Il s’agit de répondre à la critique lévinassienne de la jouissance en montrant que la jouissance véritable n'est pas fermeture sur soi mais ouverture à l'Autre à travers le langage. La condition de cette démonstration est que le sens vrai soit objectivement accessible. Or cette objectivité est le langage lui-même. Contrairement à la tradition qui fait du langage un simple instrument exprimant des significations déjà constituées, Juranville soutient, à la suite de Lacan, que la signifiance précède la signification : le langage produit le sens au lieu de le transmettre, qui devient l'objet même de la jouissance. Toute réalité dont nous jouissons n'est accessible qu'à travers une nomination qui l'élève au rang de signification : santé, beauté, citoyenneté ou être lui-même deviennent des objets de langage. La jouissance possède alors une double dimension : corporelle, parce que le signifiant est sensible et matériel, et aussi spirituelle, parce que la signification peut être recréée librement dans la parole. Lacan découvre que l'inconscient est structuré comme un langage et que la jouissance suprême est une jouissance du langage lui-même. Il formule que l'inconscient n'est pas le fait que l'être pense, mais qu'en parlant il jouit. Cependant Lacan ne théorise pas l'objectivité de la jouissance, ultimement comme savoir du sens ; il rejoint par conséquent Levinas dans son refus d’associer quelque autonomie au sujet dans son rapport à la jouissance.
L'Individu et son Autre
A partir des écrits d'Alain Juranville
LANGAGE, Jouissance, Signifiance, Inconscient, LACAN
JEU, Langage, Jouissance, Objectivité
Si l’usage apparaît comme le phénomène du langage, condition de toute objectivité, et si la règle est ce dans quoi le langage s’accomplit, déployant cette objectivité, c’est le jeu qui représente l’essence propre du langage, et qui donne toute sa vérité à la signifiance. C’est par le jeu essentiel que le sujet existant entre dans l’objectivité de l’existence, par le jeu que s’établit une communication véritable entre les êtres et la jouissance mutuelle (la vraie jouissance de l’Autre, non sexuelle).
LANGAGE, Usage, Jouissance, Inconscient
Le langage apparaît avant tout comme usage. Un langage n'existe réellement que parce qu'il est utilisé par des sujets capables d'en faire quelque chose. Mais il faut distinguer alors un usage inessentiel, qui consiste à employer les significations reçues et socialement établies, d'un usage essentiel, créateur, par lequel le sujet renouvelle le langage et fait surgir une signification nouvelle. Cet usage créateur s'adresse néanmoins à l'Autre et cherche à devenir lui aussi utilisable par lui. Là réside ce que l’on peut appeler la grâce du langage, c'est-à-dire l'effort créateur destiné à rendre possible une compréhension nouvelle. C’est ce qui permet également d'affirmer que le langage est jouissance. En effet l'usage créateur implique une relation réciproque où chacun se donne comme moyen à l'autre. Traditionnellement, l’usage relève du moyen, et la jouissance relève de la fin. Mais dans l'usage créateur, je me mets au service de l'autre, tandis que l’autre s'est déjà mis au service de moi. Il existe alors une circulation réciproque de dons qui ouvre à une jouissance “spirituelle” liée à la création. Finalement l’on identifie cet usage essentiel à l'inconscient lui-même, parce qu'il dépasse toujours les significations consciemment maîtrisées et ouvre le sujet à un sens qui vient de l'Autre. Freud avait montré que le rêve fonctionne par déplacement et condensation ; Lacan réinterprète ces mécanismes comme métonymie et métaphore. Le déplacement-métonymie manifeste le débordement de la signification consciente, tandis que la condensation-métaphore produit une signification nouvelle. La métaphore devient ainsi le cœur de l'usage essentiel du langage.
JUSTICE, Altérité, Injustice, Messianisme, LEVINAS
Dans le huitième commandement interdisant le faux témoignage, il faut lire la dénonciation d'une tendance fondamentale des hommes : utiliser la justice pour faire condamner un autre et transformer un ressentiment personnel en accusation publique. La véritable justice doit donc empêcher toute logique sacrificielle, garantir que nul ne soit réduit au rôle de victime expiatoire, permettre à chacun de reconstituer librement la loi à partir de soi et n'admettre que des témoignages objectivement confirmés. Cette conception rompt avec l'idée traditionnelle selon laquelle la justice restaurerait une identité originelle harmonieuse. Illusion totale puisque, précisément, l'existant est d'abord injuste, se repliant naturellement sur lui-même et rejetant l'Autre. La justice vient donc de l'Autre et doit lui être rendue. L’on retrouve ici l'intuition fondamentale de Levinas : le sujet devient responsable lorsqu'il est atteint et mis en demeure par autrui. Toutefois, la présence du tiers oblige à dépasser la relation immédiate au prochain et à introduire comparaison, mesure et arbitrage. La justice doit alors s'incarner dans le droit et dans le savoir. Si Juranville reconnaît à Levinas une authentique visée messianique orientée vers l'institution d'un monde juste et la lutte contre le paganisme sacrificiel, il lui reproche finalement de refuser d'objectiver pleinement cette justice dans un savoir philosophique universel.
JUSTICE, Tradition, Paganisme, Finitude, HEIDEGGER
Heidegger ne dispose pas d'un concept de justice capable de critiquer l'ordre social existant ; pire, il ne reconnaît finalement que la justice propre au monde traditionnel, sans voir ce qui caractérise celui-ci essentiellement, à savoir la violence sacrificielle. Ce monde lui apparaît bien plutôt comme une totalité harmonieuse où chaque chose occupe la place qui lui revient, le tout baignant dans la lumière de l’être. « La nature (dont «le sacré est l'être »] dispense tout réel dans les traits de son être, dit-il. Les traits fondamentaux du Tout [le monde] se déploient dans la mesure où l'esprit apparaît dans le réel et où toutes choses se renvoient leur éclat spirituel ». L’homme y est appelé à affronter sa finitude et sa mortalité, mais cet affrontement demeure inscrit dans un ordre déjà constitué, dont les modèles fondamentaux ne sont jamais remis en question. Chacun est invité à tenir son rôle dans le « jeu du monde » et à habiter authentiquement la place qui lui revient. Son attachement au sacré, à l'enracinement et à la tradition empêche Heidegger de reconnaître l'injustice constitutive de ces mondes, en tant qu’elle vise l’individu comme tel. Les hommes peuvent y accomplir des rôles, mais non s'affranchir des modèles reçus pour recréer librement la loi et produire leur œuvre propre.
JUSTICE, Jugement dernier, Autonomie, Oeuvre
La difficulté est de penser une justice véritable qui tienne compte de la finitude humaine et de l'injustice constitutive des hommes. Car l'injustice ne peut jamais être totalement éliminée, et le monde juste n'est pas un monde parfait. Mais cette idée est difficile à accepter. L'existant voudrait soit une justice parfaite, soit une innocence totale, soit une condamnation totale. Or la justice véritable doit intégrer la faiblesse, l'échec, les œuvres inachevées, les ambiguïtés humaines. D'où la nécessité du thème religieux du jugement dernier. Celui-ci n'est pas seulement une croyance théologique mais la garantie philosophique qu'aucune œuvre authentique, aucune intention véritable et aucune responsabilité ne seront finalement perdues ou méconnues. Car dans la vie historique certains criminels triomphent, certains justes échouent, certaines œuvres restent inachevées, certaines intentions ne sont jamais reconnues. Il faut donc un jugement absolu. A l’instar de Walter Benjamin, Juranville voit dans l'histoire un processus orienté vers une rédemption finale ; s'inspirant également de Lacan, il affirme que l'homme sera jugé sur sa fidélité à son désir profond et à l'œuvre qu'il devait accomplir. La justice véritable suppose alors que tous les hommes puissent reconnaître librement la loi vraie : l'Autre divin ne l'impose pas de l'extérieur mais rend chacun capable de la reconstituer dans son autonomie. Le Jugement dernier accomplit ainsi l'autonomie humaine au lieu de la supprimer, en laissant aux hommes le temps nécessaire pour s’accomplir. C’est bien cette perspective qui permet de parler de « fin de l'histoire ». Celle-ci ne signifie ni la disparition du mal ni celle des conflits, mais l'existence d'un monde où chacun dispose désormais de la possibilité effective de devenir un individu véritable. Dans ce contexte, la psychanalyse joue un rôle central : elle constitue l'espace moderne où l'individu peut assumer son désir, sa finitude et son œuvre propre. Affirmer que le monde actuel est « absolument juste » ne signifie pas que les injustices ont disparu ; cela signifie que les institutions contemporaines rendent désormais possible pour chacun la reconstitution autonome de la loi et l'accès à l'individualité.
JUSTICE, Droit, Finitude, Progrès
Quand bien même les hommes s’entendraient enfin sur un idéal de justice, le caractère inéliminable de la finitude, avec ses conséquences en termes de crimes et délits, justifie l’existence du droit. Or poser la justice comme fin l’histoire revient à reconnaître également les progrès historiques du droit. Que cela soit le droit pénal qui réprime les infractions (progrès notamment avec l’abolition des châtiments corporels et de la peine de mort), le droit civil qui fournit à chacun les conditions de son autonomie (successivement comme droit de propriété, liberté de culte, liberté d'expression, droit au travail, droit à la santé), ou le droit politique qui réglemente la jouissance de cette autonomie (successivement droit de suffrage, liberté d'enseignement, liberté de la presse, liberté d'association, droit à l'information).
DROIT, Individu, Rupture, Histoire, FOUCAULT
Juranville se permet de relire toute l'histoire occidentale à travers les analyses de Foucault, tout en les intégrant dans son propre schéma des « cinq ruptures essentielles de l'histoire ». Il cherche à démontrer que, malgré ses critiques de l'État, du droit et des institutions, Foucault décrit en réalité un processus historique de progression de la justice et de l'individualisation. Le point décisif est que partout l'injustice à combattre est celle qui empêche radicalement l'avènement de l'individu. Toutes ces évolutions ont une même fonction : arracher l'individu aux appartenances collectives archaïques. La première rupture correspond à la cité grecque et à l'apparition d'institutions juridiques qui limitent les vendettas familiales, individualisent les droits et permettent l'émergence du citoyen autonome. La deuxième est liée au christianisme, à l'institution de l'Église et à la notion de péché individuel, qui remplace progressivement les logiques collectives de vengeance et produit de nouvelles formes d'individualisation. La troisième rupture est celle de la modernité cartésienne, de la science et de la rationalisation administrative du droit, permettant à l'État de mieux poursuivre la justice grâce à des savoirs objectifs. La quatrième correspond à l'époque contemporaine, à la démocratie et à la nationalisation du droit. Contrairement à une lecture purement critique de Foucault, Juranville soutient que les institutions disciplinaires, les expertises, la psychiatrie ou la prise en compte des circonstances contribuent aussi à protéger la possibilité pour chacun de devenir un individu véritable. Foucault est souvent lu comme critique de la société disciplinaire. Mais normes et règles ne sont pas nécessairement ennemies de l'individu ; étant faites pour être dépassées elles constituent souvent le point de départ de son émancipation. Enfin, la cinquième rupture est associée au capitalisme et à l'internationalisation du droit. Elle se caractérise par le rejet des totalitarismes (en tant que captations de l’Etat par un fantasme populiste) et par la reconnaissance d'un espace économique relativement autonome, que l'État doit encadrer juridiquement sans le contrôler entièrement. Le marché n'est pas présenté comme une fin en soi. Il n’est légitime qu’à condition d'empêcher les monopoles ; de maintenir la concurrence ; de protéger l'individualité.
JUSTICE, Responsabilité, Autonomie, Institution, LEVINAS
Le savoir philosophique n'obtient pas spontanément la reconnaissance universelle parce que le « sujet social » rejette d’abord l'autonomie individuelle. Il refuse qu'un individu particulier prétende porter une vérité valable pour tous et transformer le monde en son nom. Pour que l'autonomie individuelle soit reconnue, il faut davantage qu'une conviction personnelle, la loi invoquée par l'individu doit valoir pour tous, apparaître à tous comme légitime, devenir une réalité commune effective. D’où la définition juranvillienne de la justice : « Loi et en même temps vérité, cela définit la justice. » Autrement dit : la justice est la vérité devenue institution sociale. A ce titre la justice apparaît comme solution de la contradiction objective et subjectivité de la responsabilité. » L’individu responsable ne peut pas de contenter d’être compatissant ou même authentiquement morale : il doit agir pour transformer les institutions, il doit introduire davantage de justice dans le monde. Or la philosophie contemporaine, en écartant la possibilité de tout savoir universel, prive la justice de son fondement objectif. La discussion avec Levinas permet de préciser ce point. Levinas définit d'abord la justice comme ouverture au visage d'autrui et reconnaissance de celui-ci comme « maître ». Mais cette relation éthique immédiate rencontre la difficulté du tiers : il n'y a pas seulement un autre homme, mais plusieurs autres, dont les intérêts peuvent entrer en conflit. Dès lors surgissent la comparaison, le jugement et la nécessité d'une loi commune. Si la responsabilité commence dans la rencontre d'autrui, elle ne s'accomplit que dans le droit, la justice, les institutions, et finalement dans un monde commun.
JUSTICE, Monde, Droit, Écriture
La justice est définie comme loi et en même temps vérité : une loi sans vérité est arbitraire ; une vérité sans loi reste sans efficacité sociale. Mais la loi véritable, venue de l'Autre absolu, est d'abord rejetée par l'ordre social existant. Pour devenir effective, elle doit s'incarner dans un monde juste, c'est-à-dire dans une totalité sociale où chaque individu peut accomplir son œuvre propre et assumer sa finitude, où les différences deviennent légitimes parce qu'elles résultent d'œuvres. D’ailleurs la justice ne supprime pas le mal, ni la finitude, ni les conflits : elle les limite. Seulement le monde n’est jamais spontanément ce monde juste : contradiction objective. C'est pourquoi apparaît le droit, défini comme savoir et finitude. Le droit constitue la médiation entre l'idéal de justice et la réalité humaine. Le droit protège la justice sans prétendre l'incarner totalement. Il ne cherche donc pas à supprimer toute injustice mais à empêcher qu'elle ne détruise l'autonomie des individus. Historiquement, le droit naît comme droit pénal, encore proche de la vengeance et du sacrifice, puis il devient droit civil, protégeant une autonomie simplement supposée (propriété, culte, santé, travail, expression), avant de devenir droit politique, où l'autonomie est explicitement reconnue (suffrage, presse, enseignement, association, information). Le sujet social résiste néanmoins à cette progression parce qu'il préfère la clôture communautaire à la liberté individuelle : contradiction subjective. La solution ultime réside dans l'écriture. L'objectivité de la justice est langage ; celle de la loi absolue est parole. Mais seule l'écriture donne à cette parole une vérité durable et universellement transmissible. L'écriture devient ainsi l'essence et l’altérité absolue de la justice : elle fixe la loi, la rend partageable et permet sa reconnaissance progressive par tous.
JUSTICE, Absolutisme, Libéralisme, Contrat social
La philosophie politique doit partir du monde injuste tel qu'il existe réellement. Hobbes accomplit cette exigence en prenant pour point de départ l'individu menacé dans l'état de nature, compris comme état de guerre et expression du paganisme sacrificiel. Afin d'échapper à cette violence, les individus instituent par convention le Léviathan, État souverain qui constitue une idole consciente d'elle-même, un « dieu mortel » fabriqué par les hommes. Hobbes protège ainsi la vie individuelle mais au prix d'un écrasement de l'autonomie. Locke réagit contre cette limitation en affirmant les droits de l'individu, la propriété de soi, la propriété issue du travail et le droit de résistance à un pouvoir injuste. Toutefois le libéralisme lockéen risque de substituer à l'idole politique une idole économique : la propriété devient alors la valeur suprême. La véritable solution est apportée par Rousseau. Dans le Contrat social, la volonté générale ne résulte pas d'un simple accord d'intérêts mais d'une création politique fondatrice. L'individu véritable ne se contente plus de défendre ses biens : il participe à l'institution d'une communauté juste. Cette création politique suppose un appel qui dépasse les intérêts particuliers. C'est pourquoi Rousseau attribue au législateur une fonction quasi prophétique : la loi juste doit être reçue comme venant d'un Autre divin. C’est à ce titre que l’Église, comprise comme instance critique de l'État, devrait rappeler que toute communauté politique demeure soumise à une exigence supérieure de justice.
JUSTICE, Finitude, Capitalisme, Autonomie
L’intuition classique de la philosophie depuis Socrate, en matière de justice, est que celle-ci suppose l'autonomie. Chaque individu doit être capable de reconstruire la loi à partir de lui-même, au lieu de simplement obéir à une autorité extérieure. C'est le sens du dialogue philosophique : chacun doit pouvoir examiner rationnellement les normes. À première vue, cette exigence semble conduire à une critique du capitalisme. Le travail salarié apparaît en effet comme une forme d'hétéronomie contrainte, comme l’a analysé Marx. On pourrait donc penser que la philosophie, au nom de la justice, devrait limiter ou abolir le capitalisme. Or l'injustice n'est pas un simple accident de l'existence humaine, elle en est une composante structurelle. Donc la véritable justice ne peut pas consister à supprimer toute injustice, et toute politique qui prétend l'abolir tombe dans l'idéologie. L'être humain ne désire pas seulement être libre ; il désire aussi commander, imposer sa volonté, voir triompher son désir. L'homme est un être de désir marqué par un manque irréductible. Il n'existe pas d'état harmonieux où tous les conflits disparaîtraient. Être fini signifie qu'il n'existe aucune réconciliation complète, aucune satisfaction totale, aucune suppression définitive des antagonismes. Toute société doit composer avec cette négativité fondamentale ; l’autonomie véritable en suppose l'acceptation ; la justice authentique doit donc l’intégrer et lui donner une place institutionnelle. A l’inverse les projets visant à instaurer une justice pure sont par nature dangereux. Ils reposent sur le fantasme d'un homme débarrassé de sa division interne. L’on pourrait énumérer plusieurs figures récentes de cette illusion : le peuple révolutionnaire censé réaliser une société sans classes ; le Führer présenté comme un être supérieur et infaillible ; l'humanité universelle conçue comme une conscience transparente sans inconscient. Lorsque la violence constitutive est déniée, elle revient sous une forme absolue, et la prétendue justice parfaite devient alors la pire injustice. Certes le contrat de travail capitaliste constitue une forme de violence réelle : il y a subordination, dépendance, inégalité. Mais cette violence est reconnue et limitée juridiquement ; elle est institutionnalisée. Le capitalisme apparaît ainsi comme la forme de violence sociale minimale compatible avec la liberté, et surtout compatible avec l'acceptation de la finitude humaine.
JUSTICE, Philosophie, Psychanalyse, Discours, PLATON, SOCRATE
La justice est déjà présente dans la pratique philosophique inaugurée par Socrate. Celui-ci ne transmet pas un savoir tout fait : il oblige chacun à reconstruire la vérité à partir de lui-même. La justice ne consiste donc pas simplement à appliquer des règles ou à répartir des biens, mais à rendre possible l'autonomie réelle de chacun à partir de la recherche du vrai. Platon exprime cette justice lorsqu'il affirme que chacun doit accomplir son œuvre propre et recevoir ce qui lui revient. Cependant la portée la plus profonde de Platon est implicite : tout homme doit pouvoir reconstituer lui-même la loi et la vérité en accueillant les objections venues d'autrui. La justice devient ainsi l'union de l'autonomie et de l'hétéronomie. La cité platonicienne est relue par Juranville à travers les quatre discours fondamentaux : philosophes (clercs), guerriers (maîtres), producteurs (peuple) et interlocuteurs socratiques (individus). La philosophie apparaît alors comme le lieu où la justice est déjà pratiquée. Socrate soutient qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, parce que l'homme juste demeure fidèle à la nécessité de la loi véritable. Le philosophe doit donc défendre la justice même contre l'opinion commune, comme dans le Gorgias face à Calliclès. Reste que l'idéal platonicien des philosophes-rois ne peut être accompli qu'à travers une articulation nouvelle entre philosophie et psychanalyse : la psychanalyse prolonge la pratique socratique du dialogue individuel, tandis que la philosophie conserve la fonction théorique et universelle que Platon lui assignait. Ainsi la philosophie peut finalement réaliser son projet fondamental : l'institution d'une société véritablement juste.
JUSTICE, Bien, Philosophie, Absolu, PLATON
La philosophie est essentiellement guidée par l’idée de justice, qui constitue pour elle l’Autre absolu auquel l’humanité doit s’identifier dans son organisation sociale. L’on retrouve cette orientation dès Platon, où elle apparaît sous la figure de l’Idée du Bien. Lorsque Platon affirme que le Bien est « au-delà de l’essence », il découvre une forme d’altérité pure : le Bien n’est pas un être parmi les êtres, ni même l’essence suprême, mais ce qui donne à la fois l’être, l’essence et la connaissance. Tous les hommes le recherchent sans pouvoir le posséder pleinement, d’où l’aporie qui l’accompagne. L’on peut certes interpréter l’Idée du Bien comme la formulation platonicienne de l’Idée de justice, c’est-à-dire de l’absolu en tant qu’il doit organiser correctement les rapports humains. Cependant, cette altérité risque toujours d’être faussée si elle n’est pas objectivement déterminée, et c’est tout le problème de la pensée contemporaine de l’existence d’avoir reconnu l’altérité du Bien sans parvenir à lui donner une véritable objectivité rationnelle. Or la tâche de la philosophie doit consister précisément à produire cette objectivation, à faire de la justice non une simple aspiration mais un savoir. C’est en ce sens que l’inconscient permet de prolonger positivement et d’accomplir l’intuition platonicienne, d’abord en ceci que l’inconscient permet de comprendre concrètement pourquoi l’homme résiste à la justice. Platon désigne souvent le Bien (dans une perspective éthique générale) plutôt que la Justice, alors même que celle-ci reste réellement le but (politique, manqué en tant que tel) de toute sa philosophie : le Bien désigne l’absolu lui-même, le terme ultime auquel l’homme participe dans son œuvre propre lorsqu’il devient « relativement absolu ». Mais pour que cet accomplissement individuel soit possible, il faut une loi juste dans le monde social. La justice est donc la vérité de la loi, tandis que le Bien est la vérité de l’absolu. Ainsi, même si le Bien s’affiche comme un sommet métaphysique et l’idéal ultime, la philosophie est pratiquement et historiquement conduite par l’exigence de justice, qui vise à rendre possible l’accomplissement de chaque individu dans une société véritablement juste.
JUGEMENT, Conscience, Essence, Oeuvre
Comment la liberté éveillée par l’Autre peut-elle donner une objectivité au sens vrai ? Pour cela, elle doit se conformer à l’essence, qui est position de la chose. Or la position de l’être, entendu comme immédiateté de l’essence, constitue le jugement. Le jugement est ainsi l’acte propre de la conscience : il ne consiste pas simplement à énoncer des faits mais à prétendre atteindre ce qui est essentiel dans son objet. Reprenant Hegel contre Kant, il convient de distinguer la simple proposition descriptive du véritable jugement, qui engage une évaluation de portée universelle. Ce jugement exige un travail de justification, de correction et d’approfondissement ; il devient ainsi une œuvre. La conscience ne s’accomplit donc pas dans une intuition immédiate mais dans une production progressive de vérité. La psychanalyse illustre cette structure. Les associations libres suspendent provisoirement le jugement afin de laisser surgir l’inconscient, mais l’analyse débouche finalement sur une vérité à assumer. D’où la formule de Lacan selon laquelle « l’analyse est un jugement ». De même, le précepte évangélique « Ne jugez pas » ne condamne pas le jugement comme tel mais le jugement précipité, qui condamne ou absout sans véritable examen. L’Évangile lui-même suppose une exigence de jugement authentique, dont le Jugement dernier représente l’accomplissement ultime. Cependant, l’existant refuse spontanément cette tâche. La contradiction subjective de la conscience tient à ce qu’elle ne veut pas s’ouvrir à l’altérité de l’objet ni supporter le travail qu’exige un jugement vrai. Elle préfère ce que Kant appelait le jugement déterminant, qui applique à l’avance une règle déjà donnée et fixe d’emblée le sens des choses. À l’inverse, le jugement réflexif cherche sa règle dans la rencontre avec l’objet lui-même. C’est ce jugement réflexif qui correspond à la conscience authentique : une conscience ouverte à l’Autre, capable de produire une œuvre et de faire advenir une vérité objectivement justifiable.
JUDAISME, Holocauste, Christianisme, Israël, LEVINAS
JUDAISME, Singularité, Christianisme, Holocauste, ROSENZWEIG
Comment définir le judaïsme comme religion de la singularité alors qu'il se présente lui-même comme religion de la Loi ? La loi juive n'est pas une loi païenne, extérieure et écrasante, mais une loi que chacun doit librement réinterpréter et recréer ; elle existe précisément pour faire advenir la singularité véritable. Le judaïsme est donc fondamentalement religion de la singularité. Cependant cette singularité est menacée de se refermer sur elle-même et de transformer l'élection en privilège exclusif. On trouve chez Rosenzweig une remarquable description de la vérité du judaïsme : importance de l'amour du prochain, centralité de l'individu devant Dieu, conscience de l'élection. Mais il persiste à présenter Israël comme déjà arrivé au terme de l'histoire, vivant dans une sorte de rédemption éternelle hors de l'histoire universelle. Le judaïsme risque alors de neutraliser sa mission universelle en gardant pour lui la vérité qu'il porte. L'Holocauste constitue alors un tournant décisif : pour la première fois, le peuple juif tout entier est visé par un projet rationnel d'extermination, non en raison d'une race, mais parce qu'il symbolise l'élection et l'exigence éthique universelle. Dès lors, le peuple juif ne peut plus demeurer hors de l'histoire ; il doit reconnaître sa propre finitude et assumer une existence politique. La fondation de l'État d'Israël apparaît ainsi comme l'entrée définitive du judaïsme dans l'histoire universelle. Elle permet en même temps une reconnaissance réciproque entre judaïsme et christianisme : le christianisme reconnaît dans l'Holocauste une répétition de la Passion du Christ, tandis que le judaïsme reconnaît que l'élection n'abolit pas la vérité de la grâce chrétienne. Le judaïsme atteint alors sa pleine vérité en montrant que l'élection est universalisable et destinée à tous les hommes.