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IDEOLOGIE, Sainteté, Spiritualité, Totalité

Si l’exclusion permet d’affronter et d’assumer la finitude au sein même de la totalité, seule une spiritualité vraie permet de faire accéder universellement au savoir d’une telle totalité - incluant l’exclusion si l’on peut dire, c’est-à-dire devenue juste. Or spiritualité et vérité, cela définit la sainteté, laquelle apparait comme altérité absolue (ou essence) de l'idéologie vraie et solution de sa contradiction subjective. Comme le dit Lévinas, que Juranville aime citer : « Si tous les hommes ne sont pas des saints, il suffit que parfois il y ait eu des saints, et surtout que toujours la sainteté soit admirée, même par ceux qui en sont le plus éloignés ». “Il suffit...” de quelques uns pour que cette altérité et cette sainteté puisse passer à tout Autre et être reconnue par lui. 


“Il faut maintenant, pour élever l'idéologie à sa pleine vérité, que la spiritualité — montrée par Foucault au cœur de la philosophie, mais illustrée aussi par lui dans ce qu'il appelle le souci de soi et des autres — doive et puisse devenir pour chacun la réalité à établir, qu'elle reçoive vérité. Spiritualité et vérité définissent la sainteté. Sainteté comme altérité absolue de l'idéologie vraie et son essence, solution de sa contradiction subjective. Elle caractérise avant tout l'Autre absolu dans son troisième attribut, son troisième mode, sa troisième Personne. Et tous les hommes, de là, y sont appelés : « Soyez saints, car je suis saint, moi, l'Eternel, votre Dieu » (Lévitique, 19, 2). Elle signifie qu'on a accepté, pour la relation à l'Autre, mais sans aucune jouissance à l'effacement, sans aucun « masochisme », de n'être rien (d'être exclu) en même temps qu'on incarne et qu'on est l'accomplissement éthique.”
JURANVILLE, FHER, 2019

GRACE, Analyste, Acte, Cause, LACAN

Pourquoi la parole psychanalytique peut-elle être reconnue comme vraie par le patient ? L’explication peut surprendre, puisque selon Juranville qui reprend l’idée de Lacan, ce phénomène relèverait de la grâce. Dans la situation analytique l’analyste se tient dans la position de l’objet-déchet (objet a chez Lacan). Lacan compare l’analyste à un saint qui, loin d’être glorifié, occupe justement la place rejetée. C’est cette position qui permet au patient de parler, d’une parole relevant de l’inconscient. L’analyste rend grâce à Dieu (sous le nom d’inconscient) et il dispense la grâce à l’autre : ce dispositif est de l’ordre de l’acte dans la mesure où il fait intervenir la cause matérielle qu’incarne l’objet ‘a’ ; cette grâce permet au sujet d’accéder à sa vérité inconsciente et donc à son désir. L’acte analytique produit une transformation réelle, mais qui ne peut pas être expliquée comme un mécanisme technique ; la grâce désigne précisément ce type d’événement. La grâce comporte deux dimensions paradoxales : l’altérité (dans la dépendance à l’Autre) et l’autonomie (car cette grâce s’effectue librement) ; ces deux composantes sont justement ce qui donne autorité et vérité à la parole analytique. L’action analytique se distingue ainsi de la magie ou de la suggestion, comme l’avait déjà montré Freud en opposant l’hypnose à la psychanalyse. La psychanalyse ne peut reconnaître la grâce qu’indirectement, car la nommer explicitement reviendrait soit à s’inscrire dans un cadre religieux qu’elle refuse, soit à revendiquer une action de maîtrise comme dans la magie. La philosophie, elle, peut le faire, non sans s’appuyer sur l’expérience analytique ; car le discours philosophique se pose explicitement comme savoir et peut donc nommer la grâce comme principe.


“Le discours psychanalytique doit reconnaître et même nommer la grâce, dès lors qu’il s’interroge sur son action et qu’il veut la distinguer de la magie. C’est ce que voulait Freud quand il opposait l’hypnose et la psychanalyse (la suggestion et le transfert) : « La thérapeutique hypnotique cherche à recouvrir et à masquer quelque chose dans la vie psychique ; la thérapeutique psychanalytique cherche, au contraire, à le mettre à nu et à l’écarter. » C’est ce que veut Lacan quand il se demande : « Quel est l’ordre de vérité que notre praxis engendre ? Comment nous assurer que nous ne sommes pas dans l’imposture ? » Il a bien l’idée que, face au discours du maître qui est celui de la magie et où la « vérité comme cause » intervient sous son aspect de « cause efficiente » (« efficiente », mais qui ne produit aucun véritable changement, et ne fait que réorganiser des données déjà là), le discours du psychanalyste, où la vérité intervient sous son aspect de « cause matérielle » ( c’est l’objet-déchet), est celui qui, par excellence, fait acte : « Le discours de l’analyse n’est rien d’autre que la logique de l’action. »  Et c’est là qu’il introduit le terme de « grâce » : « Une notion aussi articulée et précise que celle de la grâce est irremplaçable quand il s’agit de la psychologie de l’acte, et nous ne trouvons rien d’équivalent dans la psychologie académique classique. » « La mesure dans laquelle le christianisme nous intéresse, j’entends au niveau de la théorie, se résume au rôle donné à la grâce. Qui ne voit que la grâce a le plus étroit rapport avec ce que moi, partant de fonctions théoriques qui n’ont certes rien à faire avec les effusions du cœur, je désigne comme le désir de l’Autre ? » D’où l’on peut conclure que le discours psychanalytique doit à la fois reconnaître la grâce et la taire comme telle, se dédire après l’avoir dite, et qu’il s’attache plutôt au mécanisme de la grâce.”
JURANVILLE, 2010, ICFH

ELECTION, Sainteté, Judaïsme, Ethique, LEVINAS

La sainteté, au-delà du sacré en général qui caractérise toute religion, est l'exigence portée en propre par le judaïsme. C'est le sacré élevée à sa vérité par l'éthique : "le souci de l’autre l’emportant sur le souci de soi, c’est cela que j’appelle sainteté" dit Levinas. Or le judaïsme est bien la religion de l'élection, de la responsabilité devant l'autre, communiquée par l'Autre absolu à tous les hommes, mais reçue par peu d'entre eux.


"Le judaïsme par excellence incarne, pour Levinas et pour nous, cette exigence de sainteté. Et cela parce qu’il est porté par l’élection qui en est précisément pour nous l’essence. Il dit, comme nous le faisons après lui, que venant de l’Autre elle est dispensée à tous. Il ne dit pas, comme nous le faisons au nom de la Finitude (pulsion de mort) que primordialement rejetée par tous, elle est ensuite acceptée seulement par certains (Moïse et, après lui comme guide, le peuple hébreu) et par certains qui sont alors rejetés par les autres."
JURANVILLE, UJC, 2021