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PAGANISME, Répétition, Sujet social, Sacrifice

Le paganisme est pour Juranville la structure sociale produite par le refus d’assumer la finitude radicale. L'existant qui fuit son individualité devient sujet social et accepte une place prédéterminée dans la totalité. Ce monde se caractérise par l'absence de véritable nouveauté et par la répétition cyclique. Mythes, saisons, astres et noces du ciel et de la terre expriment la même logique d'éternelle répétition. Parce que rien ne doit être séparé, les dieux et les hommes restent pris dans une même totalité immanente, harmonieuse et inépuisable, sous la figure de la Mère-Nature, elle-même déclinée sous les traits d’innombrables idoles secondaire. Cette apparente puissance de vie dissimule en réalité le règne de la mort et de la pulsion de mort. Le refus de la finitude empêche en effet la véritable création et surtout l'avènement de l'individu. La violence sacrificielle, collective donc déculpabilisée, permet au groupe de neutraliser ceux qui menacent son unité. Le système sacrificiel rejette donc l'altérité véritable de deux façons. Il réduit d'abord les différences à une identité ou complémentarité supérieure, censée assurer l'harmonie du tout. L'illusion de la complémentarité sexuelle, symbolisée de mille façons, constitue le parangon de cette fausse totalité. Le système rejette ensuite violemment les termes qu'il ne peut intégrer : comme déjà dit, c’est le sacrifice de l'autre homme comme individu.


“La finitude radicale conduit bien au déploiement du système sacrificiel caractéristique du paganisme. Chacun en effet doit prendre la place qui lui revient dans un monde sacralisé où rien de nouveau ne se produit, où tout se répète (« En rond, les impies marcheront » Psaume 12, 9), où tout est ordonné par la Nature, par la Mère-Nature de l’origine. Dans un monde où toute place est refusée à l’individu. Dans un monde illusoirement harmonieux (avec complémentarité multiple, d’abord celle du masculin et du féminin) qui se donne comme la puissance même de la vie, d’une vie sans mort, d’une vie inépuisable - immanence pure. Alors qu’il est le règne de la mort, de la pulsion de mort et que la vérité ne peut venir à l’homme que par la transcendance. Kierkegaard souligne la déculpabilisation de la violence dès lors qu’elle est opérée collectivement.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Christ, Église, Savoir

Après la chute de l’Empire romain, première grande catastrophe historique, la philosophie, qui avait introduit le commencement de l’histoire universelle, doit se tourner vers l’origine, dans l’Autre absolu, afin de recevoir les conditions permettant de poursuivre son œuvre historique et politique. L’origine est définie comme historicité + position, tandis que le commencement était historicité + négation : l’origine est antérieure au phénomène et pose l’historicité elle-même. Le Sacrifice du Christ constitue une nouvelle manifestation de cette origine et permet donc le recommencement de l’entreprise historique de la philosophie. Il est d’abord rupture avec le système social sacrificiel et dispense la grâce, désormais non seulement à l’individu mais au sujet social, au peuple. Il est ensuite rupture allant jusqu’au savoir et dispense l’élection : le Christ, Élu par excellence, invite chacun à accueillir et à reconstituer son enseignement, notamment dans les paraboles, ce qui suppose un travail d’interprétation. Le savoir théologique ainsi constitué n’est pas une « onto-théologie », il est savoir du Dieu trinitaire, Père, Fils, Esprit, correspondant au mouvement ternaire fondamental de la pensée, et savoir du passage imprévisible du Christ dans l’histoire. Cette vérité doit être appropriée par les hommes sous la forme d’une objectivité à la fois absolue (celle de la vérité elle-même) et finie (celle que l'existant peut effectivement produire et s'approprier). Elle produit historiquement une nouvelle institution : l’Église, instance critique chargée de rappeler à l’État ce qu’il doit être, c’est-à-dire un État juste. L’Église et État ne peuvent donc se confondre : l’État doit combattre ou limiter l’injustice toujours renaissante, tandis que l’Église rassemble les hommes en tant qu’ils assument leur injustice inéliminable et visent la justice. Pour devenir universelle, l’Église doit s’appuyer sur l’universalité déjà constituée par Rome : elle est d’abord romaine avant de devenir pleinement catholique et apostolique. Les sacrements objectivent l’appartenance à cette institution ; la liberté de culte garantit que l’engagement religieux reste libre et la liberté d’enseignement permet d’expliquer partout la vérité révélée. Enfin, par l’évangélisation, l’Église étend la conscience d’un destin commun de l’humanité et diffuse la morale de l’amour du prochain issue de la révélation juive.


Comme instance critique par laquelle l’État est rappelé à ce qu’il doit être (l’État juste), l’Église prend place dans l’entreprise générale d’institution de la justice. Une place définitive, parce qu’elle est le rassemblement de tous les hommes en tant qu’ils sont supposés avoir assumé dans le bien et le juste leur inéliminable injustice, alors que, dans l’État, cette injustice surgit sans cesse à nouveau et doit sans cesse être combattue ou limitée : il y aura toujours et l’État et l’Église. Devant s’étendre le plus vastement et de devenir elle-même effectivement universelle (« catholique »), elle doit, vu les risques de rejet, prendre appui sur l’universel déjà là, celui de l’Empire romain - et, avant que d’être « apostolique », être « romaine ». Prévoyant ces risques et les contradictions qu’on avancera contre elle, elle prévient tout cela par les sacrements qu’elle administre et qui marquent qu’on est membre de cette institution. En tant qu’elle détermine la fin suprême, elle procède à la canonisation du droit qui assure la place de l’individu et elle pose comme droits nouveaux les libertés de culte (car l’engagement dans l’Église doit être libre) et d’enseignement (car, difficile, la vérité nouvelle révélée par le Christ doit être partout expliquée).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Péché, Finitude, Grâce

La mise en question véritable du monde ordinaire par l’existant devenu origine, par son choix, doit être maintenant objectivée par son œuvre propre, laquelle doit pouvoir être reconnue par tous comme objectivité absolue. L’obstacle est la finitude de l’existant : comment un être fini pourrait-il produire quelque chose d'absolument objectif ? Nier cette finitude conduit à la folie, tandis que la poser positivement comme essentielle conduit au péché. Juranville définit le péché par « finitude + position », en opposition à la folie définie par « finitude + négation ». Le péché est ainsi la subjectivité absolue de l’origine, ce par quoi l’origine humaine peut effectivement s’accomplir dans la condition finie. Autrement dit : il ne faut pas seulement avoir choisi l'œuvre, il faut aussi accepter la condition finie depuis laquelle elle doit être créée. Mais la créature ne peut d’abord produire seule cette vérité de sa finitude : elle doit la recevoir de l’Autre absolu. Ce ne peut plus être le Père, car la Création, œuvre du Père, doit maintenant recevoir une confirmation après avoir été vouée au mal par le système sacrificiel humain. Cette confirmation vient du Fils, par la Révélation et surtout par l’Incarnation : le Christ assume pleinement la finitude, jusqu’à subir et traverser la violence sacrificielle. La Croix constitue ainsi une « répétition de l’origine » dit Juranville : elle révèle que la finitude peut être assumée et devenir créatrice au lieu d’être fuie. Mais l'existant falsifie immédiatement ce qu'il reçoit : il interprète d’abord cette œuvre de manière gnostique, comme si le Christ l’avait libéré de son propre péché ; il refuse donc encore d’assumer lui-même sa finitude. Cette fuite constitue la contradiction subjective de l’origine et s’organise socialement dans le système sacrificiel, qui rejette le péché sur la victime. Sortir de ce système suppose de recevoir de l’Autre les conditions permettant d’être soi-même reconnu comme Autre vrai et de reconnaître les autres comme Autres vrais. L’existant doit ainsi poser ensemble altérité et autonomie, ce qui définit la grâce. Conclusion : comme solution de la contradiction subjective, “la grâce est l’altérité absolue de l’origine et son essence”. La grâce du Père, donnée lors de la Création, permet à l’homme de devenir à son tour origine et d’engager son œuvre propre ; après le refus païen et la constitution du monde sacrificiel, la grâce du Fils permet au sujet social de rompre avec ce système, de laisser advenir l’individu véritable et finalement d’instituer la justice.


En fait, contradiction subjective de l’origine, l’existant refuse toujours d’abord d’assumer son péché. Il le refuse, comme sujet social, en organisant le système social sacrificiel qui empêche qu’advienne l’individu qui l’assumerait. Dépasser ce refus fondamental, c’est, pour l’existant radicalement fini qui tend toujours d’abord à se refermer sur une identité abstraite et fausse, avoir reçu, de l’Autre absolu, les conditions de ce dépassement : c’est-à-dire, à la fois, être considéré comme Autre vrai et lieu d’altérité essentielle par cet Autre et, en même temps, assumant de manière pleinement libre cette altérité à soi offerte, se rapporter aux autres humains comme eux aussi Autres vrais et individus. C’est poser ensemble altérité et autonomie. Ce qui définit la grâce, comme singularité et autonomie définissaient l’élection. La grâce est l’altérité absolue de l’origine et son essence. Elle est d’abord grâce du Père dispensée à Adam, à l’homme, à l’existant lors de la Création, pour que celui-ci devienne à son tour origine et commence un jour, l’ayant choisie, son œuvre propre. Mais le refus païen vient. Elle est ensuite grâce du Fils dispensée à l’homme devenu sujet social pour qu’il puisse un jour rompre avec le système sacrificiel dans lequel il s’est enfermé et, laissant le sujet individuel advenir à sa vérité d’individu, instituer la justice.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Choix, Décision, Création

L’origine se donne au savoir comme choix, tandis que le commencement se donnait comme décision. L’historicité est d’abord faussement posée par l’existant, qui tend à se donner lui-même son histoire dans l’espace de l’objectivité ordinaire. Elle ne peut devenir véritable que par l’Autre, et éminemment par l’Autre absolu, qui pose l’historicité comme loi que l’existant doit accueillir. Mais cette loi devient en lui liberté, puisqu’il doit la recevoir librement dans son immédiateté propre. Juranville définit ainsi le choix par l’union de la liberté et de la position. Le choix est l’objectivité absolue de l’origine, car l’origine ne reste pas une possibilité abstraite : elle détermine objectivement ce qui doit être accompli. C’est à partir de ce choix que l’existant pourra prendre sa décision et commencer effectivement son œuvre. Le choix porte donc sur l’œuvre à accomplir en fonction de la fin suprême visée ; la décision est l’engagement concret dans son commencement. Le modèle primordial de cette structure est théologique : l’Autre absolu, en tant que Père, est l’origine ultime et son choix consiste à engager l’entreprise de la Création. L’œuvre humaine véritable pourra ensuite être comprise comme réponse à cette initiative originaire.


Liberté et position, cela définit le choix. Qui est l’objectivité absolue de l’origine et ce dans quoi elle s’accomplit. Et c’est à partir de ce choix, choix de l’œuvre à accomplir pour la fin suprême qu’on vise, qu’on pourra décider – et commencer l’œuvre. Il est primordialement choix, par l’Autre absolu en tant que Père et origine par excellence, d’engager l’entreprise de la Création.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ORIGINE, Commencement, Autre, Être

L’existant n’est pas d’abord une identité autonome qui entrerait ensuite en relation avec autrui. C’est l’inverse : il devient lui-même à partir d'un appel qui lui vient de l’Autre. Appel qui constitue l’origine pour le sujet, quand sa réponse constitue pour lui le commencement, le commencement de son histoire. Cela n’empêche pas que sa réponse le fasse advenir lui-même comme origine, pour un Autre. Pour qui affirme l’inconscient, et donc l’Autre absolu, l’origine se situe en Dieu, et non en l’être. L’être, comme métaphore essentielle, suppose l’usage du langage, et même du langage philosophique ; il est indissociable de la recherche de l’essence, dont il constitue l’immédiateté. Mais ce langage, cette métaphore, n’est nullement l’origine du sujet, qui ne rencontre pas d’abord l’être, mais bien l’Autre. Mais la philosophie pose l'être comme origine absolue - confondant inéluctablement commencement et origine - parce qu'elle a construit l'être comme métaphore de l'Autre absolu ; cette prétention à l'auto-fondation est précisément le résultat de la métaphore philosophique. Donc, avant toute ontologie, l'existant est déjà dans une structure d'altérité, qui met directement à l’épreuve sa finitude, comme radicale. C’est-à-dire que non seulement le sujet est limité, mais il tend à vouloir se fermer à ce qui le constitue comme tel. Si l'existant refuse spontanément l'ouverture à l'Autre, il faut que quelque chose, une communication unique venant de l’Autre absolu (car elle doit être dépourvue elle-même de toute finitude) le ramène à cette ouverture. C'est la grâce. 


Avant de philosopher l’homme déjà existe et s’ouvre à l’Autre en général ; déjà il commence à refuser (finitude radicale) pareille ouverture ; et déjà il doit y être ramené par la grâce d’un Autre absolu qui est Dieu - Dieu, l’origine par excellence.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Mémoire, Chose, Evénement

Le récit n’est pas simplement une narration d’événements passés. Il est lié à l’historicité, c’est-à-dire au fait que la vérité advient dans le temps, et il se détermine finalement comme mémoire. Mais cette mémoire n’est pas non plus une simple conservation du passé : elle implique événement, sens et réalité. Ce n’est pas seulement parce qu’il y a mémoire qu’un événement est conservé ; c’est l’événement essentiel qui introduit la mémoire comme telle. L’événement essentiel ou décisif - dont le modèle est le sacrifice du Christ -  est celui où l’Autre se pose comme Autre. L’Autre se donne comme altérité véritable, et cette altérité ouvre une temporalité elle-même nouvelle, créatrice. Mais l’événement vrai, le sens véritable et la temporalité véritable ne sont pas spontanément reconnus par le monde social. Celui-ci possède déjà ses critères de reconnaissance, ses objets, ses œuvres, ses vérités. Il tend donc à rejeter ce qui pourrait réellement transformer son régime d’objectivité. C’est pourquoi Juranville parle de « la contradiction objective de la mémoire. » La mémoire doit garder quelque chose qui est vrai, mais ce vrai n’est précisément pas reconnu comme vrai par l’objectivité existante. Comment résoudre la contradiction de la mémoire ? Il s’agit pour l’existant d’assumer la temporalité véritable et d’abord d’accueillir ce que l’Autre lui donne : « l'unité et identité et autonomie qui lui a été par l'Autre dispensée » précise Juranville, « qui, pour lui, avant même son être d'individu, est son être de chose ». C'est exactement ce qui permet ensuite l’œuvre. Montrer que la chose a été donnée et qu’elle peut maintenant être posée, reconstituée objectivement. C’est ici que l’œuvre apparaît comme la « subjectivité absolue de la mémoire » : la mémoire garde l’événement ; l’existant assume ce que l’événement lui donne ; il devient chose ; la chose reçoit vérité ; cette chose vraie devient œuvre. L’œuvre est donc à la fois mémoire accomplie, vérité de la chose et objectivité conquise. Elle constitue finalement la trace objective d’une épreuve existentielle qui reproduit, à son niveau, la structure de la Passion du Christ.


L'œuvre est la subjectivité absolue de la mémoire, ce par quoi elle s'accomplit, ce qui garde mémoire du mémorable et qui déploie le récit. Qu'est-ce en effet que l'œuvre, l'œuvre au sens absolu, l'œuvre d’art ? Non pas l'œuvre ordinaire dont parle Hannah Arendt et qu'elle distingue d'un côté du travail, de l'autre de l'action - une œuvre qui suppose un modèle, une fin pour laquelle il s'agit simplement de trouver les moyens adéquats. Mais l'œuvre au sens absolu, celle que Heidegger distingue, lui, de l'outil et de la chose. De l'outil parce que, comme la chose, elle a une « suffisance à soi », une consistance en soi. De la chose, parce que, comme l'outil, elle est, dit-il, « fabriquée de main d'homme », disons produite par l'existant pour l'Autre, comme objet pour l'Autre. L'œuvre est la chose reconstituée dans l'espace objectif de la vérité - l'« objet élevé à la dignité de la chose », comme dit Lacan. Or cette consistance de chose de l'œuvre ne devient effective que pour autant que l'existant traverse pour elle toute l'épreuve de l'existence radicalement finie, épreuve qui est une passion, semblable à celle du Christ, avec ses quatre temps nécessaires, ceux de l'objet, du sujet, de l'Autre et de la Chose.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit

“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.


L’œuvre se donne au savoir comme être. La chose originelle, chassée de la vérité ordinairement reconnue, ne revient dans une vérité ainsi reconnue que pour autant qu’elle s’y pose comme telle - d’où l’essence (qui est position de la chose). Et pour autant que cette essence y est existentiellement accueillie - d’où l’être (qui est immédiateté de l’essence). Mais justement, l’être n’est d’abord que supposé à l’objet désigné comme l’étant, lequel n’est alors nullement élevé, par un travail, à un absolu, à une consistance de chose. Contradiction objective de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

ŒUVRE, Être, Écriture, Esprit

“L’œuvre se donne au savoir comme être”, énonce Juranville, car elle est la chose originelle qui se pose dans une vérité reconnue : l’essence est position de la chose et l’être son immédiateté. Mais cet être n’est d’abord que supposé à l’objet, et l’objectivité absolue de l’œuvre n’est pas encore effectivement constituée. Ce qui résout cette contradiction est l’écriture, vérité de la parole, par laquelle l’absolu peut véritablement prendre présence dans le langage. L’écriture est “la subjectivité absolue de l’œuvre” dit Juranville, c’est-à-dire le processus par lequel elle se constitue elle-même objectivement. Elle n’est pas un trait déjà achevé, mais un mouvement : trait après trait, elle recherche la consistance de l’ensemble et de la structure. Elle correspond ainsi au moment du sublime (moment de l’œuvre en train de se faire) qui vise le beau comme unité et consistance achevées ; mais elle est encore dans l'épreuve de sa propre contradiction. À la grâce qui caractérise l’œuvre faite succède l’élection, par laquelle celui qui écrit devient responsable devant tous des traits déjà tracés et de ceux qu’il ajoute. Mais il faut encore expliquer ce qui pousse l’existant à poursuivre ce travail malgré l’épreuve de la finitude, qui peut aussi bien plonger le sujet dans la mélancolie (ou “esprit charnel”). Cela se produit lorsque le sujet demeure captif de la Chose mythique, celle qui fascine le sujet et lui permet de préserver son unité immédiate : c'est l'objet absolutisé, le fétiche. La véritable Chose, au contraire, est celle qui accepte - par amour - d’entrer dans la finitude et de se donner comme objet pour l'existant. La liberté ainsi retrouvée doit être menée jusqu’au savoir d’elle-même, là où la Chose véritable est reconstituée objectivement pour tous. Ce savoir de la liberté définit l’esprit, qui rompt définitivement avec la mélancolie. L’esprit est ainsi “l’altérité absolue de l’œuvre et son essence” dit Juranville. Pourquoi « altérité absolue » ? Parce que l'esprit est précisément ce qui empêche l'œuvre de se refermer sur elle-même comme objet fascinatoire. L'esprit est ouverture à l'Autre, mais aussi liberté de l'Autre capable de reconnaître et de reconstituer l'œuvre.


L’œuvre se donne au savoir comme être. La chose originelle, chassée de la vérité ordinairement reconnue, ne revient dans une vérité ainsi reconnue que pour autant qu’elle s’y pose comme telle - d’où l’essence (qui est position de la chose). Et pour autant que cette essence y est existentiellement accueillie - d’où l’être (qui est immédiateté de l’essence). Mais justement, l’être n’est d’abord que supposé à l’objet désigné comme l’étant, lequel n’est alors nullement élevé, par un travail, à un absolu, à une consistance de chose. Contradiction objective de l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

NOM, Position, Métaphore, Dieu

“Comment l’existant peut-il dépasser son primordial refus d’élever la langue à la signification essentielle ?” interroge Juranville. On retrouve ici un schème constant chez lui : la finitude n'est pas seulement une limite subie ; elle comporte une fuite devant cette limite et devant ce qu'elle exige de l'existant. Pour dépasser ce refus, il faut que quelque chose vienne de l’Autre absolu. L’existant doit être « posé comme capable », ici, de donner aux choses leur unité et leur consistance. Cette opération de position et d’unification définit précisément le nom. Le nom n’est donc pas, comme chez Russell, réductible à une description définie qui identifierait simplement un objet déjà constitué. Il anticipe l’unité de ce qui n’est pas encore constitué et la fixe une fois qu’elle l’est. Il est ainsi à la fois position de la chose et essence de la langue, « altérité absolue » de celle-ci. Cette fonction vaut pour l’homme comme pour Dieu, puisque Dieu lui-même crée en nommant et que l’homme, créé à son image, participe de cette puissance de nomination. La métaphore est le lieu de cette opération, car elle introduit la distinction fondamentale entre nom et verbe, entre ce qui est posé et ce qui advient ou s'accomplit. Le nom donne ainsi la consistance et l'unité ; le verbe introduit le mouvement, l'action, le devenir. Or l’homme n’a pas le pouvoir de nommer directement Dieu, Celui qui nomme originellement. Dans la Bible, il peut être écrit mais ne doit pas être immédiatement prononcé : seul celui qui a accompli le travail de l’écriture peut légitimement accéder à la prononciation du Nom. Sans cette médiation, l’homme risquerait de transformer Dieu, l’Autre absolu, en objet dont il disposerait. Le respect du Nom signifie donc que la véritable parole suppose l’assomption de la finitude et la reconnaissance effective de l’altérité divine.


Comment l’existant peut-il dépasser son primordial refus d’élever la langue à la signification essentielle ? Ce qu’il faut, c’est qu’il soit, par l’Autre absolu, posé comme capable, malgré sa finitude qui l’en empêche d’abord, de poser lui-même, dans son unité et consistance d’individu, toutes les choses dans leur unité et consistance à elles, et notamment à travers les formes de la grammaire. Or position et unité, cela définit le nom.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MYTHE, Existence, Nihilisme, Paganisme

L’affirmation de l’existence n'est pas simplement une nouvelle conception philosophique de l'homme, elle produit une nouvelle époque, parce qu'elle implique un nouveau surgissement de la grâce et l'élection. Rappelons que la grâce est ce qui vient de l'Autre et rend possible l'accès du fini à l'existence ; tandis que l'élection est la reprise active de cette grâce par celui qui accepte d'entrer dans l'épreuve. Avec Descartes, la grâce était accueillie par le sujet individuel, notamment dans l'affirmation du doute et dans le mouvement par lequel le sujet découvre une certitude qui ne vient pas simplement de lui. Désormais, c'est le sujet social - « constitutivement religieux » - qui est le destinataire de la grâce, tandis que l’élection, quant à elle, consiste à imiter le Christ, c'est-à-dire à entrer dans l'épreuve de l'existence. Dans cette nouvelle époque, la vérité vient de l'Autre, par la révélation. Mais le sujet social ne transforme pas immédiatement cette vérité en savoir rationnel, il la conserve sous sa forme immédiate de mythe. De cette structure découle un nouveau type de savoir philosophique : après les savoirs ontologique, théologique, cosmologique, apparaît le savoir psychologique de l'existentialisme. « Psychologique » parce que son objet est désormais l'âme, reçue elle-même d’abord comme un mythe : chaque homme reçoit, par grâce, l'hypothèse ou la promesse d'une âme. L'existence est donc l'épreuve qui permet de transformer le mythe reçu en vérité vécue. Socialement, l'affirmation de l'existence signifie que l'universel est d'abord dans l'Autre. L'individu ne possède donc pas immédiatement l'universel en lui-même : il le reçoit de l'Autre et peut ensuite le réaliser parce qu'il est appelé ou « élu ». C'est cela qui, selon Juranville, définit la démocratie. La démocratie n'est donc pas ici définie comme souveraineté immédiate du peuple. Elle résulte de la reconnaissance de la finitude humaine : puisque tous ne sont pas capables de produire eux-mêmes l'œuvre et le savoir, certains peuvent devenir les représentants des autres. D'où la démocratie véritable : représentative et parlementaire. Représenter véritablement suppose un travail sur soi et la capacité de reconstituer l'universel. Si cette démocratie véritable devient en quelque sorte un mythe vrai, elle est immédiatement suivie par son double négatif : le mythe faux de la démocratie directe, populaire, participative. Pourquoi faux ? Parce qu'il suppose que le peuple pourrait se représenter lui-même immédiatement, sans médiation, sans travail de transformation, sans finitude : l’immédiateté populaire prétend supprimer la finitude alors qu'elle devrait précisément l'assumer. Or le refus de la vérité du mythe, et donc de la vraie démocratie, ne ramène pas simplement au paganisme ancien, il mène au nihilisme défini par Leo Strauss comme le rejet des principes mêmes de la civilisation, où l’homme, littéralement, est “rien”. Cette logique apparaît d'abord dans la figure du prolétaire, suivie par celle, inverse, du surhomme païen : le prolétaire est celui qui serait privé de tout ; l'homme de la race supérieure est celui qui prétendrait être absolument doté de tout. Mais le premier n’a peut-être pas su ou voulu recevoir les conditions dont il se prétend injustement privé, tandis que second ne les reçoit imaginairement qu’à travers le prisme du racisme et de ce qui l’accompagne géopolitiquement, l’impérialisme, qu’il soit colonial (occidental) ou continental (allemand et russe). Finalement l'homme-déchet et l'homme-supérieur sont deux productions du même nihilisme. Malheureusement la philosophie de cette époque échoue à défendre les mythes vrais contre leurs falsifications. Juranville distingue précisément trois positions historiques de la pensée de l'existence. D’abord celle de Kierkegaard et Heidegger : elle affirme l'existence et reconnaît la finitude radicale, mais précisément pour cette raison, elle refuse de poser objectivement l'autonomie créatrice et le savoir qui pourrait en découler. Ensuite celle de Rosenzweig et Levinas, qu’il appelle “pensée messianique” : elle prend conscience que si l'on ne pose pas l'autonomie, on laisse triompher l'ordre social traditionnel, et pourtant elle continue de les dédire ou les taire, toujours au nom de la finitude. Enfin Marx, Nietzsche, Husserl : cette fois, on décide franchement de poser l'autonomie créatrice, mais l'erreur inverse se produit, on perd la finitude (avec Marx, la surhumanité sans classes ; avec Nietzsche, un surhomme sans libido ; avec Husserl, une conscience sans inconscient). Autrement dit, la philosophie veut combattre les mythes faux, mais lorsqu'elle élimine la finitude, elle produit elle-même des mythes d'autonomie absolue.


Si une époque nouvelle est ouverte par l’affirmation de l’existence, c’est du fait du surgissement nouveau de grâce et d’élection qu’implique cette affirmation. Grâce dispensée décisivement par le Christ et accueillie, non pas cette fois-ci par le sujet individuel comme avec Descartes et son affirmation du doute, mais par le sujet social puisqu’il est constitutivement religieux et que c’est à lui qu’est adressé le Sacrifice du Christ. De même pour l’élection, pour autant qu’à la suite et à l’imitation du Christ on entre dans l’épreuve qu’implique l’existence, épreuve qui s’accomplit, selon nous, dans le savoir. Et l’époque nouvelle se caractérise alors par la vérité propre qu’elle reconnaît au mythe : la vérité viendrait, au sujet social, de l’Autre, de la révélation de cet Autre (en l’occurrence la révélation chrétienne) ; et ledit sujet la laisserait quant à lui dans son immédiateté de mythe, à charge, pour le sujet individuel qui le voudrait, de la recréer. De là, cette fois-ci encore, un nouveau savoir philosophique, au-delà des savoirs ontologique, théologique et cosmologique, le savoir psychologique de l’existentialisme.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MYTHE, Récit, Historicité, Œuvre

L’événement primordial donnant lieu au mythe introduit une différence absolue et met en question l’ordre social sacrificiel. Dans le cas du mythe vrai, reconnu comme tel, l’événement confie à l’existant la tâche d’instituer un monde juste et de déployer jusqu’au bout une histoire nouvelle, malgré son refus initial de la différence et de la finitude : c’est ce qui définit son historicité. Or historicité et vérité constituent le récit, qui est ainsi la subjectivité absolue du mythe. Mais le récit véritable n’est pas une simple histoire racontée : il est l’œuvre que l’homme doit mener à son terme. Autrement dit, l’homme est historique non simplement parce qu’il se trouve dans le temps, et peut narrer sa propre histoire, mais parce qu’il est appelé à déployer créativement l’événement primordial jusqu’à ses conséquences. Cette œuvre possède une structure quaternaire : l’objet d’abord supposé absolu puis découvert fini ; le sujet qui découvre à son tour sa propre finitude ; l’Autre qui donne la possibilité de reconstituer l’objet mais que l’homme falsifie d’abord ; enfin la Chose, c’est-à-dire l’existant assumant toute sa finitude dans une autonomie nouvelle. Le sujet social refuse cependant ce récit parce qu’il exige de recréer son identité et de devenir véritablement individu. Il préfère les mythes païens, qui justifient son identité déjà constituée et le monde tel qu’il existe. Ces mythes peuvent eux aussi posséder une structure quaternaire, mais ils résolvent les contradictions présentes par analogie avec des catégories anciennes : ils expliquent et répètent, sans appeler à aucune recréation. Leur fonction est ainsi de rendre impossible la nouveauté et l’avènement de l’individu véritable. La philosophie contemporaine peut certes reconnaître l’événement, la finitude, le mythe et même le déploiement du monde, notamment chez Heidegger. Mais tant qu’elle refuse de poser cette vérité comme un savoir universellement reconnu, elle ne peut distinguer pleinement le mythe vrai des mythes païens. Parce que si l’événement primordial n’est jamais véritablement posé comme vérité universelle, il reste une possibilité parmi d’autres. Il peut être interprété, raconté, médité, mais pas objectivé rationnellement. La philosophie risque alors de reconduire, malgré son intention critique, la logique même du paganisme : le récit sans création, l’événement sans objectivation et la finitude sans véritable autonomie.


Comment l’immédiateté supposée essentielle qu’aurait apportée une différence absolue, immédiateté d’abord chassée de la vérité reconnue dans le monde social, peut-elle revenir objectivement dans une telle vérité ? La différence qui apporte pareille immédiateté met en question radicalement le système social sacrificiel. Elle n’est autre que celle qu’introduit l’événement primordial. La tâche alors confiée à l’existant d’instituer un monde juste, sans plus de système sacrificiel brut, et donc – malgré et contre le refus que toujours d’abord il oppose à cette différence et immédiateté – de déployer jusqu’au bout l’histoire, caractérise l’historicité de cet existant. Or historicité et vérité définissent, on le sait, le récit. Lequel est la subjectivité absolue du mythe et ce par quoi il s’accomplit, ce par quoi il apparaît dans toute son objectivité. Le mythe en tant que récit que l’homme est appelé à mener jusqu’à son terme n’est autre, on le sait aussi, que l’œuvre.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MYTHE, Symbole, Révélation, Paganisme

Le mythe s’accomplit objectivement dans le symbole, car l’immédiateté essentielle d’abord rejetée par la vérité socialement reconnue revient comme différence dans une nouvelle vérité. Le symbole est donc l’objectivité absolue du mythe : il manifeste, de manière impressionnante et signifiante, une différence essentielle qui vient à l’existant de l’Autre. Dans les véritables mythes révélés, cette différence absolue ne fascine pourtant pas au point d’écraser le sujet : le Christ appelle le jeune homme à l’imitation et l’Éternel laisse Moïse formuler ses objections. Le symbole vrai ouvre ainsi à l’autonomie en faisant éprouver la finitude. L’Étoile juive, symbole du savoir qui guide vers le Messie, et la Croix chrétienne, symbole de l’existence et de l’épreuve de la finitude, en sont les parfaits exemples. Mais l’usage ordinaire du symbole ne correspond pas à cette fonction : la vérité socialement reconnue exclut précisément la différence essentielle et l’épreuve de la finitude. C’est la contradiction objective du mythe. Les symboles des mythes païens sont véritablement impressionnants et mythiques, mais ils n’ouvrent pas à l’autonomie et n’annoncent véritablement que la mort. Il existe ainsi une différence radicale entre le symbole révélateur, qui libère, et le symbole païen, qui fascine et enferme. Dès lors, si la philosophie contemporaine refuse de poser objectivement la vérité du mythe, avec l’autonomie qu’elle rend possible, elle ne supprime pas le mythe : elle laisse au contraire régner les symboles païens.


“Mais ce qu’on entend ordinairement par symbole n’est pas de cet ordre et la vérité ordinairement reconnue ne laisse aucune place à une véritable différence (et immédiateté) essentielle, avec épreuve de la finitude. C’est la contradiction objective du mythe. De là les symboles de la science (logiques, mathématiques, chimiques, etc.) qui ne renvoient qu’à une vérité toujours déjà là et inessentielle – et qui n’ont rien de mythique ! Mais aussi les symboles que véhiculent les mythes païens traditionnels : par exemple les dieux-animaux de l’Égypte ancienne (« L’Égypte, dit Hegel, est le pays du symbole » et le Sphinx, idole fermée sur soi, énigmatique, est « le symbole des symboles ») ; symboles impressionnants eux, mythiques à souhait ; mais qui n’ouvrent ni n’appellent à aucune autonomie et qui au contraire annoncent, sinon toujours la violence sacrificielle, au moins la mort. Et si, avec la philosophie contemporaine, on exclut que cette autonomie (différence, séparation) puisse être jamais posée objectivement dans un savoir universellement reconnu, on conforte inévitablement le règne des symboles et mythes païens.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MONDE, Institution, Rupture, Justice

Le monde faux païen n’est pas une fatalité, car l’existant dépend avant tout de l’Autre absolu duquel peut venir par révélation une rupture, “du nouveau sous le soleil”. “Et il faut simplement, pour que le monde juste advienne, commence à advenir, que l’homme fasse sienne cette rupture, se l’approprie, la répète, lui donne vérité. Or rupture et vérité, cela définit l’institution, qui est l’altérité absolue du monde et son essence” écrit Juranville. Le monde juste n'est donc pas une utopie future mais le monde actuel dans la mesure où il est structuré par le droit et la démocratie représentative. Le droit garantit la reconnaissance universelle des individus, tandis que la démocratie représentative assume la finitude humaine en maintenant ouverte la possibilité de corriger et de renouveler les décisions collectives. La justice ne consiste donc pas à instaurer un ordre parfait ou définitif, mais à organiser un monde où des êtres finis peuvent être reconnus comme libres et responsables. Il n'existe aucune autre forme de justice politiquement possible pour des hommes marqués par la finitude.


“L’homme est-il condamné à vivre dans un monde sacrificiel païen où rien de nouveau ne se produit sous le soleil ? Doit-il désespérer du monde juste où la création serait ouverte à chacun ? Il est sûr que par lui-même l’homme est inéluctablement entraîné vers la violence sacrificielle. Mais il dépend aussi de l’Autre absolu vrai, duquel peut venir et vient – vient pour la philosophie parce qu’elle n’aurait pas pu apparaître sinon, vient par la Révélation – une rupture, une libération, du nouveau sous le soleil. Et il faut simplement, pour que le monde juste advienne, commence à advenir, que l’homme fasse sienne cette rupture, se l’approprie, la répète, lui donne vérité. Or rupture et vérité, cela définit l’institution, qui est l’altérité absolue du monde et son essence.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MONDE, Représentation, Sens, Démocratie

Le monde juste ne peut devenir universellement reconnu que si son objectivité est reprise activement par les hommes. Cette objectivité vient d'abord de l'Autre absolu et se présente comme un sens que les existants doivent eux-mêmes reposer et recréer. C'est cette reprise qui définit la représentation, comprise comme l'union du sens et de la position. Représenter ne consiste pas à reproduire passivement une réalité déjà donnée, mais à recréer l'Autre dans son objectivité véritable après avoir traversé l'épreuve de la finitude et découvert que les premières images que l'on se faisait de lui n'étaient que des apparences. La représentation transforme ainsi le sujet autant que le monde : chacun est appelé à représenter l'Autre et à se représenter lui-même dans un monde où tous peuvent accéder à cette même vérité. Comme cette recréation exige un travail intérieur rarement accompli, les sociétés confient cette fonction à des représentants. La démocratie représentative trouve alors sa justification philosophique : les élus sont supposés représenter le peuple parce qu'ils ont réalisé un travail sur eux-mêmes et produit une œuvre qui les rend capables de porter le bien commun. Toutefois, les hommes refusent spontanément cette représentation exigeante. Ils lui préfèrent soit le subjectivisme moderne, où chacun projette son identité sur le monde, soit la soumission à un Autre absolu faux, le Surmoi.


La représentation est re-création. Représentation du monde, mais d’un monde dans lequel, comme monde juste, tous les existants qui en participent doivent pouvoir ainsi représenter aux Autres et se représenter (à soi). Reste que, comme re-création, la représentation vraie et juste n’est que le fait de peu. De là, pour le monde dans sa suprême organisation politique, le rôle de la représentation et des représentants, jusqu’à la démocratie représentative, où les « représentants » élus sont supposés, du fait de leur travail sur soi, de leur œuvre propre, pouvoir représenter l’ensemble du peuple dans sa vérité. Mais une telle représentation, qui requiert un travail et qui, à partir de là, donnerait toute son objectivité au monde juste, l’existant d’abord n’en veut pas. Contradiction subjective du monde.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MONDE, Loi, Signification, Droit

Le monde véritable s'accomplit objectivement sous la forme de la loi. En effet, l'altérité qui caractérise le monde est d'abord rejetée par les hommes et ne revient que sous la forme d'une signification, puisque toute objectivité est langage. Cette signification consiste dans la position d'une identité par l'Autre absolu, identité à laquelle l'homme est appelé à accéder. La totalité ainsi reconstruite possède une cohérence interne qui est une nécessité. Or la loi unit précisément ces deux dimensions : elle est à la fois signification et nécessité. Elle exprime le chemin que les hommes doivent parcourir pour accéder à leur vérité, non comme une contrainte extérieure, mais comme une épreuve créatrice ouvrant à l'autonomie. La loi provient d'abord de la Révélation divine, mais elle doit être continuellement reconstituée par les hommes dans leurs œuvres, leur philosophie et leur organisation politique. C'est dans le droit que cette loi prend sa forme historique : le droit civil suppose l'autonomie des personnes, tandis que le droit politique la reconnaît et la fait exister en permettant aux citoyens de participer eux-mêmes à la constitution du monde juste. 


La loi est l’objectivité absolue du monde, ce dans quoi il s’accomplit. Elle dit ce par quoi il faut passer, de quelques manières créatrices qu’on entende cette voie, cette épreuve, cette passion. Elle est avant tout celle de l’Autre divin tel qu’il apparaît dans la Révélation, mais elle doit être reconstituée par les hommes dans leurs œuvres propres et suprêmement dans le monde qu’ils construisent. Pour les hommes existants, toujours menacés de s’enfermer dans leur finitude, elle laisse place, donne place à leur autonomie, et cela par le droit, droit civil là où l’autonomie n’est que supposée, droit politique là où elle est posée comme telle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MONDE, Totalité, Altérité, Justice

Le monde n'est pas simplement une totalité (comme chez Hegel), ni simplement une ouverture (comme chez Heidegger), mais une réunion de ces deux déterminations : totalité et altérité. Il est un ensemble organisé de relations ouvertes à l'Autre, et ne concerne à ce titre que les existants (humains). Car si exister consiste à mettre son identité dans l’altérité, faire monde consiste à rassembler l’ensemble de ces relations. Mais le monde auquel l’existant veut appartenir n’est pas spontanément ce monde laissant advenir l’Autre comme tel, un monde affirmant l’universel ; l’homme fuyant son existence, par finitude radicale, le monde reste toujours d’abord un monde particulier s’enfermant dans une identité et une totalité fausse, c’est-à-dire un monde païen. 


“Totalité et altérité, cela définit le monde. Qui est ce par quoi se donne et dans quoi s’accomplit l’époque, son objectivité absolue. Le monde se comprend dans son rapport avec l’existence. Hegel conclut le paragraphe de l’Encyclopédie où il parle de l’existence en disant, de toutes les choses qui sont en relation les unes avec les autres, qui « existent » les unes par rapport aux autres, qu’elles forment un « monde de dépendance réciproque. » Heidegger dit tout uniment que « l’homme seul existe » et que « l’homme seul a un monde. » Ce qui se comprend dès lors que l’existence est ouverture à l’Autre, altérité, à partir de l’identité, tandis que le monde est la totalité de ce qui s’ouvre à l’Autre. Or le monde juste constitutif de l’époque terminale tel qu’on peut le déterminer à partir de l’être comme existence et comme inconscient n’est autre que le monde actuel en tant qu’il se caractérise par le droit et par la démocratie représentative qui sans cesse a à confirmer le droit – et il n’y a pas d’autre justice possible avec les hommes tels qu’ils sont.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MIRACLE, Providence, Philosophie, Psychanalyse, ROSENZWEIG

Toute philosophie suppose déjà le miracle, puisqu'elle naît d'un appel de l'Autre (comme l’appel de l’Etre selon Heidegger), ou de l'étonnement originaire, selon Platon. La philosophie classique ne reconnaît cependant pas explicitement cette dépendance à l'égard de l'Autre et réduit finalement le miracle à l'évidence de la raison. La pensée religieuse distingue au contraire les faux miracles, qui fascinent et enferment dans l'idolâtrie, des vrais miracles, qui ouvrent à l'éthique et à la raison. Car le véritable miracle n'est pas seulement un événement extraordinaire, la simple suspension des lois naturelles : il est un événement annoncé, qui accomplit une promesse et manifeste la Providence. Le miracle n’est remarqué et n’a de sens qu’en prenant place dans une histoire orientée par une intention divine. La psychanalyse lui accorde, au moins implicitement, une place décisive : elle montre qu'un rapport positif à l'existence et à l'inconscient peut surgir de manière imprévisible, tout en ayant été annoncé par le discours de l'analyste. 


“Rosenzweig avait souligné, à la suite d’Augustin, la différence (dans l’Exode) entre les faux miracles des magiciens de Pharaon et les vrais miracles de Moïse : les premiers ne se caractériseraient que par l’« écart par rapport au cours de la nature déterminé par des lois », les seconds se caractériseraient, eux, par le « fait qu’ils étaient prédits. » Le vrai miracle va dans le sens de la Providence, de la Raison divine (comme dit Hegel), d’autre part le vrai miracle est prédit, annoncé (« Le miracle est remarqué parce qu’il est prédit »).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

MEMOIRE, Tradition, Répétition, Evénement

La vrai répétition n’est pas une simple reproduction du passé, elle recrée un événement fondateur et produit du nouveau. Répondant à l'appel de l'Autre, le sujet devient lui-même créateur, « l'Autre de cet Autre ». Pour que cette répétition soit possible, il faut que la temporalité essentielle soit conservée dans la mémoire, laquelle n’est pas une simple faculté psychologique, mais la vérité du temps : elle maintient vivant un événement qui continue d'ouvrir des possibilités nouvelles d'existence. C'est en ce sens que se constitue une tradition authentique. L'injonction du Christ lors de la Cène (« Faites ceci en mémoire de moi ») signifie moins un devoir de commémoration qu'un appel à refaire vivre l'événement. Comme l’a montré justement Foucault, le christianisme transforme la mémoire individuelle, valorisée par les Grecs, en mémoire institutionnelle, portée par l'Écriture et l'Église. Mais cette tradition rencontre aussitôt une contradiction : l'homme refuse spontanément une mémoire vivante qui l'obligerait à affronter sa finitude radicale. Il lui préfère une mémoire morte, réduite à un inventaire de faits sans portée existentielle. Pour reprendre maintenant Kierkegaard, il s'agit au contraire d'être aujourd'hui « contemporain du Christ », c'est-à-dire de laisser l'événement demeurer vivant. La destruction de cette mémoire vivante n’a t-elle pas trouvé une expression extrême dans la tentative d'extermination du peuple juif, porteur de l'attente messianique ? En deça de ce crime ultime, toute tradition est constamment menacée de falsifier le message qu'elle transmet : elle est nécessaire à la conservation de l'événement, mais toujours exposée au risque de transformer une mémoire vivante en mémoire figée. C'est cette tension qui constitue la « contradiction subjective de la tradition ».


Comment faire reconnaître objectivement la répétition véritable, celle qui, seule, apporte quelque chose de nouveau, celle à laquelle on est appelé par l’Autre et par laquelle on devient l’Autre de cet Autre ? Ce qu’il faut d’abord, c’est que la temporalité essentielle (celle de l’Autre en tant qu’il surgit et de l’existant en tant qu’il se fait, par la répétition, l’Autre de cet Autre) soit reconnue objectivement. Qu’à cette temporalité vérité soit donnée. Or temporalité et vérité, cela définit, on le sait, la mémoire, qui est la subjectivité absolue de la tradition et ce par quoi elle s’accomplit.”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LOGIQUE, Contradiction, Essence, Concept

L’essence d’une chose n’est jamais donnée dans l’évidence ; elle doit être dégagée par une pensée dialectique se confrontant avec la contradiction, jusqu’à désigner le concept adéquat. En tant qu’il exprime une contradiction, tout concept se trouve être défini par une dualité ; en tant qu’il la résout, il exprime précisément l’essence ou la chose dont il est question. Toute contradiction étant finalement réelle, étant le fait même de l’existant (finitude radicale), une pensée essentielle ne saurait relever de la pure logique, mais plutôt d’une “mathématique existentielle” selon le mot de Juranville. La structure dialectique de la pensée ne peut donc plus être ternaire, comme avec Hegel, mais sénaire, doublement ternaire.


“La contradiction propre au terme conceptuel alors évoqué ne peut trouver sa résolution définitive qu’après qu’on a parcouru un mouvement logique non plus simplement ternaire comme chez Hegel, mais doublement ternaire, sénaire. Et cela parce que le pur refus, toujours d’abord, par l’existant radicalement fini, de la solution doit être compté comme un moment constitutif de ce mouvement… Mais associer un contenu avec un terme relevant de la forme logique, cela suppose, quant au savoir, qu'on mette en œuvre une méthode non plus simplement logique (la logique n'envisage que la forme), mais mathématique (la mathématique se rapporte, elle, au contenu).”
JURANVILLE, 2017, HUCM

LIBERTE, Intériorité, Loi, Savoir

La liberté véritable ne consiste pas à s'affranchir de toute loi, mais à accueillir si profondément la loi juste qu'elle devient intériorisée, “immédiateté de la loi” selon Juranville. Cette liberté naît lorsque l'Autre vient « creuser » l'existence par sa loi, ouvrant une intériorité essentielle, distincte de l'intériorité psychologique ordinaire. Celle-ci n'est pas déjà présente avant toute relation : elle est produite par l'appel de l'Autre. Dans cette ouverture, l'Autre dépose une identité nouvelle qui devient progressivement celle de l'existant lui-même. L'autonomie n'est donc pas auto-fondation, mais appropriation libre d'une identité reçue. Lorsque cette intériorité s'accomplit, le sujet accède au savoir véritable : il comprend et assume rationnellement la nécessité de la loi, qu'il ne subit plus mais « reveut ». Cependant, ce savoir ne devient pleinement vrai que s'il peut être reconnu universellement. Il faut donc affirmer que cette intériorité n'est pas le privilège de quelques uns, mais une possibilité ouverte à tous. L'union de cette intériorité et de cette vérité universalisable constitue le savoir philosophique authentique.


“Ce qu’il faut donc pour que l’esprit soit accepté universellement, c’est qu’à l’intériorité qui est savoir supposé s’adjoigne la vérité qui pose que cette intériorité peut être, doit être et est le fait de chacun. Intériorité et vérité, cela définit justement le savoir qui, comme savoir véritable, est en soi ce qui, dans l’esprit, lui assure sa reconnaissance universelle.”
JURANVILLE, 2017, HUCM