MAL, Mal radical, Bien, Métaphysique

Sur la théorie du mal, deux des principales traditions philosophiques échouent, pour des raisons exactement inverses : la métaphysique dissout le mal radical dans le bien ; la pensée de l'existence refuse tellement de dissoudre le mal qu'elle renonce finalement à penser son articulation avec le bien. L'une supprime le mal ; l’autre interdit de penser le bien. La métaphysique, de Socrate à Hegel en passant par Kant, reconnaît certes l'existence du mal, mais elle le réduit à une ignorance, à une particularité encore inachevée ou à une erreur sur le bien véritable. Elle exclut donc toute volonté du mal pour le mal et refuse de reconnaître un mal radical comme révolte consciente contre la finitude et contre la loi. Ce refus engendre ce que Juranville appelle le “mal absolu”, c'est-à-dire le faux bien qui se présente comme le bien véritable et trouve son expression historique dans le sacrifice et dans les idéologies. La pensée de l'existence accomplit un progrès décisif en reconnaissant au contraire ce mal radical sous les figures du péché, du désespoir, de la déchéance, du nihilisme, de la pulsion de mort ou de la jouissance, chez Kierkegaard, Heidegger, Freud, Lacan ou Lévinas. Mais elle commet l'erreur inverse : par crainte de retomber dans la médiation hégélienne, elle refuse d'articuler objectivement le bien et le mal, allant parfois jusqu'à considérer, avec Wittgenstein, que l'éthique est indicible. En renonçant ainsi à penser positivement le bien, elle laisse paradoxalement le faux bien continuer à régner dans le monde social et confirme indirectement le système sacrificiel qu'elle voulait dénoncer. Il faut au contraire maintenir toute la radicalité du mal sans le dissoudre dans le bien, mais affirmer simultanément un vrai bien capable d'assumer ce mal radical au lieu de le masquer, avec pour objectif l'institution d'un monde juste.


Or, en maintenant ainsi le rejet de toute articulation vraie et objective du bien et du mal, ne répète-t-elle pas le geste sacrificiel qui, au fond de la conception courante et métaphysique, rejette le vrai bien hors du monde social ? Ne confirme-t-elle pas a contrario qu’il n’y aura jamais, dans le monde social, d’autre bien qu’un faux bien qui, dissimulant le mal irréductible, est le mal sous sa forme absolue ? Ne conforte-t-elle pas la victoire du « prince de ce monde » ? Ne faudrait-il pas plutôt vouloir, non seulement comme le fait Freud à l’issue de son Malaise dans la civilisation, que le bien (Éros) s’affirme contre le mal (Thanatos), mais qu’il s’affirme comme vrai bien, assumant le mal radical ?”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

MAL, Culpabilité, Mal radical, Sexualité

La simple certitude subjective d'être un existant coupable ne suffit jamais : tant qu'elle ne devient pas savoir, elle retombe dans une culpabilité imaginaire et fausse. Ce qui permet à la culpabilité d'acquérir une objectivité est le mal, qui en constitue la cause, de même que le bien est la cause de la mélancolie. Le mal n'a cependant aucune vérité en lui-même, mais la possibilité du mal est inscrite dans la création elle-même : en créant un être fini et libre, le bien rend possible le refus de la finitude et de l'Autre. En ce sens, le mal possède une première vérité comme condition de la liberté. Mais lorsque la créature choisit effectivement ce refus, le mal devient mal absolu : fermeture à l'Autre, crime, système sacrificiel et savoir qui le justifie. Ce mal n'est pas voulu par le bien et ne possède aucune vérité propre ; seul le pardon de l'Autre absolu peut finalement le réintégrer dans l'ordre du bien. À l'inverse, le sujet doit reconnaître un mal vrai, ou mal radical, c'est-à-dire la possibilité du mal assumée comme telle et intégrée dans l'œuvre et le savoir. Ce mal est celui qu'il fallait « revouloir », non pour le commettre, mais pour reconnaître qu'il était constitutif de la liberté humaine. Juranville identifie finalement ce mal vrai à la sexualité, lieu privilégié où s'éprouvent la finitude, le désir et la responsabilité. La sexualité devient ainsi le point d'où peut naître l'œuvre et le savoir, selon la logique de la felix culpa : la faute reconnue ne conduit pas au désespoir mais devient l'occasion même de la création, comme un « acte manqué qui a réussi » dit Juranville. 


“Et le mal alors posé l’est de deux manières. D’une part comme mal sans vérité, mal absolu qui, d’abord condamné, ne peut être relié au bien que par l’Autre absolu lui-même (le bien suprême), dans le secret de son pardon. D’autre part comme mal vrai, mal qu’il y avait à revouloir. Mal relatif, mais aussi mal radical, réduit à sa « racine » – et certes tout aussi diabolique, dans son intention première, que le mal absolu, même si cette intention est ensuite sublimée. Nous préciserons que ce mal est sexualité. Là est donc le mal vrai. Celui qui doit être rejoint et dégagé dans l’œuvre et le savoir. Celui qui fait éprouver au sujet sa culpabilité à ne pas faire l’œuvre. Celui qui appelle le sujet à faire l’œuvre, comme felix culpa, comme acte manqué qui a réussi.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

REVELATION, Mal, Culpabilité, Finitude

Pourquoi la révélation est-elle nécessaire ? Parce que ni le monde social ni l'individu ne peuvent, par eux-mêmes, assumer pleinement le mal radical. Le mal radical est la possibilité de faute et de culpabilité qui accompagne la condition humaine, soit la finitude radicale. Le mal absolu consiste précisément dans le refus de reconnaître le mal radical et la finitude constitutive de l'existence. Ce refus conduit à la fabrication d'un Autre absolu faux ou Surmoi, qui se présente comme le bien suprême tout en engendrant le meurtre et le système sacrificiel. Lorsque l'individu dénonce ce mal et reconnaît la culpabilité fondamentale de l'homme, il commet cependant une nouvelle erreur : il refuse de croire qu'un monde juste puisse être objectivement institué et demeure ainsi dans une critique impuissante qui participe encore indirectement au mal qu'elle dénonce. La seule issue est la révélation, par laquelle l'Autre absolu véritable rend possible l'acceptation de la culpabilité et l'institution d'un savoir et d'un monde nouveaux où la finitude radicale est enfin reconnue. La révélation n'est pas seulement un contenu religieux ; elle constitue la réponse à l'impossibilité où se trouve l'homme d'assumer seul sa responsabilité. Elle est l’essence de la culpabilité et d’une certaine façon son effet : Dieu se révèle parce que l'homme ne parvient pas à porter sa culpabilité, et peut-être aussi parce que Dieu éprouve une forme de responsabilité envers cette condition humaine. La révélation juive signe la découverte historique de la culpabilité constitutive de l'homme, tandis que le christianisme révèle le lien profond entre cette culpabilité et la sexualité, ouvrant ainsi la voie à une compréhension existentielle du mal et de la justice.


“Le fini, toujours d’abord, ne veut rien savoir du mal radical. Et là réside, avons-nous dit, le mal suprême, absolu. Qui se donne faussement comme le bien. Et qui se manifeste par le meurtre et, finalement, par le sacrifice, perpétré au nom de ce qui est, pour nous, l’Autre absolu faux, ou Surmoi. Quand le fini, ensuite, comme individu, dénonce ce mal absolu, en proclamant au contraire le mal radical, ou encore la finitude elle-même radicale dans le rapport à l’Autre absolu vrai, il se heurte, dans le monde social, à la passion sacrificielle qui demeure. Or il commence alors par exclure toute position objective d’un vrai bien assumant le mal radical, toute institution d’un monde social nouveau et juste. Et il participe en fait, à sa manière, du mal absolu qu’est le système sacrificiel.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

DISCOURS MAÎTRE, Révélation, Progrès, Capitalisme

Le discours du maître effectif, historiquement dominant, paraît promouvoir la subjectivité et rompre avec le monde traditionnel, mais il ne le fait qu'au prix du rejet de la finitude radicale. Il fixe socialement ce refus, organise le maintien du système sacrificiel et conduit l'homme à se fabriquer un Autre absolu faux, auquel il se réduit lui-même comme simple instrument. Le maître historique devient alors paradoxalement la première victime potentielle de ce système qu'il contribue à maintenir. À la place de la révélation, qui dévoilerait le péché et ouvrirait une véritable rupture, ce discours substitue l'idée de progrès ; progrès qui, au-delà de son indéniable réalité, et même utilité, tend à effacer l'événement, la rupture et le surgissement imprévisible du sens. À l'inverse, le discours du maître vrai apparaît dès que l'on affirme l'existence : il suppose qu'un Autre absolu véritable donne à chacun, par la révélation, les conditions de son œuvre propre et appelle chacun à transmettre ces mêmes conditions aux autres. Il est donc à la fois discours et vérité. Ce discours n'abolit pas la finitude radicale ; il reconnaît notamment que le capitalisme constitue la forme moderne, irréductible, sous laquelle subsiste la dimension sacrificielle de l'existence humaine. L'erreur, et même le péché, consiste alors à croire qu'un tel discours ne pourrait jamais devenir effectif ni instituer un monde juste ; ce scepticisme ne fait que réintroduire la superstition ultime, la croyance en un Dieu indifférent ou hostile. En somme le véritable discours du Maître serait : révolutionnaire, mais non utopique ; marxien, mais non marxiste ; philosophique, mais nourri de la révélation ; démocratique, mais conscient de l'irréductibilité de la finitude et du capitalisme.


“Un tel vrai discours du maître doit laisser place à l’inéliminable de la finitude radicale et notamment, sur le plan social, au capitalisme qui, redisons-le, n’est pas simplement, comme le voulait Marx, le prolongement du système sacrificiel, mais la forme sous laquelle un tel système, en fait inéliminable, se maintient dans le monde juste. Ce discours cependant, l’existant, quand il le suppose, commence par exclure de pouvoir jamais le poser comme tel, et précisément de pouvoir le poser comme instituant un effectif monde juste. N’est-ce pas alors qu’il refuse le plus radicalement l’occasion vraie et qu’il s’enferme le plus radicalement dans l’idée que l’homme ne serait qu’une occasion inessentielle pour un Autre absolu méchant ou indifférent ? Triomphe de la superstition la plus ordinaire. Ne faut-il pas bien plutôt maintenir l’exigence marxienne d’un effectif monde juste, mais avec toute la finitude radicale que Marx « oublie », et donc dans le cadre d’un essentiel discours du maître ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Révélation, Subjectivité, Religion

Si le phénomène du discours du maître réside dans l'institution et son identification dans la subjectivité, son principe subjectif se tient dans la révélation, comprise comme articulation de l'hétéronomie et de l'autonomie. Le problème est que l'existant identifie spontanément toute subjectivité affirmée à une volonté de puissance analogue à celle de la métaphysique moderne, où le sujet se croit maître de lui-même et du monde ; en réaction, il peut être tenté d’abandonner toute subjectivité essentielle, ou bien encore d’affirmer l'hétéronomie sans autonomie comme y tendent les philosophies de l'existence. Pour sortir de cette confusion, il faut penser ensemble une hétéronomie essentielle, par laquelle le sujet reçoit son appel de l'Autre, et une autonomie non moins essentielle, rendue possible précisément par cette hétéronomie : c’est alors la fonction de la révélation. Grâce à elle, le discours du maître peut conduire réellement l'autre jusqu’au bout de la subjectivité, et permettre l'accès à une objectivité véritable qui s'incarne historiquement dans l'institution d'un monde juste. Historiquement la révélation juive est la première en révélant la loi vraie et l'élection ; puis la révélation chrétienne communique la grâce qui permet à chacun d'assumer cette vocation ; enfin la révélation islamique rappelle l'importance irréductible de la communauté historique et de l'attachement aux traditions, dont toute démocratie devra tenir compte. Chacune correspond à un moment nécessaire de l'histoire de la philosophie, sans toutefois réaliser pleinement le discours du maître, qui demeure encore seulement désiré. Celui-ci trouverait son expression religieuse adéquate dans les grandes traditions d'Asie, puisque ce sont elles qui portent traditionnellement le discours métaphysico-magistral.


“Révélation qui est le principe subjectif du discours du maître, comme la création était celui du discours du peuple. Révélation qui permet de passer outre à ce que Lacan présente comme l’impuissance du discours du maître à faire accéder l’autre de ce discours à la subjectivité supposée de celui qui le tient – de même que la création avait permis de passer outre à l’impuissance du discours hystérico-populaire à faire que l’autre de ce discours se rapporte à celui qui le tient comme à son Autre vrai. La révélation permet précisément à l’existant d’aller jusqu’au bout de la subjectivité. C’est-à-dire de reconstituer toute l’objectivité et, en tant que maître, de la faire valoir auprès de l’existant en général. Et cela par l’institution, phénomène, mais aussi valeur suprême du discours du maître, de même que la tradition est phénomène et valeur suprême du discours du peuple.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Jouissance, Finitude

L’existant refuse spontanément la subjectivité véritable du discours du Maître et préfère une subjectivité socialement reconnue, déjà présente dans les institutions. Cette subjectivité ordinaire comporte certes une relation à la loi, à l'Autre et à la responsabilité, mais elle demeure enfermée dans une identité qui exclut la finitude radicale et ne cherche finalement qu'à prendre conscience d'elle-même. Ainsi le veut la dialectique du maître et de l'esclave : le maître accèderait d'abord à la reconnaissance par le risque de la mort, puis l'esclave deviendrait véritablement maître grâce au travail et à la culture. Cependant, Hegel demeure prisonnier d'un finalisme où les individus ne sont finalement que les instruments de l'Esprit universel conduisant nécessairement l'histoire vers le savoir absolu. Marx détruit cette illusion en révélant la violence réelle du système social et le mécanisme de la plus-value, mais il n’explique pas véritablement pourquoi les dominés consentent eux-mêmes à leur domination. C’est Lacan qui vend la mèche en mettant au jour la logique de la jouissance : l'esclave préfère conserver sa jouissance immédiate plutôt que d'affronter la finitude radicale et accepte pour cela de céder au maître le plus-de-jouir. Le discours du Maître (certes sous la forme du capitalisme) apparaît alors impuissant à transformer véritablement le sujet, qui reste fixé à la position d'objet-déchet ; mais de son côté le marxisme ne fait qu’exacerber le discours du maître, en prétendant l’abolir, sous la forme du totalitarisme où plus aucun sujet n’a droit de cité. Or n’en déplaise à Lacan et a fortiori à Marx, une subjectivité authentique permet toujours à l'existant de devenir lui-même maître, de communiquer cette même possibilité aux autres, d'accéder à une objectivité véritable et d'instituer un monde juste. Sans réintroduise quelque finalisme ou quelque déterminisme historique, il faut reprendre ensemble l'exigence de justice de Marx et l'idée hégélienne d'un savoir absolu. Le savoir absolu n'est pas un terme nécessaire de l'histoire : il est une conquête obtenue par la répétition indéfinie du combat contre la pulsion de mort et contre l’injustice. Ainsi, loin de supprimer la finitude radicale, la justice et le savoir véritable ne peuvent naître qu'en l'assumant sans cesse.


Marx qui, dans son exigence révolutionnaire de justice, en est venu à rejeter tout discours du maître, et en particulier celui qui porte le capitalisme. Et qui n’a pu dès lors que confirmer le discours du maître sous sa forme la plus violente. C’est ce que suggère Lacan, pour lequel « il est singulier de voir qu’une doctrine telle que Marx en a instauré l’articulation sur la fonction de la lutte, la lutte de classes, n’a pas empêché qu’il en naisse ce qui est bien pour l’instant le problème qui nous est présenté à tous, à savoir le maintien d’un discours du maître ». D’où, chez Lacan, le refus de toute affirmation de justice. Et, par rapport au savoir et à la jouissance, l’arrêt à ceci : que d’une part la jouissance, comme pulsion de mort, absolue pulsion de mort, est « limite au savoir », au sens où, dans le mouvement par quoi se constitue le savoir, il n’y a nul finalisme vers aucun savoir absolu ; et que d’autre part le savoir, comme pulsion de vie, relative pulsion de vie, est « limite à la jouissance », au sens où l’extrême de la jouissance ne s’atteint que dans la mort. Or refuser ainsi que la subjectivité vraie et existante puisse se poser comme conduisant à une nouvelle objectivité absolue et comme instituant un monde nouveau et juste, n’est-ce pas cela qui fixe le plus résolument au monde traditionnel sacrificiel et à son illusoire subjectivité toute-puissante ?”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAITRE, Subjectivité, Sujet, Objectivité

Si le phénomène du discours du Maître est l'institution, comme le phénomène du discours du peuple est la tradition, son mode d'identification propre est la subjectivité, comme celui du discours du peuple est l’objectivité. Mais justement : le monde social tend à reconnaître uniquement une objectivité finie, déjà constituée, alors que l'objectivité véritable ne peut être atteinte qu'à travers l'activité du sujet. La subjectivité n'est donc pas une simple intériorité ; elle est le mouvement par lequel l'existant pose l'altérité, assume sa relation à l'Autre et déploie progressivement l'objectivité jusqu'à son fondement essentiel. Cette subjectivité constitue, sur le plan historique, l'identification propre au discours du Maître, comme la névrose constitue, sur le plan existentiel, la structure du sujet individuel appelé à dépasser les identifications ordinaires. Par sa grâce puis par son élection, le Maître appelle chacun à devenir sujet absolu (cela ne signifie évidemment pas être Dieu, mais assumer pleinement la responsabilité de son œuvre), à dépasser le fantasme, à reconnaître la finitude radicale et à instituer librement la justice. 


Le maître, en tant qu’il donne l’ordre, l’ordre vrai, dispense, au-delà de sa grâce, son élection ; et il appelle l’existant à se faire sujet absolu, à dépasser le fantasme brut et à y reconnaître la finitude radicale. Et cela pour s’établir dans la relation à l’Autre comme tel, pour déployer l’objectivité jusqu’à son terme, et pour reconstituer la fin suprême qu’est la justice. Toutes choses que le maître est supposé avoir déjà faites.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Occasion, Connaissance, Événement

Le Maître est défini comme celui qui conduit l'occasion jusqu'à sa pleine vérité en faisant reconnaître universellement la connaissance qu'elle rend possible. L’occasion est comprise comme un événement fondateur venu de l'Autre absolu qui ne prend tout son sens qu'en étant ré-effectué par l'œuvre libre de l'existant ; l'événement appelle donc toujours une réponse créatrice. La connaissance essentielle apparaît comme l'œuvre produite par cette réponse, tandis que le savoir désigne cette connaissance une fois reconnue collectivement et intégrée au monde commun. Encore faut-il distinguer ici deux niveaux d'objectivité : celui de la science, qui porte sur les faits d'une histoire déjà accomplie, et celui de la métaphysique, qui porte sur les occasions encore ouvertes et sur la transformation du monde qu'elles rendent possible. C’est dans cette sphère que la tâche du maître prend tout son sens : il veille à ce que la réponse à l’événement fondateur puisse devenir une vérité reconnue par tous et ainsi entrer durablement dans l'histoire commune.


C’est ainsi que le maître, inspiré par la justice, donne toute sa vérité à l’occasion. À l’occasion qui est l’événement en tant que posant – l’événement en tant que, venant avant tout de l’Autre absolu et faisant alors histoire, il pose l’existant comme ayant à le ré-effectuer, à en re-poser le sens dans toute son objectivité. Occasion qui est en elle-même œuvre, et décisivement celle de l’Autre absolu : c’est l’événement de la Création, de la Révélation et de la Rédemption. Occasion qui s’accomplit (c’est ce dont elle a été l’occasion) dans la connaissance, en tant qu’œuvre de l’existant, en réponse à l’œuvre initiale. Occasion enfin qui est accueillie, « saisie » par le maître, celui qui fait valoir jusqu’au bout l’œuvre de la connaissance, jusqu’à la faire re-connaître de tous (et à la transformer en savoir). Tout cela caractérisant la sphère métaphysique de l’histoire.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Justice, Instruction, Foi

La justice se présente comme le troisième aspect essentiel du Maître et comme son principe subjectif. Après le modèle, qui correspond à l'œuvre accomplie, et l'ordre, qui accompagne l'œuvre en train de se faire, la justice concerne l'œuvre à venir. Sans elle, l'ordre risque de retomber dans l'autorité sacrificielle du Surmoi, faute de pouvoir être reconnu comme vrai par tous. La justice est donc l'unité de la loi et de la vérité : elle consiste à créer les conditions permettant à chacun de vérifier, de comprendre et de reconstruire l'œuvre à partir de sa propre autonomie. Si la grâce anime d'abord l'individu, elle demeure insuffisante tant qu'elle n'est pas complétée par l'élection et par la foi. Cette foi n'est pas une croyance aveugle ; elle reconnaît la finitude radicale, source de l'injustice et du refus de l'œuvre, tout en affirmant qu'un savoir véritable peut néanmoins être atteint à partir de cette finitude. Le passage du Maître à l'élève prend alors la forme de l'instruction.  Instruire consiste à conduire progressivement de l'immédiateté des pulsions vers des formes déjà élaborées du savoir, afin de préparer une œuvre future. L'instruction ne constitue pas encore le savoir vivant, mais elle en fournit les conditions de possibilité, en permettant à chacun de reconstruire ensuite par lui-même une vérité éprouvée. L'apprentissage fait découvrir, l’enseignement appelle, l’instruction prépare, et les trois ensemble rendent possible l'autonomie. Ainsi, le Maître accomplit pleinement sa mission lorsqu'il fait de la justice le cadre commun de l'autonomie créatrice.


“Foi qui consiste, pour la justice, à poser certes la finitude radicale qui conduit toujours d’abord à la fausse justice, à l’injustice et au refus de l’œuvre, mais à poser aussi le savoir auquel on peut parvenir et parvient malgré cette finitude et à partir d’elle. Et alors le passage, par la foi, de l’objectivité absolue, depuis le maître jusqu’à l’élève, est précisément instruction. Instruire, c’est à chaque fois dégrossir, conduire de l’immédiateté libidinale à celle d’une forme ou structure (l’instruction est immédiateté de la forme), c’est donner à quelqu’un ou quelque chose des traits déjà déterminés dans le savoir. Tout cela comme préparation pour une œuvre à venir, que ce soit une œuvre en général (dont celle que doit être le jugement d’un tribunal, après l’instruction du procès) ou l’œuvre du savoir, du savoir vivant, éprouvé et reconstitué comme tel par l’existant.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Ordre, Commandement, Enseignement

Le Maître n’est pas seulement modèle, mais aussi ordre, c'est-à-dire appel vivant qui accomplit ce que le modèle rend seulement visible. Le modèle correspond à l'œuvre déjà réalisée ; l'ordre correspond à l'œuvre encore en train de se faire. Pour que le modèle ne devienne pas une simple idole, il doit être accompagné d'une altérité qui invite chacun à créer à son tour. L'ordre possède deux dimensions inséparables : il est à la fois commandement et arrangement, car tout ordre durable procède d'un appel fondateur. Cet appel vient ultimement de l'Autre absolu et se manifeste comme une élection, non au sens d'un privilège, mais d'une responsabilité : celui qui reçoit l'ordre est appelé à assumer personnellement l'œuvre en cours. Juranville s'appuie sur Rosenzweig pour montrer que le commandement, en particulier le commandement d'aimer, ne contraint pas un sujet déjà constitué mais fait surgir une identité nouvelle capable d'aimer. Levinas en affirme la portée universelle et montre que l'ordre véritable oriente toujours vers le prochain. Le passage du Maître à l'élève prend explicitement la forme de l'enseignement. Contrairement à l'apprentissage, centré sur la découverte d'un effet, l'enseignement pose l'enseignant comme cause et appelle l'élève à devenir lui-même cause de son œuvre. 


“L’enseignement est position de la cause. L’enseignant est lui-même cause se posant comme tel dans son enseignement. D’où ce que dit Levinas de la « coïncidence de l’enseignant et de l’enseignement » dans l’enseignement véritable. Et l’enseignant pose aussi celui auquel il enseigne comme cause à son tour. D’où l’élection – et l’usage de la langue où celui à qui on enseigne est aussi celui qui est enseigné : à la fois on enseigne quelque chose à quelqu’un, et on enseigne quelqu’un (la jeunesse, etc.) – c’est le « double accusatif » du grec, du latin et de l’allemand ; alors que, si on apprend quelque chose à quelqu’un (et d’abord de quelqu’un), on n’apprend pas quelqu’un.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Modèle, Forme, Grâce

Si le Maître est assurément un modèle, ce n’est pas au sens d'un idéal à copier ou d’un contenu à imiter, mais comme une forme vivante qui permet à l'existant de dépasser son identité fausse et fermée sur elle-même. L'identité nouvelle naît de l'accueil d'une extériorité essentielle qui, tout en apportant une unité, introduit une différence créatrice ; le Maître transmet ainsi une forme plutôt qu'un contenu. Ayant saisi l'occasion jusqu'au bout, il s'est entièrement extériorisé dans son œuvre, où il se donne à voir comme possibilité offerte à tous. Son œuvre ne demande pas à être reproduite, mais recréée par chacun à partir de sa propre expérience. Cette transmission prend la forme d'un apprentissage essentiel. Apprendre ne consiste pas seulement à découvrir le lien entre une action et son effet, mais, dans le cas de l'œuvre, à reconnaître que toute création conduite jusqu'à son terme débouche sur l'épreuve de la finitude radicale, qu'il faut pourtant accepter et vouloir. Un tel apprentissage suppose la grâce : le Maître ne produit pas mécaniquement l'élève, mais s'efface comme cause afin que celui-ci puisse avoir le sentiment de découvrir lui-même la vérité. Cependant, l'existant refuse spontanément d'apprendre parce qu'il résiste à la finitude. Le rôle du Maître est précisément de le libérer de ce refus en lui ouvrant l'espace où il pourra devenir sujet de sa propre œuvre. 


Le maître est d’abord, en lui-même, modèle. Car qu’est-ce qui caractérise celui qui surgit comme maître pour l’existant ? Ce dernier commence par s’attacher à une identité fausse qui rejette toute extériorité essentielle. Laisser venir une telle extériorité (qui serait d’abord celle du maître, mais qui, comme essentielle, deviendrait à partir de là celle de l’existant), c’est laisser venir, pour lui comme fini, l’unité qu’il n’a pas. Mais c’est laisser venir cette unité en tant qu’elle est celle d’une différence, puisqu’elle doit introduire à une identité nouvelle, et que la différence est précisément négation de l’identité. C’est donc laisser venir la forme, qui est unité et en même temps différence, l’unité en tant qu’elle est vue de l’extérieur et qu’elle marque la différence. Or forme et en même temps identité définissent le modèle, comme on l’a dit à plusieurs reprises. C’est ainsi comme modèle que se donne le maître. Modèle par l’œuvre qu’il a déjà accomplie. Modèle pour autant qu’ayant saisi l’occasion il s’est laissé entraîner par elle jusqu’au bout et a fait œuvre, œuvre.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

DISCOURS DU MAÎTRE, Institution, Rupture, Justice

Si le discours du maître peut apparaitre comme le discours princeps, c’est en tant qu’il laisse venir la raison elle-même, provoquant et justifiant la rupture de l’histoire. Le discours du maître se manifeste historiquement sous la forme de l'institution, comme le discours du peuple se manifeste dans la tradition. L’institution est définie comme l'unité d'une rupture et d'une vérité reconnue par tous : elle ne consiste pas d'abord en une organisation, mais en un acte fondateur qui transforme durablement le monde commun. De plus une institution authentique conserve la mémoire vivante de son acte fondateur et rappelle continuellement les possibilités inédites qu'il a rendues accessibles. Pour autant il convient de distinguer soigneusement création et institution : la création manifeste la vérité de l'autonomie du créateur à travers son œuvre, tandis que l'institution manifeste la vérité de la rupture historique qui ouvre des possibilités nouvelles pour tous. Elle substitue ainsi le « temps essentiel » de l'événement au temps ordinaire de la répétition. Enfin, l'institution véritable est toujours une institution de la justice, parce qu'elle ne stabilise pas seulement un ordre social, mais crée les conditions d'une autonomie partagée.


Le discours du maître est d’abord, dans son phénomène, institution. Laisser venir le discours, qui est raison et en même temps vérité, et donc laisser venir la raison en tant qu’elle a tenu compte de toutes les objections et que chacun est en position de la reconstituer à partir de soi, ou encore (car la raison est elle-même totalité et en même temps vérité) de reconstituer à partir de soi la totalité vraie et juste, laisser venir le discours, c’est laisser venir la rupture de l’histoire. Mais laisser venir le discours comme tel en tant qu’il introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, c’est laisser venir la rupture en tant qu’elle introduit pareille vérité, la rupture et en même temps la vérité. Or rupture et vérité, cela définit selon nous l’institution.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Finitude, Identité, Extériorité

Le maître est l'Autre véritable pour un autre existant. Pourquoi ? Parce qu'il manifeste concrètement ce que peut devenir un homme : celui qui ne laisse plus les circonstances extérieures ni sa finitude déterminer passivement son identité, mais les « reveut » librement et en fait le fondement même de son être. Cette identité, entièrement extériorisée dans l'œuvre et dans l'action, est communicable à tous : le Maître ne possède aucun secret essentiel, puisqu'il est tout entier dans ce qu’il enseigne. Il domine non parce qu'il exerce un pouvoir sur les autres, mais parce qu'il a déjà traversé l'épreuve de la finitude et peut en transmettre le sens. Lui aussi a d'abord connu, intérieurement, la dépendance et la souffrance avant de rencontrer un autre Maître qui lui a appris à accueillir la finitude, à construire son identité dans la relation à l'Autre et à devenir d'abord serviteur. Cette identité de serviteur précède toute maîtrise véritable. Le Maître humain renvoie, au-delà de lui-même, vers l'Autre absolu, qui est le Maître suprême parce qu'il veut librement la finitude dans la création, mais aussi le Serviteur suprême parce qu'en créant il se met au service de la créature. 


Au-delà de tous maîtres humains, et au-delà même de son œuvre propre, c’est de l’Autre absolu que l’existant en général doit se vouloir le serviteur. Autre absolu qui toujours déjà veut et reveut la finitude radicale ; et qui est donc le maître suprême ; mais qui en vient aussi à montrer, dans la Révélation, ce qu’il est au fond de lui-même du seul fait de la Création, le serviteur de la créature. Pas de maître, de toute façon, qui ne soit d’abord serviteur. Pas d’identité dans l’extériorité, où se fixe et s’assume la finitude radicale, sans d’abord identité dans l’intériorité, où cette finitude est éprouvée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion

Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre. 


“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAÎTRE, Discours, Subjectivité, Occasion

La pratique philosophique véritable ne peut déployer toute sa portée qu'en étant soutenue par un discours. Cette pratique implique d'abord un « silence vrai », où celui qui agit renonce à toute demande de reconnaissance explicite, laissant la vérité se manifester par ses effets. Mais ce silence doit lui-même être justifié par un discours universellement reconnaissable : c'est le « discours du Maître ». Le Maître n'est pas un dominateur ; il est celui qui, ayant saisi une occasion décisive et réalisé son œuvre propre, devient à son tour une occasion pour que d'autres accèdent à leur autonomie. Son discours institue un monde juste où chacun peut reconstruire intérieurement la loi à laquelle il est soumis. À la différence de la philosophie et de la psychanalyse, qui partent de la contradiction et de la souffrance, le discours du Maître part déjà de la solution et constitue l'horizon vers lequel elles tendent. L'événement historique n'y est plus reçu comme un fait accompli mais comme une occasion créatrice qui appelle une décision subjective. Juranville rapproche d’une part, cette structure de la rationalité en finalité de Weber, où les fins sont librement instituées plutôt que découvertes, et d’autre part du discours du Maître décrit par Lacan. Pour ce dernier le maître introduit le signifiant-maître (S1), qui réorganise les signifiants existants (S2), fait surgir le sujet ($), et révèle l'objet a, c'est-à-dire la finitude radicale. Toutefois le Maître ne peut jamais faire devenir autonome celui auquel il s'adresse : il peut seulement lui ouvrir cette possibilité. La liberté ne se transmet pas. Elle se décide.


Ce qu’il faut donc, pour donner toute sa portée à la pratique, c’est affirmer que le discours en lui-même, le discours vrai, peut être reconnu de tous, poser le discours et en même temps la vérité. Mais discours et vérité, cela définit, face au discours du peuple comme discours et finitude, ce que nous appellerons le discours du maître puisque le maître a en propre qu’ayant saisi l’occasion et, à partir de là, accédé à son œuvre propre, il se donne comme occasion à saisir à l’autre existant pour que celui-ci y accède à son tour. Discours qui ordonne le monde juste où chacun peut reconstituer, soi, la loi à laquelle il est assujetti. Discours qui n’est ni celui de la philosophie, ni celui de la psychanalyse, l’une et l’autre partant de la contradiction radicale éprouvée par l’existant, alors que le discours du maître part de la solution. Mais discours que l’une et l’autre supposent nécessairement, comme celui qui ordonne le monde vers lequel elles dirigent et où elles auront leur place garantie.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

MAITRE, Connaissance, Événement, Occasion

Qu'est-ce qui fait qu'un individu devient véritablement un maître ? Ce n'est ni son génie, ni son autorité, ni l'originalité de son œuvre. C'est le moment où il renonce à considérer son œuvre comme incommunicable et où il comprend que ce qu'il a accompli est, en droit, accessible à tous. Le maître n’est pas simplement l’individu exceptionnel qui cultive sa singularité ; il est celui qui transforme cette singularité en possibilité universelle. Car la connaissance essentielle s’articule à l’événement comme occasion créatrice, et à son accomplissement, non au simple fait et à sa contemplation. L'événement devient une œuvre adressée à l'existant, qui reçoit alors la possibilité d'y répondre par une œuvre nouvelle, laquelle devient ainsi la véritable connaissance de l'œuvre initiale. Toutefois, l'existant qui cherche à s'arracher au monde ordinaire commence par croire que son œuvre est irréductiblement singulière et ne peut être universellement reconnue. En cultivant cette incommunicabilité, il reste prisonnier d'un individualisme qui reconduit la logique même qu'il voulait dépasser. La véritable libération exige de renoncer à cette complaisance envers une prétendue richesse intérieure et d'accepter l'épreuve de l'extériorisation. L'identité du créateur ne réside alors plus dans son unicité, mais dans cette extériorité partagée de son œuvre. C'est précisément ce qui définit le Maître véritable : celui qui saisit pleinement l'occasion contenue dans l'événement, en tire toutes les conséquences créatrices et montre, par son propre accomplissement, que chacun peut à son tour vérifier cet événement dans une œuvre qui lui est propre.


“La connaissance essentielle serait ce dans quoi s’accomplit l’occasion– et dans quoi, par là même, s’accomplit l’événement ; elle serait ce dans quoi l’événement est accueilli jusqu’au bout par l’existant, jusqu’à instituer le monde juste. Ou encore : l’événement se serait donné comme occasion et, précisément, comme œuvre à l’existant ; ce dernier aurait reçu toutes les conditions pour répondre, à et d’une telle œuvre initiale, dans une œuvre nouvelle ; dans cette œuvre nouvelle, l’extériorité pure de l’œuvre initiale serait reconstituée et recevrait donc vérité ; et cette œuvre nouvelle serait connaissance, connaissance essentielle, de l’œuvre initiale, et de celle avant tout bien sûr de l’Autre absolu.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

LOI, Révélation, Judaïsme, Élection

Le savoir philosophique ne peut être universellement reconnu par un peuple qu'en prenant la forme d'un mythe, et seul un mythe fondé sur une révélation possède une véritable valeur de vérité. La philosophie doit donc se référer à la loi telle qu'elle est révélée, et cette révélation trouve sa première expression dans le judaïsme. La fonction de la loi n'est pas d'abord d'imposer des prescriptions extérieures, mais de rappeler à chacun, par un événement fondateur, la nécessité de sa condition, à savoir sa finitude radicale. L’intervention de l’Autre absolu est requise pour que le sujet assume non seulement cette finitude mais aussi l’autonomie reçue en même temps que la loi. La révélation ne supprime pas l'autonomie, au contraire elle la rend possible puisqu’elle engage chacun à reconstruire intérieurement une loi d'abord reçue de l'extérieur. L’élection, dont le modèle est fourni par le peuple juif (“peuple” par excellence, voire peuple “mythique” à cet égard, de par son histoire même…), n’est donc pas un privilège mais une décision d'assumer seul, devant les autres, la responsabilité de cette autonomie.


La vérité de la loi est de signifier à chacun, par un acte qui est, bien sûr, un événement, la nécessité à laquelle il est soumis, de la lui rappeler sans cesse. Mais la loi, qui lui signifie sa finitude radicale, ne vient dans sa vérité à l’homme que par la révélation. Et précisément par la révélation juive… Révélation première comme révélation de la loi dans sa vérité, où la loi ne s’impose pas de l’extérieur, mais, venant de l’extérieur, doit être reconstituée, à partir de là, de l’intérieur.”
JURANVILLE, 2010, ICFH