PAROLE, Dialogue, Vérité, Dialectique, LACAN

Le dialogue est une recherche commune de la vérité, mais celui qui parle ne peut jamais être lui-même le garant définitif de ce qu’il dit : l’Autre occupe provisoirement le « lieu de la vérité » et peut juger l’énoncé. Celui qui parle est donc structurellement exposé au risque de manquer la vérité, tandis que l’écoute donne à l’Autre une position de perfection provisoire. Les rôles s’inversent ensuite, ce qui permet de concevoir, avec Platon et Hegel, un mouvement progressif vers l’énonciation de la vérité. Mais la psychanalyse lacanienne interdit de conclure à une vérité finalement totale : la vérité demeure toujours partielle et le dire rencontre une limite qu’il ne peut lui-même entièrement situer. Si une vérité absolue était finalement atteignable, le processus dialectique serait déjà orienté depuis le commencement par cette vérité totale. C’est précisément le modèle hégélien : même le manque et la division sont des moments internes au déploiement du Logique. Rien ne lui est véritablement extérieur. Lacan rompt avec cette clôture : l’inconscient interdit un savoir absolu conçu comme savoir qui se saurait lui-même. Le sujet demeure dans la situation du désir et ne peut accéder à une transparence totale. Il y a toujours un reste que la dialectique ne peut pas résorber. De fait, “quelque chose de l’ordre de l’être”, comme le dit Juranville, échappe au logique, nommément l’objet « a » lacanien, comme ce qui vient donner consistance à cet extérieur du logique. Le dialogue ouvre donc simultanément la possibilité de la vérité et l’impossibilité de sa clôture absolue.


Rien pour Hegel n’est, si l’on préfère, extérieur au Logique. Mais c’est là que Lacan se sépare de Hegel, comme il le proclame avec beaucoup de netteté : « Nous faut-il dire maintenant que si l’on conçoit quelle sorte d’appui nous avons cherché dans Hegel pour critiquer une dégradation de la psychanalyse si inepte qu’elle ne se trouve d’autre titre à l’intérêt que d’être celle d’aujourd’hui, il est inadmissible qu’on nous impute d’être leurré par une exhaustion purement dialectique de l’être… » . Pour l’inconscient, il n’y a pas de savoir absolu, au sens d’un savoir qui se saurait. On ne peut dépasser la situation de désir, et du seul fait qu’il n’y a de vérité que partielle, quelque chose de l’ordre de l’« être » se situe à l’extérieur du logique. On verra que c’est l’objet propre de la psychanalyse, l’objet « a ».”
JURANVILLE, 1984, LPH

PAROLE, Discours, Sujet, Maître, LACAN

La logique s'est longtemps intéressée essentiellement aux structures du discours : la cohérence des propositions, les rapports entre les énoncés, les conditions auxquelles une signification peut être correctement formulée. Autrement dit, la logique demande : qu'est-ce qui est dit ? sous quelles conditions ce qui est dit est-il cohérent, vrai, démontrable ? Mais elle laisse de côté le fait qu'il y a quelqu'un qui dit. Il faut opérer une distinction décisive entre parole et discours. Le discours est le langage considéré du côté de ce qui est objectivé et présentable : des énoncés, des significations, des signes permettant de les transmettre. La parole, au contraire, est le lieu où le signifiant cesse d'être simplement un élément fonctionnel du système et est assumé comme tel par un sujet, au niveau de l’énonciation et non plus seulement au niveau de l’énoncé. Le discours ne peut évidemment pas fonctionner sans signifiants. Mais il les utilise comme des éléments déjà constitués, intégrés dans les signes et les significations. De même il faut un sujet pour “tenir” un discours, y tenir une place, mais il n’y a pas de sujet du discours comme il y a un sujet de la parole. Je parle en tant que professeur, en tant que représentant, en tant que spécialiste, en tant que citoyen, etc. Le discours m'attribue donc une place dans une structure. C'est pourquoi Juranville peut dire que le discours n'a pas d'« effet sur soi » — plus précisément, pas d'effet éthique. Le discours peut transmettre, classer, expliquer, organiser, convaincre ; mais il ne transforme pas le sujet qui le tient en tant que sujet. La parole, au contraire, unit énoncé et énonciation. L’acte de dire fait partie de ce qui doit être pris en compte. Le sujet n'est pas d'abord une chose qui existerait indépendamment et qui viendrait ensuite parler. Il advient comme sujet dans l'acte de parole. Juranville va jusqu’à dire que la “certitude du sujet” “tient à l’énonciation elle-même”. Juranville compare ensuite le sujet selon Lacan et le sujet cartésien. « Le sujet pour Lacan, c’est le sujet de l’énonciation (et non tout uniment le sujet de l’énoncé, parce que Lacan n’est pas Descartes). » Le cogito cartésien cherche une certitude à partir du sujet qui pense : je pense donc je suis. Mais chez Lacan il n’y a aucune confusion, aucune complétude entre l’énoncé et l’énonciation, entre la pensée et l’être du sujet : plutôt une disjonction, qui tient à la structure même de l’inconscient. Au final, l’avènement du sujet dans la parole est d’ordre éthique : la parole m’engage, contrairement au discours qui n’engage à rien. On tient un discours mais on prend la parole, en son propre nom. Et cela signifie accepter ce qu'elle impose, soit la castration, la reconnaissance de son propre désir. Il faut accepter de parler à partir du manque, sans maîtriser totalement la réponse de l'Autre. Celui qui est capable de renoncer au confort du discours commun, ou à une image établie de soi, en prenant ce risque de prendre la parole, devient traditionnellement un maître. Mais le maître véritable n'est pas simplement celui qui possède le pouvoir institutionnel, celui qui règne sur le discours. Il y a une dimension plus originaire du maître comme celui qui assume la position subjective nécessaire à la parole. Il y a même une sorte de renversement : le pouvoir apparent consiste à ne rien perdre ; la maîtrise véritable consiste à accepter de perdre.


Le discours, c’est cet aspect du langage par où se trouve dissimulé le phénomène fondamental, c’est-à-dire le signifiant. Longtemps le « logique » n’a été pour la pensée philosophique que ce qui caractérise les structures du discours. Quand on parle de discours, on ne s’occupe que de l’énoncé, que de la signification et de ce qui est nécessaire pour qu’elle soit présentée (des signes). Et pourtant, il y a bien une énonciation qui rend possible le discours. Mais le discours y passe outre. Il faut bien que le signifiant soit présent, puisqu’il demeure dans le signe. Mais non plus comme tel. Seule la parole assume le signifiant comme tel. Seule elle a un sujet. Il n’y a pas de sujet du discours. On tient le discours, on n’en est pas le sujet, on occupe simplement une place, sans effet sur soi du discours comme tel. Sans effet, précisons, d’ordre éthique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PAROLE, Désir, Sujet, Signifiant, LACAN

La primauté logique du signifiant, en bonne doctrine lacanienne, ne doit pas dissimuler le fait que phénoménologiquement ou existentiellement, c’est la parole qui est donnée d’abord. Partons de cette distinction entre : le langage comme système des signifiants ; la langue comme système linguistique déterminé ; la parole comme acte concret par lequel un sujet s'adresse à un Autre. Logiquement, le signifiant produit le signifié ; mais concrètement, dans l'expérience, nous rencontrons d'abord la parole. Si l'on partait exclusivement du système des signifiants, on perdrait ce qui constitue le contenu propre de tout acte de parole : la présence du désir et de la castration. Dans toute parole le sujet est là comme désirant. C'est pourquoi Juranville écrit que Lacan lit dans la parole « la présence du désir et de la castration » et même « le sujet certain de lui-même et de son désir ». Et il va jusqu’à relativiser la différence entre “parole pleine” et “parole vide” que l’on trouve chez Lacan. Le sujet peut se tromper sur ce qu'il dit, mentir, être pris dans ses symptômes, ne pas savoir ce qu'il désire consciemment ; mais le fait même qu'il parle atteste quelque chose de plus originaire : il est un sujet qui désire et qui s'adresse à l'Autre. Pour Lacan, la parole pleine est celle dans laquelle le sujet accède à sa vérité. Elle est orientée vers ce que la cure analytique cherche à rendre possible : une parole où quelque chose de la vérité du sujet se révèle à lui-même. Lacan la rapproche de l'ἀλήθεια grecque, du dévoilement : quelque chose qui était caché ou méconnu se découvre. À l'inverse, la parole vide est la parole ordinaire du névrosé lorsqu'il parle beaucoup, développe des discours abstraits, rationnels, convenus, mais précisément pour éviter de rencontrer ce qui le concerne réellement, notamment le refoulé. La parole pleine est donc, dans une certaine mesure, l'idéal d'une parole où l'acte de parler et la vérité subjective qu'il porte coïncideraient enfin. Toutefois, si l’on s’en tient au névrosé, son symptôme constitue bien, paradoxalement, la parole qui parle là où le sujet ne croit pas parler. D'où l’affirmation, rencontrée chez Lacan, que le lapsus peut être une « parole réussie ». Donc si la distinction entre “parole pleine” et “parole vide” peut s’entendre, il ne faudrait pas en conclure que certaines paroles seulement seraient vraiment paroles, puisqu’en tout acte de parole, est la présence du désir. C'est pourquoi Juranville préfère parler de « parole vidée » plutôt que de « parole vide ». Et quant au signifié, il importe de maintenir deux niveaux de signification dans toute parole : le signifié effectif, ce dont on parle, et le signifié fondamental du désir. Même si le premier tente de dissimuler le second, il n’y parvient jamais totalement. La parole vide est donc une parole divisée contre elle-même : comme acte de parole, elle révèle le désir ; par son contenu explicite, elle tente de dissimuler cette révélation.
D’un point de vue plus précisément clinique (Juranville dirait plutôt “existentiel”) il est possible de préciser les différents modes d’évitement de la castration, et donc de la parole vraie. La psychose, la perversion, la névrose sont autant de structures où le signifiant du désir (le signifié) se trouve rejeté selon des modalités à chaque fois différentes. Dans la névrose, la parole se présente comme interlocution d’apparence normale mais le signifiant du désir est bloqué dans le symptôme. Dans la perversion, la parole n’est plus qu’une parodie de dialogue, l’Autre s’y trouvant réifié, et le signifié du désir apparaît dans le fétiche. Dans la psychose, la parole se délite franchement, étant donné que le signifiant du désir est rejeté extérieurement, dans l’hallucination. Il reste une quatrième structure subjective, celle que la cure analytique tente de faire émerger : la sublimation. Parole où l’Autre a toute sa place puisqu’elle lui est littéralement adressée comme message d’amour.


“Ce qui est inapparent, c’est précisément qu’il y a un certain signifié propre inscrit dans la parole comme telle, dans l’acte de parole. Dans ces conditions, on comprend ce qu’est une parole « vide ». C’est une parole telle que son signifié effectif, ce qui y est dit (parce qu’il n’y a pas de parole sans que quelque chose soit dit) parvienne à dissoudre, à abolir le signifié primordial propre de l’acte de parole, exactement le signifié qui est inscrit en lui. Comme parole, l’acte de parole sera bien alors présence du désir, mais il y aura en même temps « dissimulation » (de quelque mode qu’elle soit), de cette présence.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PAROLE, Castration, Désir, Phallus

La parole implique le désir, le manque, et plus précisément d’assumer la castration. Au sens lacanien, il faut entendre la castration comme la marque d'un manque constitutif du sujet : le sujet ne coïncide jamais avec ce qui pourrait le compléter. Parlant, on assume d’être signifiant pour l’Autre, tout en sachant cela ne peut pas être le signifiant qui me représenterait adéquatement auprès de lui. Le vrai signifié de notre parole est donc notre propre désir interpelant le désir de l’Autre, mais en tant que castré. Dans la parole, je suis ce phallus (le signifiant de ce signifié), susceptible de satisfaire le désir de l’Autre, mais en réalité je ne le suis plus puisqu’en m’adressant à l’Autre j’expose mon propre manque, je m’expose à sa propre parole. Mais parlant en tant que sujet nécessairement castré, cela revient,Juranville le souligne, à se situer à la place de l’Autre “en tant qu’instituteur du monde” précise t-il. Il s’agit du monde des significations déjà là (et non cette fois du signifié fondamental), effectivement fourni par le “grand Autre” du langage, que l’on assume d’être dans son incomplétude essentielle : parlant, nous empruntons des signifiants et des significations qui nous précèdent, à travers lesquels nous ne pouvons apparaître comme sujet qu'en assumant notre propre incomplétude. C’est donc en tant qu’Autre que nous parlons ; et le sujet s’y retrouve, comme castré. Juranville dit bien qu’il s’agit alors d’une “assomption”.

 
“Nous avons vu que la signification, ce qui est signifié au sujet, c’est le désir. Mais le désir contient la castration. C’est elle qui est « assumée » dans l’acte de parole. La reprise est une assomption. Parlant, on assume la place de l’Autre, en tant qu’instituteur du monde (et on va montrer que cela a une conséquence essentielle), mais on assume plus originairement ce par quoi on est signifiant pour lui, soit d’être le phallus et puis de l’avoir perdu. Parlant, on se place dans un monde, dans le monde, où l’on n’est que comme castré. Dans l’acte de parole, on pose la signification (et c’est le second moment logique quant à la signification) : outre l’effet sur soi de l’émergence de la signification (la castration), on assume aussi le rôle de l’Autre en tant qu’il désire, c’est-à-dire que l’on signifie de désirer à celui à qui on s’adresse.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PAROLE, Autre, Signification, Dialogue

La parole suppose une présence actuelle de l’Autre, même si cette présence ne signifie pas qu’il soit physiquement devant moi. Ce qui compte est que, dans l’acte de parole, l’Autre soit posé comme quelqu’un qui peut répondre. Il ne faut pas considérer simplement l’Autre comme le « destinataire » d'un message. Le destinataire est celui auquel une information est adressée ; mais il peut être absent. Une lettre a précisément un destinataire parce que celui-ci n'est pas là au moment où j'écris. La parole n’est pas un acte de maîtrise, puisque l’on attends toujours que quelque chose puisse venir de l'Autre : une réponse, une objection, une interruption, un silence. La coupure n'a donc pas besoin de se produire effectivement : la possibilité réelle de l'interruption suffit à structurer la parole. Mais elle demeure un acte, à la différence du discours qui est un système d’échange social dans lequel le sujet peut être pris. Pas de parole donc, sans l’attente de la parole de l’Autre, ni même sans l’attention à cette parole possible. Cela ne veut pas dire qu’on s’inquiète nécessairement de l’attention de l’Autre ou même de sa compréhension, laquelle relève du sens. La parole véritable est censée avoir du sens, mais elle pourrait très bien ne pas en avoir pour l’interlocuteur, elle n’en serait pas moins parole. En tout cas la parole est structurellement réversible, ce qui la distingue cette fois de la simple communication. Dans la parole, celui qui parle peut devenir celui qui écoute, et celui qui écoute peut devenir celui qui parle. Dans la communication c’est toujours un même locuteur qui s’exprime, si l’on peut dire, puisque l’échange d’informations tend à produite une unité au regard de laquelle les deux communicants n’en forment plus qu’un seul (ils sont “d’accord” sur ce qui est à communiquer). La parole, au contraire, maintient l’écart et la différence entre les locuteurs. Dans la parole, je m’adresse à l’Autre comme Autre, puisque, comme moi, il peut à tout moment reprendre l’initiative de la parole, sans nécessairement s’accorder sur ce que je viens de dire. Dans la parole, cette altérité implique une transcendance et suppose un désir : si j’adresse ma parole à l’Autre, c’est qu’il est en soi digne de la recevoir, il est donc lui-même le désirable. 

Le désir articulé à la parole conduit à la question du manque. Certes celui parle est marqué par le manque, mais cela ne signifie pas, Juranville le souligne, que toute parole soit essentiellement demande. Parler à l’Autre n’est pas demander quelque chose à l’Autre ; la parole est transcendance parce qu’elle est d’abord ouverture à l’Autre et non tentative de l’assujettir. Mais c’est une transcendance réversible. Le manque n’est pas ce qui cause la parole mais plutôt ce qui la constitue : à savoir - on l’a dit - la réponse, la coupure toujours en attente de l’Autre. De ce fait l’Autre s’avère également manquant (ce qui fait dire à Juranville : “Le manque dans la parole humaine apparaît dans l’écoute)… Il y a une exception notoire : la parole de Dieu, qui n’attend nulle réponse parce qu’elle ne se déroule pas dans la temporalité humaine. Elle appartient à une structure totalement différente : « elle est fulgurante (…), elle crée les oreilles qui peuvent l’entendre » écrit Juranville. Autrement dit elle est immédiatement créatrice. La parole de Dieu ne noue aucun dialogue, alors que la parole humaine est fondamentalement dialogue (différent de communication). Ce qui nous conduit à la problématique de la signification, car évidemment la parole n’est pas sans objet. L’on peut certes parler de n’importe quoi (plus difficilement “dire n’importe quoi”), mais le signifié latent fondamental demeure le même : d’après Lacan,  le signifié fondamental est lié au désir et à la castration. Cela signifie que ce dont on parle, quand ce signifié affleure, c’est du sujet lui-même, du sujet désirant ou “castré”. Le sujet se dit dans la parole vraie. Enfin, si la parole nécessite la signification, et si elle est dialogue, elle nécessite également un monde déjà-là (elle ne le crée pas comme la parole divine !) commun aux interlocuteurs, agrégeant les significations. Cela ne veut pas dire que l'acte de parole en lui-même ne produise pas quelque chose de nouveau, puisque le simple surgissement de la parole apporte une signification supplémentaire, et aussi des questions, des réponses, etc. De plus les paroles ne demeurent pas éternellement “en l’air”, elles peuvent induire un processus d’écriture, parfois jusqu’à l’oeuvre.


En tant qu’il parle, l’homme est marqué par le manque. Ce qui peut ne pas sembler évident. Que l’Autre soit désirable, « signifiant », sans doute. Mais que celui qui adresse la parole à cet Autre, manque, pourquoi ? Il ne faut pas répondre qu’on veut être écouté, ou que toute parole est demande. Car d’un côté la parole est ouverture à l’Autre, et non emprise sur l’Autre ; et de l’autre on ne s’attache ici qu’à l’acte pur de la parole, indépendamment de tout signifié qui renverrait au monde propre de l’Autre, et où pourrait se glisser une demande. La parole n’est pas demande. Le manque dans la parole humaine apparaît dans l’écoute. On évoquera peut-être la parole de Dieu. Mais toute parole n’inclut pas le manque. Ce qu’il faut dire simplement, c’est qu’avec Dieu on ne parle pas. On peut dans la prière parler à Dieu. Mais il ne se noue aucun dialogue. La Parole divine ne saurait être écoutée, parce qu’elle crée les oreilles qui peuvent l’entendre et qu’elle est fulgurante, sans la temporalité propre à la parole humaine. À quoi il faut se tenir ici.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PARADOXE, Dieu, Homme, Inconscient, KIERKEGAARD

L’affirmation de l’existence ouvre la voie au paradoxe essentiel. Avec Kierkegaard, le paradoxe n'est plus seulement dans l'homme (Pascal) ; il est en Dieu lui-même. Ceci est décisif car si Dieu lui-même est paradoxal, le paradoxe ne peut plus être simplement considéré comme le signe de l'imperfection humaine : il caractérise l’existence elle-même, et jusqu’à la Création. En effet la Création introduit déjà une sorte de contradiction : l'Absolu se rapporte à ce qui n'est pas lui, il se donne à sa créature, et par sa grâce va jusqu’à la sauver. Par l’Incarnation, Dieu devient homme, l’Absolu entre dans la finitude. La contradiction n'est donc plus seulement entre l'homme et Dieu : elle est assumée par Dieu lui-même. Puis la Passion du Christ est explicitement épreuve de la contradiction, et elle devra être réeffectuée par chaque homme, du moins intérieurement. Enfin la Résurrection n'est pas simplement le retour miraculeux du Christ, elle signifie qu’il y aura finalement une résolution ultime, quand l’homme participera à la vie divine, dans l’Esprit, ayant assumé la contradiction jusqu’au bout. Mais elle n'est pas une suppression abstraite de celle-ci. L’homme demeure un paradoxe parce qu'il est pris dans une relation paradoxale avec Dieu, une relation de pensée qui elle-même devient paradoxe. Et donc la philosophie, dans son essence, est paradoxe. Pour Kierkegaard, la pensée véritable est une pensée qui se passionne pour le point où sa propre identité est mise en question. Pourtant, lorsque Kierkegaard affirme que le sommet du paradoxe consiste pour la pensée à découvrir quelque chose qu’elle ne peut penser, il en reste à une limite. Si la pensée découvre quelque chose qu'elle ne peut penser et s'arrête là, le paradoxe demeure une limite de la pensée, et non la pensée elle-même. La reconnaissance du paradoxe serait donc faussée si elle ne produisait pas avec lui une nouvelle objectivité. C’est pourquoi l’affirmation de l’existence doit être complétée par celle de l’inconscient. Parce que l'inconscient donne au paradoxe une structure objective dans le sujet lui-même. Le paradoxe devient alors quelque chose que l'on peut connaître, décrire, travailler, traverser. La conscience ne peut donc se poser légitimement comme absolue, comme philosophique, et jusqu’au savoir, qu’en reconnaissant l’inconscient. Le paradoxe transforme la méthode même du savoir puisqu’on cherche alors à produire un savoir capable de tenir la contradiction. La méthode psychanalytique en témoigne : le symptôme, le lapsus, la résistance, le rêve, etc. ne sont pas simplement des erreurs à corriger ; ils sont des formations dans lesquelles se manifeste une vérité que le sujet doit apprivoiser. Enfin, si la psychanalyse permet de comprendre le paradoxe au niveau individuel, ce paradoxe doit également être déployé politiquement. Et le monde juste lui-même doit être paradoxal. Pourquoi ? Parce que l’injustice est inéliminable dans ce monde, et pourtant produire un monde juste n’en reste pas moins une exigence absolue. Une politique juste consiste à maintenir ouvert l'espace dans lequel l'injustice peut être reconnue et combattue. Justement le capitalisme représente une figure structurelle de l'injustice qui ne peut pas être simplement déclarée supprimée. Paradoxe, là encore. Car même s’il doit être combattu et surtout régulé pour ses conséquences désastreuses, le capitalisme n’en reste pas moins le seul cadre socio-économique où chaque existant peut assumer son individualité véritable, sans risquer d’être rejeté (sacrifié) comme tel. Or l’individu est précisément celui qui peut introduire de la nouveauté dans l'ordre établi, le seul capable de créer.


Certes l’affirmation de l’existence conduit vers la reconnaissance du paradoxe comme essentiel. Ce qui se manifeste lumineusement chez Kierkegaard. Kierkegaard en effet, au-delà de Rousseau et de Kant, mais aussi de Pascal, proclame le paradoxe comme non seulement en l’homme, mais en Dieu même. Dieu paradoxal qui, dans sa Création, s’est voué à sa créature et devra la sauver. Qui, comme Fils absolu, s’incarnera en Dieu-homme, traversera sa Passion (épreuve de la contradiction) et ressuscitera – mais d’une Résurrection dont le sens n’est autre que d’annoncer la résurrection des humains. Et qui ne résoudra sa contradiction que comme Esprit, quand l’homme participera à la vie divine pour autant qu’il s’est engagé dans une semblable passion. Et, à partir (et sur fond) de ce Dieu paradoxal, Kierkegaard peut revenir au paradoxe qu’est l’homme, et qu’est ultimement la pensée, la pensée philosophique, la philosophie. Il dit ainsi : « Le paradoxe est la passion de la pensée, et le penseur sans paradoxe est, comme l’amant sans passion, un médiocre sujet. »”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PARADOXE, Philosophie, Religion, Psychanalyse

La philosophie veut introduire la justice dans la société, mais elle se heurte d’abord au rejet du peuple, c’est-à-dire au règne de l’opinion et de la doxa. Depuis Platon, elle assume ce conflit en se définissant comme ce qui va « contre l’opinion ». La philosophie est elle-même paradoxe puisqu’elle prétend atteindre un savoir vrai à travers l’épreuve du non-savoir, entrant ainsi en contradiction avec le savoir ordinaire. La difficulté est alors de comprendre comment une philosophie qui ouvre l’éthique essentielle peut également avoir une efficacité politique. La condamnation de Socrate constitue l’événement historique qui révèle déjà le conflit entre vérité philosophique et ordre social. A cet égard la philosophie n’a pu que constater, à maintes reprises, son échec. Mais c’est également le cas de la religion dont le discours s’est transformé, à chaque fois qu’elle a voulu imposer directement son ordre à la société, en idéologie. Juranville répond par la transformation du discours clérical “brut” en discours philosophico-clérical : celui-ci assume par grâce son impuissance politique et peut ainsi faire valoir son savoir auprès de tous sans reproduire le système sacrificiel. Il est clair que le paradoxe, tel que l’avait pensé la philosophie, n’était pas encore le paradoxe essentiel, même adossé à la religion, même en supposant comme vrai le paradoxe du Sacrifice du Christ. Rappelons que le paradoxe essentiel unit contradiction et vérité donnée à cette contradiction : la contradiction vient de l’Autre absolu, détruit les identités déjà constituées, mais elle doit cependant être réeffectuée et retraversée par chacun. La philosophie moderne peut déjà penser un « paradoxe radical », notamment à travers l’homme lui-même, mais elle en trouve finalement la résolution en Dieu. Depuis Descartes, et particulièrement chez Pascal, l’homme apparaît comme une contradiction vivante, à la fois capable de vérité et plongé dans l’erreur, grandeur et misère. Le problème cartésien est bien celui d'une contradiction radicale du savoir : comment savoir que ce que je pense est vrai si une puissance trompeuse peut me tromper ? Mais Descartes trouve finalement une garantie dans Dieu. Il n’y a donc aucune raison pour maintenir le paradoxe au sein même de la finitude humaine. Pascal découvre avec une intensité exceptionnelle l'homme comme paradoxe, mais maintient encore Dieu comme lieu ultime où la contradiction peut s'effacer. Tant que la philosophie n’affirme pas véritablement l’existence, le paradoxe reste finalement une forme, une méthode ou un phénomène de pensée. Avec l’affirmation de l’existence, puis de l’inconscient, il devient au contraire une contradiction réelle et constitutive du sujet. La psychanalyse fournit à la philosophie le concept qui lui permet enfin de penser l'existant comme réellement divisé, sans chercher à abolir cette division. Le passage décisif consiste donc à ne plus faire disparaître le paradoxe en Dieu, mais à le maintenir dans la finitude et à permettre au sujet de le traverser. C’est à cette condition que le paradoxe peut devenir non seulement une vérité philosophique, mais une puissance éthique et politique capable d’ouvrir la possibilité d’un monde juste.


La philosophie qui n’affirme pas l’existence peut concevoir au moins un « paradoxe radical » – ainsi la pensée moderne –, pour autant que l’homme n’est pas en mesure par lui-même d’apporter une solution à la contradiction impliquée par le paradoxe. Mais le paradoxe radical que devient, pour la philosophie qui n’affirme pas encore l’existence, l’homme lui-même, trouve alors sa solution, et son effacement, en Dieu – qui reste, quant à lui, en dehors de tout paradoxe. Ce qui caractérise en général la philosophie moderne depuis Descartes, mais qui ne s’exprime directement que chez Pascal. Car c’est la rencontre expresse de la philosophie avec la religion, avec la révélation religieuse comme chrétienne, qui, introduisant à l’affirmation de la subjectivité, permet le dégagement du paradoxe comme radical, comme ne pouvant d’abord être dépassé, résolu (si l’on peut employer ce terme) qu’au-delà de toute finitude humaine, en Dieu même. Rencontre décisive pour autant que la philosophie antique se sera heurtée à l’échec qu’est la condamnation de Socrate. Rencontre qui fait découvrir que c’est uniquement par l’Autre divin (non encore reconnu comme Autre vrai – il faudra attendre Kierkegaard) que l’homme peut résoudre la contradiction. Rencontre présente chez Descartes avec le dépassement du Malin Génie par le vrai Dieu, et supposée, après Descartes, par tous les penseurs modernes jusqu’à Hegel.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

PARADOXE, Christ, Inconscient, Justice, KIERKEGAARD

La philosophie peut découvrir le paradoxe dans sa vérité lorsqu’elle abandonne le finalisme du Bien métaphysique et en vient à affirmer l’existence. Mais cette affirmation de l’existence est elle-même historiquement rendue possible par le Sacrifice du Christ. Le paradoxe chrétien demeure dans l’histoire comme une « écharde dans la chair » dit Juranville, un symptôme, même et surtout lorsqu’il est refusé. Kierkegaard est celui qui reconnaît explicitement ce paradoxe absolu : Dieu devenu homme dans l’existence historique. Toutefois si Kierkegaard reconnaît la vérité réelle du paradoxe, il ne lui donne pas sa vérité essentielle. Il découvre le paradoxe, mais l'arrête au point où il devient effectivement transformateur. Il conserve le paradoxe comme tel. En tout cas le paradoxe est quelque chose que l'histoire - philosophie incluse - cherche à refouler, mais qui revient comme un symptôme, qui persiste parce qu’il est porteur d’une vérité. La philosophie qui en vient ensuite à affirmer l'existence hérite donc, sans nécessairement le reconnaître, de cette vérité portée par le Sacrifice du Christ. Juranville tranche : « Ce n’est que quand la philosophie s’engage à affirmer, non seulement l’existence, mais aussi l’inconscient, qu’elle peut donner enfin au paradoxe sa vérité essentielle ». Disons d’abord simplement que l'inconscient introduit une structure dans laquelle le sujet n'est pas identique à sa conscience. Et cette non-identité est précisément une nouvelle forme de paradoxe. D’autre part, sur le plan historique, l'Holocauste constitue un événement qui rend impossible une certaine manière de faire de la philosophie. Selon Juranville, cet événement terrible et humiliant pour la philosophie, renforce la nécessité d'un savoir effectif de la contradiction, de la finitude et du mal. Et c'est alors que la philosophie doit se tourner vers la psychanalyse et l'inconscient. On l’a dit, l’idée d’inconscient contient déjà en soi un paradoxe ; mais affirmer l’inconscient en renonçant à la conscience (ce que peut être tentée de faire la psychanalyse) reviendrait à renoncer également au paradoxe. C’est pourquoi Juranville écrit aussi : « ce n’est que par l’affirmation de l’inconscient que la conscience peut s’affirmer légitimement comme conscience absolue ». Juranville ne définit pas ici l'absolu comme une conscience qui serait totalement transparente à elle-même ; au contraire, la conscience devient absolue en assumant ce qui la divise et la dépasse ; elle signifie une conscience qui peut se poser elle-même sans nier l'inconscient. Il faut comprendre ici l’absoluité comme la position autonome du sujet capable d'assumer ce qui le constitue sans le réduire. Et réciproquement, « ce n’est que par l’affirmation de la conscience […] que l’inconscient est véritablement accueilli. » Car il faut bien en faire quelque chose de cet inconscient, il faut bien une conscience pour en mesurer le poids et l’incidence. La reconnaissance de l’inconscient - et donc du paradoxe - est finalement une question de justice, d’abord de justice envers soi-même, et enfin de justice sociale. La justice doit pouvoir accueillir ce qui ne peut être entièrement assimilé. Le pardon envers soi-même en est la condition première : le sujet doit accepter sa propre finitude, sa propre division. Quant au monde juste, il est certes le résultat historique et politique du paradoxe absolu du Sacrifice du Christ, mais en lui-même il n’accomplit la paradoxe que de façon relativement absolue. Le monde juste n’est surtout pas un monde où toute injustice aurait disparu, un monde illusoirement parfait ; il est juste seulement s'il reconnaît l'injustice irréductible, “mesurée par le pardon et par l’hospitalité”, tout en faisant le maximum pour en réduire les conséquences.


Ce n’est qu’après l’holocauste, quand la philosophie, voulant affirmer le savoir comme effectif, se tourne vers la psychanalyse et l’inconscient, qu’elle peut donner au paradoxe toute sa vérité. Primordialement au paradoxe absolument absolu qu’est le Sacrifice du Christ. Mais ultimement au paradoxe relativement absolu qu’est le monde juste – monde dans lequel l’injustice est toujours là, car sans la reconnaissance d’une injustice irréductible, mesurée par le pardon et par l’hospitalité, accordés à l’Autre et aussi à soi-même, il n’y a pas de justice réelle. C’est cette conversion de l’esprit qui demeure le plus difficile, et à quoi appelle finalement le paradoxe. Et notamment celui, décisif pour le sujet individuel, de l’inconscient, puisque ce n’est que par l’affirmation de l’inconscient que la conscience peut s’affirmer légitimement comme conscience absolue, et que ce n’est que par l’affirmation de la conscience, d’une telle conscience, que l’inconscient est véritablement accueilli.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PARADOXE, Sacrifice, Christ, Contradiction

L’existant rencontre bien la contradiction, mais il commence par la neutraliser : il en fait un “paradoxe faux”. Le paradoxe vrai n'apparaît que lorsque la contradiction est reconnue comme essentielle, c'est-à-dire comme liée à la finitude radicale et à l'Autre. C’est que le paradoxe est littéralement insoutenable pour le sujet social : il ne parvient pas à soutenir ce qui serait un paradoxe vrai (qui lui impose trop de remises en question), mais le paradoxe faux sur lequel il se replie alors ne saurait justement conduire jusqu’au bout du paradoxe, jusqu’à la rupture. Le paradoxe est réduit à quelque chose d’inessentiel : on peut parler du paradoxe, l'étudier, montrer qu'il est insoluble, éventuellement construire une philosophie du paradoxe — mais sans que cela oblige l'existant à changer son rapport à la finitude, à l'Autre ou au monde. Le paradoxe semble avoir contesté l'objectivité ordinaire ; en réalité, il l'a sauvée. Il devient compatible avec l’ordinaire discours du peuple et avec le monde sacrificiel en général, du moment qu’il ne contredit pas l’essentiel de son propre fonctionnement. Le monde sacrificiel se fonde sur l’idée de régénérescence permanente, d’une vie sans mort véritable, mais c’est un monde qui en réalité consacre la victoire de la pulsion de mort. Jusqu’à ce que survienne imprévisiblement, sous la figure du Christ incarné, l’Autre absolu consacrant à l’inverse la victoire de la vie sur la mort (c’est la Résurrection), précisément après avoir traversé la finitude et la mort (c’est la Passion du Christ). Un Christ ressuscité après avoir été crucifié, c’est capital pour affirmer la Vie éternelle au-delà du Sacrifice, a fortiori du sacrifice païen, en fait pour dénoncer l’ordre sacrificiel dans son ensemble. Si Jésus n’était pas ressuscité, alors son sacrifice n’aurait servi qu’à confirmer ce système (quelqu'un doit être sacrifié pour que l'ordre social demeure). Retenons que le paradoxe vrai est une venue de l’Autre vrai, qui est l'origine même, dans le réel. La contradiction essentielle doit entrer dans le monde historique en se faisant événement. Le paradoxe, bien vu par Kierkegaard, est que l’absolu devient présent dans la finitude, sans supprimer la finitude mais sans cesser d’être lui-même l’absolu. Le message adressé au fini, est que la finitude ne vaut pas pour condamnation, et certainement pas comme condamnation au sacrifice. Elle doit être reconnue, assumée et traversée. Donc, le Christ donne le paradoxe (par l’Incarnation, il dispense sa grâce), il le vit dans sa chair aux yeux de tous (par la Passion, il encourage l’élection), et le soutient jusqu’au bout (par la Résurrection, il transmet la foi) - à charge pour l’existant de l’imiter et de soutenir le paradoxe, à son tour, jusqu’au bout. Le paradoxe va devenir, pour le fini, une tache existentielle, et au-delà même, politique. N’oublions pas que la neutralisation ordinaire du paradoxe vise précisément à s’assurer qu’il n’aura pas de conséquence politique. Or le sens même de l’événement initial, le Sacrifice du Christ - paradoxe des paradoxes - est d’appeler à la justice, à produire un nouveau monde politique. Ce qui se produira lors d’un second événement, répondant au précédent, qui sera la Révolution. Cela n’empêchera pas le paradoxe de continuer à être faux en empruntant d’autres formes historiques, par exemple le discours de la science (qui ne peut que forclore tout paradoxe essentiel, tout en reconnaissant volontiers des paradoxes inessentiels, logiques ou mathématiques, faux au regard du premier).


En fait l’existant s’arrête d’abord, pour ce qui est du paradoxe, à un paradoxe faux – faux du seul fait qu’il est « insoutenu », présenté comme insoutenable, et que la contradiction y est réduite à l’inessentiel. Paradoxe faux qui marque la victoire de l’objectivité ordinaire et fausse là où cette objectivité allait pouvoir être mise en question. La victoire de l’ordinaire discours du peuple qui règne dans le monde sacrificiel. La victoire d’une vie mythique et fausse d’où toute mort doit être rejetée. La victoire, fondamentalement, de la pulsion de mort. Face à quoi le paradoxe vrai ne peut venir socialement que par l’Autre absolu ; et par l’Autre absolu comme Fils incarné dans le Christ ; et par le Sacrifice du Christ en tant que ce Sacrifice va jusqu’à la Résurrection qui, seule, peut montrer que la finitude radicale ne voue pas l’existant à se soumettre sacrificiellement à l’ordinaire discours du peuple, et que le paradoxe vrai, qu’il a, comme individu, à soutenir jusqu’au bout, peut triompher. Mais l’existant, là même où il proclame un tel paradoxe vrai, commence par exclure de pouvoir en tirer quelque conséquence politique. De pouvoir répondre à l’événement primordial du Sacrifice du Christ par l’événement terminal de la Révolution. Et ledit paradoxe vrai tend en fait à se réduire à l’inessentiel, et à rejoindre le paradoxe faux.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PARADOXE, Contradiction, Problème, Rupture

L'existant commence spontanément par croire que le monde est déjà constitué objectivement, de façon définitive ; il ne voit pas que cette objectivité elle-même est construite à partir d'une certaine détermination de l'être. Ainsi, lorsqu'une véritable rupture apparaît, l'existant a tendance à la rejeter parce qu'elle menace le cadre objectif dans lequel il pensait savoir. Comment une rupture peut-elle alors avoir lieu ? Il faut donc que quelque chose survienne contre l'ordre établi du savoir. C'est précisément le paradoxe. Mais celui-ci requiert des conditions bien précises. Il faut d’abord qu’apparaisse une contradiction, niant l’essence qui présidait à l’objectivité en question, mais dans le but d’en proposer une autre. La contradiction doit produire un nouveau savoir, c’est pourquoi elle doit devenir également vérité. En d’autres termes la contradiction doit pouvoir être re-posée par tout autre. C’est ici qu’intervient le paradoxe, justement comme contradiction et vérité. On sait ce que signifie étymologiquement le para-doxe, littéralement ce qui va contre la doxa, c'est-à-dire contre l'opinion commune. Pour autant il n’est pas simplement une contradiction amusante ou une proposition apparemment absurde. Il est une contradiction qui est en même temps porteuse d'une vérité, condition absolue pour que le paradoxe puisse être le véhicule de la rupture. Ce qui apparaît comme rupture dans l'histoire doit être compris conceptuellement comme paradoxe. Mais alors qu’est-ce qui est rejeté ordinairement dans la rupture, sinon ce qui fonde la vérité même du paradoxe ? D’où vient cette vérité, pour apparaître comme une telle menace, sinon de l’Autre ? Pourquoi le paradoxe est-il si fondamental, au point de définir l’humain, si l’on en croit Pascal « Connaissez, superbe, le paradoxe que vous êtes à vous-même »), ou l’existence même, comme l’affirme hautement Kierkegaard ?
Reprenons brièvement l’analyse du paradoxe en le distinguant de plusieurs phénomènes. Il y a d’abord la “question”, qui peut surgir spontanément : pourquoi cela arrive-t-il ? Elle peut engendrer une “difficulté”, portant sur les moyens, s’il s’agit de rétablir une situation antérieure. Mais rien ne sera réglé si l’on n’a pas compris réellement la nature de la contradiction apparue dans le réel, autrement dit tant que le “problème” n’aura pas été clairement posé, volontairement et consciemment. La difficulté portait sur les moyens (comment faire ?), le problème porte sur la fin elle-même (que faut-il vouloir ?). Le problème suppose une construction. Le problème apparaît lorsque les catégories habituelles de l'action ou du savoir ne permettent plus de déterminer ce qui doit être recherché. Il suppose donc aussi une construction préalable, qui s’avère fausse. Sans le savoir préalable, il n'y aurait pas de problème à proprement parler, il y aurait seulement une réalité inconnue. Le problème apparaît lorsque ce que je croyais savoir ne fonctionne plus devant le réel ; parce qu’une contradiction essentielle a surgi, imprévisiblement, dans ce réel.
A partir de là, qu’est-ce qui distingue un problème d’un paradoxe ? Le “problème” peut identifier assez clairement ce qui ne fonctionne plus, pour autant il ne donne pas d’indication sur l'origine de la contradiction. Il pourrait laisser accroire que la solution réside dans le savoir même du sujet, en toute autonomie, et qu’il suffirait de la chercher en soi. Il oublie alors quelque chose, c’est que l’Autre doit donner les conditions du savoir. Et ceci pour une raison fondamentale : c’est l’Autre, par les modalités de son intervention dans le réel, qui met en échec le savoir. C’est précisément ce qu’indique le paradoxe, qui pointe vers l’Autre, “l’autre façon de penser”, et qui de ce fait oriente vers la solution du problème. Le paradoxe « fixe l'origine en l'Autre » écrit Juranville. S’il s’agit de chercher l’origine d’un phénomène, sa cause réelle, c’est toujours en l’Autre qu’elle se situe, non dans l’être ou ce qui se donne pour son essence. Finalement, la définition du paradoxe s’éclairement parfaitement au regard de la définition du problème déjà formulée : si le problème est position de la contradiction, le paradoxe est vérité de la contradiction. Le paradoxe prépare à un savoir nouveau, nécessaire pour qu’il y ait réellement rupture et qu’elle soit acceptée, là où le problème seul risque de ramener à la question aveugle et angoissante.
Pour finir, soulignons la différence avec Hegel : chez ce dernier, on peut avoir tendance à comprendre la contradiction comme le moteur interne du déploiement de l'Esprit. Chez Juranville, la contradiction doit être rapportée à l'Autre comme origine, la dialectique ne peut pas être complètement auto-engendrée. Ainsi que la différence avec Kierkegaard, qui lui thématise expressément le paradoxe : pour Kierkegaard le paradoxe marque le point où la raison rencontre quelque chose qu'elle ne peut pas simplement intégrer à son système. Mais Juranville transforme cette intuition en théorie générale de la rupture : le paradoxe est la contradiction qui vient de l'Autre et qui oblige l'existant à reconstruire le savoir. Faute de quoi l’on pourrait craindre une complaisance dans le paradoxe, voire dans la contradiction elle-même, sans rupture véritable, du moins au niveau du sujet social.



“Si l’existant rejette d’abord la rupture vraie, et la rejette en s’arrêtant à l’objectivité ordinaire et fausse, comment pareille rupture peut-elle dès lors s’accomplir effectivement ? En survenant comme paradoxe. Car il lui faut d’une part mettre en question radicalement cette objectivité ordinaire ; il lui faut donc être contradiction, puisque c’est l’essence qui est le principe de toute objectivité (et de tout savoir), et que la contradiction est elle-même négation et en même temps essence, négation de l’essence fausse pour atteindre la vraie. Et il lui faut d’autre part mener cette mise en question jusqu’à la constitution d’une objectivité nouvelle (et d’un savoir nouveau) ; il lui faut donc aussi être vérité donnée à la contradiction, la contradiction survenue dans le réel devant et pouvant y être re-posée par tout existant. Or contradiction et en même temps vérité définissent selon nous le paradoxe. Au fait, qui se donne en soi comme histoire, et en réalité comme communauté, et à l’occasion, qui se donne en soi comme œuvre, et en réalité comme religion, répondrait ainsi la rupture, qui se donne en soi comme sacrifice, et en réalité comme paradoxe.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

PAGANISME, Histoire, Sujet social, Etat

Que fait une société lorsque l'individualité véritable devient possible mais qu'elle ne veut pas l'assumer ? En principe la révélation ouvre l'individu à l'Autre, mais le sujet social refuse cette ouverture ; il récupère alors la grâce et l'élection sous forme de privilège, d'idéalisation ou d'appartenance collective. Il faut donc tenter une généalogie des formes successives de la falsification sociale de la grâce et de l’élection. Cela permet de réunir un ensemble de phénomènes historiquement très différents mais tenus par une structure commune, de l’esclavage au racisme, en passant par gnosticisme et le féodalisme, ou encore le nationalisme et l’impérialisme… Ce qui les rassemble est le refus de la finitude et de la véritable altérité, accompagné d'une tentative de produire une totalité sociale qui se donne comme légitime, harmonieuse ou élue. Repartons du fait que le paganisme ne disparaît pas avec l'Antiquité et la naissance de l’Etat : il survit comme structure sacrificielle du monde social. Certes Socrate a introduit la possibilité de la grâce et de l'élection au niveau du sujet individuel. La grâce est ouverture libre à l'Autre divin comme lieu de la vérité et libération des modèles sociaux. L'élection, elle, est l'acceptation singulière d'une responsabilité devant l'autre homme, lui-même singulier. Mais l'homme reste simultanément sujet social, et le collectif païen rejette sacrificiellement celui qui affirme cette individualité. L'esclavage et le despotisme constituent les formes antiques de ce maintien du paganisme. La grâce y est falsifiée en privilège : certains seraient « gracieux », d'autres « disgraciés », l'esclave étant le disgracié absolu. Le despotisme fascine en réactivant la structure infantile de la toute-puissance parentale incarnée par le despote. Avec le christianisme, esclavage et despotisme se transforment en servage et féodalisme sans que la logique de dépendance disparaisse. Le serf devient pourtant personne, créature de Dieu et intérieurement libre : la vérité chrétienne commence ainsi à pénétrer le social. Le paganisme doit alors se transformer : il devient notamment gnosticisme, qui prétend sauver l'élu en le délivrant immédiatement du monde matériel et de la finitude. L'amour courtois représente au contraire une possibilité positive d'accomplissement individuel à travers l'épreuve répétée de la finitude. Le catharisme radicalise l'idéalisation : il oppose Dieu bon et Dieu créateur mauvais, refuse l'incarnation réelle, la sexualité et les sacrements. Le consolamentum remplace le mariage et vise la pureté au-delà de toute finitude ; le millénarisme transpose cette suppression du mal dans l'histoire. Le paganisme peut ainsi passer de la religion à la politique : l'État devient l'Autre social tout-puissant et l'unique organisateur de la vie collective. L'élection se falsifie alors en appartenance collective : le nationalisme transforme l'élection singulière en privilège d'un peuple. Le nationalisme tribal devient racisme lorsque l'élection prétendue repose sur une nature, une origine ou une race. L'impérialisme prolonge cette logique en transformant la prétendue supériorité collective en droit d'expansion et de domination. Toute cette histoire décrit donc la survivance du paganisme comme refus de la finitude et de l'Autre véritable. Car supprimer le mal en supprimant la finitude, c'est vouloir supprimer la condition humaine elle-même. L'histoire véritable n'est donc pas la réalisation d'une société parfaite, mais la possibilité pour des sujets finis de produire de la nouveauté et de la justice.


Certes, l'Etat, en soi rompt avec le paganisme. Mais le monde antique reste en fait sacrificiel, pris dans son paganisme originel. Pourquoi ? Parce que la grâce et l'élection, si elles ont été, par l'affirmation socratique de l'idée, dispensées au sujet individuel, ne l'ont pas été au sujet social. La grâce est cette acceptation libre de l'effacement de soi qu'implique l'ouverture pure à l'Autre comme lieu de la vérité, ouverture qui est l'altérité. Socrate avait reçu cette grâce d'un Autre, de l'Autre divin, il la communique à son tour à l'autre homme qu'il rencontre. Par elle l'autre homme comme sujet individuel est alors libéré de sa captation dans les modèles sociaux et supposé pouvoir d'établir dans son individualité véritable, dans l'unicité par laquelle il accueillerait l'épreuve de la finitude constitutivement humaine… Mais l'homme n'est pas simplement sujet individuel auquel s'adresse l'affirmation de l'idée, il est toujours aussi sujet social qui ne peut d'abord, pris dans le paganisme, que rejeter cette affirmation et celui qui la porte, et les rejeter sacrificiellement.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

PAGANISME, Répétition, Sujet social, Sacrifice

Le paganisme est pour Juranville la structure sociale produite par le refus d’assumer la finitude radicale. L'existant qui fuit son individualité devient sujet social et accepte une place prédéterminée dans la totalité. Ce monde se caractérise par l'absence de véritable nouveauté et par la répétition cyclique. Mythes, saisons, astres et noces du ciel et de la terre expriment la même logique d'éternelle répétition. Parce que rien ne doit être séparé, les dieux et les hommes restent pris dans une même totalité immanente, harmonieuse et inépuisable, sous la figure de la Mère-Nature, elle-même déclinée sous les traits d’innombrables idoles secondaire. Cette apparente puissance de vie dissimule en réalité le règne de la mort et de la pulsion de mort. Le refus de la finitude empêche en effet la véritable création et surtout l'avènement de l'individu. La violence sacrificielle, collective donc déculpabilisée, permet au groupe de neutraliser ceux qui menacent son unité. Le système sacrificiel rejette donc l'altérité véritable de deux façons. Il réduit d'abord les différences à une identité ou complémentarité supérieure, censée assurer l'harmonie du tout. L'illusion de la complémentarité sexuelle, symbolisée de mille façons, constitue le parangon de cette fausse totalité. Le système rejette ensuite violemment les termes qu'il ne peut intégrer : comme déjà dit, c’est le sacrifice de l'autre homme comme individu.


“La finitude radicale conduit bien au déploiement du système sacrificiel caractéristique du paganisme. Chacun en effet doit prendre la place qui lui revient dans un monde sacralisé où rien de nouveau ne se produit, où tout se répète (« En rond, les impies marcheront » Psaume 12, 9), où tout est ordonné par la Nature, par la Mère-Nature de l’origine. Dans un monde où toute place est refusée à l’individu. Dans un monde illusoirement harmonieux (avec complémentarité multiple, d’abord celle du masculin et du féminin) qui se donne comme la puissance même de la vie, d’une vie sans mort, d’une vie inépuisable - immanence pure. Alors qu’il est le règne de la mort, de la pulsion de mort et que la vérité ne peut venir à l’homme que par la transcendance. Kierkegaard souligne la déculpabilisation de la violence dès lors qu’elle est opérée collectivement.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

DISCOURS, Paganisme, Conflit, Sacrifice

Le monde social n'est pas une collection d'individus ou d'institutions, il est d’abord une structure discursive. L’homme existe socialement en occupant des positions de discours, c'est-à-dire en entrant dans des rapports déterminés à la loi, à l'Autre, et au savoir. De plus le conflit est constitutif de ce système. En soi le discours sert à reconstituer la totalité du monde à partir d’un principe, et de la justifier auprès de tous en répondant à leurs questions. Le discours est donc d’une part raison, et d’autre vérité lorsque que cette raison peut être reconnue par tous. Mais le discours lui-même est toujours d’abord faussé, parce qu’il tend à fasciner celui auquel il s’adresse, de sorte qu’il y a une conflictualité constitutive du discours et une diversité de discours en conflit. Les discours sont au nombre de quatre. Pourquoi ? Parce que la structure sociale reproduit, sous une forme déformée, la structure même de l'existence : le ternaire de l'Absolu auquel vient s'ajouter le quatrième terme, celui de l'homme (celui qui à la fois fausse le ternaire et peut en permettre la restauration). Chacun des discours tente, à sa manière et à des degrés divers, de faire oublier à l’homme sa finitude radicale ; tente en quelque sorte de le paganiser. Le sacrifice est précisément le mécanisme par lequel le monde social, fondamentalement païen, évite d'assumer sa propre contradiction. Au lieu d'accepter qu'il y ait plusieurs positions contradictoires, chacune révélant quelque chose de la structure fondamentale, le monde païen produit des idoles présentées comme absolument stables, indiscutables, extérieures à tout conflit. Le comble est que l'homme lui-même veut devenir pareille idole, un être déja constitué, reconnu, stable. Comment chacun des quatre discours s’y prend-il pour neutraliser le conflit ? D’abord le discours du maître : il incarne la loi et appelle les autres à s’y soumettre. Il y a ici une identification sociale à la subjectivité de la part du maître ; et le maître semble même reconnaître l'autre comme sujet appelé à la loi, mais la fascination qu'il exerce transforme en réalité le sujet en objet. Et même en objet-déchet. Le discours du maître est donc déjà une première forme de sacrifice. Ensuite le discours du peuple : il reconnait a priori la loi comme bonne. Le peuple constitue ainsi une sorte de tribunal de la normalité, y compris face au maître, normalité au-delà de laquelle toute prétention à la vérité devient inadmissible. Ensuite le discours du clerc : son rôle est de justifier la loi et de l’interpréter. C'est l'identification sociale à l'altérité. Le clerc est donc celui qui introduit l'Autre dans le système, comme source de la loi, et il explique comment l’on doit s’y rapporter. Mais ici encore intervient la falsification, car l’Autre du clerc est encore un Autre socialement constitué, donc un Autre faux. Le monde sacrificiel fabrique toujours un Autre qui peut justifier le sacrifice. Enfin le discours de l’individu : celui-ci est capable de reconstituer par lui-même la loi. Il correspond donc à l'identité. Mais à nouveau le système sacrificiel récupère cette position et produit un faux individu, se contentant d’une identité déjà reconnue. Le dernier terme, celui qui devrait permettre de sortir du système sacrificiel, devient paradoxalement celui qui le soutient ultimement. Pourquoi ? Parce que le sujet qui occupe cette place refuse précisément d'aller jusqu'au bout de ce qu'elle exige. Il veut l'identité sans la Passion, la création sans la finitude, l'œuvre sans le travail de l'œuvre, l'individualité sans la solitude essentielle.


“L’homme participe au monde social comme totalité de discours en conflit. Mais en conflit en soi. Parce que le propre du monde païen, sacrificiel, c’est d’ignorer un tel conflit, de vénérer des idoles qui sont hors tout conflit essentiel, des idoles indifférentes, immobiles, ou d’une mobilité sans limites, et, bien plus, de se vouloir une telle idole. Alors qu’assumer le conflit, c’est, contre le monde païen, ce que veut la philosophie. Car la totalité des discours du monde social n’est pas, du moins pour les discours fondamentaux, une totalité indéfinie, mais une totalité ordonnée selon une forme , celle qu’implique la structure de l’existence (et de l’inconscient) – une structure à quatre termes, 3 + 1 (le ternaire de l’absolu, ternaire d’abord faussé par l’homme, et le quart terme qui est le propre de l’homme, celui à partir duquel il peut rétablir dans sa vérité le ternaire initial).”
JURANVILLE, 2010, ICFH

OUBLI, Finitude, Pulsion de mort, Inconscient

Il n'y a d’oubli que parce qu'il y avait quelque chose à penser pour quelqu'un, à lui transmettre, à poser devant lui. L'oubli présuppose donc un Autre ; une signification qui devait être constituée ; mais aussi la finitude, qui vient empêcher cette constitution. D’où la définition de l’oubli comme signification + finitude. Mais comme tel l’oubli est une condition de la pensée : la pensée surgit sur fond de ce qui lui échappe. A partir de là ii faut distinguer entre deux sortes d’oubli : l’oubli constitutif, inévitable, puisque la finitude introduit nécessairement de la rupture dans la pensée, et l’oubli essentiel, qui est ce que l'on fait de cette rupture : on la mène jusqu'à son terme, jusqu'à ce qu'une signification nouvelle puisse être constituée. Ou pas… car l’on peut très bien oublier cet oubli essentiel producteur de vérité. Ce qui se produit quand on transforme la finitude en une blessure prétendument infligée par l'Autre, que l’on voudrait faire disparaître mais à laquelle on revient compulsivement - puisqu’elle n’est rien d’autre que la pulsion de mort - pour s’éviter de faire l’épreuve de la finitude essentielle en s’ouvrant radicalement à l’Autre. Le point où le sujet se protège contre l’épreuve est principalement la pulsion sexuelle, où l’on s’oublie finalement soi-même, où il n’est plus question de s’ouvrir à l’Autre. Mais comme toujours le refus peut être retourné en condition de vérité ; c’est à partir du sexuel,  en partant de l’objection de la mort à la vie et de la non-pensée à la pensée, que l’oubli essentiel peut être retrouvé. C'est-à-dire accepter d'entrer dans l'espace où une signification doit être produite, plutôt que de rester fixé à la finitude comme traumatisme. Il faut avoir décidé d’oublier pour entrer dans le jeu de l’existence. L'oubli est la condition objective et l'accomplissement du jeu, comme le souci était l’acte du jeu. Ceci, Heidegger l’avait déjà reconnu : pour lui l’oubli appartient à la structure même de l’être. Mais si l'on prétendait objectiver complètement l'oubli, on risquerait de retomber dans la métaphysique. Pour Juranville au contraire il doit être possible de parvenir à un savoir de cet oubli. C’est ici que l’inconscient devient décisif, car il permet à Juranville d’accomplir quelque chose qui était hors de portée pour Heidegger : transformer la structure de l'oubli en objet de savoir. Non seulement l’inconscient permet de « donner toute sa vérité à l'oubli » comme le dit Juranville, mais il permet d’en décortiquer précisément le mécanisme. De sorte qu’il devient impossible d’imputer à l’Autre un “traumatisme de la finitude”, quand cet Autre faux s’avère une construction imaginaire de l’existant refusant la finitude essentielle, prêt à sombrer pour cela dans le nihilisme.


Précisons enfin que cet oubli inévitable, pour négatif qu’il soit au départ, est, en fait, positif, et qu’on doit le mener jusqu’à son terme, au point de reconstituer la signification vraie, avec toute la finitude. Et que là serait l’oubli essentiel. Car si l’on oublie, si on se laisse entraîner par la finitude à ne pas penser, à ne pas penser à ce à quoi on devait penser, c’est parce qu’on pense sans cesse à quelque chose à quoi on ne devrait pas penser. À la finitude en tant que l’Autre nous l’aurait infligée. À un prétendu traumatisme de la finitude. Pensée mauvaise qui n’est pas une pensée, mais bien plutôt l’abîme de toute pensée. Qui est le refus, par la Chose mythique close sur soi, de l’essence, de la Chose vraie se posant elle-même et s’ouvrant à son Autre. Pensée mauvaise qui n’est en fait que pulsion de mort. Si l’on oublie, c’est parce qu’au fond on reste fixé à l’instant de cette pulsion. Et qu’on se donne un objet qui la confirme. Objet sexuel – l’oubli constitutif n’étant autre que pulsion sexuelle. Ce qu’il faut alors, c’est s’opposer, non pas à l’oubli constitutif, mais à la fixation au traumatisme de la finitude. C’est oublier jusqu’au bout.”
JURANVILLE, 2000, JEU

OUBLI, Jeu, Souci, Finitude, HEIDEGGER

Rappelons tout d’abord que le jeu est signifiance et finitude : il y a quelque chose à comprendre, à interpréter, à investir de sens ; mais celui qui joue est un être fini, pris dans des limites qu'il n'a pas choisies. C'est une structure fondamentale de l'existence : l'existant est pris dans un jeu qu'il doit chercher à comprendre et à s'approprier. Le premier aspect du jeu, son acte même, est le souci, comme sens et finitude, « ce par quoi le fini, reconnaissant le jeu dans lequel il est pris, vise à s’approprier ce jeu » précise Juranville. Donner sens à la finitude implique de chercher à comprendre rationnellement le jeu dans lequel on se trouve. Prétention vaine, sinon illégitime selon Heidegger : même si le souci pointe vers la raison, ce serait contredire l’existence (son imprévisibilité, etc.) que de faire de cette raison le lieu d'une objectivité absolue. Cette limite imposée par la pensée de l’existence se répète et s’accentue avec l’oubli, défini comme signification et finitude. L'oubli est maintenant « ce par quoi et dans quoi s’accomplit le jeu » (Juranville). Pour que le jeu puisse accéder à l'objectivité absolue de l'existence, il faut que le fini oublie quelque chose. Mais quoi ? Il doit oublier « le prétendu “traumatisme de la finitude” » dit Juranville, c’est-à-dire une certaine interprétation de sa propre finitude. Le fini s’imagine que l’Autre lui a imposé la finitude, qu’il l’a condamné au manque d’autonomie. Dès lors le sujet devrait oublier ce traumatisme, cette violence originelle, pour acquérir son autonomie, sans se rendre compte que c’est cette interprétation fausse de la finitude elle-même qui l’empêche d’oublier vraiment et d’assumer la finitude essentielle : sa condition d’être fini radical, quelques soient les intentions de l’Autre. Ce n’est donc pas la finitude qu’il faut oublier - au contraire il s’agit de l’assumer - mais cette mauvaise interprétation. C’est ici que l’on peut à nouveau souscrire aux analyses de Heidegger… tout en percevant ses limites. Heidegger réhabilite l’oubli essentiel comme constitutif de l’existence, tout en dénonçant “l”oubli de l’être” qu’il attribue à la métaphysique. Pour la métaphysique il n’y a rien à oublier, au contraire il y aurait à retrouver l’essence déjà là, de toute éternité. Pour Heidegger l’oubli est essentiel car il signe la temporalité finie, la finitude même de l’existence, que l’existant doit reconnaître et revouloir. L’existant doit accepter que l'identité véritable soit elle-même dans le temps, et non une identité éternelle déjà constituée. Mais là encore, il n’est pas question pour Heidegger que cet oubli permette d’atteindre à une objectivité absolue posée comme telle, un savoir absolument rationnel de cet oubli. Mais enfin, qu’est-ce qu’un Autre qui n’offre pas à son Autre la possibilité d’un savoir vrai, d’une autonomie vraie ? N’est-ce pas un Autre qui n’a pas d’Autre précisément, donc un Autre absolu faux, de même nature que l’idole païenne ? Le détour par Freud, qu’opère Juranville, est des plus éclairants. La conception métaphysique de l'oubli correspond à ce qu'il appelle « avec Freud une névrose fondamentale ». Pourquoi ? Parce que le sujet « se veut absolument sujet » (comme tout névrosé) mais, pris dans son interprétation fausse du “traumatisme de la finitude”, ne cesse en réalité de fuir la finitude radicale, c’est-à-dire sa propre responsabilité dans les maux dont il se plaint. Il s’en tient à la jouissance subie et imposée du symptôme, au lieu d’assumer au contraire le symptôme pour le dépasser ; autrement dit de passer de la névrose à la sublimation. Or ce passage est toujours possible car, note Juranville, la sublimation (consistant à s’identifier à l’Autre) survient toujours « dans le cadre de la névrose ». Cela se comprend puisque c’est justement l'Autre qui appelle le fini à devenir sujet de son existence, et à devenir finalement « l’Autre de l’Autre ». Et la névrose devient alors « bonne névrose » du moment qu’elle est traversée jusqu'à son terme. Etre l’“l’Autre de l’Autre” signifie que le fini n'est plus simplement celui qui reçoit de l'Autre sa détermination. Il devient lui-même capable de se rapporter à l'Autre comme un Autre véritable, donc comme un sujet autonome. Le fini doit donc effectivement oublier, non pas sa finitude, mais sa condition d’esclave ou de victime qu’il s’était lui-même forgée dans son fantasme.


“Certes Heidegger dénonce très légitimement, dans la conception courante et métaphysique de l’oubli, ce que nous pourrions appeler avec Freud une névrose fondamentale – pour autant que le sujet se veut absolument sujet, sujet qui se serait affronté à toute la finitude, alors qu’il ne cesse de fuir la finitude radicale qui elle-même, sous forme d’oubli inévitable, ne cesse de se répéter. Mais Heidegger rejoint ce qui fait le fond de cette névrose en s’arrêtant à un Autre qui n’ouvre pas radicalement, jusqu’au savoir vrai, l’espace de l’autonomie. Dans ces conditions, n’y aurait-il pas plutôt à prolonger ce que dit de positif Heidegger ? Et à avancer l’idée que la sublimation, si elle advient dans le cadre de la névrose parce que c’est appelé par l’Autre que le fini se fait sujet de l’être et de l’existence, si elle est d’abord sublimation finie, s’accomplit néanmoins, le fini devenant alors l’Autre de l’Autre, la névrose étant alors bonne névrose ?”
JURANVILLE, 2000, JEU

ORIGINE, Christ, Église, Savoir

Après la chute de l’Empire romain, première grande catastrophe historique, la philosophie, qui avait introduit le commencement de l’histoire universelle, doit se tourner vers l’origine, dans l’Autre absolu, afin de recevoir les conditions permettant de poursuivre son œuvre historique et politique. L’origine est définie comme historicité + position, tandis que le commencement était historicité + négation : l’origine est antérieure au phénomène et pose l’historicité elle-même. Le Sacrifice du Christ constitue une nouvelle manifestation de cette origine et permet donc le recommencement de l’entreprise historique de la philosophie. Il est d’abord rupture avec le système social sacrificiel et dispense la grâce, désormais non seulement à l’individu mais au sujet social, au peuple. Il est ensuite rupture allant jusqu’au savoir et dispense l’élection : le Christ, Élu par excellence, invite chacun à accueillir et à reconstituer son enseignement, notamment dans les paraboles, ce qui suppose un travail d’interprétation. Le savoir théologique ainsi constitué n’est pas une « onto-théologie », il est savoir du Dieu trinitaire, Père, Fils, Esprit, correspondant au mouvement ternaire fondamental de la pensée, et savoir du passage imprévisible du Christ dans l’histoire. Cette vérité doit être appropriée par les hommes sous la forme d’une objectivité à la fois absolue (celle de la vérité elle-même) et finie (celle que l'existant peut effectivement produire et s'approprier). Elle produit historiquement une nouvelle institution : l’Église, instance critique chargée de rappeler à l’État ce qu’il doit être, c’est-à-dire un État juste. L’Église et État ne peuvent donc se confondre : l’État doit combattre ou limiter l’injustice toujours renaissante, tandis que l’Église rassemble les hommes en tant qu’ils assument leur injustice inéliminable et visent la justice. Pour devenir universelle, l’Église doit s’appuyer sur l’universalité déjà constituée par Rome : elle est d’abord romaine avant de devenir pleinement catholique et apostolique. Les sacrements objectivent l’appartenance à cette institution ; la liberté de culte garantit que l’engagement religieux reste libre et la liberté d’enseignement permet d’expliquer partout la vérité révélée. Enfin, par l’évangélisation, l’Église étend la conscience d’un destin commun de l’humanité et diffuse la morale de l’amour du prochain issue de la révélation juive.


Comme instance critique par laquelle l’État est rappelé à ce qu’il doit être (l’État juste), l’Église prend place dans l’entreprise générale d’institution de la justice. Une place définitive, parce qu’elle est le rassemblement de tous les hommes en tant qu’ils sont supposés avoir assumé dans le bien et le juste leur inéliminable injustice, alors que, dans l’État, cette injustice surgit sans cesse à nouveau et doit sans cesse être combattue ou limitée : il y aura toujours et l’État et l’Église. Devant s’étendre le plus vastement et de devenir elle-même effectivement universelle (« catholique »), elle doit, vu les risques de rejet, prendre appui sur l’universel déjà là, celui de l’Empire romain - et, avant que d’être « apostolique », être « romaine ». Prévoyant ces risques et les contradictions qu’on avancera contre elle, elle prévient tout cela par les sacrements qu’elle administre et qui marquent qu’on est membre de cette institution. En tant qu’elle détermine la fin suprême, elle procède à la canonisation du droit qui assure la place de l’individu et elle pose comme droits nouveaux les libertés de culte (car l’engagement dans l’Église doit être libre) et d’enseignement (car, difficile, la vérité nouvelle révélée par le Christ doit être partout expliquée).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Péché, Finitude, Grâce

La mise en question véritable du monde ordinaire par l’existant devenu origine, par son choix, doit être maintenant objectivée par son œuvre propre, laquelle doit pouvoir être reconnue par tous comme objectivité absolue. L’obstacle est la finitude de l’existant : comment un être fini pourrait-il produire quelque chose d'absolument objectif ? Nier cette finitude conduit à la folie, tandis que la poser positivement comme essentielle conduit au péché. Juranville définit le péché par « finitude + position », en opposition à la folie définie par « finitude + négation ». Le péché est ainsi la subjectivité absolue de l’origine, ce par quoi l’origine humaine peut effectivement s’accomplir dans la condition finie. Autrement dit : il ne faut pas seulement avoir choisi l'œuvre, il faut aussi accepter la condition finie depuis laquelle elle doit être créée. Mais la créature ne peut d’abord produire seule cette vérité de sa finitude : elle doit la recevoir de l’Autre absolu. Ce ne peut plus être le Père, car la Création, œuvre du Père, doit maintenant recevoir une confirmation après avoir été vouée au mal par le système sacrificiel humain. Cette confirmation vient du Fils, par la Révélation et surtout par l’Incarnation : le Christ assume pleinement la finitude, jusqu’à subir et traverser la violence sacrificielle. La Croix constitue ainsi une « répétition de l’origine » dit Juranville : elle révèle que la finitude peut être assumée et devenir créatrice au lieu d’être fuie. Mais l'existant falsifie immédiatement ce qu'il reçoit : il interprète d’abord cette œuvre de manière gnostique, comme si le Christ l’avait libéré de son propre péché ; il refuse donc encore d’assumer lui-même sa finitude. Cette fuite constitue la contradiction subjective de l’origine et s’organise socialement dans le système sacrificiel, qui rejette le péché sur la victime. Sortir de ce système suppose de recevoir de l’Autre les conditions permettant d’être soi-même reconnu comme Autre vrai et de reconnaître les autres comme Autres vrais. L’existant doit ainsi poser ensemble altérité et autonomie, ce qui définit la grâce. Conclusion : comme solution de la contradiction subjective, “la grâce est l’altérité absolue de l’origine et son essence”. La grâce du Père, donnée lors de la Création, permet à l’homme de devenir à son tour origine et d’engager son œuvre propre ; après le refus païen et la constitution du monde sacrificiel, la grâce du Fils permet au sujet social de rompre avec ce système, de laisser advenir l’individu véritable et finalement d’instituer la justice.


En fait, contradiction subjective de l’origine, l’existant refuse toujours d’abord d’assumer son péché. Il le refuse, comme sujet social, en organisant le système social sacrificiel qui empêche qu’advienne l’individu qui l’assumerait. Dépasser ce refus fondamental, c’est, pour l’existant radicalement fini qui tend toujours d’abord à se refermer sur une identité abstraite et fausse, avoir reçu, de l’Autre absolu, les conditions de ce dépassement : c’est-à-dire, à la fois, être considéré comme Autre vrai et lieu d’altérité essentielle par cet Autre et, en même temps, assumant de manière pleinement libre cette altérité à soi offerte, se rapporter aux autres humains comme eux aussi Autres vrais et individus. C’est poser ensemble altérité et autonomie. Ce qui définit la grâce, comme singularité et autonomie définissaient l’élection. La grâce est l’altérité absolue de l’origine et son essence. Elle est d’abord grâce du Père dispensée à Adam, à l’homme, à l’existant lors de la Création, pour que celui-ci devienne à son tour origine et commence un jour, l’ayant choisie, son œuvre propre. Mais le refus païen vient. Elle est ensuite grâce du Fils dispensée à l’homme devenu sujet social pour qu’il puisse un jour rompre avec le système sacrificiel dans lequel il s’est enfermé et, laissant le sujet individuel advenir à sa vérité d’individu, instituer la justice.”
JURANVILLE, 2017, HUCM