JOUISSANCE, Autre, Phallus, Femme, LACAN

Outre la jouissance prise au signifiant phallus, jouissance phallique, il existe une jouissance non sexuelle, une jouissance du signifiant proprement verbal - sous sa forme aussi bien orale que écrite -, et donc finalement jouissance au savoir. Il s’agit de la jouissance de l’Autre, qui apparaît en même temps que la jouissance phallique, au moment de “l’éclatement de la Chose, précise Juranville, lorsqu’elle énonce le signifiant de la loi, et introduit à la valeur signifiante du phallus”. Cette autre jouissance n’est pas soumise au même semblant que la première, elle est pure jouissance au sens où le signifiant verbal, sur lequel elle repose, “suscite réellement l’illusion de la présence de l’objet absolu, et l’épreuve du manque n’est pas supposée, mais à faire” renchérit Juranville. Cette jouissance n’est pas corporelle au sens phallique, quand le corps ne connait qu’une jouissance partielle, laissant la plus grande partie de l’être en souffrance (précisément parce que le phallus n’est pas l’organe lui servant d’instrument) ; elle serait plutôt “mentale”, non pas jouissance de telle partie du corps ou de tel corps particulier ; elle demeure pourtant corporelle dans un sens plus englobant où le corps est pris dans une unité. Par opposition à la jouissance phallique (qu’elle suppose néanmoins), qui est la jouissance du sujet, elle mérite d’être désignée “jouissance de l’Autre”, jouissance prise au signifiant comme tel, dans sa matérialité évidemment ; et l’on ne parlerait pas de jouissance si le corps n’en était pas le substrat, voire la substance (Lacan définit le corps comme “substance jouissante”). Lacan la caractérise également comme “jouissance supplémentaire” ou “jouissance de la femme”, femme qui n’est “pas-toute” précisément dans la jouissance phallique. “Autre jouissance”, ou bien “jouissance de l’Autre” ? et dans ce cas en quel sens du génitif, objectif ou subjectif ? Juranville fait remarquer que certaines formulations de Lacan, à ce sujet, peuvent prêter à confusion. Pour Juranville il faut partir de la dualité originelle du sujet et de la Chose. Initialement c’est la Chose maternelle, comme “écriture parlante”, qui nomme le signifiant paternel pour le sujet et ainsi éprouverait la jouissance de poser le signifiant de l’Autre : en ce sens la jouissance de l’Autre serait la jouissance que l’on prend à l’Autre. Avec le risque que le sujet, de son côté, ne fasse de la Chose (maternelle) son objet réel de jouissance (retour à la jouissance du “même”). Si généralement cela ne se produit pas, c’est que la femme, pour l’homme, est également cette Chose, cet Autre réel. C’est bien pourquoi la “jouissance de l’Autre” est également “l’autre jouissance”, cette jouissance que la femme éprouve en tant que telle, et toujours singulièrement. La jouissance de l’Autre est dont bien essentiellement la jouissance qui caractérise l’Autre (génitif subjectif).


“Il y a une autre jouissance que la jouissance sexuelle. Lacan la détermine comme jouissance de l’Autre. C’est la jouissance prise au signifiant verbal. Toute jouissance est en effet jouissance du signifiant, en tant que le signifiant est posé comme tel. Mais le signifiant est à la fois signifiant verbal et signifiant non verbal, soit ce signifiant (le phallus) qui s’articule à l’Autre synchronique du trésor du signifiant (verbal). D’où les deux jouissances, qui surgissent en même temps dans l’éclatement de la Chose, lorsqu’elle énonce le signifiant de la loi, et introduit à la valeur signifiante du phallus.”
JURANVILLE, 1984, LPH

JOUISSANCE, Sexualité, Phallus, Semblant, LACAN

Pour qui se confronte au réel, au-delà des mots, la jouissance sexuelle (ou phallique) est l’épreuve d’une première vérité, mais qui demeure partielle voire leurrante, “solidaire d’un semblant” dit Lacan. L’acte sexuel est inséparable d’une angoisse, y compris et significativement dans l’orgasme, puisque le sujet traverse alors l’épreuve de sa castration. Mais cette castration peut être contournée et la jouissance du semblant peut-être prolongée, par exemple dans le symptôme du névrosé, qui n’est rien d’autre qu’une forme de jouissance sexuelle, voire d’un “semblant” de rapport sexuel : cela maintient « l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire » comme le dit Lacan, un semblant de rapport sexuel aux couleurs de l’amour, lui-même illusoire.


L’homme a à rencontrer l’angoisse dans l’acte sexuel. Hors de cette épreuve de la castration (éminemment dans la rencontre avec la femme), la jouissance de l’Autre, comme jouissance du « semblant », est un leurre. C’est ce qui se produit dans la névrose. Par son symptôme, le névrosé jouit de la loi, mais sexuellement. Si, comme le dit Lacan, « le symptôme est irruption de cette anomalie en quoi consiste la jouissance phallique, pour autant que s’y étale ce manque fondamental que je qualifie de non-rapport sexuel »”.
JURANVILLE, 1984, LPH

JOUISSANCE, Castration, Chose, Phallus, LACAN

La jouissance sexuelle ne désigne rien d’autre que la jouissance phallique. Dans sa relation avec l’Autre, quand le désir du sujet rencontre le désir de l’Autre, c’est en réalité la Chose, cela dont on jouit, qui lui apparaît ponctuellement tandis que lui-même se fait phallus, celui qui jouit. Mais il n’est phallus jouissant qu’en tant que posé comme signifiant par l’Autre. Et en même temps que la Chose, c’est aussi la mort qui se présente au sujet, c’est la castration qui lui est infligée, car la jouissance phallique en tant que sexuelle demeure partielle et limitée, le reste du corps restant en souffrance. “C’est en même temps qu’il y a accès à la Chose et castration” écrit Juranville.


La jouissance phallique est bien accomplissement du désir, mais accomplissement radicalement faillé et partiel. Elle est pourtant le lieu primordial où s’éprouve pour le sujet l’« instance » d’une plénitude absolue qui n’apparaît que dans son manque. Lacan avance que dans l’acte génital dont la psychanalyse fait le centre de tout accomplissement du bonheur, à ce seul moment, un être pour un autre peut être à la place vivante et morte à la fois de la Chose. Possibilité polarisante, mais qui ne saurait être que ponctuelle… (…) La jouissance se produit à l’instant où la Chose apparaît dans l’écartèlement de sa castration, c’est-à-dire quand le désir du sujet (en tant que lui-même entre dans la castration – et sinon la Chose ne pourrait apparaître) rencontre le désir de l’Autre présent (qui n’est pas l’Autre symbolique). Que se passe-t-il alors ? Le sujet advient comme signifiant effectif pour cet « Autre » réel, il est posé comme le phallus. Et c’est au même moment que lui-même pose effectivement la signifiance du phallus. La jouissance est l’épreuve de cette signifiance. Jouir, en général, c’est poser le signifiant comme signifiant.”
JURANVILLE, 1984, LPH

JOUISSANCE, Signifiant, Temps, Corps, LACAN

La jouissance a bien un rapport avec le sensible et avec le corps, mais dans la mesure où celui-ci est le lieu d’une signifiance. “Un corps, cela se jouit. Cela ne se jouit que de se corporiser de façon signifiante” dit Lacan. Or la plénitude de la jouissance se déroule dans une temporalité non mondaine qui est épreuve du temps réel, une temporalité différente de celle du bonheur, laquelle se déroule dans le temps imaginaire. La jouissance du corps est donc toujours une jouissance du signifiant, qui “ne consiste pas simplement à être selon le signifiant, mais à poser le signifiant comme signifiant... c’est l’épreuve de la signifiance comme telle” précise Juranville.


“La jouissance du signifiant ne consiste pas simplement à être selon le signifiant, mais à poser le signifiant comme signifiant. C’est l’épreuve de la signifiance comme telle. Le temps réel n’y est autre que la position, qui n’est pas savoir, mais épreuve. Il ne saurait y avoir de savoir de la jouissance. Le savoir suppose l’émergence du signifié et le monde, la jouissance relève du signifiant. La jouissance est épreuve comme la souffrance, jouissance et souffrance étant les deux modes fondamentaux de toute épreuve. Position du signifiant comme signifiant, la jouissance correspond au troisième moment logique du désir (soit à son accomplissement).”
JURANVILLE, 1984, LPH

INCONSCIENT, Jouissance, Savoir, Vérité

Il n’y aurait pas d’inconscient sans la possibilité d’un savoir insu ; l’inconscient c’est que du sens puisse se produire en dehors du monde de la conscience, que l’on puisse en jouir sans le savoir, que l’on jouisse précisément de ce savoir insu. C’est pourquoi “l’inconscient n’a de sens et de vérité pour un sujet que comme jouissance” écrit Juranville.


L’inconscient n’a de sens et de vérité pour un sujet que comme jouissance. Car la conscience est épreuve de la vérité de ce qui a sens dans le monde. L’inconscient, c’est que l’épreuve de la vérité ne puisse pas se faire dans le monde. Ce qui vaut, sinon pour les contenus particuliers et intramondains du savoir, du moins pour le savoir lui-même. La jouissance est cette épreuve. Elle est l’inconscient dans sa vérité, le savoir en tant qu’il ne peut pas se savoir, le savoir « insu ». Seule l’épreuve de l’inconscient comme jouissance pourra légitimer un discours qui voudrait réellement énoncer l’inconscient.
JURANVILLE, 1984, LPH

JEU, Société, Masque, Œuvre

Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux. 


Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

JEU, Existence, Langage, Objectivité

Comment instituer une société véritablement juste sans retomber dans les formes ordinaires du contrat qui reproduisent les mécanismes sacrificiels du monde social ? La réponse réside dans l'acceptation de la finitude radicale que les individus cherchent habituellement à fuir. Une société juste doit donc « revouloir » cette finitude et l'assumer objectivement. Or la combinaison de la finitude et de la signifiance définit le jeu. La société véritable est ainsi une société comprise comme jeu. Le jeu n'est pas ici divertissement mais structure ouverte où existent des règles, une liberté réelle et la possibilité de création. L'existant est d'abord pris dans le jeu de l'Autre : il naît dans un monde social déjà constitué où il joue un rôle et porte un masque. Mais ce masque n'est pas une illusion à détruire ; il constitue au contraire le point de départ nécessaire de toute création. C'est à partir du masque que peut surgir l'œuvre, lorsque le rôle social est repris et transformé librement. Le jeu devient alors un jeu institué par l'existant lui-même à travers ses œuvres et ses institutions. La philosophie, qui réfléchit sur l'ensemble des jeux sociaux, présente ainsi la société comme un « jeu des discours fondamentaux » et propose le contrat le plus élevé : l'acceptation explicite de toute la finitude. Elle ne cherche pas à éliminer les autres discours mais reconnaître leur vérité propre comme masques, œuvres et jeux. 


Si le contrat est bien, en soi, ce qui institue la société juste, comment éviter, quand on en vient à affirmer un contrat vrai, ouvrant chacun à son autonomie elle-même vraie, comment éviter de retomber dans le contrat ordinaire et son fond sacrificiel ? Mais cette finitude est ce que, par excellence, l’existant tend à rejeter et, décisivement, à rejeter du monde social. Il lui faut dès lors revouloir la finitude ; la revouloir objectivement, puisque c’est par l’objectivité et le savoir que le monde social ultimement « se protège » ; et la revouloir à partir de la signifiance, puisque celle-ci est, dans l’objectivité, le principe. Or finitude et en même temps signifiance définissent, on le sait, le jeu. C’est donc pour autant qu’elle est posée comme jeu que la société est, par le contrat, instituée dans sa vérité et dans sa justice.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

ISLAM, Communauté, Création, Foi

Juranville définit l'islam comme la religion de la finitude, de même que le judaïsme est la religion de la singularité, le christianisme celle de l'altérité et le bouddhisme celle de la vérité. La finitude désigne la condition fondamentale de l'homme, qui tend pourtant à la refuser en se soumettant à des idoles ou à des puissances imaginaires. Dans l'islam, cette finitude est d'abord assumée à travers la communauté (hétéronomie et totalité). En effet la finitude implique dépendance ; la dépendance implique hétéronomie ; l'hétéronomie implique une loi commune ; cette loi commune prend forme dans la communauté. Celle-ci apparaît donc comme l'objectivité propre de l’islam. Elle constitue l'apport spécifique de l'islam à la société juste, comme l'amour pour le christianisme ou la loi pour le judaïsme. Toutefois, cette communauté comporte une contradiction : elle peut dégénérer en collectivité sacrificielle écrasant les individus et empêchant leur autonomie. Pour résoudre cette contradiction, il faut introduire la création, définie comme l'union de l'autonomie et de la vérité. La création devient alors la subjectivité de l'islam. Elle désigne à la fois l'acte créateur de Dieu et la capacité humaine à produire une œuvre dans l'épreuve de la finitude. Mais cette création rencontre elle aussi une résistance : le sujet social préfère souvent une toute-puissance magique et immédiate plutôt qu'une création exigeant effort, altérité et travail. La création ne suffit donc pas à elle seule. Il faut encore croire que cette autonomie créatrice pourra être reconnue et accueillie universellement. Ceci est le propre de la foi, définie comme l'union de l'autonomie et de la finitude. La foi constitue l'essence véritable de l'islam et la solution ultime de ses contradictions. Elle permet de dépasser les composantes encore païennes de la communauté islamique. Mais cette foi authentique ne peut encore subsister seule : elle doit reconnaître la grâce mise en avant par le christianisme, l'élection valorisée par le judaïsme et le don présent dans le bouddhisme. L'islam n'atteint ainsi sa pleine vérité qu'en s'ouvrant aux autres religions vraies.


La foi est ainsi l'altérité absolue de l'islam et son essence, la solution de sa contradiction subjective. Elle est ce qui permet à l'islam le dépassement du paganisme ou encore sa sublimation, puisqu'elle en reprend le terme suprême (la communauté) : « Notre Seigneur ! Nous avons entendu un crieur, criant pour nous appeler à la foi : "Croyez en votre Seigneur !"Et nous avons cru » (Coran, III, 193) ; « Dieu vous a fait aimer la foi. C'est une grâce de Dieu » (Coran, xxxrx, 7 Sq). Il y a bien primordialement la grâce dispensée par l'Autre divin, sur laquelle le christianisme a particulièrement insisté, et dont la foi est l'accueil, par l'homme radicalement fini, dans l'autonomie. Mais l'autonomie de la foi doit se confirmer objectivement (ne serait-elle pas simple superstition ?) ; l'homme doit faire preuve de cette autonomie dans la reconstitution qu'il effectue, pour l'objectivité, de l'universel de la loi, dans sa singularité à lui ; l'autonomie doit donc, pour confirmer la foi, devenir celle de l'élection, que le judaïsme a particulièrement glorifiée. Et bien plus, pour que cette confirmation passe effectivement à tous les autres, il faut que l'autonomie leur soit offerte, par grâce à nouveau, grâce qui est ainsi rendue à l'Autre originel. Le don, qui porte le bouddhisme, étant la grâce quand on ne part pas du paganisme dont la révélation arrache, mais simplement de l'identité fausse dans quoi on tend à s'enfermer, et quand on invite les autres à la même ouverture à l'Autre à la même altérité par laquelle on se rapporte à eux.”
JURANVILLE, FHER, 2019

ISLAM, Communauté, Paganisme, Finitude

L’islam ne développe ni doctrine du péché originel ni critique radicale de la communauté sacrificielle - alors que ce maintien du système sacrificiel est le signe le plus tangible du péché, compris comme finitude radicale. Une organisation religieuse sans clergé hiérarchisé permet à tous les croyants d’accéder directement à la religion sans dépendre d’une élite théologique. En témoigne l’absence de sacerdoce, l’égalité et la fraternité des croyants, le mélange des classes et des peuples lors du pèlerinage à La Mecque. Et cependant les inégalités inhérentes au monde traditionnel sont  bien maintenues, notamment la hiérarchie entre les sexes et un patriarcat archaïque couvert par la figure mythique de la mère (déniant, là encore, toute finitude radicale). Il faut voir dans l’émergence de l’islam non seulement une “religion pour le peuple” mais aussi la revanche historique de peuples jusque-là marginalisés. Les Arabes, exclus des révélations précédentes et dominés par les grands empires voisins, reçoivent avec Mahomet leur propre révélation, dans leur langue propre, et retrouvent une dignité collective. La succession de Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet est comprise, par l’islam, comme une progression historique du dévoilement de la vérité religieuse ; Mahomet apparaît comme le « sceau des prophètes », confirmant les révélations antérieures tout en les corrigeant. 


L’islam ne donne aucune place, Weber le souligne, à quelque « sentiment tragique du péché » – alors que ce péché est à nos yeux avant tout l’organisation même du monde traditionnel sacrificiel. L’islam maintient l’évidence de la communauté, dont il fait notamment, dans l’ijma, l’une des sources du droit – alors que ce que la philosophie ébranle avec sa question, c’est décisivement la communauté, toujours d’abord injuste et sacrificielle. L’islam prolonge la mythique complémentarité des sexes, et cela certes dans la version patriarcale de cette complémentarité où les femmes sont soumises à l’homme (lui-même soumis à la Mère toute-puissante) – de là le voile des femmes (trait venu du fond païen de toute religion et qu’on retrouve chez saint Paul) et l’affirmation (paulinienne aussi) que « Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles » (Coran, IV, 34). L’islam peut sembler borner l’éthique, comme dans le monde traditionnel sacrificiel, à des devoirs ritualistes d’échange avec le divin – « Dieu veut alléger vos obligations, car l’homme a été créé faible », est-il dit significativement au verset 28 de la sourate IV intitulée : « Les femmes ». Et non seulement l’islam ne fait pas éprouver l’infériorité éthique qu’il y a, pour le peuple, à ne pas mettre en question explicitement le monde traditionnel sacrificiel, mais il vise à ne pas lui faire éprouver d’infériorité éthique par rapport à certains qui auraient pu, par le travail de la pensée, entrer dans la subtilité dogmatique de la nouvelle religion.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ISLAM, Foi, Judéo-christianisme, Communauté

De même que le christianisme avait fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme — la grâce —, l'islam fait apparaître ce qui était déjà contenu dans le judaïsme et le christianisme : la vérité de la foi. La foi n'est pas d'abord croyance, sentimentale ou intellectuelle, mais assomption de la finitude humaine devant Dieu. Cela rejoint le sens du mot « islam », compris comme soumission à la volonté divine. Cependant cette soumission n'est authentiquement foi que si elle devient autonomie librement consentie. La foi est ainsi à la fois dépendance à l'égard de l'Autre et appropriation active de ce qui est reçu. Le témoignage du croyant manifeste précisément cette autonomie. Dans cette perspective, Abraham, Moïse et Jésus peuvent être considérés comme de « bons musulmans », non par annexion abusive, mais parce qu'ils incarnent déjà cette attitude fondamentale de foi. Mais la foi ne suffit pas à elle seule. Pour être pleinement vraie, elle doit reconnaître les autres dons de Dieu que sont la grâce et l'élection. C’est pourquoi, malgré ses critiques adressées au judaïsme et au christianisme auxquels ils reprochent certaines déformations historiques et théologiques, le Coran apparaît moins comme une abolition que comme une confirmation et une rectification des révélations antérieures. Plus largement encore, cette reconnaissance devrait s'étendre aux grandes traditions religieuses de l'Orient. La notion de communauté occupe alors une place centrale : la communauté islamique n'est légitime que si elle se distingue de la communauté sacrificielle traditionnelle et rompt avec le simple conformisme hérité des ancêtres. Vérifiée par la réflexion philosophique, une telle communauté devient le lieu où peuvent être conciliés l'individu, la tradition vivante et la reconnaissance du savoir vrai.


Reste que le Coran se présente comme rectifiant mais aussi et d’abord confirmant les Écritures antérieures, Bible et Évangile (Coran, III, 3-4 et 50). Que sans cesse il se réfère aux révélations qu’elles transmettent (Weber dit de l’islam que, « rejeton tardif du monothéisme proche-oriental », il est « fortement conditionné par des motifs judéo-chrétiens », ES, 623). Et que ceux qui, dans le monde islamique même, accueilleraient, en tant qu’individus, grâce et élection, pourraient faire le départ entre les critiques (qui ne tiennent qu’à un certain point de vue, celui du peuple en général, des peuples supposés humiliés) et la vérité suprême, terminale, de ces révélations – vérité qui est, rappelons-le, celle, pour la philosophie, de la mise en question du monde traditionnel comme sacrificiel.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ISLAM, Christianisme, Judaïsme, Communauté

L’islam est la troisième grande révélation historique, rendue nécessaire par l'échec du christianisme à transformer réellement le monde et à l'arracher au paganisme. L'islam réaffirme avec force l'unicité universelle de Dieu contre toute idolâtrie, se réclame d'Abraham antérieur aux divisions entre judaïsme et christianisme, critique l'élection juive lorsqu'elle devient privilège et reproche au christianisme de compromettre le monothéisme par la Trinité et la divinité du Christ. Il institue une communauté universelle fondée sur la foi et les cinq piliers de l'islam, abolissant les distinctions de sang, de lieu et de classe. Ce qui constitue un progrès historique important. Mais il maintient partiellement la hiérarchie traditionnelle et le mythe de la complémentarité des sexes. L’islam ne rompt pas explicitement avec le noyau le plus profond du paganisme : la prééminence de la communauté sur l'individu et la persistance de la logique sacrificielle. Il ne reconnaît ni le péché originel (finitude radicale) ni la nécessité d'une rédemption comparable à celle du christianisme ; il s’en tient à la finitude ordinaire, assimilable à la faiblesse naturelle de l’homme le conduisant à désobéir à la loi. Le judaïsme avait apporté la loi et l'élection ; le christianisme, la grâce et l'amour ; l'islam apporte la foi communautaire et l'universalité. Chacune de ces révélations répond aux limites de la précédente. L'expansion historique de l'islam (laissant libre court à son penchant guerrier) constitue alors, pour la chrétienté, une épreuve révélant ses propres insuffisances, ce que symbolisent les conflits entre monde chrétien et monde musulman. Enfin il est possible de rapprocher certains traits de l'orthodoxie orientale et de l'islam, en raison de leur accent mis sur la communauté plutôt que sur l'individualité, et sur la primauté du Père sur le Fils. Le problème politique de la religion demeure entier, que seule la philosophie peut résoudre, si toutefois elle ne perd pas de vue les vérités révélées : comment l'humanité peut-elle sortir définitivement du système sacrificiel et constituer une communauté juste où soient reconnues à la fois la singularité des personnes et l'universalité du lien humain ?


La révélation juive déjà avait donné l'essentiel, pour l'histoire que veut la philosophie. Elle avait mis en question, par sa loi, le système sacrificiel traditionnel. Elle avait appelé tout homme à se rapporter, comme individu, à l'autre homme comme lui aussi individu. Mais l'accueil de cette révélation supposait l'élection et qu'on s'engageât à reconstituer la loi aux yeux de tout homme. Or cet accueil est toujours déjà refusé par les humains. De là la révélation chrétienne et sa nécessité absolue aux yeux de la philosophie. Car il fallait mettre en question le système sacrificiel non seulement du côté du sujet individuel, mais aussi et surtout du côté du sujet social. Il fallait proclamer l'amour qu'a dieu pour les hommes et que ceux-ci doivent avoir pour Celui-là. Amour de Dieu pour les hommes qui se manifeste par l'Incarnation, Passion et Résurrection du Fils et, en cela, par la dispensation à tous de la grâce. Mais la grâce, si elle rend acceptable la renonciation à la violence sacrificielle, et si elle doit s'accomplir en élection, n'assure pas que cette élection soit acceptée. D'où la révélation islamique. Il fallait assumer l'impossibilité dans laquelle sont les hommes, du fait de leur finitude, de renoncer absolument au paganisme. Il fallait qu'ils pussent, sans rompre explicitement avec l'élément le plus essentiel du paganisme, la communauté, accéder à la vérité de cette communauté.”
JURANVILLE, 2015, LCEDH

INTERPRETATION, Volonté, Loi, Savoir

Mener jusqu'au bout le travail de l'interprétation exige deux choses : se soumettre toujours davantage à la loi de ce qu'on interprète (rêve, texte, événement) en supportant le non-savoir, et chercher à faire reconnaître objectivement l'interprétation proposée malgré les résistances qu'elle rencontre. Cette double exigence définit la volonté. Vouloir ne signifie pas imposer arbitrairement sa propre loi, mais reconnaître qu'une loi est d'abord présente dans l'Autre et se soumettre à elle. La volonté authentique est donc fondamentalement hétéronome avant de devenir autonome. Elle commence par recevoir une loi, puis la reprend librement pour la faire reconnaître comme vraie. C'est pourquoi toute volonté véritable est interprétative : elle suppose qu'un sens existe déjà dans l'Autre et qu'il faut le découvrir puis le reformuler. La volonté accepte d'être mise en question ; elle ne refuse ni la critique ni la découverte de ses propres faiblesses. Sa force ne consiste pas à être invulnérable mais à accepter le travail, à « se faire travailler » par l'Autre. Juranville s'oppose alors à la critique contemporaine de la « volonté de savoir », souvent assimilée à une volonté de domination. Il distingue au contraire un savoir faux, qui prétend maîtriser d'avance le réel, et un savoir vrai qui se construit à travers le non-savoir, l'incertitude et l'effondrement des certitudes acquises. La volonté de savoir authentique accepte le risque de découvrir des vérités dérangeantes. C'est pourquoi Juranville reprend la lecture lacanienne d'Œdipe : sa grandeur tragique tient à sa décision de poursuivre la vérité jusqu'au bout. De même, le névrosé possède une dignité parce qu'il veut savoir ce qu'il y a de réel dans son symptôme. Ainsi la volonté de savoir apparaît comme le moteur de toute interprétation véritable. Mais cette volonté ne suffit pas à elle seule : elle ne peut avancer vers la vérité que grâce aux conditions reçues de l'Autre.


La volonté interprète, parce qu’elle suppose la loi en l’Autre, et que c’est cette loi qu’elle pose ensuite pour soi. Elle se laisse mettre en question par l’Autre. Elle laisse mettre en question ce qu’il peut y avoir en elle de faiblesse. Ce n’est pas parce que le sujet a ses faiblesses que la volonté, en lui, est faible. La volonté est, dans le sujet, ce qui, face à toute faiblesse, accepte le travail, ce qui « se fait travailler ».”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Savoir, Métonymie, Psychanalyse, FREUD

Comment une interprétation peut-elle être dite vraie alors qu'elle ne repose ni sur une preuve objective immédiate ni sur un savoir préétabli ? L'interprétation psychanalytique n'est pas arbitraire parce qu'elle est fondée sur un savoir de l'existence et de l'inconscient, un savoir qui se construit “en acte” dans l'expérience même, un savoir déterminé mais non prédéfini. L'interprétation n'est pas un simple outil au service d'un savoir déjà constitué ; elle est le processus par lequel le savoir se forme. Elle cherche à reconstruire la structure réelle de l'existence. Il ne s'agit pas donc d'un savoir vague ou indéterminé. Le fait qu'un savoir se constitue progressivement ne signifie pas qu'il soit dépourvu de structure ou de détermination. Chaque interprétation est à la fois une mise en question du sens établi et une tentative de reconstitution d'un sens plus vrai. Les moyens de l’interprétation sont la métonymie et la métaphore : la première ouvre une question, produit un déplacement, fait apparaître un manque de sens ; la seconde fait apparaître un sens nouveau et apporte une réponse. Freud note que parfois l'interprétation juste est celle qui satisfait le patient ; mais parfois le psychanalyste sait que l'interprétation est juste alors que le patient ne le sait pas encore. Une interprétation n'est pas vraie seulement parce qu'elle est théoriquement cohérente, elle doit produire un effet réel. Du point de vue du patient le critère est la disparition du symptôme, une transformation palpable de l’existence. C'est pourquoi Freud peut dire que la bonne interprétation est celle qui satisfait le patient. Mais elle demeure surtout un critère final. Le patient est aussi un sujet de résistance, il peut refuser une vérité qui le dérange, maintenir un refoulement, s'accrocher à ses défenses. L'analyste peut alors apercevoir une signification que le patient n'est pas encore capable d'accepter. C'est pourquoi Freud peut également soutenir que l'analyste sait parfois ce que le patient ignore encore. L'interprétation n'est ni validée uniquement par le patient ni uniquement par l'analyste ; elle est validée par sa participation à un savoir vrai de l'inconscient. Or cette affirmation conduit Juranville à une thèse plus ambitieuse. Si la psychanalyse peut fonctionner comme pratique de vérité, c'est parce qu'elle repose implicitement sur certaines conditions qu'elle ne pense pas elle-même jusqu'au bout. Ces conditions sont celles qu'il développe dans l'ensemble de son œuvre : la grâce, l'élection et la foi. La grâce permet l'ouverture initiale du sujet à la vérité ; l'élection lui donne la responsabilité de poursuivre cette vérité ; la foi rend possible l'espérance d'une reconnaissance universelle du savoir atteint. Or la psychanalyse ne thématise pas explicitement ces conditions. Selon Juranville, seule la philosophie peut le faire. La philosophie devient alors la discipline chargée de justifier le discours psychanalytique lui-même. Elle montre pourquoi l'interprétation peut être vraie, pourquoi l'inconscient peut être connu et pourquoi un savoir de l'existence est possible.


Le sujet fuirait l’existence, dont la structure est parfaitement déterminée, s’il ne la recueillait pas dans un savoir, s’il ne se faisait pas sujet d’un tel savoir. À la fois le savoir justifie la métonymie, et c’est par elle, comme signification et non-signification, par elle devenue question, c’est-à-dire savoir et non-savoir, que le sujet s’engage en lui. Bien loin de contredire l’interprétation, le savoir alors se constitue dans l’interprétation. Dans l’interprétation métonymique, même si c’est par la métaphore qu’il se constitue.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Analyse, Parole, Ecriture, LACAN

Il faut distinguer la parole analytique immédiate et l'écriture créatrice sur laquelle elle débouche. Fondamentalement, l’analysant est celui qui écrit et accède au savoir, tandis que l'analyste (même s’il semble écrire ou “prendre des notes” pendant que l’analysant parle) occupe une position d'accueil comparable à une page blanche sur laquelle cette écriture peut se déployer. En revanche son acte interprétatif relève d’une parole authentique. L'interprétation analytique est essentiellement poétique : elle agit par métaphore, équivoque et jeu de mots pour défaire le symptôme et ouvrir un nouvel espace de sens. Cependant, malgré son caractère créateur, l'interprétation ne produit pas encore une oeuvre véritable, encore moins du côté de l’analyste. Celui-ci travaille pour qu'une œuvre advienne chez un autre sans pouvoir se l'approprier lui-même. Il passe d'un analysant à l'autre, ouvrant des possibilités de création qui ne lui appartiennent pas. Quant à l'analysant, il entre bien dans un processus d'écriture et de création de soi, mais l'œuvre ne peut s'accomplir entièrement dans le cadre analytique dont la finalité est avant tout la résolution du symptôme. Elle ouvre la voie de la création mais ne constitue pas elle-même le lieu où cette création peut recevoir son accomplissement objectif dans une œuvre achevée ou dans un savoir universel. 


“L’acte de l’analyste est parole. Ce n’est pas lui qui a à produire l’écriture parlante, l’« œuvre ». De là la valeur, mais aussi les limites, de l’interprétation pour l’analyste. L’interprétation est essentiellement poétique, non seulement parce qu’elle éteint le symptôme et fait acte, mais parce qu’elle est métaphore et rejoint la poésie au sens le plus commun. À la place du signifiant pris dans le symptôme, elle fait apparaître le signifiant verbal posé comme signifiant, grâce à l’équivoque et au jeu de mots. « Nous n’avons que ça comme arme contre le symptôme, dit Lacan, l’équivoque… C’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère ». Les métaphores « verbales » dans le discours de l’analysant, et les interventions de l’analyste, sont par là même déjà interprétation.“
JURANVILLE, 1984, LPH

INTERPRETATION, Métonymie, Désir, Sens, LACAN

L'interprétation consiste à substituer une signification nouvelle à une signification apparente. Ce mouvement produit d'abord un effet de non-signification : le sens immédiat s'effondre. Mais ce vide ouvre ensuite l'espace d'une signification plus vraie, ce qui caractérise la métonymie telle que Lacan la comprend, comme déplacement d'un signifiant vers un autre. La philosophie et la psychanalyse reposent sur cette même structure interprétative : la première organise l'histoire universelle, la seconde l'histoire individuelle. Pour l'interprète, ce qui est recherché est l'inconscient ; pour celui qui reçoit l'interprétation, ce qui apparaît est le désir. Le désir est relation à l'Autre et tentative de transformer une hétéronomie subie en autonomie créatrice. Freud a découvert le point de départ de toute interprétation en mettant au jour la sexualité, mais celle-ci ne constitue pas encore le sens ultime : elle représente plutôt le non-sens fondamental lié à la finitude humaine. L'interprétation véritable doit dégager, à travers le sexuel, un désir orienté vers l'Autre et capable de devenir œuvre. Lacan a vu le lien essentiel entre interprétation, métonymie et désir (au point d’affirmer : “le désir, c’est, en somme, l’interprétation elle-même”), mais il maintient que le désir demeure impossible à dire complètement et que l'inconscient reste un savoir insu. Juranville s'en sépare en soutenant qu'une signification vraie peut être objectivement dégagée par l'interprétation et intégrée à un savoir philosophique explicite.


“« L’interprétation [dit Lacan], n’est pas pliable à tous les sens. » Et, plus nettement encore : « L’interprétation est une signification qui n’est pas n’importe laquelle... Elle est une interprétation significative, et qui ne doit pas être manquée. » Cette signification est celle du désir, présent dans l’articulation d’un signifiant à un autre signifiant ou, mieux, dans la coupure entre les signifiants. Pour Lacan, dans la « structure métonymique », « le signifiant [se sert] de la valeur de renvoi de la signification pour l’investir du désir visant ce manque qu’il supporte ». Une telle signification, que déterminent l’interprétation et la métonymie, et qui laisse place à la non-signification, est en soi vraie, même pour Lacan, encore qu’il n’en dise rien. Mais, en tout cas, celui-ci exclut qu’elle puisse se poser comme telle. C’est ce qu’il exprime dans la formule déjà citée où il reconnaît la portée proprement ontologique de l’inconscient : « L’inconscient est ce qui, de parler, détermine le sujet en tant qu’être, mais être à rayer de cette métonymie dont je supporte le désir en tant qu’impossible à dire comme tel. »”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INTERPRETATION, Destin, Peur, Herméneutique, HEIDEGGER

Malgré sa découverte de l'existence authentique, Heidegger refuse de reconnaître que l'hétéronomie fondamentale de l'existence ouvre elle-même à une autonomie créatrice. Il pense que si l'homme posait objectivement le sens, s'il prétendait construire un savoir vrai et politiquement instituer un monde juste, alors il trahirait l'hétéronomie fondamentale de l'existence. Autrement dit Heidegger veut préserver l'altérité du destin contre toute réappropriation rationnelle. La notion décisive est celle d'interprétation. Interpréter consiste à supposer qu'un sens existe déjà, à chercher ce sens véritable et à le reconstituer à partir de soi. Le mouvement complet est le suivant : le sujet reçoit un destin ; éprouve la peur ; pose une question ; interprète ce qui lui arrive. L'interprétation est donc l'aboutissement actif du rapport à l'Autre, tout en articulant hétéronomie et autonomie. Heidegger a bien compris que l'être et le temps ne peuvent être pensés qu'herméneutiquement : l'homme interprète l'être et l'être appelle l'homme à interpréter. Mais en occultant la peur essentielle, et l’autonomie qu’elle implique, cette herméneutique reste incapable de fonder un savoir objectif et un projet politique. Pour dépasser cette limite, la philosophie doit se rapporter à la psychanalyse et à la religion révélée. La psychanalyse introduit l'inconscient, qui donne à l'existence une identité positive et devient le principe du savoir vrai pour le sujet individuel. La religion révélée, à savoir le judaïsme et le christianisme, enseigne au sujet social qu'il doit construire librement son destin et qu'une communauté juste est possible. La philosophie reconnaît ainsi la vérité de la psychanalyse pour l'individu et celle de la religion pour la société, sans quoi elle ne pourrait faire reconnaître par tous son propre savoir rationnel pur.


Pourquoi le sujet qui affirme un destin vrai commence-t-il par retomber en fait, comme Heidegger, dans la soumission à l’Autre tout puissant du destin courant, et par refuser toute peur essentielle ? Parce qu’il prétend que ce serait perdre l’hétéronomie que de vouloir poser comme telle l’autonomie impliquée par le destin vrai et que de vouloir, à partir de là, établir le savoir vrai et le monde juste. Il n’y a donc plus pour lui, s’il veut aller jusqu’au bout du destin et donner toute sa vérité à la peur, qu’à reconnaître la vérité de l’hétéronomie, et que celle-ci ouvre à l’autonomie. Or une telle vérité de l’hétéronomie caractérise l’interprétation.”
JURANVILLE, 2000, JEU