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FOI, Paradoxe, Savoir, Existence, KIERKEGAARD

La foi peut-elle devenir principe d’un savoir sans trahir l’existence ? La foi, dispensée comme « passion heureuse » selon Kierkegaard et requise comme choix toujours possible face à la finitude, est autonomie et finitude conjointes. Elle s’exprime dans l’engagement sans certitude objective : foi religieuse, foi du créateur, foi conjugale. Elle porte un contenu objectivable et une forme pratique. Pourtant, pour le même Kierkegaard, la foi ne peut être principe d’un savoir : affirmer un savoir ferait perdre l’existence, tant pour celui qui l’affirme — redevenu maître — que pour celui qui le reçoit — fasciné par l’affirmation. Le « chevalier de la foi », comme il dit, est témoin, non maître. C’est là que Juranville se sépare de Kierkegaard, pour lui le savoir véritable apparaît comme l’assomption accomplie de l’existence, universellement reconnu, fondant la justice et permettant à chacun d’assumer l’existence dans des œuvres. Toute la difficulté pour la pensée de l’existence tient alors à ce que l’« argument kierkegaardien » conduit à maintenir la contradiction du paradoxe — initialement fixée dans l’Incarnation — sans la résoudre. Au risque d’aboutir à l’impasse politique.


L’« argument kierkegaardien » conduit au rejet du savoir  philosophique. Ce qui reste alors, c’est de témoigner de l’existence, mais sans pouvoir se justifier par un savoir absolument  rationnel. De témoigner en tant qu’individu qui échappe à la  pesanteur des déterminations sociales et des normes imposées  dans les rapports avec les semblables, et qui, lui, se rapporte,  explicitement ou non, à l’Autre absolu. De témoigner par l’oeuvre qu’on produit, par l’activité libre qui débouche sur cette oeuvre. Kierkegaard le dit d’Abraham : « Le vrai chevalier  de la foi est un témoin, jamais un maître », et encore: « Le héros  tragique renonce à lui-même pour exprimer l’universel [celui du  savoir], le chevalier de la foi renonce à l’universel pour devenir  l’individu. »  La contradiction absolue fixée pour Kierkegaard dans le  paradoxe de l’Incarnation du Christ est finalement, après lui, pour toute la pensée de l’existence, maintenue, laissée être sans être résolue, voire posée comme insoluble, alors même qu’on n’évoque plus, expressément du moins, l’Incarnation  du Dieu-Homme.”
JURANVILLE, 2024, PL

FINITUDE, Refus, Existence, Inconscient

A la racine de l’homme se trouve la finitude, qui n’est pas seulement faiblesse naturelle mais dépendance vis à vis de l’Autre. Or le sentiment de cette dépendance (via les arcanes du signifiant, dirait Lacan) se traduit par un refus constitutif que Juranville appelle finitude radicale, laquelle n’est pas seulement refus de la dépendance mais refus de l’accomplissement qu’elle permettrait si elle était assumée. En bref la finitude radicale est le rejet de l’existence, de tout rapport essentiel à l’Autre comme tel. La philosophie classique, prise dans la croyance socratique d’une inexorable tendance vers le bien, n’a pas pu penser cette finitude, à l’exception de penseurs chrétiens comme Saint Augustin (avec sa “seconde mort”) et Kierkegaard (avec son concept de “désespoir”). Mais l’existentialisme n’a pas réussi à en tirer toutes les conséquences, faute d’avoir eu à sa disposition le concept d’inconscient. Seule la religion (avec le péché) et la psychanalyse (avec la pulsion de mort) peuvent poser cette finitude constitutive, cet enfermement existentiel dans le refus de l’Autre. Leur message, que doit reprendre la philosophie est celui-ci : la finitude radicale est inéliminable, mais elle peut être assumée et dépassée par des conditions venues de l’Autre — grâce, élection et foi — qui la transforme alors en finitude essentielle. 


“ Ce n'est donc que quand la pensée philosophique affirme, outre l'existence, l'inconscient qui est l'identité vraie de l'existence, qu'elle peut en venir à poser comme telle la finitude radicale constitutive de l'homme. Chez Freud, c'est la pulsion de mort. Qui pour lui est une simple tendance à “briser les rapports”, à “détruire les choses”, à retourner à l'état inanimé. Et qui n'a rien de proprement existentiel, d'un refus de l'Autre, même si Freud parle d'une “tendance démoniaque”. Mais qui, en tout cas, ébranle son discours scientiste foncièrement empiriste et utilitariste est remet en cause l'évidence commune de la recherche du plus grand plaisir. Lacan, lui, assume pleinement cette dimension existentielle de la pulsion de mort, comme refus de l'Autre. “Volonté de création à partir de rien, de recommencement”, elle ferait le fond de la pulsion en tant que celle-ci se passe de l'Autre ou plutôt le réduit à l'objet partiel. Bien plus, Lacan, à son propos, reprend l'expression augustinienne de “seconde mort”. Ce que nous proposons en présentant la pulsion de mort comme finitude radicale, c'est de ne pas s'arrêter à une opposition abstraite entre pulsion de mort et pulsion de vie. Et certes de reconnaître l'inéliminable de cette finitude radicale qui fait la réalité primordiale de l'homme. Mais d'indiquer aussi comment on peut la dépasser, l'assumer, par les conditions venues de l'Autre est offertes à tout Autre que sont la grâce, l’élection et la foi. Conditions qui constituent cette autre finitude qu'est la finitude essentielle, hors laquelle la pulsion de vie n'est que libido et par laquelle elle s’élève au plus haut amour.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

FINITUDE, Existence, Refus, Altérité, FREUD, KIERKEGAARD

Affirmer l’existence revient à affirmer l’altérité comme essentielle, mais l’homme refuse d’abord cette altérité. Ce refus primordial, que la psychanalyse nomme pulsion de mort, constitue la finitude radicale et doit être le point de départ de toute pensée de l’existence. Contrairement à Leibniz ou Hegel, qui certes reconnaissent une finitude naturelle - simple limite ou imperfection de la condition individuelle - il n’existe aucun mouvement naturel conduisant vers l’existence : son affirmation est un acte, un saut, comme l’a montré Kierkegaard. C’est lorsque la relation à l’Autre apparaît comme première et essentielle, que la finitude peut être pensée comme radicale. Et cette radicalité se manifeste comme refus. L’affirmation de l’existence suppose corrélativement une résistance, un refus propre à chaque “sphère de l’existence” que Kierkegaard pointe comme désespoir ; et en même temps chacune de ces sphères se caractérise comme un certain rapport à l’altérité, seulement assumé pleinement dans la sphère religieuse. De son côté, en affirmant l’inconscient, Freud pose à la fois la pulsion de mort (finitude radicale) et la possibilité, via l’analyse, de revouloir cette altérité (finitude essentielle) qu’est l’inconscient (du moins ceci est-il implicite chez Freud, plus explicite chez Lacan surtout Juranville). Les concepts même d’analyse et d’inconscient relèvent d’un tel choix, d’un tel forçage - respectivement éthique et théorique.


“On peut donc conclure que l'homme, par lui-même, refuse l'altérité et l'existence. Et que, paradoxalement, c'est comme refus de l'existence que se donne d'abord l'existence de l'homme… Or ce refus doit, si l'on va jusqu'au bout de l'affirmation de l'existence, être déterminé comme finitude radicale. Certes on peut comprendre aisément que l'homme soit caractérisé par sa finitude. C'est ce qu'a dégagé la pensée moderne. Et la finitude n'a alors rien d'un refus. La pensée antique n'est pas sans reconnaître bien sûr, la faiblesse, voir la détresse de l'homme. “Fini, dit Hegel, signifie ce qui a une fin, ce qui est, mais cesse là où il est en connexion avec son Autre, lequel est sa négation et se présente comme sa limite”. Sans doute l'homme peut-il atteindre, par l'infini, à l'accomplissement. Mais cette finitude de l'homme, par quoi il est absolument différent de dieu, reçoit, dans la philosophie contemporaine, avec l'affirmation de l'existence, une portée toute nouvelle, et apparaît comme un refus. C'est que la relation à l'Autre n'est plus alors quelque chose d'en soi négatif. Le but suprême n'est plus de s'approprier l'Autre. Tout au contraire, la relation à l'Autre, et donc la finitude, devient maintenant quelque chose d'en soi positif, quelque chose qui implique certes un effacement de soi, mais un effacement, un manque, qui peut être voulu par amour. C'est la finitude essentielle, dont nous avons déjà parlé ailleurs en la déterminant comme grâce, élection et foi.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

FINITUDE, Existence, Refus, Liberté

Dans la philosophie antique comme moderne, la finitude reste naturelle : soit perfection accomplie (Socrate), soit dépendance imparfaite (Descartes, Kant, Hegel), sans méchanceté radicale. Le mal n’y est jamais originaire. Mais lorsque l’existence et l’ouverture à l’Autre sont affirmées comme essentielles, la finitude devient elle-même essentielle et doit être pensée à partir du rejet primordial de l’existence et de l’Autre. C’est ce que manifestent Søren Kierkegaard avec le démoniaque, Martin Heidegger avec l’« in-sistance » du Dasein, Sigmund Freud avec la pulsion de mort, Jacques Lacan avec la méchanceté foncière du prochain, et Emmanuel Levinas lorsqu’il affirme que nul n’est bon volontairement. La finitude radicale désigne ainsi le rejet primordial de l’existence et de la loi de l’Autre, et finalement le rejet de la finitude elle-même. Mais cette finitude peut être aussi être reconnue et assumée. Il convient donc de distinguer un niveau phénoménologique, où la finitude radicale apparaît comme rejet, mais un niveau structurel où elle est la possibilité du choix, la condition de la liberté.


“Dès qu'on affirme comme essentielle l'existence, et donc l'ouverture à l'Autre, et qu'une finitude essentielle devient envisageable, on doit partir, pour ce qui est de l'homme, de son rejet primordial de l'existence; de son rejet de la finitude suscitée par la rencontre de l'Autre - rejet que nous dénommons finitude radicale ; et, avant tout, de son rejet de l'Autre absolu et de la loi de cet Autre qui voulait l'arracher à ce rejet.”
JURANVILLE, 2021, UJC

PROPOSITION, Existence, Dieu, Savoir, ROSENZWEIG

La proposition philosophique comme existentielle, telle que l’élabore Rosenzweig, constitue le fondement absolu du savoir philosophique. Elle se distingue de la proposition spéculative par un déplacement décisif de l’accent : non plus sur le prédicat (« Dieu est l’ABSOLU »), mais sur le sujet (« DIEU est la vérité »). Par là, Dieu n’est plus défini par une essence, mais reconnu comme l’Autre absolu d’où vient la vérité elle-même. La vérité n’est plus évidence, mais Révélation, surgissant pour un homme d’abord pris dans la non-vérité de la finitude radicale et de la pulsion de mort. Cette Révélation manifeste l’altérité essentielle de l’Autre absolu, créateur ex nihilo (s’annihilant par l’acte de création), constitutivement ouvert à l’Autre, et appelant l’homme à une altérité véritable. La Révélation intervient explicitement comme appel à la sainteté (« Soyez saints, car je suis saint »), comme possibilité d’assumer l’existence malgré la finitude. La sainteté n’est pas universelle, mais elle existe réellement : d’ailleurs le psychanalyste qui s’efface comme savoir, ou le philosophe qui s’efface comme pouvoir, en sont des figures partielles. Certes le non-savoir existentiel est d’abord rejet du savoir, du concept, de l’Autre, « je n’en veux rien savoir » (Lacan). Il devient concept de non-savoir seulement si l’Autre absolu dispense la grâce, élève l’existant là même où il s’abîmait. À cette grâce s’ajoutent l’élection (responsabilité historique) et la foi (foi de Dieu en l’homme autant que de l’homme en Dieu). Ainsi, le non-savoir devient à la fois radical (effondrement réel) et essentiel (lieu de création du savoir). Contre la première pensée de l’existence (Kierkegaard, Heidegger), qui récuse concept, système et savoir au nom de la finitude et débouche sur l’impuissance historique, et contre la seconde (Rosenzweig, Levinas), qui réaffirme la philosophie mais refuse de poser le savoir total, Juranville soutient qu’il faut affirmer conjointement l’existence et l’inconscient. Car le savoir de l’existence est homologue au savoir de l’inconscient : il n’est pas produit par le sujet, mais reçu d’un Autre, à travers une parole qui engage le sujet dans sa finitude. La proposition existentielle arrache ainsi la philosophie à l’idéalisme comme au nihilisme, et annonce la construction systématique du savoir philosophique comme savoir de l’existence, dont la question du fondement — la raison surgissant de l’abîme — doit également être élucidée.


“La proposition existentielle ramène au fondement absolu du savoir qu'est l'Autre absolu, divin, à l'altérité essentielle propre à l'existence elle-même essentielle, et à ceci que, pour l'homme existant, l'identité véritable est là. Dieu y est certes concept, ce concept véritable introduit par la Révélation et qui en est le sceau, mais il est d'abord nom. Nom de l'Autre (personnel) auquel on fait appel dans la prière ; mais qu'on risque sans cesse de fausser en le mettant à son service à soi (d'où l'interdit de le prononcer dans certaines traditions) ; et qui est, comme créateur, celui qui primordialement nomme. L'altérité est d'abord, pour l'existant, celle de l'Autre absolu hors toute finitude humaine, de l'Autre divin. Autre absolu ainsi qu'apparaît et doit apparaître à l'existant l'Un originel, l'Identité primordiale, créatrice. Pour cet Autre par rapport à la multiplicité des créatures finies, nous avions évoqué la substance unique qu'est Dieu chez Spinoza, par rapport à la multiplicité des modes finis. Même si Spinoza n'envisage nullement la finitude radicale : “Nul ne peut haïr Dieu" dit-il. Alors que l'existant se caractérise d'abord - proclamant à la place du vrai Dieu le Surmoi, l'idole - par la haine du Dieu qui lui demande d'observer ses commandements. Même si Spinoza avance la formule : Deus sive Natura. Alors que, pour Rosenzweig, « On dit aujourd'hui : Dieu, c'est la Nature, par l'investigation de la nature, je connais Dieu. Nous n'avons nullement l'intention de nous permettre ce genre de procédé panthéiste », immanentiste, car Dieu est l'Autre, absolument transcendant. Rosenzweig récusant d'un même mouvement « la proposition sur le néant que Schopenhauer avait en vue, c'est-à-dire l'idée du bouddhisme : "Le néant est Dieu". » Et disant d'elle qu'est « fausse comme celle de l'idéalisme que "La vérité est Dieu". » Car la vérité n'est pas, pas plus que le néant, « un sujet autonome, c'est un pur fait. » De même que « la vérité n'est vérité qu'en étant de Dieu, le néant n'est néant qu'en étant pour Dieu. » Si bien qu'il faut dire, de même que « DIEU est la vérité», « DIEU est le néant. » Et c'est sur ce fond où tout est vidé du fait de sa finitude radicale, sur ce fond de création ex nihilo, que l'homme découvre Dieu, Dieu comme Autre qui, pour lui, n'est rien de ce qui était.”
JURANVILLE, 2025, PHL

CONCEPT, Langage, Vérité, Métaphore, WITTGENSTEIN

Pour une philosophie qui affirme l’existence, l’objectivité du concept ne peut se donner que dans le langage, puisque le langage a la même vérité en soi que l’existence, d’être une structure constitutive d’adresse à l’Autre, condition même de l’objectivité. Ce qui répond d’emblée à l’objection classique : le concept serait abstrait, éloigné du vécu concret. Certes si le langage n’était qu’un instrument d’expression et de communication, il n’aurait aucune objectivité en soi, aucune vérité existentielle. Mais ce qu’énonce la philosophie contemporaine, c’est que le langage ne traduit plus une signification produite ailleurs : il produit lui-même la signifiance, avec une identité linguistique se constituant dans le temps. Ainsi Rosenzweig avec la primauté du langage sur la pensée intemporelle, Heidegger avec le langage comme maison de l’Être, Lacan avec la vérité qui parle, Levinas avec le Dire en deçà du Dit. Egalement, la théorie du “concept psychologique” selon Wittgenstein permet d’extrapoler (même si lui-même ne le fait pas) que le concept philosophique naît des usages ordinaires du langage, y possède déjà une valeur existentiellement spéculative, et à partir de là doit permettre de former des propositions reconnues par tous. C’est ainsi que la vérité, la vérité vraie, advient dans le langage. La vérité est déjà présupposée dans l’usage du concept psychologique à la première personne du présent. Dire : « J’ai peur » ne constate pas une réalité préalable ; cela crée performativement une réalité existentielle. C’est une vérité non constative, mais créatrice et réelle, quoique non suffisante philosophiquement. C’est dans ce sens qu’il faut reprendre la distinction hégélienne, légitime, entre vérité ordinaire (accord objet / représentation) et vérité philosophique (accord d’une chose avec son concept, son essence), tout en précisant que l’essence est le principe créateur de la signifiance même (elle ne lui préexiste pas), conformément à la structure quaternaire de l’existence : objet – sujet – Autre – Chose. Rappelons la méthode d’analyse conceptuelle de Juranville, à partir de l’exemple de l’angoisse. 1) Objectivité / phénomène : c’est l’angoisse comme ignorance, avec cette contradiction que l’angoisse n’est pas l’ignorance. 2) Subjectivité / vérité : c’est l’angoisse comme liberté, avec cette contradiction que l’angoisse n’est pas la liberté. 3) Altérité / essence : c’est l’angoisse comme création, qui cette fois résout la contradiction. L’angoisse apparait enfin comme concept dans son être de Chose, c’est-à-dire comme essence recevable et définissable. Wittgenstein a bien vu que l’état intérieur (par exemple l’angoisse) se constitue dans l’acte de dire, mais bien sûr dire « J’ai peur » ne suffit pas encore à dire vrai philosophiquement… La vérité du concept ne peut rester liée à l’acte singulier, simplement existentielle. Elle doit devenir universelle, reconnue dans le dialogue, stabilisée par l’analyse et la définition. C’est ainsi que la philosophie la toujours procédé depuis Socrate, par l’affirmation du non-savoir et la pratique de la contradiction, du dialogue. Or le travail linguistique aboutissant au concept se trouve être la métaphore. La métaphore du concept consiste dans la substitution de l’usage objectif, social, en troisième personne (« Il est angoissé ») par l’usage existentiel, subjectif, en première personne (« Je suis angoissé »), jusqu’à être partagé par tous. C’est-à-dire que le mot-concept ne peut voir son identité confirmée socialement que si l’usage objectif réveille l’usage existentiel originaire. Ainsi, après la métaphore de l’être et avant la métaphore de la raison, la métaphore du concept permet à la philosophie de constituer son langage propre et de se poser pleinement comme savoir de l’existence.


“Le langage peut voir confirmée son identité (le concept d'angoisse ou de peur à chaque fois) - et donc sa vérité - pour autant que, dans l'usage en troisième personne, objectif parce que social, on réveille l'usage subjectif, vrai parce qu'existentiel, individuel, qui était à l'origine. Pour autant qu'on substitue au premier le second; à l'angoisse prétendument réduite à tels et tels signes, l'angoisse telle qu'elle a été vécue, telle qu'elle s'est nouée en un existant caractérisé par sa prise constitutive dans le langage, sa vocation à user de concepts. Métaphore du concept donc, qui engage, comme toute métaphore, un processus d'identification, de reconstitution de l'identité et consistance à travers l'épreuve de la finitude. C'est ce que l'attention portée par Wittgenstein au concept psychologique permet à la philosophie d'envisager et qui sera capital pour penser son propre langage. Le concept, caractéristique du langage philosophique, recevrait ainsi toute sa vérité de par sa métaphore propre, la métaphore du concept. Non que le concept soit une métaphore, comme certains, qui récusent l'idée du savoir philosophique, ont voulu le donner à penser. Mais il est produit, dans toute sa portée de position de l'essence, par une métaphore. Après la métaphore de l'être, envisagée au livre i du présent ouvrage et qui fait entrer dans le langage de la philosophie, et avant la métaphore de la raison, à aborder au livre Ill et qui devrait montrer comment peut s'achever l'édifice du savoir, la métaphore du concept permettrait de construire et de justifier les propositions du langage philosophique.”
JURANVILLE, 2025, PHL

CONCEPT, Existence, Psychologie, Système, WITTGENSTEIN

Le concept psychologique, tel que l’analyse Wittgenstein, possède une véritable objectivité fondée sur les usages du langage ordinaire et sur le rejet de tout modèle scientifique du psychique. Toutefois, cette objectivité demeure insuffisante pour une philosophie qui veut s’affirmer comme savoir de l’existence. Car un tel savoir exige non seulement que le concept soit existentiel et posé en acte, mais qu’il porte en lui une identité absolue, se distinguant rigoureusement des autres concepts. Or, si Wittgenstein esquisse bien des distinctions entre les concepts psychologiques et en suggère la systématicité ouverte, il refuse toute définition stricte et toute organisation conceptuelle universelle, au nom du caractère flou des concepts et du rejet du savoir philosophique. Le concept psychologique reste ainsi lié à l’existant singulier qui l’énonce et ne devient jamais objectif en soi, pour tout existant. Pourtant, en montrant que l’objectivité véritable implique à la fois identité et signifiance pour l’existant, Wittgenstein ouvre une voie décisive pour penser le concept philosophique. 


“La théorie wittgensteinienne du concept psychologique est une ouverture majeure pour penser jusqu'au bout le concept dont a besoin et fait usage cette philosophie, la philosophie au sens plein du terme. Ouverture majeure parce qu'elle met en lumière la vérité existentielle du concept. Car l'objectivité pleine et entière, celle de l'être comme existence, l'objectivité absolue que recherche la philosophie, se caractérise non seulement par l'identité, la consistance en soi de l'objet, mais par sa signifiance pour l'existant, le fait qu'elle est désirable pour lui. Signifiance pour l'existant, c'est-à-dire que l'objet comme tel doit se faire appropriable par lui, être pour cet Autre, s'effacer librement devant lui, se soumettre en quelque manière à son monde… L’objectivité de l'objet est identité et en même temps signifiance. Pareille objectivité est le propre par excellence de l'usage en première personne du présent du verbe et concept psychologique. Elle y est affirmée, engagée, à confirmer dans l'épreuve de la finitude, mais supposée déjà présente. Reste que l'objectivité, pour la philosophie qui se veut et s'affirme savoir de l'existence, doit dépasser l'existant unique qui énonce le concept, ce à quoi s'en tient le concept psychologique selon Wittgenstein; elle doit être le propre du concept lui-même, et cela universellement, pour tout existant.”
JURANVILLE, 2025, PHL

CONCEPT, Langage, Existence, Psychologie, WITTGENSTEIN

Repartons du fait que la philosophie contemporaine, qu’elle relève de la pensée de l’existence ou de la philosophie analytique, refuse de poser un savoir philosophique objectif. Or, si l’existence a son essence dans le langage, un tel savoir demeure possible, à condition d’en repenser les concepts. Le concept philosophique ne peut être ni empirique ni scientifique : il est existentiel, il doit advenir comme acte imprévisible et poser une identité en cours de constitution. Wittgenstein, avec sa théorie du concept psychologique, fournit ici un appui décisif. Les verbes psychologiques, dans leur usage à la première personne du présent (« je souffre », « j’ai peur »), ne décrivent pas un état déjà donné mais accomplissent un acte qui fait exister cet état en s’adressant à l’Autre. Le concept psychologique n’existe alors qu’en acte, comme position imprévisible d’une vérité elle-même existante. Il satisfait ainsi pleinement aux exigences d’une philosophie de l’existence : il est existentiel, langagier, temporel et spéculatif, non au sens hégélien d’un déploiement nécessaire de la vérité, mais comme position créatrice et risquée de sens. La philosophie peut dès lors y trouver le modèle d’une doctrine du concept capable de dépasser à la fois la métaphysique classique et le réductionnisme de la philosophie analytique.


“La philosophie peut légitimement voir dès lors, dans ce que Wittgenstein dit du concept psychologique, quelque chose qui l'intéresse directement, qui est un acquis d'une certaine manière définitif et qui devrait lui permettre d'élaborer sa « doctrine » du concept. Car Wittgenstein a montré par ses analyses du langage - d'abord dans le “Tractatus” par rapport à celles de Frege et Russell, puis dans les “Investigations philosophiques” (avec la présentation du langage comme jeu de langage) par rapport à ce que seront plus tard les analyses de Quine - comment passer outre à l'objectivité finie de la science dont se réclame la philosophie analytique et qui, pour celle-ci, est un terme à ne pas dépasser. Et ce qu'il avance sur le concept psychologique, fleur de la théorie du jeu de langage, va dans ce sens. Encore faut-il voir, pour nous qui, avec l'inconscient, affirmons la philosophie comme savoir de l'existence, ce qui peut être atteint d'objectivité nouvelle, essentielle, absolue, pour le concept psychologique à partir duquel la philosophie développera sa doctrine du concept.”
JURANVILLE, 2025, PHL

EXISTENCE, Savoir, Vérité, Subjectivité, KIERKEGAARD

Kierkegaard affirme que toute connaissance essentielle concerne l’existence et reconnaît que la vérité ne se sépare pas de la vie qui l’accomplit. Toutefois, il exclut toute affirmation d’un savoir de l’existence, au motif que le savoir suppose abstraction, distance et possibilité, tandis que l’éthique exige un engagement infini dans sa propre existence. Le savoir serait ainsi toujours une privation de la vérité vécue. Pourtant, Kierkegaard élabore une théorie de la communication indirecte qui pose explicitement l’autonomie du sujet comme condition de toute vérité : communiquer, pour l’homme comme pour Dieu, consiste à rendre l’autre libre, capable de s’approprier le sens à partir de soi. La grâce fonde cette autonomie, et la foi exige une réponse active du sujet fini. Les rapports à l’existence tels que Kierkegaard les pense contiennent donc en eux-mêmes les conditions d’un savoir philosophique de l’existence, même si Kierkegaard refuse finalement de poser ce savoir comme tel.


“Kierkegaard exclut toute affirmation d’un tel savoir de l'existence, critique en général tout ce qui est savoir. Il a pu dire sans doute: « Toute connaissance essentielle concerne l’existence, et seule la connaissance qui se rapporte essentiellement à l’existence  est connaissance essentielle » Et, à propos du Christ: « Être la vérité, c’est la même chose que la savoir, et le Christ n’aurait  jamais su la vérité [il dit à Pilate: “Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix”, Jean, 18, 37] s’il ne l’avait été ; et nul ne sait de la vérité plus qu’il n’en exprime dans sa vie » – ce avec quoi nous  nous accordons, puisque le savoir vrai est l’accomplissement de l’existence. Toutefois, Kierkegaard avait noté, juste avant les derniers mots que nous venons de citer: « Pour le christianisme, la vérité ne consiste pas à la savoir, mais à l’être. Quand on est la vérité [le Christ, devant Pilate notamment] et que l’exigence est d’être la vérité [pour l’homme, à l’imitation du Christ], la savoir, c’est en être privé. » Pourquoi ? Parce que « tout savoir sur la réalité est possibilité. » Parce que le savoir suppose qu’on s’extraie, qu’on s’abstraie, qu’on voie les choses du point de vue de l’Autre : « L’exigence de l’abstraction à son égard [celui  de l’existant] est, dit Kierkegaard, qu’il se dés-intéresse pour qu’il puisse savoir quelque chose. » À quoi le même Kierkegaard oppose l’exigence de l’éthique, qu’« il [le même existant] s’intéresse infiniment à l’existence, …à la sienne propre. » Rejet donc de toute affirmation d’un savoir de l’existence.”
JURANVILLE, 2024, PL

EXISTENCE, Savoir, Philosophie, Autre

La pensée contemporaine se comprend largement comme pensée de la « fin de la philosophie », héritée de Heidegger, selon laquelle le projet métaphysique d’un savoir rationnel fondé sur un principe premier se serait achevé et effondré avec Hegel. Cette thèse repose en réalité sur l’argument kierkegaardien de l’existence : l’affirmation d’une relation constitutive du sujet à un Autre absolument Autre, relation qui ruine toute identité anticipative, sociale ou métaphysique. Mais peut-on s’en tenir à la seule vérité de l’existence, sans affirmer un savoir de l’existence ? Le refus de tout savoir vrai conduit à une impuissance politique. Si Marx et Nietzsche, pourtant penseurs de l’existence, ont engendré des idéologies potentiellement meurtrières, c’est parce qu’en posant l’autonomie de l’existant, ils ont dénié la finitude radicale. Il faut donc affirmer un savoir de l’existence, rendu possible par l’Autre absolu, savoir rationnel qui se constitue dans l’épreuve de la contradiction et du non-savoir, et qui est proprement la philosophie. Celle-ci est à la fois éthique, politique et historique : elle traverse la contradiction, institue un monde social juste et rompt avec l’ordre violent du monde traditionnel.


“Il n’y a donc plus qu’à affirmer un « savoir de l’existence ». « Savoir de l’existence » qui serait savoir effectif, et qui ne se limiterait pas à une simple exigence éthique, comme chez Lévinas. Savoir dont l’Autre absolu donnerait au sujet fini toutes les conditions. Un tel savoir ne serait autre que ce que depuis Socrate et Platon on appelle philosophie. Car il est certes savoir rationnel pur. Mais qui, d’une part, se constitue et reconstitue dans l’épreuve du non-savoir, de la contradiction, de l’aporie, du paradoxe (c’est l’aspect éthique de la philosophie). Qui, d’autre part, ordonne un monde social juste dans lequel chacun peut faire ainsi l’épreuve de son existence, jusqu’au savoir (c’est l’aspect politique de la philosophie). Et qui, enfin, introduit ce monde juste contre l’ordre traditionnel, violent, du monde social (c’est l’aspect historique de la philosophie).”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

EXISTENCE, Savoir, Identité, Inconscient

Comment peut-on parler d’un savoir de l’existence ? Tout existant est d’abord enfermé dans une existence fausse, structurée par une identité anticipative et illusoire qui exclut toute altérité essentielle et réduit l’Autre au Même. La critique de cette identité fausse constitue bien une première figure du savoir de l’existence, mais seulement comme savoir négatif. Le savoir positif de l’existence ne devient possible qu’à partir de la position explicite de l’identité vraie, communiquée par l’Autre absolu, à partir de laquelle la finitude peut être librement voulue et objectivement sujette à savoir. Par ailleurs ce savoir ne peut être consistant et objectif qu’à condition de se fonder sur l’inconscient, entendu non comme donnée psychologique, mais comme essence de l’existence et principe structural du savoir de l’existence.


Autre absolu qui, d’une part, dénonce cette clôture dans une identité fausse comme refus de l’Autre et finitude radicale – au sens d’une finitude comme fait brut, d’une finitude qui n’est pas d’emblée librement voulue et qui, bien plutôt, se fuit d’abord elle-même (c’est le désespoir selon Kierkegaard, la non-vérité selon Heidegger, la pulsion de mort selon Freud). Et Autre absolu qui, d’autre part, appelle l’homme, le fini, l’existant, à s’ouvrir à l’altérité de tout Autre et à constituer peu à peu, dans l’épreuve imprévisible de la finitude radicale, une identité nouvelle et vraie, ouverte à l’Autre. Et il ne devrait plus y avoir, pour faire de l’existence, qui est ainsi altérité et en même temps identité, l’objet d’un savoir, qu’à poser comme telle cette identité nouvelle et vraie à partir de laquelle serait revoulue toute la finitude de l’existence effective – identité qui serait alors le principe fondateur du savoir. Nous avons alors apporté une réponse plus particulière, par l’inconscient.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EXISTENCE, Savoir, Histoire, Grâce, HEGEL

Affirmer l’existence, comme rapport à l’Autre et sortie hors de soi, implique nécessairement le savoir, la philosophie et l’histoire comme essentiels, ainsi qu’une autonomie de principe de l’existant, fondée dans la grâce. Mais cette autonomie, comme ce savoir même, ne peuvent d’abord être posés comme tels sans se vouer à une falsification. C’est pourquoi, aux yeux des penseurs de l’existence, le savoir de l’existence et de l’histoire doit être d’abord tu, au nom même de l’existence. Tel est l’« argument kierkegaardien » selon Juranville : il vise principalement Hegel, non pour avoir ignoré la rupture constitutive de l’existence, mais pour avoir prétendu la déployer dans un savoir systématique, esthétisant ainsi l’épreuve de la finitude et méconnaissant la contradiction indépassable qu’implique l’existence.


“Les penseurs qui affirment l’existence supposent nécessairement, parce que l’autonomie impliquée par la grâce est principe de savoir, tout ce que nous avons nous-mêmes proclamé comme savoir, philosophie et histoire. Kierkegaard, bien sûr. Hegel pour lequel l’histoire se déploie selon un mouvement naturel et irrésistible, il s’est, le premier, attaché à ce qui fait de l’histoire quelque chose de vraiment essentiel, à la rupture – qu’il a montrée dans le Sacrifice du Christ. Mais ce n’est pas parce que le savoir, la philosophie et l’histoire sont supposés dans leur vérité dès qu’on affirme l’existence, qu’ils peuvent alors être posés comme tels. Et ce qui apparaît d’abord, c’est que, bien plutôt, il faut les taire, sauf à se vouer à une implacable falsification. En cela consiste ce que nous appellerons l’« argument kierkegaardien ».”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Altérité, Trinité, Moi

Comment l’intériorité essentielle, formée dans la relation à l’Autre absolu, peut-elle être affirmée socialement et reconnue universellement ? L’Autre ébranle l’immédiateté de l’homme et lui communique une identité vraie, mais celle-ci ne peut rester seulement vécue : elle doit être posée comme telle. Poser l’existence, c’est affirmer conjointement l’altérité et l’identité, et faire reconnaître cette structure dans l’ordre commun. L’existant refuse d’abord son existence par finitude radicale. Il ne l’assume que progressivement, en acceptant à chaque fois la finitude propre à sa relation à l’Autre, jusqu’à pouvoir, dans l’œuvre, poser l’identité qui lui est communiquée. L’existence apparaît alors comme subjectivité du savoir : elle est à la fois ce par quoi le savoir s’accomplit et ce en quoi elle-même s’accomplit. Cette identité renvoie à l’Autre absolu comme principe d’unité et de donation (c’est le Père), se déploie dans la médiation nécessaire à la confirmation de la Création face au refus humain (Fils), et trouve son effectuation rationnelle dans le savoir philosophique (Esprit). Mais l’homme se replie sur son refus de l’existence et de l’identité qu’elle implique, refusant ainsi le savoir vrai : telle est la contradiction subjective du savoir. Pour que ce refus soit dépassé, l’existant doit consentir à l’autonomie et s’affirmer comme moi. Non pas moi narcissique, mais moi répondant à l’appel de l’Autre asbolu et se rendant responsable de tout autre homme. N’est-ce pas ce que signifie, pour chacun, entrer en philosophie ?


Qu’est-ce qui doit venir de l’Autre absolu pour que ce refus radical puisse être dépassé ? L’homme, l’existant puisque nous le dénommons ainsi, refuse d’accueillir en soi l’identité vraie en tant qu’elle se poserait comme telle et deviendrait principe du savoir, que par le savoir elle se donnerait sa loi, qu’en lui elle serait autonomie. Il faut, pour que l’existant puisse accepter et vouloir le savoir vrai dans toute sa rationalité, qu’il mette son identité dans cette autonomie. Il faut qu’il s’affirme en tant que moi. Non pas certes moi narcissique qui s’offre à la complaisance de soi et des autres. Mais moi vrai qui répond à l’appel de l’Autre absolu et accueille l’élection qui en vient, ce par quoi, s’engageant à répondre à et de tout Autre (humain, fini), il devient « responsable. » C’est le moi de quiconque entre dans la philosophie.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

EXISTENCE, Essence, Altérité, Identité

Que l’existence (avant tout relation à l’Autre) suppose une essence (un trait, une caractéristique principale), cela ne fait aucun doute ; mais l’essence aussi implique l’existence, si elle doit nécessairement être confirmée devant l’Autre précisément. D’où la définition de l’existence, maintes fois rappelée par Juranville, comme identité et en même temps comme altérité. Mais pour la philosophie classique, l’identité (et donc l’essence) est première, et ne fait que se retrouver à travers l’altérité (et donc l’existence) ; leur contradiction n’est qu’apparente. Tandis qu’une pensée affirmant l’existence, l’existence comme essentielle et première, doit poser la contradiction comme étant elle-même essentielle, et seulement solutionnée par l’Autre dans son surgissement imprévisible. Ainsi le penseur de l’existence n’a pas d’autre choix que de d’absolutiser l’Autre (qu’il le nomme Dieu, Infini, etc.), ce qui ne veut pas dire que l’Autre absolu soit l’Un ou l’Unique, ou sans relation (c’est tout le sens de la Création par laquelle Dieu, par amour, fait de la créature son Autre). Cette attitude correspond à ce que Kierkegaard nomme la “sphère du religieux paradoxal”. Mais encore faut-il admettre qu’une identité nouvelle surgit bien à son tour, imprévisiblement, depuis sa confrontation avec l’altérité, et qu’une essence se reconstitue effectivement avec le temps. Pour le sujet, cette essence (de l’existence) est son inconscient, lequel se constitue bien depuis cette instance que Lacan nomme “Grand Autre”, lieu de la loi et de la vérité.


“L'altérité ne sera reconnue comme essentielle que si, en même temps qu'on dénonce comme fausse l'identité ordinairement conçue, intemporelle, en deçà de toute relation à l'autre, on affirme ou au moins suppose une identité nouvelle et vraie, se constituant et se reconstituant dans le temps, imprévisiblement, à partir de la relation à l'Autre. Affirmer l’existence, ce n’est en effet possible que si, avec l’altérité, on affirme aussi l’identité nouvelle, et si on ne se contente pas de la supposer. Sinon, l’identité ordinaire continuerait de régner et de rejeter toute altérité essentielle. Or l’identité nouvelle qu’il y a à affirmer est précisément ce que Freud a introduit sous le nom d’”inconscient”. Cet Inconscient est alors, pour qui affirme l’existence, l’Autre bien sûr, lieu de la vérité, à la loi duquel il faut se soumettre toujours davantage. Mais il est aussi la substance, l’identité de cet Autre ; que l’homme a commencé à faire sienne par les symptômes, et qu’il a à laisser venir en lui jusqu’au bout, jusqu’à ce que se noue une consistance, une signifiance, un sens.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Philosophie, Autonomie, Hétéronomie, HEIDEGGER

Les premières pensées de l’existence et de l’hétéronomie radicale (Kierkegaard avant tout), en n’assumant pas leur appartenance à la philosophie, se condamnent à l’impuissance face à elle et ses nouveaux projets. Des penseurs comme Marx, Nietzsche ou Husserl, tout en présupposant l’existence et donc l’hétéronomie, développent dans leur domaine respectif un fantasme d’autonomie sans limite : au nom du travail supposément libéré, de la création individuelle, ou de la science. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, des penseurs de l’existence d’une seconde génération (Heidegger avant tout), vont jusqu’à décréter la “fin de la philosophie” : celle-ci une fois dissoute dans l’”essaim des sciences technicisées” (Heidegger) et leur volonté de savoir (et de puissance) illimitée, la seule pensée authentique de l’être et de l’altérité trouverait refuge dans la poésie. Au prix de laisser se répandre sans la dénoncer (voire en la soutenant) la pire des idéologies totalitaires, jusqu’à la Second Guerre Mondiale et l’Holocauste.


La première pensée de l’existence s’installe dans une contradiction que d’abord elle n’assume pas : elle relève évidemment de la philosophie, et cependant elle rejette la philosophie, ou plutôt se prétend au-dehors. Kierkegaard, lui, se présente comme un « simple écrivain » qui « n’est pas le moins du monde philosophe », comme un « auteur religieux » dont la seule pensée est le « devenir chrétien ». Reste que, dans sa polémique permanente contre Hegel, il a éclairé la position propre de la philosophie de manière décisive. Or s’installer dans la contradiction sans l’assumer, c’est ne rien pouvoir dire ni faire face à la philosophie qui demeure, et qui va vouloir inévitablement poser l’autonomie. C’est ce qui s’est passé avec Marx, bien sûr, et sa révolution anticapitaliste, mais aussi, à partir de là, avec Nietzsche et avec Husserl. Tous supposent l’existence, et donc la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre absolu. Mais tous excluent de les poser comme telles, parce que ce serait se condamner à l’« argument kierkegaardien » et ne plus pouvoir poser l’autonomie, etc. Alors qu’ils veulent aller à leur « objet » nouveau. Ce qui a comme conséquence historique la Première Guerre mondiale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Finitude, Subjectivité, Objectivité

Si le terme d’”existence” apparaît au Moyen Âge, la pensée scolastique, non libre philosophiquement parce qu’adossée à la théologie, ne peut en faire un objet de savoir. Elle en suppose la vérité sans la penser. C’est avec la philosophie moderne que l’existence entre véritablement dans la pensée philosophique, lorsque la vérité cesse d’être définie comme pure objectivité et devient subjectivité. Le sujet moderne découvre la finitude de l’objet, s’arrache à son illusion d’absoluité, et suppose au-delà de lui une essence ou subjectivité absolue, qu’il s’engage à reconstituer. D’où le rôle central, chez Descartes, de l’existence de Dieu et de l’existence du sujet. Mais cette vérité moderne de l’existence demeure formelle. L’existant refuse l’existence vraie, celle qui assumerait la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre, et s’arrête à une existence fausse, caractéristique du monde ordinaire et culminant dans le système sacrificiel. Cette existence fausse repose sur une identité immédiate et anticipative, qui se développe et se réalise dans le réel sans jamais s’effondrer. Elle exclut toute altérité véritable et toute reconstitution de l’identité dans la relation à l’Autre. L’existence vraie ne peut dès lors venir que de l’Autre absolu, non plus par l’Incarnation, mais par la Passion du Christ, qui révèle la finitude radicale et appelle chacun à un amour pur. Pourtant, même lorsqu’il affirme ou suppose cette existence vraie, l’existant refuse d’en faire un savoir et d’en tirer les conséquences politiques. Ainsi persiste le monde sacrificiel, fondé sur une existence réelle mais fausse, qui confirme indéfiniment l’identité immédiate au lieu de la laisser s’effondrer et se reconstituer dans la relation à l’Autre.


L’existant toutefois rejette d’abord l’existence vraie telle que nous venons nous-même, avec l’inconscient, de la présenter. Une existence qui ferait exister tout Autre et qui s’accomplirait dans le savoir d’elle-même. Et il s’arrête alors à une existence fausse selon laquelle certains existeraient pleinement tandis que d’autres seraient voués à l’inexistence : existence caractéristique du monde ordinaire et dont la pointe extrême, dans ce monde, est le système sacrificiel. Face à quoi l’existence vraie ne peut venir, comme cela avait été le cas pour la fondation vraie, que de l’Autre absolu comme Fils intervenant dans l’histoire des hommes. Et intervenant, non plus, cette fois-ci, par l’Incarnation, mais par la Passion – cette Passion que doit traverser celui qui, étant lui-même l’amour absolu, appelle chacun à un amour pur.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT

EXISTENCE, Quaternaire, Structure, Sphère, KIERKEGAARD

Les sphères de l’existence décrites par Kierkegaard se retrouvent, sous des formes variées, chez tous les penseurs de l’existence essentielle qui lui succèdent. Leur pleine détermination n’apparaît toutefois qu’avec la psychanalyse, lorsque l’inconscient est reconnu comme l’essence même de l’existence. Cette pensée de l’existence obéit alors à une structure quaternaire, déjà dégagée par Heidegger, mais aussi Lacan. La première structure est celle de la psychose, essentielle ou pathologique. Essentielle, elle désigne le rapport originaire du psychisme à l’Autre, tel que Levinas le décrit comme assignation. Elle correspond à la sphère métaphysique impossible chez Kierkegaard et au domaine heideggérien de la non-vérité comme refus. La seconde structure est celle de la perversion, essentielle lorsque l’objet est absolutisé comme œuvre, pathologique lorsqu’il devient fétiche. Elle correspond à la sphère esthétique de Kierkegaard et à la non-vérité comme dissimulation chez Heidegger. La troisième structure est la névrose, essentielle lorsque le sujet accepte d’être déchiré par le travail requis pour l’œuvre à venir, pathologique lorsqu’elle se fixe dans le symptôme. Elle correspond à la sphère éthique et à la non-vérité comme errance. Enfin, la quatrième structure est celle de la sublimation, lorsque l’existant reconnaît pleinement sa finitude comme sexualité et assume explicitement l’existence. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard et, chez Heidegger, à l’assomption de la non-vérité originaire dans la résolution orientée vers l’œuvre.


“Enfin la sublimation, quand la finitude de l’existant individuel a été reconnue comme sexualité, quand on assume entièrement et explicitement l’existence avec cette finitude. Elle correspond à la sphère religieuse de Kierkegaard. Domaine chez Heidegger de la non-vérité originelle telle qu’elle est assumée dans la résolution qui va vers l’oeuvre. Par l’existant parvenant à pareille sublimation, le savoir philosophique comme savoir de l’existence pourrait être déployé jusqu’au bout. Par l’existant ayant relevé de la psychose essentielle, il pourrait être fondé.”
JURANVILLE, 2024, PHL

EXISTENCE, Savoir, Conscience, Inconscient

Il existe un savoir de l’existence ce savoir est la philosophie elle-même. L’existence ne se réduit ni à une simple expérience vécue ni à une donnée ineffable : elle est pensable et connaissable, à condition d’être comprise comme double structure d’altérité radicale et d’identité originelle. L’altérité fait s’effondrer toute identité immédiate et anticipative, mais cet effondrement est librement voulu dans la relation à l’Autre, et constitue la vérité même de l’identité. Cette affirmation se heurte à l’objection classique de la pensée de l’existence, qui, au nom de la finitude radicale de l’homme et de son sentiment d’être jeté dans l’existence, refuse tout savoir de l’existence, y voyant une clôture métaphysique et une fuite de la finitude. Or refuser tout savoir de l’existence revient en réalité à se replier sur l’ordre social sacrificiel et injuste, qui est la négation la plus radicale de l’existence. Il faut donc mener jusqu’à son terme l’affirmation d’un savoir de l’existence, l’Autre absolu donnant au sujet fini les conditions mêmes d’un tel savoir vrai. L’existence est alors comprise comme altérité, laquelle n’abolit pas l’identité mais en est la forme vraie, surgissant d’abord dans l’Autre et se reconstituant dans la relation. Elle est également comprise comme jeu, non pas comme négation de la raison, mais comme raison vraie, principe de signifiance et d’objectivité finie. Pris d’abord dans le jeu de l’Autre, le sujet reçoit la capacité d’instituer des jeux nouveaux, jusqu’au jeu suprême de la philosophie comme confrontation rationnelle des discours. Pour que cette possibilité devienne effective, le sujet doit répondre à l’appel de l’Autre, affronter la finitude de l’existence et aller jusqu’au bout de l’identification à l’Autre sous la forme de la conscience, jusqu’au savoir absolu. L’inconscient apparaît alors comme l’Autre en tant que principe du savoir, identité subjective et originelle de la Chose. La conscience est liberté du sens, capable de le reconstituer à partir de soi ; l’inconscient en est la vérité, le sens tel qu’il est réellement et tel qu’il doit être pour tout Autre.


Comment cependant le sujet fini parviendra-t-il réellement, ayant reconnu le jeu essentiel, à s’arracher au jeu social ordinaire et à instituer des jeux nouveaux, jusqu’à celui de la philosophie sans lequel les autres jeux nouveaux (œuvres) ne pourraient être établis dans leur objectivité vraie ? Comment donnera-t-il enfin toute sa vérité à l’existence ? L’Autre dans le jeu duquel il est pris l’appelle à s’affronter à la finitude de l’existence, comme cet Autre lui-même toujours déjà s’y est affronté. Il l’appelle à s’identifier à lui, à devenir objectif comme lui. Il l’y appelle en devenant sa conscience. Il faut dès lors se décider à aller jusqu’au bout de l’identification à l’Autre qu’est la conscience, jusqu’à devenir coûte que coûte conscience qui sait, « conscience de soi » comme « savoir absolu ». L’inconscient est alors l’Autre, mais comme principe du savoir, l’Autre dans son unité et identité de Chose. Face à l’altérité comme l’acte de l’existence, et au jeu comme l’identité objective et terminale dans laquelle s’accomplit cette existence, l’inconscient en est ainsi l’identité subjective et originelle, en tant que cette identité sort de soi vers son Autre - vers le sujet fini devenant conscience.”
JURANVILLE, 2000, INCONSCIENT

EXISTENCE, Essence, Altérité, Identité

Que l’existence (avant tout relation à l’Autre) suppose une essence (un trait, une caractéristique principale), cela ne fait aucun doute ; mais l’essence aussi implique l’existence, si elle doit nécessairement être confirmée devant l’Autre précisément. D’où la définition de l’existence, maintes fois rappelée par Juranville, comme identité et en même temps comme altérité. Mais pour la philosophie classique, l’identité (et donc l’essence) est première, et ne fait que se retrouver à travers l’altérité (et donc l’existence) ; leur contradiction n’est qu’apparente. Tandis qu’une pensée affirmant l’existence, l’existence comme essentielle et première, doit poser la contradiction comme étant elle-même essentielle, et seulement solutionnée par l’Autre dans son surgissement imprévisible. Ainsi le penseur de l’existence n’a pas d’autre choix que de d’absolutiser l’Autre (qu’il le nomme Dieu, Infini, etc.), ce qui ne veut pas dire que l’Autre absolu soit l’Un ou l’Unique, ou sans relation (c’est tout le sens de la Création par laquelle Dieu, par amour, fait de la créature son Autre). Cette attitude correspond à ce que Kierkegaard nomme la “sphère du religieux paradoxal”. Mais encore faut-il admettre qu’une identité nouvelle surgit bien à son tour, imprévisiblement, depuis sa confrontation avec l’altérité, et qu’une essence se reconstitue effectivement avec le temps. Pour le sujet, cette essence (de l’existence) est son inconscient, lequel se constitue bien depuis cette instance que Lacan nomme “Grand Autre”, lieu de la loi et de la vérité.


“L'altérité ne sera reconnue comme essentielle que si, en même temps qu'on dénonce comme fausse l'identité ordinairement conçue, intemporelle, en deçà de toute relation à l'autre, on affirme ou au moins suppose une identité nouvelle et vraie, se constituant et se reconstituant dans le temps, imprévisiblement, à partir de la relation à l'Autre. Affirmer l’existence, ce n’est en effet possible que si, avec l’altérité, on affirme aussi l’identité nouvelle, et si on ne se contente pas de la supposer. Sinon, l’identité ordinaire continuerait de régner et de rejeter toute altérité essentielle. Or l’identité nouvelle qu’il y a à affirmer est précisément ce que Freud a introduit sous le nom d’”inconscient”. Cet Inconscient est alors, pour qui affirme l’existence, l’Autre bien sûr, lieu de la vérité, à la loi duquel il faut se soumettre toujours davantage. Mais il est aussi la substance, l’identité de cet Autre ; que l’homme a commencé à faire sienne par les symptômes, et qu’il a à laisser venir en lui jusqu’au bout, jusqu’à ce que se noue une consistance, une signifiance, un sens.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

EXISTENCE, Philosophie, Autonomie, Hétéronomie, HEIDEGGER

Les premières pensées de l’existence et de l’hétéronomie radicale (Kierkegaard avant tout), en n’assumant pas leur appartenance à la philosophie, se condamnent à l’impuissance face à elle et ses nouveaux projets. Des penseurs comme Marx, Nietzsche ou Husserl, tout en présupposant l’existence et donc l’hétéronomie, développent dans leur domaine respectif un fantasme d’autonomie sans limite : au nom du travail supposément libéré, de la création individuelle, ou de la science. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, des penseurs de l’existence d’une seconde génération (Heidegger avant tout), vont jusqu’à décréter la “fin de la philosophie” : celle-ci une fois dissoute dans l’”essaim des sciences technicisées” (Heidegger) et leur volonté de savoir (et de puissance) illimitée, la seule pensée authentique de l’être et de l’altérité trouverait refuge dans la poésie. Au prix de laisser se répandre sans la dénoncer (voire en la soutenant) la pire des idéologies totalitaires, jusqu’à la Second Guerre Mondiale et l’Holocauste.


La première pensée de l’existence s’installe dans une contradiction que d’abord elle n’assume pas : elle relève évidemment de la philosophie, et cependant elle rejette la philosophie, ou plutôt se prétend au-dehors. Kierkegaard, lui, se présente comme un « simple écrivain » qui « n’est pas le moins du monde philosophe », comme un « auteur religieux » dont la seule pensée est le « devenir chrétien ». Reste que, dans sa polémique permanente contre Hegel, il a éclairé la position propre de la philosophie de manière décisive. Or s’installer dans la contradiction sans l’assumer, c’est ne rien pouvoir dire ni faire face à la philosophie qui demeure, et qui va vouloir inévitablement poser l’autonomie. C’est ce qui s’est passé avec Marx, bien sûr, et sa révolution anticapitaliste, mais aussi, à partir de là, avec Nietzsche et avec Husserl. Tous supposent l’existence, et donc la finitude radicale et la relation constitutive à l’Autre absolu. Mais tous excluent de les poser comme telles, parce que ce serait se condamner à l’« argument kierkegaardien » et ne plus pouvoir poser l’autonomie, etc. Alors qu’ils veulent aller à leur « objet » nouveau. Ce qui a comme conséquence historique la Première Guerre mondiale.”
JURANVILLE, 2010, ICFH