Le dualisme gnostique, bien loin d’aller dans le sens de la vérité la plus propre du christianisme et de s’élever contre le mal qu’est le système sacrificiel du paganisme, répète en fait ce système. Et cela parce qu’il est refus absolu, cette fois-ci au nom, expressément, de l’autonomie, d’assumer la finitude radicale. Refus de reconnaître que le mal est en l’homme, en tout homme ; qu’il tient à la décision, libre, mais inévitable, de ne pas assumer cette finitude ; qu’il peut se réduire à sa forme minimale de mal radical pour autant qu’il est revoulu pour le bien, pour la relation à l’Autre ; mais qu’il peut aussi se transformer en mal absolu pour autant qu’il rejette ce bien, cette relation. Le dualisme gnostique est refus de l’Incarnation, de l’assomption, par le Fils absolu, d’une chair d’homme marquée par la finitude.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

GENIE, Modèle, Forme, Analyse, KANT, LACAN

Comment le génie peut-il acquérir une objectivité ? Il faut considérer la théorie du modèle. Déjà Kant soulignait que l’originalité du génie ne suffit pas : ses productions doivent être exemplaires et pouvoir servir de règle au jugement. Cependant Kant reste méfiant envers le modèle, car l’imitation peut menacer l’autonomie du sujet ; l’exemple doit seulement éveiller l’originalité. Cette position s’oppose à celle de Platon, pour qui les réalités sensibles imitent des modèles éternels. Mais les deux thèses ne prennent pas en compte la finitude radicale de l’existence : l’autonomie véritable se constitue dans la relation à l’Autre et doit être recréée par lui. Le modèle doit alors être compris comme forme de l’identité créatrice : il ne s’agit pas d’imiter un contenu donné, mais de reproduire une forme capable d’engendrer de nouveaux contenus. Le modèle réalise l’universel dans un particulier tout en laissant cet universel ouvert à d’autres réalisations. Une œuvre ne devient modèle que lorsqu’elle est reconnue comme œuvre vraie dans le savoir ; le système du savoir constitue ainsi le modèle par excellence. Dans la psychanalyse, cette relation de modèle apparaît dans le rapport entre psychanalyste et patient, chacun pouvant être pour l’autre le lieu d’apparition de la vérité inconsciente. C’est bien cette transformation du symptôme en modèle de vérité pour le sujet que vise Lacan à travers sa formule “s’identifier à son symptôme”.


“Qu’est-ce en effet que le modèle ? Il est, rappelons-le, forme de l’identité. Forme, dans sa distinction d’avec le contenu. De sorte qu’un nouveau contenu est possible. Non pas qui se soumette à cette forme toujours déjà là. Mais qui la reproduise, qui la recrée à partir de soi.
Car elle est forme absolue. Forme créatrice. Autonomie existante, qui crée son Autre, et l’appelle à la recréer. Dans le modèle, l’universel est donc, à la fois, parfaitement réalisé par le particulier qui est modèle, et dégagé, comme forme, face à tout particulier. Le modèle s’oppose bien, en cela, à l’exemple, qui peut supposer un universel déjà là, ou ouvrir à la position de l’universel, mais ne le pose pas. L’œuvre, en soi, n’est donc pas modèle, elle ne l’est que si elle est posée comme œuvre vraie et objective, dans le savoir.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GENIE, Inconscient, Autre, Création

Le génie apparaît lorsque le sujet, conscient de sa finitude, accepte ce qui lui vient de l’Autre et qu’il ne peut produire par lui-même. Le sujet devient conscience en cherchant le sens vrai des choses, sens d’abord situé en l’Autre, sous la forme de l’inconscient. Mais cette dimension est d’abord rejetée par le sujet, qui refuse la dépendance à l’Autre qu’elle implique ; ainsi le génie possible est d’abord refusé. Si l’inconscient est ensuite accueilli, ce n’est pas par un développement naturel mais par un travail éthique répondant à l’appel de l’Autre. Ce n’est qu’alors qu’il devient, dans le sujet, génie, c’est-à-dire principe subjectif de la création. Ce génie se communique à l’Autre par l’œuvre et finalement par le savoir, l’oeuvre partageable par excellence.


Comment le génie peut-il se donner au sujet fini, si celui-ci doit prendre au sérieux sa finitude radicale, et si une autonomie nouvelle doit pouvoir, en même temps, lui venir, dans son immédiateté à lui, de l’Autre ? Comme l’inconscient lui-même. Car l’inconscient - c’est ainsi que nous l’avons présenté - est posé par le sujet devenu conscience quand, dans son mouvement vers le savoir, il se heurte à l’impossibilité d’atteindre, par lui-même, au sens vrai qu’il voulait. L’inconscient est alors, pour lui, ce sens vrai. Sens d’abord en l’Autre.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GENIE, Foi, Savoir, Oeuvre

Qu’est-ce qui permet au sujet fini, face aux génies reconnus, face aux modèles, d’exprimer son génie propre et avant tout d’accomplir son oeuvre ? La foi. Car seule la foi donne l’assurance qu’un tel travail, malgré le rejet initial par le monde social, finira par atteindre la reconnaissance universelle. En ce sens la foi est l’essence même du génie, d’où son aspect religieux mis en avant par Kierkegaard. Mais l’on retrouve aussi la foi au coeur des discours philosophique et psychanalytique, où le sujet - par l’identification à la Chose créatrice elle-même - fait “oeuvre de génie” par l’usage de la métaphore et la reconstitution du savoir.


C’est donc comme œuvre, où la structure de la métaphore se répète à tous les niveaux, que le savoir vrai, philosophique, de l’existence et de l’inconscient, se constitue objectivement. Nous avons montré enfin que le génie est ce qui crée et recrée, ce par quoi le sujet, accueillant son autonomie de Chose, accomplit ou réaccomplit l’œuvre, dont celle du savoir. C’est donc par le génie, commun à tous, que s’effectue la reconnaissance universelle du savoir philosophique.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GENIE, Création, Autonomie, Travail

Face à la métaphore comme l’acte de la création et à l’oeuvre comme son résultat créé, le génie est le principe subjectif de la création. Il se définit comme autonomie dans l’immédiateté. Mais contrairement à l’opinion courante qui en fait un don naturel exceptionnel, le génie n’est pas une donnée de fait : il résulte de l’accueil de l’autonomie que dispense l’Autre. En ce sens il ne dispense pas du travail, au contraire il le présuppose, car il n’existe pas d’autonomie immédiate sans l’acceptation du travail exigé par l’Autre. Donc autonomie (génie) et hétéronomie (travail) sont inséparables. Pour Kant, le génie est le talent naturel qui donne ses règles à l’art ; il produit ce que Kant appelle les Idées esthétiques, à défaut de concepts rationnels purs. Tandis que pour Hegel, stipulant que la vérité se réalise dans le savoir philosophique, le génie conserve un rôle dans l’art mais cesse d’être décisif. Pour Kierkegaard il est l’immédiateté de l’autonomie mais ne devient vrai qu’en reconnaissant que cette autonomie vient de l’Autre et passe par l’angoisse de la finitude ; autrement dit il cesse d’être artistique pour devenir religieux, mais alors s’effondre comme autonomie. Nous sommes dans l’impasse tant que l’on ne pose pas cette autonomie dans un savoir philosophique partagé, tant que les hommes ne peuvent pas accéder à ce savoir en se communiquant leur génie. La psychanalyse illustre parfaitement cette dimension relationnelle du génie, car dans la relation analytique, chacun communique son génie à l’autre, voire représente le génie de l’autre.


Que manque-t-il à la pensée de l’existence, et notamment à Kierkegaard, pour donner toute sa vérité au génie ? Simplement de pouvoir poser l’autonomie vraie et existante dans le savoir philosophique. De la montrer s’y posant elle-même. De montrer les hommes parvenant à ce savoir parce qu’ils se communiquent leur commun génie. Or c’est ce que permet, d’après nous, la psychanalyse. Après avoir dit que « la mère est le génie de l’enfant », Hegel disait déjà fort bien du « magnétiseur » pour le « sujet malade », que « cet autre est son âme présente, subjective, son génie, qui peut aussi le remplir de contenu ». Le psychanalyste n’est-il pas ainsi, hors toute « maladie », le génie du patient, de même que le patient est le génie du psychanalyste ?”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FORCLUSION, Nom-du-Père, Psychose, Castration, LACAN

Dans l’hallucination psychotique surgit dans le réel le signifiant fondamental du Nom-du-Père, qui normalement introduit la loi symbolique et permet au sujet d’accéder à son statut de sujet désirant. Dans la psychose, ce signifiant n’entre pas dans le symbolique : la castration symbolique est ainsi évitée. La question est alors de savoir si cette forclusion correspond à un défaut originaire de la structure du sujet ou à un processus actif. Or Lacan lui-même soutient que la forclusion implique d’abord une expérience de la castration : le sujet a rencontré la menace qu’elle représente mais refuse de l’admettre dans son monde symbolique - ce qu’indique la formule « je n’en veux rien savoir ». L’analogie juridique du terme « forclusion » éclaire ce mécanisme : un droit peut exister mais ne plus être reconnu (par la justice) s’il n’a pas été revendiqué à temps. De même, dans la psychose, il existe bien un savoir de la castration, mais le sujet refuse d’en être le sujet. La forclusion apparaît ainsi comme la forme extrême de l’évitement de la castration, qui entraîne le retour dans le réel de ce qui a été rejeté du symbolique.


Le Nom-du-Père est forclos en raison même de ce qu’il signifie, soit la castration. Lacan lui-même indique que le psychotique doit avoir au moins une « expérience » de la castration, à partir de quoi s’effectue la forclusion (ou le rejet). Ainsi : « Il peut se faire qu’un sujet refuse l’accession, à son monde symbolique, de quelque chose que pourtant il a expérimenté et qui n’est rien d’autre en cette occasion que la menace de castration ». On pourrait certes objecter que le sujet ne peut refuser l’accession à son monde symbolique de ce qui fonde ce « monde symbolique ». Mais le point essentiel ici, c’est l’expérience de la castration, d’abord faite, ce qui suppose que le Nom-du-Père a été aussi posé comme la référence, de quelque manière. Lacan détermine la forclusion par la formule du « je n’en veux rien savoir ». Ce qui marque clairement le rejet de quelque chose qui a émergé et qui doit continuer selon un certain mode à être présent.”
JURANVILLE, 1984, LPH

FONDATION, Savoir, Cause, Vérité

Le savoir vrai suppose une intériorité où l’identité du sujet se reconstitue en accueillant l’Autre comme tel. Cette intériorité permet de remonter de ce qui existe comme effet à la cause qui en constitue l’origine : la cause est l’identité originelle qui se met à exister, donc l’identité avec l’existence. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle devient fondation. Mais la fondation n’est réelle que si elle peut être répétée par les existants : ce qui est fondé doit permettre de fonder à son tour. C’est pourquoi la fondation se distingue de la création proprement dite, elle est la reprise de cette puissance créatrice (d’abord divine) par les existants eux-mêmes. Le savoir joue ici un rôle décisif car il reconnaît la puissance créatrice présente en chacun et la fixe socialement, rendant possible la fondation durable d’institutions nouvelles. Plus précisément, l’acte fondateur commence par un geste symbolique : par exemple poser la première pierre. C’est une métonymie : une partie représente le tout. Mais ce geste devient réel seulement s’il renvoie à la cause créatrice, en elle-même métaphorique. De même que la création produit une œuvre, par le génie, la fondation produit un savoir qui en fixe la signification, par le jugement. La philosophie illustre ce processus dès son apparition en Grèce par l’usage spéculatif du langage, qui transforme des mots ordinaires en concepts et fonde ainsi un nouveau rapport à l’être. Ce travail semble seulement chercher la vérité ; mais en réalité, il la produit déjà. La philosophie fonde donc un nouveau savoir. Dans une perspective chrétienne, cette fondation correspond symboliquement à l’engendrement du Verbe à partir du Père : l’existant, participant au Verbe, devient lui-même principe fondateur. 


“Laisser venir l’intériorité existante en tant qu’elle introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, ce qui caractérise le savoir, le savoir vrai, c’est laisser venir et la cause et la vérité. Or cause et en même temps vérité, cela définit la fondation. C’est donc comme fondation que se donne le savoir. Fondation qui est le savoir en lui-même, dans son acte de savoir. Parlant de la fondation, on part de ce qui existe (à quoi on suppose une consistance) et, cherchant ce qui le fonde, ce qui l’a fondé, on cherche la cause dont il est l’effet : la fondation est bien cause. Mais si l’on cherche ce qui le fonde, ce qui l’a fondé, c’est parce que ce qui est fondé et a une cause fonde à son tour, est cause à son tour, ou encore, plus significativement, parce qu’on peut, sur ce qui est fondé, fonder à son tour, devenir cause à son tour : la fondation est bien, non seulement cause, mais vérité de la cause. La fondation est la cause, la cause créatrice, ayant surgi dans le réel, en tant qu’elle y est re-posée (et d’abord répétée en acte) par l’existant, comme tout existant peut et doit la re-poser (et d’abord la répéter en acte). C’est ainsi ce qui peut sembler une fondation seconde qui est le décisif quand on parle de fondation. Si l’on parle de fondation pour le premier temps, c’est dans la perspective du deuxième temps : la fondation n’est l’affaire de celui qui est cause que pour autant qu’il vise la répétition, par l’existant en général, et la position dans le réel, de cet être de cause : de Dieu on ne dit guère qu’il fonde, mais qu’il crée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

FONDATION, Cause, Savoir, Autre

L’Autre introduit dans l’existant une intériorité essentielle qui détruit l’identité sociale illusoire et en institue une nouvelle, fondée dans la relation à l’Autre. Mais cette identité reste d’abord exclue de la vérité socialement reconnue. Pour être reconnue, elle doit apparaître comme cause : parler de la cause d’un phénomène, c’est identifier l’origine créatrice dont il provient. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle constitue une fondation, c’est-à-dire un principe qui permet à d’autres réalités et à d’autres sujets de se manifester à leur tour comme causes. La fondation ultime repose sur l’Autre absolu. Dès lors, celui qui fonde par référence à cet Autre peut lui-même devenir fondement et construire un système philosophique du savoir où les réalités se créent et se recréent selon une méthode. A pareille conception du savoir et de son fondement, la science oppose une objection, une contradiction objective : pour elle il ne saurait y avoir de fondation ultime du savoir.


Le savoir se donne comme fondation. Car l’intériorité essentielle, creusée dans l’existant par l’Autre jusqu’à y introduire l’identité vraie, est toujours d’abord chassée de la vérité socialement reconnue. Ce qui fait problème pour l’existant, dans cette intériorité, c’est certes le surgissement de l’Autre qui fait s’effondrer l’identité fausse qu’il s’était supposée, mais c’est surtout l’identité nouvelle que cet Autre introduit. Comment dès lors l’intériorité essentielle propre au savoir véritable peut-elle advenir dans une nouvelle vérité socialement reconnue ? Elle doit y advenir comme identité vraie, c’est-à-dire identité avec l’existence, identité entièrement reconstituée dans la relation à l’Autre. Elle y advient donc comme cause – puisque parler de la cause, c’est, à propos de ce qui existe pour nous et que nous envisageons comme effet, parler de l’identité dont on pourra dire qu’il est provenu. Or cause et vérité, cela définit la fondation : fonder, c’est, pour ce qui se manifeste comme cause, comme cause véritable, créatrice, permettre à chacun de se manifester à son tour comme cause, ce qui est fondé devenant ce sur quoi on peut fonder et se fonder.”
JRANVILLE, 2017, HUCM

FOLIE, Refus, Finitude, Autre

L’être humain sait qu’il est fini, dépendant de l’Autre, confronté à la mort, exposé au manque, etc., mais il fuit l’épreuve réelle de cette finitude. Et cette fuite est collective : chacun évite la confrontation, chacun aide l’autre à l’éviter. La société fonctionne donc comme un système d’évitement de la finitude : conventions sociales, illusions morales, rôles symboliques… Dans ce contexte, la folie, la folie essentielle devient une réaction contre la fuite collective. Elle consiste à opposer une négation à la finitude qui se fuit elle-même. Ce refus est un acte de langage, un dire-non qui s’adresse d’abord à soi (« je m’interdis », « je ne veux pas cela »), mais surtout à l’Autre qui, assignant un rôle, empêche l’autonomie. Dans la psychanalyse, ce refus constitue la dimension essentielle de la demande du patient. Selon Lacan, le sujet demande en réalité à l’analyste de soutenir ce refus fondamental (« Je te demande de me refuser ce que je t’offre… »). Le rôle de l’analyste n’est donc pas de supprimer ce refus mais d’en être le messager, en faisant apparaître le prix qu’implique l’autonomie réelle, soit l’épreuve de la finitude et la perte de certaines jouissances. Toutefois, ce refus peut se pervertir : le sujet ne refuse plus la fuite devant la finitude mais l’Autre lui-même, qu’il réduit à un objet de jouissance potentiellement menacé de destruction - ce que souligne Levinas dans son analyse du visage. Comme l’Autre ne peut pourtant être éliminé, le sujet se fabrique alors un substitut : un Autre absolu faux, un Surmoi devant lequel son refus disparaît et auquel il se soumet dans la fascination et l’horreur.


Comment la folie se donne-t-elle au sujet fini ? Elle est négation de la finitude. Lui se sent et se sait fini, en relation constitutive à l’Autre. Comment cela pourrait-il avoir sens de nier la finitude ? Mais il sent et sait aussi que, par finitude, il fuit d’abord l’épreuve de cette finitude. Et qu’il entraîne l’Autre à ne pas la lui rappeler, et à participer, au contraire, de la même fuite. La folie a donc sens d’opposer une négation à la finitude se fuyant, et de dégager la finitude radicale, voire essentielle. Elle est alors refus. Refus opposé à soi-même (on se refuse, comme on s’interdit, telle chose). Mais, avant tout, refus à l’Autre. Car celui qui refuse a déjà, de ce seul fait, dépassé en soi la finitude se fuyant. Et c’est en l’Autre, pour autant que celui-ci se démet de sa position d’Autre, que celui qui refuse se heurte à la fuite, par finitude, devant toute épreuve de la finitude. Soulignons en quoi ce refus est bien le phénomène de la folie essentielle que nous affirmons. Il est refus à l’Autre. Refus opposé à ce qu’il demande. Il suppose la relation à l’Autre, et donc que le sujet qui va refuser soit d’abord objet de l’Autre, soumis à sa loi. Le refus est refus d’être un tel objet, soumis à une telle loi. Refus d’une telle relation. Il est acte de parole et de langage - dire non.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FOLIE, Finitude, Négation Objectivité

Un conflit est inévitable entre l’individu qui affirme une objectivité nouvelle – celle de l’existence et de l’inconscient – et le monde social qui ne reconnaît que l’objectivité finie qu’il absolutise. Chacun accuse l’autre de folie : le social voit dans l’affirmation d’une objectivité absolue une prétention délirante, tandis que celui qui affirme l’existence voit dans la conception commune une folie collective. La folie est définie comme négation de la finitude, c’est-à-dire refus de la relation constitutive à l’Autre. Dans le monde social, cette négation produit un absolu faux – le Surmoi – et se manifeste dans la sexualité et la violence sacrificielle. Mais il existe aussi une folie essentielle, moteur de la création : elle consiste d’abord à dénoncer la finitude close et à affirmer la finitude radicale, puis à racheter la folie commune en y reconnaissant une vérité. Ce mouvement rédempteur s’illustre par Jesus Christ (« Père, pardonne-leur ») et par Socrate (« nul n’est méchant volontairement »), ainsi que par la psychanalyse qui met en lumière l’inconscient. Toutefois la pensée de l’existence, de Kierkegaard à Levinas, reste selon Juranville dans la critique sans poser une nouvelle objectivité. La création véritable suppose alors une « bonne psychose » : une folie subjective par laquelle le sujet s’identifie à la Chose créatrice et, par la sublimation, introduit dans le monde social une objectivité nouvelle.


Qu’est-ce que la folie ? Comment la définir ? Elle n’est pas position de l’absolu, comme la passion. Elle est négation de la finitude. Négation de ce en quoi on est en relation constitutive avec l’Autre (sous quelques formes qu’il se donne) et dépendant de lui. Certes, c’est cette folie que le monde social dénonce dans l’idée d’une objectivité absolue, dépassant tout ce qu’il reconnaît. Le sujet, pris dans sa passion prétendue vraie, oublierait qu’il n’est qu’un homme, fini. Il oublierait également que ce qu’il avance n’est pas reconnu par les autres, et que cela ne peut donc être objectif. Mais c’est la même folie que ce sujet, affirmant l’existence et l’inconscient, montre, de son côté, dans la conception commune. Cette folie-ci (collective, mais qui peut certes être individuelle) a alors les caractéristiques suivantes. Elle est, en elle-même, négation de la finitude. De celle, essentielle, qui a reçu de l’Autre absolu de quoi s’accomplir - comme grâce, élection et foi. Elle conduit à une position de l’absolu - passion. Mais position de l’absolu faux. C’est là que prend place la genèse du Surmoi, en tant qu’Autre absolu faux qui ne se rapporte pas au fini comme à son Autre, et qui n’appelle pas ce fini à entrer dans son autonomie réelle, par l’épreuve de la finitude. Cette folie commune apparaît enfin comme position de la finitude. Péché. Folie sexuelle. Haine sacrificielle. Position de la finitude comme n’ayant nul besoin d’une négation vraie, qui l’affronterait à elle-même. Position - certes illusoire - de cette finitude close sur soi, comme étant l’absolu même.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT