Le monde faux païen n’est pas une fatalité, car l’existant dépend avant tout de l’Autre absolu duquel peut venir par révélation une rupture, “du nouveau sous le soleil”. “Et il faut simplement, pour que le monde juste advienne, commence à advenir, que l’homme fasse sienne cette rupture, se l’approprie, la répète, lui donne vérité. Or rupture et vérité, cela définit l’institution, qui est l’altérité absolue du monde et son essence” écrit Juranville. Le monde juste n'est donc pas une utopie future mais le monde actuel dans la mesure où il est structuré par le droit et la démocratie représentative. Le droit garantit la reconnaissance universelle des individus, tandis que la démocratie représentative assume la finitude humaine en maintenant ouverte la possibilité de corriger et de renouveler les décisions collectives. La justice ne consiste donc pas à instaurer un ordre parfait ou définitif, mais à organiser un monde où des êtres finis peuvent être reconnus comme libres et responsables. Il n'existe aucune autre forme de justice politiquement possible pour des hommes marqués par la finitude.
L'Individu et son Autre
A partir des écrits d'Alain Juranville
MONDE, Institution, Rupture, Justice
MONDE, Représentation, Sens, Démocratie
Le monde juste ne peut devenir universellement reconnu que si son objectivité est reprise activement par les hommes. Cette objectivité vient d'abord de l'Autre absolu et se présente comme un sens que les existants doivent eux-mêmes reposer et recréer. C'est cette reprise qui définit la représentation, comprise comme l'union du sens et de la position. Représenter ne consiste pas à reproduire passivement une réalité déjà donnée, mais à recréer l'Autre dans son objectivité véritable après avoir traversé l'épreuve de la finitude et découvert que les premières images que l'on se faisait de lui n'étaient que des apparences. La représentation transforme ainsi le sujet autant que le monde : chacun est appelé à représenter l'Autre et à se représenter lui-même dans un monde où tous peuvent accéder à cette même vérité. Comme cette recréation exige un travail intérieur rarement accompli, les sociétés confient cette fonction à des représentants. La démocratie représentative trouve alors sa justification philosophique : les élus sont supposés représenter le peuple parce qu'ils ont réalisé un travail sur eux-mêmes et produit une œuvre qui les rend capables de porter le bien commun. Toutefois, les hommes refusent spontanément cette représentation exigeante. Ils lui préfèrent soit le subjectivisme moderne, où chacun projette son identité sur le monde, soit la soumission à un Autre absolu faux, le Surmoi.
MONDE, Loi, Signification, Droit
Le monde véritable s'accomplit objectivement sous la forme de la loi. En effet, l'altérité qui caractérise le monde est d'abord rejetée par les hommes et ne revient que sous la forme d'une signification, puisque toute objectivité est langage. Cette signification consiste dans la position d'une identité par l'Autre absolu, identité à laquelle l'homme est appelé à accéder. La totalité ainsi reconstruite possède une cohérence interne qui est une nécessité. Or la loi unit précisément ces deux dimensions : elle est à la fois signification et nécessité. Elle exprime le chemin que les hommes doivent parcourir pour accéder à leur vérité, non comme une contrainte extérieure, mais comme une épreuve créatrice ouvrant à l'autonomie. La loi provient d'abord de la Révélation divine, mais elle doit être continuellement reconstituée par les hommes dans leurs œuvres, leur philosophie et leur organisation politique. C'est dans le droit que cette loi prend sa forme historique : le droit civil suppose l'autonomie des personnes, tandis que le droit politique la reconnaît et la fait exister en permettant aux citoyens de participer eux-mêmes à la constitution du monde juste.
MONDE, Totalité, Altérité, Justice
Le monde n'est pas simplement une totalité (comme chez Hegel), ni simplement une ouverture (comme chez Heidegger), mais une réunion de ces deux déterminations : totalité et altérité. Il est un ensemble organisé de relations ouvertes à l'Autre, et ne concerne à ce titre que les existants (humains). Car si exister consiste à mettre son identité dans l’altérité, faire monde consiste à rassembler l’ensemble de ces relations. Mais le monde auquel l’existant veut appartenir n’est pas spontanément ce monde laissant advenir l’Autre comme tel, un monde affirmant l’universel ; l’homme fuyant son existence, par finitude radicale, le monde reste toujours d’abord un monde particulier s’enfermant dans une identité et une totalité fausse, c’est-à-dire un monde païen.
MONDE, Conscience, Sens, Signe
Toute conscience présuppose un sens déjà anticipé. Le préconscient désigne précisément ce domaine des significations disponibles qui peuvent à tout moment devenir conscientes. Et cependant il existe un sens absolument inanticipable, qui définit inconscient même, irréductible à ce qui pourrait devenir conscient. La conscience se rapport au monde, lequel est toujours d'abord « mon monde », constitué de représentations organisées selon un sens préalable. Le temps propre à ce monde n'est pas un temps créateur : il ne produit aucun sens nouveau, mais déroule simplement un sens déjà anticipé. C'est pourquoi on le caractériserait plus justement comme un temps du futur antérieur, où le réel est envisagé comme devant confirmer ce qui était déjà prévu. La représentation théâtrale illustre parfaitement cette structure : tout y est écrit d'avance et ne fait que s'accomplir. L'homme du monde adopte ainsi la position du maître qui prétend déterminer à l'avance le sens des choses. Le signe constitue l'élément ultime de cet univers représentatif : il manifeste l'activité de la conscience, assure l'intériorisation du monde et garantit sa cohérence. Il marque ainsi le triomphe d'un monde entièrement finalisé. Mais au-delà de cet univers de l'anticipation existe un sens véritablement nouveau, irréductible à toute représentation préalable et rendu possible par l'inconscient, la révélation et le temps réel de l'événement.
MOI, Communauté, Messie, Islamisme, LEVINAS
Distinguons la communauté, qui relève du Moi, de la société, qui relève de l'individu. De même que l'individu, fondé sur la grâce, construit une société juste (qui le laisse être cet individu) par le contrat et les relations sociales, le Moi, fondé sur l'élection, reçoit de Dieu l'alliance et travaille à instituer une communauté sensée et juste. À l'image d'Abraham ou de Moïse répondant « Me voici », le Moi assume la responsabilité de témoigner de la raison auprès de tous, dans la certitude que cette raison sera finalement reconnue. Le modèle suprême de cette responsabilité est le Messie. Levinas va jusqu’à affirmer que « le Messie, c'est Moi », ce qui signifie essentiellement que je suis responsable d'autrui. Juranville donne à cette formule une portée plus politique : le Moi véritable est celui qui œuvre à faire reconnaître universellement la communauté juste. Il interprète ensuite l'histoire religieuse comme une succession conduisant de Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet (selon une chronologie déjà propre à l’islam) jusqu'au savoir philosophique, qui répond rationnellement à l'alliance divine. Mais l'islamisme partage avec le communisme une tendance à absolutiser la communauté au détriment de l'individu et de la liberté. La communauté véritable ne supprime pas la société, le commerce, la finance ou les échanges ; elle les intègre dans un perspective juste où la finitude demeure reconnue. Toutefois, l'existant refuse encore de croire qu'une telle communauté puisse devenir une réalité objective et la réduit à un simple idéal inaccessible.
MOI, Désespoir, Autre, Ethique, KIERKEGAARD
La pensée de l'existence critique volontiers le faux moi, narcissique et illusoire, mais Kierkegaard montre que ce faux moi possède néanmoins la réalité profonde de son désespoir. Plus grave encore que ce faux moi est la fuite devant toute question du moi : le sujet demeure alors dans l'immédiateté sociale et confond son être avec les rôles et propriétés que le monde lui attribue. Mais si le sujet souffre, c’est précisément parce qu'il pressent ce qu'il devrait devenir. Un premier progrès apparaît lorsque le sujet veut devenir lui-même, mais il croit encore pouvoir se créer seul ; ce moi éthique demeure un faux moi, parce qu'il refuse de recevoir son être d'un Autre. On peut définir le vrai moi comme un rapport à soi qui est simultanément rapport à Celui qui l'a posé. Descartes, Kierkegaard, Levinas et même Heidegger reconnaissent plus ou moins cette structure fondamentale : le vrai moi naît toujours d'un appel venant de l'Autre. Par exemple pour Heidegger l’appel de l'Être fait sortir le Dasein du "On”, donc l’existence authentique correspond bien à ce qu’on appelle ici le vrai moi ou moi autonome. Toutefois, ces penseurs s'arrêtent à la dimension existentielle de cette responsabilité et ne montrent pas comment le vrai moi peut instituer une objectivité reconnue universellement, fonder un savoir commun et contribuer à l'édification d'un monde juste.
MOI, Autonomie, Election, Individu
Comment le sujet peut-il traverser entièrement le désespoir sans retomber dans la haine fondamentale ? Cette haine est d'abord dirigée contre Dieu, parce que Dieu appelle l'homme à reconnaître sa finitude et à l'assumer librement. Mais, plus profondément encore, ce qui est refusé est l'autonomie elle-même, c'est-à-dire la responsabilité de répondre de sa propre existence. Pour donner toute sa vérité au désespoir, le sujet doit donc faire de l'autonomie son identité : c'est ainsi qu'apparaît le moi. Le moi n'est pas l'ego psychologique, mais la décision de revouloir librement l'épreuve du désespoir et de transformer cette nécessité en acte créateur. Le moi doit être distingué de l'individu. L'individu reçoit la grâce, produit une œuvre et témoigne de sa vérité par sa singularité. Le moi, lui, relève de l'élection : il reçoit une mission, répond à l'appel de l'Autre absolu et assume la responsabilité du monde. Il ne cherche pas seulement à se séparer du monde existant, mais à instituer un monde nouveau et juste, capable d'être reconnu par tous, y compris par ceux qui lui opposent leur haine et leur désespoir. Son identification à l'Autre absolu ne consiste pas à prendre la place de Dieu, mais à vouloir ce que Dieu veut, en devenant l'instrument libre de cette volonté dans l'histoire.
MODELE, Identité, Forme, Grâce
Le modèle se distingue de la référence. La référence est altérité et forme : elle ouvre au sujet l’espace d’une signification extérieure. Le modèle est identité et forme : il engage le sujet dans la constitution d’une identité nouvelle et met en mouvement l’identification. La règle elle-même se donne ainsi comme modèle vivant plutôt que comme prescription abstraite. Le psychanalyste apparaît ainsi comme le modèle véritable, non parce que le patient devrait l’imiter, mais parce qu’il lui permet de recréer à partir de son propre réel une « forme absolue » et d’accéder à une identité inédite. Cela est possible parce que l’analyste affirme l’inconscient, que Juranville identifie à une grâce : la vérité parle en l’homme comme Autre, et le savoir surgit de cette parole. Le psychanalyste ouvre donc l’espace d’une confrontation libre à l’inconscient tout en témoignant qu’une telle traversée est possible. Cependant, le discours psychanalytique ne peut se poser lui-même comme savoir sans détruire cette grâce. Seul le discours philosophique, qui se veut explicitement raison, peut reconnaître rationnellement le psychanalyste comme modèle. Il prend alors la psychanalyse comme modèle d’un savoir transmis par grâce, de même qu’il prenait autrefois les mathématiques comme modèle de rigueur. La philosophie dispense au sujet social, à la communauté, la même grâce que l’analyste dispense au sujet individuel et reconnaît les autres discours comme modèles porteurs de vérité.
MODELE, Autre, Liberté, Analyste, LACAN
Tout modèle est un Autre auquel le sujet s'identifie pour construire sa propre identité et produire une œuvre. Cependant, les modèles reconnus socialement sont généralement faux, car ils apparaissent comme achevés, parfaits et dépourvus de toute finitude. C'est le cas aussi bien des modèles de la science que de l'Idée platonicienne ou, plus discrètement, des modèles philosophiques de Kant et de Hegel, où la vérité est supposée déjà présente et non recréée dans l'épreuve de la finitude. La pensée de l'existence (Kierkegaard, Heidegger, Wittgenstein, Lacan) découvre au contraire un modèle authentique : un Autre qui n'impose pas une forme à reproduire, mais ouvre un espace de liberté où le sujet peut assumer sa propre finitude et créer à son tour. L’analyste, ou pour l’analyste lui-même le noeud borroméen, peuvent assumer cette fonction. Certes Lacan refuse toute identification à l'analyste, mais en réalité l'analyste reste bien un modèle. Pourquoi ? Parce que l'analyste occupe volontairement la position d'objet a. Le patient devra lui aussi apprendre à vouloir librement cette position. Il y a donc bien imitation, non d’une personnalité, mais imitation d'une manière d'assumer le manque. Toutefois, cette pensée de l’existence refuse de poser objectivement un modèle véritable, par crainte de transformer la liberté en nouvelle norme. Ce faisant elle reste prisonnière du même refus que la métaphysique classique : celui de reconnaître un modèle vrai, qui soit universel précisément d’ouvrir chacun à son possible propre. Le refus de ce véritable Autre conduit alors à fabriquer de faux absolus — chefs, institutions ou idéologies — qui structurent le monde sacrificiel en produisant domination et exclusion.
OEUVRE, Loi, Réel, Modalité, LACAN
Chez Kant et Hegel, et en général dans la métaphysique, les modalités se développent à partir du possible : ce qui est nécessaire n'est que le déploiement d'une possibilité déjà contenue dans le réel, de sorte que le temps n'introduit aucune véritable nouveauté. À l'inverse, l'existence oblige à partir du nécessaire. Une œuvre accomplie constitue une nécessité, mais cette nécessité ne ferme pas l'histoire : elle s'efface et ouvre la possibilité d'une œuvre nouvelle. On retrouve ici l'intuition de Schelling, qui renverse Hegel en faisant du nécessaire le point de départ de la création. Cette inversion reçoit son expression la plus rigoureuse chez Lacan à travers la théorie des modalités. Le nécessaire est « ce qui ne cesse pas de s'écrire » : la loi, l'œuvre instituée, l'ordre symbolique stabilisé. Le possible est « ce qui cesse de s'écrire » : l'ouverture de la liberté, la sortie du destin figé, la possibilité d'un nouveau commencement. Le contingent est « ce qui cesse de ne pas s'écrire » : l'apparition imprévisible d'une œuvre véritable. L'impossible est « ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire » : le Réel irréductible, ce qui échappe définitivement à toute écriture. Le véritable réel n'est donc pas l'œuvre réalisée, mais l'intervalle entre deux œuvres, le moment où le sujet rencontre sa finitude et où rien n'est encore garanti. C'est ce que Juranville appelle le « temps pur », dont l'Incarnation, selon lui, constitue le modèle suprême. Toute création authentique suppose cette traversée de l'impossible. L'œuvre surgit alors comme événement contingent ; mais, une fois accomplie, elle devient à son tour une nouvelle nécessité, qui ouvrira de nouvelles possibilités. Ainsi se déploie le mouvement fondamental de l'histoire : une nécessité engendre une liberté, la liberté rencontre le réel, le réel permet l'événement créateur, puis cet événement devient lui-même une nouvelle nécessité.
MIRACLE, Providence, Philosophie, Psychanalyse, ROSENZWEIG
Toute philosophie suppose déjà le miracle, puisqu'elle naît d'un appel de l'Autre (comme l’appel de l’Etre selon Heidegger), ou de l'étonnement originaire, selon Platon. La philosophie classique ne reconnaît cependant pas explicitement cette dépendance à l'égard de l'Autre et réduit finalement le miracle à l'évidence de la raison. La pensée religieuse distingue au contraire les faux miracles, qui fascinent et enferment dans l'idolâtrie, des vrais miracles, qui ouvrent à l'éthique et à la raison. Car le véritable miracle n'est pas seulement un événement extraordinaire, la simple suspension des lois naturelles : il est un événement annoncé, qui accomplit une promesse et manifeste la Providence. Le miracle n’est remarqué et n’a de sens qu’en prenant place dans une histoire orientée par une intention divine. La psychanalyse lui accorde, au moins implicitement, une place décisive : elle montre qu'un rapport positif à l'existence et à l'inconscient peut surgir de manière imprévisible, tout en ayant été annoncé par le discours de l'analyste.
MEURTRE, Judéo-christianisme, Violence, Oeuvre
Il ne faut pas voir dans le Ve commandement (« Tu ne tueras point ») une simple interdiction morale, mais la révélation d'une tendance fondamentale de l'homme à commettre le meurtre. Cette violence naît d'abord de la jalousie envers celui dont les œuvres semblent avoir été mieux reconnues par l'Autre, qu'il soit divin ou humain. Plus profondément encore, elle provient du refus d'assumer le travail créateur exigé par l'œuvre : au lieu de reconnaître sa propre responsabilité, le sujet préfère croire que l'autre a bénéficié de meilleures conditions. La philosophie doit alors penser ensemble deux dimensions complémentaires de cette violence. Le judaïsme souligne que le commandement condamne aussi bien le meurtre individuel que le meurtre collectif, dont l'Holocauste constitue l'expression historique la plus extrême ; il met ainsi en lumière les deux niveaux objectifs de la violence. Le christianisme, quant à lui, révèle que cette violence trouve son origine dans l'intériorité du sujet : colère, haine et cruauté précèdent toujours le passage à l'acte. La véritable lutte contre le meurtre doit donc s'engager au cœur même de la subjectivité.
METONYMIE, Signification, Altérité, Relation
Le sujet hésite d'abord à reconnaître universellement la signification révélée, craignant qu'une telle objectivation ne supprime l'altérité et la finitude. Or la véritable identité n'est pas une identité fermée, déjà donnée, mais une identité qui se reconstitue à partir de la relation. L'identité authentique est ainsi inséparable de l'altérité. Celle-ci est d'abord présente en l'Autre absolu, qui se révèle puis s'efface comme vérité immédiate afin de faire de l'homme son véritable Autre, capable à son tour de reconnaître l'autre homme comme Autre. Parce que l'homme demeure pourtant un être fini, la reconnaissance universelle du savoir est possible sans abolir la finitude : le savoir véritable l'assume au contraire. L'altérité apparaît ainsi comme l'essence même de la métonymie et comme la solution de sa contradiction subjective. La Providence, qui était d'abord l'intention de l'Autre absolu, est reprise et répétée par l'homme dans ses actions historiques, politiques et surtout philosophiques. Le savoir philosophique devient alors l'accomplissement objectif de la révélation : il manifeste universellement une vérité qui procède de la relation plutôt que d'une identité close. Cette conclusion achève la construction de la métonymie en passant successivement du remplacement à l'intention, puis de l'intention à l'altérité comme principe ultime de la révélation et de sa reconnaissance universelle.
METONYMIE, Signification, Intention, Providence
La métonymie ne consiste pas seulement à introduire une non-signification radicale (dont la position est le remplacement) ouvrant vers une signification nouvelle ; encore faut-il que cette signification puisse être universellement reconnue. Cette reconnaissance suppose une intention, définie comme l'unité de la signification et de sa position effective. Cette intention appartient d'abord à l'Autre absolu : elle est la Providence, c'est-à-dire l'orientation de l'histoire vers la vérité. Cependant, elle doit être librement reprise et confirmée par les hommes dans leurs œuvres politiques et philosophiques. La philosophie devient alors une Théodicée, justification rationnelle du sens de l'histoire. Si l’on doit reconnaître à la phénoménologie le mérite d'avoir mis en lumière l'intentionnalité, on peut lui reprocher d'ignorer la finitude radicale et le refus constitutif de la révélation. L'Holocauste représente l'expression extrême de ce refus, tandis que la fondation de l'État d'Israël et sa reconnaissance internationale manifestent un accomplissement historique de cette intention providentielle. La tâche de la philosophie est alors de montrer rationnellement la convergence des grandes religions et de poursuivre, par sa méthode métaphorique, le passage d'un concept à l'autre jusqu'au savoir vrai. Mais le sujet social refuse toujours d'abord cette intention providentielle, car l'accepter reviendrait à reconnaître la révélation et la responsabilité individuelle. Cette résistance constitue proprement la contradiction subjective de la métonymie.
METONYMIE, Signification, Remplacement, Révélation, LEVINAS
La métonymie (définie comme non-signification et signification) est ce qui permet l'opération même de la Révélation. Juranville prend pour exemple la réponse de Dieu à Moïse : « Eyé acher eyé » (« Je suis celui qui suis »). Quelle que soit sa traduction, cette formule demeure déconcertante car elle ne livre pas immédiatement un sens, mais produit une non-signification radicale ; elle révèle que les significations ordinaires (« Je suis votre Dieu ») étaient elles-mêmes insuffisantes et enfermées dans l'idolâtrie. La Révélation commence donc par détruire les faux sens avant de rendre possible un sens véritable. Le “remplacement” est cette opération par laquelle une ancienne signification cède la place à une formule qui oblige l'homme à interpréter et à créer une signification nouvelle. Dieu lui-même s'efface ainsi comme réponse immédiate pour faire de l'homme l'interprète responsable de la parole révélée. Autrement dit, la Révélation n'est pas d'abord une transmission de vérités, elle est un événement de langage qui fait exploser le langage ancien pour rendre possible un langage vrai. Ce remplacement essentiel est l'objectivité propre de la métonymie. Toutefois, l'existant refuse d'abord cette épreuve de la non-signification, préférant les certitudes toutes faites : c'est la contradiction objective de la métonymie. Il est frappant de voir combien cette conception rejoint certains grands thèmes de Heidegger (la parole qui ouvre un monde), de Lacan (le signifiant qui produit le sujet) et de Levinas (la responsabilité née de l'appel de l'Autre). D’ailleurs Juranville rapproche explicitement cette structure de la substitution chez Levinas, illustrée par le sacrifice de Maximilien Kolbe. Mais comme toujours il est reproché à la philosophie contemporaine de ne pas aller jusqu'à reconnaître qu'une telle substitution puisse fonder universellement un monde où chaque individu serait reconnu comme irremplaçable. Sans cette reconnaissance, l'humanité demeure enfermée dans le monde païen des « dieux obscurs ».
METHODE, Métaphore, Inconscient, Refus, HEGEL
Le discours philosophique déploie le savoir de l'existence, mais son fondement est l'inconscient, que seule la psychanalyse peut d'abord poser explicitement. La philosophie le reprend ensuite comme principe non seulement du savoir, mais aussi de sa méthode. Cette méthode est dite métaphorique, parce qu'elle procède par substitutions successives de concepts, à l'image de la métaphore lacanienne. Un concept initial, porteur d'une dualité encore implicite, est progressivement approfondi. Un premier concept de substitution paraît résoudre sa contradiction, mais celle-ci réapparaît sous l'effet de la finitude et du refus de l'existant. Un second concept prend alors le relais, jusqu'à ce qu'une troisième substitution permette d'assumer à la fois la contradiction et le refus, conduisant le concept initial à son essence. Contrairement à Hegel, chez qui la contradiction tend naturellement vers sa résolution, Juranville introduit la résistance existentielle du sujet comme moment essentiel de la méthode, et finalement comme la matrice de tout son système. Elle permet de construire les grandes structures symboliques qui organisent son œuvre : le trois (la pensée spéculative et la Trinité), le quatre (la structure de l'existence et de l'œuvre), le cinq (les époques de l'histoire), le six (le savoir réconcilié, figuré par l'Étoile de David et l'Étoile de la Rédemption) et le sept (l'ensemble des grandes religions mondiales).