HISTOIRE, Judaïsme, Christianisme, Fin de l’Histoire, ROSENZWEIG

Il faut reconnaître à Rosenzweig un rôle décisif dans la philosophie contemporaine en ce qu’il réintroduit, à la suite de Kierkegaard et dans le prolongement de Hegel, une conception de l’histoire universelle fondée sur la révélation juive, reprise ensuite par la révélation chrétienne. Cette révélation institue une communauté réelle et une loi, réalisant d’emblée ce vers quoi l’histoire tend. L’histoire universelle devient alors le mouvement par lequel les peuples, notamment chrétiens, se rapprochent de cette fin déjà réalisée dans le judaïsme. Toutefois, Rosenzweig refuse la synthèse hégélienne : il ne reconnaît pas dans la Trinité chrétienne la matrice d’un savoir philosophique absolu. Il maintient au contraire une dualité irréductible entre judaïsme et christianisme, que les peuples chrétiens ne pourront jamais dépasser. Juranville d’en conclure : “il n’y a pas plus pour Rosenzweig de véritable fin de l’histoire que de savoir philosophique qui pourrait se poser comme tel.”


Reste que Rosenzweig exclut de pouvoir poser, dans le prolongement de Hegel, la Trinité chrétienne comme la raison suprême du savoir philosophique nouveau rendu possible par le jeu de ces deux révélations. Que la dualité du judaïsme et du christianisme est pour lui le lieu d’une contradiction qui est absolue, les peuples chrétiens ne pouvant jamais (sinon tel ou tel individu de ces peuples) atteindre au but où s’est installé d’emblée le peuple juif. Et qu’il n’y a pas plus pour Rosenzweig de véritable fin de l’histoire que de savoir philosophique qui pourrait se poser comme tel.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INDIVIDU, Rupture, Autonomie, Justice

À partir de la rupture fondamentale qui inaugure l’histoire, posons que l’avènement d’un monde juste suppose la constitution de l’individu. Celui-ci ne préexiste pas : il se forme en traversant l’épreuve de la finitude et en construisant son identité à partir de son unicité. L’individu est ainsi la subjectivité absolue du monde historique, ce par quoi celui-ci s’accomplit. Cependant, l’autonomie réelle de l’individu n’est atteinte que dans la production d’une œuvre, qui consiste à recréer la loi et qui possède une portée politique : elle vise un monde juste où chacun pourra devenir autonome. Cette œuvre doit être reconnue et partagée, et surtout elle transmet à autrui les conditions mêmes de l’individualité (grâce, élection, foi), car “il n’y a d’individu que parmi d’autres individus” écrit Juranville. Ainsi l’individu est le point de jonction entre rupture et monde juste. Cette figure de l’individu unifie les grandes figures historiques : maître du monde de la culture, serviteur du monde traditionnel, et individu du monde historico-occidental (l’individu accompli devient nécessairement maître pour les autres, tandis que celui qui ne l’est pas encore doit accepter une position de serviteur). Toutefois, le monde historique est traversé par une contradiction subjective majeure : l’existant refuse de devenir individu. Il lui préfère une figure imaginaire d’individu, immédiatement autonome, clos sur lui-même et conforme à l’image narcissique du moi. Cet « individu » est en réalité vide, sans unicité ni consistance, correspondant au « on » décrit par Heidegger. Mais les penseurs de l’existence (pré-freudiens) à la fois affirment l’exigence d’un individu authentique et refusent de penser que celui-ci puisse participer à l’institution d’un monde social juste. Ce refus reconduit en réalité la logique du sujet social et empêche l’avènement d’une véritable individualité historique.


Comment, à partir de la rupture radicale qui fait histoire (ce que nous avons appelé l’événement primordial) et de l’autonomie réelle à quoi on est alors appelé, parvenir à un monde nouveau où cette autonomie ait toute sa place ? Il faut, avant tout, que l’existant censé avoir été touché par cette rupture puisse, au-delà de tous les modèles qui lui sont offerts dans le monde ordinaire, mener jusqu’au bout l’épreuve de finitude qu’il doit traverser ; il faut qu’il constitue son identité à partir de son unicité. Or identité et unicité définissent l’individu. Qui est donc la subjectivité absolue du monde historique et ce par quoi il s’accomplit. Certes l’existant comme individu ne deviendra autonome, réellement autonome, que quand il aura produit l’œuvre – il aura recréé la loi. Mais cette œuvre est toujours finalement politique, visant un monde juste dans lequel l’autonomie réelle sera possible à chacun. D’une part parce que celui qui l’a produite veut qu’elle soit accueillie, « sauvegardée » selon le mot de Heidegger, par le peuple où elle apparaît. D’autre part et surtout parce qu’elle donne à tout Autre humain les mêmes conditions (grâce, élection, foi) qu’avait reçues l’existant pour devenir individu – car il n’y a d’individu que parmi d’autres individus.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Philosophie, Savoir, Altérité

Nous sommes en droit d’affirmer, comme Hegel, que l’histoire a bien une fin réelle ; mais aussi, comme Rosenzweig et au-delà de Hegel, qu’elle est déterminée décisivement par les révélations juive et chrétienne et non par la seule raison ; mais encore comme Heidegger et au-delà de Rosenzweig, qu’elle comprend bien une structure en cinq époques ; et enfin, comme Juranville et au-delà de Heidegger, que la dernière époque est effectivement la dernière : elle correspond à la fin de l’histoire telle que nous la vivons aujourd’hui, marquée par la fondation de l’État d’Israël, sa reconnaissance internationale et la possibilité pour la philosophie de se poser comme savoir accompli. Le principal obstacle à l’avènement d’un monde juste (la fin de l’histoire) réside dans le refus fondamental de l’homme, enraciné dans sa finitude radicale. Ce refus ne peut être surmonté par l’homme lui-même, mais exige l’intervention de l’Autre absolu sous la forme d’un savoir. Ce savoir n’est ni celui de l’identité propre au monde de la culture, ni celui de l’altérité propre au monde traditionnel, mais celui de l’identité se reconstituant à partir de l’altérité : il est savoir de l’existence. Ce savoir est la philosophie elle-même, conçue comme essence du monde historique et comme principe moteur de l’histoire. La philosophie assume alors une fonction totalisante : elle donne leur vérité aux différents mondes historiques — monde de la culture (fondé sur l’art et les religions asiatiques), monde traditionnel (fondé sur la religion, notamment l’islam), et monde historique proprement dit (fondé sur les révélations juive et chrétienne). 


“C’est la philosophie qui est ainsi l’altérité absolue du monde historique et son essence. Mais, si elle est l’essence du monde historique et ce qui veut l’histoire, elle donne aussi, on l’a vu, leur vérité au monde de la culture et au monde traditionnel. Et si, en tant qu’essence du monde historique, elle suppose les révélations juive et chrétienne, prolongeant la première, ayant besoin de la seconde pour pouvoir espérer accomplir sa visée, elle fait aussi référence aux religions asiatiques, et suprêmement au bouddhisme, pour autant que l’inspiration de ces religions est la condition de l’art en tant qu’essence du monde de la culture. Et elle fait référence aussi à l’islam, pour autant que la religion est l’essence du monde traditionnel élevé à sa vérité. Ainsi la philosophie (troisième forme de l’esprit absolu selon Hegel, après l’art et la religion) porte tout l’édifice de l’histoire universelle et, conformément à l’exigence qui était celle de Leibniz et de Hegel, y montre la réalisation, mais par l’homme sans Dieu aussi bien que par l’homme avec Dieu, du plan de la Providence.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Inconscient, Historicité, Réel, HEIDEGGER

L’inconscient et l’histoire sont mutuellement impliqués. Du côté de l’existence individuelle, la pratique psychanalytique introduit une véritable historicité : elle fait événement, ouvre des possibles, et permet au sujet de transformer son identité imaginaire sans modifier les structures inconscientes elles-mêmes, qui demeurent constantes. L’histoire consiste ainsi dans une modification du rapport du sujet à son inconscient. Réciproquement, l’histoire ne peut être pensée sans l’inconscient. Celui-ci interdit toute conception téléologique de type hégélien, où l’histoire s’accomplirait dans une totalité ou une plénitude finale. L’histoire doit être comprise comme épreuve du réel ouvrant des possibles, sans nécessité ni clôture. Dès lors, la « fin de l’histoire » ne désigne pas un accomplissement absolu, mais, écrit Juranville, “la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire”, c’est-à-dire le moment où le réel est pleinement reconnu sans que les possibilités de transformation disparaissent. Cette historicité repose sur une structure fondamentale : d’un côté un invariant transhistorique, l’inconscient, qui ne fait pas monde et situe le sujet hors de l’histoire ; de l’autre, des rapports variables à cet invariant, qui donnent lieu à différentes formes de sublimation. Le monde traditionnel se caractérise par une sublimation partielle sans émergence du réel, tandis que le monde historique introduit au contraire la faille du réel, ouvrant des possibilités de sublimation totale.


“L’idée de l’inconscient contredit la conception hégélienne d’une fin de l’histoire, et d’une nécessité par laquelle se produirait l’esprit absolu. La rupture historique fait entrer dans l’histoire, et si l’on doit parler de fin, c’est de la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire. Des possibilités de sublimation totale sont ouvertes, qui peuvent toujours ne pas s’accomplir. Il y a en ce sens une historicité radicale. Heidegger souligne la faille ouverte par l’impensé, et la non-clôture du monde, la non-vérité nouée à l’essence de la vérité. Mais pour lui, la rupture est secondaire par rapport à la « tradition », et on ne peut plus concevoir qu’en une époque de l’histoire soit énoncée l’historicité de l’homme. Pour que cela ait un sens, il faut que pareille révélation fasse rupture, qu’on y gagne quelque chose. L’historicité se comprend parce qu’il y a pour l’homme un élément constant, trans-historique – c’est l’inconscient, qui à la différence de l’impensé heideggérien ne fait pas monde, et qui situe le « sujet » hors de l’histoire –, et outre cet élément constant, des rapports variables à lui, mais qui impliquent toujours une certaine sublimation et donnent au monde sa consistance. L’histoire se déroule comme émergence croissante du réel, d’une époque à l’autre.”
JURANVILLE, 1984, LPH

HISTOIRE, Rupture, Savoir, Finitude, HEGEL

Dès lors qu’une part de la finitude radicale est socialement assumée, la philosophie doit reconnaître que son projet de justice implique nécessairement l’histoire, qu’elle présuppose comme processus. En effet, cette finitude révèle que le monde social est d’emblée injuste et que l’exigence de justice ne peut venir que d’une rupture introduite par un Autre absolument autre. L’histoire se définit alors comme le savoir de cette rupture, mais d’une rupture qui est d’abord réelle avant d’être pensée : elle constitue le moment originaire où surgit le savoir vrai. Ce moment, qualifié de « spéculatif primordial » par Juranville, correspond à une situation où le sujet se reconnaît dans l’objet de son savoir parce que cet objet est l’Autre même qui lui donne son être, auquel il s’identifie en en devenant le miroir. Dans cette perspective, Hegel a pu concevoir l’histoire comme le développement nécessaire de l’Esprit vers la conscience de la liberté, culminant dans un savoir absolu, et interpréter l’histoire universelle comme le progrès rationnel de cette conscience de soi. À la fin de l’époque moderne, notamment après la Révolution française, la philosophie pouvait ainsi proclamer la fin de l’histoire. Cette proclamation apparaît à la fois comme nécessaire et illusoire : nécessaire, parce qu’un seuil historique réel a été franchi ; illusoire, parce que la rupture n’y est pas pensée comme telle, pas plus que la finitude radicale - le monde social étant indûment considéré comme accompli. Le réel irréductible de cette finitude vient alors contredire cette prétention, révélant le caractère illusoire du progressisme moderne, dont l’effondrement manifeste les limites de cette vision téléologique de l’histoire.


La philosophie est donc amenée, à la fin de l'époque moderne, quand la Révolution française s'est produite, à proclamer la fin de l'histoire. Et à le faire par une proclamation nécessairement illusoire. Puisqu'elle n'a pas encore pu prendre en compte la finitude radicale comme telle. Puisque le monde social est censé avoir été conduit à l'extrême de son bien. Puisqu'il ne peut alors que se heurter au réel inéliminable de cette finitude. Le progressisme face auquel elle a manifesté sa complaisance ne peut quant à lui que dévoiler tout ce qu'il avait d'illusoire, le monde moderne s'effondrant avec lui.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

FIN DE L’HISTOIRE, Savoir, Finitude, Psychanalyse, HEGEL, DERRIDA

Hegel affirme l’existence, au sein du monde social, d’un savoir absolu de la liberté, d’abord religieux, qui se développe historiquement jusqu’à devenir science universelle. L’histoire est ainsi conçue comme le processus nécessaire menant à ce savoir absolu, dont l’accomplissement constitue la fin de l’histoire. Cependant, du point de vue de la pensée de l’existence et du discours psychanalytique, cette conception est illusoire, car elle efface la finitude radicale et le non-sens constitutif de l’existence dans une téléologie totalisante. La fin de l’histoire doit donc être à la fois dénoncée comme illusion lorsqu’elle est posée comme savoir achevé, et néanmoins supposée comme horizon nécessaire à l’époque où l’inconscient est affirmé. C’est dans ce contexte que Jacques Derrida critique, contre Francis Fukuyama et Alexandre Kojève, l’identification de la fin de l’histoire à la démocratie libérale ou au « paradis capitaliste ». Il propose d’y voir plutôt la fin d’un certain concept téléologique de l’histoire, au profit d’une pensée de l’événement et d’une eschatologie ouverte. Mais cette position, pour Juranville, demeure insuffisante. En définitive, seule la prise en compte du discours psychanalytique par la philosophie permet de concevoir réellement la fin de l’histoire : elle rend possible une pensée de l’accomplissement qui ne supprime ni la finitude ni le non-sens, mais les intègre dans une structure où la vérité surgit de l’Autre, évitant ainsi à la fois l’illusion systématique de Hegel et l’indétermination de Derrida.


Se rapportant à la psychanalyse, la philosophie peut se poser comme savoir. Elle devrait donc pouvoir, par là même, décréter la fin de l’histoire, l’achèvement de l’entreprise qu’elle avait formée de réaliser la justice. Mais n’y a-t-il pas là une illusion ? Car la philosophie, dès qu’elle se reconnaît historique, considère la fin de l’histoire comme atteinte. C’est la position de Hegel… Pour Derrida, il y aurait dans cette idée, aujourd’hui, de la fin de l’histoire une répétition plate, avec la démocratie libérale, de ce que Hegel avait proclamé avec l’État constitutionnel. Mais la fin de l’histoire devient, avec l’apparition du discours psychanalytique, réellement concevable.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

FIN DE L’HISTOIRE, Individu, Psychanalyse, Sens, SOCRATE

La fin de l’histoire devient véritablement concevable avec l’apparition du discours psychanalytique, car celui-ci permet enfin l’émergence du discours vrai de l’individu, condition même du déploiement historique. L’histoire avait commencé lorsque, en Grèce, le discours individuel (incarné par Socrate) et le discours du clerc devenu philosophique (avec Platon) étaient apparus dans leur vérité, mais cette vérité était restée sans efficacité face à la répétition de la violence sacrificielle. L’affirmation socratique de l’idée introduisait bien un sens vrai, opposé au non-sens du discours ordinaire, mais ce sens ne parvenait pas à être reconnu universellement. Dès lors, le non-sens persistait, prenant la forme du péché à l’époque médiévale, sans que le sens puisse être objectivement établi. L’époque moderne voit surgir la conscience, qui prétend produire un sens nouveau en toute liberté, mais échoue à reconnaître qu’elle demeure elle-même prise dans le non-sens, ce qui conduit à son effondrement dans l’époque contemporaine. C’est seulement avec Freud que la solution, anticipée dans l’idée, devient effective : l’inconscient révèle que le non-sens est interne au sujet, tandis que le sens véritable surgit de l’Autre et doit être accueilli à travers une épreuve existentielle. La psychanalyse réalise ainsi ce que la philosophie grecque avait seulement esquissé. Dès lors, l’histoire atteint sa fin lorsque le discours psychanalytique devient le discours vrai de l’individu et que la philosophie peut en reconnaître la portée. Contrairement à la dialectique hégélienne où les contradictions sont internes à la raison et résolues comme telles, les contradictions de l’histoire sont ici absolues et ne trouvent leur résolution que dans l’ouverture à l’Autre. La fin de l’histoire correspond ainsi à l’accomplissement de cette ouverture et à la reconnaissance universelle du sens qui en procède.


“L’histoire commence quand le discours de l’individu, au lieu d’en rester à sa fausseté ordinaire par quoi il veut et reveut le système sacrificiel, surgit dans sa vérité. Et quand le discours du clerc, sur fond de ce discours primordial à partir duquel l’existant se fixe dans l’un ou l’autre des discours, apparaît lui aussi dans sa vérité de discours philosophique (philosophico-clérical), celui qui déploie l’histoire. C’est le cas en Grèce avec Socrate et Platon. Socrate est en effet l’individu pur taisant son savoir et communiquant sa grâce à son interlocuteur pour que lui aussi advienne comme individu pur, et s’établisse lui aussi dans son a-topia, dans son être de dé-placé, dans son unicité. Mais l’histoire ne faisait alors que commencer, puisque la philosophie – Platon – n’a rien pu dire vraiment ni faire réellement face à la répétition, sur Socrate, de la violence sacrificielle.” 
JURANVILLE, 2010, ICFH

FIN DE L’HISTOIRE, Epoque actuelle, Finitude, Inconscient

L’époque actuelle correspond, pour Juranville, à l’accomplissement final de l’histoire : il s’agit désormais d’assumer pleinement ce qui a été révélé, en intégrant la finitude radicale comme dimension constitutive et inéliminable de l’existence. Refuser cette tâche expose l’humanité à des catastrophes. L’affirmation de l’inconscient par Freud marque ici un moment décisif : elle engage à traverser toutes les formes de refus de l’existence (refoulement, déni, forclusion) jusqu’au surgissement du sens inconscient, construit dans l’épreuve même du non-sens. La philosophie doit reprendre cette découverte, en reconnaissant dans l’inconscient l’essence même de l’existence, ce qui conduit à l’élaboration d’un savoir logique ultime structurant l’ensemble du réel (ternaire de Dieu, quaternaire de l’existence, quinaire de l’histoire, sénaire du savoir). Sur le plan social et politique, cette situation débouche sur une institution paradoxale : le capitalisme. Celui-ci apparaît comme la forme minimale et nécessaire de l’idolâtrie propre à la finitude humaine, dans laquelle le sujet se rapporte à un faux Autre (le capital, équivalent du Surmoi), mais d’une manière compatible avec l’émergence de l’individualité, à condition d’être strictement régulé par le droit. La fin de l’histoire se définit alors comme un monde où chacun dispose effectivement des conditions pour devenir individu. Cette fin est historiquement scellée par deux actes complémentaires : la fondation de l’État d’Israël par le peuple juif, qui assume sa finitude et renonce à toute prétention messianique, et la reconnaissance de cet État par le monde historico-chrétien, qui assume ainsi sa dette et se prémunit contre toute régression païenne. Toutefois, la reconnaissance universelle du savoir philosophique exige encore qu’il s’ouvre à la vérité des autres mondes : le monde de la culture avec les sociétés orientales et extrême-orientales, et le monde traditionnel avec la société islamique, afin que l’universalité ne soit pas domination, mais reconnaissance effective de la pluralité des voies spirituelles.


Ce qu’implique la finitude radicale, c’est que toujours d’abord et toujours en quelque manière l’homme se soumet à un Autre faux qui est idole pour lui (le Surmoi) et face auquel il n’aurait pas à se poser, à avoir une consistance d’individu (c’est ce qu’on doit découvrir en toute cure). Et le capital est la forme sociale minimale de pareille idole, celle à laquelle on se rapporte quand on peut néanmoins, par le droit (et cela a lieu aussi dans la cure), s’établir dans son individualité, loin de tout paganisme (et, individuellement, de toute libido).
Et certes le refus primordial se manifestera encore. Mais il n’a plus à être assumé davantage, et il a simplement à être tenu en lisière par le droit et combattu s’il le faut, quand il prend la forme du terrorisme et s’exerce contre ce qu’est devenu le monde social. Car ce monde est celui de la fin de l’histoire dès lors que, par les progrès du droit, chacun aura reçu toutes les conditions pour devenir, s’il le veut, individu.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Événement, Sens, Savoir

L’histoire ne se déploie pas comme un processus continu, mais comme une succession d’événements, c’est-à-dire de ruptures irréductibles avec le savoir ordinaire. Une telle rupture advient comme révélation de la finitude radicale de l’homme, jusque-là refusée, et doit être comprise comme réalité au sens fort, puisque l’être humain est défini par cette finitude. Mais cette rupture vient en outre de l’Autre absolu, de sorte que le savoir nouveau qu’elle institue est un savoir du sens, fondé sur l’altérité. L’événement, en tant qu’unité de la réalité et du sens, constitue ainsi l’objectivité absolue de l’histoire et le lieu même de son accomplissement. Cependant, un événement n’est jamais isolé : il implique une structure double, où un second événement, terminal, vient répondre au premier, inaugural, afin d’inscrire la rupture dans le savoir. Or le premier événement essentiel, qui semblait avoir été accueilli par le sujet social — notamment dans la formation du peuple d’Israël et l’institution de la loi — se révèle en réalité refusé. Cette contradiction objective bloque le mouvement de l’histoire. C’est pourquoi un nouvel événement fondamental doit intervenir pour relancer ce mouvement : tel est le rôle de l’événement par excellence, le sacrifice du Christ, qui réintroduit la rupture au cœur du refus et permet à l’histoire de reprendre son cours.


“L’histoire se donne au savoir comme événement. Car comment la rupture, rendue impossible dans et par le savoir ordinairement reconnu, peut-elle advenir et prendre place dans un savoir nouveau ? Elle fait découvrir la finitude radicale dans laquelle on était pris et dont on « ne voulait rien savoir », et elle la fait découvrir comme radicale, comme appartenant à l’être de l’homme pris à sa racine. Elle advient donc comme réalité (puisqu’être et finitude définissent la réalité). Et, parce qu’elle vient de l’Autre (de l’Autre absolu avant tout), le savoir nouveau dans lequel elle prend place doit être savoir dans lequel cet Autre se pose avec toute son altérité, savoir du sens par conséquent (puisqu’altérité et position définissent le sens), du sens qui est au fondement de ce savoir et le déploie. Or réalité et sens, cela définit l’événement, qui est l’objectivité absolue de l’histoire et ce dans quoi elle s’accomplit.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Etre, Raison, Paganisme, HEIDEGGER

La pensée de Heidegger constitue une critique radicale de la philosophie comme savoir universel et, par conséquent, de toute idée de fin de l’histoire fondée sur l’institution d’un monde juste rationnellement déterminé. En substituant à la rationalité philosophique la relation à l’Être comme Autre absolu, Heidegger redéfinit l’existence humaine comme exposition à un appel qui est en même temps retrait. Le refus de cet appel n’est pas imputé à l’homme, mais à l’Être lui-même, qui ne se donne qu’en se retirant. Il en résulte une conception de l’histoire non comme progression vers la vérité, mais comme déploiement d’un oubli de l’être. Cette logique du refus structure toute l’histoire occidentale. - Dans l’Antiquité grecque, la philosophie naissante substitue à l’ouverture à l’être le règne de la raison, inaugurant l’oubli de ce qui donne à penser. Avec Platon, la philosophie se constitue comme métaphysique : on cherche la "raison" des choses (le pourquoi) plutôt que de s'ouvrir à l'acte pur par lequel l'Être se donne. - À l’époque chrétienne, malgré l’apparente introduction d’un absolu sous la figure de Dieu, le christianisme est interprété par Heidegger comme une continuation de la métaphysique et même une aggravation du nihilisme :  la création y serait réduite à une simple fabrication technique - ce que conteste évidemment Juranville, très critique à l’encontre de Heidegger sur ce point. - La modernité radicaliserait ce mouvement en instituant la subjectivité comme principe : l'Être se refuse à nouveau dès lors que l'homme s'érige en Sujet souverain. La raison devient un système totalitaire qui cherche à tout dominer. Hegel représente l'apogée de ce mouvement en résorbant l'histoire vivante dans un système clos de savoir. - Dès lors plus rien n’arrête la subjectivité qui se déploie comme “volonté de volonté”, c’est-à-dire ne veut plus rien d'autre que son propre accroissement. L’époque contemporaine ou planétaire voit ainsi le triomphe de la technique, comprise comme déploiement du Gestell, une rationalité calculante qui réduit l’étant à une ressource disponible, accomplissant le nihilisme diagnostiqué par Nietzsche. - Cependant, Heidegger entrevoit une issue dans une époque ultime dite hespériale, où l’homme pourrait accomplir un saut hors du dispositif technique et s’ouvrir à l’Ereignis, événement par lequel l’être se donne comme tel. Cette ouverture permettrait l’instauration d’un nouveau mode d’habitation du monde, structuré par le Quadriparti (terre, ciel, mortels, divins), et l’attente d’un dieu nouveau. Mais pour Juranville, cette issue demeure insuffisante et pour le moins ambiguë : elle ne conduit ni à un Dieu personnel ni à une véritable rupture avec le paganisme, ni à l’institution d’un monde juste. Car finalement Heidegger en appelle à un “dieu nouveau”- qui serait suscité par le vérité de l’être - sans voir que cette indétermination même du dieu ouvre la voie à un retour du paganisme. La pensée de Heidegger reste ainsi en deçà de la vérité de l’histoire, telle que la philosophie doit la penser, et passe à côté de ses événements décisifs, notamment la centralité du judaïsme et la signification historique absolue de l’Holocauste.


Heidegger, pour parti qu’il soit de la philosophie, exclut tout savoir philosophique se posant comme tel. Et donc toute véritable fin de l’histoire, dans un monde juste rationnellement déterminé. Et même toute visée d’une telle fin et, par-là, toute révélation concrète d’un Dieu personnel appelant l’homme à rompre avec le paganisme. Tout cela au nom de la relation à l’Être comme Autre absolu, relation qui est existence (« Se tenir dans l’éclaircie [vérité] de l’être, c’est ce que j’appelle l’ex-sistence de l’homme », Q III, 90). Et, précisément, au nom de la finitude de cette existence (toujours d’abord « inauthentique »). Il exclut notamment que le refus à quoi se heurte l’appel (et l’accueil de cet appel) soit, comme pour Rosenzweig et pour nous, le fait purement et simplement de l’homme. C’est, pour lui, l’être comme Autre absolu qui, se destinant, se révélant, se refuse toujours en même temps. Et qui se refuse dans la philosophie elle-même.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

EPOQUE, Institution, Vérité, Savoir

L’histoire se compose de cinq grandes époques, chacune définie par un mode d’accès à la vérité, un type de savoir, et une institution sociale correspondante, tout en comportant toujours un double mouvement : affirmation de l’absolu puis refus de celui-ci par le sujet social. - Dans l’Antiquité, s’ouvre le moment de l’objectivité absolue avec l’affirmation socratique de l’idée, comprise comme vérité venant de l’Autre et présente en chacun. Cette rupture avec le système sacrificiel introduit un premier savoir, celui de l’idée ou du sens originaire. Dans l’ordre politique c’est l’avènement de la Cité. Mais cette objectivité est rejetée comme absolue, comme en témoigne la condamnation de Socrate, et elle est réduite à une forme finie dans l’ordre politique et juridique romain. - Au Moyen Âge, l’objectivité est reprise, mais cette fois rendue acceptable par l’intervention de l’Autre absolu dans la Révélation chrétienne. Avec le Christ, la grâce s’adresse au sujet social lui-même, en introduisant la reconnaissance du péché et la nécessité du salut. Le savoir correspondant est un savoir théologique du réalisme : l’homme ne peut pas accomplir par lui-même les fins qu’il se donne. Cependant, cette vérité est à nouveau refusée dans la repaganisation de l’Église, où le religieux se mêle à des formes persistantes de domination et de sacrifice. - La modernité introduit alors le moment de la subjectivité absolue. Avec le doute cartésien, l’absolu est reconstruit à partir du sujet lui-même dans sa solitude. Le savoir devient cosmologique et solipsiste : le sujet reconstitue l’objectivité à partir de lui-même. Cette époque institue la Science comme forme sociale de l’universel. Mais cette subjectivité est à son tour réduite à une forme finie lorsque la science est mise au service de la domination et du progrès illusoire, refusant de reconnaître la finitude radicale. - À l’époque contemporaine, la vérité prend la forme de l’altérité absolue. Avec Kierkegaard et la pensée de l’existence, la vérité est reconnue comme venant de l’Autre, et le savoir devient psychologique et existentialiste : le sujet se comprend à travers son rapport aux autres et à l’Autre absolu. Cette structure fonde socialement la Démocratie, comprise comme reconnaissance de chacun comme individu capable d’œuvre. Mais là encore, le refus se manifeste sous la forme du nihilisme, des violences extrêmes et du retour du sacrificiel dans les formes modernes de guerre et d’idéologie. - Enfin, l’époque actuelle correspond au moment de l’identité vraie, avec l’affirmation freudienne de l’inconscient. Le savoir devient logique et structuraliste : la vérité est ce qui, refoulé, doit être répété et reconnu comme structure. Ce moment institue le Capitalisme comme forme sociale de l’universel — universel faux qu’il s’agit d’assumer et de dépasser — à condition qu’il soit régulé et soutenu par les institutions politiques, scientifiques et religieuses. La fondation de l’État d’Israël marque ici un événement décisif : elle accomplit la mission historique du peuple juif et signale l’entrée dans la fin de l’histoire. Mais le refus de l’identité vraie persiste, notamment dans les conflits contemporains et les formes nouvelles de violence, montrant que l’histoire n’est achevée qu’en droit et non en fait.


“La mondialisation débouche bien sur l’achèvement de l’ère de la guerre (du moins pour les peuples et pays qui étaient à la pointe du mouvement de l’histoire, sinon pour ceux qui ont à y entrer). Elle a bien, avec, accompagnant l’institution du capitalisme, la fondation de l’État d’Israël, et donc la réinstallation du peuple juif en Terre Promise, montré que la mission historique de ce peuple avait été entièrement remplie et que le mouvement de l’histoire était parvenu à son terme. Mais la fondation de cet État a suscité un conflit qui donne prétexte au refus païen opposé à l’individualité et qui se manifeste dans le terrorisme islamique. Et ce refus demeurera jusqu’au Jugement dernier, comme doit le souligner dans son savoir la philosophie, qui a comme tâche de justifier l’histoire universelle. Dans l’histoire originelle du peuple juif, c’est – Moïse le sait bien dans ses objurgations – le maintien des récriminations et infidélités du peuple (XXXI, XXXII). Quand bien même, sous la direction de Josué, ce peuple s’installera en Terre Promise. Mais, annonçant le Jugement dernier, le partage toujours à effectuer entre le bien et le mal s’y indique dans la distinction du mont Garizim, celui des bénédictions, et du mont Ebal, celui des malédictions (XI).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Judaïsme, Epoque, Philosophie

L’histoire universelle accomplit ce qui a été annoncé et préfiguré dans l’histoire juive : telle est la thèse juranvillienne. Cet accomplissement s’organise en cinq époques (antique, médiévale, moderne, contemporaine, actuelle) qui font écho aux grands moments de l’histoire biblique (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome). Elles correspondant chacune à une étape de la vérité (objectivité, objectivité médiatisée, subjectivité, altérité, identité) associée à un type de savoir spécifique (métaphysique avec l’idéalisme, théologique avec le réalisme, cosmologique avec le solipsisme, psychologique avec l’affirmation de l’existence, logique avec la découverte de l’inconscient et le structuralisme). Ces étapes se stabilisent au moyen d’institutions (respectivement : Etat, Église, science, démocratie, capitalisme), lesquelles endossent l’universalisation de la vérité tout en étant susceptibles d’être perverties. Car en effet, chaque époque comporte un double moment : d’abord l’accueil d’une vérité absolue introduite par une figure (Socrate, le Christ, Descartes, Kierkegaard, Freud), puis son rejet par le sujet social qui la réduit à une forme finie, reconduisant sous des formes nouvelles le paganisme et le système sacrificiel (condamnation de Socrate et interruption de la grande philosophie, repaganisation de l’église et gnosticisme, progressisme et refus du péché, nihilisme et refus de la finitude, terrorisme et refus de l’inconscient). L’histoire atteint théoriquement son terme avec la mondialisation et la réinstallation du peuple juif en Israël, mais demeure traversée par un refus persistant de l’identité vraie. L’histoire reste ainsi tendue vers son accomplissement eschatologique ultime, le Jugement dernier, qu’aucun humain ne saurait anticiper mais que la philosophie a pour tâche de penser et de justifier.


“Si l’histoire universelle s’accomplit eschatologiquement, par un miracle, c’est parce que son accomplissement d’histoire essentielle a été annoncé par celui de la première histoire essentielle, l’histoire originelle du peuple juif. Et parce que cet accomplissement de l’histoire universelle se produit imprévisiblement, par le miracle de l’institution de la société juste et, pour cela, décisivement, de la fondation de l’État d’Israël : l’installation en Terre Promise s’était déjà produite à la fin de l’histoire originelle du peuple juif ; ce peuple avait dû quitter sa terre pour que tous les peuples pussent être entraînés dans l’histoire essentielle par excellence qu’est l’histoire universelle ; la réinstallation du peuple juif en Terre Promise devait se produire à la fin.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HISTOIRE, Epoque moderne, Savoir, Existence, HEGEL

D’un côté il faut reconnaître à Hegel le mérite décisif d’avoir fait de l’histoire la condition de reconnaissance du savoir philosophique, en affirmant que la philosophie en marque à la fois le commencement — par l’introduction de l’idée de raison et de l’exigence de reconnaissance universelle — et la fin, lorsque le savoir de l’esprit (avec la liberté en son coeur) est reconnu par tous dans le savoir absolu réconciliant les systèmes. D’un autre côté il faut critiquer radicalement cette conception en soulignant que, chez Hegel, le développement de l’esprit est pensé comme un processus nécessaire et naturel, sans rupture véritable entre les époques. Dès lors, le savoir qui s’y déploie demeure, du point de vue de l’existence, un savoir purement formel, analogue au savoir ordinaire et encore lié à un l’ordre sacrificiel traditionnel. La célèbre idée hégélienne de reconnaître la raison dans la souffrance historique apparaît ainsi comme une justification philosophique de la violence. Cette conception de l’histoire correspond parfaitement à son époque — celle de la subjectivité moderne, culminant avec la Révolution française et l’État de droit —, monde sans doute conforme à la raison, mais encore abstrait, laissant hors de lui la finitude réelle de l’existence et reconduisant, sous d’autres formes, les structures de domination.


“En fait, c’est une simple vérité formelle que Hegel a donnée à l’histoire, comme on eût pu dire qu’il l’avait donnée à l’existence. Affirmation de l’histoire et, cependant, réduction au formel de l’histoire ainsi affirmée, cela correspond bien, selon nous, à l’époque de Hegel. Époque terminale des Temps modernes, de cette époque plus générale de l’histoire universelle où la vérité est déterminée comme subjectivité , le sujet ayant à traverser toutes les contradictions pour constituer et reconstituer l’objectivité. Époque terminale où l’objectivité absolue, celle du monde juste, d’abord donnée, dans son concept, en Grèce et, dans la représentation, par le christianisme, est enfin reconstituée. De là la Révolution française, l’Empire, et les États constitutionnels qui en découlent. Mais l’État de droit alors institué, monde juste, conforme à la raison, n’est encore que formel, laissant hors de soi le réel de l’existence comme finitude, et conservant en fait, fût-ce sous des formes différentes, la soumission aux anciens pouvoirs.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

HISTOIRE, Connaissance, Religion, Philosophie

L’histoire est, pour Juranville, le processus par lequel le savoir rationnel pur de la philosophie, d’abord rejeté, devient universellement reconnu. Elle s’appuie successivement sur les trois grandes Révélations : celle du christianisme, qui par la grâce rend possible l’exigence universelle de justice et la dénonciation du sacrifice ; puis celle du judaïsme, qui introduit l’élection et réalise déjà la loi juste ; et enfin celle de l’Islam ou islamisme, portée par la foi, pour ceux qui n’ont pas voulu explicitement la rupture historique mais peuvent l’accueillir implicitement. Sont concernées à ce titre toutes les grandes religions non révélées, notamment orientales, dont la vérité doit être reconnue. Car si le dénouement de l’histoire se joue dans une reconnaissance croisée entre l’élection judaïque et la grâce chrétienne, la philosophie n’accomplit son savoir qu’en s’ouvrant à l’universalisation religieuse. Pareille dialectique s’illustre également, dans l’univers des discours, entre la psychanalyse et la philosophie notamment : la psychanalyse, venant certes de l’élection juive historiquement, mais faisant porter sur l’analyste, dans son dispositif, la charge de dispenser sa grâce à l’analysant (en position d’élu), doit s’appuyer sur la philosophie et son discours de l’élection pour obtenir une pleine reconnaissance sociale. Le monde de la fin de l’histoire est un monde aussi juste que possible, où la finitude radicale est à la fois dénoncée dans sa forme sacrificielle et assumée dans ses formes minimales (sexualité, capitalisme). Ce monde n’est pas encore le Royaume, mais grâce à la connaissance philosophique il prépare la venue du Messie dont l’œuvre, en tant que Fils de l’homme est la connaissance même, et comme révélation ultime de l’Œuvre de l’Autre absolu et accomplissement de l’histoire.


Ce sur quoi débouche finalement le mouvement de l’histoire, c’est bien le monde juste. Mais comme monde où la finitude radicale, au lieu d’être dissimulée sacrificiellement, est reconnue, c’est-à-dire à la fois dénoncée quand elle conduit au sacrifice, et assumée sous ses formes minimales (individuellement la sexualité, socialement le capitalisme). Monde juste qui n’est pas le Royaume. Mais monde juste préparé pour la venue (le retour) du Messie et pour son Jugement. La connaissance caractérise certes alors, et comme essentielle, le savoir philosophique : connaissance, avant tout, de l’Œuvre de l’Autre absolu et, dans ce cadre, de toutes les œuvres humaines, d’abord celle du monde juste. Mais la connaissance est le fait suprêmement du Messie lui-même comme Fils de l’homme. Comme Celui qui est visé à travers tous les fils humains, menacés en fait de la violence sacrificielle, et ayant néanmoins à accomplir leur œuvre (de connaissance toujours). Messie qui, Fils absolu, apparaîtra finalement comme Fils de Dieu, Fils en Dieu. L’Œuvre du Fils dont nous avons dit qu’elle est Révélation n’est autre que la connaissance elle-même.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT 

HISTOIRE, Fin de l’Histoire, Philosophie, Judéo-christianisme

Depuis Socrate et Platon, la philosophie reprend l’élection juive (dès lors qu’elle s’appuie, au moins implicitement, sur l’Autre absolu) et tente d’en universaliser la portée, mais elle se heurte d’abord au rejet social, comme le peuple juif lui-même. L’intervention du Christ, comme incarnation de l’Autre absolu, rend cette justice acceptable et ouvre le monde historico-chrétien, sans empêcher ses rechutes sacrificielles culminant dans l’Holocauste. Après cette catastrophe, le monde chrétien reconnaît la vérité du judaïsme, tandis que le peuple juif accomplit son acte en fondant l’État d’Israël, donc en reconnaissant implicitement la vérité du christianisme (seul le Christ est divin). Ces transformations permettent à la philosophie de poser - au moins théoriquement - la fin de l’histoire comme accomplissement universel, où les différentes traditions religieuses accèdent à leur vérité dans une épiphanie finale.


Ce qui surgit comme nouveau avec Socrate et Platon sous le nom de philosophie reprend, dans le discours, l'élection proclamée par la révélation juive et s'engage à la faire accepter de tous les peuples, avec la justice qui en découle. Mais cette entreprise s'enlise très vite (condamnation de Socrate), tout autant que la mission universelle dont le peuple juif s'était chargé (rejet de ce peuple par tous les autres). L'histoire est alors relancée par le sacrifice du Christ qui rend acceptable au sujet social, sinon lui fait d'emblée accepter, la justice voulue par la philosophie… A charge pour elle néanmoins de montrer qu'au-delà du judéo-christianisme, tous les peuples et tous les mondes culturels, avec les religions qui les portent, ou bien ont accompli leur acte propre (le monde de la culture, avec le bouddhisme et les autres religions de l'Asie, en jouant pleinement le jeu de la mondialisation). Ou bien sont en position de l'accomplir (le monde traditionnel, avec l'islam, en acceptant foncièrement et définitivement l'existence de l'Etat d'Israël comme Etat des juifs pour les juifs). Fin de l'histoire. Epiphanie des religions.”
JURANVILLE, PHER, 2019

HISTOIRE, Christianisme, Savoir, Fin de l’Histoire, HEGEL

Selon Hegel, si la science seule semble obtenir une reconnaissance universelle explicite, la philosophie peut néanmoins atteindre une reconnaissance universelle implicite en raison du savoir de la liberté déjà présent dans le monde social. Cet esprit du monde, d’abord religieux, accède progressivement à la conscience de soi comme raison à travers le christianisme, notamment par la structure trinitaire, permettant au savoir philosophique de se déployer pleinement. Cette réalisation correspond à la fin de l’histoire comme accomplissement de la raison et reconnaissance universelle du savoir, thèse que Juranville considère comme incontournable pour penser la portée de la philosophie.


“Hegel, parti de la seule philosophie et qui est venu après Kant, a bien dû accorder que seul le savoir de la science pouvait obtenir explicitement la reconnaissance universelle qu’un véritable savoir doit obtenir. Mais il a soutenu, légitimement selon nous, que le savoir de la philosophie, celui qui s’occupe des objets en tant qu’ils ont une essence, peut avoir une reconnaissance universelle, au moins implicite, du fait du savoir de la liberté toujours présent dans le monde social (la liberté étant le mode éthique et politique de cette essence)…  Nous maintenons cet apport décisif de Hegel – décisif pour quiconque aujourd’hui s’attache absolument à la philosophie.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

HALLUCINATION, Psychose, Nom-du-Père, Castration

Il y a d’un côté l’hallucination fondamentale de la Chose, primordiale, et de l’autre l’hallucination psychotique, “secondaire” en quelque sorte, portant sur le Nom-du-Père. La première conditionne toute perception, la seconde l’exclut radicalement (l’hallucination n’est pas une perception). Ce n’est donc pas que le signifiant y fasse défaut tout à fait, mais plutôt que le signifié s’est dissous : le signifiant est là, dans le réel (le monde effondré tout autour), et plus aucun signifié n’a de sens (là où le signifié reste énigmatique chez le névrosé, faute d’en retrouver, inversement, le signifiant). L’hallucination implique que le signifiant assurant la consistance du monde, et du signifié en général, soit le “Nom-du-Père”, n’assume plus cette fonction. Pourquoi ? Parce que celui-ci redevient directement, dans la psychose, le signifiant de la Chose et de la jouissance, et non le signifiant de la loi et de la castration, qui régit normalement le signifié.


“L’hallucination psychotique permet l’évitement le plus radical de la castration : le signifiant du désir y surgit dans le réel, comme le signifiant de la Chose. On doit donc faire l’hypothèse, dans le cas de la psychose, d’un processus qui rejette la castration supposée par la référence paternelle, en ramenant le Nom-du-Père à l’ordre du signifiant (verbal) pur de l’hallucination fondamentale et de la Chose, en deçà de la constitution de l’Autre comme batterie synchronique des signifiants, en deçà donc du symbolique . C’est ce processus que Lacan détermine comme la forclusion.”
JURANVILLE, LPH, 1984