INCONSCIENT, Vérité, Savoir, Philosophie, LEVINAS

Juranville définit la conscience comme liberté du sens, capable de reconstituer le sens à partir d’elle-même, tandis que l’inconscient est la vérité du sens, c’est-à-dire le sens tel qu’il vaut réellement pour l’Autre. Il confronte alors sa conception à deux objections majeures. La première viendrait de Lacan, pour qui l’inconscient demeure un “savoir insu” irréductible à tout savoir philosophique transparent. Le discours psychanalytique “fait vrai” précisément parce qu’il ne se pose pas comme raison souveraine. Juranville répond que cette vérité est rendue possible par une grâce implicite dans la relation analytique : le psychanalyste laisse advenir la vérité sans s’imposer comme maître absolu du sens. Reste à montrer que la philosophie également peut “faire vrai”, sans devenir pour autant totalitaire. La seconde objection viendrait de Levinas, qui finit par reconnaître dans l’inconscient la subjectivité éthique véritable, celle de la responsabilité pour l’Autre. Mais Levinas refuse qu’un discours philosophique puisse jamais “dire le dire” lui-même, c’est-à-dire saisir pleinement l’altérité vivante dans un savoir objectif. Juranville répond par l’idée d’élection : la philosophie peut devenir un savoir rationnel pur à condition d’accueillir toutes les objections et en traversant jusqu’au bout la contradiction. Enfin, la possibilité d’un savoir philosophique véritable repose sur la foi. Celle-ci permet d’assumer la finitude humaine, notamment la sexualité et la tendance à réduire autrui à l’objet, au lieu de les nier. Grâce à cette foi, le sujet peut “revouloir” sa finitude et croire que l’Autre absolu assurera la reconnaissance universelle du savoir vrai. “Une telle foi, précise Juranville, est, dans le discours philosophique, grâce faite aux autres discours qui, explicitement du moins, le refusent.”


“Qu’est-ce qui permettra finalement de poser objectivement l’inconscient comme vérité du sens, et donc comme l’identité originelle de l’existence, et de faire de la philosophie l’effectif savoir de l’existence qu’elle doit être ? La foi. Car pourquoi Lévinas exclut-il que le discours puisse s’assurer à l’avance la reconnaissance universelle, et se poser comme savoir ? Parce que, pour Lévinas, il faut, non seulement se rapporter au prochain comme Autre vrai, mais vouloir absolument se rapporter ainsi à lui, même si on ne le peut pas. Or, pour le discours philosophique qui se veut effectif savoir de l’existence, aussi bien que pour la psychanalyse, non seulement on ne peut pas se rapporter absolument au prochain comme Autre vrai, mais il faut assumer ce en quoi on ne le peut pas, assumer la finitude en tant que toujours d’abord elle se fuit, et réduit l’Autre à l’objet fini. Sans une telle assomption, sans un tel revouloir de la finitude comme sexualité, nul rapport au prochain comme Autre vrai ne serait possible. Et c’est la foi qui permet de la revouloir ainsi, et de s’assurer que l’Autre absolu fera tout pour que le savoir rationnel pur déployé dans sa rigueur soit reconnu, explicitement ou non, par tous. Foi qui est, après la grâce et l’élection, la troisième des conditions que dispense, pour l’accomplissement du sujet comme conscience, l’Autre en tant que l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INCONSCIENT, Existence, Psychanalyse, Discours, LACAN

Non seulement l’inconscient peut être énoncé dans un discours, le discours psychanalytique, mais encore il ne peut être reconnu comme tel, voire mis en acte, que dans les conditions de ce discours, autrement dit de la cure effective. C’est en quoi l’inconscient se rapproche de l’existence, qui pour sa part est affirmée et ne saurait l’être que dans le cadre du discours philosophique. Les fameux “quatre discours” de Lacan se déduisent d’ailleurs de la structure même de l’inconscient, lequel recoupe la structure de l’existence selon Juranville. Les discours philosophique et psychanalytique poursuivent chacun des fins différentes, et s’adressent à des sujets différents, respectivement au sujet social et au sujet individuel. Ces deux discours dispensent, chacun à leur manière, une forme de “grâce”, c’est-à-dire qu’ils font passer à leur autre la vérité de ce qu’ils énoncent, la supposant initialement en l’autre. Le discours psychanalytique de façon plus directe sans doute, dans une finalité éthique, mais aussi plus limitée, et le discours philosophique plus indirectement mais de façon plus globale, dans une finalité politique. De toute façon le discours philosophique de l’existence ne s’accomplit vraiment que lorsqu’il affirme l’inconscient, donc grâce à la psychanalyse d’une certaine façon, dont il démontre en retour, aux yeux de tous cette fois, l’entière rationalité.


“L'inconscient, qui comporte, ontologiquement, la même hétéronomie fondamentale et la même autonomie créatrice que l'existence, se confond donc, en quelque manière, avec elle. Or, s'il peut être, selon Lacan, énoncé dans un discours, précisément le discours psychanalytique, il ne peut l'être, toujours selon lui, dans un discours philosophique.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INCONSCIENT, Sens, Symptôme, Psychanalyse

La psychanalyse pose simultanément une hétéronomie fondamentale et une autonomie créatrice. L’inconscient révèle que l’homme est confronté à une vérité non maîtrisée qui l’oblige à assumer sa finitude, notamment à travers la sexualité. En effet dans la sexualité, l’autre est d’abord réduit à un objet partiel de jouissance, que Lacan appelle l’objet ‘a’. Les symptômes, quant eux, expriment un sens inconscient refoulé, en rapport avec le désir du sujet. La cure psychanalytique permet de laisser revenir ce sens par la parole libre et l’interprétation, à condition d’assumer le non-sens sexuel. Par ce moyen l’inconscient doit laisser (une) place au désir, le symptôme à son interprétation, le refoulement à la recréation, la pulsion à la parole, l’objet ‘a’ à la relation vraie, le langage subi au langage créateur. Car l’hétéronomie du langage, manifeste dans la cure, ouvre aussi à une autonomie nouvelle. Contrairement à Freud, pour qui le sens inconscient est simplement retrouvé, Lacan le pense comme recréé par le langage : le sujet reconstruit une image de soi exigeante qu’il avait refusée jusque-là, qui lui permettra d’assumer son désir véritable.


Affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est, du moins dans la lecture que Lacan a faite de Freud à partir de tout le mouvement de la philosophie contemporaine depuis Kierkegaard, affirmer la même hétéronomie fondamentale qu'avec l'existence. Une hétéronomie qui appelle l'homme à s'affronter à sa finitude dans son rapport à la vérité existante et inconsciente. A s'affronter à ce que Freud a déterminé comme pulsion de mort et qui se donne décisivement, pour la psychanalyse, dans la sexualité… Mais affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est aussi, pour Lacan dans le prolongement de la philosophie contemporaine, affirmer la même autonomie nouvelle, créatrice, qu'avec l'existence. Une autonomie qui se constitue dans l'épreuve et l'assomption de la finitude, en l'occurrence de la sexualité en tant qu'elle est présente dans bien des contenus qui n'ont en apparence rien à voir avec elle. Cette autonomie, qui est désir, se fixe par l'interprétation.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INCONSCIENT, Conscience, Existence, Psychose

L’Autre apparait d’abord comme Conscience dans le sujet, et certes celui-ci peut toujours ne pas le reconnaître, au risque de sombrer dans la psychose la plus pure. Mais c’est la reconnaissance de l’inconscient qui fait accéder à la vérité de l’existence ainsi qu’au savoir vrai. Sans cela, le sujet tend toujours à se croire déjà identifié à l’Autre et devenu conscience absolue, maintenant ainsi la psychose fondamentale fondée sur le rejet de l’altérité et de la finitude. L’inconscient apparaît alors comme la vérité de l’Autre qui traverse le sujet, sa substance même, la “Chose” à partir de laquelle l’existence sort d’elle-même vers l’altérité et se reconstitue dans un jeu créateur. L’inconscient permet finalement de résoudre la contradiction de la pensée de l’existence : sans lui, soit l’existence devient un objet de savoir au prix de la perte de sa finitude, soit elle conserve sa vérité mais reste inaccessible à toute objectivité. Grâce à l’inconscient, un savoir vrai devient possible sans suppression de l’altérité ni de la séparation essentielle.


Comment le sujet fini peut-il réellement rompre avec le jeu social commun, et sa fondamentale psychose sacrificielle ? Comment peut-il accueillir jusqu’au bout l’appel de l’Autre, et donc s’établir dans la puissance créatrice à lui impartie, jusqu’à instituer, par le savoir vrai, le monde juste, où toutes les œuvres seront reconnues objectivement ? Comment peut-il donner toute sa vérité à l’existence ? En posant ou, du moins, en reconnaissant d’une manière ou d’une autre l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

CREATION, Révélation, Raison, Métaphore

Par essence, et dans sa vérité, l’inconscient est création, entièrement tournée vers l’oeuvre. “Création” implique la production du nouveau, de quelque chose qui n’existait pas : vérité du temps pur. Elle implique également l’autonomie attribuée au “génie”. Mais cette autonomie, paradoxalement, résulte d’une hétéronomie qui est foncièrement celle de la révélation. En effet toute création est le résultat d’un transfert, à partir d’une création première, d’une oeuvre déjà là, en vue d’une oeuvre future qui devra obtenir la reconnaissance (et donc devenir modèle à son tour, au-delà de l’originalité). L’oeuvre par excellence selon Juranville est celle du savoir, de même que la métaphore créatrice par excellence est celle de la raison, qui consiste à substituer au concept sa définition (dualité contradictoire de termes). “Rendre raison”, toujours à l’Autre en lequel est supposé cette raison, n’est-ce pas l’appel même de la révélation ?


“Métaphore de la raison : elle se produit quand on substitue non plus, à l'étant, l'être. Ni à l'usage ordinaire du langage son usage conceptuel. Mais au concept, sa définition - définition qui s'effectue par une dualité de termes, laquelle implique une contradiction. Raison rendue à un Autre dans lequel on la suppose déjà présente - appel à rendre la raison qui n'est autre que la Révélation.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Commandement, Finitude, Amour

La psychanalyse repose sur une reconnaissance de l’inconscient comme appel symbolique, commandement et loi, et non comme simple répression. En référence aux Commandements du Décalogue, Lacan voit dans l’interdit de l’inceste la condition même de la parole libre et créatrice. Juranville rapproche cette idée du “commandement de l’amour” chez Rosenzweig : l’amour véritable transforme l’aimé et lui ouvre une identité nouvelle. Cependant, par finitude, l’homme rejette toujours d’abord cet inconscient, ce qui produit la sexualité pulsionnelle, où l’autre est réduit à un objet partiel de jouissance. Puis il dissimule ce rejet lui-même, d’où le développement de la libido comme quête illusoire d’une plénitude totale et absolutisation de l’objet partiel (équivalent à la “Chose” mythique et incestueuse).


Ces commandements, saint Matthieu les ramène tous, on l'a déjà dit, aux deux premiers qui, d'après saint Augustin, se confondent en fait ; et Rosenzweig, allant dans ce sens, les présente comme commandement de l'amour. Commandement paradoxal que Kant, avec sa loi morale, ne peut pas peser (« Il n'est au pouvoir d'aucun homme d’aimer simplement par ordre »), et que Rosenzweig éclaire sublimement : le commandement de l'amour, venu de l'amant, fait accéder l'aimé, par grâce, à une identité nouvelle et imprévisible, celle, à son tour, d'amant (« Seul celui qui aime, mais lui réellement, peut dire en effet : "Aime-moi" »). C'est ce commandement qui est au cœur de la pratique psychanalytique, avec l’affirmation de l'inconscient.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INCONSCIENT, Autre, Identité, Grâce

L’inconscient est véritablement l’Autre pour la conscience ordinaire du sujet, et même l’Autre absolu “qui peut l’annuler lui-même” (Lacan), “lui faire éprouver sa finitude radicale” (Juranville). Cet Autre inconscient, que suppose la présence de l’analyste (au-delà de sa personnalité et de ce qu’il pourrait représenter d’abord pour l’analysant, soit un idéal-du-moi, une conscience souveraine), n’est finalement rien d’autre que l’identité originelle du sujet. Et réciproquement, la présence et l’écoute de l’analyste fait de l’analysant un Autre vrai, le lieu même de la vérité parlante. Au lieu du simple déchet (objet ‘a’) qu’il eût pu demeurer, l’analysant s’identifie à cet Autre vrai. C’est ce que Juranville appelle la grâce de l’analyste, en tant qu’il ouvre, par son acte, à une pure altérité (la vérité est supposée en l’Autre) ; à charge pour l’analysant de jouer le “jeu” de l’élection, d’accomplir le travail de recréation nécessaire ; soutenu en ceci par le travail propre de l’analyste, d’ordre spirituel, qui doit communiquer sa foi dans la possibilité qu’émerge objectivement un savoir dudit inconscient.


“Cette grâce est ce qui rend légitime, aux yeux de la philosophie, la position, dans le discours de la psychanalyse, de l’inconscient comme identité existante. Elle devra être retrouvée, par la philosophie, dans son discours propre. De là, dans l’hypothèse d’une telle grâce pour la philosophie, les trois chapitres (et volumes), du livre I, Existence et inconscient, livre I consacré à l’analyse de l’existence et qui fut publié sous le titre qui est celui de notre entreprise générale, La philosophie comme savoir de l’existence. 1 / L’altérité. L’altérité est l’acte de l’existence. L’ouverture pure à l’Autre. Ouverture que l’existant découvre en son Autre, en même temps qu’il découvre en lui-même sa propre finitude radicale, sa tendance, toujours d’abord, à se clore sur soi et sur son savoir, et à rejeter l’Autre. Nous avons dialogué, à ce propos, avec Kierkegaard. - 2 / Le jeu. Le jeu est ce dans quoi l’existence s’accomplit, son identité terminale et objective. L’objectivité vraie, au-delà de la raison ordinaire, et qui en implique l’effondrement. Nous avons dialogué, à ce propos, avec Heidegger. - 3 / L’inconscient. L’inconscient est ce qui veut l’existence, l’identité originelle et subjective à partir de laquelle on existe. Ce qui doit être posé comme tel si l’on veut donner au jeu toute son objectivité et faire de l’existence l’objet d’un savoir. Nous avons dialogué à ce propos avec Lacan et Lévinas.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

INCONSCIENT, Autre, Conscience, Savoir

L’inconscient doit être affirmé parce que la conscience - même définie comme “l’Autre dans le sujet, l’Autre en tant qu’il l’appelle à s’identifier à lui” (Juranville) - ne suffit nullement pour accéder à l’identité vraie, et surtout pour la poser dans son objectivité. En effet la conscience se fausse et n’accède qu’à un savoir illusoire en prétendant s’identifier à l’Autre, tant que cet Autre n’est pas posé comme absolument premier et lieu de toute vérité par rapport au sujet. Car l’inconscient est l’Autre de la conscience, en même temps que l’identité originelle du sujet : tel est le savoir, cette fois pleinement conscient, positif et structuré, auquel le sujet peut enfin accéder.


Mais en affirmant l’inconscient le sujet, d’une part, pose l’Autre absolument Autre, lieu premier de toute vérité, au-delà de lui-même comme conscience ordinaire et finie, illusoirement souveraine – car l’inconscient est l’Autre de la conscience. Et, d’autre part, il le pose en tant qu’identité originelle, et il accède lui-même à la conscience absolue que lui permet cet Autre – car l’inconscient est concept produit par la conscience. L’inconscient devient ainsi le principe du savoir nouveau et vrai dans lequel entre alors le sujet.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

INCONSCIENT, Acte, Autonomie, Hétéronomie

Comment l’affirmation de l’inconscient permet-elle de dépasser la contradiction propre à l’existence ? L’existence humaine est marquée par la finitude, le manque, le non-sens, l’impossibilité d’une autonomie absolue. Mais l’homme désire malgré tout être autonome, libre, créateur ; il veut être sujet de lui-même, alors qu’il dépend d’un ordre qui le dépasse. La contradiction ne peut se résoudre que par un acte. L’acte est une prise de position créatrice - comme une parole vraie - et une transformation du sujet ; l’acte conduit effectivement à l’autonomie. Pour autant l’autonomie véritable, pour qui affirme l’existence, ne peut apparaître que sur fond d’hétéronomie. La véritable autonomie consiste à assumer sa dépendance constitutive. En quoi la psychanalyse est-elle en mesure d’accomplir cet acte ? D’une part elle renonce à la position de conscience toute-puissante, d’autre part elle affirme que le symptôme possède une vérité, un sens inconscient. L’acte ne consiste donc pas à supprimer le symptôme mais à le transformer en lui substituant une parole créatrice, métaphorique, qui place le sujet en position d’autonomie. Or, comme l’inconscient, le sens provient toujours de l’Autre ; donc l’autonomie ne supprime jamais l’hétéronomie, elle en surgit.


“L’inconscient en effet, est d’une part l’Autre, et plus exactement l’Autre absolu au-delà de l’humain. Et l’inconscient est d’autre part la substance même de cet Autre absolu en tant qu’elle se communique à l’humain – elle est déjà là dans les symptômes du sujet individuel, mais elle ne se communique pleinement à celui-ci que s’il reconnait lui aussi sa finitude et s’il laisse venir librement la parole, ce qui le débarrasserait de tout symptôme pathologique. D’une part, donc, l’hétéronomie fondamentale, d’autre part l’autonomie nouvelle, créatrice qu’elle permet et qui se noue dans la parole métaphorique.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IMAGINAIRE, Désir, Manque, Temps, LACAN

Le manque fondamental de l’objet absolu s’éprouve certes d’abord dans le temps pur, le temps réel, mais il s’éprouve aussi dans un temps anticipatif qui est propre à l’imaginaire. Et cela parce que le manque dans le réel de la plénitude désirée court-circuite le processus même du désir, le tord dans le mouvement d’un retour sur soi, qui caractérise l’imaginaire. L’Autre, l’altérité de l’Autre n’apparaît plus comme ouverture temporelle et moteur principal du désir, mais laisse la place à son substitut, l’objet ‘a’ pulsionnel que le sujet détache imaginaire du corps de l’autre.


“L’imaginaire est essentiellement confrontation du peu d’être du désirant et de la plénitude anticipée de l’autre. Le propre de l’imaginaire, c’est justement de briser cette dynamique du temps où l’altérité de l’Autre est éprouvée en celui même qui désire. Dans l’imaginaire, l’altérité elle-même n’est qu’imaginaire. D’où la formulation de Lacan qui distingue l’autre imaginaire et l’Autre qu’il appellera symbolique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

IMAGE, Signifiant, Temps, Jouissance

Juranville définit le langage comme un comportement particulier, non nécessairement verbal, qui consiste à poser un comportement comme signifiant en anticipant un autre comportement. Le langage n’est donc pas constitué par des mots isolés mais par une dynamique temporelle d’anticipation entre propositions et comportements. Il distingue plusieurs niveaux : la sensation, liée au passé et correspondant aux phonèmes ; la perception, liée au présent et aux structures grammaticales ; et l’imagination, rapport du corps au futur. Cette imagination produit l’image, non comme reproduction du réel mais comme structure signifiante anticipatrice composée de traits symboliques. L’image constitue le mode fondamental par lequel le langage anticipe son propre déploiement. En produisant l’image, le corps éprouve une jouissance propre qui définit le sujet comme sujet du signifiant. Le poète enchante parce qu’il communique, à travers les images produites par les mots, une jouissance du langage lui-même. Ainsi, le langage apparaît comme une structure temporelle, corporelle et imaginaire, fondée sur l’anticipation et la jouissance du signifiant plutôt que sur la simple transmission d’un sens.


“La consistance du corps avec le futur est imagination. Et c’est en tant que jouissance à l’image, à produire l’image, que le corps éprouve la jouissance absolue qui le caractérise comme sujet. C’est dans la production de l’image que la consistance du signifiant pur se pose comme telle. L’image, c’est en effet le mode selon lequel s’effectue l’anticipation du comportement linguistique, dans le langage. Le suspens accentuel par exemple, comme phénomène essentiel du langage verbal, fait imaginer. Elle est le comportement à l’avance pointé, en tant qu’il est anticipé.”
JURANVILLE, 1984, LPH

IGNORANCE, Question, Savoir, Autre

Un savoir vrai doit provenir de l’expérience humaine de la finitude, en commençant par celle de l’ignorance. On parle ici de l’ignorance du sens, l’ignorance essentielle constitutive de l’existence, et qui s’accompagne d’angoisse. Or l’ignorance ne doit pas demeurer absurde, elle doit pouvoir recevoir une justification, autrement dit être intégrée dans un savoir supérieur. D’où l’intervention nécessaire de l’Autre : l’ignorance véritable existe parce que l’Autre ouvre au sujet un espace de liberté et ne lui impose pas immédiatement le savoir ; comme Socrate ou comme le psychanalyste, il lui communique l’ignorance comme une forme de grâce. L’Autre se retire dans sa propre ignorance, laissant le sujet se poser dans la sienne propre. Le manque devient ainsi possibilité. Mais grâce et ignorance ne suffisent pas à produire le savoir, car le fini s’empresse d’adhérer aux savoirs faux, ordinaires et rassurants : le passage de l’ignorance au savoir se fait par la question. La question est savoir et non-savoir à la fois, en ceci qu’elle reconnaît le manque tout en cherchant le sens. “Question au-delà de l’ignorance, comme l’élection est au-delà de la grâce, et la peur au-delà de l’angoisse” dit Juranville. Si la grâce peut être détournée dans et par le commun, l’élection ne suffit pas non plus car elle suscite rejet de la part du sujet social. Et si l’angoisse se limite à une expérience diffuse du non-sens, la peur essentielle - ou “éthique” - infuse déjà l’activité vers le savoir vrai, car le sujet comprend qu’il pourrait ne pas y parvenir. En tout cas pas sans la certitude - c’est proprement la foi, après la grâce et l’élection - que l’oeuvre vraie sera finalement reconnue par l’Autre, que le savoir pourra être partagé. Sans cette foi, impossible d’assumer la responsabilité créatrice. En résumé le savoir authentique ne supprime pas l’angoisse, ne nie pas l’ignorance ; il les traverse, les assume, les justifie rétrospectivement.


“Si l’on peut passer de l’ignorance au savoir, c’est finalement pour autant qu’à l’extrême de la peur, de la peur essentielle, peur de ne pas accomplir l’œuvre comme le veut avant tout l’Autre absolu, on pose que cet Autre assurera la reconnaissance par tous de l’œuvre et donc du savoir. Foi qui fait le fond, non plus, comme la grâce, de l’ignorance et de l’angoisse, ni, comme l’élection, de la question et de la peur, mais du savoir et de la responsabilité. Dans la responsabilité, et le savoir par lequel elle se donne, l’angoisse et l’ignorance seront justifiées, comme ce qu’il faut traverser pour créer, et qu’on assume dès qu’on crée.”
JURANVILLE, 2000, JEU

IGNORANCE, Angoisse, Savoir, Finitude

L’ignorance ordinaire, inessentielle, pousse à adhérer au savoir supposé des maîtres, savoir purement anticipatif ; elle est plutôt refus du savoir vrai qu’il faudrait acquérir imprévisiblement en assumant d’abord la finitude radicale, et donc l’ignorance elle-même essentielle. Mais l’ignorance ordinaire, dont participe le discours de la science fondamentalement sceptique, sert à se protéger de toute hétéronomie essentielle. Sauf que l’angoisse ne disparait pas pour autant, elle revient sous la forme de la culpabilité vis-à-vis d’un Surmoi, d’un Autre absolu faux, modèle d’une unicité fermée sur soi excluant toute finitude radicale.


“Par l’ignorance, l’unicité abstraite se protège ainsi de toute hétéronomie essentielle. Telle est l’ignorance sceptique, au fond du discours empirico-scientifique. Mais, parce que la finitude et l’hétéronomie radicales reviennent et, avec elles, l’angoisse, l’ignorance qui est refus du savoir se fabrique alors nécessairement un Autre absolu faux qui exclut de soi toute épreuve de finitude, toute relation essentielle à son Autre, toute angoisse. Autre faux où se dépose l’unicité (et autonomie abstraite), impossible au fini. Le savoir anticipatif est le savoir de cet Autre, dont les maîtres sont les instruments, et le fini en général le déchet, voué au sacrifice s’il prétendait à une ignorance et à une autonomie réelles.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

IDEOLOGIE, Philosophie, Existence, Libération, Marx

La philosophie apparaît avec Karl Marx comme exigence de distinction d’avec l’idéologie, pour autant qu’il affirme la communauté au nom de l’existence. Reprenant l’origine du concept chez Destutt de Tracy, il définit l’idéologie comme un ensemble d’idées dérivant des conditions matérielles et sociales, mais qui, en tant que reflet inversé du réel, dissimule et justifie l’injustice d’un monde fondé sur la violence sacrificielle. Marx critique ainsi les “jeunes hégéliens”, qui croient à la primauté de la conscience et à une libération par la seule prise de conscience, alors que la transformation réelle suppose une révolution des conditions matérielles. Sur la distinction entre la philosophie et l’idéologie, précisons ceci : bien que toutes deux prétendent produire un savoir total, l’idéologie repose sur un principe donné et indiscuté, tandis que la philosophie met en question ses propres fondements et reconstruit son principe de manière imprévisible à partir des contradictions du réel. Mais cette distinction, chez Marx, reste fragile, voire douteuse étant donnée la vocation révolutionnaire qu’il assigne à la philosophie et l’identification implicite du Parti avec le Philosophe lui-même.


“La philosophie, qui est primordialement question, doit donc être distinguée, dès lors qu'on affirme l'existence et la communauté, de l'idéologie. Comme l'idéologie, elle se réclame d'un savoir, d'un savoir qui ordonne le monde comme Tout et le justifie sur fond d’un principe. Mais ce principe, qui est pour elle l’essence, n’est pas donné, avec l’existence, comme une évidence première (ainsi que c'est le cas pour la conscience, dans la conception des Jeunes hégéliens). Il est lui-même, ainsi que tout savoir, mis en question. Censé résoudre les contradictions traversées, il doit lui-même être reconstitué imprévisiblement à partir de là, et précisément à partir du réel sensible, matériel, social de l'existence. Et le monde alors justifié ne sera pas un monde sacrificiel.”
JURANVILLE, 2021, UJC

IDEOLOGIE, Surhomme, Marxisme, Paganisme, NIETZSCHE

Les pensées de Marx et de Nietzsche, bien qu’opposées, dérivent toutes deux en idéologies produisant des logiques sacrificielles et débouchant sur des catastrophes historiques. L’idéologie socialiste repose sur le mythe du peuple ou du prolétariat, écrase l’individu et désigne des coupables extérieurs pour ne pas nommer le mal-être humain, pour éviter l’affrontement à la finitude. Nietzsche, en réaction, substitue à l’individu réel la figure du surhomme, érigée en mythe de puissance créatrice, justifiant à son tour l’exclusion des faibles. Bien que Nietzsche ait rejeté toute forme d’idéologie et de religion, sa pensée a ouvert la voie à des idéologies de la force, du nationalisme et de la race, qu’il condamnait pourtant. Ainsi, comme le marxisme, elle prétend instaurer une rupture radicale dans l’histoire mais aboutit en réalité à une répétition aggravée de logiques païennes et sacrificielles.


“Nietzsche, avec sa conception, ne peut donc conduire lui aussi, comme Marx, qu'à une illusoire rupture historique (« casser en deux l'histoire de l'humanité »!). En fait à une nouvelle répétition en aggravé du paganisme. Et même à une catastrophe encore plus extrême, parce que non seulement cette rupture est tentée au nom d'une prétendue justice rationnellement déterminée et en fait radicalement injuste, mais qu'elle l’est contre le peuple qui porte dans l'histoire l’exigence de vraie justice et de vraie raison, le peuple juif.”
JURANVILLE, UJC, 2021

IDÉOLOGIE, Totalitarisme, Terreur, Individu

En promettant une totalité sociale sans non-sens, l’idéologie répond illusoirement à l’angoisse moderne liée à la finitude humaine. Elle fonctionne à partir d’un principe fondamental érigé en mythe (liberté, prolétariat, etc.), dont elle déduit une explication totale du monde, incarnée dans un chef et imposée sans contradiction, à l’opposé de la philosophie qui se construit dans l’épreuve critique. Contrairement à ce qu’affirme Marx, c’est bien l’idéologie — et non la religion — qui constitue le véritable « opium du peuple », car elle donne une illusion de toute-puissance accessible en ce monde, notamment par l’identification au chef ; son avantage sur la religion est la simplicité, et de faire l’économie du principe d’espérance. Structurellement, l’idéologie exclut ceux qui n’adhèrent pas à son principe et conduit à la terreur, définie par Juranville comme négation de l’être. Dans sa forme totalitaire, cette terreur vise non seulement des individus “opposants” mais l’individualité elle-même. Il ne faut pas s’être dressé explicitement contre le pouvoir pour être taxé d’”opposant”, il suffit que sa condition sociale ou son origine en laisse augurer la possibilité. Les pensées même non exprimées sont supposées criminelles et donc répréhensibles. La répression de l’”ennemi intérieur” s’effectue sous la forme paradigmatique du camp de concentration, station provisoire (ce qui est le propre de tout “camp”) dont la finalité ne saurait être que l’extermination, et avant ce terme même la destruction de toute humanité, la réduction de l’homme à un objet ou à un numéro. Ainsi, le totalitarisme apparaît comme l’aboutissement logique de l’idéologie, qui ne tolère aucune différence individuelle, même pas l’existence de l’individu comme tel.


“La terreur, disons-le sans le justifier plus, est négation de l’être. Elle est exercée par les masses (ou au nom des masses) quand celles-ci ont perdu leur peur - devant le Jugement de Dieu (le jugement, soulignons-le, est position de l’être, face à la terreur comme négation de l’être). Et quand lesdites masses veulent elles-mêmes énoncer le Jugement final – ce qui apparaît notamment dans les procès mis en scène par les régimes totalitaires. Mais la terreur idéologique, totalitaire, n’est pas la terreur dictatoriale. Comme la terreur traditionnelle des systèmes sacrificiels, elle s’exerce non pas contre des individus déterminés, mais contre l’individu en général et, cette fois-ci, non pas contre sa simple possibilité, mais contre sa réalité d’individu déjà apparu comme tel. Et elle s’exerce en érigeant des camps, camps de concentration, qui peuvent devenir d’extermination.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDÉOLOGIE, Révolution, Travail, Finitude, MARX

La révolution anticapitaliste, en l’occurrence marxiste, reproduit en l’aggravant la logique sacrificielle qu’elle prétend abolir, parce qu’elle relève de l’idéologie plutôt que de la philosophie. Alors que la philosophie du moins contemporaine, affronte la finitude et le non-sens constitutif de l’existence, l’idéologie maintient l’illusion d’une toute-puissance humaine et d’une autonomie absolue. L’idéologie caractérise d’ailleurs l’époque contemporaine : elle naît lorsque la pensée découvre la finitude mais tente malgré tout de produire un savoir total, fondé sur des principes erronés. En l’occurrence, Marx a défini correctement l’idéologie comme une fausse représentation du réel, en fait une dissimulation à des fins de domination, mais il se trompe en réduisant ce réel principalement au travail aliéné. L’on peut légitimement renverser cette critique en tenant que le marxisme lui-même est idéologique : il masque le véritable réel humain qu’est la finitude radicale et promet une maîtrise illusoire de l’histoire, en masquant cette fois les intérêts des futures élites (la dictature du prolétariat n’étant qu’un leurre). Si en tout état de cause Marx demeure un vrai philosophe, il a transformé la philosophie en idéologie en cherchant à intervenir directement dans l’histoire, donc en confondant savoir et pouvoir, et en confiant la direction de l’histoire à un idéal chimérique plutôt qu’au libre jeu des discours (ce qui se produit dans le cadre de la démocratie libérale et représentative).


“Mais l’idéologie apparaît avant tout, aux yeux de qui affirme l’existence et l’inconscient, comme caractéristique des tenants de la révolution anticapitaliste elle-même. Qu’est-ce, en effet, que proclamer avec Marx la révolution anticapitaliste, sinon dissimuler (et même forclore) le réel par excellence qui n’est pas le travail aliéné, mais la finitude radicale, avec l’aliénation dans laquelle elle se laisse toujours d’abord complaisamment entraîner ? Et qu’est-ce, sinon le dissimuler dans l’intérêt particulier de ceux qui seront les maîtres du monde issu d’une telle révolution, et qui exerceront la « dictature du prolétariat » (car le prolétariat ne pourra jamais exercer lui-même la moindre dictature !) ? La visée de révolution anticapitaliste, quand bien même elle accuse d’idéologie ceux qu’elle combat, est donc bien portée, elle, non par la philosophie, mais par l’idéologie.”
JURANVILLE, 2010, ICFH