PARADOXE, Sacrifice, Christ, Contradiction

L’existant rencontre bien la contradiction, mais il commence par la neutraliser : il en fait un “paradoxe faux”. Le paradoxe vrai n'apparaît que lorsque la contradiction est reconnue comme essentielle, c'est-à-dire comme liée à la finitude radicale et à l'Autre. C’est que le paradoxe est littéralement insoutenable pour le sujet social : il ne parvient pas à soutenir ce qui serait un paradoxe vrai (qui lui impose trop de remises en question), mais le paradoxe faux sur lequel il se replie alors ne saurait justement conduire jusqu’au bout du paradoxe, jusqu’à la rupture. Le paradoxe est réduit à quelque chose d’inessentiel : on peut parler du paradoxe, l'étudier, montrer qu'il est insoluble, éventuellement construire une philosophie du paradoxe — mais sans que cela oblige l'existant à changer son rapport à la finitude, à l'Autre ou au monde. Le paradoxe semble avoir contesté l'objectivité ordinaire ; en réalité, il l'a sauvée. Il devient compatible avec l’ordinaire discours du peuple et avec le monde sacrificiel en général, du moment qu’il ne contredit pas l’essentiel de son propre fonctionnement. Le monde sacrificiel se fonde sur l’idée de régénérescence permanente, d’une vie sans mort véritable, mais c’est un monde qui en réalité consacre la victoire de la pulsion de mort. Jusqu’à ce que survienne imprévisiblement, sous la figure du Christ incarné, l’Autre absolu consacrant à l’inverse la victoire de la vie sur la mort (c’est la Résurrection), précisément après avoir traversé la finitude et la mort (c’est la Passion du Christ). Un Christ ressuscité après avoir été crucifié, c’est capital pour affirmer la Vie éternelle au-delà du Sacrifice, a fortiori du sacrifice païen, en fait pour dénoncer l’ordre sacrificiel dans son ensemble. Si Jésus n’était pas ressuscité, alors son sacrifice n’aurait servi qu’à confirmer ce système (quelqu'un doit être sacrifié pour que l'ordre social demeure). Retenons que le paradoxe vrai est une venue de l’Autre vrai, qui est l'origine même, dans le réel. La contradiction essentielle doit entrer dans le monde historique en se faisant événement. Le paradoxe, bien vu par Kierkegaard, est que l’absolu devient présent dans la finitude, sans supprimer la finitude mais sans cesser d’être lui-même l’absolu. Le message adressé au fini, est que la finitude ne vaut pas pour condamnation, et certainement pas comme condamnation au sacrifice. Elle doit être reconnue, assumée et traversée. Donc, le Christ donne le paradoxe (par l’Incarnation, il dispense sa grâce), il le vit dans sa chair aux yeux de tous (par la Passion, il encourage l’élection), et le soutient jusqu’au bout (par la Résurrection, il transmet la foi) - à charge pour l’existant de l’imiter et de soutenir le paradoxe, à son tour, jusqu’au bout. Le paradoxe va devenir, pour le fini, une tache existentielle, et au-delà même, politique. N’oublions pas que la neutralisation ordinaire du paradoxe vise précisément à s’assurer qu’il n’aura pas de conséquence politique. Or le sens même de l’événement initial, le Sacrifice du Christ - paradoxe des paradoxes - est d’appeler à la justice, à produire un nouveau monde politique. Ce qui se produira lors d’un second événement, répondant au précédent, qui sera la Révolution. Cela n’empêchera pas le paradoxe de continuer à être faux en empruntant d’autres formes historiques, par exemple le discours de la science (qui ne peut que forclore tout paradoxe essentiel, tout en reconnaissant volontiers des paradoxes inessentiels, logiques ou mathématiques, faux au regard du premier).


En fait l’existant s’arrête d’abord, pour ce qui est du paradoxe, à un paradoxe faux – faux du seul fait qu’il est « insoutenu », présenté comme insoutenable, et que la contradiction y est réduite à l’inessentiel. Paradoxe faux qui marque la victoire de l’objectivité ordinaire et fausse là où cette objectivité allait pouvoir être mise en question. La victoire de l’ordinaire discours du peuple qui règne dans le monde sacrificiel. La victoire d’une vie mythique et fausse d’où toute mort doit être rejetée. La victoire, fondamentalement, de la pulsion de mort. Face à quoi le paradoxe vrai ne peut venir socialement que par l’Autre absolu ; et par l’Autre absolu comme Fils incarné dans le Christ ; et par le Sacrifice du Christ en tant que ce Sacrifice va jusqu’à la Résurrection qui, seule, peut montrer que la finitude radicale ne voue pas l’existant à se soumettre sacrificiellement à l’ordinaire discours du peuple, et que le paradoxe vrai, qu’il a, comme individu, à soutenir jusqu’au bout, peut triompher. Mais l’existant, là même où il proclame un tel paradoxe vrai, commence par exclure de pouvoir en tirer quelque conséquence politique. De pouvoir répondre à l’événement primordial du Sacrifice du Christ par l’événement terminal de la Révolution. Et ledit paradoxe vrai tend en fait à se réduire à l’inessentiel, et à rejoindre le paradoxe faux.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PARADOXE, Contradiction, Problème, Rupture

L'existant commence spontanément par croire que le monde est déjà constitué objectivement, de façon définitive ; il ne voit pas que cette objectivité elle-même est construite à partir d'une certaine détermination de l'être. Ainsi, lorsqu'une véritable rupture apparaît, l'existant a tendance à la rejeter parce qu'elle menace le cadre objectif dans lequel il pensait savoir. Comment une rupture peut-elle alors avoir lieu ? Il faut donc que quelque chose survienne contre l'ordre établi du savoir. C'est précisément le paradoxe. Mais celui-ci requiert des conditions bien précises. Il faut d’abord qu’apparaisse une contradiction, niant l’essence qui présidait à l’objectivité en question, mais dans le but d’en proposer une autre. La contradiction doit produire un nouveau savoir, c’est pourquoi elle doit devenir également vérité. En d’autres termes la contradiction doit pouvoir être re-posée par tout autre. C’est ici qu’intervient le paradoxe, justement comme contradiction et vérité. On sait ce que signifie étymologiquement le para-doxe, littéralement ce qui va contre la doxa, c'est-à-dire contre l'opinion commune. Pour autant il n’est pas simplement une contradiction amusante ou une proposition apparemment absurde. Il est une contradiction qui est en même temps porteuse d'une vérité, condition absolue pour que le paradoxe puisse être le véhicule de la rupture. Ce qui apparaît comme rupture dans l'histoire doit être compris conceptuellement comme paradoxe. Mais alors qu’est-ce qui est rejeté ordinairement dans la rupture, sinon ce qui fonde la vérité même du paradoxe ? D’où vient cette vérité, pour apparaître comme une telle menace, sinon de l’Autre ? Pourquoi le paradoxe est-il si fondamental, au point de définir l’humain, si l’on en croit Pascal « Connaissez, superbe, le paradoxe que vous êtes à vous-même »), ou l’existence même, comme l’affirme hautement Kierkegaard ?
Reprenons brièvement l’analyse du paradoxe en le distinguant de plusieurs phénomènes. Il y a d’abord la “question”, qui peut surgir spontanément : pourquoi cela arrive-t-il ? Elle peut engendrer une “difficulté”, portant sur les moyens, s’il s’agit de rétablir une situation antérieure. Mais rien ne sera réglé si l’on n’a pas compris réellement la nature de la contradiction apparue dans le réel, autrement dit tant que le “problème” n’aura pas été clairement posé, volontairement et consciemment. La difficulté portait sur les moyens (comment faire ?), le problème porte sur la fin elle-même (que faut-il vouloir ?). Le problème suppose une construction. Le problème apparaît lorsque les catégories habituelles de l'action ou du savoir ne permettent plus de déterminer ce qui doit être recherché. Il suppose donc aussi une construction préalable, qui s’avère fausse. Sans le savoir préalable, il n'y aurait pas de problème à proprement parler, il y aurait seulement une réalité inconnue. Le problème apparaît lorsque ce que je croyais savoir ne fonctionne plus devant le réel ; parce qu’une contradiction essentielle a surgi, imprévisiblement, dans ce réel.
A partir de là, qu’est-ce qui distingue un problème d’un paradoxe ? Le “problème” peut identifier assez clairement ce qui ne fonctionne plus, pour autant il ne donne pas d’indication sur l'origine de la contradiction. Il pourrait laisser accroire que la solution réside dans le savoir même du sujet, en toute autonomie, et qu’il suffirait de la chercher en soi. Il oublie alors quelque chose, c’est que l’Autre doit donner les conditions du savoir. Et ceci pour une raison fondamentale : c’est l’Autre, par les modalités de son intervention dans le réel, qui met en échec le savoir. C’est précisément ce qu’indique le paradoxe, qui pointe vers l’Autre, “l’autre façon de penser”, et qui de ce fait oriente vers la solution du problème. Le paradoxe « fixe l'origine en l'Autre » écrit Juranville. S’il s’agit de chercher l’origine d’un phénomène, sa cause réelle, c’est toujours en l’Autre qu’elle se situe, non dans l’être ou ce qui se donne pour son essence. Finalement, la définition du paradoxe s’éclairement parfaitement au regard de la définition du problème déjà formulée : si le problème est position de la contradiction, le paradoxe est vérité de la contradiction. Le paradoxe prépare à un savoir nouveau, nécessaire pour qu’il y ait réellement rupture et qu’elle soit acceptée, là où le problème seul risque de ramener à la question aveugle et angoissante.
Pour finir, soulignons la différence avec Hegel : chez ce dernier, on peut avoir tendance à comprendre la contradiction comme le moteur interne du déploiement de l'Esprit. Chez Juranville, la contradiction doit être rapportée à l'Autre comme origine, la dialectique ne peut pas être complètement auto-engendrée. Ainsi que la différence avec Kierkegaard, qui lui thématise expressément le paradoxe : pour Kierkegaard le paradoxe marque le point où la raison rencontre quelque chose qu'elle ne peut pas simplement intégrer à son système. Mais Juranville transforme cette intuition en théorie générale de la rupture : le paradoxe est la contradiction qui vient de l'Autre et qui oblige l'existant à reconstruire le savoir. Faute de quoi l’on pourrait craindre une complaisance dans le paradoxe, voire dans la contradiction elle-même, sans rupture véritable, du moins au niveau du sujet social.



“Si l’existant rejette d’abord la rupture vraie, et la rejette en s’arrêtant à l’objectivité ordinaire et fausse, comment pareille rupture peut-elle dès lors s’accomplir effectivement ? En survenant comme paradoxe. Car il lui faut d’une part mettre en question radicalement cette objectivité ordinaire ; il lui faut donc être contradiction, puisque c’est l’essence qui est le principe de toute objectivité (et de tout savoir), et que la contradiction est elle-même négation et en même temps essence, négation de l’essence fausse pour atteindre la vraie. Et il lui faut d’autre part mener cette mise en question jusqu’à la constitution d’une objectivité nouvelle (et d’un savoir nouveau) ; il lui faut donc aussi être vérité donnée à la contradiction, la contradiction survenue dans le réel devant et pouvant y être re-posée par tout existant. Or contradiction et en même temps vérité définissent selon nous le paradoxe. Au fait, qui se donne en soi comme histoire, et en réalité comme communauté, et à l’occasion, qui se donne en soi comme œuvre, et en réalité comme religion, répondrait ainsi la rupture, qui se donne en soi comme sacrifice, et en réalité comme paradoxe.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PAGANISME, Histoire, Sujet social, Etat

Que fait une société lorsque l'individualité véritable devient possible mais qu'elle ne veut pas l'assumer ? En principe la révélation ouvre l'individu à l'Autre, mais le sujet social refuse cette ouverture ; il récupère alors la grâce et l'élection sous forme de privilège, d'idéalisation ou d'appartenance collective. Il faut donc tenter une généalogie des formes successives de la falsification sociale de la grâce et de l’élection. Cela permet de réunir un ensemble de phénomènes historiquement très différents mais tenus par une structure commune, de l’esclavage au racisme, en passant par gnosticisme et le féodalisme, ou encore le nationalisme et l’impérialisme… Ce qui les rassemble est le refus de la finitude et de la véritable altérité, accompagné d'une tentative de produire une totalité sociale qui se donne comme légitime, harmonieuse ou élue. Repartons du fait que le paganisme ne disparaît pas avec l'Antiquité et la naissance de l’Etat : il survit comme structure sacrificielle du monde social. Certes Socrate a introduit la possibilité de la grâce et de l'élection au niveau du sujet individuel. La grâce est ouverture libre à l'Autre divin comme lieu de la vérité et libération des modèles sociaux. L'élection, elle, est l'acceptation singulière d'une responsabilité devant l'autre homme, lui-même singulier. Mais l'homme reste simultanément sujet social, et le collectif païen rejette sacrificiellement celui qui affirme cette individualité. L'esclavage et le despotisme constituent les formes antiques de ce maintien du paganisme. La grâce y est falsifiée en privilège : certains seraient « gracieux », d'autres « disgraciés », l'esclave étant le disgracié absolu. Le despotisme fascine en réactivant la structure infantile de la toute-puissance parentale incarnée par le despote. Avec le christianisme, esclavage et despotisme se transforment en servage et féodalisme sans que la logique de dépendance disparaisse. Le serf devient pourtant personne, créature de Dieu et intérieurement libre : la vérité chrétienne commence ainsi à pénétrer le social. Le paganisme doit alors se transformer : il devient notamment gnosticisme, qui prétend sauver l'élu en le délivrant immédiatement du monde matériel et de la finitude. L'amour courtois représente au contraire une possibilité positive d'accomplissement individuel à travers l'épreuve répétée de la finitude. Le catharisme radicalise l'idéalisation : il oppose Dieu bon et Dieu créateur mauvais, refuse l'incarnation réelle, la sexualité et les sacrements. Le consolamentum remplace le mariage et vise la pureté au-delà de toute finitude ; le millénarisme transpose cette suppression du mal dans l'histoire. Le paganisme peut ainsi passer de la religion à la politique : l'État devient l'Autre social tout-puissant et l'unique organisateur de la vie collective. L'élection se falsifie alors en appartenance collective : le nationalisme transforme l'élection singulière en privilège d'un peuple. Le nationalisme tribal devient racisme lorsque l'élection prétendue repose sur une nature, une origine ou une race. L'impérialisme prolonge cette logique en transformant la prétendue supériorité collective en droit d'expansion et de domination. Toute cette histoire décrit donc la survivance du paganisme comme refus de la finitude et de l'Autre véritable. Car supprimer le mal en supprimant la finitude, c'est vouloir supprimer la condition humaine elle-même. L'histoire véritable n'est donc pas la réalisation d'une société parfaite, mais la possibilité pour des sujets finis de produire de la nouveauté et de la justice.


Certes, l'Etat, en soi rompt avec le paganisme. Mais le monde antique reste en fait sacrificiel, pris dans son paganisme originel. Pourquoi ? Parce que la grâce et l'élection, si elles ont été, par l'affirmation socratique de l'idée, dispensées au sujet individuel, ne l'ont pas été au sujet social. La grâce est cette acceptation libre de l'effacement de soi qu'implique l'ouverture pure à l'Autre comme lieu de la vérité, ouverture qui est l'altérité. Socrate avait reçu cette grâce d'un Autre, de l'Autre divin, il la communique à son tour à l'autre homme qu'il rencontre. Par elle l'autre homme comme sujet individuel est alors libéré de sa captation dans les modèles sociaux et supposé pouvoir d'établir dans son individualité véritable, dans l'unicité par laquelle il accueillerait l'épreuve de la finitude constitutivement humaine… Mais l'homme n'est pas simplement sujet individuel auquel s'adresse l'affirmation de l'idée, il est toujours aussi sujet social qui ne peut d'abord, pris dans le paganisme, que rejeter cette affirmation et celui qui la porte, et les rejeter sacrificiellement.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PAGANISME, Répétition, Sujet social, Sacrifice

Le paganisme est pour Juranville la structure sociale produite par le refus d’assumer la finitude radicale. L'existant qui fuit son individualité devient sujet social et accepte une place prédéterminée dans la totalité. Ce monde se caractérise par l'absence de véritable nouveauté et par la répétition cyclique. Mythes, saisons, astres et noces du ciel et de la terre expriment la même logique d'éternelle répétition. Parce que rien ne doit être séparé, les dieux et les hommes restent pris dans une même totalité immanente, harmonieuse et inépuisable, sous la figure de la Mère-Nature, elle-même déclinée sous les traits d’innombrables idoles secondaire. Cette apparente puissance de vie dissimule en réalité le règne de la mort et de la pulsion de mort. Le refus de la finitude empêche en effet la véritable création et surtout l'avènement de l'individu. La violence sacrificielle, collective donc déculpabilisée, permet au groupe de neutraliser ceux qui menacent son unité. Le système sacrificiel rejette donc l'altérité véritable de deux façons. Il réduit d'abord les différences à une identité ou complémentarité supérieure, censée assurer l'harmonie du tout. L'illusion de la complémentarité sexuelle, symbolisée de mille façons, constitue le parangon de cette fausse totalité. Le système rejette ensuite violemment les termes qu'il ne peut intégrer : comme déjà dit, c’est le sacrifice de l'autre homme comme individu.


“La finitude radicale conduit bien au déploiement du système sacrificiel caractéristique du paganisme. Chacun en effet doit prendre la place qui lui revient dans un monde sacralisé où rien de nouveau ne se produit, où tout se répète (« En rond, les impies marcheront » Psaume 12, 9), où tout est ordonné par la Nature, par la Mère-Nature de l’origine. Dans un monde où toute place est refusée à l’individu. Dans un monde illusoirement harmonieux (avec complémentarité multiple, d’abord celle du masculin et du féminin) qui se donne comme la puissance même de la vie, d’une vie sans mort, d’une vie inépuisable - immanence pure. Alors qu’il est le règne de la mort, de la pulsion de mort et que la vérité ne peut venir à l’homme que par la transcendance. Kierkegaard souligne la déculpabilisation de la violence dès lors qu’elle est opérée collectivement.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

DISCOURS, Paganisme, Conflit, Sacrifice

Le monde social n'est pas une collection d'individus ou d'institutions, il est d’abord une structure discursive. L’homme existe socialement en occupant des positions de discours, c'est-à-dire en entrant dans des rapports déterminés à la loi, à l'Autre, et au savoir. De plus le conflit est constitutif de ce système. En soi le discours sert à reconstituer la totalité du monde à partir d’un principe, et de la justifier auprès de tous en répondant à leurs questions. Le discours est donc d’une part raison, et d’autre vérité lorsque que cette raison peut être reconnue par tous. Mais le discours lui-même est toujours d’abord faussé, parce qu’il tend à fasciner celui auquel il s’adresse, de sorte qu’il y a une conflictualité constitutive du discours et une diversité de discours en conflit. Les discours sont au nombre de quatre. Pourquoi ? Parce que la structure sociale reproduit, sous une forme déformée, la structure même de l'existence : le ternaire de l'Absolu auquel vient s'ajouter le quatrième terme, celui de l'homme (celui qui à la fois fausse le ternaire et peut en permettre la restauration). Chacun des discours tente, à sa manière et à des degrés divers, de faire oublier à l’homme sa finitude radicale ; tente en quelque sorte de le paganiser. Le sacrifice est précisément le mécanisme par lequel le monde social, fondamentalement païen, évite d'assumer sa propre contradiction. Au lieu d'accepter qu'il y ait plusieurs positions contradictoires, chacune révélant quelque chose de la structure fondamentale, le monde païen produit des idoles présentées comme absolument stables, indiscutables, extérieures à tout conflit. Le comble est que l'homme lui-même veut devenir pareille idole, un être déja constitué, reconnu, stable. Comment chacun des quatre discours s’y prend-il pour neutraliser le conflit ? D’abord le discours du maître : il incarne la loi et appelle les autres à s’y soumettre. Il y a ici une identification sociale à la subjectivité de la part du maître ; et le maître semble même reconnaître l'autre comme sujet appelé à la loi, mais la fascination qu'il exerce transforme en réalité le sujet en objet. Et même en objet-déchet. Le discours du maître est donc déjà une première forme de sacrifice. Ensuite le discours du peuple : il reconnait a priori la loi comme bonne. Le peuple constitue ainsi une sorte de tribunal de la normalité, y compris face au maître, normalité au-delà de laquelle toute prétention à la vérité devient inadmissible. Ensuite le discours du clerc : son rôle est de justifier la loi et de l’interpréter. C'est l'identification sociale à l'altérité. Le clerc est donc celui qui introduit l'Autre dans le système, comme source de la loi, et il explique comment l’on doit s’y rapporter. Mais ici encore intervient la falsification, car l’Autre du clerc est encore un Autre socialement constitué, donc un Autre faux. Le monde sacrificiel fabrique toujours un Autre qui peut justifier le sacrifice. Enfin le discours de l’individu : celui-ci est capable de reconstituer par lui-même la loi. Il correspond donc à l'identité. Mais à nouveau le système sacrificiel récupère cette position et produit un faux individu, se contentant d’une identité déjà reconnue. Le dernier terme, celui qui devrait permettre de sortir du système sacrificiel, devient paradoxalement celui qui le soutient ultimement. Pourquoi ? Parce que le sujet qui occupe cette place refuse précisément d'aller jusqu'au bout de ce qu'elle exige. Il veut l'identité sans la Passion, la création sans la finitude, l'œuvre sans le travail de l'œuvre, l'individualité sans la solitude essentielle.


“L’homme participe au monde social comme totalité de discours en conflit. Mais en conflit en soi. Parce que le propre du monde païen, sacrificiel, c’est d’ignorer un tel conflit, de vénérer des idoles qui sont hors tout conflit essentiel, des idoles indifférentes, immobiles, ou d’une mobilité sans limites, et, bien plus, de se vouloir une telle idole. Alors qu’assumer le conflit, c’est, contre le monde païen, ce que veut la philosophie. Car la totalité des discours du monde social n’est pas, du moins pour les discours fondamentaux, une totalité indéfinie, mais une totalité ordonnée selon une forme , celle qu’implique la structure de l’existence (et de l’inconscient) – une structure à quatre termes, 3 + 1 (le ternaire de l’absolu, ternaire d’abord faussé par l’homme, et le quart terme qui est le propre de l’homme, celui à partir duquel il peut rétablir dans sa vérité le ternaire initial).”
JURANVILLE, 2010, ICFH

OUBLI, Finitude, Pulsion de mort, Inconscient

Il n'y a d’oubli que parce qu'il y avait quelque chose à penser pour quelqu'un, à lui transmettre, à poser devant lui. L'oubli présuppose donc un Autre ; une signification qui devait être constituée ; mais aussi la finitude, qui vient empêcher cette constitution. D’où la définition de l’oubli comme signification + finitude. Mais comme tel l’oubli est une condition de la pensée : la pensée surgit sur fond de ce qui lui échappe. A partir de là ii faut distinguer entre deux sortes d’oubli : l’oubli constitutif, inévitable, puisque la finitude introduit nécessairement de la rupture dans la pensée, et l’oubli essentiel, qui est ce que l'on fait de cette rupture : on la mène jusqu'à son terme, jusqu'à ce qu'une signification nouvelle puisse être constituée. Ou pas… car l’on peut très bien oublier cet oubli essentiel producteur de vérité. Ce qui se produit quand on transforme la finitude en une blessure prétendument infligée par l'Autre, que l’on voudrait faire disparaître mais à laquelle on revient compulsivement - puisqu’elle n’est rien d’autre que la pulsion de mort - pour s’éviter de faire l’épreuve de la finitude essentielle en s’ouvrant radicalement à l’Autre. Le point où le sujet se protège contre l’épreuve est principalement la pulsion sexuelle, où l’on s’oublie finalement soi-même, où il n’est plus question de s’ouvrir à l’Autre. Mais comme toujours le refus peut être retourné en condition de vérité ; c’est à partir du sexuel,  en partant de l’objection de la mort à la vie et de la non-pensée à la pensée, que l’oubli essentiel peut être retrouvé. C'est-à-dire accepter d'entrer dans l'espace où une signification doit être produite, plutôt que de rester fixé à la finitude comme traumatisme. Il faut avoir décidé d’oublier pour entrer dans le jeu de l’existence. L'oubli est la condition objective et l'accomplissement du jeu, comme le souci était l’acte du jeu. Ceci, Heidegger l’avait déjà reconnu : pour lui l’oubli appartient à la structure même de l’être. Mais si l'on prétendait objectiver complètement l'oubli, on risquerait de retomber dans la métaphysique. Pour Juranville au contraire il doit être possible de parvenir à un savoir de cet oubli. C’est ici que l’inconscient devient décisif, car il permet à Juranville d’accomplir quelque chose qui était hors de portée pour Heidegger : transformer la structure de l'oubli en objet de savoir. Non seulement l’inconscient permet de « donner toute sa vérité à l'oubli » comme le dit Juranville, mais il permet d’en décortiquer précisément le mécanisme. De sorte qu’il devient impossible d’imputer à l’Autre un “traumatisme de la finitude”, quand cet Autre faux s’avère une construction imaginaire de l’existant refusant la finitude essentielle, prêt à sombrer pour cela dans le nihilisme.


Précisons enfin que cet oubli inévitable, pour négatif qu’il soit au départ, est, en fait, positif, et qu’on doit le mener jusqu’à son terme, au point de reconstituer la signification vraie, avec toute la finitude. Et que là serait l’oubli essentiel. Car si l’on oublie, si on se laisse entraîner par la finitude à ne pas penser, à ne pas penser à ce à quoi on devait penser, c’est parce qu’on pense sans cesse à quelque chose à quoi on ne devrait pas penser. À la finitude en tant que l’Autre nous l’aurait infligée. À un prétendu traumatisme de la finitude. Pensée mauvaise qui n’est pas une pensée, mais bien plutôt l’abîme de toute pensée. Qui est le refus, par la Chose mythique close sur soi, de l’essence, de la Chose vraie se posant elle-même et s’ouvrant à son Autre. Pensée mauvaise qui n’est en fait que pulsion de mort. Si l’on oublie, c’est parce qu’au fond on reste fixé à l’instant de cette pulsion. Et qu’on se donne un objet qui la confirme. Objet sexuel – l’oubli constitutif n’étant autre que pulsion sexuelle. Ce qu’il faut alors, c’est s’opposer, non pas à l’oubli constitutif, mais à la fixation au traumatisme de la finitude. C’est oublier jusqu’au bout.”
JURANVILLE, 2000, JEU

OUBLI, Jeu, Souci, Finitude, HEIDEGGER

Rappelons tout d’abord que le jeu est signifiance et finitude : il y a quelque chose à comprendre, à interpréter, à investir de sens ; mais celui qui joue est un être fini, pris dans des limites qu'il n'a pas choisies. C'est une structure fondamentale de l'existence : l'existant est pris dans un jeu qu'il doit chercher à comprendre et à s'approprier. Le premier aspect du jeu, son acte même, est le souci, comme sens et finitude, « ce par quoi le fini, reconnaissant le jeu dans lequel il est pris, vise à s’approprier ce jeu » précise Juranville. Donner sens à la finitude implique de chercher à comprendre rationnellement le jeu dans lequel on se trouve. Prétention vaine, sinon illégitime selon Heidegger : même si le souci pointe vers la raison, ce serait contredire l’existence (son imprévisibilité, etc.) que de faire de cette raison le lieu d'une objectivité absolue. Cette limite imposée par la pensée de l’existence se répète et s’accentue avec l’oubli, défini comme signification et finitude. L'oubli est maintenant « ce par quoi et dans quoi s’accomplit le jeu » (Juranville). Pour que le jeu puisse accéder à l'objectivité absolue de l'existence, il faut que le fini oublie quelque chose. Mais quoi ? Il doit oublier « le prétendu “traumatisme de la finitude” » dit Juranville, c’est-à-dire une certaine interprétation de sa propre finitude. Le fini s’imagine que l’Autre lui a imposé la finitude, qu’il l’a condamné au manque d’autonomie. Dès lors le sujet devrait oublier ce traumatisme, cette violence originelle, pour acquérir son autonomie, sans se rendre compte que c’est cette interprétation fausse de la finitude elle-même qui l’empêche d’oublier vraiment et d’assumer la finitude essentielle : sa condition d’être fini radical, quelques soient les intentions de l’Autre. Ce n’est donc pas la finitude qu’il faut oublier - au contraire il s’agit de l’assumer - mais cette mauvaise interprétation. C’est ici que l’on peut à nouveau souscrire aux analyses de Heidegger… tout en percevant ses limites. Heidegger réhabilite l’oubli essentiel comme constitutif de l’existence, tout en dénonçant “l”oubli de l’être” qu’il attribue à la métaphysique. Pour la métaphysique il n’y a rien à oublier, au contraire il y aurait à retrouver l’essence déjà là, de toute éternité. Pour Heidegger l’oubli est essentiel car il signe la temporalité finie, la finitude même de l’existence, que l’existant doit reconnaître et revouloir. L’existant doit accepter que l'identité véritable soit elle-même dans le temps, et non une identité éternelle déjà constituée. Mais là encore, il n’est pas question pour Heidegger que cet oubli permette d’atteindre à une objectivité absolue posée comme telle, un savoir absolument rationnel de cet oubli. Mais enfin, qu’est-ce qu’un Autre qui n’offre pas à son Autre la possibilité d’un savoir vrai, d’une autonomie vraie ? N’est-ce pas un Autre qui n’a pas d’Autre précisément, donc un Autre absolu faux, de même nature que l’idole païenne ? Le détour par Freud, qu’opère Juranville, est des plus éclairants. La conception métaphysique de l'oubli correspond à ce qu'il appelle « avec Freud une névrose fondamentale ». Pourquoi ? Parce que le sujet « se veut absolument sujet » (comme tout névrosé) mais, pris dans son interprétation fausse du “traumatisme de la finitude”, ne cesse en réalité de fuir la finitude radicale, c’est-à-dire sa propre responsabilité dans les maux dont il se plaint. Il s’en tient à la jouissance subie et imposée du symptôme, au lieu d’assumer au contraire le symptôme pour le dépasser ; autrement dit de passer de la névrose à la sublimation. Or ce passage est toujours possible car, note Juranville, la sublimation (consistant à s’identifier à l’Autre) survient toujours « dans le cadre de la névrose ». Cela se comprend puisque c’est justement l'Autre qui appelle le fini à devenir sujet de son existence, et à devenir finalement « l’Autre de l’Autre ». Et la névrose devient alors « bonne névrose » du moment qu’elle est traversée jusqu'à son terme. Etre l’“l’Autre de l’Autre” signifie que le fini n'est plus simplement celui qui reçoit de l'Autre sa détermination. Il devient lui-même capable de se rapporter à l'Autre comme un Autre véritable, donc comme un sujet autonome. Le fini doit donc effectivement oublier, non pas sa finitude, mais sa condition d’esclave ou de victime qu’il s’était lui-même forgée dans son fantasme.


“Certes Heidegger dénonce très légitimement, dans la conception courante et métaphysique de l’oubli, ce que nous pourrions appeler avec Freud une névrose fondamentale – pour autant que le sujet se veut absolument sujet, sujet qui se serait affronté à toute la finitude, alors qu’il ne cesse de fuir la finitude radicale qui elle-même, sous forme d’oubli inévitable, ne cesse de se répéter. Mais Heidegger rejoint ce qui fait le fond de cette névrose en s’arrêtant à un Autre qui n’ouvre pas radicalement, jusqu’au savoir vrai, l’espace de l’autonomie. Dans ces conditions, n’y aurait-il pas plutôt à prolonger ce que dit de positif Heidegger ? Et à avancer l’idée que la sublimation, si elle advient dans le cadre de la névrose parce que c’est appelé par l’Autre que le fini se fait sujet de l’être et de l’existence, si elle est d’abord sublimation finie, s’accomplit néanmoins, le fini devenant alors l’Autre de l’Autre, la névrose étant alors bonne névrose ?”
JURANVILLE, 2000, JEU

ORIGINE, Christ, Église, Savoir

Après la chute de l’Empire romain, première grande catastrophe historique, la philosophie, qui avait introduit le commencement de l’histoire universelle, doit se tourner vers l’origine, dans l’Autre absolu, afin de recevoir les conditions permettant de poursuivre son œuvre historique et politique. L’origine est définie comme historicité + position, tandis que le commencement était historicité + négation : l’origine est antérieure au phénomène et pose l’historicité elle-même. Le Sacrifice du Christ constitue une nouvelle manifestation de cette origine et permet donc le recommencement de l’entreprise historique de la philosophie. Il est d’abord rupture avec le système social sacrificiel et dispense la grâce, désormais non seulement à l’individu mais au sujet social, au peuple. Il est ensuite rupture allant jusqu’au savoir et dispense l’élection : le Christ, Élu par excellence, invite chacun à accueillir et à reconstituer son enseignement, notamment dans les paraboles, ce qui suppose un travail d’interprétation. Le savoir théologique ainsi constitué n’est pas une « onto-théologie », il est savoir du Dieu trinitaire, Père, Fils, Esprit, correspondant au mouvement ternaire fondamental de la pensée, et savoir du passage imprévisible du Christ dans l’histoire. Cette vérité doit être appropriée par les hommes sous la forme d’une objectivité à la fois absolue (celle de la vérité elle-même) et finie (celle que l'existant peut effectivement produire et s'approprier). Elle produit historiquement une nouvelle institution : l’Église, instance critique chargée de rappeler à l’État ce qu’il doit être, c’est-à-dire un État juste. L’Église et État ne peuvent donc se confondre : l’État doit combattre ou limiter l’injustice toujours renaissante, tandis que l’Église rassemble les hommes en tant qu’ils assument leur injustice inéliminable et visent la justice. Pour devenir universelle, l’Église doit s’appuyer sur l’universalité déjà constituée par Rome : elle est d’abord romaine avant de devenir pleinement catholique et apostolique. Les sacrements objectivent l’appartenance à cette institution ; la liberté de culte garantit que l’engagement religieux reste libre et la liberté d’enseignement permet d’expliquer partout la vérité révélée. Enfin, par l’évangélisation, l’Église étend la conscience d’un destin commun de l’humanité et diffuse la morale de l’amour du prochain issue de la révélation juive.


Comme instance critique par laquelle l’État est rappelé à ce qu’il doit être (l’État juste), l’Église prend place dans l’entreprise générale d’institution de la justice. Une place définitive, parce qu’elle est le rassemblement de tous les hommes en tant qu’ils sont supposés avoir assumé dans le bien et le juste leur inéliminable injustice, alors que, dans l’État, cette injustice surgit sans cesse à nouveau et doit sans cesse être combattue ou limitée : il y aura toujours et l’État et l’Église. Devant s’étendre le plus vastement et de devenir elle-même effectivement universelle (« catholique »), elle doit, vu les risques de rejet, prendre appui sur l’universel déjà là, celui de l’Empire romain - et, avant que d’être « apostolique », être « romaine ». Prévoyant ces risques et les contradictions qu’on avancera contre elle, elle prévient tout cela par les sacrements qu’elle administre et qui marquent qu’on est membre de cette institution. En tant qu’elle détermine la fin suprême, elle procède à la canonisation du droit qui assure la place de l’individu et elle pose comme droits nouveaux les libertés de culte (car l’engagement dans l’Église doit être libre) et d’enseignement (car, difficile, la vérité nouvelle révélée par le Christ doit être partout expliquée).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Péché, Finitude, Grâce

La mise en question véritable du monde ordinaire par l’existant devenu origine, par son choix, doit être maintenant objectivée par son œuvre propre, laquelle doit pouvoir être reconnue par tous comme objectivité absolue. L’obstacle est la finitude de l’existant : comment un être fini pourrait-il produire quelque chose d'absolument objectif ? Nier cette finitude conduit à la folie, tandis que la poser positivement comme essentielle conduit au péché. Juranville définit le péché par « finitude + position », en opposition à la folie définie par « finitude + négation ». Le péché est ainsi la subjectivité absolue de l’origine, ce par quoi l’origine humaine peut effectivement s’accomplir dans la condition finie. Autrement dit : il ne faut pas seulement avoir choisi l'œuvre, il faut aussi accepter la condition finie depuis laquelle elle doit être créée. Mais la créature ne peut d’abord produire seule cette vérité de sa finitude : elle doit la recevoir de l’Autre absolu. Ce ne peut plus être le Père, car la Création, œuvre du Père, doit maintenant recevoir une confirmation après avoir été vouée au mal par le système sacrificiel humain. Cette confirmation vient du Fils, par la Révélation et surtout par l’Incarnation : le Christ assume pleinement la finitude, jusqu’à subir et traverser la violence sacrificielle. La Croix constitue ainsi une « répétition de l’origine » dit Juranville : elle révèle que la finitude peut être assumée et devenir créatrice au lieu d’être fuie. Mais l'existant falsifie immédiatement ce qu'il reçoit : il interprète d’abord cette œuvre de manière gnostique, comme si le Christ l’avait libéré de son propre péché ; il refuse donc encore d’assumer lui-même sa finitude. Cette fuite constitue la contradiction subjective de l’origine et s’organise socialement dans le système sacrificiel, qui rejette le péché sur la victime. Sortir de ce système suppose de recevoir de l’Autre les conditions permettant d’être soi-même reconnu comme Autre vrai et de reconnaître les autres comme Autres vrais. L’existant doit ainsi poser ensemble altérité et autonomie, ce qui définit la grâce. Conclusion : comme solution de la contradiction subjective, “la grâce est l’altérité absolue de l’origine et son essence”. La grâce du Père, donnée lors de la Création, permet à l’homme de devenir à son tour origine et d’engager son œuvre propre ; après le refus païen et la constitution du monde sacrificiel, la grâce du Fils permet au sujet social de rompre avec ce système, de laisser advenir l’individu véritable et finalement d’instituer la justice.


En fait, contradiction subjective de l’origine, l’existant refuse toujours d’abord d’assumer son péché. Il le refuse, comme sujet social, en organisant le système social sacrificiel qui empêche qu’advienne l’individu qui l’assumerait. Dépasser ce refus fondamental, c’est, pour l’existant radicalement fini qui tend toujours d’abord à se refermer sur une identité abstraite et fausse, avoir reçu, de l’Autre absolu, les conditions de ce dépassement : c’est-à-dire, à la fois, être considéré comme Autre vrai et lieu d’altérité essentielle par cet Autre et, en même temps, assumant de manière pleinement libre cette altérité à soi offerte, se rapporter aux autres humains comme eux aussi Autres vrais et individus. C’est poser ensemble altérité et autonomie. Ce qui définit la grâce, comme singularité et autonomie définissaient l’élection. La grâce est l’altérité absolue de l’origine et son essence. Elle est d’abord grâce du Père dispensée à Adam, à l’homme, à l’existant lors de la Création, pour que celui-ci devienne à son tour origine et commence un jour, l’ayant choisie, son œuvre propre. Mais le refus païen vient. Elle est ensuite grâce du Fils dispensée à l’homme devenu sujet social pour qu’il puisse un jour rompre avec le système sacrificiel dans lequel il s’est enfermé et, laissant le sujet individuel advenir à sa vérité d’individu, instituer la justice.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Choix, Décision, Création

L’origine se donne au savoir comme choix, tandis que le commencement se donnait comme décision. L’historicité est d’abord faussement posée par l’existant, qui tend à se donner lui-même son histoire dans l’espace de l’objectivité ordinaire. Elle ne peut devenir véritable que par l’Autre, et éminemment par l’Autre absolu, qui pose l’historicité comme loi que l’existant doit accueillir. Mais cette loi devient en lui liberté, puisqu’il doit la recevoir librement dans son immédiateté propre. Juranville définit ainsi le choix par l’union de la liberté et de la position. Le choix est l’objectivité absolue de l’origine, car l’origine ne reste pas une possibilité abstraite : elle détermine objectivement ce qui doit être accompli. C’est à partir de ce choix que l’existant pourra prendre sa décision et commencer effectivement son œuvre. Le choix porte donc sur l’œuvre à accomplir en fonction de la fin suprême visée ; la décision est l’engagement concret dans son commencement. Le modèle primordial de cette structure est théologique : l’Autre absolu, en tant que Père, est l’origine ultime et son choix consiste à engager l’entreprise de la Création. L’œuvre humaine véritable pourra ensuite être comprise comme réponse à cette initiative originaire.


Liberté et position, cela définit le choix. Qui est l’objectivité absolue de l’origine et ce dans quoi elle s’accomplit. Et c’est à partir de ce choix, choix de l’œuvre à accomplir pour la fin suprême qu’on vise, qu’on pourra décider – et commencer l’œuvre. Il est primordialement choix, par l’Autre absolu en tant que Père et origine par excellence, d’engager l’entreprise de la Création.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Commencement, Autre, Être

L’existant n’est pas d’abord une identité autonome qui entrerait ensuite en relation avec autrui. C’est l’inverse : il devient lui-même à partir d'un appel qui lui vient de l’Autre. Appel qui constitue l’origine pour le sujet, quand sa réponse constitue pour lui le commencement, le commencement de son histoire. Cela n’empêche pas que sa réponse le fasse advenir lui-même comme origine, pour un Autre. Pour qui affirme l’inconscient, et donc l’Autre absolu, l’origine se situe en Dieu, et non en l’être. L’être, comme métaphore essentielle, suppose l’usage du langage, et même du langage philosophique ; il est indissociable de la recherche de l’essence, dont il constitue l’immédiateté. Mais ce langage, cette métaphore, n’est nullement l’origine du sujet, qui ne rencontre pas d’abord l’être, mais bien l’Autre. Mais la philosophie pose l'être comme origine absolue - confondant inéluctablement commencement et origine - parce qu'elle a construit l'être comme métaphore de l'Autre absolu ; cette prétention à l'auto-fondation est précisément le résultat de la métaphore philosophique. Donc, avant toute ontologie, l'existant est déjà dans une structure d'altérité, qui met directement à l’épreuve sa finitude, comme radicale. C’est-à-dire que non seulement le sujet est limité, mais il tend à vouloir se fermer à ce qui le constitue comme tel. Si l'existant refuse spontanément l'ouverture à l'Autre, il faut que quelque chose, une communication unique venant de l’Autre absolu (car elle doit être dépourvue elle-même de toute finitude) le ramène à cette ouverture. C'est la grâce. 


Avant de philosopher l’homme déjà existe et s’ouvre à l’Autre en général ; déjà il commence à refuser (finitude radicale) pareille ouverture ; et déjà il doit y être ramené par la grâce d’un Autre absolu qui est Dieu - Dieu, l’origine par excellence.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

OEUVRE, Autre, Consistance, Haine

La consistance de l’oeuvre est tout le contraire d’une clôture et d’une fermeture sur soi. L’oeuvre véritable est entièrement tournée vers l’Autre, elle va vers l’Autre sans faire de sa propre reconnaissance la condition de son acte. La reconnaissance peut venir — et politiquement elle doit finalement venir — mais elle n’est pas ce qui motive directement le geste créateur. La création obéit à une logique trinitaire : l’œuvre faite ; l’œuvre en train de se faire ; l’œuvre à faire. L’œuvre devient ainsi occasion d’une autre œuvre. Mais le monde social ordinaire, par la violence sacrificielle, tend d’abord à la rejeter. L’existant devenu sujet social refuse en effet la solitude et l’épreuve de l’individualité véritable. Face à l’œuvre de l’autre, il peut alors éprouver envie et haine : au lieu d’en faire l’occasion de sa propre création, il cherche à détruire celui qui a réussi à produire son œuvre. Ainsi l’obstacle à la création n’est pas seulement l’incapacité à créer, mais l’envie et la haine de l’œuvre de l’autre. On ne tue plus nécessairement l’auteur ; on neutralise son œuvre en refusant de lui accorder une objectivité véritable ; le sacrifice peut devenir symbolique, social, culturel. Le Ve commandement prend ainsi une portée créatrice “en renonçant à cette envie et à cette haine au profit du travail de son œuvre à soi et de l'œuvre à venir de tous les autres” écrit Juranville. Le commandement ne signifie donc pas seulement : ne détruis pas l’autre. Il signifie positivement : transforme ton rapport à l’œuvre de l’autre en occasion de produire la tienne. Et, réciproquement : laisse l’autre produire la sienne. On aboutit à une véritable théorie du monde social juste : un monde où la réussite de l’un n’est pas vécue comme une menace pour l’autre, parce que chacun dispose des conditions pour produire son œuvre propre.


Le V° commandement - malgré le phénomène social toujours plus affirmé aujourd'hui du populisme qui semble l'invalider et qui n'est en fait que la manifestation du rejet de tout sacrifice essentiel - prend donc toute sa portée de montrer à l'existant comment on devient individu véritable. En reconnaissant qu'on a tendance, se faisant sujet social, à fuir le travail de son œuvre propre et à envier, en même temps, ce que l'autre homme obtient par le travail de son œuvre à lui. En reconnaissant qu'on a tendance, de ce fait, à vouloir exercer (si possible, collectivement) sa haine contre lui. Et en renonçant à cette envie et à cette haine au profit du travail de son œuvre à soi et de l'œuvre à venir de tous les autres.”
JURANVILLE, 2021, UJC

OEUVRE, Passion, Consistance, Création

Dans la conception juranvillienne de l’oeuvre l'homme doit accomplir, dans les limites de sa finitude, quelque chose qui reproduit la structure fondamentale de la Création divine : « ce à quoi l’invite le II° commandement », précise-il. Il faut ici penser au commandement interdisant de faire des images de Dieu. L’homme est invité à produire une œuvre, mais il ne doit pas fabriquer une image qui prétendrait enfermer Dieu dans une représentation déjà constituée. Cela rejoint la critique de l’œuvre traditionnelle, censée réaliser un modèle pré-établi, que Juranville formule régulièrement. Par ailleurs il faut rapprocher cela de certains développements sur le nom, la Chose et l'identité. Recevoir un nom signifie qu'une identité est donnée à l'existant, mais cette identité ne devient véritable qu'en étant confirmée dans une œuvre ; l’œuvre est donc une sorte de réponse au nom qui a été donné, et avant tout celui de Dieu. En bref le nom a une exigence d'accomplissement. Si l’on se rappelle les trois grandes dimensions du système théologique de Juranville - Création, Révélation, Rédemption - on comprend que la Création divine appelle une réponse des hommes. Que la finalité ultime de l’œuvre divine est que les hommes produisent eux-mêmes des œuvres qui confirment l’œuvre divine. Encore faut-il que l’oeuvre humaine parvienne à une certaine consistance, unité et vérité. Qu’est-ce qui fait qu’une oeuvre “tient” ? Ce “tenir” n’est pas simplement la réussite technique d'un objet. La consistance est obtenue après l’épreuve et le dépassement d’une certaine inconsistance justement, « où il a fixé, l’ayant traversée dans sa Passion propre, l’épreuve répétée de la finitude » écrit Juranville. C'est donc parce que l’œuvre a traversé la finitude qu'elle peut acquérir une véritable unité. Cela définit la Passion propre de l’individu dans sa création. Là encore cette Passion n’est qu’une répétition symbolique de la Passion christique (voire une anticipation, comme dans la tragédie grecque) : abandon ; souffrance ; mort ; mais finalement résurrection. Mais Passion et consistance sont fondamentalement liées, ce que ne semblent pas comprendre certains penseurs insistant surtout sur la Passion mais ne disant rien sur la consistance nécessaire. Ainsi Blanchot, chez qui l’accent porte sur l’écriture comme processus. L’œuvre est une expérience, une épreuve, un mouvement qui ne cesse de se poursuivre, sans que l’on sache véritablement vers quoi tend l’épreuve, ni même si elle tend vers une résolution. Blanchot s’en tient à l’être de l’oeuvre, voire à son événement, ou à sa dimension abyssale, mais l’écriture est justement le travail qui doit conduire à la consistance, non simplement à l’être. Heidegger, de son côté, admet l’unité de l’oeuvre grâce à la fonction du trait, mais il ne va pas jusqu'à affirmer clairement son accomplissement objectif. Enfin chez Lacan on trouve une formulation minimale de l’oeuvre et de la consistance : “ça tient”, c’est beau. Lacan pour qui “l’œuvre se fait autour d’un vide”. L’œuvre ne consiste pas à remplir un vide par une représentation adéquate ; elle se constitue autour d'un manque qui demeure structurant. En tout cas l’oeuvre témoigne qu'une unité a été obtenue à travers l'épreuve - du moins est-ce ce que l’on peut supposer (et cela reste insuffisant pour Juranville).


L'œuvre véritable, lors de laquelle il aura traversé toute l'épreuve de la finitude jusqu'à l'assumer entièrement, est donc bien ce que l'homme doit produire, à sa mesure certes, dans l'imitation de l'œuvre divine qu'est la Création - et ce à quoi l'invite le II° commandement. Car ce n'est qu'en s'engageant au moins dans une telle œuvre, sinon en la menant jusqu'au bout, qu'il témoignera avoir pesé l'exigence d'accomplissement impliquée par le nom. Celui qu'on lui a donné, mais avant tout celui de Dieu, Dieu étant par définition celui qui satisfait absolument à cette exigence du nom. Par l'œuvre de la Création - et par son prolongement dans la Providence, tournée, à travers la Révélation et jusqu'à la Rédemption, vers les hommes et les œuvres par lesquelles ils auront confirmé l'œuvre divine.”
JURANVILLE, 2021, UJC

OEUVRE, Essence, Finitude, Création, PLATON

La philosophie de l’existence récuse ainsi la conception traditionnelle de l’œuvre, selon laquelle une fin conforme à un modèle préexistant est réalisée au moyen de procédés appropriés. Chez Platon, le Démiurge fabrique ainsi le monde conformément aux Idées éternelles : l’œuvre est la réalisation temporelle d’une essence intemporelle. Toute philosophie de l’art s’en tenant à cette logique du “faire” déterminée par les catégories de la fin et des moyens (ce que l’on constate encore chez Arendt), d’une part confond le faire et le créer, d’autre ignore la finitude radicale. La différence entre faire et créer est celle entre réaliser un modèle et recréer l’essence. Dans le premier cas, le temps ne fait qu’actualiser une vérité intemporelle ; dans le second, l’essence elle-même doit passer par le temps et l’épreuve de la finitude. Même lorsqu’il y a épreuve de finitude, dans le premier cas, elle demeure relative : on constate seulement que le produit réalisé ne correspond pas encore au modèle voulu. L’essence, elle, reste intacte, disponible avant et après la production. Une œuvre véritable n’existe au contraire que si quelque chose d’essentiel se constitue pendant son élaboration. Il faut que l’essence elle-même soit recréée. Pour l’homme existant, accepter de perdre l’essence déjà disponible signifie beaucoup plus que constater une imperfection dans son travail. Il doit donc traverser l’épreuve de la finitude jusqu’au bout au lieu de fuir cette tâche dans les formes du monde social.


Il n'y a d'œuvre essentielle que si l'essence est alors recréée. Que si, pendant l'élaboration de l'œuvre, on ne peut plus s'appuyer sur une essence toujours déjà là. Et alors, pour l'homme existant, il y a épreuve non plus simplement de la finitude, mais de la finitude radicale, parce que, devant accepter pleinement l'existence et donc recréer l'essence - une essence elle-même temporelle et non plus intemporelle -, toujours d'abord il rejette cette exigence, fuit cette tâche. Traverser jusqu'au bout cette épreuve et assumer entièrement la finitude alors éprouvée, faire de l'œuvre un lieu où renaît l'essence, constitue l'œuvre véritable.”
JURANVILLE, 2021, UJC

ŒUVRE, Individu, Subjectivité, Grâce

 L’œuvre est le moyen par lequel l’individu, constitué dans l’épreuve de sa finitude, donne une objectivité et une vérité à son identité. Cette identité n’est d’abord que supposée : l’existant doit d’abord devenir une unité réelle dans la finitude, une Chose, avant que cette unité puisse devenir identité. La Chose effectivement posée et recevant vérité est précisément l’œuvre. L’œuvre est donc la subjectivité de l’individu, et la solution de sa contradiction objective, puisqu’elle est le processus par lequel celui-ci donne objectivité à ce qu’il est. Cette objectivation suppose un travail : reprendre et assumer les éléments, d’abord dispersés, de la finitude afin de les nouer dans une nouvelle unité et consistance. La cure psychanalytique constitue à cet égard une ébauche d’œuvre, lorsqu’un sens parvient à se nouer. L’identité individuelle fait naître le désir d’immortalité (même lorsqu'elle n'est encore que supposée, l’identité entraîne déjà la possibilité de se penser comme individu durable), mais l’immortalité ne se confirme véritablement que par l’œuvre. L’œuvre n'est pas immortelle parce qu'elle serait simplement un objet conservé après la mort de son auteur. Elle confirme l'immortalité, paradoxalement, parce qu'elle représente l'achèvement du travail par lequel l'individu assume sa propre finitude - à commencer par l’inéluctabilité de sa propre mort. L’œuvre oblige à affronter la pulsion de mort. Autrement dit, l’immortalité véritable n'est pas le refus imaginaire de mourir ; elle est le résultat d'une transformation du rapport à la mort. Mais l’existant comme sujet social refuse cette confirmation de l’individu par l’œuvre : c’est la contradiction subjective de l’individu. Au lieu d’achever l’oeuvre et de la perfectionner, il pourrait se contenter, par exemple, de jouir d’un succès important et immédiat. Or le succès n’est pas la reconnaissance. Tant qu’un savoir philosophique ne peut garantir objectivement la consistance de l’œuvre, il reste incertain qu’elle soit véritablement une œuvre et que l’individu se soit véritablement confirmé par elle. La philosophie doit donc franchir cette limite - dans laquelle se cantonne l’ensemble de la pensée contemporaine - et justifier dans un savoir rationnel universellement reconnu l’œuvre par laquelle l’individu s’objective. La psychanalyse fournit le modèle, à son échelle, d’un tel processus : le sujet y reçoit de l’Autre une identité nouvelle (la sienne certes, mais retrouvée) et les conditions d’une autonomie également nouvelle. Or altérité et autonomie définissent la grâce, principe fondamental de l’analyse. Mais la grâce n’est véritable que si l’individu la communique à son tour à tout Autre auquel il se rapporte, et là encore la psychanalyse (idéalement) s’y soumet. Pour le sujet social, qui s’est engagé dans un vrai travail d’écriture, la grâce se communique précisément à travers l’œuvre. « La grâce est donc l'altérité absolue de l'individu et son essence, ce qui en résout la contradiction subjective » conclut Juranville. On obtient ainsi une sorte de boucle : l’Autre donne la grâce à l’individu qui devient autonome par son œuvre, laquelle communique à son tour la grâce à tout Autre.


“Pour penser jusqu'au bout l'individu et lui donner place dans un monde social nouveau, il faut de plus à la philosophie pouvoir franchir l'obstacle auquel s'était heurtée la philosophie contemporaine en tant que pensée de l'existence. Il lui faut justifier, dans un savoir rationnel universellement reconnu, l'Œuvre par laquelle l'existant donne objectivité à son identité d'individu. C'est ici qu'intervient la psychanalyse. Car l'existant a reçu de l'Autre, et décisivement de l'Autre absolu, une identité et les conditions qui lui ont permis de chercher à confirmer objectivement, par la création de l'œuvre, cette identité. Il a été, comme Autre de l'Autre, établi dans son autonomie. Or altérité et autonomie définissent la grâce. Mais cette grâce doit être constitutivement communiquée, par l'existant, à tout Autre auquel il se rapporte — sinon elle se fausse. Elle est, en l'occurrence, communiquée par l'existant à travers l'œuvre. La grâce est donc l'altérité absolue de l'individu et son essence, ce qui en résout la contradiction subjective.”
JURANVILLE, FHER, 2019

ŒUVRE, Mémoire, Chose, Evénement

Le récit n’est pas simplement une narration d’événements passés. Il est lié à l’historicité, c’est-à-dire au fait que la vérité advient dans le temps, et il se détermine finalement comme mémoire. Mais cette mémoire n’est pas non plus une simple conservation du passé : elle implique événement, sens et réalité. Ce n’est pas seulement parce qu’il y a mémoire qu’un événement est conservé ; c’est l’événement essentiel qui introduit la mémoire comme telle. L’événement essentiel ou décisif - dont le modèle est le sacrifice du Christ -  est celui où l’Autre se pose comme Autre. L’Autre se donne comme altérité véritable, et cette altérité ouvre une temporalité elle-même nouvelle, créatrice. Mais l’événement vrai, le sens véritable et la temporalité véritable ne sont pas spontanément reconnus par le monde social. Celui-ci possède déjà ses critères de reconnaissance, ses objets, ses œuvres, ses vérités. Il tend donc à rejeter ce qui pourrait réellement transformer son régime d’objectivité. C’est pourquoi Juranville parle de « la contradiction objective de la mémoire. » La mémoire doit garder quelque chose qui est vrai, mais ce vrai n’est précisément pas reconnu comme vrai par l’objectivité existante. Comment résoudre la contradiction de la mémoire ? Il s’agit pour l’existant d’assumer la temporalité véritable et d’abord d’accueillir ce que l’Autre lui donne : « l'unité et identité et autonomie qui lui a été par l'Autre dispensée » précise Juranville, « qui, pour lui, avant même son être d'individu, est son être de chose ». C'est exactement ce qui permet ensuite l’œuvre. Montrer que la chose a été donnée et qu’elle peut maintenant être posée, reconstituée objectivement. C’est ici que l’œuvre apparaît comme la « subjectivité absolue de la mémoire » : la mémoire garde l’événement ; l’existant assume ce que l’événement lui donne ; il devient chose ; la chose reçoit vérité ; cette chose vraie devient œuvre. L’œuvre est donc à la fois mémoire accomplie, vérité de la chose et objectivité conquise. Elle constitue finalement la trace objective d’une épreuve existentielle qui reproduit, à son niveau, la structure de la Passion du Christ.


L'œuvre est la subjectivité absolue de la mémoire, ce par quoi elle s'accomplit, ce qui garde mémoire du mémorable et qui déploie le récit. Qu'est-ce en effet que l'œuvre, l'œuvre au sens absolu, l'œuvre d’art ? Non pas l'œuvre ordinaire dont parle Hannah Arendt et qu'elle distingue d'un côté du travail, de l'autre de l'action - une œuvre qui suppose un modèle, une fin pour laquelle il s'agit simplement de trouver les moyens adéquats. Mais l'œuvre au sens absolu, celle que Heidegger distingue, lui, de l'outil et de la chose. De l'outil parce que, comme la chose, elle a une « suffisance à soi », une consistance en soi. De la chose, parce que, comme l'outil, elle est, dit-il, « fabriquée de main d'homme », disons produite par l'existant pour l'Autre, comme objet pour l'Autre. L'œuvre est la chose reconstituée dans l'espace objectif de la vérité - l'« objet élevé à la dignité de la chose », comme dit Lacan. Or cette consistance de chose de l'œuvre ne devient effective que pour autant que l'existant traverse pour elle toute l'épreuve de l'existence radicalement finie, épreuve qui est une passion, semblable à celle du Christ, avec ses quatre temps nécessaires, ceux de l'objet, du sujet, de l'Autre et de la Chose.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit

“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.


L’œuvre se donne au savoir comme être. La chose originelle, chassée de la vérité ordinairement reconnue, ne revient dans une vérité ainsi reconnue que pour autant qu’elle s’y pose comme telle - d’où l’essence (qui est position de la chose). Et pour autant que cette essence y est existentiellement accueillie - d’où l’être (qui est immédiateté de l’essence). Mais justement, l’être n’est d’abord que supposé à l’objet désigné comme l’étant, lequel n’est alors nullement élevé, par un travail, à un absolu, à une consistance de chose. Contradiction objective de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM