Le discours philosophique déploie le savoir de l'existence, mais son fondement est l'inconscient, que seule la psychanalyse peut d'abord poser explicitement. La philosophie le reprend ensuite comme principe non seulement du savoir, mais aussi de sa méthode. Cette méthode est dite métaphorique, parce qu'elle procède par substitutions successives de concepts, à l'image de la métaphore lacanienne. Un concept initial, porteur d'une dualité encore implicite, est progressivement approfondi. Un premier concept de substitution paraît résoudre sa contradiction, mais celle-ci réapparaît sous l'effet de la finitude et du refus de l'existant. Un second concept prend alors le relais, jusqu'à ce qu'une troisième substitution permette d'assumer à la fois la contradiction et le refus, conduisant le concept initial à son essence. Contrairement à Hegel, chez qui la contradiction tend naturellement vers sa résolution, Juranville introduit la résistance existentielle du sujet comme moment essentiel de la méthode, et finalement comme la matrice de tout son système. Elle permet de construire les grandes structures symboliques qui organisent son œuvre : le trois (la pensée spéculative et la Trinité), le quatre (la structure de l'existence et de l'œuvre), le cinq (les époques de l'histoire), le six (le savoir réconcilié, figuré par l'Étoile de David et l'Étoile de la Rédemption) et le sept (l'ensemble des grandes religions mondiales).
L'Individu et son Autre
A partir des écrits d'Alain Juranville
METHODE, Métaphore, Inconscient, Refus, HEGEL
METHODE, Forme, Savoir, Pratique
La pratique véritable ne consiste pas d'abord dans l'action, mais dans la méthode. L'existant commence toujours enfermé dans une objectivité socialement reconnue qui exclut la subjectivité et la finitude. Pour accéder à une pratique vraie, il doit laisser apparaître la forme, c'est-à-dire la manière dont la subjectivité produit l'objectivité. Cette forme est à la fois objective, si l'on considère le résultat, et subjective, si l'on considère l'acte qui l'engendre. C'est ce qui distingue théorie et pratique. La théorie affirme la vérité de la forme : elle montre qu'une certaine manière de construire l'objectivité est juste. La pratique va plus loin : elle affirme le savoir de la forme, par lequel le sujet s'approprie intérieurement cette vérité et la reconstitue à partir de lui-même. La pratique est donc essentiellement méthode. Celle-ci ne concerne pas le contenu des actions, mais leur manière d'être conduites ; elle vaut universellement, quels que soient les objets visés. La méthode est ainsi à la fois savoir, parce qu'elle guide l'action du sujet, et forme, parce qu'elle est indépendante des contenus particuliers. Elle constitue le « savoir de la forme » autant que la « forme du savoir ».
METHODE, Existence, Métaphore, Contradiction, HEGEL
L’ambition de Juranville est d’élaborer un véritable savoir de l'existence, contre la tradition de la pensée existentielle qui soutient que l'existence échappe irréductiblement au savoir. Que l’objectivité de l'existence réside dans le langage, d”autres l’ont déjà dit comme Heidegger, Wittgenstein, l'empirisme logique et surtout Lacan, pour qui l'inconscient est structuré comme un langage. Dès lors il propose une “méthode métaphorique”, inspirée de la dialectique spéculative de Hegel mais profondément transformée. Comme chez Hegel, l'analyse passe par trois moments : une identité immédiate où la contradiction est ignorée, la reconnaissance de cette contradiction, puis sa résolution dans un concept supérieur. Mais Juranville ajoute deux opérations essentielles. D'une part, la négation pure ou le refus radical, qui exprime la réalité du péché, de la pulsion de mort ou de la résistance à la vérité et fait surgir une contradiction nouvelle. D'autre part, la position pure ou l'acte créateur métaphorique, qui invente un concept inédit capable de dépasser cette contradiction et d'ouvrir un nouveau cycle d'analyse. La méthode est ainsi circulaire et topologique : les concepts se définissent mutuellement et le système ne possède pas de terme définitif, mais progresse en fonction du but poursuivi. Ce but est d'établir la philosophie comme savoir effectif de l'existence.
METAPHYSIQUE, Théorie, Philosophie, Absolu
Après la logique comme son acte, et la physique comme son identification, le principe subjectif de toute théorie est la métaphysique. Une théorie ne devient pleinement vraie que lorsqu'elle est portée par un sujet capable de reconstituer lui-même le savoir dont l'Autre absolu est le principe. La métaphysique est ainsi définie comme l'unité du savoir et de sa vérité universellement reconnaissable. Aristote distingue déjà la physique, science des formes liées à la matière, et la métaphysique, science des formes séparées. Le Moyen Âge approfondit cette distinction grâce à la Révélation, qui introduit la finitude humaine et fait de Dieu la source du savoir véritable. Avec Descartes, la subjectivité devient le point de départ du savoir, garanti par Dieu ; Spinoza et Leibniz cherchent à construire un système métaphysique complet. Kant reconnaît l'aspiration universelle à la métaphysique mais nie qu'elle puisse devenir une science, tandis que Hegel affirme la possibilité d'un savoir absolu, tout en abandonnant paradoxalement le terme même de métaphysique. La pensée de l'existence (Kierkegaard, puis Heidegger), au nom d’une “transcendance” véritable, critique à son tour la métaphysique parce qu'elle identifie le savoir à une négation de la finitude. Mais manifestement cette critique manque son objet : la véritable métaphysique ne supprime pas la finitude, elle l'intègre comme condition même du savoir. Le tournant décisif est alors fourni par la psychanalyse. Reprise par la philosophie, elle permet enfin d'intégrer le désir, l'inconscient, la pulsion de mort et la finitude radicale dans un savoir rationnel. La métaphysique peut ainsi devenir un savoir effectivement reconnu, non plus seulement individuel mais social, le « discours métaphysico-magistral » qui doit accompagner la philosophie dans l'institution d'un monde juste. Elle ne se confond pas, pour autant, avec la philosophie comme telle, laquelle relève du discours “clérico-universitaire”. Au passage, Juranville valide la critique adornienne de Kant : penser l'absolu demeure possible, mais il est vrai qu’après Auschwitz, la métaphysique ne peut renaître qu'en assumant le nihilisme, le matérialisme et la catastrophe historique. Il retrouve plutôt chez Hegel l'intuition d'un savoir absolu qu'il s'agit désormais de repenser à partir de la psychanalyse. Quant à la théorie critique, de Horkheimer à Habermas, sa distinction entre théorie traditionnelle et théorie critique émancipatrice s’avère insuffisante : la première organiserait le savoir tout en naturalisant la violence sociale et la division du travail, mais la seconde tout en dénonçant cette violence n'explique pas comment la justice pourrait devenir universellement reconnue, faute d'intégrer pleinement la finitude radicale, révélée seulement par la religion et confirmée par la psychanalyse.
MESSIE, Sens, Non-sens, Idéologie
La philosophie veut un monde où le capitalisme est assumé comme expression de la finitude humaine et du désenchantement. Le capitalisme révèle le non-sens que les religions païennes dissimulaient sous les mythes et les sacrifices. Ce non-sens se manifeste, comme tel, dans la dépression essentielle qui est expérience authentique du vide et de la pulsion de mort, à l’opposé de la dépression inessentielle du monde profane, matérialiste et nihiliste, qui colmate le vide de l’existence par une aspiration frénétique au bonheur. Car la philosophie ne vise pas le non-sens pour lui-même : elle cherche un sens véritable qui ne nie jamais la finitude, ni ne s’y résout simplement, mais qui l'assume pleinement. Ce sens ne peut provenir uniquement de l'homme ; il est apporté par le Messie, envoyé par le Père pour restaurer le sens perdu de l'origine. Le judaïsme annonce ce Messie, tandis que le christianisme le reconnaît en Jésus-Christ. Et encore le véritable messianisme n'efface jamais le non-sens : tout projet de salut total intramondain devient une idéologie (ainsi le communisme, le nationalisme et le scientisme libéral) conduisant à de nouvelles formes du sacrifice. Benjamin a bien affirmé que seul le Messie peut accomplir l'histoire, et Levinas complète en précisant que chaque homme est appelé à devenir Messie en prenant sur lui la responsabilité d'autrui. Le salut est ainsi à la fois un don de l'Autre absolu et une tâche confiée à chaque individu dans l'œuvre de la justice.
PAGANISME, Quadriparti, Analogie, Existence, HEIDEGGER
Juranville remarque que le féminisme est impossible dans le monde traditionnel, non seulement parce que les femmes y sont subordonnées, mais surtout parce que l'individu autonome n'y existe pas encore. Tous sont intégrés dans un ordre social et cosmique qui fixe d'avance les rôles. Le paganisme présente un paradoxe : il exalte symboliquement la Terre-Mère et les grandes déesses, mais il accorde socialement la prééminence aux hommes et aux fils. Les différences entre masculin et féminin s'y inscrivent dans une harmonie cosmique où la finitude radicale de l'existence n'est pas reconnue. A cet égard le Quadriparti de Heidegger ne correspond nullement à une description du monde païen, mais bien à la structure fondamentale de l'existence : la Terre et le Ciel correspondent respectivement à l'objet et au sujet (pour Juranville) - certes toujours complémentaires -, tandis que les divins représentent l'Autre qui appelle les mortels (la Chose, pour Juranville) à affronter leur propre finitude - loin, cette fois, de toute complémentarité ou analogie. Les mortels deviennent eux-mêmes en assumant leur condition mortelle et en répondant à cet appel. Le monde païen, en revanche, repose sur des analogies entre les couples Terre/Ciel et mortels/divins, qui maintiennent un ordre hiérarchique traditionnel : le masculin est associé au Ciel et aux divinités, tandis que les femmes restent rapportées aux Mères. Le féminisme ne peut donc apparaître qu'avec l'histoire, lorsque l'individu devient capable de remettre en question les rôles hérités et d'assumer librement son existence.
MEMOIRE, Tradition, Répétition, Evénement
La vrai répétition n’est pas une simple reproduction du passé, elle recrée un événement fondateur et produit du nouveau. Répondant à l'appel de l'Autre, le sujet devient lui-même créateur, « l'Autre de cet Autre ». Pour que cette répétition soit possible, il faut que la temporalité essentielle soit conservée dans la mémoire, laquelle n’est pas une simple faculté psychologique, mais la vérité du temps : elle maintient vivant un événement qui continue d'ouvrir des possibilités nouvelles d'existence. C'est en ce sens que se constitue une tradition authentique. L'injonction du Christ lors de la Cène (« Faites ceci en mémoire de moi ») signifie moins un devoir de commémoration qu'un appel à refaire vivre l'événement. Comme l’a montré justement Foucault, le christianisme transforme la mémoire individuelle, valorisée par les Grecs, en mémoire institutionnelle, portée par l'Écriture et l'Église. Mais cette tradition rencontre aussitôt une contradiction : l'homme refuse spontanément une mémoire vivante qui l'obligerait à affronter sa finitude radicale. Il lui préfère une mémoire morte, réduite à un inventaire de faits sans portée existentielle. Pour reprendre maintenant Kierkegaard, il s'agit au contraire d'être aujourd'hui « contemporain du Christ », c'est-à-dire de laisser l'événement demeurer vivant. La destruction de cette mémoire vivante n’a t-elle pas trouvé une expression extrême dans la tentative d'extermination du peuple juif, porteur de l'attente messianique ? En deça de ce crime ultime, toute tradition est constamment menacée de falsifier le message qu'elle transmet : elle est nécessaire à la conservation de l'événement, mais toujours exposée au risque de transformer une mémoire vivante en mémoire figée. C'est cette tension qui constitue la « contradiction subjective de la tradition ».
MELANCOLIE, Absolu, Séparation, Finitude, KIERKEGAARD
MELANCOLIE, Question, Sublimation, Philosophie
Pour l’homme voué à la destination de par sa finitude, la pensée symbolique est déjà une interprétation du destin : elle lit les signes, les événements, les symptômes. Mais la pensée conceptuelle va plus loin : elle atteint l'être dans sa vérité, à la fois totale et partielle. Pour accéder à cette pensée véritable, il ne suffit pas de recevoir le don de l'autre ni même de produire une œuvre : il faut traverser jusqu'au bout l'épreuve de la mélancolie. Celle-ci n’est autre que la présence même de la question de l'être, question qui surgit avant toute maîtrise du sujet (ce n’est pas lui qui la pose) et qui demeure d'abord sans réponse. Elle ouvre une expérience du réel en révélant les failles du monde et le caractère toujours incomplet du savoir. Tant que cette question est seulement subie, le sujet reste dans la mélancolie. La véritable activité philosophique commence lorsque le sujet reprend activement cette question à partir d'une réponse qu'il peut élaborer et travailler dans une œuvre. Poser une telle question et y travailler constitue déjà un don, donc une entrée dans la sublimation, puisqu'elle ouvre pour soi et pour les autres un nouvel espace de pensée. En revanche, la « bonne névrose », indispensable à la vie sociale et à la transmission du destin, tend à limiter l'expérience mélancolique et à maintenir une sublimation seulement partielle. Limitation dont participe alors la perversion ordinaire du social, visant à protéger le sujet de l'épreuve du réel, mais le privant par là même de l'accès à la pensée conceptuelle et à la sublimation absolue.
MELANCOLIE, Sublimation, Liberté, Névrose
Pourquoi certains sujets entrent-ils effectivement dans la sublimation alors que d'autres demeurent dans la névrose ou la mélancolie ? La réponse est claire : aucune structure n’est ici déterminante ; il faut une décision libre. Le don de l'autre, rendu possible par la destination, ne suffit pas à produire la sublimation : il n'en constitue que la condition de possibilité. Il permet seulement au sujet d'accomplir le deuil de la haine. Entre la névrose et la sublimation s'intercale alors un état intermédiaire : la mélancolie. Le mélancolique est déjà détaché de sa névrose : il ne croit plus à son symptôme, contrairement au névrosé pour qui celui-ci conserve une fonction de cohérence du monde. À travers le symptôme, le mélancolique rencontre directement le réel, mais refuse de fixer cette expérience dans une œuvre ou un engagement définitif. Il demeure suspendu entre plusieurs possibles, exposé au risque de s'effondrer hors du monde. La mélancolie s’épreuve en comme un excès de possibilité : la liberté aperçoit toutes les voies sans parvenir à en choisir une. La psychanalyse montre également que, dans le transfert, l'analysant cherche parfois à reconstituer sa névrose en suscitant la haine de l'analyste, afin d'éviter le travail du deuil. Parce qu'elle est finie, la liberté peut toujours préférer le « moindre bien » de la névrose au risque de la création ; mais en faisant ce choix, elle réduit progressivement ses propres possibilités d'exercice, car le don de l'autre n'est ni permanent ni garanti.
MATHEME, Logique, Existence, Négation, LACAN
L'écriture scientifique repose sur des lois générales, mais elle présuppose toujours une existence qui lui échappe. Lacan reprend les quatre propositions fondamentales de la logique classique (universelle affirmative, particulière affirmative, universelle négative, particulière négative) et les transforme afin de montrer les limites internes de toute écriture logique. L'universelle affirmative (« tous les x... ») exprime simplement la loi. La particulière négative (« il existe un x qui échappe à la loi ») donne sens à cette loi en rappelant qu'elle suppose toujours une existence extérieure au système : le Nom-du-Père. En revanche, Lacan modifie profondément les deux autres propositions. L'universelle négative ne signifie plus simplement que la loi est fausse ; elle affirme qu'il existe quelque chose qui ne peut même pas être entièrement inscrit dans le réseau des lois. La particulière affirmative cesse d'être la simple constatation d'un cas particulier ; elle désigne au contraire ce qui demeure irréductiblement extérieur à toute démonstration logique. À partir de cette réécriture, Lacan distingue deux couples de modalités : le nécessaire et le possible, qui organisent le domaine de la science et des lois ; le contingent et l'impossible, qui désignent ce qui surgit depuis le réel et excède toute formalisation. Le contingent correspond à la rencontre imprévisible, que l'écriture scientifique est structurellement impuissante à codifier. L'impossible désigne ce qui ne peut jamais être complètement intégré dans le langage ou la logique : c’est le réel ou le signifiant pur, représenté ici par le phallus. Le mathème psychanalytique devient alors l'écriture même des limites de toute écriture scientifique. La science écrit le monde ; la psychanalyse écrit ce qui échappe à cette écriture. La science dit comment fonctionne le langage ; la psychanalyse dit pourquoi le langage ne peut jamais tout dire.
MATHEME, Écriture, Parole, Sublimation, LACAN
Juranville affirme volontiers que le mathème de la psychanalyse se tient tout entier dans le schéma L, en tant que “schéma quaternaire de la structure signifiante fondamentale de l’inconscient”. C’est d’autant plus convainquant qu’il réalise et assume un télescopage entre le schéma L initial de Lacan (faussement “intersubjectif”) et la structure logique qui résulte de la réinterprétation, par le même Lacan, plus tardivement, des propositions de base de la logique formelle. Le schéma L de Lacan était destiné à représenter : le sujet, le moi, l'Autre, l'autre imaginaire ; plaqué sur le carré logique, avec Juranville, il prend une dimension beaucoup plus compréhensive, d’où ressort une opposition franche entre l’écriture et la parole. Les modalités du nécessaire et du possible correspondent au domaine où s'organise l'écriture scientifique : le réel est progressivement mis en forme, ordonné, symbolisé. Les modalités du contingent et de l’impossible indiquent les limites de cette même écriture : d'un côté ce qui demeure sans relation dans l’écrit et résiste au symbolique, de l'autre ce qui échappe entièrement à l’écriture et surgit, imprévisiblement, dans la parole. Cette opposition permet à Juranville de distinguer deux positions subjectives - qu’il attribue respectivement à l’homme et à la femme - irréductibles l’une à l’autre et deux rapports foncièrement différents à la sublimation. Qu’il s’identifie au père symbolique ou bien au père réel, celui qui écrit est seulement engagé dans le travail de la sublimation, il produit une œuvre qui n'est pas encore pleinement accomplie. Qu’il s’identifie à la Chose en tant qu’objet ou à la Chose en tant que phallus (hors monde), celui qui parle réalise vraiment la sublimation et produit une œuvre que l’on peut dire « parlante », en ceci qu’elle porte désormais sa vérité propre (elle est devenue vivante, elle parle toute seule).
MATERIALISME, Richesse, Jouissance, Objet a, LACAN
Le matérialisme n'est pas d'abord une philosophie de la matière. C'est une manière d'exister qui refuse la création, l'ouverture à l'Autre et la finitude. L'homme matérialiste demeure enfermé dans la jouissance immédiate et fait de la Richesse une nouvelle idole, remplaçant les anciennes divinités païennes. Le matérialiste demeure symboliquement attaché à la mère, à la jouissance première, au lieu d'accéder, par la médiation du père symbolique (et donc de l’esprit), au vrai désir et à la sublimation. Or la richesse n’est pas condamnable en soi : le riche peut devenir un véritable maître s'il renonce à la simple jouissance de son avoir pour le risquer dans une œuvre, s’il transforme son capital en activité créatrice. Lacan opposait le riche ordinaire au saint ou à l'analyste, qui accepte librement d’incarner l’« objet a », comme pur déchet, à rebours également de l’esclave qui participe (par nécessité vitale) à la production du même objet, cette fois comme plus-de-jouir.
MATERIALISME, Paganisme, Esprit, Cause
Le matérialisme est un phénomène historique majeur qui accompagne le développement de la philosophie et la sortie progressive du monde traditionnel. Dans ce dernier, la vie sociale est organisée autour de croyances en des esprits divins, généralement des ancêtres divinisés, qui incarnent autant de figures de l'Autre absolu faux ou du Surmoi féroce, et déterminent les conduites par les rites, les sacrifices et les interdits. Ces puissances sont supposées être les causes véritables des événements, parce que les hommes renoncent à s’assumer eux-mêmes comme causes. Avec l'apparition de l'histoire, cette organisation est remise en question par la philosophie, qui affirme d'abord un non-savoir primordial avant de conduire à un savoir véritable reconstitué rationnellement. C'est dans ce mouvement critique que naît le matérialisme : les causes des phénomènes ne sont plus recherchées dans les esprits mais dans la matière elle-même, comme l'illustre l'atomisme d'Épicure. Une étape nécessaire dans la constitution de la raison, mais nullement son aboutissement.
MAL, Mal radical, Bien, Métaphysique
Sur la théorie du mal, deux des principales traditions philosophiques échouent, pour des raisons exactement inverses : la métaphysique dissout le mal radical dans le bien ; la pensée de l'existence refuse tellement de dissoudre le mal qu'elle renonce finalement à penser son articulation avec le bien. L'une supprime le mal ; l’autre interdit de penser le bien. La métaphysique, de Socrate à Hegel en passant par Kant, reconnaît certes l'existence du mal, mais elle le réduit à une ignorance, à une particularité encore inachevée ou à une erreur sur le bien véritable. Elle exclut donc toute volonté du mal pour le mal et refuse de reconnaître un mal radical comme révolte consciente contre la finitude et contre la loi. Ce refus engendre ce que Juranville appelle le “mal absolu”, c'est-à-dire le faux bien qui se présente comme le bien véritable et trouve son expression historique dans le sacrifice et dans les idéologies. La pensée de l'existence accomplit un progrès décisif en reconnaissant au contraire ce mal radical sous les figures du péché, du désespoir, de la déchéance, du nihilisme, de la pulsion de mort ou de la jouissance, chez Kierkegaard, Heidegger, Freud, Lacan ou Lévinas. Mais elle commet l'erreur inverse : par crainte de retomber dans la médiation hégélienne, elle refuse d'articuler objectivement le bien et le mal, allant parfois jusqu'à considérer, avec Wittgenstein, que l'éthique est indicible. En renonçant ainsi à penser positivement le bien, elle laisse paradoxalement le faux bien continuer à régner dans le monde social et confirme indirectement le système sacrificiel qu'elle voulait dénoncer. Il faut au contraire maintenir toute la radicalité du mal sans le dissoudre dans le bien, mais affirmer simultanément un vrai bien capable d'assumer ce mal radical au lieu de le masquer, avec pour objectif l'institution d'un monde juste.
MAL, Culpabilité, Mal radical, Sexualité
La simple certitude subjective d'être un existant coupable ne suffit jamais : tant qu'elle ne devient pas savoir, elle retombe dans une culpabilité imaginaire et fausse. Ce qui permet à la culpabilité d'acquérir une objectivité est le mal, qui en constitue la cause, de même que le bien est la cause de la mélancolie. Le mal n'a cependant aucune vérité en lui-même, mais la possibilité du mal est inscrite dans la création elle-même : en créant un être fini et libre, le bien rend possible le refus de la finitude et de l'Autre. En ce sens, le mal possède une première vérité comme condition de la liberté. Mais lorsque la créature choisit effectivement ce refus, le mal devient mal absolu : fermeture à l'Autre, crime, système sacrificiel et savoir qui le justifie. Ce mal n'est pas voulu par le bien et ne possède aucune vérité propre ; seul le pardon de l'Autre absolu peut finalement le réintégrer dans l'ordre du bien. À l'inverse, le sujet doit reconnaître un mal vrai, ou mal radical, c'est-à-dire la possibilité du mal assumée comme telle et intégrée dans l'œuvre et le savoir. Ce mal est celui qu'il fallait « revouloir », non pour le commettre, mais pour reconnaître qu'il était constitutif de la liberté humaine. Juranville identifie finalement ce mal vrai à la sexualité, lieu privilégié où s'éprouvent la finitude, le désir et la responsabilité. La sexualité devient ainsi le point d'où peut naître l'œuvre et le savoir, selon la logique de la felix culpa : la faute reconnue ne conduit pas au désespoir mais devient l'occasion même de la création, comme un « acte manqué qui a réussi » dit Juranville.
REVELATION, Mal, Culpabilité, Finitude
Pourquoi la révélation est-elle nécessaire ? Parce que ni le monde social ni l'individu ne peuvent, par eux-mêmes, assumer pleinement le mal radical. Le mal radical est la possibilité de faute et de culpabilité qui accompagne la condition humaine, soit la finitude radicale. Le mal absolu consiste précisément dans le refus de reconnaître le mal radical et la finitude constitutive de l'existence. Ce refus conduit à la fabrication d'un Autre absolu faux ou Surmoi, qui se présente comme le bien suprême tout en engendrant le meurtre et le système sacrificiel. Lorsque l'individu dénonce ce mal et reconnaît la culpabilité fondamentale de l'homme, il commet cependant une nouvelle erreur : il refuse de croire qu'un monde juste puisse être objectivement institué et demeure ainsi dans une critique impuissante qui participe encore indirectement au mal qu'elle dénonce. La seule issue est la révélation, par laquelle l'Autre absolu véritable rend possible l'acceptation de la culpabilité et l'institution d'un savoir et d'un monde nouveaux où la finitude radicale est enfin reconnue. La révélation n'est pas seulement un contenu religieux ; elle constitue la réponse à l'impossibilité où se trouve l'homme d'assumer seul sa responsabilité. Elle est l’essence de la culpabilité et d’une certaine façon son effet : Dieu se révèle parce que l'homme ne parvient pas à porter sa culpabilité, et peut-être aussi parce que Dieu éprouve une forme de responsabilité envers cette condition humaine. La révélation juive signe la découverte historique de la culpabilité constitutive de l'homme, tandis que le christianisme révèle le lien profond entre cette culpabilité et la sexualité, ouvrant ainsi la voie à une compréhension existentielle du mal et de la justice.
