GENIE, Modèle, Forme, Analyse, KANT, LACAN

Comment le génie peut-il acquérir une objectivité ? Il faut considérer la théorie du modèle. Déjà Kant soulignait que l’originalité du génie ne suffit pas : ses productions doivent être exemplaires et pouvoir servir de règle au jugement. Cependant Kant reste méfiant envers le modèle, car l’imitation peut menacer l’autonomie du sujet ; l’exemple doit seulement éveiller l’originalité. Cette position s’oppose à celle de Platon, pour qui les réalités sensibles imitent des modèles éternels. Mais les deux thèses ne prennent pas en compte la finitude radicale de l’existence : l’autonomie véritable se constitue dans la relation à l’Autre et doit être recréée par lui. Le modèle doit alors être compris comme forme de l’identité créatrice : il ne s’agit pas d’imiter un contenu donné, mais de reproduire une forme capable d’engendrer de nouveaux contenus. Le modèle réalise l’universel dans un particulier tout en laissant cet universel ouvert à d’autres réalisations. Une œuvre ne devient modèle que lorsqu’elle est reconnue comme œuvre vraie dans le savoir ; le système du savoir constitue ainsi le modèle par excellence. Dans la psychanalyse, cette relation de modèle apparaît dans le rapport entre psychanalyste et patient, chacun pouvant être pour l’autre le lieu d’apparition de la vérité inconsciente. C’est bien cette transformation du symptôme en modèle de vérité pour le sujet que vise Lacan à travers sa formule “s’identifier à son symptôme”.


“Qu’est-ce en effet que le modèle ? Il est, rappelons-le, forme de l’identité. Forme, dans sa distinction d’avec le contenu. De sorte qu’un nouveau contenu est possible. Non pas qui se soumette à cette forme toujours déjà là. Mais qui la reproduise, qui la recrée à partir de soi.
Car elle est forme absolue. Forme créatrice. Autonomie existante, qui crée son Autre, et l’appelle à la recréer. Dans le modèle, l’universel est donc, à la fois, parfaitement réalisé par le particulier qui est modèle, et dégagé, comme forme, face à tout particulier. Le modèle s’oppose bien, en cela, à l’exemple, qui peut supposer un universel déjà là, ou ouvrir à la position de l’universel, mais ne le pose pas. L’œuvre, en soi, n’est donc pas modèle, elle ne l’est que si elle est posée comme œuvre vraie et objective, dans le savoir.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GENIE, Inconscient, Autre, Création

Le génie apparaît lorsque le sujet, conscient de sa finitude, accepte ce qui lui vient de l’Autre et qu’il ne peut produire par lui-même. Le sujet devient conscience en cherchant le sens vrai des choses, sens d’abord situé en l’Autre, sous la forme de l’inconscient. Mais cette dimension est d’abord rejetée par le sujet, qui refuse la dépendance à l’Autre qu’elle implique ; ainsi le génie possible est d’abord refusé. Si l’inconscient est ensuite accueilli, ce n’est pas par un développement naturel mais par un travail éthique répondant à l’appel de l’Autre. Ce n’est qu’alors qu’il devient, dans le sujet, génie, c’est-à-dire principe subjectif de la création. Ce génie se communique à l’Autre par l’œuvre et finalement par le savoir, l’oeuvre partageable par excellence.


Comment le génie peut-il se donner au sujet fini, si celui-ci doit prendre au sérieux sa finitude radicale, et si une autonomie nouvelle doit pouvoir, en même temps, lui venir, dans son immédiateté à lui, de l’Autre ? Comme l’inconscient lui-même. Car l’inconscient - c’est ainsi que nous l’avons présenté - est posé par le sujet devenu conscience quand, dans son mouvement vers le savoir, il se heurte à l’impossibilité d’atteindre, par lui-même, au sens vrai qu’il voulait. L’inconscient est alors, pour lui, ce sens vrai. Sens d’abord en l’Autre.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GENIE, Foi, Savoir, Oeuvre

Qu’est-ce qui permet au sujet fini, face aux génies reconnus, face aux modèles, d’exprimer son génie propre et avant tout d’accomplir son oeuvre ? La foi. Car seule la foi donne l’assurance qu’un tel travail, malgré le rejet initial par le monde social, finira par atteindre la reconnaissance universelle. En ce sens la foi est l’essence même du génie, d’où son aspect religieux mis en avant par Kierkegaard. Mais l’on retrouve aussi la foi au coeur des discours philosophique et psychanalytique, où le sujet - par l’identification à la Chose créatrice elle-même - fait “oeuvre de génie” par l’usage de la métaphore et la reconstitution du savoir.


C’est donc comme œuvre, où la structure de la métaphore se répète à tous les niveaux, que le savoir vrai, philosophique, de l’existence et de l’inconscient, se constitue objectivement. Nous avons montré enfin que le génie est ce qui crée et recrée, ce par quoi le sujet, accueillant son autonomie de Chose, accomplit ou réaccomplit l’œuvre, dont celle du savoir. C’est donc par le génie, commun à tous, que s’effectue la reconnaissance universelle du savoir philosophique.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

GENIE, Création, Autonomie, Travail

Face à la métaphore comme l’acte de la création et à l’oeuvre comme son résultat créé, le génie est le principe subjectif de la création. Il se définit comme autonomie dans l’immédiateté. Mais contrairement à l’opinion courante qui en fait un don naturel exceptionnel, le génie n’est pas une donnée de fait : il résulte de l’accueil de l’autonomie que dispense l’Autre. En ce sens il ne dispense pas du travail, au contraire il le présuppose, car il n’existe pas d’autonomie immédiate sans l’acceptation du travail exigé par l’Autre. Donc autonomie (génie) et hétéronomie (travail) sont inséparables. Pour Kant, le génie est le talent naturel qui donne ses règles à l’art ; il produit ce que Kant appelle les Idées esthétiques, à défaut de concepts rationnels purs. Tandis que pour Hegel, stipulant que la vérité se réalise dans le savoir philosophique, le génie conserve un rôle dans l’art mais cesse d’être décisif. Pour Kierkegaard il est l’immédiateté de l’autonomie mais ne devient vrai qu’en reconnaissant que cette autonomie vient de l’Autre et passe par l’angoisse de la finitude ; autrement dit il cesse d’être artistique pour devenir religieux, mais alors s’effondre comme autonomie. Nous sommes dans l’impasse tant que l’on ne pose pas cette autonomie dans un savoir philosophique partagé, tant que les hommes ne peuvent pas accéder à ce savoir en se communiquant leur génie. La psychanalyse illustre parfaitement cette dimension relationnelle du génie, car dans la relation analytique, chacun communique son génie à l’autre, voire représente le génie de l’autre.


Que manque-t-il à la pensée de l’existence, et notamment à Kierkegaard, pour donner toute sa vérité au génie ? Simplement de pouvoir poser l’autonomie vraie et existante dans le savoir philosophique. De la montrer s’y posant elle-même. De montrer les hommes parvenant à ce savoir parce qu’ils se communiquent leur commun génie. Or c’est ce que permet, d’après nous, la psychanalyse. Après avoir dit que « la mère est le génie de l’enfant », Hegel disait déjà fort bien du « magnétiseur » pour le « sujet malade », que « cet autre est son âme présente, subjective, son génie, qui peut aussi le remplir de contenu ». Le psychanalyste n’est-il pas ainsi, hors toute « maladie », le génie du patient, de même que le patient est le génie du psychanalyste ?”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FORCLUSION, Nom-du-Père, Psychose, Castration, LACAN

Dans l’hallucination psychotique surgit dans le réel le signifiant fondamental du Nom-du-Père, qui normalement introduit la loi symbolique et permet au sujet d’accéder à son statut de sujet désirant. Dans la psychose, ce signifiant n’entre pas dans le symbolique : la castration symbolique est ainsi évitée. La question est alors de savoir si cette forclusion correspond à un défaut originaire de la structure du sujet ou à un processus actif. Or Lacan lui-même soutient que la forclusion implique d’abord une expérience de la castration : le sujet a rencontré la menace qu’elle représente mais refuse de l’admettre dans son monde symbolique - ce qu’indique la formule « je n’en veux rien savoir ». L’analogie juridique du terme « forclusion » éclaire ce mécanisme : un droit peut exister mais ne plus être reconnu (par la justice) s’il n’a pas été revendiqué à temps. De même, dans la psychose, il existe bien un savoir de la castration, mais le sujet refuse d’en être le sujet. La forclusion apparaît ainsi comme la forme extrême de l’évitement de la castration, qui entraîne le retour dans le réel de ce qui a été rejeté du symbolique.


Le Nom-du-Père est forclos en raison même de ce qu’il signifie, soit la castration. Lacan lui-même indique que le psychotique doit avoir au moins une « expérience » de la castration, à partir de quoi s’effectue la forclusion (ou le rejet). Ainsi : « Il peut se faire qu’un sujet refuse l’accession, à son monde symbolique, de quelque chose que pourtant il a expérimenté et qui n’est rien d’autre en cette occasion que la menace de castration ». On pourrait certes objecter que le sujet ne peut refuser l’accession à son monde symbolique de ce qui fonde ce « monde symbolique ». Mais le point essentiel ici, c’est l’expérience de la castration, d’abord faite, ce qui suppose que le Nom-du-Père a été aussi posé comme la référence, de quelque manière. Lacan détermine la forclusion par la formule du « je n’en veux rien savoir ». Ce qui marque clairement le rejet de quelque chose qui a émergé et qui doit continuer selon un certain mode à être présent.”
JURANVILLE, 1984, LPH

FONDATION, Savoir, Cause, Vérité

Le savoir vrai suppose une intériorité où l’identité du sujet se reconstitue en accueillant l’Autre comme tel. Cette intériorité permet de remonter de ce qui existe comme effet à la cause qui en constitue l’origine : la cause est l’identité originelle qui se met à exister, donc l’identité avec l’existence. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle devient fondation. Mais la fondation n’est réelle que si elle peut être répétée par les existants : ce qui est fondé doit permettre de fonder à son tour. C’est pourquoi la fondation se distingue de la création proprement dite, elle est la reprise de cette puissance créatrice (d’abord divine) par les existants eux-mêmes. Le savoir joue ici un rôle décisif car il reconnaît la puissance créatrice présente en chacun et la fixe socialement, rendant possible la fondation durable d’institutions nouvelles. Plus précisément, l’acte fondateur commence par un geste symbolique : par exemple poser la première pierre. C’est une métonymie : une partie représente le tout. Mais ce geste devient réel seulement s’il renvoie à la cause créatrice, en elle-même métaphorique. De même que la création produit une œuvre, par le génie, la fondation produit un savoir qui en fixe la signification, par le jugement. La philosophie illustre ce processus dès son apparition en Grèce par l’usage spéculatif du langage, qui transforme des mots ordinaires en concepts et fonde ainsi un nouveau rapport à l’être. Ce travail semble seulement chercher la vérité ; mais en réalité, il la produit déjà. La philosophie fonde donc un nouveau savoir. Dans une perspective chrétienne, cette fondation correspond symboliquement à l’engendrement du Verbe à partir du Père : l’existant, participant au Verbe, devient lui-même principe fondateur. 


“Laisser venir l’intériorité existante en tant qu’elle introduit une nouvelle vérité objectivement reconnue, ce qui caractérise le savoir, le savoir vrai, c’est laisser venir et la cause et la vérité. Or cause et en même temps vérité, cela définit la fondation. C’est donc comme fondation que se donne le savoir. Fondation qui est le savoir en lui-même, dans son acte de savoir. Parlant de la fondation, on part de ce qui existe (à quoi on suppose une consistance) et, cherchant ce qui le fonde, ce qui l’a fondé, on cherche la cause dont il est l’effet : la fondation est bien cause. Mais si l’on cherche ce qui le fonde, ce qui l’a fondé, c’est parce que ce qui est fondé et a une cause fonde à son tour, est cause à son tour, ou encore, plus significativement, parce qu’on peut, sur ce qui est fondé, fonder à son tour, devenir cause à son tour : la fondation est bien, non seulement cause, mais vérité de la cause. La fondation est la cause, la cause créatrice, ayant surgi dans le réel, en tant qu’elle y est re-posée (et d’abord répétée en acte) par l’existant, comme tout existant peut et doit la re-poser (et d’abord la répéter en acte). C’est ainsi ce qui peut sembler une fondation seconde qui est le décisif quand on parle de fondation. Si l’on parle de fondation pour le premier temps, c’est dans la perspective du deuxième temps : la fondation n’est l’affaire de celui qui est cause que pour autant qu’il vise la répétition, par l’existant en général, et la position dans le réel, de cet être de cause : de Dieu on ne dit guère qu’il fonde, mais qu’il crée.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

FONDATION, Cause, Savoir, Autre

L’Autre introduit dans l’existant une intériorité essentielle qui détruit l’identité sociale illusoire et en institue une nouvelle, fondée dans la relation à l’Autre. Mais cette identité reste d’abord exclue de la vérité socialement reconnue. Pour être reconnue, elle doit apparaître comme cause : parler de la cause d’un phénomène, c’est identifier l’origine créatrice dont il provient. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle constitue une fondation, c’est-à-dire un principe qui permet à d’autres réalités et à d’autres sujets de se manifester à leur tour comme causes. La fondation ultime repose sur l’Autre absolu. Dès lors, celui qui fonde par référence à cet Autre peut lui-même devenir fondement et construire un système philosophique du savoir où les réalités se créent et se recréent selon une méthode. A pareille conception du savoir et de son fondement, la science oppose une objection, une contradiction objective : pour elle il ne saurait y avoir de fondation ultime du savoir.


Le savoir se donne comme fondation. Car l’intériorité essentielle, creusée dans l’existant par l’Autre jusqu’à y introduire l’identité vraie, est toujours d’abord chassée de la vérité socialement reconnue. Ce qui fait problème pour l’existant, dans cette intériorité, c’est certes le surgissement de l’Autre qui fait s’effondrer l’identité fausse qu’il s’était supposée, mais c’est surtout l’identité nouvelle que cet Autre introduit. Comment dès lors l’intériorité essentielle propre au savoir véritable peut-elle advenir dans une nouvelle vérité socialement reconnue ? Elle doit y advenir comme identité vraie, c’est-à-dire identité avec l’existence, identité entièrement reconstituée dans la relation à l’Autre. Elle y advient donc comme cause – puisque parler de la cause, c’est, à propos de ce qui existe pour nous et que nous envisageons comme effet, parler de l’identité dont on pourra dire qu’il est provenu. Or cause et vérité, cela définit la fondation : fonder, c’est, pour ce qui se manifeste comme cause, comme cause véritable, créatrice, permettre à chacun de se manifester à son tour comme cause, ce qui est fondé devenant ce sur quoi on peut fonder et se fonder.”
JRANVILLE, 2017, HUCM

FOLIE, Refus, Finitude, Autre

L’être humain sait qu’il est fini, dépendant de l’Autre, confronté à la mort, exposé au manque, etc., mais il fuit l’épreuve réelle de cette finitude. Et cette fuite est collective : chacun évite la confrontation, chacun aide l’autre à l’éviter. La société fonctionne donc comme un système d’évitement de la finitude : conventions sociales, illusions morales, rôles symboliques… Dans ce contexte, la folie, la folie essentielle devient une réaction contre la fuite collective. Elle consiste à opposer une négation à la finitude qui se fuit elle-même. Ce refus est un acte de langage, un dire-non qui s’adresse d’abord à soi (« je m’interdis », « je ne veux pas cela »), mais surtout à l’Autre qui, assignant un rôle, empêche l’autonomie. Dans la psychanalyse, ce refus constitue la dimension essentielle de la demande du patient. Selon Lacan, le sujet demande en réalité à l’analyste de soutenir ce refus fondamental (« Je te demande de me refuser ce que je t’offre… »). Le rôle de l’analyste n’est donc pas de supprimer ce refus mais d’en être le messager, en faisant apparaître le prix qu’implique l’autonomie réelle, soit l’épreuve de la finitude et la perte de certaines jouissances. Toutefois, ce refus peut se pervertir : le sujet ne refuse plus la fuite devant la finitude mais l’Autre lui-même, qu’il réduit à un objet de jouissance potentiellement menacé de destruction - ce que souligne Levinas dans son analyse du visage. Comme l’Autre ne peut pourtant être éliminé, le sujet se fabrique alors un substitut : un Autre absolu faux, un Surmoi devant lequel son refus disparaît et auquel il se soumet dans la fascination et l’horreur.


Comment la folie se donne-t-elle au sujet fini ? Elle est négation de la finitude. Lui se sent et se sait fini, en relation constitutive à l’Autre. Comment cela pourrait-il avoir sens de nier la finitude ? Mais il sent et sait aussi que, par finitude, il fuit d’abord l’épreuve de cette finitude. Et qu’il entraîne l’Autre à ne pas la lui rappeler, et à participer, au contraire, de la même fuite. La folie a donc sens d’opposer une négation à la finitude se fuyant, et de dégager la finitude radicale, voire essentielle. Elle est alors refus. Refus opposé à soi-même (on se refuse, comme on s’interdit, telle chose). Mais, avant tout, refus à l’Autre. Car celui qui refuse a déjà, de ce seul fait, dépassé en soi la finitude se fuyant. Et c’est en l’Autre, pour autant que celui-ci se démet de sa position d’Autre, que celui qui refuse se heurte à la fuite, par finitude, devant toute épreuve de la finitude. Soulignons en quoi ce refus est bien le phénomène de la folie essentielle que nous affirmons. Il est refus à l’Autre. Refus opposé à ce qu’il demande. Il suppose la relation à l’Autre, et donc que le sujet qui va refuser soit d’abord objet de l’Autre, soumis à sa loi. Le refus est refus d’être un tel objet, soumis à une telle loi. Refus d’une telle relation. Il est acte de parole et de langage - dire non.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FOLIE, Finitude, Négation Objectivité

Un conflit est inévitable entre l’individu qui affirme une objectivité nouvelle – celle de l’existence et de l’inconscient – et le monde social qui ne reconnaît que l’objectivité finie qu’il absolutise. Chacun accuse l’autre de folie : le social voit dans l’affirmation d’une objectivité absolue une prétention délirante, tandis que celui qui affirme l’existence voit dans la conception commune une folie collective. La folie est définie comme négation de la finitude, c’est-à-dire refus de la relation constitutive à l’Autre. Dans le monde social, cette négation produit un absolu faux – le Surmoi – et se manifeste dans la sexualité et la violence sacrificielle. Mais il existe aussi une folie essentielle, moteur de la création : elle consiste d’abord à dénoncer la finitude close et à affirmer la finitude radicale, puis à racheter la folie commune en y reconnaissant une vérité. Ce mouvement rédempteur s’illustre par Jesus Christ (« Père, pardonne-leur ») et par Socrate (« nul n’est méchant volontairement »), ainsi que par la psychanalyse qui met en lumière l’inconscient. Toutefois la pensée de l’existence, de Kierkegaard à Levinas, reste selon Juranville dans la critique sans poser une nouvelle objectivité. La création véritable suppose alors une « bonne psychose » : une folie subjective par laquelle le sujet s’identifie à la Chose créatrice et, par la sublimation, introduit dans le monde social une objectivité nouvelle.


Qu’est-ce que la folie ? Comment la définir ? Elle n’est pas position de l’absolu, comme la passion. Elle est négation de la finitude. Négation de ce en quoi on est en relation constitutive avec l’Autre (sous quelques formes qu’il se donne) et dépendant de lui. Certes, c’est cette folie que le monde social dénonce dans l’idée d’une objectivité absolue, dépassant tout ce qu’il reconnaît. Le sujet, pris dans sa passion prétendue vraie, oublierait qu’il n’est qu’un homme, fini. Il oublierait également que ce qu’il avance n’est pas reconnu par les autres, et que cela ne peut donc être objectif. Mais c’est la même folie que ce sujet, affirmant l’existence et l’inconscient, montre, de son côté, dans la conception commune. Cette folie-ci (collective, mais qui peut certes être individuelle) a alors les caractéristiques suivantes. Elle est, en elle-même, négation de la finitude. De celle, essentielle, qui a reçu de l’Autre absolu de quoi s’accomplir - comme grâce, élection et foi. Elle conduit à une position de l’absolu - passion. Mais position de l’absolu faux. C’est là que prend place la genèse du Surmoi, en tant qu’Autre absolu faux qui ne se rapporte pas au fini comme à son Autre, et qui n’appelle pas ce fini à entrer dans son autonomie réelle, par l’épreuve de la finitude. Cette folie commune apparaît enfin comme position de la finitude. Péché. Folie sexuelle. Haine sacrificielle. Position de la finitude comme n’ayant nul besoin d’une négation vraie, qui l’affronterait à elle-même. Position - certes illusoire - de cette finitude close sur soi, comme étant l’absolu même.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FOI, Savoir, Finitude, Trinité, ROSENZWEIG, DESCARTES

Franz Rosenzweig l’avait rappelé, la foi doit être conçue comme à la fois principe et contenu du savoir. Dans un contexte explicitement chrétien (et non juif), centré sur la Trinité, le savoir véritable repose sur un acte de foi et reçoit de la foi sa détermination essentielle. L’homme, marqué par la finitude radicale, ne peut par lui-même garantir la synthèse rationnelle ; il reçoit de l’Autre divin la foi authentique fondant tout savoir possible. Descartes en avait entrevu l’ombre dans l’hypothèse du Malin Génie, mais la réalité d’une finitude radicale (pulsion de mort, volonté du mal, complaisance dans l’ignorance) n’était pas encore formulable. C’est Kierkegaard qui explicite que la foi consiste en « l’incertitude objective appropriée par l’intériorité la plus passionnée », autrement dit un acte de liberté assumant cette finitude. Et c’est Lacan qui formule que la science elle-même suppose un tel acte de foi, partant du principe - à partir de Descartes - qu’il existe quelque chose d’absolument non trompeur. La foi n’est donc pas opposée au savoir : elle en est la condition, le principe et, ultimement, le contenu.


La foi véritable est, avec l'existence, le fondement, offert par l'Autre divin, de tout savoir possible. Mais affirmer la foi véritable, c'est aussi reconnaître que d'abord l'existant, rejetant son existence et l'individualité où il l'assumerait, rejette par là même toute pareille foi. Car affirmer la foi véritable, c'est proclamer qu'on y assume, dans l'autonomie, dans une nouvelle autonomie, la finitude révélée par l'hétéronomie primordiale. Cette finitude ou pulsion de mort qui fait que l'homme ne peut, par lui seul, constituer un véritable savoir, c'est-à-dire articuler ensemble des termes ou propositions, en faire la synthèse, déployer une raison. Cette finitude que, le premier en philosophie, Descartes avait lumineusement pressentie et décrite dans son hypothèse du Malin Génie par lequel je suis empêché, ayant dit « 2 », puis « 3 », de conclure « = 5 », parce que, disant « 3», j'aurai oublié « 2 ». Et cela parce que le Malin Génie m'aura retiré mes pensées à mesure que je les formais - hypothèse philosophiquement inconcevable jusqu'à Kierkegaard et à l'affirmation de l'existence essentielle. La foi véritable assume cette finitude dans l'autonomie.”
JURANVILLE, UJC, 2021

FOI, Résurrection, Oeuvre, Autonomie

L’autonomie consistant à assumer la finitude radicale est d’abord rejetée par l’existant, même lorsqu’il en a reçu les conditions. Ces conditions sont données dans les trois moments christiques : l’Incarnation (grâce pour affronter l’exclusion essentielle et commencer l’œuvre), la Passion (grâce pour traverser le sacrifice inhérent au travail de l’œuvre) et surtout la Résurrection, qui garantit que l’épreuve de mort ne sera pas le dernier mot et que l’œuvre pourra atteindre sa consistance. Saint Paul aussi bien saint Jean ont insisté sur le fait que sans Résurrection la foi serait vide, qu’elle ne pourrait soutenir l’engagement et le travail de l’oeuvre jusqu’au bout. La Résurrection fonde ainsi la possibilité d’une autonomie durable face à la finitude. Toutefois, l’existant rejette d’abord cette foi véritable et préfère s’identifier à une totalité sociale qui lui évite l’épreuve de la finitude et entrave son individualité.


“L'autonomie dans laquelle il s'agirait d'assumer la finitude (ou pulsion de mort) venue de l'hétéronomie primordiale, cette autonomie fait problème pour l'existant. Et cela quand bien même il a reçu les conditions de pareille autonomie. En l'occurrence pour la foi véritable, une grâce nouvelle venue du Christ. Après la grâce de l'Incarnation pour l'exclusion essentielle où, s'engageant dans l'œuvre, l'existant va avoir à s'affronter à cette finitude : le Christ, par l'Incarnation, l'a déjà fait. Après la grâce de la Passion pour le sacrifice essentiel où, menant le travail de l'œuvre, l'existant traverse l'épreuve de cette finitude : le Christ, par la Passion, l'a fait aussi. La grâce nouvelle est maintenant, pour la foi véritable qui traverse l'épreuve jusqu'à ce que l'œuvre soit accomplie, ait atteint sa consistance, celle de la Résurrection du Christ. Résurrection annonçant celle des humains dans leur chair d'hommes, et d'abord de la vie de l'œuvre après que, dans l'épreuve, elle a semblé s'abimer dans sa mort, dans son inconsistance. Que la Résurrection du Christ soit décisive pour la foi véritable, sans elle menacée, saint Paul l'a dit : « Si Christ n'est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi notre foi » (1 Corinthiens, 15, 14). Que cette Résurrection enfin donne à l'existant toutes les conditions pour tenir ferme sa foi - en sachant qu'après l'épreuve de mort du travail de l'œuvre viendra le bonheur de vie de l'accomplissement, de la consistance de l'œuvre achevée -, que la Résurrection du Christ annonce la résurrection des morts, c'est ce qu'affirment aussi bien saint Paul (« Le corps est pour le Seigneur, et le Seigneur est pour le corps. Et Dieu, qui a ressuscité le Seigneur, nous ressuscitera aussi, par sa puissance», ibid., 6, 14) que saint Jean («Jésus lui dit : "Je suis la Résurrection et la Vie, celui qui croit en moi, quand il sera mort vivra, et quiconque croit en moi ne mourra jamais", Jean, 11, 25).”
JURANVILLE, UJC, 2021  

FOI, Infini, Paradoxe, Nom-du-Père, DESCARTES

Le paradoxe représente la contradiction élevée jusqu’à sa vérité, au sens où il fait éprouver à l’homme sa finitude radicale. Telle est par excellence la contradiction de l’Homme-Dieu selon Kierkegaard, laquelle confronte le fini avec l’infini et se résout par un acte de foi. C’est ce même infini, cette ”idée de l’infini” qui chez Descartes non seulement fait éprouver au penseur la finitude radicale - à travers le doute hyperbolique - mais également correspond à un authentique acte de foi (dans ce fait que ce Dieu, cet Autre absolu ne saurait tromper, et que la vérité existe). Même raisonnement chez Lacan avec la métaphore du Nom-du-Père, endossant cette fonction d’un Autre non trompeur ; référence qui selon lui ne se soutiendrait que de la foi.


Descartes est pour nous, celui qui, par excellence, dans l’histoire de la philosophie, anticipe l’inconscient. Avec, d’une part, la finitude radicale, qu’exprime le doute hyperbolique et, d’autre part, l’autonomie réelle, celle de la substance pensante, créée et conservée par Dieu. L’« idée de l’infini », ou idée de Dieu, en tant qu’elle porte tout le mouvement initial des Méditations, et qu’elle s’explicite dans les IIIe (surtout) et IVe Méditations, est, pour nous comme pour Lévinas et Lacan, l’acte même de la foi.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

FOI, Paganisme, Superstition, Violence, KIERKEGAARD

L’existant commence par adhérer à une conception traditionnelle et existentiellement fausse de la foi : croyance immédiate en un Autre absolu faux ou idole garantissant un monde social (illusoirement) harmonieux sans contradiction ni finitude radicale. Cette foi adhère, par simple autorité des maîtres et par soumission aux ancêtres, au savoir qui justifie cet ordre ; elle n’est que superstition. Comme le souligne Kierkegaard, le « sentiment religieux immédiat » relève du paganisme : le rapport direct à Dieu est illusion. Mais ce monde idolâtre ne se contente pas d’être faux ; il est intrinsèquement violent. Pour préserver son harmonie fictive, il exerce une violence sacrificielle contre ceux qui voudraient affirmer une foi véritable. La figure de l’« infidèle » — qu’il s’agisse, dans l’histoire, des musulmans pour l’Église médiévale, des non-musulmans dans l’islam traditionnel ou des ennemis désignés par l’islamisme contemporain — manifeste cette logique : celui qui ne reconnaît pas l’Autre faux dominant doit être converti, combattu ou éliminé. Ainsi la foi fausse, païenne et idolâtre, s’accompagne structurellement d’un ordre sacrificiel hostile à la vraie foi.


“Quant à la foi, on doit partir en effet de ceci que l'existant d'abord s'en tient à la conception traditionnelle ou ordinaire, existentiellement fausse, de la foi, de la croyance et à un monde où elle règne. Foi ou croyance qui se rapporte en fait à un Autre absolu faux ou idole qui ordonne, par sa loi, le monde social comme un Tout harmonieux, sans place pour quelque contradiction ou finitude radicale. Cette foi ou croyance adhérerait sans raison, à travers la seule autorité des maîtres de ce monde, au savoir qui le justifie. Elle ne serait en fait que superstition, soumission aux ancêtres. « Le sentiment religieux immédiat, dit Kierkegaard, s'abandonne à la pure superstition qui consiste à voir Dieu directement en tout ». « Le rapport direct à Dieu est paganisme » dit-il.“
JURANVILLE, UJC, 2021  

FOI, Oeuvre, Dieu, Mariage

 Acte majeur de la subjectivité humaine, la foi n’est pas pour autant un sentiment “purement intérieur”. La foi n’est vivante que si elle est confirmée par les oeuvres, suprêmement par l’oeuvre du savoir, sinon elle serait inféconde ou pourrait n’être que prétendue. Par ailleurs l’Autre “en qui” l’on a foi ne peut que renvoyer au Dieu de la révélation, ultimement, car c’est le don d’Amour du Créateur envers la créature qui suscite la foi en elle. 


“Que la foi doive se confirmer par les œuvres, c'est ce que dit très explicitement saint Jacques : "Ainsi en va-t-il de la foi si elle n'a pas d'œuvres, elle est bel et bien morte" (Jacques, 2, 12). La foi véritable doit donc être, pour l'homme, confirmée par les œuvres qu'il produira. D'abord par cette œuvre première et la plus communément entreprise qu'est la fondation d'une famille à partir du mariage - où l'on donne sa foi, mais dans le cadre, explicitement ou non, d'une foi en Dieu (car le mariage est toujours, fût-il simplement civil, un sacrement). Et finalement dans cette œuvre, majeure parce qu'elle confirme dans leur objectivité toutes les autres, qui est celle du savoir.”
JURANVILLE, UJC, 2021 

FOI, Paradoxe, Savoir, Existence, KIERKEGAARD

La foi peut-elle devenir principe d’un savoir sans trahir l’existence ? La foi, dispensée comme « passion heureuse » selon Kierkegaard et requise comme choix toujours possible face à la finitude, est autonomie et finitude conjointes. Elle s’exprime dans l’engagement sans certitude objective : foi religieuse, foi du créateur, foi conjugale. Elle porte un contenu objectivable et une forme pratique. Pourtant, pour le même Kierkegaard, la foi ne peut être principe d’un savoir : affirmer un savoir ferait perdre l’existence, tant pour celui qui l’affirme — redevenu maître — que pour celui qui le reçoit — fasciné par l’affirmation. Le « chevalier de la foi », comme il dit, est témoin, non maître. C’est là que Juranville se sépare de Kierkegaard, pour lui le savoir véritable apparaît comme l’assomption accomplie de l’existence, universellement reconnu, fondant la justice et permettant à chacun d’assumer l’existence dans des œuvres. Toute la difficulté pour la pensée de l’existence tient alors à ce que l’« argument kierkegaardien » conduit à maintenir la contradiction du paradoxe — initialement fixée dans l’Incarnation — sans la résoudre. Au risque d’aboutir à l’impasse politique.


L’« argument kierkegaardien » conduit au rejet du savoir  philosophique. Ce qui reste alors, c’est de témoigner de l’existence, mais sans pouvoir se justifier par un savoir absolument  rationnel. De témoigner en tant qu’individu qui échappe à la  pesanteur des déterminations sociales et des normes imposées  dans les rapports avec les semblables, et qui, lui, se rapporte,  explicitement ou non, à l’Autre absolu. De témoigner par l’oeuvre qu’on produit, par l’activité libre qui débouche sur cette oeuvre. Kierkegaard le dit d’Abraham : « Le vrai chevalier  de la foi est un témoin, jamais un maître », et encore: « Le héros  tragique renonce à lui-même pour exprimer l’universel [celui du  savoir], le chevalier de la foi renonce à l’universel pour devenir  l’individu. »  La contradiction absolue fixée pour Kierkegaard dans le  paradoxe de l’Incarnation du Christ est finalement, après lui, pour toute la pensée de l’existence, maintenue, laissée être sans être résolue, voire posée comme insoluble, alors même qu’on n’évoque plus, expressément du moins, l’Incarnation  du Dieu-Homme.”
JURANVILLE, 2024, PL

FOI, Savoir, Religion, Autonomie

L’altérité essentielle, surgissant imprévisiblement et appelant chacun à se rapporter à l’Autre comme Autre, est d’abord exclue du savoir reconnu parce qu’elle fait éprouver la finitude. Elle ne peut être acceptée que si cette finitude est assumée ; mais alors elle établit l’existant dans l’autonomie et introduit un savoir nouveau où elle a sa place. La religion vraie se donne ainsi au savoir comme foi, définie par l’unité de la finitude et de l’autonomie : acte d’assumer le non-savoir dans la confiance que l’essentiel pourra advenir. La foi devient alors principe d’un savoir nouveau. Selon Lacan, l’entrée en analyse suppose une foi faite au « sujet supposé savoir », foi paradoxale puisqu’elle conduit à « rayer de la carte » cette fonction pour reconstruire le savoir à partir du sujet lui-même. De même, dans le bouddhisme, la foi s’exprime dans la pitié : participation à la souffrance issue de la finitude fuie, mais sans s’y perdre, simple témoignage d’une sortie possible de la roue de la répétition. Pour le sujet social, en revanche, la foi se dégrade en adhésion immédiate à l’ordre traditionnel et à la magie des maîtres, fondé sur un Autre absolu faux, Surmoi ou idole sans altérité. Juranville écrit : “Aussi longtemps qu'un savoir nouveau, fondé sur cette foi et garantissant les œuvres, ne peut être reconnu universellement, la foi voulue véritable reste vaine, impuissante face à l'ordre social sacrificiel.” Autrement dit la religion, pour ne pas rester impuissante, a besoin d’un savoir nouveau reconnu universellement — et donc d’un travail philosophique capable d’objectiver ce que la foi inaugure.


“Qu'est-ce cependant que la foi pour le sujet social qui, d'abord, rejette une telle foi et un tel savoir dont elle serait le principe, et une telle religion ? Rien qu'une foi comme savoir immédiat, comme adhésion béate à l'ordre social traditionnel et à la magie que, dans leur foi à eux, mettraient en œuvre les maîtres de cet ordre, un ordre qui est fondé sur la loi de l'Autre absolu faux ou Surmoi ou idole qui n'a pas d'Autre. Contradiction objective de la religion. Aussi longtemps qu'un savoir nouveau, fondé sur cette foi et garantissant les œuvres, ne peut être reconnu universellement, la foi voulue véritable reste vaine, impuissante face à l'ordre social sacrificiel.”
JURANVILLE, FHER, 2019

FOI, Répétition, Angoisse, Désespoir, KIERKEGAARD

Reconnaître l’angoisse essentielle, existentielle, confronte le sujet au non-sens qui se répète ; il peut fuir dans les échappatoires ordinaires ou aller jusqu’au bout de cette expérience. Refuser de donner sens à ce non-sens, c’est invoquer la finitude radicale comme limite insurmontable, excluant la vérité de l’autonomie et la possibilité de création. Affirmer au contraire qu’un sens peut être donné suppose que le fini, tout fini qu’il est, puisse accéder à une autonomie véritable et en attester la vérité : telle est la foi, définie comme autonomie assumant la finitude radicale. Cette autonomie se reconnaît comme reçue de l’Autre absolu et adressée à tout fini, de sorte que l’œuvre par laquelle le sujet témoigne de l’autonomie reçue pourra être reconnue dans le monde juste. Si l’angoisse est qui se répète et le désespoir l’acte de cette répétition, la foi est ce qui veut et reveut la répétition elle-même. Il s’agit de revouloir, d’abord, ce désespoir, qui refuse l’absolu faux et plonge le sujet dans le non-sens — « élément premier » de la foi selon Søren Kierkegaard — puis d’expliciter la donation de sens que contient la répétition essentielle. Par elle, l’autonomie pose l’absolu vrai et transforme le non-sens en création.


“Comment, pour le sujet qui reconnaît l’angoisse constitutive, ne pas se laisser entraîner, lui aussi, dans la fuite ordinaire, sexuelle et sacrificielle, devant l’angoisse ? Comment aller jusqu’au bout du chemin où le mène l’angoisse, jusqu’à donner objectivement sens au non-sens qui se répète ? S’il refuse de pouvoir donner pareil sens, c’est au nom de la finitude radicale. Cette finitude, d’après lui, exclurait, sinon l’autonomie, du moins la vérité de l’autonomie, la création et, par-là, un tel don de sens. Affirmer au contraire ce don, c’est donc pour lui poser que, tout fini qu’il est, il peut accéder à l’autonomie. Non seulement qu’il est autonomie, mais qu’il pourra donner vérité à cette autonomie. Or l’autonomie avec la finitude définit la foi, qui porte la création ou encore s’accomplit en elle. Car la foi est finitude radicale, laquelle implique la relation à l’Autre absolu. Mais la foi est aussi assomption pure de cette finitude, et donc autonomie.” 
JURANVILLE, 2000, ALTERITE