S’agissant du pouvoir réel dont peut disposer la philosophie, Juranville établit une analogie explicite entre le discours psychanalytique et le discours philosophique. Tous deux exercent un pouvoir par la grâce, c'est-à-dire en rendant possible l'autonomie de leur Autre. Mais ils ne s'effacent pas de la même manière : la psychanalyse s'efface comme savoir devant le sujet individuel, tandis que la philosophie maintient son savoir et s'efface seulement comme pouvoir devant le sujet social, plus précisément devant le discours du maître. L’analyste renonce à se présenter comme détenteur de la vérité du patient et laisse le savoir se reformer à partir des paroles de l'analysant lui-même. Le discours philosophique, au contraire, pose constitutivement son savoir, puisqu'il a pour fonction d'établir la vérité de la justice. Il ne peut donc s'effacer comme savoir sans renoncer à son essence. Il doit cependant s'effacer comme pouvoir devant le sujet social, et plus précisément devant le discours du maître, qui incarne ordinairement le pouvoir politique. Mais le maître du monde social traditionnel est lui-même aliéné : fasciné et capté par l'Autre absolu faux, l'idole ou le Surmoi, il croit que tout pouvoir appartient à cette puissance et qu'il ne peut agir qu'en la représentant. Il incarne ainsi le pouvoir davantage qu'il ne l'exerce véritablement, puisque sa volonté demeure soumise à une loi fausse. Le discours philosophique se réfère au contraire à l'Autre absolu vrai, qui reconnaît l'homme comme son Autre et lui dispense les conditions de son autonomie. Socialement constitué comme discours philosophico-clérical, il deviendrait idéologique s'il cherchait à entrer en lutte avec le discours du maître pour occuper directement sa place. Une telle prétention transformerait le savoir philosophique en volonté de maîtrise inadéquate, aussi bien politiquement que philosophiquement (la philosophie deviendrait idéologie). La philosophie exerce au contraire un pouvoir vrai lorsqu'elle reconnaît le pouvoir propre du maître, le laisse advenir et le conseille en posant le savoir véritable de la justice. Cet effacement ne signifie toutefois pas la disparition totale de la philosophie sur la plan institutionnel. Au-delà de son exercice dans l'enseignement, la recherche et le débat public, le pouvoir philosophique réapparaît dans le gouvernement libéral sous la forme du pouvoir législatif, face au pouvoir exécutif, qui correspond au discours du maître. La distinction entre les deux pouvoirs traduit institutionnellement celle du savoir philosophique de la justice et de l'effectivité propre à l'action politique. Le législatif détermine le cadre normatif de l'action, tandis que l'exécutif réalise les décisions dans le monde. Cette articulation ne signifie cependant pas que les institutions législatives existantes incarnent automatiquement la vérité philosophique, ni que la séparation entre législation et exécution soit absolue ; simplement la démocratie parlementaire ouvre un espace institutionnel où le débat, parfois authentiquement philosophique, peut avoir cours librement. D’ailleurs le discours psychanalytique conserve lui aussi un pouvoir réel malgré son effacement et continue de jouer un rôle essentiel, comme discours psychanalytico-individuel ; en tout cas dans le monde de la fin de l'histoire, entendu comme un monde où le droit reconnaît universellement la possibilité pour chacun d'accéder à l'autonomie véritable et où les institutions s'efforcent d'en garantir les conditions, sans que disparaissent pour autant la finitude des existants, leur résistance à cette autonomie ni la possibilité toujours renaissante du sacrifice.
L'Individu et son Autre
A partir des écrits d'Alain Juranville
POUVOIR, Philosophie, Psychanalyse, Démocratie
POUVOIR, Psychanalyse, Parole, Liberté, LACAN
La cure psychanalytique fait figure de modèle s’agissant de montrer comment un pouvoir véritable ne s'exerce qu’en renonçant à la domination. Freud avait déjà reconnu dans le transfert le principe du pouvoir de l'analyste, pouvoir initialement proche de la suggestion. Le patient attribue à l'analyste un savoir et une puissance susceptibles de résoudre ses difficultés ; il risque alors de s'enfermer dans une relation de fascination, de captation et d'aliénation. Mais le transfert devient le moyen d'une véritable libération si l'analyste renonce justement à utiliser ce pouvoir comme instrument de suggestion ou de maîtrise. Le pouvoir de l'analyste devient ainsi effectif et vrai parce qu'il s'efface devant celui de l'analysant. La parole analytique affirme certes l’inconscient mais elle n'impose pas au patient une vérité prédéterminée : elle ouvre un espace dans lequel celui-ci peut accéder à sa propre parole. Conformément à la règle fondamentale de l'association libre, l'analysant est invité à laisser venir ses pensées et ses paroles sans chercher à leur imposer une cohérence préalable. C'est alors que, sur fond de non-sens, un sens peut se nouer et qu'une vérité peut apparaître de manière imprévisible. L'analysant devient ainsi capable d'exercer son propre pouvoir, non en maîtrisant absolument l'inconscient, mais en reconnaissant son existence et en transformant son rapport à lui. Juranville interprète régulièrement cette transformation comme l'effet de la grâce, qui ouvre la possibilité de la vérité, et de l'élection, par laquelle le sujet accueille et accomplit librement cette possibilité. Le discours psychanalytique constitue donc un exemple privilégié de pouvoir vrai, conformément à la formule lacanienne selon laquelle, dans la cure, « la parole a tous les pouvoirs ». Y compris celui de jaillir comme “parole pleine”, imprévisiblement, mais non nécessairement. En tout cas le psychanalyste ne doit pas s’imaginer qu’il dispose du « pouvoir de faire le bien » : pareille entreprise illusoire renforcerait la soumission à la loi fausse du Surmoi, qui n’a rien à faire avec la vérité. Elle substituerait une norme extérieure à la liberté du sujet et reproduirait la structure de la maîtrise. Le pouvoir véritable consiste au contraire à libérer le patient, à le laisser être et à lui donner les conditions d'agir à son tour, jusqu’à devenir lui-même, éventuellement, psychanalyste - d’une position où il pourra lui-même rendre la grâce, soit rendre possible la parole et la liberté d'autrui. La psychanalyse fournit donc bien, au niveau du sujet individuel, le modèle de ce “pouvoir par retrait” que la philosophie, au niveau du sujet social qui est le sien, doit exercer dans l'histoire ; modèle aussi d’une parole définie comme objectivité du pouvoir vrai.
POUVOIR, Parole, Société, Sacré
La question devient alors celle de son accueil universel. Pour que la volonté vraie soit effectivement reconnue, il faut que les conditions de l'autonomie soient constamment offertes à tous. Juranville définit ainsi la société véritable comme autonomie et totalité : non pas une totalité qui absorberait les individus, mais un ensemble dans lequel chacun donne aux autres les conditions de leur liberté et les reçoit à nouveau lorsqu'il retombe dans le refus. Il n'y a pas d'un côté des élus définitivement libres et de l'autre des individus définitivement dépendants : la grâce circule entre les existants. Il n’y a aucun rapport nécessaire entre le fait d’assumer l'élection éthique et le fait d’appartenir aux élites sociales. La société véritable repose sur une réciprocité qui interdit de fixer définitivement les positions. Autrement dit nul ne possède l'autonomie comme un capital définitivement acquis ; chacun demeure exposé à la nécessité de la recevoir à nouveau. La société constitue ainsi la subjectivité du pouvoir vrai et la solution de sa contradiction objective. Mais une seconde difficulté surgit : le sujet social refuse originairement cette société, parce qu’il ne veut pas spontanément assumer la finitude. Il préfère se soumettre à des puissances extérieures, à des idoles, ou servir des maîtres ; il cherche des garanties imaginaires ; et surtout il veut éviter l'épreuve de l'individualité. Tout ce que la société traditionnelle lui propose, finalement. C’est donc bien le sujet social, soit le peuple, beaucoup plus que les maîtres, qui constitue le principe profond de cette société traditionnelle sacrificielle, ce que Juranville rapporte au discours empirico-populaire plutôt qu'au discours métaphysico-magistral. Ce refus constitue la contradiction subjective du pouvoir vrai.
Son dépassement n'est possible que parce que l'accueil libre de la loi vraie est originairement l'objet d'un savoir déjà présent dans le réel, antérieurement même au refus de l'existant. Juranville définit la spiritualité comme liberté et savoir, puis le sacré comme spiritualité et réalité. Le sacré devient ainsi l'altérité absolue et l'essence du pouvoir vrai, ainsi que la solution de sa contradiction subjective : il désigne la présence réelle et originaire du savoir de la liberté, qui rend possible le dépassement du refus sacrificiel. Il constitue, selon Juranville, le premier attribut ou la première Personne de l'Autre absolu. Le pouvoir véritable est donc exercé par celui qui est habité par le sacré, d'abord constitutif de l'Autre absolu puis communiqué à l’existant. Celui-ci n'est donc pas la source absolue de sa propre puissance : il devient capable d'agir parce qu'il accueille cette altérité.
“Dans la société véritable, chacun, pour autant qu'il s'est établi dans son autonomie, en donne à tous les autres les conditions et, pour autant qu'il fuit à nouveau cette autonomie, en reçoit à nouveau de tous les autres les mêmes conditions. Mais l'existant, quand il se fait sujet social ordinaire, par horreur devant l'individualité de lui requise, n'a-t-il pas, par finitude, toujours déjà rejeté la perspective d'une telle société ? N'a-t-il pas toujours déjà préféré se soumettre à des idoles ou aux maîtres qui les incarnent, croire aux pouvoirs de forces mystérieuses, certes en essayant de les capter à son profit ? Et n'est-ce pas ce sujet social, ce peuple plus que les maîtres qui, au fond, ordonne la société traditionnelle sacrificielle et ses prolongements dans le monde historique ? N'est-ce pas le discours du peuple, empirico-populaire, plus que le discours du maître, métaphysico-magistral ? Contradiction subjective du pouvoir, du pouvoir vrai. C'est ce que, selon nous, laisse entendre Lacan quand il dit des « sociétés appelées primitives » « de n’être pas dominées par le discours du maître ».”
JURANVILLE, FHER, 2019
POUVOIR, Philosophie, Volonté, Grâce
Si la philosophie connaît la vérité de la communauté juste, comment peut-elle contribuer à sa réalisation alors que le monde social demeure traversé par la pulsion sacrificielle ? Et comment peut-elle exercer un pouvoir sans reproduire précisément la maîtrise qu'elle cherche à dépasser ? La réponse de Juranville repose sur une distinction entre pouvoir, autorité et souveraineté, puis sur une conception paradoxale du pouvoir philosophique : la philosophie exerce son pouvoir en s'effaçant devant celui des maîtres, afin de rendre possible la vérité de leur propre pouvoir. Le point de départ est la permanence de l'entraînement sacrificiel du sujet social, ou du peuple, qui tend à rejeter l'individu véritable et à refuser ainsi le sens de l'histoire, orientée vers la constitution d'un monde juste. Ce refus concerne plus radicalement encore la fin de l'histoire, entendue non comme disparition du devenir, mais comme horizon intelligible d'une communauté dans laquelle le droit reconnaîtrait les conditions de la liberté individuelle. La philosophie, qui assume une responsabilité historique et veut l'accomplissement de cette justice, rencontre donc une résistance réelle : la tendance sacrificielle du sujet social ne peut être dissipée par la seule démonstration. Sa volonté doit devenir effective et l'emporter sur cette résistance : c’est précisément le propre du pouvoir, qui articule volonté et réalité. Le pouvoir désigne une volonté qui surgit imprévisiblement et fait entrer dans la réalité la loi qu'elle se donne, malgré les obstacles. L'autorité, elle, se définit comme volonté et vérité. Elle désigne une volonté reconnue comme juste, dont la vérité permet en principe de lever les résistances sans recours à la contrainte extérieure. La souveraineté, enfin, conjugue volonté et savoir. Elle désigne une volonté qui se sait reconnue de tous, au moins implicitement, et ne rencontre plus d'obstacle de principe à cette reconnaissance. Ces trois déterminations distinguent ainsi l'effectivité de l'action, la légitimité de la volonté et l'universalité reconnue de cette légitimité. Quel est donc le pouvoir de la philosophie ? La philosophie selon Juranville exerce un pouvoir historique véritable, mais refuse explicitement le modèle platonicien des philosophes-rois, jugé fantasmatique et dangereux parce qu'il risquerait de transformer le savoir philosophique en maîtrise politique directe. Le pouvoir philosophique doit au contraire opérer par la grâce. Il s'exerce d'abord en s'effaçant devant le pouvoir ordinaire des maîtres, auxquels appartient la fonction effective de l'action politique. Il suppose ensuite que ce pouvoir possède une vérité possible, irréductible à sa forme sacrificielle. Il cherche enfin à orienter ce pouvoir vers l'accomplissement de sa propre vérité, qui est également celle de la philosophie : la réalisation d'un monde juste. La philosophie n'impose donc pas directement sa volonté au pouvoir politique ; elle cherche à lui permettre de devenir lui-même vrai, selon le principe de la grâce qui rend possible la liberté d'autrui en renonçant à se substituer à lui. Cette conception originale du pouvoir philosophique, exerçant une sorte de causalité par retrait, permet de comprendre comment le discours du clerc devenu philosophie pourrait transformer le discours du maître sans nécessairement l'abolir.
POPULISME, Colère, Election, Peuple
Juranville propose une interprétation du populisme fondée sur sa conception générale de l'existence, de la finitude, de la grâce et de l'élection. Tous les existants commencent par refuser d'assumer la réalité de leur existence, caractérisée par la finitude et la pulsion de mort. Ce refus primordial ne peut être dépassé que par la grâce reçue de l'Autre, puis par son accomplissement dans l'élection éthique, qui permet à l'existant de devenir un individu véritable et de manifester son autonomie dans ses œuvres. Ceux qui assument ainsi leur existence suscitent l'admiration ou l'amour de ceux qui sont prêts à accomplir le même mouvement, mais également l'envie et la haine de ceux qui demeurent dans le refus. Juranville appelle « peuple » au sens négatif cette position existentielle de résistance à la finitude et à l'individualité véritable. D’où la nécessité des représentants politiques, chargés de traiter les affaires publiques et eux-mêmes soumis aux lois qu'ils édictent. La colère populaire contre ces représentants - disons, lorsqu’elle pointe cette fonction de représentation comme illégitime - exprime une résistance à la médiation politique et une volonté de réduire les mandataires politiques à de simples exécutants de la volonté populaire. Juranville parle même d’une “idole abstraite de la Colère” (notons la majuscule) comme d’un simple avatar des anciennes idoles du paganisme. La Colère ainsi sacralisée devient un principe de légitimation, au sens où elle semble suffire à établir la vérité d'une revendication. Le fait d'être en colère vaut comme une preuve suffisante de l’injustice subie ; elle remplace l'examen rationnel de la justice par l'affirmation immédiate d'un affect collectif. Autrement dit, le sujet ne dit plus simplement : “je suis en colère parce que je considère subir une injustice”, mais tend à dire : “puisque je suis en colère, l'injustice est démontrée”. Le fait est que de réelles injustices peuvent engendrer la colère, que chacun jugera dès lors compréhensible voire salutaire si elle en facilite la reconnaissance. De plus la colère semble un affect qui en tant que tel ne devrait pas s’exposer au jugement. Mais le problème de la légitimité de la colère est plus complexe. Déjà la colère comporte une dimension intentionnelle : elle est colère contre quelque chose ou quelqu'un ; elle implique souvent un jugement, même implicite, sur ce qui nous arrive, une interprétation de la situation qui peut être vraie ou fausse. Notamment, comme l’a bien vu Aristote, elle sous-entend une dépréciation de notre personne par autrui : “désir chagrin d'une vengeance patente à cause d'un dédain patent en ce qui concerne notre personne ou celle des nôtres, ce dédain nous semblant injustifié”. La colère ne nous précipite pas seulement dans la réaction souvent violente, elle précipite notre jugement dans le sens de l’accusation d’autrui. Etant naturellement lourde de confusion, elle ne saurait donc, à elle seule, légitimer les actes qu'elle inspire. Le populisme réactive ainsi le fond sacrificiel d'un peuple se prétendant pur, immédiatement détenteur du savoir politique et opposé à des élites supposées corrompues. Il dénonce leur reproduction sociale, le système qu'elles auraient constitué à leur profit et la mondialisation qui renforcerait leur domination. Cette hostilité conduit à l'exigence d'un mandat impératif, réduisant les représentants à de simples instruments d'un peuple supposé posséder immédiatement le savoir politique, ainsi qu'au fantasme d'une démocratie directe abolissant toute médiation. Le populisme réintroduit alors une logique de domination sous l'apparence de la souveraineté populaire. Ceci étant, le “peuple” n’est pas une notion univoque, il convient de maintenir la distinction entre le peuple comme position existentielle négative, le peuple comme ensemble des citoyens et le peuple imaginaire du discours populiste. D’autre part, la défense de la représentation ne doit pas conduire à sacraliser les représentants eux-mêmes, puisque ceux-ci demeurent soumis à la finitude, au droit et à la possibilité de la critique. La question philosophique décisive est donc de savoir comment distinguer la contestation démocratique légitime de la régression populiste, sans transformer la critique du sacrifice populaire en justification des hiérarchies sociales existantes.
POLITIQUE, Acte, Discours du maître, Discours du clerc, WEBER
Comment accomplir effectivement un acte politique sans reproduire la violence sacrificielle que la politique a précisément pour vocation de dépasser ? Il ne suffit pas de connaître la justice, de la vouloir ou de la proclamer, il faut encore pouvoir la réaliser. Or les deux formes d'action politique les plus évidentes — l'action efficace du maître et l'action inspirée par une valeur absolue du clerc — conduisent chacune à une impasse. La politique véritable ne peut résulter ni de la seule efficacité des moyens ni de la seule pureté des fins. Elle exige la transformation du discours du clerc en philosophie. D’abord le discours du maître : il correspond à l'activité rationnelle en finalité de Weber, ou encore à l'éthique de responsabilité qui reconnaît que l'homme politique doit utiliser la force et assumer la possibilité de la violence. Or si le maître propose une fin et la réalise effectivement par le choix de moyens appropriés, cette efficacité demeure formelle, car elle ne garantit nullement la vérité de la fin ni la justice des moyens : les dominés sont transformés en instruments de l'action du maître et exposés à la violence. L'acte reproduit la structure sacrificielle, dans laquelle certains existants doivent subir une perte ou une destruction pour permettre l'accomplissement d'une fin collective. Ensuite le discours du clerc : il correspond à l'activité rationnelle en valeur, ou encore à l’éthique de conviction, qui veut l’action comme expression d'une valeur supérieure. Mais cette prétention à la vérité conduit encore à une fausse alternative. Soit la fin demeure non réalisée, et le discours se limite à un témoignage sans véritable acte politique, ce que Weber illustre par l'éthique du saint. Soit on veut réaliser cette fin à tout prix, sans reconnaître la finitude radicale de la réalité humaine et sociale, et l'action débouche sur des catastrophes où la violence sacrificielle est aggravée (comme avec le stalinisme et le nazisme), ce que Weber illustre cette fois par l’éthique du “prophète millénariste”. Ces formes de politique, virant à l’idéologie, prétendent imposer un absolu au réel en supprimant les résistances de l'existence. La politique véritable ne peut donc résulter d'aucune de ces deux formes immédiates ; elle exige que le discours du clerc devienne philosophie, c'est-à-dire qu'il dépasse la simple affirmation d'une valeur absolue pour produire un savoir rationnel de la justice, capable de reconnaître la finitude et de distinguer la vérité de l'idéologie. La philosophie ne doit pas seulement proclamer le bien : elle doit comprendre les conditions effectives de sa réalisation sans prétendre supprimer l'incertitude constitutive de l'existence. La communauté juste ne peut donc être celle qui impose une fin totale à l'histoire, mais celle qui institue les conditions de la liberté sans prétendre accomplir les individus à leur place.
POLITIQUE, Maître, Sacrifice, Liberté
Le politique apparaît pour la première fois en Grèce, non pas simplement parce qu'y existent des institutions de gouvernement, mais parce que l'organisation de la société devient elle-même un problème, susceptible d'être posé, discuté et transformé au nom de la justice. Rupture avec le sacré, ou avec un ordre social considéré lui-même comme sacré et ne pouvant en aucun cas être remis en question ; un ordre des maîtres dans lequel la domination, les hiérarchies et la violence sacrificielle sont présentées comme nécessaires et incontestables. “Le maître toujours est celui qui a sacrifié quelque chose de soi, et qui en a acquis le « droit » de sacrifier” écrit Juranville ; plus généralement le système sacrificiel définit ce mode d’organisation où une communauté ne peut justifier sa cohésion qu’en exposant certains de ses membres à la violence. Au contraire la justice politique exige qu'aucune violence ne soit institutionnellement légitimée contre quiconque, même si elle ne prétend pas supprimer toute violence individuelle. Le politique limite donc le pouvoir des maîtres dont la parole possédait une autorité sacrée ; celle-ci est remplacée par une loi extérieure à toute appropriation personnelle, valable indépendamment de celui qui la prononce. Les différences naturelles de sexe, d'âge ou d'appartenance collective continuent d'exister mais ne peuvent plus fonder légitimement une inégalité de droit. Et cependant, l’universalisation du droit ne constitue pas la finalité ultime du politique qui serait plutôt la liberté. La politique ne se contente pas d'organiser la société ou de répartir équitablement les pouvoirs, elle institue un ordre qui, paradoxalement, doit laisser place à ce qui échappe à tout ordre : la liberté comme possibilité imprévisible. Cette liberté est essentiellement incertaine, parce qu'elle ne peut être entièrement déduite des conditions sociales existantes ; en tant que créatrice elle relève plutôt de l’acte, y compris dans sa dimension politique, et ne se laisse pas réduire au monde constitué des significations. Le politique ne peut donc ni produire ni garantir l'accomplissement de cette liberté ; il peut seulement instituer les conditions dans lesquelles elle pourra advenir. Juranville peut ainsi que le politique « pose le réel ».
PLAISIR, Objet, Expérience, Temps
Le sujet qui affronte sa finitude découvre en même temps sa division et son être d'objet fini par rapport à l'Autre. Il se trouve alors devant une contradiction : s'il pose immédiatement l'identité nouvelle que cette expérience lui ouvre, il nie sa finitude en prétendant posséder sa vérité ; mais s'il refuse de poser cette identité, il fuit également la finitude en laissant subsister l'objectivité fausse du monde ordinaire. La seule issue consiste à se confier à l'Autre vrai, et d'abord à l'Autre absolu, en acceptant de devenir absolument son objet. Ce dessaisissement ne supprime pas le sujet : il lui permet au contraire de recevoir de l'Autre les conditions de son accomplissement comme sujet de l'expérience. Juranville définit alors trois moments : l'objet est l'existant qui prend du plaisir en recevant de l'Autre les conditions de sa vérité ; l'instant est l'acte du plaisir ; l'expérience est ce à quoi l'on prend plaisir. Il reprend ensuite la conception aristotélicienne du plaisir comme achèvement de l'acte, distinct aussi bien du devenir orienté vers une fin que de l'activité elle-même. Le plaisir constitue un achèvement par surcroît, grâce à ce qui survient de l'Autre dans la circonstance. Il peut toutefois être faux lorsque le sujet se laisse entraîner par les circonstances et cherche à fuir le dessaisissement qu'elles provoquent : c'est l'émoi ou l'intempérance. Il devient vrai lorsque l'existant accueille les circonstances favorables comme ouverture d'une possibilité essentielle. Ainsi la conception aristotélicienne de l'éducation, qui forme l'individu en le détournant des plaisirs faux et en l'attachant aux vrais. Il apporte une perfection supplémentaire que l'activité ne pouvait produire entièrement par elle-même, ce que Juranville exprime d’une formule : « Le plaisir est alors grâce, à l'Autre et de l'Autre ». Kierkegaard décrit bien cette présence centrale du plaisir dans la sphère esthétique, dont la caractéristique principale est « l'instant ». Signe, selon Kierkegaard, que cette sphère refuse la continuité temporelle : en absolutisant l'instant, l'esthète refuse l'épreuve de la contradiction entre le possible et le réel, que l'existence véritable doit maintenir ensemble. L'esthétique se réfugie tantôt dans le réel sans possible, c'est-à-dire dans l'instant du plaisir considéré comme satisfaction close, tantôt dans le possible sans réel, c'est-à-dire dans le rêve ou le jeu comme sens intemporel. Mais Kierkegaard ne mène pas l’analyse jusqu’à son terme. L'instant du plaisir est vrai lorsqu'il ouvre une possibilité venue de l'Autre ; il devient faux lorsqu'il refuse d'inscrire cette possibilité dans la continuité de l'existence. Le plaisir doit donc conduire à l'œuvre, où la possibilité reçue devient objectivité effective, puis à la jouissance, dans laquelle la Chose recrée temporellement son identité. Le plaisir est l'événement de la grâce dans l'instant ; la jouissance est l'accomplissement temporel de ce que cet instant a rendu possible. La finitude, pas plus que la division du sujet, ne sont des fatalités indépassables : la vérité n'est ni souverainement produite ni simplement abandonnée, mais reçue de l'Autre et réalisée dans l’œuvre.
PLAISIR, Objet a, Fantasme, Désir, LACAN
Indiscutablement le plaisir se situe dans l'ordre général du bien, sans constituer le Bien suprême. Il se caractérise par son appartenance à un temps imaginaire, dans lequel l'existant demeure provisoirement protégé de l'effraction du réel comme non-sens pur, et par l'absence d'un principe objectif de vérité. Le temps imaginaire est celui dans lequel l'existant peut maintenir une certaine continuité de son monde et de son rapport à lui-même. Mais il ne se réduit pas non plus à un état subjectif sans rapport avec le réel, et cette absence de vérité objective ne signifie pas qu'il soit dépourvu d'objet : il possède l'objet a, objet de la pulsion partielle, autour duquel celle-ci accomplit son circuit et dont le plaisir constitue l'effet. Le plaisir est donc inséparable du fantasme, qui articule le monde et la pulsion partielle. Le fantasme n'est pas simplement une scène imaginaire ajoutée à la réalité ; il soutient la manière dont le sujet habite son monde et y trouve du plaisir. Plus précisément le fantasme constitue l'« envers du monde » (Lacan) : il soutient l'existence intramondaine tout en échappant à sa logique explicite. Le plaisir est ainsi un supplément à l'acte intramondain : il accompagne et préserve le monde supposé par l'action, mais excède les finalités de celle-ci. Même lorsqu'une activité semble avoir le plaisir pour seule fin, cette finalité n'est qu'apparente, car le plaisir, lorsqu'il se produit, relève strictement du circuit fantasmatique. Pour autant le plaisir possède une fonction essentielle et une positivité propre : il préserve non seulement le monde mais aussi indirectement le désir, sans jamais le satisfaire définitivement. La pulsion partielle accomplit son circuit autour de l'objet a sans abolir le manque constitutif du désir, en quoi elle le soutient. Mais il n’est aucunement à l’origine du désir ou de la jouissance, c’est l’inverse : le désir de l’Autre, et avec lui l’ordre symbolique, sont premiers. Il n’y a aucune unité imaginaire ou biologique originaire que le symbolique viendrait secondairement briser. L'objet a lui-même doit être compris comme ce qui reste de la Chose dans le champ du principe de plaisir, tout en constituant ce champ. L'objet a, parce qu'il est objet pour le désir et trace de la Chose, peut être qualifié de plus-de-jouir (une sorte de plus-value apportant justement du plaisir), mais il ne constitue pas lui-même l’objet du désir, ni celui de la jouissance. “Nulle autre relation à lui ne peut s’établir, sinon la pulsion, avec le plaisir qui en est l’effet” écrit Juranville. En somme le plaisir n'est ni une simple diminution de la souffrance, ni une forme atténuée de jouissance, ni même une fin que l'on pourrait poursuivre directement. Il est l'effet de la pulsion partielle, organisée autour de l'objet a, et il possède une fonction positive de préservation du monde et du désir. Comme tel, le plaisir peut être valorisé sans qu’il soit nécessaire (réduction hédoniste) d’en faire la finalité ou l'accomplissement de l'existence. Mais la réduction ascétique, considérant le plaisir comme une pure illusion et une satisfaction négative, doit également être écartée.
PHYSIQUE, Existence, Liberté, Cause, WEBER
Juranville voit chez Weber une anticipation remarquable de cette physique, notamment dans ses quatre types d'activité : l'activité traditionnelle correspond au discours du peuple, dominé par l'objet et associé à la perversion ; l'activité rationnelle en finalité correspond au discours du maître, dominé par le sujet et associé à la névrose ; l'activité rationnelle en valeur correspond au discours du clerc, dominé par l'Autre et associé à la sublimation (entre le maître et le clerc, il y a la Révélation, qui met en question les finalités ordinaires). ; l'activité affective ou émotive correspond au discours de l'individu, dominé par la Chose et associé à la psychose. Chacun de ces discours possède une forme fausse et une forme vraie, respectivement : empirico-populaire (lorsque l'objectivité à laquelle l'existant se rapporte est effectivement vraie), métaphysico-magistrale (lorsque la subjectivité est elle-même vraie et reconstitue en acte l'objectivité), philosophico-cléricale (lorsque l'Autre absolu ouvre à l'existant l'espace de son autonomie) et psychanalytico-individuelle (lorsqu'il permet à l'autre d'accéder à son être de cause libre). La communauté juste se définit par le libre jeu de ces quatre discours, aucun ne devant absorber les autres. Le discours du maître ne doit pas imposer sa souveraineté. Le discours du peuple ne doit pas enfermer les individus dans la tradition. Le discours du clerc ne doit pas transformer la valeur en autorité oppressive. Le discours de l'individu ne doit pas prétendre se substituer aux autres formes de la vie sociale. La physique est donc inséparable du droit, puisqu'elle doit montrer comment les institutions rendent possible l'accession de chaque existant à la causalité libre, dans le libre jeu des discours. La liberté n'est pas absence de causalité : elle est une causalité singulière qui se dégage de la nécessité reconnue. L'imputation causale singulière de Weber permet de penser l'intervention imprévisible de l'acte libre dans un champ de possibilités objectives. Juranville propose alors d'interpréter le “type idéal” de Weber (ce qui permet de déterminer certains traits significatifs d'une réalité, de façon à l’ériger en modèle). comme œuvre : une œuvre véritable ouvre à d'autres existants des possibilités de devenir eux-mêmes causes libres et de produire leurs propres œuvres. Même lorsqu'elle est d'abord faussée par ceux qui la reçoivent, elle conserve une puissance d'ouverture. Weber demeure toutefois prisonnier d'une conception kantienne de l'objectivité, qui limite les possibles à des constructions méthodologiques et à des probabilités, sans reconnaître leur réalité essentielle.
La tâche de la philosophie consiste donc à établir une physique absolument rationnelle de l'existence, capable de démontrer l'objectivité des structures de la liberté sans abolir la singularité ni l'imprévisibilité des actes.
Nous pouvons maintenant dégager les quatre conditions nécessaires à une physique véritable de l'existence : 1) reconnaître la détermination originaire : l’existant est toujours d'abord pris dans une physique sociale fausse, où il se soumet à un Autre absolu illusoire ; 2) reconnaître la possibilité de la liberté : l’existant peut devenir cause libre et créatrice ; 3) reconnaître la grâce originaire : l’existant ne peut se libérer par lui-même, sa liberté doit être ouverte par l'Autre absolu vrai ; 4) reconnaître la médiation humaine : cette possibilité ne devient effective que dans la relation à un autre existant. La physique de l'existence est donc une théorie générale de la libération de la causalité humaine.
“Quand Weber parle de l’acte libre qui s’accomplit sur fond de ces possibles ou « règles de l’expérience » ou « types idéaux », quand il présente l’imputation causale singulière comme fondée sur le type idéal, il va donc bien tout à fait dans le sens que nous voulons indiquer en interprétant le type idéal comme œuvre. Car, pour nous, c’est dans l’œuvre que se fait l’ouverture de cette possibilité, dans l’œuvre en tant qu’elle appelle chacun à son œuvre propre, l’œuvre initiale étant d’abord, par l’existant, faussée, et continuant cependant, comme vraie, à lui ouvrir des possibles, qu’il peut saisir comme cause libre. Mais l’existant, là où il propose, comme nous venons de le montrer chez Weber, une physique vraie, existante, exclut d’abord que celle-ci puisse être posée (et se poser) comme universellement reconnue. Ainsi pour toute la pensée de l’existence.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
PHYSIQUE, Théorie, Logique, Existence
Les choses changent avec la Révélation chrétienne et l’idée de Création, avant de pouvoir être philosophiquement assumée. Descartes inaugure cette appropriation moderne par le doute, qui détruit le finalisme aristotélicien et lui substitue le mécanisme. Le doute suspend les évidences reçues et met en question les savoirs traditionnels ; il conduit à rechercher un fondement qui ne dépende pas de l'autorité du monde ordinaire. La question essentielle refait surface. Le doute cartésien devient une manière de faire entrer la finitude dans la philosophie, mais aussi le non-sens dans le monde. La matière n'est plus porteuse d'une essence ou d'une finalité intrinsèque ; elle devient un réel matériel envisagé en effet comme non-sens - certes figurable mathématiquement et explicable mécaniquement. Mais cette rupture ouvre également la possibilité d'une physique essentielle nouvelle, qui ne chercherait plus l'essence dans la nature sensible, mais dans l'existence et la relation à l'Autre. Car le doute cartésien aurait pu aller plus loin et atteindre le sujet lui-même, le fissurer, le diviser ; le sujet pourrait ne plus être considéré comme un fondement immédiatement assuré. Ces potentialités du doute seront découvertes bien plus tard avec l’inconscient… Emmanuel Kant, lui, s'arrête au sujet transcendantal : il montre comment la logique, devenue transcendantale, détermine les conditions d'un contenu d'expérience possible et fonde ainsi la nécessité de la physique scientifique. Mais cette physique demeure limitée au monde de l'expérience ordinaire et aux lois naturelles, sans pouvoir faire de l'existence essentielle son contenu. C'est cette exigence qui prépare d’abord le passage à Hegel, dont la logique prétend engendrer son propre contenu, mais sans jamais s’ouvrir à son Autre, puis à une philosophie qui intégrerait l’inconscient sans méconnaître, cette fois, la finitude radicale. La difficulté fondamentale sera alors de montrer comment une forme rationnelle peut déterminer les structures essentielles de l'existence tout en préservant l'irréductibilité de l'Autre et l'imprévisibilité des réalisations existentielles. Car si la logique peut déterminer les structures essentielles du contenu, et si la physique peut décrire la réalité existentielle de ce contenu, ni l’une ni l’autre ne peuvent produire nécessairement ou prévoir toutes les réalisations singulières de ce contenu.
“La théorie est ensuite la physique elle-même, dans quoi elle s’accomplit. La logique est d’une part forme, forme qui, Hegel l’a bien dit, serait forme violente et fausse (celle de la logique ordinaire ou d’une de ses variantes) si elle s’opposait et s’imposait à un contenu extérieur à elle, et forme qui n’est forme vraie que pour autant qu’elle produit à partir d’elle-même un contenu nouveau. Mais la logique est d’autre part vérité donnée à cette forme, vérité qui, pour l’existant, est toujours d’abord celle, « fausse », propre au monde social ordinaire, et vérité qui ne peut être devenue réellement, pour l’existant, la « vérité vraie », que s’il affirme qu’il se l’est appropriée, par le savoir. Or savoir et en même temps contenu, cela définit la physique. C’est donc bien comme physique que s’accomplit la théorie.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
PHILOSOPHIE, Existence, Langage, Question, WITTGENSTEIN
Juranville propose une interprétation existentielle du Tractatus de Wittgenstein, afin de montrer pourquoi l'affirmation de l'existence dans le langage conduit d'abord à récuser le savoir philosophique, tout en maintenant la philosophie comme activité critique et pratique de transformation de l'existant. Il rappelle que cette difficulté traverse toute la pensée de l'existence depuis Kierkegaard : reconnaître la finitude radicale semble interdire de poser un système de propositions philosophiques, puisque celui-ci risquerait de falsifier l'existence en la réduisant à un objet de savoir. Pourtant, toute activité philosophique conduit nécessairement à des propositions rationnellement justifiées, qu’on l’admette ou non. Déjà Socrate, dont les dialogues demeurent parfois aporétiques, vise toujours la définition de l'essence. Wittgenstein, lui, s'arrête à la philosophie comme élucidation et clarification, selon ses termes : elle ne produit pas des doctrines, mais délimite le dicible, le concevable (et l’inconcevable) et les conditions du langage ayant un sens. Cette activité peut rappeler la critique kantienne des limites de la raison, pourtant elle n’en partage ni la finalité ni la méthode. Elle repose bien plus profondément sur la “proposition élémentaire” comprise comme acte existentiel de parole. La philosophie wittgensteinienne manifeste d’emblée une vérité qui excède la logique : le langage est un lieu d'existence ouvert à son Autre. La distinction entre ce qui peut être dit et ce qui ne peut que se montrer prend dès lors tout son sens. L'indicible n'est pas simplement une impossibilité logique ; il renvoie à ce qui excède la maîtrise propositionnelle du sujet. Il ouvre donc vers l'Autre absolu. Il ne s'agit pas seulement de dire qu'il existerait des réalités métaphysiques dont nous ne pourrions parler. Il s'agit de reconnaître que l'existence, dans l’élément même du langage, est fondamentalement ouverte à une altérité qui ne peut être anticipée ni maîtrisée. La proposition 6.54, avec l'image de l'échelle qu'il faut rejeter après l'avoir gravie, exprime le refus de conserver les propositions philosophiques comme savoir : elles servent à transformer la vision du monde, puis doivent être reconnues comme des non-sens et dépassées. Chez Wittgenstein ce refus ne relève pas simplement d'un positivisme scientifique ni d'un néokantisme, mais d'une affirmation implicite de l'existence essentielle. Comme Kierkegaard et Heidegger, il le fait en récusant l’autonomie du discours philosophique au nom de l'existence ; il va même plus loin puisqu’il en vient à récuser la question elle-même, en affirmant que la solution du problème de la vie se manifeste par la disparition du problème lui-même. La philosophie ne fournit donc pas une réponse théorique à l'existence : elle transforme le rapport de l'existant à son propre problème devant l’existence. Cette transformation possède une portée éthique fondamentale, mais cela n’empêche pas que l'éthique elle-même, pour Wittgenstein, demeure indicible : elle appartient à ce qui se montre sans pouvoir être exprimé, à l'élément mystique. Un terme qui ne désigne pas ici nécessairement une expérience religieuse particulière, mais qui renvoie à ce qui excède le domaine des propositions factuelles. Juranville reconnaît la profondeur de cette découverte, mais refuse d'en faire le terme de la philosophie. Le désaccord essentiel porte sur la possibilité de conserver comme savoir ce que Wittgenstein estime devoir dépasser comme non-sens. La méthode juranvillienne montre justement comment élaborer un savoir qui intègre la finitude et l'ouverture à l'Autre sans transformer l'existence en objet ni dissoudre la question essentielle. N’en déplaise au logicisme, l’on peut établir avec toute la rigueur requise que le savoir philosophique possède une structure et une consistance propres, différentes de celles du savoir scientifique ; que ce discours peut dire le vrai sur l’existence, sans contredire sa finitude ; qu’il le fait en s’exposant sans détour à la critique de l'Autre ; enfin qu’il ne confond pas la démonstration théorique des essences avec la preuve existentielle.
PHILOSOPHIE, Langage, Savoir, Existence
Cherchant à établir les conditions d'un savoir philosophique de l'existence essentielle, les premières objections proviennent justement des philosophies contemporaines de l'existence, que l’on peut regrouper en deux catégories. La première pensée de l'existence, représentée notamment par Kierkegaard et Heidegger, estime qu'il faut taire le savoir systématique pour préserver l'irréductibilité de l'existence. La deuxième pensée de l'existence, messianique, représentée par Rosenzweig et Levinas, considère qu'il faut d'abord affirmer le savoir pour pouvoir dénoncer la totalité sacrificielle, puis le taire afin de préserver la transcendance de l'Autre. Contre ces deux tendances, Juranville veut montrer que l'existence peut être affirmée dans un savoir absolument rationnel et rigoureux, et non seulement contre lui. Or en évoquant une telle possibilité, l’on se heurte également, sur un tout autre front, aux objections de la philosophie analytique, qu’il faut prendre au sérieux puisqu’elles indiquent la voie d’une solution. Cette solution est l’objectivité qui se rencontre dans le langage lui-même, mais que la philosophie analytique voudrait réduire à un système logique pur, dans le but de promouvoir le seul savoir scientifique. Or la découverte de l'être comme existence apporte une tout autre conception du langage, où celui-ci n’apparaît plus comme un simple moyen d'exprimer ou de communiquer une signification préalablement constituée. “Il doit être reconnu comme lui-même lieu majeur d’existence, signifiance essentielle tournée vers l’Autre comme tel et produisant pour lui et avec lui la signification” écrit Juranville. Il faut donc distinguer la signifiance, dimension existentielle originaire de l'adresse à l'Autre, et la signification, contenu intelligible qui se constitue dans cette relation et peut ensuite être précisé et approfondi par le travail de la pensée. Cette conception rejoint certaines intuitions de Levinas sur la parole adressée à autrui et de Lacan sur le rôle constitutif du signifiant, tout en maintenant l'ambition propre de la philosophie : élaborer un savoir systématique et objectif de l'existence. Le langage logique pur risque alors d'apparaître comme un « faux langage », non parce que ses démonstrations seraient nécessairement invalides, mais parce qu'il aura abstrait et refoulé la dimension existentielle qui rend originairement possible la signification. La critique vise donc surtout la prétention de la formalisation à épuiser la vérité du langage, et non la légitimité de toute analyse logique. Le problème central devient celui de la conciliation entre constitution relationnelle du sens et objectivité universelle de la vérité. Pour Juranville, la relation à l'Autre ne détruit pas l'objectivité : elle en constitue au contraire une condition, puisque le savoir philosophique doit être adressé à tout Autre, exposé à ses objections et susceptible de sa reconnaissance.
PHILOSOPHIE, Judéo-christiannisme, Grâce, Décalogue
En dispensant la grâce aux autres discours, la philosophie suppose que la vérité qu'elle élabore rationnellement est déjà présente en eux ; mais cette vérité supposée n'est pas encore effectivement reconnue. Pour qu'elle puisse le devenir, la philosophie doit reconnaître radicalement sa finitude devant l'Autre absolu et, lorsqu'elle dispense la grâce, « rendre grâce » de celle qu'elle a elle-même reçue. Elle ne possède donc ni l'origine ni la puissance de la vérité qu'elle transmet. Dans la foi et l'espérance d'un amour universel qui n'abolit pas le mal mais le limite, elle affirme que le savoir vrai peut venir et viendra aux quatre discours fondamentaux par les grandes religions. Le judaïsme porte l'élection, rupture explicite avec le paganisme sacrificiel ; le christianisme porte la grâce, qui rend cette élection universellement acceptable mais doit elle-même s'accomplir en élection ; l'islam porte la foi, avec le risque d'identifier l'universel à la communauté ; le bouddhisme porte le don, issu d'une illumination ouvrant à la révélation. Toutes ces traditions contiennent une vérité, mais chacune doit rompre avec la tendance permanente de l'existant à les vivre sur le mode païen de l'appropriation et du sacrifice. Le judaïsme et le christianisme occupent néanmoins une place particulière parce qu'ils proclament expressément cette rupture. Juranville interprète alors le Décalogue comme l'expression de l'essence que chaque individu doit reconstituer en lui-même : reconnaissance de l'Autre absolu, refus de l'idolâtrie, accomplissement de soi, acceptation de sa finitude, ouverture de l'espace d'autrui, reconnaissance de la sexualité sans réduction de l'individualité à celle-ci, refus du meurtre, fidélité, respect de la propriété légitime, de la justice objective et refus de la rivalité comparative. L'élection juive porte ainsi une éthique universelle, offerte en principe à tous, mais exigeant une réponse effective. Cette universalité ne pouvait cependant devenir historiquement accessible à tous sans la grâce chrétienne. Par l'Incarnation, l'Autre absolu entre dans la condition humaine ; par le sacrifice du Christ, il subit la violence sacrificielle des hommes ; par son pardon, il ouvre à tous, y compris à ceux qui ont refusé l'élection, la possibilité d'y répondre. La grâce était donc implicitement supposée dans l'élection juive, tandis que la grâce chrétienne doit nécessairement s'accomplir en élection pour ne pas se fausser. Le Christ devient le modèle absolu de l'individu véritable, que chacun peut imiter dans les limites de sa finitude. L'éthique devient alors universellement assumable, et la politique doit lui faire place par le droit : l'État juste n'impose pas l'accomplissement moral, mais garantit à chacun l'espace de son accomplissement. Autrement dit le droit peut garantir la liberté de conscience, l'égalité juridique, la protection contre la violence et les conditions de l'autonomie. Il ne peut pas imposer l'élection ou la grâce comme expériences intérieures.
PHILOSOPHIE, Fin de l’histoire, Judéo-christianisme, Justice
On objectera : si la philosophie doit toujours pouvoir accueillir la critique imprévisible de l'Autre, comment peut-elle affirmer définitivement que l'histoire a achevé ses structures institutionnelles ? En réalité, si la méthode et le système juranvilliens prennent bien en charge l’histoire intégrale, lui reconnaissant un sens absolument conforme à sa logique événementielle, elle ne statue nullement sur le futur, notamment sur le devenir de la pulsion de mort qui, même assumée, peut toujours emporter - et même emportera probablement - l’espèce humaine. L'achèvement de l'histoire n'est pas la victoire définitive de la justice sur la pulsion de mort. La fin de l'histoire signifie que la justice n'exige plus, selon Juranville, l'invention d'un principe institutionnel radicalement nouveau ; elle ne signifie pas que les hommes agiront conformément à ce principe, ni même qu'ils conserveront les institutions qui le rendent possible. Autrement dit, l’histoire est achevée quant à son sens, mais non quant au devenir de l'existant qui en est le sujet. Rien n'exige, de toute façon, que l'humanité dure indéfiniment pour que son histoire ait eu un sens. Et n’oublions pas, en un sens plus fondamental, la fin de l’histoire n’est pas encore le Grand Jugement où seul l’individu, comptable de ses oeuvres, sera jugé ; seul il sera sauvé.
“ La philosophie n’est plus alors simplement, comme chez Heidegger, question, question essentielle (où l’on fait, au-delà du savoir traditionnel, ordinaire ou scientifique, l’épreuve du non-savoir fondamental), question de l’être. Elle n’est plus simplement, comme chez Levinas, critique, critique existentielle, transcendante (toute différente de la critique immanente selon Kant, où la pulsion de mort n’est pas encore reconnue), critique à partir de l’Autre. Elle est maintenant discours. Discours qui, dans son savoir, pose la question comme essentielle et qui est, par rapport à elle, la réponse. Et discours qui veut avoir tenu compte des critiques de tous les Autres éventuels et y répondre à partir du principe premier qu’est l’essence.”
JURANVILLE, 2024, PL
PHILOSOPHIE, Grâce, Discours, Religion
La psychanalyse dispense directement au sujet individuel une grâce qui suppose sa vérité dans l'inconscient et l'appelle à l'accomplir par son travail. La philosophie, elle, appartient au discours clérical ou universitaire : tout en affirmant la finitude radicale par la question essentielle, elle doit poser explicitement sa raison et développer son savoir en système. Elle reprend ainsi l'exigence hégélienne selon laquelle une philosophie sans système ne peut satisfaire pleinement à son ambition rationnelle. Mais cette prétention à la totalité fait surgir un danger spécifique : le savoir philosophique risque d'exercer une fascination plus radicale encore que celle du discours universitaire ordinaire. Heidegger dénonce ce risque lorsqu'il oppose la volonté de savoir, qui ramène tout au Même, à une pensée qui attend de l'Autre ce qui mérite d'être pensé. La solution juranvillienne consiste à reconnaître une autre forme de grâce, adressée non au sujet individuel mais au sujet social, pour lui permettre de devenir citoyen d'un État juste. La condition décisive en est que la philosophie ne proclame pas seulement la finitude humaine en général : elle doit proclamer sa propre finitude comme discours. Elle peut concevoir rationnellement le monde juste, mais ne possède pas le pouvoir de le faire accepter universellement (sauf à se transformer en idéologie). La philosophie doit donc maintenir ensemble savoir absolument vrai et impuissance politique radicale. Cette impuissance ne conduit cependant pas au renoncement, car en se référant à l'Autre absolu divin, la philosophie reconnaît que la vérité qu'elle élabore rationnellement est déjà venue au sujet social à travers les grandes religions. Elle ne l'impose donc pas de l'extérieur, mais la reconnaît dans son Autre et l'appelle à l'accomplir. Juranville retrouve cette orientation dans le passage platonicien de La République aux Lois : plutôt que d'attendre l'unification du philosophe et du souverain, la philosophie accepte l'existence de gouvernants auxquels elle apporte des conseils fondés sur une justice qui ne procède pas de leur seule volonté. Les quatre discours fondamentaux correspondent alors à quatre vérités religieuses : élection juive et discours clérical devenu philosophique ; grâce chrétienne et discours individuel devenu psychanalytique ; foi islamique et discours du peuple ; don des religions orientales et discours du maître. Chaque tradition porte une vérité, mais demeure exposée à sa défiguration historique et à sa repaganisation. La philosophie doit reconnaître cette pluralité sans attribuer à aucune religion, ni à aucun discours, un pouvoir politique absolu, étant donné la finitude intrinsèque de chacun des discours sociaux (ce que Lacan appelait leur “semblant”). Ainsi, la philosophie peut être absolument vraie tout en étant elle-même radicalement finie, parce que l'absoluité de la vérité n'implique pas l'absoluité de la puissance du discours qui l'énonce.
PHILOSOPHIE, Question, Discours, Savoir
Reprenons l'acquis heideggérien selon lequel la philosophie est d'abord question portant sur l'essentiel, et ajoutons que cette question doit être posée comme essentielle dans la réponse elle-même, c'est-à-dire dans un discours. Certes la question vient de l'Autre, se pose avant que le sujet ne la pose et révèle en lui un non-savoir radical ; mais le sujet doit ensuite assumer cette question, entrer dans un travail et accepter qu'elle se répète. Plus encore, la question revient sur celui qui la pose. Elle transforme « qu'est-ce que X ? » en : « qu'en est-il de moi qui prétends savoir ce qu'est X ? ». C’est pourquoi la philosophie appartient nécessairement à la spiritualité, elle transforme véritablement celui qui la pose. D’autre part cette répétition n'est pas vaine, car chaque réponse reconduit vers une question plus fondamentale, et le mouvement doit être poursuivi jusqu'au principe premier. La philosophie est ainsi « l'épreuve de l'existence » devenue discours : le sujet existant découvre son non-savoir radical, tandis que le savoir vrai se trouve d'abord dans l'Autre et doit être progressivement approprié. Le savoir final ne doit pas pour autant abolir la question ; il conserve en lui l'épreuve du non-savoir qui l'a rendu possible. C’est en quoi la philosophie conserve une place singulière dans l’ordre des discours. Contrairement à ce que soutenait Lacan, elle ne relève pas du discours du maître, puisque celui-ci exclut le non-savoir et la finitude radicales ainsi que la reconnaissance de la pulsion de mort : il suppose que tout s'ordonne finalement au « Bien » et ne peut donc accueillir la question essentielle. Mais la philosophie ne relève pas davantage du discours hystérico-populaire : celui-ci met bien en question le savoir, mais refuse qu'il existe une vérité, un savoir vrai ou quelque chose d'essentiel. Le maître fournit ainsi une réponse sans question essentielle, tandis que l'hystérique maintient une question sans réponse vraie. La philosophie, elle, est question essentielle conduite jusqu'au savoir vrai. Elle ne peut donc relever que du discours clérical ou universitaire, mais tout en lui donnant sa forme vraie, « philosophico-cléricale » donc, parce qu'elle introduit dans le savoir universitaire ce qu'il tend naturellement à oublier — sa dépendance envers l'Autre, le non-savoir et la finitude.