Comment le génie peut-il acquérir une objectivité ? Il faut considérer la théorie du modèle. Déjà Kant soulignait que l’originalité du génie ne suffit pas : ses productions doivent être exemplaires et pouvoir servir de règle au jugement. Cependant Kant reste méfiant envers le modèle, car l’imitation peut menacer l’autonomie du sujet ; l’exemple doit seulement éveiller l’originalité. Cette position s’oppose à celle de Platon, pour qui les réalités sensibles imitent des modèles éternels. Mais les deux thèses ne prennent pas en compte la finitude radicale de l’existence : l’autonomie véritable se constitue dans la relation à l’Autre et doit être recréée par lui. Le modèle doit alors être compris comme forme de l’identité créatrice : il ne s’agit pas d’imiter un contenu donné, mais de reproduire une forme capable d’engendrer de nouveaux contenus. Le modèle réalise l’universel dans un particulier tout en laissant cet universel ouvert à d’autres réalisations. Une œuvre ne devient modèle que lorsqu’elle est reconnue comme œuvre vraie dans le savoir ; le système du savoir constitue ainsi le modèle par excellence. Dans la psychanalyse, cette relation de modèle apparaît dans le rapport entre psychanalyste et patient, chacun pouvant être pour l’autre le lieu d’apparition de la vérité inconsciente. C’est bien cette transformation du symptôme en modèle de vérité pour le sujet que vise Lacan à travers sa formule “s’identifier à son symptôme”.
L'Individu et son Autre
A partir des écrits d'Alain Juranville
GENIE, Modèle, Forme, Analyse, KANT, LACAN
GENIE, Inconscient, Autre, Création
Le génie apparaît lorsque le sujet, conscient de sa finitude, accepte ce qui lui vient de l’Autre et qu’il ne peut produire par lui-même. Le sujet devient conscience en cherchant le sens vrai des choses, sens d’abord situé en l’Autre, sous la forme de l’inconscient. Mais cette dimension est d’abord rejetée par le sujet, qui refuse la dépendance à l’Autre qu’elle implique ; ainsi le génie possible est d’abord refusé. Si l’inconscient est ensuite accueilli, ce n’est pas par un développement naturel mais par un travail éthique répondant à l’appel de l’Autre. Ce n’est qu’alors qu’il devient, dans le sujet, génie, c’est-à-dire principe subjectif de la création. Ce génie se communique à l’Autre par l’œuvre et finalement par le savoir, l’oeuvre partageable par excellence.
GENIE, Foi, Savoir, Oeuvre
Qu’est-ce qui permet au sujet fini, face aux génies reconnus, face aux modèles, d’exprimer son génie propre et avant tout d’accomplir son oeuvre ? La foi. Car seule la foi donne l’assurance qu’un tel travail, malgré le rejet initial par le monde social, finira par atteindre la reconnaissance universelle. En ce sens la foi est l’essence même du génie, d’où son aspect religieux mis en avant par Kierkegaard. Mais l’on retrouve aussi la foi au coeur des discours philosophique et psychanalytique, où le sujet - par l’identification à la Chose créatrice elle-même - fait “oeuvre de génie” par l’usage de la métaphore et la reconstitution du savoir.
GENIE, Création, Autonomie, Travail
Face à la métaphore comme l’acte de la création et à l’oeuvre comme son résultat créé, le génie est le principe subjectif de la création. Il se définit comme autonomie dans l’immédiateté. Mais contrairement à l’opinion courante qui en fait un don naturel exceptionnel, le génie n’est pas une donnée de fait : il résulte de l’accueil de l’autonomie que dispense l’Autre. En ce sens il ne dispense pas du travail, au contraire il le présuppose, car il n’existe pas d’autonomie immédiate sans l’acceptation du travail exigé par l’Autre. Donc autonomie (génie) et hétéronomie (travail) sont inséparables. Pour Kant, le génie est le talent naturel qui donne ses règles à l’art ; il produit ce que Kant appelle les Idées esthétiques, à défaut de concepts rationnels purs. Tandis que pour Hegel, stipulant que la vérité se réalise dans le savoir philosophique, le génie conserve un rôle dans l’art mais cesse d’être décisif. Pour Kierkegaard il est l’immédiateté de l’autonomie mais ne devient vrai qu’en reconnaissant que cette autonomie vient de l’Autre et passe par l’angoisse de la finitude ; autrement dit il cesse d’être artistique pour devenir religieux, mais alors s’effondre comme autonomie. Nous sommes dans l’impasse tant que l’on ne pose pas cette autonomie dans un savoir philosophique partagé, tant que les hommes ne peuvent pas accéder à ce savoir en se communiquant leur génie. La psychanalyse illustre parfaitement cette dimension relationnelle du génie, car dans la relation analytique, chacun communique son génie à l’autre, voire représente le génie de l’autre.
FORCLUSION, Nom-du-Père, Psychose, Castration, LACAN
Dans l’hallucination psychotique surgit dans le réel le signifiant fondamental du Nom-du-Père, qui normalement introduit la loi symbolique et permet au sujet d’accéder à son statut de sujet désirant. Dans la psychose, ce signifiant n’entre pas dans le symbolique : la castration symbolique est ainsi évitée. La question est alors de savoir si cette forclusion correspond à un défaut originaire de la structure du sujet ou à un processus actif. Or Lacan lui-même soutient que la forclusion implique d’abord une expérience de la castration : le sujet a rencontré la menace qu’elle représente mais refuse de l’admettre dans son monde symbolique - ce qu’indique la formule « je n’en veux rien savoir ». L’analogie juridique du terme « forclusion » éclaire ce mécanisme : un droit peut exister mais ne plus être reconnu (par la justice) s’il n’a pas été revendiqué à temps. De même, dans la psychose, il existe bien un savoir de la castration, mais le sujet refuse d’en être le sujet. La forclusion apparaît ainsi comme la forme extrême de l’évitement de la castration, qui entraîne le retour dans le réel de ce qui a été rejeté du symbolique.
FONDATION, Savoir, Cause, Vérité
Le savoir vrai suppose une intériorité où l’identité du sujet se reconstitue en accueillant l’Autre comme tel. Cette intériorité permet de remonter de ce qui existe comme effet à la cause qui en constitue l’origine : la cause est l’identité originelle qui se met à exister, donc l’identité avec l’existence. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle devient fondation. Mais la fondation n’est réelle que si elle peut être répétée par les existants : ce qui est fondé doit permettre de fonder à son tour. C’est pourquoi la fondation se distingue de la création proprement dite, elle est la reprise de cette puissance créatrice (d’abord divine) par les existants eux-mêmes. Le savoir joue ici un rôle décisif car il reconnaît la puissance créatrice présente en chacun et la fixe socialement, rendant possible la fondation durable d’institutions nouvelles. Plus précisément, l’acte fondateur commence par un geste symbolique : par exemple poser la première pierre. C’est une métonymie : une partie représente le tout. Mais ce geste devient réel seulement s’il renvoie à la cause créatrice, en elle-même métaphorique. De même que la création produit une œuvre, par le génie, la fondation produit un savoir qui en fixe la signification, par le jugement. La philosophie illustre ce processus dès son apparition en Grèce par l’usage spéculatif du langage, qui transforme des mots ordinaires en concepts et fonde ainsi un nouveau rapport à l’être. Ce travail semble seulement chercher la vérité ; mais en réalité, il la produit déjà. La philosophie fonde donc un nouveau savoir. Dans une perspective chrétienne, cette fondation correspond symboliquement à l’engendrement du Verbe à partir du Père : l’existant, participant au Verbe, devient lui-même principe fondateur.
FONDATION, Cause, Savoir, Autre
L’Autre introduit dans l’existant une intériorité essentielle qui détruit l’identité sociale illusoire et en institue une nouvelle, fondée dans la relation à l’Autre. Mais cette identité reste d’abord exclue de la vérité socialement reconnue. Pour être reconnue, elle doit apparaître comme cause : parler de la cause d’un phénomène, c’est identifier l’origine créatrice dont il provient. Lorsque cette cause est reconnue comme vraie et créatrice, elle constitue une fondation, c’est-à-dire un principe qui permet à d’autres réalités et à d’autres sujets de se manifester à leur tour comme causes. La fondation ultime repose sur l’Autre absolu. Dès lors, celui qui fonde par référence à cet Autre peut lui-même devenir fondement et construire un système philosophique du savoir où les réalités se créent et se recréent selon une méthode. A pareille conception du savoir et de son fondement, la science oppose une objection, une contradiction objective : pour elle il ne saurait y avoir de fondation ultime du savoir.
FOLIE, Refus, Finitude, Autre
L’être humain sait qu’il est fini, dépendant de l’Autre, confronté à la mort, exposé au manque, etc., mais il fuit l’épreuve réelle de cette finitude. Et cette fuite est collective : chacun évite la confrontation, chacun aide l’autre à l’éviter. La société fonctionne donc comme un système d’évitement de la finitude : conventions sociales, illusions morales, rôles symboliques… Dans ce contexte, la folie, la folie essentielle devient une réaction contre la fuite collective. Elle consiste à opposer une négation à la finitude qui se fuit elle-même. Ce refus est un acte de langage, un dire-non qui s’adresse d’abord à soi (« je m’interdis », « je ne veux pas cela »), mais surtout à l’Autre qui, assignant un rôle, empêche l’autonomie. Dans la psychanalyse, ce refus constitue la dimension essentielle de la demande du patient. Selon Lacan, le sujet demande en réalité à l’analyste de soutenir ce refus fondamental (« Je te demande de me refuser ce que je t’offre… »). Le rôle de l’analyste n’est donc pas de supprimer ce refus mais d’en être le messager, en faisant apparaître le prix qu’implique l’autonomie réelle, soit l’épreuve de la finitude et la perte de certaines jouissances. Toutefois, ce refus peut se pervertir : le sujet ne refuse plus la fuite devant la finitude mais l’Autre lui-même, qu’il réduit à un objet de jouissance potentiellement menacé de destruction - ce que souligne Levinas dans son analyse du visage. Comme l’Autre ne peut pourtant être éliminé, le sujet se fabrique alors un substitut : un Autre absolu faux, un Surmoi devant lequel son refus disparaît et auquel il se soumet dans la fascination et l’horreur.
FOLIE, Finitude, Négation Objectivité
Un conflit est inévitable entre l’individu qui affirme une objectivité nouvelle – celle de l’existence et de l’inconscient – et le monde social qui ne reconnaît que l’objectivité finie qu’il absolutise. Chacun accuse l’autre de folie : le social voit dans l’affirmation d’une objectivité absolue une prétention délirante, tandis que celui qui affirme l’existence voit dans la conception commune une folie collective. La folie est définie comme négation de la finitude, c’est-à-dire refus de la relation constitutive à l’Autre. Dans le monde social, cette négation produit un absolu faux – le Surmoi – et se manifeste dans la sexualité et la violence sacrificielle. Mais il existe aussi une folie essentielle, moteur de la création : elle consiste d’abord à dénoncer la finitude close et à affirmer la finitude radicale, puis à racheter la folie commune en y reconnaissant une vérité. Ce mouvement rédempteur s’illustre par Jesus Christ (« Père, pardonne-leur ») et par Socrate (« nul n’est méchant volontairement »), ainsi que par la psychanalyse qui met en lumière l’inconscient. Toutefois la pensée de l’existence, de Kierkegaard à Levinas, reste selon Juranville dans la critique sans poser une nouvelle objectivité. La création véritable suppose alors une « bonne psychose » : une folie subjective par laquelle le sujet s’identifie à la Chose créatrice et, par la sublimation, introduit dans le monde social une objectivité nouvelle.
FOI, Savoir, Finitude, Trinité, ROSENZWEIG, DESCARTES
Franz Rosenzweig l’avait rappelé, la foi doit être conçue comme à la fois principe et contenu du savoir. Dans un contexte explicitement chrétien (et non juif), centré sur la Trinité, le savoir véritable repose sur un acte de foi et reçoit de la foi sa détermination essentielle. L’homme, marqué par la finitude radicale, ne peut par lui-même garantir la synthèse rationnelle ; il reçoit de l’Autre divin la foi authentique fondant tout savoir possible. Descartes en avait entrevu l’ombre dans l’hypothèse du Malin Génie, mais la réalité d’une finitude radicale (pulsion de mort, volonté du mal, complaisance dans l’ignorance) n’était pas encore formulable. C’est Kierkegaard qui explicite que la foi consiste en « l’incertitude objective appropriée par l’intériorité la plus passionnée », autrement dit un acte de liberté assumant cette finitude. Et c’est Lacan qui formule que la science elle-même suppose un tel acte de foi, partant du principe - à partir de Descartes - qu’il existe quelque chose d’absolument non trompeur. La foi n’est donc pas opposée au savoir : elle en est la condition, le principe et, ultimement, le contenu.
FOI, Résurrection, Oeuvre, Autonomie
L’autonomie consistant à assumer la finitude radicale est d’abord rejetée par l’existant, même lorsqu’il en a reçu les conditions. Ces conditions sont données dans les trois moments christiques : l’Incarnation (grâce pour affronter l’exclusion essentielle et commencer l’œuvre), la Passion (grâce pour traverser le sacrifice inhérent au travail de l’œuvre) et surtout la Résurrection, qui garantit que l’épreuve de mort ne sera pas le dernier mot et que l’œuvre pourra atteindre sa consistance. Saint Paul aussi bien saint Jean ont insisté sur le fait que sans Résurrection la foi serait vide, qu’elle ne pourrait soutenir l’engagement et le travail de l’oeuvre jusqu’au bout. La Résurrection fonde ainsi la possibilité d’une autonomie durable face à la finitude. Toutefois, l’existant rejette d’abord cette foi véritable et préfère s’identifier à une totalité sociale qui lui évite l’épreuve de la finitude et entrave son individualité.
FOI, Infini, Paradoxe, Nom-du-Père, DESCARTES
Le paradoxe représente la contradiction élevée jusqu’à sa vérité, au sens où il fait éprouver à l’homme sa finitude radicale. Telle est par excellence la contradiction de l’Homme-Dieu selon Kierkegaard, laquelle confronte le fini avec l’infini et se résout par un acte de foi. C’est ce même infini, cette ”idée de l’infini” qui chez Descartes non seulement fait éprouver au penseur la finitude radicale - à travers le doute hyperbolique - mais également correspond à un authentique acte de foi (dans ce fait que ce Dieu, cet Autre absolu ne saurait tromper, et que la vérité existe). Même raisonnement chez Lacan avec la métaphore du Nom-du-Père, endossant cette fonction d’un Autre non trompeur ; référence qui selon lui ne se soutiendrait que de la foi.
FOI, Paganisme, Superstition, Violence, KIERKEGAARD
L’existant commence par adhérer à une conception traditionnelle et existentiellement fausse de la foi : croyance immédiate en un Autre absolu faux ou idole garantissant un monde social (illusoirement) harmonieux sans contradiction ni finitude radicale. Cette foi adhère, par simple autorité des maîtres et par soumission aux ancêtres, au savoir qui justifie cet ordre ; elle n’est que superstition. Comme le souligne Kierkegaard, le « sentiment religieux immédiat » relève du paganisme : le rapport direct à Dieu est illusion. Mais ce monde idolâtre ne se contente pas d’être faux ; il est intrinsèquement violent. Pour préserver son harmonie fictive, il exerce une violence sacrificielle contre ceux qui voudraient affirmer une foi véritable. La figure de l’« infidèle » — qu’il s’agisse, dans l’histoire, des musulmans pour l’Église médiévale, des non-musulmans dans l’islam traditionnel ou des ennemis désignés par l’islamisme contemporain — manifeste cette logique : celui qui ne reconnaît pas l’Autre faux dominant doit être converti, combattu ou éliminé. Ainsi la foi fausse, païenne et idolâtre, s’accompagne structurellement d’un ordre sacrificiel hostile à la vraie foi.
FOI, Oeuvre, Dieu, Mariage
Acte majeur de la subjectivité humaine, la foi n’est pas pour autant un sentiment “purement intérieur”. La foi n’est vivante que si elle est confirmée par les oeuvres, suprêmement par l’oeuvre du savoir, sinon elle serait inféconde ou pourrait n’être que prétendue. Par ailleurs l’Autre “en qui” l’on a foi ne peut que renvoyer au Dieu de la révélation, ultimement, car c’est le don d’Amour du Créateur envers la créature qui suscite la foi en elle.
FOI, Paradoxe, Savoir, Existence, KIERKEGAARD
La foi peut-elle devenir principe d’un savoir sans trahir l’existence ? La foi, dispensée comme « passion heureuse » selon Kierkegaard et requise comme choix toujours possible face à la finitude, est autonomie et finitude conjointes. Elle s’exprime dans l’engagement sans certitude objective : foi religieuse, foi du créateur, foi conjugale. Elle porte un contenu objectivable et une forme pratique. Pourtant, pour le même Kierkegaard, la foi ne peut être principe d’un savoir : affirmer un savoir ferait perdre l’existence, tant pour celui qui l’affirme — redevenu maître — que pour celui qui le reçoit — fasciné par l’affirmation. Le « chevalier de la foi », comme il dit, est témoin, non maître. C’est là que Juranville se sépare de Kierkegaard, pour lui le savoir véritable apparaît comme l’assomption accomplie de l’existence, universellement reconnu, fondant la justice et permettant à chacun d’assumer l’existence dans des œuvres. Toute la difficulté pour la pensée de l’existence tient alors à ce que l’« argument kierkegaardien » conduit à maintenir la contradiction du paradoxe — initialement fixée dans l’Incarnation — sans la résoudre. Au risque d’aboutir à l’impasse politique.
FOI, Savoir, Religion, Autonomie
L’altérité essentielle, surgissant imprévisiblement et appelant chacun à se rapporter à l’Autre comme Autre, est d’abord exclue du savoir reconnu parce qu’elle fait éprouver la finitude. Elle ne peut être acceptée que si cette finitude est assumée ; mais alors elle établit l’existant dans l’autonomie et introduit un savoir nouveau où elle a sa place. La religion vraie se donne ainsi au savoir comme foi, définie par l’unité de la finitude et de l’autonomie : acte d’assumer le non-savoir dans la confiance que l’essentiel pourra advenir. La foi devient alors principe d’un savoir nouveau. Selon Lacan, l’entrée en analyse suppose une foi faite au « sujet supposé savoir », foi paradoxale puisqu’elle conduit à « rayer de la carte » cette fonction pour reconstruire le savoir à partir du sujet lui-même. De même, dans le bouddhisme, la foi s’exprime dans la pitié : participation à la souffrance issue de la finitude fuie, mais sans s’y perdre, simple témoignage d’une sortie possible de la roue de la répétition. Pour le sujet social, en revanche, la foi se dégrade en adhésion immédiate à l’ordre traditionnel et à la magie des maîtres, fondé sur un Autre absolu faux, Surmoi ou idole sans altérité. Juranville écrit : “Aussi longtemps qu'un savoir nouveau, fondé sur cette foi et garantissant les œuvres, ne peut être reconnu universellement, la foi voulue véritable reste vaine, impuissante face à l'ordre social sacrificiel.” Autrement dit la religion, pour ne pas rester impuissante, a besoin d’un savoir nouveau reconnu universellement — et donc d’un travail philosophique capable d’objectiver ce que la foi inaugure.
FOI, Répétition, Angoisse, Désespoir, KIERKEGAARD
Reconnaître l’angoisse essentielle, existentielle, confronte le sujet au non-sens qui se répète ; il peut fuir dans les échappatoires ordinaires ou aller jusqu’au bout de cette expérience. Refuser de donner sens à ce non-sens, c’est invoquer la finitude radicale comme limite insurmontable, excluant la vérité de l’autonomie et la possibilité de création. Affirmer au contraire qu’un sens peut être donné suppose que le fini, tout fini qu’il est, puisse accéder à une autonomie véritable et en attester la vérité : telle est la foi, définie comme autonomie assumant la finitude radicale. Cette autonomie se reconnaît comme reçue de l’Autre absolu et adressée à tout fini, de sorte que l’œuvre par laquelle le sujet témoigne de l’autonomie reçue pourra être reconnue dans le monde juste. Si l’angoisse est qui se répète et le désespoir l’acte de cette répétition, la foi est ce qui veut et reveut la répétition elle-même. Il s’agit de revouloir, d’abord, ce désespoir, qui refuse l’absolu faux et plonge le sujet dans le non-sens — « élément premier » de la foi selon Søren Kierkegaard — puis d’expliciter la donation de sens que contient la répétition essentielle. Par elle, l’autonomie pose l’absolu vrai et transforme le non-sens en création.