L’affirmation de l'existence et de l'inconscient implique que l'aliénation humaine, bien qu'inéliminable, puisse être dépassée. Ce dépassement exige d'abord la grâce, qui permet au sujet de sortir de son enfermement dans l'aliénation et d'accéder à l'acceptation de l'existence. Mais cette expérience demeurerait purement subjective si elle ne recevait pas une objectivité. C'est le rôle de l'élection, comprise non comme privilège mais comme responsabilité de témoigner, dans le savoir, de la bonté de l'existence contre le système sacrificiel. Enfin la foi permet de croire que la vérité finira par être reconnue dans l'histoire malgré la persistance du sacrifice. La foi n'est pas croyance irrationnelle ou superstition ; elle est confiance, parole reçue et parole transmise. Le dépassement de l'aliénation ne devient cependant effectif au niveau social que grâce à l'institution. Toute institution authentique constitue une rupture avec l'ordre spontané de l'aliénation ; elle est à la fois structure de règles et événement créateur. Sa vérité tient à ce qu'elle peut être reprise par chacun, ouvrir un avenir et durer dans le temps. L'histoire intervient alors comme savoir de cette rupture, tandis que l'institution en est la vérité vécue. Elle représente ainsi le déploiement social de la loi de l'Autre. Par-delà le refus, ou l’incapacité des pensée de l’existence d’établir objectivement la justice qu'elles valorisent, la psychanalyse apparaît comme le modèle d'une institution juste, capable d'organiser socialement le dépassement de l'aliénation sans retomber dans la logique sacrificielle.
INSTITUTION, Aliénation, Rupture, Histoire
EXISTENCE, Altérité, Séparation, Rupture
Une déduction logique de l’existence fait intervenir trois moments où l’identité du sujet se confronte successivement à l’altérité, à la séparation et à la rupture, tout en surmontant ces illusions (ou refus de l’existence) que sont respectivement la perversion, la névrose et la psychose. L’existence ne peut apparaître que si le sujet accepte l’altérité radicale, laquelle détruit son identité immédiate et se présente comme identité véritable dans la relation. Elle se donne donc d’abord comme altérité, s’opposant à l’illusion perverse d’une objectivité immédiate, qu’elle révèle comme telle. Mais la relation elle-même implique la finitude, laquelle met en crise la prétention du sujet à une identité absolue, et introduit la séparation comme identité dans la finitude. Cette séparation s’oppose à l’illusion névrotique d’une subjectivité autosuffisante, en en révélant la vérité. Mais la finitude elle-même, vécue comme radicale dans la séparation, provoque l’effondrement de la temporalité anticipative par laquelle le sujet se protégeait de l’existence. Elle se manifeste alors comme rupture, négation de la fausse temporalité et ouverture à une temporalité véritable. Cette rupture s’oppose à la clôture psychotique du sujet sur lui-même, en en révélant la vérité et en la dépassant. Dans ce processus, perversion, névrose et psychose ne sont pas supprimées, elles sont plutôt dégagées dans leur vérité, comme des étapes nécessaires.
HISTOIRE, Savoir, Rupture, Révélation, HEIDEGGER
Que le terme d’histoire s’applique identiquement à la réalité des faits comme au récit des faits, et finalement à la logique du récit, n’est pas une spécificité du savoir historique ; cela définit tout savoir en tant que spéculatif et en tant que vrai. Par-delà la distinction introduite (Aristote, Bacon) entre savoir du particulier (historique) et savoir de l’universel (philosophique), tout vrai savoir est proprement historique, et toute histoire n’est finalement que savoir. L’histoire universelle se déploie donc comme un savoir (ce qu’a montré Hegel) et à partir d’un savoir, celui de la rupture primordiale de la révélation. La philosophie est venue ensuite confirmer et déployer cette rupture, en mettant en oeuvre l’autonomie de l’existant voulue par l’Autre absolu - ce qui est le contenu ultime de la révélation. Savoir et autonomie que persiste à refuser la pensée de l’existence, notamment Heidegger, faute de reconnaître expressément la vérité de la révélation comme rupture.
HISTOIRE, Rupture, Autonomie, Sujet social
Dans le monde historique, la valeur suprême n’est pas directement la liberté, ou la justice, mais l’histoire elle-même. Pourquoi ? Parce que seule l’histoire permet la réapparition de l’autonomie réelle, toujours d’abord rejetée par le monde social dans son organisation sacrificielle. Cette autonomie, définie comme puissance de création et surgissement de nouveauté, ne peut advenir qu’à travers une rupture avec la temporalité ordinaire, laquelle impose des modèles préétablis. Mais pour qu’une telle rupture institue effectivement un monde nouveau, elle doit être confirmée par un savoir : c’est l’unité de la rupture et du savoir qui définit l’histoire comme objectivité absolue du monde historique. La rupture avec le paganisme doit sans cesse être répétée, car le sujet social refuse une histoire faite de ruptures radicales qui conduirait à un monde où l’autonomie, assumant la finitude, serait offerte à chacun et où disparaîtrait la logique accusatoire dénoncée par Nietzsche. Il lui préfère une conception continue et progressive de l’histoire, qu’elle soit scientifique ou philosophique, notamment chez Hegel, où l’autonomie serait donnée d’avance et se déploierait sans véritable rupture. Mais une telle conception suppose la pérénnité de l’ordre sacrificiel et fait obstacle à l’avènement d’une autonomie véritable de l’individu.
HISTOIRE, Récit, Historicité, Événement
Afin que la rupture introduite par un événement essentiel puisse être reconnue universellement, il faut poser conjointement l’historicité et la vérité, ce qui définit le récit comme subjectivité absolue de l’histoire. Ce projet de récit est porté par la philosophie moderne, depuis Descartes (doute et science), en passant par Rousseau (volonté générale) et Kant (volonté sainte), jusqu’à Hegel qui en propose l’accomplissement systématique, prolongeant ainsi une structure déjà présente dans le Lévitique. Cependant, le sujet social refuse à la fois la rupture et le récit qui en déploie les conséquences, ne voulant qu’un récit qui maintienne le système sacrificiel. Face à ce refus, un récit vrai apparaît avec Kierkegaard, centré sur l’événement venant de l’Autre absolu et appelant l’individu à se constituer en se séparant du groupe, ce qui fonde l’époque contemporaine et la démocratie représentative (pourquoi représentative ? parce que si tous sont appelés, peu répondent effectivement). Mais, chez Kierkegaard comme chez Rosenzweig et Heidegger, la finitude conduit à exclure que ce récit puisse être universellement accepté. Par là, ces pensées, malgré leur visée de vérité, reconduisent paradoxalement le refus fondamental du sujet social et son attachement au récit sacrificiel, empêchant l’accomplissement effectif de l’histoire.
INDIVIDU, Rupture, Autonomie, Justice
À partir de la rupture fondamentale qui inaugure l’histoire, posons que l’avènement d’un monde juste suppose la constitution de l’individu. Celui-ci ne préexiste pas : il se forme en traversant l’épreuve de la finitude et en construisant son identité à partir de son unicité. L’individu est ainsi la subjectivité absolue du monde historique, ce par quoi celui-ci s’accomplit. Cependant, l’autonomie réelle de l’individu n’est atteinte que dans la production d’une œuvre, qui consiste à recréer la loi et qui possède une portée politique : elle vise un monde juste où chacun pourra devenir autonome. Cette œuvre doit être reconnue et partagée, et surtout elle transmet à autrui les conditions mêmes de l’individualité (grâce, élection, foi), car “il n’y a d’individu que parmi d’autres individus” écrit Juranville. Ainsi l’individu est le point de jonction entre rupture et monde juste. Cette figure de l’individu unifie les grandes figures historiques : maître du monde de la culture, serviteur du monde traditionnel, et individu du monde historico-occidental (l’individu accompli devient nécessairement maître pour les autres, tandis que celui qui ne l’est pas encore doit accepter une position de serviteur). Toutefois, le monde historique est traversé par une contradiction subjective majeure : l’existant refuse de devenir individu. Il lui préfère une figure imaginaire d’individu, immédiatement autonome, clos sur lui-même et conforme à l’image narcissique du moi. Cet « individu » est en réalité vide, sans unicité ni consistance, correspondant au « on » décrit par Heidegger. Mais les penseurs de l’existence (pré-freudiens) à la fois affirment l’exigence d’un individu authentique et refusent de penser que celui-ci puisse participer à l’institution d’un monde social juste. Ce refus reconduit en réalité la logique du sujet social et empêche l’avènement d’une véritable individualité historique.
HISTOIRE, Rupture, Savoir, Finitude, HEGEL
Dès lors qu’une part de la finitude radicale est socialement assumée, la philosophie doit reconnaître que son projet de justice implique nécessairement l’histoire, qu’elle présuppose comme processus. En effet, cette finitude révèle que le monde social est d’emblée injuste et que l’exigence de justice ne peut venir que d’une rupture introduite par un Autre absolument autre. L’histoire se définit alors comme le savoir de cette rupture, mais d’une rupture qui est d’abord réelle avant d’être pensée : elle constitue le moment originaire où surgit le savoir vrai. Ce moment, qualifié de « spéculatif primordial » par Juranville, correspond à une situation où le sujet se reconnaît dans l’objet de son savoir parce que cet objet est l’Autre même qui lui donne son être, auquel il s’identifie en en devenant le miroir. Dans cette perspective, Hegel a pu concevoir l’histoire comme le développement nécessaire de l’Esprit vers la conscience de la liberté, culminant dans un savoir absolu, et interpréter l’histoire universelle comme le progrès rationnel de cette conscience de soi. À la fin de l’époque moderne, notamment après la Révolution française, la philosophie pouvait ainsi proclamer la fin de l’histoire. Cette proclamation apparaît à la fois comme nécessaire et illusoire : nécessaire, parce qu’un seuil historique réel a été franchi ; illusoire, parce que la rupture n’y est pas pensée comme telle, pas plus que la finitude radicale - le monde social étant indûment considéré comme accompli. Le réel irréductible de cette finitude vient alors contredire cette prétention, révélant le caractère illusoire du progressisme moderne, dont l’effondrement manifeste les limites de cette vision téléologique de l’histoire.
FAIT, Histoire, Rupture, Totalité
Si le fait vrai se constitue comme totalité nouvelle, à partir du réel de la finitude, c’est grâce à la rupture et au savoir de cette rupture qui caractérise l’histoire. Il faut bien que chaque existant, grâce au savoir, puisse reconstituer par soi l’identité vraie advenant de l’Autre (effet de la rupture). Sinon reviendra à cette place l’identité fausse, niant la finitude, anticipée par la totalité également fausse du monde païen traditionnel.
EXPERIENCE, Différence, Rupture, Plaisir
L’instant est rupture et différence pour le sujet enfermé dans son identité immédiate, mais cette différence n’est essentielle que si elle introduit une identité nouvelle et vraie, autrement dit si elle se fait expérience. L’instant est l’acte du plaisir par lequel le sujet répond à la venue de l’Autre ; l’expérience est le mouvement par lequel ce sujet de l’instant s’accomplit et prend plaisir à son accomplissement. La pensée de l’existence tend cependant à identifier toute expérience conduisant à un savoir à l’expérience ordinaire, empiriste ou métaphysique, qui toutes refusent la rupture et la finitude radicale. Hegel neutralise la différence dans une identité anticipative absolue ; l’empirisme accueille bien les différences mais c’est pour les ranger dans une identité formelle, absolutisée faussement pour éviter la finitude. Bien que la pensée de l’existence ait l’idée d’une expérience vraie — expérience de la finitude dans la rencontre de l’Autre — elle se refuse à en dire quelque chose, car cela impliquerait de poser un sujet nouveau, une identité vraie, et donc un savoir. D’où le glissement vers le désastre inexpérimentable (Blanchot) ou l’expérience mystique qui n’en est pas une (Wittgenstein).
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
Il y a différentes façons, pour l’existant, de répondre à l’appel de l’événement et d’accueillir l’exigence de l’histoire : ce sont les “sphères de l’histoire” (par référence aux “sphères de l’existence” de Kierkegaard) et les “structures historiales” (comme discours sociaux) qui chacune composent avec la finitude à des degrés divers. La “sphère scientifique” pose l’événement comme “fait” objectif, et cela correspond au “discours du peuple” en tant que structure historiale s’en tenant au savoir ordinaire (soit l’« activité sociale déterminée de façon traditionnelle, par coutume invétérée » selon Max Weber). La “sphère métaphysique” pose l’événement comme “occasion”, subjectivement éprouvée, et cela correspond au discours du maître en tant que structure historiale priorisant la vérité sur le simple savoir (caractéristique de l’« homme d’action » selon Weber ou du « grand homme de l’histoire » selon Hegel). Enfin la “sphère philosophique” pose l’événement comme rupture provenant - imprévisiblement - de l’Autre et devant être accompli à nouveau par l’existant se faisant l’Autre de l’Autre, et cela correspond au “discours du clerc” où l’on s’identifie cette fois à l’altérité (seul discours capable de porter la Révolution comme événement terminal répondant à l’événement primordial du Sacrifice du Christ).
EVENEMENT, Fait, Occasion, Rupture
EVENEMENT, Autre, Rupture, Histoire
“Ce qu’on appelle événement est ainsi fondamentalement, pour l’existant, ce qui, venant de l’Autre et, avant tout, de l’Autre absolu, vient vers lui en tant qu’il aura à devenir l’Autre de cet Autre et à reconstituer le sens de l’événement : cela, c’est l’usage d’aujourd’hui, l’événement comme ce qui se produit et qui a de l’importance pour nous. Mais ce qu’on appelle événement est aussi, pour l’existant, ce qu’en tant qu’Autre, il produit en réponse à l’événement initial et dirige à son tour vers les Autres : cela, c’est l’usage ancien, l’événement comme débouché ultime. D’un côté, l’événement qui est la rupture et, de l’autre, l’événement par quoi, répondant à l’événement initial, l’existant reconstitue le sens de cet événement, le savoir introduit par cette rupture. C’est ainsi, toujours se dédoublant, que l’événement fait histoire, déploie l’histoire depuis le commencement jusqu’à la fin.”
JURANVILLE, 2007, EVENEMENT
EPOQUE, Rupture, Evénement, Histoire
L'histoire ne se réduit pas une temporalité humaine linéaire, elle est constituée comme telle de plusieurs ruptures que l'on nomme "événements". Ceux-ci déterminent à leur tour différents points d'arrêt scandant l'histoire universelle, que l'on nomme "époques" (antique, médiévale, moderne, contemporaine, actuelle). Ces ruptures ne sont en rien naturelles, elles sont les conséquences d'une pensée humaine capable de nouveauté, libératrice pour l'individu, mais pour cela nullement acceptée immédiatement par le sujet social. Le moment où un tel conflit entre rupture et réaction s'estompe, par delà les époques, peut être anticipé comme la "fin de l'histoire". Enfin tout événement, dont la portée est universelle, peut être dit "philosophique" en tant qu'il résulte d'une affirmation primordiale, avant de se prolonger en institution politique, et de donner lieu à une réalité sociale nouvelle.
EPOQUE CONTEMPORAINE, Existence, Rupture, Idéalisme, KIERKEGAARD, MARX
Kierkegaard et Marx, dans le domaine de la philosophie, inaugurent une nouvelle ère de l’histoire universelle : l’époque contemporaine. Contre Hegel et toute la métaphysique issue de Platon, Kierkegaard affirme l’existence dans sa dimension essentielle, marquée par une rupture fondamentale — événement qui fait véritablement histoire bn. Cette rupture révèle à l’homme sa finitude radicale (le péché) et la tentation de fuir la liberté qu’elle suppose, le livrant ainsi à l’emprise du savoir illusoire, qu’il soit scientifique ou métaphysique, et au monde sacrificiel qu’il soutient. Mais cette rupture ne peut d’abord venir que de l’Autre absolu : Dieu. Par le Sacrifice du Christ, Kierkegaard dévoile le système sacrificiel comme refus de l’amour divin. Enfin, cette rupture appelle l’homme à la reproduire en lui-même, à se détacher de ce monde pour devenir, à l’image du Christ, l’individu véritable qui assume sa finitude dans un pur vouloir d’exister. - La pensée naît d’une même rupture chez Marx. En critiquant l’idéologie allemande ainsi que l’économie politique, Marx dévoile le capitalisme comme prolongement du système sacrificiel. Il oppose à l’illusion d’un Esprit universel un matérialisme radical qui exige le renversement de l’ordre social existant. Kierkegaard et Marx se rejoignent donc dans leur dénonciation de l’idéalisme, qu’il soit métaphysique ou scientifique, et dans leur mise en lumière de son fond nihiliste. Cependant, Kierkegaard refuse qu’une telle rupture fonde un nouveau savoir ou une identité vraie : cela reviendrait, selon lui, à nier la finitude humaine et à retomber dans l’illusion hégélienne et le faux savoir du monde. D’où son rejet de la philosophie elle-même, définie par la volonté de savoir. - Schelling avait lui aussi reconnu, dans ses dernières œuvres, l’existence essentielle, la finitude radicale du péché et la rupture historique que constitue la révélation, tout en affirmant, contre Hegel, l’importance d’un moment matérialiste irréductible. Mais cette époque de la pensée est globalement marquée par l’échec de la Révolution — non pas quant à ses acquis juridiques, mais parce qu’elle n’a pas engendré le monde juste qu’elle promettait — et par l’échec des restaurations. Elle remet en cause tout idéalisme, y compris celui, implicite, du capitalisme, et son fond nihiliste. Mais son incapacité à fonder un savoir vrai de l'existence précipite son retrait hors du politique, l'amène à un repli romantique sur la subjectivité, qui finalement engendre de nouveaux idéalismes.
AUTRE, Absolu, Rupture, Refus
"Toute pensée qui affirme l’existence proclame et doit proclamer un tel Autre absolu. Kierkegaard l’appelle franchement Dieu. Heidegger l’évoque plus abstraitement sous le nom de l'être, puis de l'Ereignis. Lacan parle le plus souvent du Grand Autre ou Autre symbolique, mais il lui arrive de nommer cette autre Autre absolu, et cela parce que l’autre symbolique est, pour le sujet, l’Autre qui peut l’annuler lui-même, lui faire éprouver sa finitude radicale, ou encore parce qu’il est « reconnu, mais non pas connu »."
JURANVILLE, 2010, ICFH