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PHILOSOPHIE, Histoire, Discours, Psychanalyse

Le surgissement de la question philosophique - question de l’être - acte l’entrée du monde dans l’histoire. La philosophie, en rompant avec l’évidence de l’ordre existant, ouvre un processus permettant le passage d’un monde social traditionnel essentiellement injuste à un monde historique plus juste, en tout cas en quête de justice. La consistance de l’ancien monde était garantie principalement par la religion, forme encore inaccomplie de sublimation : les problèmes que la philosophie fera surgir y étaient toujours déjà résolus par l’ordre symbolique existant. La sublimation religieuse produit bien quelque chose (rites, récits, oeuvres) qui dépasse l'existence immédiatement empirique, mais ce dépassement reste en continuité avec l'ordre social. La religion traditionnelle ne déchire donc pas radicalement le monde ; elle contribue à lui donner sens et consistance, mais tout relativement puisqu’elle n'abolit pas véritablement le manque : elle permet juste au monde social de fonctionner comme s'il constituait une totalité signifiante. La question philosophique brise cette totalité illusoire et ouvre le monde historique, où la pensée absolue (considérée par et pour elle-même comme un bien) devient possible. Dans le monde traditionnel, le problème est toujours déjà recouvert par une réponse ; dans le monde historique, au contraire, la question peut demeurer question. La philosophie est le discours qui supporte le manque du savoir sans supprimer ni le désir de savoir ni l’objectif d’un Bien absolu. L’histoire consiste dès lors en une succession d’époques marquées par une réduction croissante de la dimension traditionnelle du monde social. Dans ce monde devenu champ de discours, la philosophie doit lire le symptôme social, c’est-à-dire ce qui manifeste son défaut de consistance. Le philosophe doit lire son époque comme l'analyste lit un symptôme. Or à l'époque contemporaine, le symptôme social est lui-même devenu discours : c’est le discours analytique, qui affirme précisément le caractère partiel de la vérité. La psychanalyse ne pouvait apparaître qu’au terme du processus de détraditionalisation, parce qu’elle clôt le champ des discours ouvert par la philosophie : elle constitue ainsi le symptôme propre du monde contemporain où s’achève l’entrée du monde dans l’histoire. La psychanalyse n'est pas simplement une théorie inventée par Freud puis reformulée par Lacan, son apparition constitue elle-même un événement historique majeur. Confrontée à elle, la philosophie est placée dans une position paradoxale : elle doit aujourd’hui lire ce discours dans lequel l’inconscient se dit, alors même qu’elle ne saurait parler immédiatement depuis la position analytique, puisqu’elle-même au contraire tient comme possible l’existence d’une vérité totale. Philosophie et psychanalyse sont ainsi nouées et constituent un symptôme l’une pour pour l’autre. Socrate et Lacan occupent à cet égard des positions symétriques : le premier au commencement, le second à l’achèvement de l’entrée dans l’histoire. Socrate fait acte philosophique, questionne, déstabilise le savoir du maître, mais ne construit pas lui-même un système philosophique écrit ; Lacan occupe à l'autre extrémité une position analogue : le discours analytique fait acte et fait surgir une vérité qui ne peut être totalement absorbée dans le savoir universitaire. Tous deux situés dans l’entre-deux entre la vérité d’un acte qui ne peut entièrement s’énoncer et la rigueur d’un discours conceptuel qui risque de perdre la vérité de cet acte. La théorie de l’inconscient clôt ainsi le champ philosophique, non parce qu’elle abolit la philosophie, mais parce qu’elle actualise la quatrième possibilité contenue dans le questionnement philosophique, en même temps qu’elle rend lisible la structure complète de ce champ, essentiellement quaternaire.


“Le propre de l’époque finale qu’est la nôtre, c’est que ce qui fait problème à la philosophie depuis toujours y apparaît dans sa vérité : c’est le discours analytique. L’une à l’autre philosophie et psychanalyse sont affrontées et nouées. L’une le symptôme pour l’autre. Socrate au début de l’entrée du monde social dans l’histoire, Lacan à la fin de cette entrée dans l’histoire, ont occupé cette place de l’entre-deux-discours, cette croisée des chemins entre le discours qui fait acte, qui a la vérité de l’acte, et ne peut s’énoncer jusqu’au bout, et le discours qui tend à la rigueur conceptuelle la plus grande, mais a déjà perdu la vérité de son acte. La théorie de l’inconscient occupe dans ce champ philosophique une place unique. Elle le clôt. Avant elle, manquait l’une des possibilités qui se déduisent du questionnement philosophique. Manquait par là même aussi l’idée même de ce champ. Le caractère propre de sa structure, quaternaire.”
JURANVILLE, 1984, LPH

NEVROSE, Subjectivité, Symptôme, Autre, LACAN

Même si l’existant reconnaît dans le symptôme quelque chose de vrai - le « bon symptôme » selon Juranville -, comment éviter de le rabattre sur le symptôme pathologique ordinaire ? Le bon symptôme fait apparaître la contradiction, mais il ne la résout pas à la place du sujet. Il oblige celui-ci à travailler. Il est ce qui fait éprouver au sujet sa finitude, et cette expérience doit conduire à une nouvelle position subjective : « se poser comme sujet ». D’une façon générale le sujet est l’identification de la névrose. Mais le sujet véritable est celui qui s'identifie à l'Autre comme sujet, c'est-à-dire à un Autre qui a lui-même accompli le travail de la contradiction. C’est pourquoi le symptôme peut être qualifié de « sainthomme » par Lacan : il est la manifestation d’un Autre qui est lui-même devenu sujet par son travail. Juranville radicalise cette identification : « il n’y a de sujet que névrosé ». Le sujet est celui qui veut atteindre l'objectivité, mais il ne peut y parvenir qu'en s'affrontant à la finitude dans la relation à l'Autre. Or l'existant n'est pas spontanément sujet. Il est seulement « sujet à venir ». Ce qui est premier, c'est au contraire le refus de la subjectivité véritable, parce que celle-ci exige l'affrontement à la finitude. Le sujet rejette tout à la fois la finitude, l’altérité, son statut d'objet, et donc finalement la condition même qui lui permettrait de devenir sujet. Le symptôme est précisément le moyen par lequel ce qui avait été rejeté revient. Ainsi « le symptôme implique sa culpabilité » (Juranville), il signifie : tu as refusé quelque chose qui devait être assumé. Mais le symptôme ne se contente pas de le rappeler, il appelle au savoir. C'est une différence capitale avec la conception médicale ordinaire du symptôme : le symptôme n'est plus seulement ce qu'il faut supprimer grâce à un savoir externe ; il est ce qu'il faut interpréter, de la part du sujet, traverser et transformer en savoir. Il ne suffit donc pas de « s’identifier à son symptôme », selon la formule de Lacan, il ne s’agit pas prendre son symptôme pour son identité (c’est justement ce qui caractériserait la névrose pathologique), il faut y mettre « une espèce de distance » comme le dit à nouveau Lacan : cette distance n’est rien d’autre que le travail. Il faut reconnaître le symptôme comme Autre, puis travailler sur lui jusqu'à ce qu'il devienne le support d'une création. Encore une fois il ne s’agit pas de supprimer le symptôme, si la névrose est constitutive du devenir-sujet, mais de le transformer en « sainthomme ». De la même manière les deux traits classiques de la névrose que sont l'inhibition et le désir de reconnaissance possèdent une valeur salvatrice au-delà de leurs aspects pathologiques. Dans la névrose ordinaire ou pathologique le névrosé veut être reconnu comme sujet déjà constitué, il ne veut pas être reconnu comme quelqu'un qui doit encore devenir sujet. Voilà pourquoi il est inhibé : agir véritablement risquerait de l'exposer à sa condition d'objet fini. Voilà aussi pourquoi il recherche la reconnaissance : il veut que l'autre confirme qu'il est déjà sujet. Or considérée positivement l’inhibition n'est plus seulement incapacité d'agir, elle devient une sorte de suspension critique, elle ouvre un espace où une autre règle peut être cherchée. A son tour le désir de reconnaissance, s’il peut certes être critiqué au nom de l'existence (chercher une confirmation de soi dans l’Autre), peut signifier aussi que le sujet reçoit son identité de Autre vrai. Mais seule une philosophie reprenant le savoir du psychanalyste pose une telle exigence. De leur côté le savoir métaphysique comme le savoir scientifique reposent sur une subjectivité abstraite, qui ne saurait atteindre l'objectivité vraie. Ils peuvent seulement prétendre soit l'avoir atteinte absolument, soit l'avoir atteinte suffisamment. Ces deux formes de savoir ont déjà rejeté la finitude radicale de l'objectivité : elles veulent un objet qui puisse être parfaitement constitué indépendamment du travail du sujet existant. Autrement dit leur objectivité repose elle-même sur une subjectivité abstraite (disons subjectiviste) qui a refusé d'être d'abord objet fini.


“Qu’est-ce, de fait, que la subjectivité, d’abord, pour l’existant ? Une subjectivité qui, comme telle, devra s’affronter à la contradiction et à la finitude. Mais une subjectivité toujours déjà là. Qui exclut tout effondrement d’elle-même dans la rencontre de l’Autre. Qui veut bien éprouver le manque – et la finitude –, mais non pas qu’elle-même vienne à manquer. Qui rejette son être d’objet, d’abord radicalement fini. Là est l’identification (imaginaire, au sens négatif) du névrosé ordinaire. S’il veut être reconnu comme sujet déjà en travail, et de même, s’il est inhibé devant tout acte, c’est par terreur d’être un tel objet. Cette subjectivité, qui en rejette ainsi le point de départ, ne peut atteindre l’objectivité vraie. Elle ne peut prétendre l’avoir atteinte (idéal savoir métaphysique), ou l’avoir atteinte suffisamment (réel savoir scientifique), que si, de l’objectivité, toujours déjà a été rejetée la finitude radicale. Elle est subjectivité abstraite, dans le fini, mais d’abord en l’Autre absolu faux, dont le fini est alors le déchet. Subjectivité subjectiviste, quelles que soient ses protestations d’objectivité.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

NEVROSE, Symptôme, Règle, Savoir

Si la névrose est négation de la règle, elle ne peut apparaître à l'intérieur de cette règle déjà admise. Elle doit surgir de l'extérieur du monde constitué, de ce que l’on doit appeler le “réel”, sous la forme d'une nouvelle règle encore étrangère au sujet. C’est précisément ce qu’est le symptôme, phénomène propre de la névrose, comme le fétiche est le phénomène propre de la perversion. Contrairement à la conception médicale ordinaire qui le réduit à un simple signe pathologique interprété par un savoir extérieur, le symptôme authentique devient un événement qui met en question l’identité du sujet, de son monde et de son savoir. Il est d’abord réalité, surgissement imprévisible de ce qui échappe aux représentations établies. Mais il est aussi règle, car il appelle le sujet à affronter cette rupture, à élaborer une identité nouvelle et à accéder finalement au savoir. Le symptôme est ainsi la « réalité de la règle ». Le sujet refuse pourtant spontanément cette vérité et préfère croire qu’un maître possède déjà le savoir dont il manque : telle est la névrose ordinaire. Cependant il existe des « bons symptômes », d’abord rejetés mais porteurs de vérité, qui révèlent la finitude, la culpabilité et la fuite devant la finitude tout en ouvrant le chemin du savoir. Pour poursuivre la correspondance avec la perversion (en tant qu’elle-même porteuse de vérité avec ses ”bons fétiches”) : à la mère répond le père comme modèle d’affrontement à la finitude ; à l’œuvre répond le savoir et le discours ; à la psychanalyse répond la philosophie comme justification des discours en conflit ; enfin, au Christ comme incarnation de la loi répond le Christ comme paradoxe du Dieu-Homme, symptôme suprême exigeant la foi.


“Comment la névrose, en tant que négation de la règle, se donne-t-elle au sujet fini ? Redisons ce que nous avons dit en présentant le fétiche comme phénomène de la perversion. Le sujet est d’abord pris dans son monde immédiat, soumis à la norme et, cette fois-ci, à la règle de ce monde. La négation de cette règle, et donc ce qui apparaît au sujet comme névrose, doit dès lors surgir en dehors de ce monde, dans le « réel ». Et elle doit introduire une règle nouvelle, puisqu’il n’y a pas de sujet existant sans loi, et donc sans norme, et enfin sans règle. Cette réalité de la règle définit le symptôme. Qui est ainsi, de même que le fétiche pour la perversion, le phénomène de la névrose.”
JURANVILLE, 2000, ALTERITE

NEVROSE, Désir, Nom-du-Père, Sujet

Juranville parvient à déduire les trois formes classiques de la névrose — phobie, hystérie et névrose obsessionnelle — de la structure signifiante de l’inconscient. Le point de départ est le signifiant du désir, qu’il identifie au Nom-du-Père, lequel peut occuper trois places fondamentales : celle de l’objet, celle du sujet et celle de l’Autre ou spectateur de la scène du monde. Il faut distinguer ces trois places des trois personnages qui peuvent les occuper : la mère, le père réel et le père symbolique. Le père symbolique reste toujours le signifiant du désir, mais il peut se déplacer d’une place à l’autre ; ce déplacement entraîne nécessairement celui des deux autres personnages. Dans tous les cas, le symptôme apparaît précisément à la place occupée par le signifiant du désir ; il n’est pas quelque chose qui s'ajouterait extérieurement à la structure névrotique, il est la manifestation du déplacement du signifiant du désir dans cette structure. Les trois névroses correspondent donc aux trois positions possibles du Nom-du-Père dans cette structure ternaire. L’identification imaginaire du névrosé s’effectue toujours à la place du sujet, mais le personnage qui occupe cette place varie selon la configuration. Dans la phobie, le père symbolique occupe la place de l’objet, la mère celle du sujet et le père réel celle de l’Autre : le sujet s’identifie donc imaginairement à la mère. Cette configuration permet de comprendre pourquoi la phobie est liée à un objet devenant le lieu où se concentre quelque chose du désir et de l'angoisse qui ne peut être directement assumé dans le symbolique. Dans l’hystérie, le père symbolique occupe la place du sujet, le père réel celle de l’objet et la mère celle de l’Autre : le sujet s’identifie alors au père symbolique. Cela explique une dimension fondamentale de l'hystérie : le sujet se situe dans une position où il interroge, incarne ou met en scène le désir de l'Autre, plutôt que de simplement fixer le désir sur un objet extérieur. Dans la névrose obsessionnelle, le père symbolique occupe la place de l’Autre, le père réel celle du sujet et la mère celle de l’objet : le sujet s’identifie au père réel. Le père symbolique devient ainsi celui qui regarde, celui auquel le sujet se rapporte dans son activité, ses pensées, ses obligations, ses interdits (d’où la dimension très forte de la loi, du devoir et de l'obligation dans la névrose obsessionnelle).


“De cette théorie générale de la névrose, on peut déduire les modes possibles d’établissement de symptômes névrotiques et donc les formes de la névrose. Il y en a trois, et trois seulement, dans l’ordre où les a rangées d’emblée la psychanalyse : la phobie (ou hystérie d’angoisse), l’hystérie (dite de conversion), la névrose obsessionnelle. Si l’on considère en effet la chaîne signifiante fondamentale de l’inconscient, le signifiant du désir (le Nom-du-Père) ne peut s’y trouver qu’en trois places, celle de l’objet, celle du sujet, celle enfin de l’Autre qui est le spectateur de la scène du monde sur laquelle le sujet entre en relation avec l’objet. La place du signifiant phallique est celle d’un signifiant par essence non verbal. Trois places signifiantes pour le signifiant du désir, mais ce signifiant lui-même est toujours, dans le ternaire symbolique où jouent les personnages du jeu de la parole, le père symbolique. Son déplacement dans cette structure elle-même ternaire entraîne celui des autres personnages, soit la mère et le père réel. Il faut donc distinguer les places possibles du « drame de l’existence », l’objet, le sujet, l’Autre (le spectateur), et les personnages qui les occupent, dans l’ordre, la mère, le père réel, le père symbolique. L’identification imaginaire du névrosé s’effectue toujours à la place du sujet. D’où les différentes formes de névroses.”
JURANVILLE, 1984, LPH



Le lieu de l’identification imaginaire du névrosé est en italique. 
La place du désir, et donc du symptôme, est encadrée.


NEVROSE, Symptôme, Désir, Autre, LACAN

Dans la névrose, contrairement à la perversion où l’imaginaire se confond avec le réel, l’imaginaire se confond avec le symbolique, c’est-à-dire avec un discours dans lequel la parole singulière et le désir tendent à disparaître. Il faut alors au sujet un « symbolique supplémentaire » : le symptôme, dans lequel le désir demeure refoulé mais continue de se manifester. Le névrosé ne saisit pas directement son désir ; il le comprend à partir de la demande adressée à l’Autre. Le sujet doit ainsi se faire « visage », se présenter à l’Autre, demander et attendre de lui une réponse. Le symptôme constitue l’autre face de ce visage : il interdit, limite, mais révèle en même temps la vérité du sujet. Il ouvre une place à l’autre tout en restreignant sa liberté, notamment dans la relation amoureuse, où cette limitation protège le névrosé, lui évite de renoncer à une certaine relation imaginaire à l'Autre. C’est cette structure qu’il cherche à reproduire dans le transfert avec l’analyste. Le psychotique croit l’Autre pour maintenir la consistance d’un monde pur ; le névrosé, lui, « croit à » l’Autre comme il croit à son symptôme ; il attend de cette croyance qu’elle restaure la cohérence d’un monde apparemment faillé. Le symptôme est précisément cette faille, mais aussi ce qui permet de la supporter. Le névrosé lui attribue donc une signification cachée : il croit que son symptôme lui dit quelque chose, qu’il constitue une énigme susceptible d’être déchiffrée. Le désir peut ainsi subsister sans être directement assumé : il est transformé en signifiant dont la résolution est toujours différée. 


“Il [le névrosé ]croit à l’autre ; dans sa demande il attend de l’autre quelque chose ; mais comme on croit « à » telle pratique magique ou à » la médecine, – avec l’idée que cela permettra finalement d’assurer une consistance du monde présentement faillé. Il croit à son symptôme, qui est cette faille et qui est l’Autre (en tant que réduit à l’autre, pour lui), en ce sens, dit Lacan, qu’il croit que son symptôme lui dit quelque chose, qu’il faut le déchiffrer, qu’il est une énigme qu’il faut résoudre. La seule manière, dans la névrose, de supporter le signifiant du désir est de le laisser ainsi en instance prétendue de résolution signifiée.”
JURANVILLE, 1984, LPH

INCONSCIENT, Sens, Monde, Symptôme, FREUD

Déjà pour Freud l’inconscient ne s’oppose pas à la conscience comme le non-sens s’opposerait au sens. Précisément l’inconscient, et ses manifestations comme les symptômes, ont un sens supposable mais non anticipable selon une temporalité ordinaire. L’inconscient n’est pas hors-sens, il est plutôt hors-monde. Le monde est le domaine des signes (les symptômes, au sens médical, sont de tels signes) accessibles à la conscience, tandis que l’inconscient est le domaine de signifiants dont le signifié (résultat de l’opposition des signifiants entre eux) ne saurait être anticipé.


“Si l’on précise donc ce qu’il en est de l’inconscient, il faut dire que c’est le réel en tant qu’il est irréductible, inconciliable à aucun monde. Freud a posé les phénomènes de l’inconscient comme des symptômes, et c’est là quelque chose d’essentiel. On voit en tout cas ce que Freud a apporté dans l’abord des phénomènes pathologiques comme « symptômes ». Symptômes, ils l’étaient déjà par un abord médical de la névrose. Le nouveau – et c’est cela l’inconscient –, c’est d’y découvrir un sens, plutôt d’y « supposer » un sens. L’inconscient comme symptôme : il s’agit d’un comportement ou d’un événement d’espèce ou d’origine psychique, qui ne saurait devenir conscient parce qu’il ne relève pas d’un sens anticipé.”
JURANVILLE, 1984, LPH

INCONSCIENT, Sens, Symptôme, Psychanalyse

La psychanalyse pose simultanément une hétéronomie fondamentale et une autonomie créatrice. L’inconscient révèle que l’homme est confronté à une vérité non maîtrisée qui l’oblige à assumer sa finitude, notamment à travers la sexualité. En effet dans la sexualité, l’autre est d’abord réduit à un objet partiel de jouissance, que Lacan appelle l’objet ‘a’. Les symptômes, quant eux, expriment un sens inconscient refoulé, en rapport avec le désir du sujet. La cure psychanalytique permet de laisser revenir ce sens par la parole libre et l’interprétation, à condition d’assumer le non-sens sexuel. Par ce moyen l’inconscient doit laisser (une) place au désir, le symptôme à son interprétation, le refoulement à la recréation, la pulsion à la parole, l’objet ‘a’ à la relation vraie, le langage subi au langage créateur. Car l’hétéronomie du langage, manifeste dans la cure, ouvre aussi à une autonomie nouvelle. Contrairement à Freud, pour qui le sens inconscient est simplement retrouvé, Lacan le pense comme recréé par le langage : le sujet reconstruit une image de soi exigeante qu’il avait refusée jusque-là, qui lui permettra d’assumer son désir véritable.


“Affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est, du moins dans la lecture que Lacan a faite de Freud à partir de tout le mouvement de la philosophie contemporaine depuis Kierkegaard, affirmer la même hétéronomie fondamentale qu'avec l'existence. Une hétéronomie qui appelle l'homme à s'affronter à sa finitude dans son rapport à la vérité existante et inconsciente. A s'affronter à ce que Freud a déterminé comme pulsion de mort et qui se donne décisivement, pour la psychanalyse, dans la sexualité… Mais affirmer l'inconscient comme le fait la psychanalyse, c'est aussi, pour Lacan dans le prolongement de la philosophie contemporaine, affirmer la même autonomie nouvelle, créatrice, qu'avec l'existence. Une autonomie qui se constitue dans l'épreuve et l'assomption de la finitude, en l'occurrence de la sexualité en tant qu'elle est présente dans bien des contenus qui n'ont en apparence rien à voir avec elle. Cette autonomie, qui est désir, se fixe par l'interprétation.”
JURANVILLE, FHER, 2019

ESPRIT, Symptôme, Une-bévue, Connaissance, LACAN

Dans ses derniers séminaires (notamment "L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre", 1976-77), Lacan tente d’aller « au-delà de l’inconscient ». L’« une-bévue » (lapsus volontairement déformé) représente cette dimension supplémentaire : elle n’est pas seulement un effet du langage, mais une manifestation de l’esprit — une « fulguration » de sens. L’esprit, ici, correspond à ce surgissement de sens au sein même du signifiant. Loin d’être seulement symbolique, il a une consistance réelle. L’imaginaire n’est donc pas un simple leurre : il constitue un autre réel. C’est dans ce contexte qu’il réintroduit, contre sa position antérieure, l’idée de connaissance : dans la cure, il s’agit pour le sujet de savoir faire avec son symptôme. Ce « savoir-faire », produit final de l’analyse, équivaut à une forme de connaissance pratique – ni savoir théorique, ni pure illusion. Juranville souligne alors l’hésitation de Lacan devant la notion d’esprit, qui reste implicite. Deux voies s’ouvrent à lui. Première possibilité (fidélité à Freud) : l’esprit est un symptôme. Tout ce qui est mental (psychique) relève du sintôme, du signe. Lacan affirme ainsi que toute invention, même la sienne (la théorie du réel), est une réponse symptomatique à Freud. Dans cette perspective, la création ou la pensée même sont de nature névrotique : nommer, c’est déjà répondre à une demande inconsciente (celle du Nom-du-Père). Seconde possibilité (que Lacan évite) : reconnaître dans cette invention quelque chose au-delà du symptôme, c’est-à-dire une véritable réalité de l’esprit, ou une sublimation. Mais en insistant sur la névrose et en ramenant toute invention au symptôme (y compris la religion ou la réparation symbolique), Lacan évite d’assumer le concept d’esprit.


"Après le Père et le Fils, apparaît au troisième moment l’Esprit. Paradoxe considérable pour la théorie de l’inconscient, et Lacan ne se dirige que malgré lui vers l’idée d’une réalité effective de l’esprit... Donner à « quelque chose » le nom de « réel » relève bien d’une certaine manière de la névrose, comme toute nomination. Mais ce n’est pas l’essentiel de l’invention. Insister sur l’irréductible névrose (par exemple sous la forme de la religion), avancer par exemple qu’on peut « réparer par un symptôme au point même où le lapsus s’est produit », dissimuler la présence de la sublimation dans la « bonne espèce » de névrose, cela permet à Lacan d’éviter le problème de l’esprit."
JURANVILLE, 1984, LPH