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NEVROSE, Règle, Norme, Bonheur

Le sujet ne peut effectuer le choix essentiel qu’en assumant sa tendance originaire au non-choix, c’est-à-dire sa culpabilité, et en visant un bonheur vrai attesté par son œuvre. Le bonheur socialement reconnu est au contraire un bonheur faux, qui ignore la finitude et ne se maintient que par le sacrifice. Même le bonheur vrai peut rester impuissant s’il refuse, au nom de la finitude, de devenir objectivement reconnaissable. Pour rompre avec le bonheur faux, il faut donc s’opposer non seulement à l’objectivité commune, mais à la subjectivité commune du monde social. Il faut nier non plus la norme qui ordonne le monde, mais la règle qui détermine les possibilités du sujet. C’est en ce sens que Juranville définit la névrose comme négation de la règle, face à la perversion comme négation de la norme et à la psychose comme négation de la loi. Le pervers révèle la finitude mais s’offre aussitôt comme objet destiné à la combler, détournant ainsi du travail de l’œuvre. Le névrosé, lui, se présente comme celui qui affronte librement la finitude, mais veut aussitôt être reconnu comme sujet absolu et refuse d’être lui-même objet pour l’autre. Sa contradiction explique la dérision, l’exclusion et parfois le sacrifice dont il fait l’objet. Pourtant cette névrose ordinaire contient une vérité : le sujet refuse de sacrifier sa différence à la jouissance de l’Autre. “Et bien sûr il n’a pas tort”, comme le dit Lacan… Juranville, lui, propose d’élever cette résistance à une « névrose vraie », où le sujet refuserait d’être objet de l’Autre afin de préserver sa subjectivité, tout en acceptant réellement la castration et la finitude. Cette névrose positive nierait la règle du monde sacrificiel pour introduire celle du monde juste, partant du principe que le monde social lui-même apparaît comme fondamentalement névrosé : il prétend se soumettre à la loi de l’Autre divin tout en refusant, par le sacrifice, la subjectivité autonome que cette loi devrait rendre possible. C’est en ce sens que la religion peut ainsi être comprise, avec Freud, comme la « névrose universelle de l’humanité ».


“C’est cette névrose ordinaire, certes négative, que  nous voulons ici élever à sa vérité. Du névrosé qui « refuse de sacrifier sa castration à la jouissance de l’Autre », Lacan dit lui-même : « Et bien sûr il n’a pas tort, car, encore qu’il se sente au fond ce qu’il y a de plus vain à exister, pourquoi sacrifierait-il sa différence (tout mais pas ça) à la jouissance d’un Autre ? C’est cela que le névrosé ne veut pas. Car il se figure que l’Autre demande sa castration. » Disons autrement. N’y a-t-il pas, de fait, une névrose vraie et positive à proclamer ? Une névrose où le sujet refuse d’être objet de l’Autre, mais parce que, étant ainsi objet, il devrait renoncer à toute véritable subjectivité absolue (sa « différence », son unicité d’individu) ? Une névrose où il nie la règle du monde sacrificiel, mais pour introduire celle du monde juste ? Une névrose qui, certes, ne sera vraie que pour autant qu’elle accepte le sexuel dans sa finitude primordiale (la castration) ? Qui plus est, le monde social commun, qui condamne la névrose de tel ou tel, n’est-il pas lui-même le lieu de la primordiale névrose pathologique ? Ne se veut-il pas, en son fond religieux, sujet parfaitement soumis à la loi de l’Autre divin, alors qu’en même temps il rejette, par le sacrifice, la possibilité de la subjectivité vraie ?”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

BEAU, Esthétique, Bonheur, Savoir, WITTGENSTEIN

Le beau est l'absolu dans la réalité, dispensant sa grâce - mais d'abord pur objet de jouissance. Or la confrontation avec ce qui n'est pas lui contraint à poser le beau comme tel, à soutenir le jugement de goût. Celui qui tient quelque chose pour beau attend des autres une même appréciation (comme Kant, déjà, l'avait souligné) mais cela n'est possible que s'il le recrée lui-même de quelque façon, s'il s'affronte lui-même à la finitude (pulsion de mort) et au vide intérieur que l'objet, dans sa sublimité, ne fait que creuser. De cette vraie beauté - celle qui transcende les "règles de l'art" couramment admises - aucune esthétique ne saurait rendre compte, affirme Wittgenstein, il faudrait juste en attendre une sidération heureuse. Juranville de protester : ce n'est pas parce que la science achoppe devant l'émotion esthétique et le beau en général, que celui-ci ne peut pas faire l'objet d'un savoir véritable, philosophique, parfaitement transmissible.


" Wittgenstein répète après Nietzsche la formule de Stendhal que le beau est « une promesse de bonheur » (« Le beau  est justement ce qui rend heureux, dit-il »). Ce qu’il faut là encore finalement, c’est voir comment on peut parvenir à dire jusqu’au bout cette esthétique, précisément  l’essentielle, celle du beau, à lui donner objectivité pleine, à en faire un savoir (qui ne sera en rien la science dont parlait ironiquement Wittgenstein). Comment on peut transformer l’interjection en objectivité."
JURANVILLE, 2024, PL

BONHEUR, Sujet, Finitude, Connaissance

L'existant ne peut rencontrer le vrai bonheur (au-delà du seul bonheur sexuel) qu'en allant jusqu'au bout de la connaissance, c'est-à-dire jusqu'à l'objectivité absolue. Cela implique d'assumer toute la finitude, son être d'objet pour l'Autre, y compris la finitude (radicale) se fuyant dans la sexualité. Mais assumer celle-ci, la revouloir, s'y engager notamment dans l'oeuvre, signifie devenir sujet, et c'est en tant que sujet qu'il éprouve le bonheur (dans l'éternité de la connaissance) de même que c'est en tant qu'objet qu'il éprouve le plaisir (dans l'instantanéité de l'expérience).


"Si l’existant, toujours d’abord, se détourne de la véritable connaissance absolue, c’est parce qu’il refuse d’assumer jusqu’au bout son effondrement comme sujet dans la rencontre de l’Autre, son être d’objet pour l’Autre, bref, sa finitude radicale... Si, au contraire, l’existant peut aller jusqu’au bout de la connaissance, c’est pour autant qu’il s’engage à assumer toute la finitude, qu’il s’en fait absolument le sujet, qu’il se veut absolument sujet, recevant de l’Autre toutes les conditions pour parvenir, à partir de la finitude, à l’objectivité absolue. Ainsi, de même que c’est comme objet que l’existant éprouve le plaisir, qu’il l’éprouve à l’expérience, en accueillant l’instant, de même c’est comme sujet qu’il éprouve le bonheur, qu’il l’éprouve à la connaissance, en entrant dans l’éternité."
JURANVILLE, ALTER, 2000

BONHEUR, Eternité, Sens, Plaisir, KIERKEGAARD

De même que dans le plaisir le sens vient au sujet (toujours de l'Autre) et se fige dans l'instant, dans le bonheur le sens se donne et se présentifie dans l'éternité (c'est le sens de la formule de Kierkegaard selon lequel l'instant est "atome d'éternité"). Mais contrairement à la passivité du plaisir (qui va passer), il y faut, de la part du sujet, un acte d'acceptation pure qui donne sens au non-sens - ce qui est déjà l'éternité en acte.


"Comment peut-il y avoir, pour le fini, présence du sens, bonheur ? Lui-même s’éprouve pris, toujours d’abord, dans le non-sens. Le sens, le sens vrai, doit lui venir de l’Autre. Et il lui vient ainsi dans l’instant, comme nous l’avons vu à propos du plaisir. Mais, si le sens doit alors être éprouvé comme présent, et non plus comme voué à passer, il faut que, face au non-sens qui va revenir, le sujet d’emblée accomplisse un acte qui y donne sens, un acte d’acceptation pure...  Et, bien plus – ce que ne dit pas Kierkegaard –, l’acte d’acceptation pure, qui fait entrer le sujet dans l’éternité, est déjà lui-même l’éternité. C’est donc comme éternité que se donne le bonheur."
JURANVILLE, ALTER, 2000

BONHEUR, Culpabilité, Objectivité, Sentiment

La positivité du bonheur doit être soutenue, contre la pensée de l'existence. Puisque le sentiment en général est ce qui permet au sujet de poser l'objet et de se poser dans l'objectivité, et comme le plaisir est ce sentiment qui ouvre au sujet l'espace de l'objectivité (et par quoi il assume sa mélancolie), le bonheur est le sentiment par lequel le sujet atteint enfin une forme d'objectivation (et par quoi il assume sa culpabilité). Chacun recherche le bonheur, comme le stipule Aristote ; restait à définir cet objet, précisément comme objectivité. Or pour la pensée de l'existence, et la quête du bonheur et son accomplissement contreviendraient à la finitude ainsi qu'à l'altérité essentielle, ce serait selon Kierkegaard demeurer au stade de l'esthétique. De même pour Freud le bonheur est pris dans la contradiction entre la satisfaction sexuelle (qui donne un semblant de bonheur) et la répression sociale (qui engendre la mauvaise culpabilité, sans possibilité de l'assumer comme il le faudrait pourtant).


"Nulle place donc pour quelque bonheur où serait assumée la culpabilité ! On pourrait avancer néanmoins que, si le bonheur  se veut accomplissement, sentiment de l’objectivation du sujet, toute pensée qui affirme l’existence, même si elle conçoit le sujet tout autrement que ne le fait la métaphysique, devrait envisager un bonheur existant et vrai. Comme acceptation pure de la contradiction, cette fois-ci radicale, de l’existence. Un tel bonheur serait la béatitude éternelle à laquelle l’existant se rapporte passionnément, d’après Kierkegaard."
JURANVILLE, ALTER, 2000

CONNAISSANCE, Bonheur, Autre, Objectivité

De supposer l'éternité en l'Autre, et la désirer pour soi, ne mène au bonheur que par la voie de la connaissance. Encore faut-il - contrairement à l'attitude métaphysique qui s'y refuse - s'affronter à la finitude et poser l'objectivité du savoir contenu dans l'oeuvre pour le transformer en connaissance. La connaissance, distincte de l’expérience (vérité de l’identité) et du savoir (vérité de l’intériorité), est définie comme la vérité de l’extériorité. Elle repose sur la reconnaissance de l’Autre comme porteur initial de l’identité, permettant au sujet de se définir lui-même en relation avec cet Autre, et de se faire Autre à son tour. Ainsi, la connaissance devient la source du bonheur, par opposition au plaisir lié à l’expérience.


"L’expérience, on l’a vu, est vérité de l’identité, identité constituée comme objective, pour tout Autre, à partir de la différence qui surgit (l’instant). Du savoir nous dirons qu’il est vérité de l’intériorité. La connaissance, elle, est vérité de l’extériorité. Elle pose l’identité comme toujours d’abord présente en l’Autre, toujours d’abord celle de l’Autre, à l’extérieur, et comme devant, à partir de cet Autre, devenir celle du sujet qui, à la fois, pourra poser l’Autre comme extérieur à lui et lui-même comme extérieur à l’Autre – l’un et l’autre ayant, dans cette relation qui se retourne, leur identité et consistance et autonomie vraie."
JURANVILLE, ALTER, 2000

BONHEUR, Présence, Autre Plaisir

Aristote reconnaît une dimension interne au bonheur tout en admettant l’importance des biens extérieurs ; Descartes distingue la béatitude (satisfaction interne) du bonheur (dépendant de l’extérieur) ; Kant, lui, rejette l’idée d’un bonheur interne et le lie à une cause externe, refusant un simple contentement passif. En réalité il n'y a pas lieu d'opposer l'Autre et la présence, ce que permet la théorie de l'inconscient. Selon Lacan, l’inconscient est la "Chose" vers laquelle tend le désir, un objet à la fois mythique, perdu, mais aussi parfois associé au bonheur, notamment dans la relation sexuelle, comme sensation de la présence de l'Autre. Le bonheur, comme le plaisir, est une forme de jouissance liée à une cause extérieure, mais il se distingue par sa temporalité et sa présence. Dans le plaisir, le sens est éphémère et devra être reconstitué à partir du non-sens, tandis que dans le bonheur, le sens est pleinement présent, accepté et intériorisé comme relation à l’Autre (ce qui suppose certes le passage par le non-sens). Le bonheur implique un accomplissement à la fois dépendant de l’Autre et intérieur, une communion où le sujet répond à ce présent offert - pas simplement cadeau mais présence.


"Dans le bonheur, le sujet ne se rapporte pas de la même manière que dans le plaisir au sens qui surgit en cet Autre, qui est cet Autre, cette cause extérieure. Dans le plaisir, il éprouve le sens comme voué à passer, et comme devant être plus tard, par lui-même, reconstitué, à partir du non-sens. Dans le bonheur, il éprouve le sens comme présent. À la fois en l’Autre – et déjà, par lui-même, reconstitué, pour autant qu’il a accepté absolument le non-sens, inévitable et, même, essentiel. À la fois, dans le bonheur, l’accomplissement a sa condition en l’Autre, à l’extérieur, et il permet, comme accomplissement intérieur, d’accueillir pleinement cet Autre. Le plaisir est, avons-nous dit, le sens comme passage et comme passé. Le bonheur est le sens comme présence et comme présent. Non seulement sens éprouvé dans le présent – ce qui est le cas de toute épreuve du sens –, mais comme présent, comme demeurant."
JURANVILLE, ALTER, 2000