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INTERPRETATION, Travail, Hétéronomie, Inconscient

Le travail est fondamentalement hétéronomie : il commence toujours par la confrontation à une loi ou à une exigence qui vient d'un autre que soi. Mais cette hétéronomie n'a de sens que si elle conduit à un accomplissement, c'est-à-dire à une vérité que le sujet pourra s'approprier. Or l'interprétation est précisément l'union de ces deux dimensions, hétéronomie et vérité : soumission à une loi extérieure et reconstitution libre de son sens. Ni projection de sa propre subjectivité, ni réception pure d’un contenu, elle consiste plutôt en une recréation. L'inconscient apparaît comme le modèle exemplaire de cette structure, il est même l'objet interprétatif par excellence : à la fois l'Autre auquel la conscience doit se soumettre, et la vérité profonde que cette conscience doit s'approprier. La cure psychanalytique apparaît dès lors comme un travail d'interprétation, tant du côté de l’analyste que du côté du patient. Plus largement, toute activité humaine comporte une dimension interprétative, y compris le travail social ordinaire. Quand un salarié reçoit une consigne, il doit déjà l'interpréter. Quand un artisan réalise une commande, il interprète une demande. Enfin, l'interprétation ne peut apparaître que dans un langage, qui est signifiance et signification. Elle commence toujours par un effondrement du sens commun, une expérience de non-signification qui rompt les évidences premières. Mais cette destruction n'est qu'un moment provisoire : à partir d'elle, le sujet reconstitue une signification nouvelle, supposée être la vérité de ce qui était d'abord seulement donné. L'interprétation est ainsi le mouvement par lequel l'hétéronomie devient vérité et par lequel le sujet accède librement à un sens qu'il n'a pas inventé mais recréé.


“Que l’interprétation soit hétéronomie, cela résulte de ceci qu’on ne peut légitimement parler d’interprétation (pour un rêve, un texte, un signe) que si celui qui interprète se soumet à la loi de ce qu’il interprète, et en assume, dans ce qu’il propose comme interprétation, tous les éléments. Tel ou tel peut toujours dire « C’est mon interprétation », ou « Voilà ce que cela signifie pour moi ». S’il ne s’est pas alors soumis à la loi de ce qu’il interprète, ce qu’il propose n’est pas une interprétation. Mais l’interprétation est aussi vérité. Elle pose, à tout Autre, ce qu’il en est de cette loi, de la loi de l’Autre particulier (rêve, texte, signe...) à quoi elle s’est soumise. Elle reconstitue la loi supposée en cet Autre. Et c’est alors librement qu’elle la reconstitue. L’interprétation est ainsi re- création. Et, en cela, création.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INCONSCIENT, Sens, Monde, Symptôme, FREUD

Déjà pour Freud l’inconscient ne s’oppose pas à la conscience comme le non-sens s’opposerait au sens. Précisément l’inconscient, et ses manifestations comme les symptômes, ont un sens supposable mais non anticipable selon une temporalité ordinaire. L’inconscient n’est pas hors-sens, il est plutôt hors-monde. Le monde est le domaine des signes (les symptômes, au sens médical, sont de tels signes) accessibles à la conscience, tandis que l’inconscient est le domaine de signifiants dont le signifié (résultat de l’opposition des signifiants entre eux) ne saurait être anticipé.


“Si l’on précise donc ce qu’il en est de l’inconscient, il faut dire que c’est le réel en tant qu’il est irréductible, inconciliable à aucun monde. Freud a posé les phénomènes de l’inconscient comme des symptômes, et c’est là quelque chose d’essentiel. On voit en tout cas ce que Freud a apporté dans l’abord des phénomènes pathologiques comme « symptômes ». Symptômes, ils l’étaient déjà par un abord médical de la névrose. Le nouveau – et c’est cela l’inconscient –, c’est d’y découvrir un sens, plutôt d’y « supposer » un sens. L’inconscient comme symptôme : il s’agit d’un comportement ou d’un événement d’espèce ou d’origine psychique, qui ne saurait devenir conscient parce qu’il ne relève pas d’un sens anticipé.”
JURANVILLE, 1984, LPH

PHILOSOPHIE, Psychanalyse, Inconscient, Existence, LACAN

Avec la psychanalyse, et en affirmant à son tour l’inconscient en plus de l’existence, la philosophie s’appuie sur un modèle de discours lui permettant de rompre définitivement avec la maîtrise traditionnelle. Même expérience de la finitude dévoilée par les deux discipline, et surtout même refus de la finitude : sous la forme du désespoir d’un côté, sous celle du refoulement de l’autre. Comme le psychanalyste, le philosophe peut dispenser grâce et élection à son autre, s’effacer devant lui, tout en posant son savoir comme universel. Tandis que la psychanalyse, conçue comme théorie du sujet (et du signifiant) avec Lacan, s’appuie sur la philosophie contemporaine de l’existence (même si elle ne le reconnait pas ouvertement), dans une perspective éthique plutôt que thérapeutique, avec comme boussoles la vérité inconsciente et le désir plutôt que la demande de bien-être du sujet.


“Parallèlement Lacan a montré que la psychanalyse trouve sa vérité dans le mouvement de la philosophie contemporaine. Lacan déborde les sciences humaines contemporaines et leurs structures symboliques, parce qu'il considère, à la suite de Freud, d'une part que la seule chose qui compte avec l'inconscient, c'est d'arriver à un rapport positif à lui, où l'on accueille et accomplisse la vérité qui est en lui (et que la Science toujours ignore). Et d'autre part que toujours d'abord il y a un rapport négatif à lui, refoulement, etc. Exactement ce que la philosophie contemporaine avait dit elle-même à propos de l'existence, le refus primordial de l'existence (désespoir chez Kierkegaard) se retrouvant chez Freud comme rejet (forclusion), déni et refoulement.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Identité, Existence, Discours

Si avec Lacan la psychanalyse apparait comme discours, au même titre que la philosophie, et non comme science, c’est en raison du fait que l’inconscient est langage, inséparable de sa mise en acte sous transfert, et non un simple dépôt de représentations refoulées dont il faudrait retrouver la signification dans l’espoir de lever les symptômes (retour du refoulé). Le discours psychanalytique est censé dans son acte produire un effet de sens, c’est-à-dire faire émerger une signification comme nouvelle. Mais elle ne vient pas de nulle part, elle est pour le sujet recréation d’une identité originelle communiquée par l’Autre, à partir de laquelle il ex-siste, à savoir une identité sous condition d’altérité.


“Freud apparaît, aux yeux de la philosophie, comme ayant, par son affirmation de l'inconscient, introduit ce qui constitue l'identité et le principe essentiel de l'existence. L’inconscient est l’identité originelle à partir de laquelle on existe – qui se reconstitue à partir de ce qui lui vient imprévisiblement de son Autre.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Vérité, Savoir, Philosophie, LEVINAS

Juranville définit la conscience comme liberté du sens, capable de reconstituer le sens à partir d’elle-même, tandis que l’inconscient est la vérité du sens, c’est-à-dire le sens tel qu’il vaut réellement pour l’Autre. Il confronte alors sa conception à deux objections majeures. La première viendrait de Lacan, pour qui l’inconscient demeure un “savoir insu” irréductible à tout savoir philosophique transparent. Le discours psychanalytique “fait vrai” précisément parce qu’il ne se pose pas comme raison souveraine. Juranville répond que cette vérité est rendue possible par une grâce implicite dans la relation analytique : le psychanalyste laisse advenir la vérité sans s’imposer comme maître absolu du sens. Reste à montrer que la philosophie également peut “faire vrai”, sans devenir pour autant totalitaire. La seconde objection viendrait de Levinas, qui finit par reconnaître dans l’inconscient la subjectivité éthique véritable, celle de la responsabilité pour l’Autre. Mais Levinas refuse qu’un discours philosophique puisse jamais “dire le dire” lui-même, c’est-à-dire saisir pleinement l’altérité vivante dans un savoir objectif. Juranville répond par l’idée d’élection : la philosophie peut devenir un savoir rationnel pur à condition d’accueillir toutes les objections et en traversant jusqu’au bout la contradiction. Enfin, la possibilité d’un savoir philosophique véritable repose sur la foi. Celle-ci permet d’assumer la finitude humaine, notamment la sexualité et la tendance à réduire autrui à l’objet, au lieu de les nier. Grâce à cette foi, le sujet peut “revouloir” sa finitude et croire que l’Autre absolu assurera la reconnaissance universelle du savoir vrai. “Une telle foi, précise Juranville, est, dans le discours philosophique, grâce faite aux autres discours qui, explicitement du moins, le refusent.”


“Qu’est-ce qui permettra finalement de poser objectivement l’inconscient comme vérité du sens, et donc comme l’identité originelle de l’existence, et de faire de la philosophie l’effectif savoir de l’existence qu’elle doit être ? La foi. Car pourquoi Lévinas exclut-il que le discours puisse s’assurer à l’avance la reconnaissance universelle, et se poser comme savoir ? Parce que, pour Lévinas, il faut, non seulement se rapporter au prochain comme Autre vrai, mais vouloir absolument se rapporter ainsi à lui, même si on ne le peut pas. Or, pour le discours philosophique qui se veut effectif savoir de l’existence, aussi bien que pour la psychanalyse, non seulement on ne peut pas se rapporter absolument au prochain comme Autre vrai, mais il faut assumer ce en quoi on ne le peut pas, assumer la finitude en tant que toujours d’abord elle se fuit, et réduit l’Autre à l’objet fini. Sans une telle assomption, sans un tel revouloir de la finitude comme sexualité, nul rapport au prochain comme Autre vrai ne serait possible. Et c’est la foi qui permet de la revouloir ainsi, et de s’assurer que l’Autre absolu fera tout pour que le savoir rationnel pur déployé dans sa rigueur soit reconnu, explicitement ou non, par tous. Foi qui est, après la grâce et l’élection, la troisième des conditions que dispense, pour l’accomplissement du sujet comme conscience, l’Autre en tant que l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

INCONSCIENT, Sens, Symptôme, Psychanalyse

La psychanalyse pose simultanément une hétéronomie fondamentale et une autonomie créatrice. L’inconscient révèle que l’homme est confronté à une vérité non maîtrisée qui l’oblige à assumer sa finitude, notamment à travers la sexualité. En effet dans la sexualité, l’autre est d’abord réduit à un objet partiel de jouissance, que Lacan appelle l’objet ‘a’. Les symptômes, quant eux, expriment un sens inconscient refoulé, en rapport avec le désir du sujet. La cure psychanalytique permet de laisser revenir ce sens par la parole libre et l’interprétation, à condition d’assumer le non-sens sexuel. Par ce moyen l’inconscient doit laisser (une) place au désir, le symptôme à son interprétation, le refoulement à la recréation, la pulsion à la parole, l’objet ‘a’ à la relation vraie, le langage subi au langage créateur. Car l’hétéronomie du langage, manifeste dans la cure, ouvre aussi à une autonomie nouvelle. Contrairement à Freud, pour qui le sens inconscient est simplement retrouvé, Lacan le pense comme recréé par le langage : le sujet reconstruit une image de soi exigeante qu’il avait refusée jusque-là, qui lui permettra d’assumer son désir véritable.


Affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est, du moins dans la lecture que Lacan a faite de Freud à partir de tout le mouvement de la philosophie contemporaine depuis Kierkegaard, affirmer la même hétéronomie fondamentale qu'avec l'existence. Une hétéronomie qui appelle l'homme à s'affronter à sa finitude dans son rapport à la vérité existante et inconsciente. A s'affronter à ce que Freud a déterminé comme pulsion de mort et qui se donne décisivement, pour la psychanalyse, dans la sexualité… Mais affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est aussi, pour Lacan dans le prolongement de la philosophie contemporaine, affirmer la même autonomie nouvelle, créatrice, qu'avec l'existence. Une autonomie qui se constitue dans l'épreuve et l'assomption de la finitude, en l'occurrence de la sexualité en tant qu'elle est présente dans bien des contenus qui n'ont en apparence rien à voir avec elle. Cette autonomie, qui est désir, se fixe par l'interprétation.”
JURANVILLE, FHER, 2019

INCONSCIENT, Conscience, Existence, Psychose

L’Autre apparait d’abord comme Conscience dans le sujet, et certes celui-ci peut toujours ne pas le reconnaître, au risque de sombrer dans la psychose la plus pure. Mais c’est la reconnaissance de l’inconscient qui fait accéder à la vérité de l’existence ainsi qu’au savoir vrai. Sans cela, le sujet tend toujours à se croire déjà identifié à l’Autre et devenu conscience absolue, maintenant ainsi la psychose fondamentale fondée sur le rejet de l’altérité et de la finitude. L’inconscient apparaît alors comme la vérité de l’Autre qui traverse le sujet, sa substance même, la “Chose” à partir de laquelle l’existence sort d’elle-même vers l’altérité et se reconstitue dans un jeu créateur. L’inconscient permet finalement de résoudre la contradiction de la pensée de l’existence : sans lui, soit l’existence devient un objet de savoir au prix de la perte de sa finitude, soit elle conserve sa vérité mais reste inaccessible à toute objectivité. Grâce à l’inconscient, un savoir vrai devient possible sans suppression de l’altérité ni de la séparation essentielle.


Comment le sujet fini peut-il réellement rompre avec le jeu social commun, et sa fondamentale psychose sacrificielle ? Comment peut-il accueillir jusqu’au bout l’appel de l’Autre, et donc s’établir dans la puissance créatrice à lui impartie, jusqu’à instituer, par le savoir vrai, le monde juste, où toutes les œuvres seront reconnues objectivement ? Comment peut-il donner toute sa vérité à l’existence ? En posant ou, du moins, en reconnaissant d’une manière ou d’une autre l’inconscient.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

CREATION, Révélation, Raison, Métaphore

Par essence, et dans sa vérité, l’inconscient est création, entièrement tournée vers l’oeuvre. “Création” implique la production du nouveau, de quelque chose qui n’existait pas : vérité du temps pur. Elle implique également l’autonomie attribuée au “génie”. Mais cette autonomie, paradoxalement, résulte d’une hétéronomie qui est foncièrement celle de la révélation. En effet toute création est le résultat d’un transfert, à partir d’une création première, d’une oeuvre déjà là, en vue d’une oeuvre future qui devra obtenir la reconnaissance (et donc devenir modèle à son tour, au-delà de l’originalité). L’oeuvre par excellence selon Juranville est celle du savoir, de même que la métaphore créatrice par excellence est celle de la raison, qui consiste à substituer au concept sa définition (dualité contradictoire de termes). “Rendre raison”, toujours à l’Autre en lequel est supposé cette raison, n’est-ce pas l’appel même de la révélation ?


“Métaphore de la raison : elle se produit quand on substitue non plus, à l'étant, l'être. Ni à l'usage ordinaire du langage son usage conceptuel. Mais au concept, sa définition - définition qui s'effectue par une dualité de termes, laquelle implique une contradiction. Raison rendue à un Autre dans lequel on la suppose déjà présente - appel à rendre la raison qui n'est autre que la Révélation.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

INCONSCIENT, Commandement, Finitude, Amour

La psychanalyse repose sur une reconnaissance de l’inconscient comme appel symbolique, commandement et loi, et non comme simple répression. En référence aux Commandements du Décalogue, Lacan voit dans l’interdit de l’inceste la condition même de la parole libre et créatrice. Juranville rapproche cette idée du “commandement de l’amour” chez Rosenzweig : l’amour véritable transforme l’aimé et lui ouvre une identité nouvelle. Cependant, par finitude, l’homme rejette toujours d’abord cet inconscient, ce qui produit la sexualité pulsionnelle, où l’autre est réduit à un objet partiel de jouissance. Puis il dissimule ce rejet lui-même, d’où le développement de la libido comme quête illusoire d’une plénitude totale et absolutisation de l’objet partiel (équivalent à la “Chose” mythique et incestueuse).


Ces commandements, saint Matthieu les ramène tous, on l'a déjà dit, aux deux premiers qui, d'après saint Augustin, se confondent en fait ; et Rosenzweig, allant dans ce sens, les présente comme commandement de l'amour. Commandement paradoxal que Kant, avec sa loi morale, ne peut pas peser (« Il n'est au pouvoir d'aucun homme d’aimer simplement par ordre »), et que Rosenzweig éclaire sublimement : le commandement de l'amour, venu de l'amant, fait accéder l'aimé, par grâce, à une identité nouvelle et imprévisible, celle, à son tour, d'amant (« Seul celui qui aime, mais lui réellement, peut dire en effet : "Aime-moi" »). C'est ce commandement qui est au cœur de la pratique psychanalytique, avec l’affirmation de l'inconscient.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

INCONSCIENT, Autre, Identité, Grâce

L’inconscient est véritablement l’Autre pour la conscience ordinaire du sujet, et même l’Autre absolu “qui peut l’annuler lui-même” (Lacan), “lui faire éprouver sa finitude radicale” (Juranville). Cet Autre inconscient, que suppose la présence de l’analyste (au-delà de sa personnalité et de ce qu’il pourrait représenter d’abord pour l’analysant, soit un idéal-du-moi, une conscience souveraine), n’est finalement rien d’autre que l’identité originelle du sujet. Et réciproquement, la présence et l’écoute de l’analyste fait de l’analysant un Autre vrai, le lieu même de la vérité parlante. Au lieu du simple déchet (objet ‘a’) qu’il eût pu demeurer, l’analysant s’identifie à cet Autre vrai. C’est ce que Juranville appelle la grâce de l’analyste, en tant qu’il ouvre, par son acte, à une pure altérité (la vérité est supposée en l’Autre) ; à charge pour l’analysant de jouer le “jeu” de l’élection, d’accomplir le travail de recréation nécessaire ; soutenu en ceci par le travail propre de l’analyste, d’ordre spirituel, qui doit communiquer sa foi dans la possibilité qu’émerge objectivement un savoir dudit inconscient.


“Cette grâce est ce qui rend légitime, aux yeux de la philosophie, la position, dans le discours de la psychanalyse, de l’inconscient comme identité existante. Elle devra être retrouvée, par la philosophie, dans son discours propre. De là, dans l’hypothèse d’une telle grâce pour la philosophie, les trois chapitres (et volumes), du livre I, Existence et inconscient, livre I consacré à l’analyse de l’existence et qui fut publié sous le titre qui est celui de notre entreprise générale, La philosophie comme savoir de l’existence. 1 / L’altérité. L’altérité est l’acte de l’existence. L’ouverture pure à l’Autre. Ouverture que l’existant découvre en son Autre, en même temps qu’il découvre en lui-même sa propre finitude radicale, sa tendance, toujours d’abord, à se clore sur soi et sur son savoir, et à rejeter l’Autre. Nous avons dialogué, à ce propos, avec Kierkegaard. - 2 / Le jeu. Le jeu est ce dans quoi l’existence s’accomplit, son identité terminale et objective. L’objectivité vraie, au-delà de la raison ordinaire, et qui en implique l’effondrement. Nous avons dialogué, à ce propos, avec Heidegger. - 3 / L’inconscient. L’inconscient est ce qui veut l’existence, l’identité originelle et subjective à partir de laquelle on existe. Ce qui doit être posé comme tel si l’on veut donner au jeu toute son objectivité et faire de l’existence l’objet d’un savoir. Nous avons dialogué à ce propos avec Lacan et Lévinas.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

INCONSCIENT, Autre, Conscience, Savoir

L’inconscient doit être affirmé parce que la conscience - même définie comme “l’Autre dans le sujet, l’Autre en tant qu’il l’appelle à s’identifier à lui” (Juranville) - ne suffit nullement pour accéder à l’identité vraie, et surtout pour la poser dans son objectivité. En effet la conscience se fausse et n’accède qu’à un savoir illusoire en prétendant s’identifier à l’Autre, tant que cet Autre n’est pas posé comme absolument premier et lieu de toute vérité par rapport au sujet. Car l’inconscient est l’Autre de la conscience, en même temps que l’identité originelle du sujet : tel est le savoir, cette fois pleinement conscient, positif et structuré, auquel le sujet peut enfin accéder.


Mais en affirmant l’inconscient le sujet, d’une part, pose l’Autre absolument Autre, lieu premier de toute vérité, au-delà de lui-même comme conscience ordinaire et finie, illusoirement souveraine – car l’inconscient est l’Autre de la conscience. Et, d’autre part, il le pose en tant qu’identité originelle, et il accède lui-même à la conscience absolue que lui permet cet Autre – car l’inconscient est concept produit par la conscience. L’inconscient devient ainsi le principe du savoir nouveau et vrai dans lequel entre alors le sujet.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

INCONSCIENT, Acte, Autonomie, Hétéronomie

Comment l’affirmation de l’inconscient permet-elle de dépasser la contradiction propre à l’existence ? L’existence humaine est marquée par la finitude, le manque, le non-sens, l’impossibilité d’une autonomie absolue. Mais l’homme désire malgré tout être autonome, libre, créateur ; il veut être sujet de lui-même, alors qu’il dépend d’un ordre qui le dépasse. La contradiction ne peut se résoudre que par un acte. L’acte est une prise de position créatrice - comme une parole vraie - et une transformation du sujet ; l’acte conduit effectivement à l’autonomie. Pour autant l’autonomie véritable, pour qui affirme l’existence, ne peut apparaître que sur fond d’hétéronomie. La véritable autonomie consiste à assumer sa dépendance constitutive. En quoi la psychanalyse est-elle en mesure d’accomplir cet acte ? D’une part elle renonce à la position de conscience toute-puissante, d’autre part elle affirme que le symptôme possède une vérité, un sens inconscient. L’acte ne consiste donc pas à supprimer le symptôme mais à le transformer en lui substituant une parole créatrice, métaphorique, qui place le sujet en position d’autonomie. Or, comme l’inconscient, le sens provient toujours de l’Autre ; donc l’autonomie ne supprime jamais l’hétéronomie, elle en surgit.


“L’inconscient en effet, est d’une part l’Autre, et plus exactement l’Autre absolu au-delà de l’humain. Et l’inconscient est d’autre part la substance même de cet Autre absolu en tant qu’elle se communique à l’humain – elle est déjà là dans les symptômes du sujet individuel, mais elle ne se communique pleinement à celui-ci que s’il reconnait lui aussi sa finitude et s’il laisse venir librement la parole, ce qui le débarrasserait de tout symptôme pathologique. D’une part, donc, l’hétéronomie fondamentale, d’autre part l’autonomie nouvelle, créatrice qu’elle permet et qui se noue dans la parole métaphorique.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

IDENTITE, Autre, Inconscient, Vérité

L’identité n’est pas seulement ce qui est présent en l’Autre, d’abord l’Autre absolu, mais ce qui doit être reconstitué par chacun, jusqu’au savoir. Donc comme identité essentielle ouverte à son Autre. C’est précisément ce qu’implique l’affirmation de l’inconscient : une identité vraie supposée en l’Autre mais aussi par l’Autre, à reconstituer imprévisiblement, notamment dans l’association libre qui laisse surgir le sens du non-sens. La conscience, au sens ordinaire, ne serait que repli sur soi hors du temps, là où l’inconscient serait ouverture temporelle vers une identité nouvelle.


“La vérité impliquée par l'affirmation de l'inconscient est donc bien l'identité, mais en tant qu'identité d'abord présente en l'Autre absolu comme Un primordial, et que l'homme, chaque Un créé et fini, devra reconstituer et confirmer. Et, à partir de là, se déploierait l'identité vraie de l'élection, où l'homme serait responsable - responsable de la justice qui doit venir, qui doit venir par l'histoire, par l'être.”
JURANVILLE, 2015, LCEDL

RAISON, Foi, Oeuvre, Existence, LACAN

Lacan conçoit bien la psychanalyse comme discours rationnel fondé sur l’inconscient, mais pour lui la raison ne saurait être posée comme telle, seulement supposée afin de préserver la « grâce » de l’inconscient. Dans cette perspective l’homme est enfermé dans sa finitude radicale et ne peut dépasser, pour l’autre, son statut de sujet supposé savoir. Contre cette limite, Juranville affirme que l’homme peut non seulement faire l’épreuve de son refus fondamental de l’existence — révélé par la pulsion de mort — mais aussi le dépasser en « revoulant » et en aimant l’existence orientée vers l’Autre. Encore faut-il reconnaître l’Autre absolu comme principe premier, tout en permettant à l’homme de devenir lui-même principe et raison. Le refus de l’Autre, manifesté historiquement tant dans les formes religieuses sacrificielles que dans le narcissisme consumériste moderne, constitue ainsi le moteur négatif de l’histoire. L’assomption de ce refus doit se confirmer dans l’œuvre, dont seule une raison voulue et non donnée peut garantir la consistance. La psychanalyse introduit ici une dimension décisive en fondant la cure sur une foi dans le « sujet supposé savoir », mais aussi nécessairement dans une raison à venir. Seule la philosophie peut finalement poser cette raison comme telle et lui donner une portée sociale et historique.


“Seule la raison peut garantir que ce qui est présenté comme œuvre n'en soit pas une simplement prétendue, qu'elle soit réellement consistante ; mais une raison qui n'est pas alors déjà constituée, une raison qui est désirée, voulue. Or telle est la raison que le patient-analysant doit supposer chez le psychanalyste et dans laquelle il doit avoir foi pour entrer dans le travail de la cure (Lacan parle, rappelons-le, d'« acte de foi dans le sujet supposé savoir » S. XV, 21/02/1968). La psychanalyse aborde donc fondamentalement l'œuvre comme œuvre à faire avec, non plus la grâce qu'elle dispense comme œuvre faite, ni l'élection qu'elle suppose comme œuvre en train de se faire, mais la foi qui amène à s'y engager. De là la portée sociale et historique de la raison en tant qu'elle est posée dans le discours philosophique : c'est cette raison qui peut confirmer comme œuvre le monde juste de la fin de l'histoire, y confirmer toutes les œuvres qui confirment elles-mêmes l'assomption par chacun de son fondamental refus de la vérité existante et inconsciente.”
JURANVILLE, 2019, FHER

HISTOIRE, Inconscient, Historicité, Réel, HEIDEGGER

L’inconscient et l’histoire sont mutuellement impliqués. Du côté de l’existence individuelle, la pratique psychanalytique introduit une véritable historicité : elle fait événement, ouvre des possibles, et permet au sujet de transformer son identité imaginaire sans modifier les structures inconscientes elles-mêmes, qui demeurent constantes. L’histoire consiste ainsi dans une modification du rapport du sujet à son inconscient. Réciproquement, l’histoire ne peut être pensée sans l’inconscient. Celui-ci interdit toute conception téléologique de type hégélien, où l’histoire s’accomplirait dans une totalité ou une plénitude finale. L’histoire doit être comprise comme épreuve du réel ouvrant des possibles, sans nécessité ni clôture. Dès lors, la « fin de l’histoire » ne désigne pas un accomplissement absolu, mais, écrit Juranville, “la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire”, c’est-à-dire le moment où le réel est pleinement reconnu sans que les possibilités de transformation disparaissent. Cette historicité repose sur une structure fondamentale : d’un côté un invariant transhistorique, l’inconscient, qui ne fait pas monde et situe le sujet hors de l’histoire ; de l’autre, des rapports variables à cet invariant, qui donnent lieu à différentes formes de sublimation. Le monde traditionnel se caractérise par une sublimation partielle sans émergence du réel, tandis que le monde historique introduit au contraire la faille du réel, ouvrant des possibilités de sublimation totale.


“L’idée de l’inconscient contredit la conception hégélienne d’une fin de l’histoire, et d’une nécessité par laquelle se produirait l’esprit absolu. La rupture historique fait entrer dans l’histoire, et si l’on doit parler de fin, c’est de la fin de l’entrée du monde social dans l’histoire. Des possibilités de sublimation totale sont ouvertes, qui peuvent toujours ne pas s’accomplir. Il y a en ce sens une historicité radicale. Heidegger souligne la faille ouverte par l’impensé, et la non-clôture du monde, la non-vérité nouée à l’essence de la vérité. Mais pour lui, la rupture est secondaire par rapport à la « tradition », et on ne peut plus concevoir qu’en une époque de l’histoire soit énoncée l’historicité de l’homme. Pour que cela ait un sens, il faut que pareille révélation fasse rupture, qu’on y gagne quelque chose. L’historicité se comprend parce qu’il y a pour l’homme un élément constant, trans-historique – c’est l’inconscient, qui à la différence de l’impensé heideggérien ne fait pas monde, et qui situe le « sujet » hors de l’histoire –, et outre cet élément constant, des rapports variables à lui, mais qui impliquent toujours une certaine sublimation et donnent au monde sa consistance. L’histoire se déroule comme émergence croissante du réel, d’une époque à l’autre.”
JURANVILLE, 1984, LPH

FIN DE L’HISTOIRE, Individu, Psychanalyse, Sens, SOCRATE

La fin de l’histoire devient véritablement concevable avec l’apparition du discours psychanalytique, car celui-ci permet enfin l’émergence du discours vrai de l’individu, condition même du déploiement historique. L’histoire avait commencé lorsque, en Grèce, le discours individuel (incarné par Socrate) et le discours du clerc devenu philosophique (avec Platon) étaient apparus dans leur vérité, mais cette vérité était restée sans efficacité face à la répétition de la violence sacrificielle. L’affirmation socratique de l’idée introduisait bien un sens vrai, opposé au non-sens du discours ordinaire, mais ce sens ne parvenait pas à être reconnu universellement. Dès lors, le non-sens persistait, prenant la forme du péché à l’époque médiévale, sans que le sens puisse être objectivement établi. L’époque moderne voit surgir la conscience, qui prétend produire un sens nouveau en toute liberté, mais échoue à reconnaître qu’elle demeure elle-même prise dans le non-sens, ce qui conduit à son effondrement dans l’époque contemporaine. C’est seulement avec Freud que la solution, anticipée dans l’idée, devient effective : l’inconscient révèle que le non-sens est interne au sujet, tandis que le sens véritable surgit de l’Autre et doit être accueilli à travers une épreuve existentielle. La psychanalyse réalise ainsi ce que la philosophie grecque avait seulement esquissé. Dès lors, l’histoire atteint sa fin lorsque le discours psychanalytique devient le discours vrai de l’individu et que la philosophie peut en reconnaître la portée. Contrairement à la dialectique hégélienne où les contradictions sont internes à la raison et résolues comme telles, les contradictions de l’histoire sont ici absolues et ne trouvent leur résolution que dans l’ouverture à l’Autre. La fin de l’histoire correspond ainsi à l’accomplissement de cette ouverture et à la reconnaissance universelle du sens qui en procède.


“L’histoire commence quand le discours de l’individu, au lieu d’en rester à sa fausseté ordinaire par quoi il veut et reveut le système sacrificiel, surgit dans sa vérité. Et quand le discours du clerc, sur fond de ce discours primordial à partir duquel l’existant se fixe dans l’un ou l’autre des discours, apparaît lui aussi dans sa vérité de discours philosophique (philosophico-clérical), celui qui déploie l’histoire. C’est le cas en Grèce avec Socrate et Platon. Socrate est en effet l’individu pur taisant son savoir et communiquant sa grâce à son interlocuteur pour que lui aussi advienne comme individu pur, et s’établisse lui aussi dans son a-topia, dans son être de dé-placé, dans son unicité. Mais l’histoire ne faisait alors que commencer, puisque la philosophie – Platon – n’a rien pu dire vraiment ni faire réellement face à la répétition, sur Socrate, de la violence sacrificielle.” 
JURANVILLE, 2010, ICFH

FIN DE L’HISTOIRE, Epoque actuelle, Finitude, Inconscient

L’époque actuelle correspond, pour Juranville, à l’accomplissement final de l’histoire : il s’agit désormais d’assumer pleinement ce qui a été révélé, en intégrant la finitude radicale comme dimension constitutive et inéliminable de l’existence. Refuser cette tâche expose l’humanité à des catastrophes. L’affirmation de l’inconscient par Freud marque ici un moment décisif : elle engage à traverser toutes les formes de refus de l’existence (refoulement, déni, forclusion) jusqu’au surgissement du sens inconscient, construit dans l’épreuve même du non-sens. La philosophie doit reprendre cette découverte, en reconnaissant dans l’inconscient l’essence même de l’existence, ce qui conduit à l’élaboration d’un savoir logique ultime structurant l’ensemble du réel (ternaire de Dieu, quaternaire de l’existence, quinaire de l’histoire, sénaire du savoir). Sur le plan social et politique, cette situation débouche sur une institution paradoxale : le capitalisme. Celui-ci apparaît comme la forme minimale et nécessaire de l’idolâtrie propre à la finitude humaine, dans laquelle le sujet se rapporte à un faux Autre (le capital, équivalent du Surmoi), mais d’une manière compatible avec l’émergence de l’individualité, à condition d’être strictement régulé par le droit. La fin de l’histoire se définit alors comme un monde où chacun dispose effectivement des conditions pour devenir individu. Cette fin est historiquement scellée par deux actes complémentaires : la fondation de l’État d’Israël par le peuple juif, qui assume sa finitude et renonce à toute prétention messianique, et la reconnaissance de cet État par le monde historico-chrétien, qui assume ainsi sa dette et se prémunit contre toute régression païenne. Toutefois, la reconnaissance universelle du savoir philosophique exige encore qu’il s’ouvre à la vérité des autres mondes : le monde de la culture avec les sociétés orientales et extrême-orientales, et le monde traditionnel avec la société islamique, afin que l’universalité ne soit pas domination, mais reconnaissance effective de la pluralité des voies spirituelles.


Ce qu’implique la finitude radicale, c’est que toujours d’abord et toujours en quelque manière l’homme se soumet à un Autre faux qui est idole pour lui (le Surmoi) et face auquel il n’aurait pas à se poser, à avoir une consistance d’individu (c’est ce qu’on doit découvrir en toute cure). Et le capital est la forme sociale minimale de pareille idole, celle à laquelle on se rapporte quand on peut néanmoins, par le droit (et cela a lieu aussi dans la cure), s’établir dans son individualité, loin de tout paganisme (et, individuellement, de toute libido).
Et certes le refus primordial se manifestera encore. Mais il n’a plus à être assumé davantage, et il a simplement à être tenu en lisière par le droit et combattu s’il le faut, quand il prend la forme du terrorisme et s’exerce contre ce qu’est devenu le monde social. Car ce monde est celui de la fin de l’histoire dès lors que, par les progrès du droit, chacun aura reçu toutes les conditions pour devenir, s’il le veut, individu.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

GRACE, Savoir, Inconscient, Histoire

Le savoir est ce qui, parmi les œuvres, peut ultimement communiquer la grâce, car il porte l’exigence d’objectivité et permet la reconnaissance universelle. Le savoir vrai se déploie en deux dimensions : savoir de l’inconscient pour le sujet individuel, issu d’une grâce qui révèle que la vérité est déjà en lui (comme chez Socrate), et savoir de l’histoire pour le sujet social, qui n’est véritable que s’il est reconnu par tous. Cette double structure ne s’accomplit pleinement que lorsque la philosophie intègre l’inconscient et institue un monde juste. Cependant ce que le fini prend pour grâce n’est souvent qu’une fausse grâce, car elle donne une objectivité apparente mais sert à éviter la vraie grâce. Au fond de cette fausse grâce se trouve le refus de la grâce qui est la finitude radicale négative (pulsion de mort). Par ce mécanisme existentiel du refus (psychose), le fini ne refuse pas seulement le rapport à l’Autre, il se constitue lui-même comme objet-déchet (perversion) et attribue la menace de mort à un Autre méchant. Ce mécanisme engendre l’ordre sacrificiel présent dans les formes traditionnelles et dans les idéologies modernes. Le sacrifice devient une tentative désespérée de préserver une identité, contre l’altérité.


Une telle présentation de la grâce, certes la pensée de l’existence la récuserait. Et nous devons lui accorder qu’une grâce qui assure une objectivité reconnue n’est d’abord, pour le fini, que fausse grâce, celle qu’il se fabrique par refus de la vraie. Le décisif, c’est que, dans cette fausse grâce, le fini ne veut rien savoir de son primordial refus de la grâce, refus qui est lui-même la finitude radicale dans ce qu’elle a de toujours d’abord négatif. Or qu’est-ce que le primordial refus au fond de cette fausse grâce, sinon la pulsion de mort, déjà évoquée à propos du désespoir ? Ce qui apparaît maintenant avec la grâce, c’est ce en quoi la fondamentale psychose négative, comme refus de la vraie grâce, amène à la perversion, comme fausse grâce. En l’occurrence, ce en quoi la pulsion de mort amène à la mort réelle. Car la pulsion de mort consiste pour le fini, et afin de préserver son identité de tout contact avec l’Autre, à se faire, par rapport à l’Autre qui sans cesse revient, objet-déchet d’un Autre devenu faux, et qui ne veut pas pour soi la finitude. Objet-déchet – sans vie, au sens de la vie spirituelle, dans laquelle on assumerait comme sujet autonome, toute la finitude. Sur fond de quoi, parce qu’il vit quand même, d’une vie certes simplement immédiate, parce que, dans la pulsion de mort, comme dans le désespoir selon Kierkegaard, « le mourir se change continuellement en vivre », le fini suppose que c’est l’Autre qui lui infligera la mort, la mort comme cessation de la vie immédiate – de même qu’il lui aurait, par méchanceté, infligé la finitude. Et le fini s’identifie ensuite, autant qu’il le peut, à cet Autre méchant ; et il essaie d’infliger lui-même la mort à tout ce qui pourrait mettre en question son identité (sa vie) immédiate. De là tout l’ordre sacrificiel, aussi bien dans la conception traditionnelle que dans celle de l’idéologie.”
JURANVILLE, 2000, JEU

GENIE, Inconscient, Autre, Création

Le génie apparaît lorsque le sujet, conscient de sa finitude, accepte ce qui lui vient de l’Autre et qu’il ne peut produire par lui-même. Le sujet devient conscience en cherchant le sens vrai des choses, sens d’abord situé en l’Autre, sous la forme de l’inconscient. Mais cette dimension est d’abord rejetée par le sujet, qui refuse la dépendance à l’Autre qu’elle implique ; ainsi le génie possible est d’abord refusé. Si l’inconscient est ensuite accueilli, ce n’est pas par un développement naturel mais par un travail éthique répondant à l’appel de l’Autre. Ce n’est qu’alors qu’il devient, dans le sujet, génie, c’est-à-dire principe subjectif de la création. Ce génie se communique à l’Autre par l’œuvre et finalement par le savoir, l’oeuvre partageable par excellence.


Comment le génie peut-il se donner au sujet fini, si celui-ci doit prendre au sérieux sa finitude radicale, et si une autonomie nouvelle doit pouvoir, en même temps, lui venir, dans son immédiateté à lui, de l’Autre ? Comme l’inconscient lui-même. Car l’inconscient - c’est ainsi que nous l’avons présenté - est posé par le sujet devenu conscience quand, dans son mouvement vers le savoir, il se heurte à l’impossibilité d’atteindre, par lui-même, au sens vrai qu’il voulait. L’inconscient est alors, pour lui, ce sens vrai. Sens d’abord en l’Autre.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

FINITUDE, Refus, Existence, Inconscient

A la racine de l’homme se trouve la finitude, qui n’est pas seulement faiblesse naturelle mais dépendance vis à vis de l’Autre. Or le sentiment de cette dépendance (via les arcanes du signifiant, dirait Lacan) se traduit par un refus constitutif que Juranville appelle finitude radicale, laquelle n’est pas seulement refus de la dépendance mais refus de l’accomplissement qu’elle permettrait si elle était assumée. En bref la finitude radicale est le rejet de l’existence, de tout rapport essentiel à l’Autre comme tel. La philosophie classique, prise dans la croyance socratique d’une inexorable tendance vers le bien, n’a pas pu penser cette finitude, à l’exception de penseurs chrétiens comme Saint Augustin (avec sa “seconde mort”) et Kierkegaard (avec son concept de “désespoir”). Mais l’existentialisme n’a pas réussi à en tirer toutes les conséquences, faute d’avoir eu à sa disposition le concept d’inconscient. Seule la religion (avec le péché) et la psychanalyse (avec la pulsion de mort) peuvent poser cette finitude constitutive, cet enfermement existentiel dans le refus de l’Autre. Leur message, que doit reprendre la philosophie est celui-ci : la finitude radicale est inéliminable, mais elle peut être assumée et dépassée par des conditions venues de l’Autre — grâce, élection et foi — qui la transforme alors en finitude essentielle. 


“ Ce n'est donc que quand la pensée philosophique affirme, outre l'existence, l'inconscient qui est l'identité vraie de l'existence, qu'elle peut en venir à poser comme telle la finitude radicale constitutive de l'homme. Chez Freud, c'est la pulsion de mort. Qui pour lui est une simple tendance à “briser les rapports”, à “détruire les choses”, à retourner à l'état inanimé. Et qui n'a rien de proprement existentiel, d'un refus de l'Autre, même si Freud parle d'une “tendance démoniaque”. Mais qui, en tout cas, ébranle son discours scientiste foncièrement empiriste et utilitariste est remet en cause l'évidence commune de la recherche du plus grand plaisir. Lacan, lui, assume pleinement cette dimension existentielle de la pulsion de mort, comme refus de l'Autre. “Volonté de création à partir de rien, de recommencement”, elle ferait le fond de la pulsion en tant que celle-ci se passe de l'Autre ou plutôt le réduit à l'objet partiel. Bien plus, Lacan, à son propos, reprend l'expression augustinienne de “seconde mort”. Ce que nous proposons en présentant la pulsion de mort comme finitude radicale, c'est de ne pas s'arrêter à une opposition abstraite entre pulsion de mort et pulsion de vie. Et certes de reconnaître l'inéliminable de cette finitude radicale qui fait la réalité primordiale de l'homme. Mais d'indiquer aussi comment on peut la dépasser, l'assumer, par les conditions venues de l'Autre est offertes à tout Autre que sont la grâce, l’élection et la foi. Conditions qui constituent cette autre finitude qu'est la finitude essentielle, hors laquelle la pulsion de vie n'est que libido et par laquelle elle s’élève au plus haut amour.”
JURANVILLE, 2010, ICFH