PEUPLE, Utopie, Communauté, Finitude

La communauté vraie désigne la forme sociale objective dans laquelle une loi venue de l’Autre garantit la place de l’individu. Mais puisque le monde social existant rend précisément cette communauté vraie impossible (du moins le sujet social tente-t-il de s’en convaincre, pour masquer son propre refus de l’individualité), il faut qu’un sujet puisse nier l’objectivité présente et poser que ce qui n’a encore aucun lieu pourra en avoir un. Cette négation de l’objectivité existante est l’utopie, qui devient ainsi la subjectivité absolue du peuple, tandis que la communauté en constituait l’objectivité absolue. L’utopie essentielle est un « non-lieu », mais seulement au présent : ce qui n’a aucune place dans le monde actuel pourra en recevoir une dans l’avenir. Mais elle ne devient vraie qu’en intégrant l’inéliminable finitude : la communauté juste ne sera jamais une société sans manque, contradiction ou non-sens, et le fini devra toujours recevoir le sens de l’Autre. Le peuple refuse pourtant d’abord cette utopie essentielle : c’est sa contradiction subjective, répondant à la contradiction objective par laquelle il produit une communauté qui étouffe l’individu. Juranville distingue dès lors utopie vraie et utopie fausse plutôt que réalisme et utopie. On reconnait une utopie fausse en ceci qu’elle promet implicitement l’abolition de la finitude. C’est ce que Juranville reproche à Marx : malgré sa critique du socialisme utopique au nom du « mouvement réel », la société sans classes constituerait une fausse utopie de réconciliation définitive. À l’inverse, il critique Adorno et Lévinas pour une difficulté symétrique : préserver l’exigence utopique tout en refusant de déterminer philosophiquement comment la justice pourrait devenir une réalité objective. L’utopie vraie ne prône ni une société parfaite abolissant la finitude, ni la justice éternellement impossible, mais la réalisation effective d’une communauté juste pour des êtres radicalement finis.


“On est fondé, bien sûr, au nom de l’existence correctement pensée, à proclamer une utopie vraie, celle par excellence dont se réclame le peuple juif. Mais, tant qu’on exclut tout savoir philosophique qui justifierait la réalité de ce sur quoi débouche cette utopie, on conforte l’ordinaire rejet de l’utopie d’une société vraiment juste. C’est le cas, nous semble-t-il, d’Adorno, lui qui voulait laisser penser que la conception de Marx allait dans le sens de l’utopie vraie, mais qui a dû reconnaître qu’en fait elle s’y oppose, et qui fait de l’utopie vraie une perspective vague. Ce serait le cas aussi de Lévinas qui ne parle guère, lui, d’utopie (sinon à propos d’Ernst Bloch), qui dit, positivement, que « le judaïsme a toujours été libre à l’égard des lieux » (DL, 302), mais qui soutient que l’Agent (celui produit l’œuvre) doit « renoncer à être le contemporain de l’aboutissement, agir sans entrer dans la Terre Promise. » Comme si la justice était irréalisable !”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PEUPLE, Communauté, Individu, Totalité

La spiritualité véritable, définie comme savoir de la liberté, est d’abord rejetée par le monde social ordinaire parce que celui-ci se constitue comme totalité fermée. Elle ne peut primordialement être posée que par l’Autre absolu, sous la forme d’une loi donnée au fini : c’est l’hétéronomie. Cette loi ne concerne cependant pas seulement la conduite individuelle ; elle ordonne un nouveau monde social, une totalité vraie qui laisse effectivement place à l’altérité. Hétéronomie et totalité définissent ainsi la communauté, que Juranville appelle « l’objectivité absolue du peuple ». Le peuple juif après le Sinaï constitue la figure première de cette communauté, parce que son unité procède de l’acceptation d’une loi venue de l’Autre. Mais les communautés effectivement produites par les hommes commencent par falsifier cette structure : la totalité y étouffe l’individu et la loi devient celle d’un Surmoi implacable ou d’une idole qui empêche l’épreuve libre de la finitude. C’est la « contradiction objective du peuple » : sa vérité serait une communauté permettant l’individu, alors que sa réalité ordinaire produit une communauté qui l’empêche. On trouve chez Marx l’idée apparemment juste d’une « communauté des individus complets », mais il évacue l’épreuve de la finitude par laquelle un sujet devient réellement individu. Le communisme ne fait alors de reproduire sous une forme exacerbée la totalité traditionnelle. Dans la communauté vraie, l’hétéronomie ne s’oppose donc pas à l’autonomie ; elle en fournit les conditions, parce qu’elle est la médiation sociale entre l’Autre et l’individu. La philosophie hésite à poser cette structure comme objectivement vraie, craignant qu’une définition absolue de la communauté ne reconstitue une totalité oppressive. Ce retrait entretient pourtant la domination des communautés fausses déjà existantes. 


“Le peuple se donne d’abord, au savoir, comme communauté. Car comment la spiritualité vraie, toujours d’abord, par l’existant radicalement fini, rejetée de l’ordinaire monde social qui est totalité, peut-elle en venir à être posée comme telle ? Elle ne peut l’être primordialement que par l’Autre absolu, et posée dans la loi qu’il édicte à l’existant (hétéronomie), et posée en tant que, par cette loi, est ordonné un nouveau monde social qui serait monde vrai (totalité qui laisse place effectivement à l’altérité). Or hétéronomie et totalité, cela définit la communauté, qui est ainsi l’objectivité absolue du peuple et ce dans quoi il s’accomplit.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PEUPLE, Individu, Esprit, Destin

Il faut établir la vérité du peuple au-delà de sa forme ordinaire et sacrificielle, parce que l’accomplissement objectif de l’histoire et du destin exige que la vérité puisse devenir celle du sujet social. Le peuple ordinaire refuse d’abord le savoir impliqué par l’œuvre de la singularité individuelle. Or l’œuvre véritable provient de la liberté du créateur et s’adresse à tout autre humain afin d’ouvrir à son tour sa liberté. Refuser l’œuvre singulière revient ainsi à refuser l’esprit dans sa vérité, que Juranville définit comme savoir de la liberté. Le monde traditionnel possède certes de prétendus “esprits” mais ceux-ci reconduisent à une identité collective anticipée. Pour que l’histoire puisse s’accomplir, l’Autre absolu doit poser l’esprit dans sa vérité, c’est-à-dire comme ce qui ouvre à l’œuvre de tout Autre. « Spiritualité et position » définissent alors le peuple vrai : il est la réalité sociale où le savoir de la liberté reçoit une effectivité. Il constitue ainsi l’altérité absolue et l’essence du destin, parce qu’il accueille et veut ce qui vient de l’Autre. D’où deux conceptions possibles du peuple. Dans la première, une multiplicité d’individus est supposée posséder d’emblée une unité et une vérité ; illusoire en fait dès que la totalité rend impossible l’individu véritable. Dans la seconde, la multiplicité ne présuppose aucune unité achevée : elle va vers une unité vraie en permettant à l’individualité de se former en elle. Le peuple n’est ainsi ni une totalité antérieure aux individus ni une simple collection d’individus déjà constitués ; il est le milieu social d’une individualisation à venir.


“Qu’est-ce que le refus que, dans sa finitude, le sujet social, le peuple, oppose d’abord à l’idée que l’histoire serait allée objectivement jusqu’à son terme ? C’est le refus du savoir que suppose l’œuvre de la singularité individuelle, en tant que cette œuvre, tournée vers tout Autre humain, à la fois provient de la liberté (du créateur) et va vers la liberté (de son Autre). C’est le refus de l’esprit comme savoir de la liberté.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

PEUPLE, Création, Autonomie, Discours

La tradition vraie ne consiste pas à reproduire ce qui a été transmis ; l’objectivité vraie ne consiste pas à accepter ce qui est déjà reconnu. Tradition et objectivité ne deviennent vraies que si elles rendent possible la création, c'est-à-dire si ce qui a été reçu de l'Autre est librement « réeffectué » par chacun. Autonomie et vérité définissent ainsi la création, qui est le principe subjectif du discours du peuple. Si l'objectivité vraie reste seulement pensée ou supposée, l'objectivité socialement établie continue à organiser effectivement le monde. L’obstacle décisif - toujours le même - est la crainte que poser l’objectivité vraie et l’autonomie du fini revienne à revendiquer une maîtrise incompatible avec sa finitude. Pourtant l’autonomie n’est en rien auto-fondation, puisqu’elle surgit originairement dans l’Autre absolu. La tradition demeure la valeur suprême du discours du peuple : elle transmet à la fois l’événement où l’Autre s’est révélé et les œuvres successives qui en confirment la vérité. L’objectivité, quant à elle, est ce que la création vise et ce que la tradition transmet. Tradition et création ne s’opposent donc pas : la tradition vraie transmet précisément la possibilité de créer, tandis que la création vraie réeffectue une vérité reçue. Mais l’existant refuse d’abord cette création et demeure dans le discours effectif du peuple, ce que Hegel appelait “la substance du peuple” forgeant chez l’individu une conscience identitaire indépassable. Cette structure ne disparaît pas avec la modernité scientifique : les sciences positives, en dépit de leur rationalité formelle, prolongent existentiellement l’activité traditionnelle lorsque celle-ci reste ordonnée à des finalités déjà données (ce qu’Habermas de son côté appelle l’« intérêt technique »). À la création véritable se substitue alors l’évolution. Celle-ci accepte et peut même rechercher le nouveau, mais seulement comme développement de l’identité initiale, sans rupture créatrice ni fixation véritable de la finitude. Elle confond essentiellement innovation et création. L’évolution permet d’éviter l’Evènement. S'il n'y a que développement de ce qui était déjà donné, il n'y a pas d'histoire au sens fort, il y a seulement changement. L’histoire véritable exige au contraire qu’une nouveauté irréductible puisse surgir par un acte, prendre consistance dans une œuvre et transformer l’objectivité. L'histoire véritable ne peut pas reposer seulement sur quelques individus exceptionnels produisant des œuvres. Il faut un monde social capable d'accueillir ces œuvres, de les reconnaître, de les transmettre, de permettre à d'autres de créer à leur tour. Le discours du peuple vrai serait précisément cette infrastructure sociale de la création. Mais tant que l’existant refuse de poser ce discours comme effectivement reconnaissable par tous dans un monde juste, il demeure seulement supposé et laisse en pratique régner le discours ordinaire. Le triptyque est donc achevé : tradition comme transmission de la vérité, objectivité comme consistance reconnue de cette vérité, création comme acte par lequel chacun la réeffectue et introduit réellement du nouveau dans l’histoire. Sans tradition, la création oublierait qu'elle reçoit ses conditions de l'Autre ; sans création, la tradition deviendrait répétition ; sans objectivité, ni la tradition ni la création ne pourraient acquérir de vérité socialement reconnue.


“Le discours du peuple est enfin, dans son principe subjectif, création. Car qu’est-ce qui risque d’empêcher l’existant, quand il suppose, voire affirme l’objectivité vraie, de donner sa vérité effective au discours du peuple ? Qu’est-ce qui risque de le faire céder devant l’objectivité ordinaire ? L’idée que poser comme telle l’objectivité vraie, et donc proclamer l’autonomie de l’existant, cela serait reçu comme une affirmation de maîtrise qui contredirait en fait la finitude. Ce qu’il faut dès lors, c’est poser que l’autonomie recevra vérité, qu’ayant surgi dans le réel en tant qu’autonomie vraie de l’Autre absolu, elle apparaîtra comme devant être réeffectuée par chacun. Or autonomie et vérité définissent la création. C’est donc en affirmant la création qu’on donne sa vérité ultime au discours du peuple. Elle est le principe subjectif du discours du peuple.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PEUPLE, Objectivité, Finitude, Discours

Si la tradition est la forme sous laquelle le discours du peuple apparaît et se transmet, l’objectivité indique maintenant à quoi il s'identifie, ce qu'il vise à constituer comme réalité reconnue. Par le biais de la tradition, l’Autre absolu donne au fini les conditions de son identité vraie. Lorsque cette identité est posée comme reconnue, elle entre dans la signifiance, puisque par définition une identité reconnue n'est plus simplement une réalité privée : elle signifie pour un autre. C'est ce que Juranville appelle ici la signifiance. Or selon lui, identité plus signifiance constituent l’objectivité. L’objectivité est un domaine où généralement s’accomplit l’expérience ; ainsi le peuple se rapporte primordialement à ce qui fait expérience commune. Le discours du peuple est donc appelé “empirico-populaire” par Juranville et apparenté à la sphère scientifique de l’histoire, puisque tous deux sont structurés par l'exigence d'objectivité. Mais la véritable difficulté consiste à atteindre une objectivité absolue, malgré et avec la finitude radicale. Le fantasme constitue déjà une objectivité de la finitude ; il doit toutefois être élevé de sa forme psychologique et brute à sa vérité objective dans l’œuvre. L’objectivité permise dans le fantasme est celle qui correspond à la perversion, elle-même ordinaire, puisque la perversion est structurellement identification à l’objet. Le discours du peuple vise l'objectivité ; la perversion pose l'objet. Dans leur forme fausse, tous deux peuvent absolutiser un objet fini ; dans leur vérité, tous deux doivent conduire à l'œuvre comme objet véritablement consistant et reconnu. Notons que l’objectivité se définit toujours comme représentation. Celle-ci met quelque chose devant le sujet, elle produit une distance entre le sujet et ce qui est représenté. Cette distance est nécessaire à l'objectivité, mais elle introduit également la possibilité de la perte, de l'incertitude. Elle est source d’angoisse, mais elle est également portée par lé désir  La finitude n'empêche donc pas l'objectivité. Elle fournit au contraire la tension subjective à partir de laquelle celle-ci peut être produite. L'angoisse manifeste la finitude ; le désir permet de travailler à partir d'elle. Le passage à l’objectivité vraie est rendue possible par la grâce, l’élection et la foi : la grâce donne au fini les conditions de l’objectivité, l’élection lui fait assumer la responsabilité de la reconstituer, et la foi soutient qu’elle pourra être reconnue universellement. C’est pourquoi Juranville privilégie ici le judaïsme, auquel il rapporte l’élection, alors que le christianisme était privilégié dans l’analyse de la tradition en raison de la grâce. L’existant refuse cependant d’abord cette objectivité absolue et s’arrête à l’objectivité déjà reconnue du monde social. Les sciences positives assument certes une finitude déterminée de leurs objets et une finitude ouverte de la recherche indéfinie, mais non la finitude radicale du sujet lui-même. C’est pourquoi Juranville reprend la thèse lacanienne d’une origine de la science dans le discours hystérique : le sujet divisé interpelle le maître et fait produire le savoir, S2. L’objectivité ordinaire, traditionnelle ou scientifique, reconnait bien une forme de finitude déterminée, mais elle laisse néanmoins subsister la finitude radicale qu’elle exclut, et elle absolutise alors son propre objet en idole fascinatoire. Le sujet peut partiellement s’y identifier, mais reste fondamentalement son déchet ; d’où le fond sacrificiel de cette objectivité. Le réel se trouve alors libidinalisé et ramené au fantasme brut, tandis que la science demeure impuissante, dans ce schéma, à rejoindre par le désir l’objet existant petit a. À l’inverse, l’Autre absolu vrai s’offre par grâce au fini afin que celui-ci s’identifie à lui, reconstitue l’objectivité par l’élection et soutienne par la foi sa reconnaissance par tous. La pensée de l’existence suppose cette objectivité, mais comme toujours elle refuse de la poser pleinement comme universellement reconnaissable. Or ce refus ne laisse pas le champ vide : il abandonne l’espace public à l’objectivité ordinaire et à son fond sacrificiel. La vérité du discours du peuple exige donc que la finitude ne serve ni à renoncer à l’objectivité ni à absolutiser l’objectivité existante, mais devienne, par le désir et l’œuvre, le principe même d’une objectivité nouvelle susceptible d’être reconnue par tous.


“ C’est ainsi que les sciences positives supposent, dans les relations qu’elles formulent, toute une finitude déterminée. Et de même, qu’elles supposent, du seul fait de la recherche à laquelle toujours davantage elles appellent, une finitude indéterminée, « ouverte » – celle, par exemple, qu’évoque Kierkegaard, quand il parle de la connaissance historique comme approximation. Dans les deux cas, c’est le même empirisme courant. D’où ce que dit clairement Lacan que, « si paradoxale qu’en soit l’assertion, la science prend ses élans du discours de l’hystérique ». Or l’objectivité ordinaire, qu’elle soit expressément traditionnelle ou qu’elle soit devenue celle des sciences positives, a beau rejeter la finitude radicale, cette finitude reste présente dans celui qui la déploie, lequel se rapporte alors à un Autre absolu, mais faux, et dont il fait un objet absolu fascinatoire.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PEUPLE, Tradition, Liberté, Religion

Juranville définit d’abord le phénomène du discours du peuple comme tradition. Ce n’est pas seulement que le peuple “aime les traditions” ; tout existant commence par vouloir habiter un monde cohérent et rassurant. Mais il lui faut assumer aussi une forme de finitude, et donc de liberté. La liberté est à définir comme la capacité du sujet à assumer lui-même sa finitude et à produire à partir d'elle un discours vrai. Justement la tradition vraie articule deux dimensions d’une même finitude : objectivement assumée dans l’essence, elle constitue la réalité ; subjectivement assumée jusqu’au discours vrai, elle constitue la liberté. La tradition est ainsi la réalité primordialement sociale de cette liberté, mais elle ne devient vraie pour l’existant qu’à condition d’être appropriée dans sa propre créativité et son propre discours. La tradition est d’abord religieuse parce que la religion transmet socialement un savoir que l’individu devra ensuite s’approprier dans l’art et suprêmement dans la philosophie. La tradition juive de la Révélation introduit d’abord la finitude radicale et rend ainsi possible l’autonomie ; la tradition chrétienne introduit proprement la libération par la grâce du Christ et transmet l’exigence de devenir individu en traversant sa propre passion ; la tradition islamique représente l’effectuation communautaire de cette liberté par une interprétation humainement transmissible de la loi. À la tradition vraie s’oppose la tradition ordinaire, à laquelle l’existant « s’arrête ». Celle-ci reconnaît bien une certaine finitude et protège de l’illusion d’une toute-puissance immédiate, mais elle utilise cette limitation pour éviter la finitude radicale, la relation à l’Autre, l’appropriation créatrice et finalement l’œuvre. Elle substitue ainsi à l’identité individuelle imaginaire une identité collective tout aussi anticipée. Parce qu’elle affirme néanmoins la finitude humaine, elle suppose un absolu, mais sous la forme d’un faux Autre qui impose une loi que le sujet n’a pas à reprendre créativement. Le sujet peut s’identifier partiellement à cet Autre et apparaître comme maître, tout en demeurant fondamentalement son déchet ; d’où la logique sacrificielle. Juranville retrouve cette structure dans le discours lacanien de l’hystérique, qu’il réinterprète comme discours ordinaire du peuple : le sujet divisé par son symptôme refuse d’assumer jusqu’au bout sa finitude et demande au maître de lui fournir le sens susceptible d’apaiser sa souffrance. La tradition ordinaire remplit exactement cette fonction en donnant au sujet une identité déjà constituée. Les complémentarités sexuelles mythiques renforcent encore cette fuite en transformant le manque radical en manque supposément comblable. Le discours du peuple devient alors refus sacrificiel de l’individualité et haine de l’Autre véritable, précisément parce que cet Autre ne fournit aucune identité toute faite mais appelle chacun à sa liberté. La tradition est vraie lorsqu'elle transmet socialement les conditions permettant à chacun de devenir libre, de se séparer de l’identité reçue et de créer son œuvre ; la tradition devient fausse lorsqu’elle dispense précisément de cette appropriation créatrice.


“Le discours du peuple est d’abord, dans son phénomène, tradition. Car l’existant commence par s’arrêter à un discours qui rejette toute finitude radicale. Laisser venir cette finitude en tant qu’elle prendra place dans un discours vrai, et qu’elle devra donc être assumée objectivement jusqu’au bout, dans l’essence, c’est alors affirmer la réalité, qui est, on le sait, être (c’est-à-dire immédiateté de l’essence) et en même temps finitude. Mais laisser venir cette finitude en tant qu’on devra, soi, l’assumer subjectivement jusqu’au bout et déployer, à partir et autour d’elle, le discours vrai, c’est aussi affirmer la liberté. Or réalité et en même temps liberté définissent la tradition, laquelle est alors la réalité, primordialement sociale, de cette liberté. Tradition vraie que l’existant aura certes à s’approprier : il assumera alors, dans sa liberté finie, mais vraie, sa finitude radicale, jusqu’à la raison et au discours.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PERVERSION, Fétiche, Norme, Finitude

Tout sujet social est d’abord attaché à la norme évidente de ce monde ; sa négation “perverse” doit donc surgir du réel et introduire une norme nouvelle, puisque nul sujet existant ne peut être sans loi. Le fétiche est précisément cette « réalité de la norme » : un objet fini, pouvant paraître insignifiant, mais qui possède pour le sujet la valeur absolue de lui ouvrir un monde, une identité et la possibilité d’agir. Ou plus simplement un objet - intriqué dans un dispositif fantasmatique - qui lui facilite la vie ! Mais deux formes de fétiche doivent être distinguées. Le bon fétiche introduit le sujet à l’épreuve radicale de la finitude jusqu’à l’œuvre et au savoir ; Juranville en donne comme figures la Chose maternelle médiatisée par le Nom-du-Père, l’œuvre qui libère chacun pour son œuvre propre, la psychanalyse qui ouvre l’espace éthique, et le Christ comme Incarnation de la loi vraie (et « présence réelle » dans l’eucharistie souligne-t-il). Le sujet tend cependant à falsifier cette présence réelle et à la remplacer par le fétiche commun. Celui-ci accepte une certaine finitude tout en permettant finalement de nier son caractère radical : c’est le mécanisme du déni illustré par le fétiche sexuel freudien. Parce qu’il devient un « bien » et un instrument de pouvoir, le mauvais fétiche suppose toujours la possibilité d’en être privé ; il divise ainsi entre ceux qui le possèdent et ceux qui deviennent déchets, jusqu’à la victime sacrificielle. Le mauvais fétiche n’est donc jamais véritablement compatible avec la liberté de tous (c’est bien ce que dénonce Marx quand il analyse le “fétichisme de la marchandise”). La pensée de l’existence comprend qu’il faut une condition objective permettant d’affronter la finitude, mais elle refuse de poser cette condition comme porteuse d’une nouvelle objectivité et d’une norme juste. Chez Lacan, le phallus symbolique remplit partiellement cette fonction : il manifeste le non-sens et la castration, “dissout toute fantasmagorie” (Lacan) et ouvre au désir. Mais, en l’absence d’une incarnation effective dans l’oeuvre, corrélative de la séparation du sujet assumant sa finitude, il se dégrade en phallus imaginaire. Même le Christ peut devenir fétiche commun si la loi réelle et positive qu’il incarne n’est pas objectivement déployée ; inversement, ce qui résiste à cette récupération peut être rejeté comme déchet. Le véritable enjeu n’est donc pas de supprimer tout fétiche, mais de distinguer la réalité d’une norme qui enferme de celle qui libère.


“Mais qu’advient-il inéluctablement, devons-nous faire remarquer, dès lors que le bon fétiche n’est pas posé comme tel, reconnu comme introduisant à l’objectivité vraie ? D’une part il se réduit au fétiche commun. C’est le cas bien sûr du phallus qui n’est la bonne loi que formellement et abstraitement, et qui n’enjoint rien que de négatif. Négation symbolique de l’objet pulsionnel, marqué à jamais par cette origine, il est voué à la « dégradation » en « phallus imaginaire ». Lacan au demeurant en viendra à reconnaître que, malgré tout ce qu’il aura pu dire, le phallus n’est pas le Nom-du-Père. Mais le Christ aussi est « condamné » à cette dégradation – pour autant du moins qu’on pourrait se dispenser longtemps de poser objectivement la loi, cette fois-ci réelle et positive, dont il est l’Incarnation pure. D’autre part le bon fétiche, s’il n’est pas réduit au fétiche commun, est rejeté comme déchet. Ainsi, dans le monde de la science, le phallus comme loi du père, et le Christ.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

PERVERSION, Grâce, Liberté, Autre

Rompre avec l’ordre commun pour produire l’objectivité vraie de l’œuvre, tel serait la vérité de la perversion, la perversion essentielle. Mais le sujet est d’abord dépendant d’une image fausse, fabriquée dans la haine, d’un Autre écrasant qui ne le traiterait que comme jouet, déchet ou victime. Le dépassement de cette image exige la reconnaissance de la grâce : l’Autre vrai se rapporte librement à son autre comme véritablement autre et reconnaît le fini non comme déchet, mais comme objet vrai. L'Autre absolu reconnaît au fini une véritable consistance, lequel n'a donc pas à nier sa finitude pour devenir objectivement vrai. Cette grâce reçue doit ensuite être communiquée par le fini à son propre Autre. Elle devient ainsi le principe subjectif et l’essence de la perversion, tandis que l’objet en est l’identification et le fétiche le phénomène. Mais la grâce ne donne d’abord qu’une liberté formelle : le fini peut refuser son propre statut de créature libre, refuser de transmettre ce qu’il a reçu - c’est précisément le péché. Saint Augustin le dit clairement : une première grâce a été accordée à Adam, mais elle ne devient liberté réelle que lorsque le fini s’engage dans l’œuvre ; c’est pourquoi une seconde grâce, celle du Christ, est nécessaire pour affronter le péché social comme rejet sacrificiel de toute œuvre véritable. La seconde grâce permet que la possibilité initiale d'autonomie devienne historiquement et socialement réalisable. C’est bien ce que ré-éffectue librement le fini par son oeuvre, non par contrainte car la grâce apparaît finalement désirable, elle attire le sujet vers l'œuvre - mais le fini peut toujours la refuser. Sans cette conception, la perversion ne pourrait conduire à l’objectivité et à la séparation et resterait une perversion pathologique généralisée. Certes le monde commun dénonce le pervers — mais le pervers peut tout aussi légitimement dénoncer le monde et sa fausse objectivité. La perversion courante comporte ces trois éléments : le fétiche, qui rend une certaine finitude supportable tout en détournant de son épreuve radicale ; l’objet fini faussement absolutisé ; et la fausse grâce, par laquelle le sujet veut conserver pour lui seul ce qu’il refuse de communiquer. Cette falsification de la grâce correspond au déni freudien. Elle produit nécessairement un « disgracié » sur lequel sont rejetées toute la finitude et toute la douleur d’exister : la victime sacrificielle, à laquelle on interdit précisément de transformer sa finitude en œuvre. Là où la grâce vraie doit produire la séparation, la fausse grâce ne produit que le sacrifice. La pensée de l’existence combat cette logique en affirmant l’individu séparé des modèles sociaux, mais elle suppose ainsi implicitement la perversion vraie qu’elle refuse d’expliciter. Or l’individu séparé introduit par son œuvre une norme nouvelle et juste. Si cette nouvelle objectivité n’est pas reconnue comme telle, l’individu reste livré au rejet sacrificiel du monde social. 


“Que proposerait alors la pensée de l’existence contre cette perversion, qu’elle dénonce, chez tel pervers (Don Juan ou Faust, par exemple, pour Kierkegaard) aussi bien que dans le monde social ? Si elle exclut de poser une perversion vraie, du moins la suppose-t-elle, puisqu’elle affirme l’individu. Individu qui (ainsi le psychanalyste, puis le patient) nie, dans sa solitude, la norme fausse, refuse de s’identifier aux modèles sociaux. Un tel individu, un tel « séparé », introduit bien, implicitement, par son œuvre, une norme nouvelle et juste. Mais, quand la pensée de l’existence exclut de poser comme telle cette perversion vraie, et de la montrer comme portant le monde juste, n’abandonne-t-elle pas l’individu face au toujours semblable rejet social sacrificiel ? Ne cède-t-elle pas elle-même à la toujours mauvaise perversion commune, dénie, l’altérité ?”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

PERVERSION, Identification, Objet, Oeuvre

Le fétiche est le phénomène de la perversion, tandis que son identification fondamentale est l’objet : la perversion est l’une des structures existentielles et correspond à l’identification à l’Autre comme objet. Elle constitue ainsi la vérité de la sphère esthétique et du plaisir, dont l’essence est l’objet. Sans se réduire à la perversion ordinaire (falsificatrice), cette structure perverse peut recevoir une vérité positive et conduire à l’œuvre. L’Autre apparaît alors comme un « bon fétiche », qu’il faut éviter de réduire soit au fétiche commun, soit au déchet. Pour entrer dans le chemin de l’œuvre, le sujet doit paradoxalement se faire lui-même objet de cet Autre, reconnu comme premier lieu de l’objectivité vraie, et recevoir de lui les conditions permettant d’accéder à l’objectivité de l’œuvre et du savoir. Même devenue essentielle, cette structure conserve son caractère pervers parce que se faire objet signifie toujours chercher à attirer et séduire l’Autre. Mais l’objet vrai produit par l’œuvre exerce une « séduction qui libère » dit Juranville : au lieu de capturer l’Autre, il lui donne les conditions de sa propre œuvre et permet sa séparation. Socrate était l’un de ces séducteurs qui libèrent (et le psychanalyste ne fait pas moins) : il attire ses interlocuteurs vers la question et la vérité, mais ce n’est pas pour leur fournir une doctrine à répéter, il doit leur permettre de devenir autonomes. Les œuvres peuvent alors s’attirer et se repousser tout en s’articulant dans l’Œuvre absolue de la Création, articulation que la philosophie porte au savoir. La perversion ordinaire suit le chemin inverse : un objet fini, d’abord objet du fantasme et objet sexuel, est faussement élevé à l’absolu. Sa fascination entraîne l’identification collective et constitue un monde social qui doit nécessairement exclure un sujet comme victime sacrificielle et objet-déchet. Fétiche et déchet sont ainsi les deux faces du faux absolu. La pensée de l’existence oppose à cette logique la finitude radicale et positive dans le rapport à l’Autre absolu vrai, mais elle réchigne à reconstruire l’objectivité qui devrait en résulter. Lacan montre bien que l’analyste doit abandonner sa position d’objet idéalisé pour devenir objet fini, objet a, et libérer ainsi le sujet de la fascination ; Juranville veut aller plus loin et soutenir que l’assomption radicale de cette finitude peut conduire à l’objectivité absolue. Le saint devient alors, comme l’œuvre, une singularité objective articulée à d’autres singularités dans une « communion » qui ne les abolit pas. La distinction décisive est donc celle du fétiche et de l’œuvre : le fétiche est l’objet fini qui nie sa finitude, fascine et produit le déchet ; l’œuvre est l’objet fini qui assume sa finitude, acquiert une consistance vraie et séduit l’Autre de manière à le libérer pour sa propre œuvre.


“Lacan montre ainsi le psychanalyste se déposant comme objet idéalisé et se posant au contraire comme objet fini (objet « a »). Pour libérer le sujet de la fascination. On pourrait faire remarquer que, acceptant purement cette finitude, le psychanalyste, comme le saint, accède à l’objectivité absolue. Quand Lacan note, à propos du saint : « Moi, je cogite éperdument pour qu’il y en ait de nouveaux comme ça. Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe », il envisage bien, comme nous l’avons fait, l’articulation des œuvres (chaque saint) dans l’Œuvre absolue (la « communion des saints »). Il ne dit rien cependant de cette objectivité.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

PERVERSION, Finitude, Norme, Oeuvre

Juranville définit en 2010 la perversion comme négation de l’objectivité et de la norme couramment reconnues au nom d’une norme nouvelle. Elle constitue ainsi un moment nécessaire de séparation : le sujet refuse les identifications proposées par le monde et s’engage vers le plaisir vrai. La perversion se distingue radicalement de la psychose, car elle ne forclôt ni la loi ni la finitude. Au contraire, elle rappelle la finitude, en creuse la souffrance par la cruauté et surgit comme l’instant qui arrache le sujet à sa clôture mélancolique ; en cela, elle reconnaît le réel. Mais son ambiguïté apparaît aussitôt : après avoir révélé la finitude, elle propose de la faire oublier ; après avoir creusé le manque, elle prétend le combler ; après avoir ouvert par l’instant l’épreuve du non-sens, elle permet de l’éviter. Le pervers exerce ainsi sa séduction en s’offrant comme l’objet supposé combler tout manque et dispenser le sujet du travail de l’œuvre. Le plaisir vrai, qui exigerait de traverser la finitude jusqu’à la création d’une nouvelle objectivité, est alors remplacé par un plaisir faux fondé sur une plénitude imaginaire. Le sujet séduit est lui-même tenté d’occuper cette position d’objet plein. Mais cette plénitude étant illusoire, il doit trouver un autre sujet auquel faire porter la finitude et la souffrance qu’il refuse pour lui-même. Le sadisme illustre ce déplacement : la douleur d’exister est rejetée dans l’Autre tandis que le sadique se constitue comme « objet éternel ». La perversion ne nie donc pas la loi ; elle nie ce vers quoi la loi devrait conduire, à savoir son assomption objective par le sujet fini et son incarnation réelle dans l’œuvre. Elle reconnaît la finitude mais refuse son accomplissement créateur. Le fétiche apparaît ainsi comme un substitut illusoire à l’œuvre : l’objet promet immédiatement la plénitude que seule l’œuvre pourrait donner véritablement au sujet fini. La perversion est donc bien négation de la norme, au sens où elle refuse une certaine objectivité sociale ; et elle propose effectivement une autre norme, mais elle échoue à lui donner la véritable objectivité d'une œuvre.


“La perversion n’est donc pas négation de la loi comme telle, et de la nécessité qu’elle implique. Elle est négation de ce vers quoi la loi conduit, et qui est la position objective, par le fini, de cette loi, son incarnation dans le réel. Elle est bien, dès lors, négation de la norme, ordonnatrice d’un monde social.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

PERVERSION, Loi, Transgression, Jouissance

Partons d’une difficulté de la première théorie freudienne : si la sexualité humaine est originairement constituée de pulsions partielles et si l’enfant est « pervers polymorphe », la perversion paraît moins une structure particulière que le fond même du désir humain. On pourrait alors l’expliquer par une fixation archaïque précédant l’unification des pulsions par le moi. Mais cette solution reste insuffisante puisque, dans une théorie dominée par le principe de plaisir, le pervers peut simplement prétendre atteindre plus directement le plaisir que les autres. La théorie lacanienne du signifiant déplace entièrement le problème : la perversion devient une question éthique concernant la loi et l’Autre. Transgresser suppose que l'acte se rapporte à la loi qu'il transgresse. Le pervers ne peut donc transgresser qu'en se plaçant lui-même du côté de la loi, car “seule la loi peut transgresser” écrit Juranville. Seulement, la loi à laquelle il obéit n’est plus celle de la castration et du désir, mais une loi de jouissance qui commande elle-même la transgression. La loi perverse est une loi dont le contenu consiste précisément à ordonner le franchissement des limites. Transgresser ne consiste pas simplement à enfreindre une règle : c’est provoquer l’Autre afin qu’il transgresse sa propre loi, perde sa mesure et manifeste la violence que la loi contenait. La transgression ne cherche donc pas à abolir toute loi. Elle cherche à prendre la place de la loi. En l’occurrence elle commande de jouir sans qu’aucune limite ne puisse arrêter la jouissance ; ou pour mieux dire elle commande qu'aucune loi ne vienne limiter la jouissance ! C'est pourquoi elle est intrinsèquement transgressive… et contradictoire : elle ordonne sa propre transgression, et voudrait entrainer toute loi dans cette même contradiction. On se souvient que Lacan, dans son “Kant avec Sade”, cherche à donner à la jouissance sadienne une forme universelle de loi, sur le modèle formel de l'impératif kantien. Ainsi, la jouissance n'est plus : j'ai envie de ceci. Elle devient : j'ai le droit, et ce droit vaut comme loi. La jouissance prend donc la forme d'un impératif particulièrement abstrait. Le signifiant-maître ne renvoie plus à un contenu extérieur qui justifierait son autorité, il affirme simplement sa propre puissance de signifier. Et c’est précisément pourquoi cette loi ne peut que commander la jouissance : elle se confond avec la jouissance. Il faut rappeler cette définition juranvilienne de la jouissance : « jouir, c’est poser le signifiant dans sa signifiance ». La jouissance n’a rien à voir avec un plaisir particulièrement intense: elle désigne proprement l'acte où le signifiant s'affirme absolument comme signifiant. « “Faire la loi” est donc jouissance » écrit Juranville.
En tout cas, l’on ne saurait dire que le pervers ignore simplement l’Autre : il le suppose comme volonté de jouissance et se fait son instrument. La loi qu’il proclame reste la loi de l’Autre, un Autre auquel il est particulièrement assujetti. D’autant plus que pour accomplir cette volonté, il doit faire surgir dans la réalité le signifiant même de la loi sous forme d’objet. Cet objet est le fétiche. Or cette objectivation contredit la signification véritable de la castration, qui exige l’effacement de la face-objet du phallus et du Nom-du-Père. Le fétiche permet donc le déni et l’évitement de la castration, comme le symptôme le permet autrement dans la névrose. Ce qui manque, c'est l'Autre véritablement autre, celui dont la parole peut introduire la coupure et devant lequel le sujet doit accepter sa castration.



“La théorie lacanienne du signifiant permet de poser tout autrement le problème de la perversion, capital pour l’éthique. S’il n’existe pas de monde pur que la loi organise parfaitement, la transgression perverse ne peut plus être déterminée tout simplement comme transgression de la loi. Lacan a montré dans « Kant avec Sade » que le pervers n’est nullement « hors la loi » et n’ignore pas l’autre comme tel. Bien au contraire, se faisant « l’instrument de la jouissance de l’Autre », il est assujetti à sa loi. La loi pour le pervers est sans doute autre que la loi de la castration et du désir, et nous avons présenté la loi de la jouissance de « Kant avec Sade » comme l’interprétation perverse de la castration. Mais il y a la loi, qui commande la transgression, et qui est elle-même transgressive. La loi commande de « faire la loi » parce que seule la loi peut transgresser. Ce qui veut dire que le signifiant de la loi doit apparaître dans le réel, comme un objet. C’est le fétiche.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PERVERSION, Objet, Mère, Identification

Se faire objet est le désir fondamental du pervers. Plus précisément il s’agit d’une identification imaginaire à l’objet primordial maternel. Le désir transgressif creuse dans cet objet un manque tout en prétendant simultanément le combler par la jouissance, contrairement à la névrose où le manque demeure radical. La mère se distingue du phallus psychotique parce qu’elle est à la fois objet et sujet, soumise à la loi et marquée par une castration qui est déniée mais nécessairement supposée. Le masochiste, occupant la place du sujet, s’offre alors à la mère comme le lieu où doit apparaître le signifiant du désir : il se fait lui-même phallus manquant et fétiche, la violence exercée sur son corps réalisant cette transformation du sujet en objet. Il ne demande donc pas seulement à subir, il cherche à devenir l'objet qui manque à l'Autre maternel. Dans le sadisme, à la place de l’objet, le sadique devient l’agent du tourment et cherche à faire apparaître le fétiche dans la victime, qui n’est qu’en apparence un objet passif : elle occupe structurellement la place du sujet où le signifiant du désir doit apparaître. (C’est pourquoi dans le scénario pervers, le but n’est nullement la destruction physique de l’autre, laquelle n’est qu’un moyen - certes jouissif - de provoquer l’angoisse et d’arracher l’aveu de la victime.) Notons que la violence prétend arracher cet objet tout en maintenant fantasmatiquement la victime intacte, comme l’atteste chez Sade la beauté inaltérable de celle-ci. La transgression ne peut fonctionner que si demeure, derrière elle, la plénitude imaginaire de l'objet materne. La mère qui demeure, dans cette structure, à la place de l’Autre et du spectateur, quand le père réel tient le rôle de l’agent. Ce n’est plus le cas avec le narcissisme, qui constitue une troisième disposition : le sujet se prend lui-même pour unique objet et ignore tout autre réel, de sorte que le fétiche ou le signifiant du désir est censé apparaître justement à la place de l’Autre, mais comme spectateur. “Le narcissisme fait violence à Dieu, écrit Juranville, Le repli narcissique sur son propre monde constitue ainsi pour Juranville un « athéisme du moi »” : l’Autre absolu est récusé (mais il demeure nécessaire, comme spectateur) et le moi jouit des choses comme si son monde se suffisait à lui-même. Le désir n’est pas non plus complètement supprimé ; mais il ne semble plus concerner le sujet, il subsiste hors de la scène de la vie. 


“Le narcissique s’identifie imaginairement à l’objet, et pour autant qu’il désire, il n’a lui-même d’autre objet que soi, il ignore l’autre. On ne peut même plus dire qu’il apparaît comme sujet désirant. Se faire objet est le désir du pervers. Dans le cas du narcissisme, le signifiant du désir est à la place de l’Autre, du spectateur. C’est là aussi que s’éprouve la violence : le narcissisme fait violence à Dieu – c’est l’athéisme du moi qui se replie sur ses domaines, sur son monde, où il jouit des choses, sans désir apparent. C’est comme non-vivant, comme en dehors de la scène du monde et de la vie, que subsiste le désir.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PERVERSION, Fétiche, Déni, Mère

Le fétiche dans la perversion apparaît comme l’équivalent du symptôme dans la névrose. Mais il fonctionne à l’envers : si le symptôme est exclu du monde (ou perçu comme immonde), le fétiche est au contraire utilisé dans le monde, au titre même de ce qui le régit. Il accomplit donc non le refoulement, mais le déni de la castration. L’identification imaginaire caractéristique de la perversion est une identification à la mère comme objet primordial et à sa plénitude imaginaire ; c’est à cette plénitude que la transgression porte atteinte, tout en la supposant puisque le fétiche apportant le phallus est censé combler le manque. C’est ce mécanisme que Freud avait déjà désigné avec le concept de Verleugnung, le déni : le sujet refuse à un phénomène le sens qu’il possède objectivement, tout en supposant implicitement ce sens. En l’occurrence le fétiche est bien porteur du signifiant paternel, il incarne comme tel la loi de la castration, mais c’est pour mieux la renier en la rabattant sur sa face objet. L’identification à la mère conduit alors à interpréter le manque comme étant comblable, précisément par la médiation du fétiche.


“Qu’est-ce en effet que dénier ? Lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il dénie quelque chose, on se place du point de vue de l’autre : un phénomène a objectivement un certain sens, mais le sujet qui dénie refuse de lui accorder ce sens, et le ravale au non-sens, tout en supposant le sens qu’il n’avoue pas. C’est bien ce qui se passe dans le cas du fétiche : le signifiant du Nom-du-Père a comme sens la castration, soit la présence d’un mal radical et la finitude, et encore l’effacement de la face-objet du signifiant de la loi ; mais en faisant apparaître le fétiche, le pervers récuse cet effacement de la face-objet, ce que Lacan a appelé l’Aufhebung caractéristique du signifiant phallique ; et pourtant avec le fétiche, il fait la loi et institue le monde, ce qui n’est possible que parce que le fétiche est édifié à partir du Nom-du-Père comme signifiant de la loi de la castration.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PERVERSION, Castration, Fantasme, Fétiche

Le mécanisme propre de la perversion est le déni de la castration. Le pervers est dans une position où la castration est, d'une certaine manière, déjà présupposée dans la structure, tout en étant simultanément refusée dans sa portée. Cela explique que le pervers se montre particulièrement à l’aise dans la réalité commune, toujours garantie par le signifiant paternel. Le pervers a accès au principe de réalité, le monde tient et fonctionne ; mais c’est le rapport au réel derrière ce monde qui est transformé. Le réel est ce qui ne se laisse pas simplement intégrer dans le monde symboliquement organisé. Quant au fantasme, il est cet écran qui permet au sujet de maintenir une certaine organisation de son désir face au réel. Dans la névrose, cet écran demeure un écran, mais dans la perversion l’écran se confond avec la réalité : le fantasme est réalisé. Ce qui constitue bien un déni de la castration, car celle-ci exige une coupure entre le fantasme et le réel, « en effaçant la face-objet du signifiant phallus » (laissant place au phallus comme signifiant) écrit Juranville. Dans la perversion, le fétiche vient précisément rétablir comme objet ce que la castration avait effacé comme objet, et ce fétiche porte alors la fonction du signifiant de la loi. Il est “la loi faite objet” dit Juranville, assurant la stabilité du monde. Reste que le désir pervers n'est pas le désir humain fondamental, en tant qu’il est structuré par la parole ;  l’Autre auquel je parle doit être rencontré comme Chose, c'est-à-dire comme une altérité irréductible que je ne peux pas réduire à un objet de mon fantasme. Ce n'est pas simplement que le pervers « désire un objet », c’est que l'objet lui permet d'éviter la rencontre avec l'Autre comme Chose. Le fétiche est donc une solution au problème de l'altérité, mais une solution qui neutralise précisément cette altérité. Si l’Autre est immédiatement ramené au Nom-du-Père objectivé dans le fétiche, toute possibilité de dialogue authentique est bloquée, et en particulier toute possibilité de transfert. Juranville précise quelque chose quant à la différence entre parole et discours : « Nulle parole que celle de l’Autre de l’enfance, origine subjective d’un discours ». Le pervers parle, mais il n'accède pas véritablement à la parole. Ou plutôt il dispose du langage, et peut être extrêmement efficace dans son usage, mais sa parole reste capturée par un discours originaire, infantilisant, un dispositif qui objectivise tous ses composant, y compris le sujet.


“Ce que l’on entend communément par perversion est tout à fait caractérisé par le déni de la castration. On souligne en effet à juste titre que le pervers a accédé au « principe de réalité », et qu’il se montre particulièrement efficace dans la poursuite de son plaisir. Ce qui s’explique parce que la castration est en fait présupposée : la réalité du monde comme tel est garantie par le signifiant paternel. Mais s’il ignore la dissolution du monde qui marque la psychose, ou encore le désamarrage du monde par rapport au réel, le pervers entretient un rapport très singulier avec le réel. Il réalise le fantasme, dont on a dit qu’il fait écran devant le réel. C’est là que s’effectue proprement le déni de la castration.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PENSEE, Être, Essence, Quaternaire

La pensée commence par l’être parce qu’elle est vérité de l’essence, et que l’essence apparaît d’abord au fini dans l’Autre. Celui-ci demande au fini non seulement d’accepter son ex-sistence, mais de la revouloir, en laissant l’essence reçue se poser en lui dans sa vérité. Entrer dans la pensée consiste ainsi à laisser venir l’essence dans l’immédiateté du fini et à poser l’être comme objet de pensée. L’être est lui-même acte créateur : il se substitue métaphoriquement à l’étant et rassemble les étants tout en les déployant dans le temps. Parce que cet acte créateur est métaphorique, son développement objectif est d’abord quaternaire : objet, sujet, Autre, Chose. Le fini doit en effet parvenir à se poser lui-même comme Chose autonome quoique finie. Une fois sa puissance créatrice reconnue, le développement peut atteindre une structure ternaire, correspondant à l’absolu lui-même. Mais cette possibilité dépend de la grâce, reçue de l’Autre et destinée à être communiquée à tout autre sujet par le savoir vrai, qui reconnaît socialement son autonomie. Le fini refusant d’abord cette grâce, deux conceptions insuffisantes de l’être apparaissent. La première est celle de la métaphysique et de la science : elles produisent un savoir objectif, mais au prix d’avoir réduit l’être à l’étantité et exclu l’essence véritable. La seconde est notamment celle de Heidegger : elle atteint l’être véritable comme Ereignis et produit une nouvelle objectivité poétique, mais refuse que cette essence puisse devenir savoir et que le fini reconnaisse sa propre puissance créatrice. La philosophie doit donc dépasser l’opposition entre savoir scientifique sans essence et pensée de l’être sans savoir. Elle doit produire un savoir nouveau, sans renoncer à la finitude ni à l’altérité, et entrer en dialogue avec la science en lui reconnaissant une vérité essentielle.


“Or n’est-ce pas lui, Heidegger, qui retombe dans l’être méta-physico-scientifique, ou du moins dans ce qui en fait le fond, quand il exclut que le fini puisse faire reconnaître socialement, dans un savoir nouveau, son autonomie ? Ne revient-il pas à l’être comme Autre faux qui n’a pas d’Autre ? Bien plus, peut-on se contenter, par rapport au savoir réel que détermine la science, du « saut » qui fait accéder à la pensée de l’être ? Cette pensée ne doit-elle pas atteindre à un savoir nouveau qui s’articule avec le savoir scientifique ? La pensée de l’être – pour nous, la philosophie – ne doit-elle pas entrer en dialogue avec la science, lui faire la grâce de lui supposer une vérité essentielle ?”
JURANVILLE, 2000, JEU

PENSEE, Problème, Concept, Savoir

Le fini qui affirme l’existence découvre que le savoir commun exclut la contradiction radicale de l’existence. Donner toute sa vérité au problème signifie donc faire reconnaître universellement l’essence vraie vers laquelle conduit la contradiction. La pensée est précisément « vérité de l’essence » : elle pose le problème et permet de se débarrasser de la fausse essence qui organise le savoir commun. L’on pourrait croire que résoudre un problème signifie le faire disparaître. Ici, la pensée commence par poser véritablement le problème, parce que c'est justement lui qui permet de se débarrasser de la fausse essence. D’autre part, “vérité de l’essence”, cela signifie deux choses simultanément : elle doit dégager l'essence vraie ; elle doit la déployer jusqu'à sa reconnaissance objective. Les trois dimensions du don de l'Autre - grâce, élection, foi - deviennent alors trois opérations de la pensée. Juranville écrit d’abord : “parce qu’elle est grâce, la pensée pose l’être, et s’engage à accueillir toute contradiction”. La grâce signifie d'abord que quelque chose vient de l'Autre. La pensée, comme grâce, pose l'être, mais ne donne pas immédiatement le savoir. Elle ouvre le fini à l'être véritable et, avec lui, à tout ce qui va contredire le savoir commun. Puis : “parce qu’elle est élection, elle détermine l’être par des concepts, et s’engage à résoudre ces contradictions”. Si la grâce donne la possibilité, l'élection fait du sujet celui qui assume cette possibilité. C'est pourquoi elle correspond au concept, qui n’est pas ici une simple étiquette intellectuelle mais l'opération par laquelle l'être est déterminé. C'est donc ici que la pensée devient travail. Cela permet de comprendre pourquoi Juranville peut reprendre Hegel tout en le transformant. Il conserve le rôle du concept et de la résolution dialectique, mais il refuse que le mouvement soit simplement l'autodéploiement nécessaire de l'essence. Il faut un acte du sujet. Enfin : “parce qu’elle est foi, elle articule les concepts dans le tout de la raison, et résout enfin objectivement, dans un savoir nouveau, toutes les contradictions”. La foi n’est pas ici le contraire de la raison mais la condition permettant d'aller jusqu'au savoir. Parce que la foi maintient la confiance dans le fait que le travail conceptuel peut effectivement aboutir à une vérité objective. Elle permet d'articuler les concepts dans le tout de la raison.
Kant avait déjà compris que la pensée devait dépasser le savoir commun, mais sa séparation entre pensée et connaissance laisse la chose en soi sans objectivité. Hegel a raison d’exiger que la pensée conduise au savoir : si elle affirme quelque chose comme l'essence ou la chose en soi, elle doit pouvoir montrer comment le phénomène se rapporte à cette essence. Sinon, elle pose l'essence sans réellement la penser jusqu'au bout. Cependant Hegel ne reconnaît pas la rupture radicale qu’implique l’existence. Chez Hegel, la pensée dépasse le savoir fini par son propre mouvement dialectique. Or il oublie que quelque chose doit d'abord s'effondrer : il s’agit de traverser le non-savoir et pas simplement de perfectionner le savoir ancien. Encore faut-il que le savoir ancien perde son statut d'absolu : cela exige une rupture, et un nouveau rapport à l’absolu en tant qu’Autre. Schelling aperçoit cette rupture dans l’expérience de la « nescience » : penser suppose d’abord de renoncer au savoir lié du savoir commun afin de retrouver la liberté de penser. Mais sa raison reste indéterminée et ne permet pas encore d’expliquer comment le savoir nouveau devient effectif. Manque l'élément qui permet de comprendre comment le sujet peut être à la fois fini et néanmoins capable de produire objectivement un savoir nouveau. La pensée de l’existence, surtout chez Heidegger, reconnaît la finitude et l’effondrement du savoir, mais refuse encore l’objectivation du nouveau savoir. Il protège l'altérité de l'être au prix de l'objectivité du savoir, et finalement ne fait que protéger et pérenniser le savoir commun. C’est l’inconscient qui permet finalement de tenir ensemble finitude, altérité, liberté et savoir effectif. L'inconscient protège la vérité de la finitude sans condamner la pensée à l'impuissance : car si le sujet y est partiellement déréalisé, il y a toujours quelque chose à dire de la fonction du sujet dans la structure, et finalement l’acte de dire (le dire vrai) revient toujours au sujet. Le fini doit donc passer du savoir commun à la contradiction, de la contradiction à la pensée, puis de la pensée à l’essence, au concept, à la raison et au savoir nouveau. Ou plus simplement : la grâce donne à penser ; l'élection fait penser ; la foi permet de savoir. Et le point capital est que le savoir final ne supprime pas la contradiction dont il est issu : il est précisément le savoir produit après sa traversée.



“Comment, pour le fini qui, affirmant l’existence, suppose un savoir nouveau et vrai, aller jusqu’au savoir philosophique, où ce savoir se pose comme tel, plutôt que de laisser régner objectivement et socialement le savoir commun, qui exclut l’existence et sa contradiction radicale ? Comment donner toute sa vérité au problème comme position de la contradiction ? En s’engageant à faire reconnaître de tout Autre l’essence vraie vers quoi dirige cette contradiction. Et donc par la pensée qui est, rappelons-le, vérité de l’essence. La pensée est ainsi ce qui veut et pose le problème, lequel lui permet de se débarrasser de l’essence fausse qui ordonne le savoir commun et ses variantes. Parce qu’elle est grâce, la pensée pose l’être, et s’engage à accueillir toute contradiction. Parce qu’elle est élection, elle détermine l’être par des concepts, et s’engage à résoudre ces contradictions. Parce qu’elle est foi, elle articule les concepts dans le tout de la raison, et résout enfin objectivement, dans un savoir nouveau, toutes les contradictions.”
JURANVILLE, 2000, JEU

PENSEE, Essence, Vérité, Don

La pensée commence lorsqu’elle accepte de poser l’essence (un principe dont on puisse déduire des conséquences vraies) comme pouvant valoir pour tous (après avoir répondu à toutes les objections) et cherche à lui donner une vérité objective. Elle comporte ainsi deux mouvements complémentaires : l’analyse dégage l’essence, tandis que la synthèse déploie sa vérité dans le savoir. La métaphysique conçoit déjà la pensée comme vérité de l’essence, en dépassant l’immédiat sensible pour atteindre l’intelligible, supposé d’abord dans l’Autre. Au-delà de la distinction kantienne entre pensée et connaissance, Hegel décrit le mouvement qui va de l’être comme immédiateté de l’essence, à l’essence dégagée comme principe, puis au concept lorsque l’essence se fait, dans le sujet, position. Mais cette essence reste encore formelle : hors temps, anticipative, se déployant sans sortir d’elle-même, elle ne possède pas la véritable ex-sistence d’une essence d’abord située dans l’Autre absolument Autre, et à laquelle le fini accéderait en affrontant sa finitude radicale. En revanche, chez Heidegger l’essence est réellement ex-sistante, d’abord dans l’Autre absolument Autre, pensé comme être ou Ereignis, et elle vient au Dasein sous la forme d’un don. La pensée est l’accomplissement éthique de l’essence donnée, pour autant qu’elle soit accueillie puis finalement redonnée. La vérité de l’essence prend alors la forme d’une objectivité nouvelle qui advient dans le langage et la parole, notamment dans la poésie. Mais Heidegger demeure dans une « pensée de l’être » sans accepter le passage à une objectivité nouvelle explicitement reconnue comme savoir. C’est ici que Juranville introduit l’inconscient comme ce qui permet de dépasser simultanément les limites de Hegel et de Heidegger. Avec l’inconscient, l’essence ex-sistante peut être véritablement déployée et la pensée peut effectivement formuler un savoir. D’une part, le don de l’Autre devient intelligible sous ses différentes formes : grâce, élection et foi ; il rend le savoir possible. D’autre part, l’acte créateur du sujet est dégagé comme tel sous la forme de la métaphore : le sujet ne se contente plus de recevoir l’essence, il la recrée et réalise effectivement le savoir. L’essence est donnée par l’Autre, mais le savoir doit être créé par le sujet. La pensée véritable est donc le travail par lequel une essence reçue devient, par création, un savoir effectif.


“Ce n’est qu’avec l’inconscient que l’essence réellement vraie, ex-sistante, peut être déployée dans toute sa vérité, et la pensée montrée comme allant jusqu’au savoir. Car alors, d’une part, le don de l’Autre est présenté sous toutes ses formes, grâce, élection et foi : par ce don, le savoir apparaît comme possible. D’autre part, l’acte créateur du sujet est dégagé comme tel, comme métaphore : par cet acte, le savoir peut être effectivement réalisé. D’où la possibilité, dont nous allons nous occuper maintenant, de reprendre la présentation hégélienne du concept de la pensée – mais avec les modifications qu’implique l’exigence, pour passer à chaque moment nouveau, d’un acte de création, où s’exprime qu’on a laissé venir en soi l’essence, et qu’on la re-pose comme on le doit.”
JURANVILLE, 2000, JEU