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PHILOSOPHIE, Question, Savoir, Bien

Avant de déterminer l’objet de la philosophie, il faut caractériser l’acte même du questionnement philosophique. Celui-ci porte immédiatement sur le savoir et comporte un présupposé essentiel : toute réponse est a priori mise en doute en tant que savoir. Il ne s’agit donc pas du doute accidentel suscité par une réponse confuse ou insuffisante, mais d’un doute antérieur à toute réponse, qui met en question la possibilité même du savoir ou, du moins, révèle qu’il existe du prétendu savoir qui n’est pas véritablement savoir. Dès lors, la question philosophique ne peut être adressée simplement à celui qui saurait, au maître : la philosophie commence comme mise en doute de la maîtrise. En effet le maître apparaît d'abord sous la figure de celui qui est supposé savoir, tandis que la philosophie naît précisément lorsque cette supposition cesse d'aller de soi. La question philosophique est d’abord question que l’on se pose à soi-même et, plus radicalement encore, question qui « se pose » à l’homme et rompt l’évidence par laquelle celui-ci croyait savoir. Nulle maîtrise a priori dans cette attitude : le sujet n'est plus simplement l'origine souveraine de la question, Il est celui à qui la question arrive. Cette mise en cause du savoir constitue en même temps une mise en doute de l’existence du Bien, car dans la radicalité de l’instant philosophique tous les autres biens s’effacent et le savoir devient lui-même le bien recherché. Mais une seule question ne suffit pas : la philosophie est un questionnement, c’est-à-dire une répétition de la question. Toute réponse prend la forme d’une proposition unissant un sujet et un prédicat ; or le doute porte précisément sur la légitimité de cette synthèse, sur la possibilité que le prédicat appartienne véritablement au sujet. Pour établir cette unité, la proposition doit être démontrée à partir d’autres propositions, lesquelles doivent à leur tour être justifiées. La question se répète ainsi dans une remontée nécessaire jusqu’aux propositions premières, les principes. Le questionnement philosophique est donc essentiellement mouvement vers le fondement : il détruit l’évidence du savoir supposé, récuse la simple autorité du maître et exige que toute affirmation soit reconduite à ses principes. Une fois ceux-ci atteints peut s’effectuer le mouvement inverse : à partir des principes peut enfin se déployer le discours philosophique, comme discours démonstratif et fondé.


“La philosophie est d’abord mise en doute de la maîtrise. La question philosophique n’est pas une question que l’on pose à quelqu’un, mais une question que l’on se pose à soi-même, et plus profondément qui « se pose ». L’homme en tant qu’il est celui à qui la question se pose, est celui qui croit savoir. La question brise cette évidence. De manière plus générale, le questionnement philosophique s’établit sur une mise en doute de ce que l’on doit appeler l’existence du bien - cela appartient à la radicalité du questionnement philosophique qu’à l’instant de la question tout autre bien disparaisse, et que le savoir soit le bien.”
JURANVILLE, 1984, LPH

HISTOIRE, Sublimation, Maîtrise, Névrose

Le monde historique n’accomplit en aucun cas la vérité mais en ouvre seulement la possibilité, exposant ainsi l’individu à une liberté exigeante marquée par un travail de deuil et par des illusions d’accomplissement total. Loin de supprimer la violence, la modernité la déplace vers des formes psychologiques, certes valorisant l’amour mais exacerbant simultanément les affects de haine et d’envie. Cette situation engendre une dépression spécifique, portant non sur un objet perdu mais sur la valeur du sujet lui-même, en raison de l’écart entre l’idéal d’une sublimation achevée et la réalité d’une sublimation toujours partielle. Entre monde traditionnel et monde historique, il n’y a nul progrès et nulle décadence, car tous deux restent structurés par une sublimation inaccomplie. Les dérives modernes, notamment les totalitarismes, proviennent du fantasme illusoire d’un retour au passé. L’histoire ne réalise donc aucune maîtrise croissante, mais révèle au contraire l’existence d’une plénitude au-delà de la maîtrise, impliquant un rapport au réel irréductible. Même la critique nietzschéenne de l’idéal ascétique demeure prise dans l’illusion de la maîtrise, puisque la sublimation elle-même suppose une névrose irréductible, dont l’idéal de maîtrise constitue une expression.


“L’idée, contre la « décadence », de faire appel à une morale de maître qui se défasse de tout « préjugé moral » est une illusion. Même sous la forme subtile que lui donne Nietzsche. Dans la Généalogie de la morale, il oppose l’idéal ascétique, dont le déploiement historique aurait conduit à la décadence, et un autre idéal, volonté de puissance affirmatrice, qui pourrait en sauver, en retrouvant le mode d’évaluation morale des sociétés traditionnelles. La sublimation suppose une névrose irréductible, et fait accéder à une maîtrise. Mais l’idéal de maîtrise correspond justement à l’idéal ascétique, essentiellement névrotique.”
JURANVILLE, 1984, LPH

DISCOURS, Philosophie, Question, Maîtrise

Le champ du discours est structurellement lié à la philosophie en tant qu'un discours prétend toujours - de la position du maître initialement - énoncer un savoir répondant à une question. Or une question nécessitant le discours comme moyen de la réponse est toujours, quelque soit la forme de ce discours (métaphysique, tragique, historique...), une question philosophique : elle exige une réponse vraie qui énonce l'être-un de ce qui est, une conformité de l'être et du langage, mais en même temps une réponse jamais évidente, qui doit rester problématique et discutable - c'est bien pourquoi la philosophie rend possible la pluralité des discours. En particulier le discours du maitre, dogmatique, ne saurait satisfaire la philosophie, sans compter qu'il manifeste une trop évidente volonté de pouvoir. Cette dimension morale ("tu dois faire cela, car c'est justifié") et même politique ("vous devez faire cela...") qui caractérise le discours du maître mais au fond tout discours, explique son impuissance fondamentale : en effet s'il parvient à changer le comportement un discours demeure sans effet sur le désir de l'autre (il faudrait pour cela que l'autre prenne la parole, or le discours est anonyme, il n'y a pas de sujet du discours). Encore plus fondamentalement, l'illusion du discours est de faire croire à l'être-un de l'étant au moyen du langage.

"Le domaine du discours est, dans son principe même, inséparable de la philosophie. Un discours s’adresse en effet à certains qui sont censés se poser une question. Le discours apporte une réponse. Mais par définition il s’oppose à d’autres discours qui proposent d’autres réponses. L’objet de la question ne peut donc pas être n’importe quel objet. Il faut que la réponse ne soit pas évidente et fasse problème. Un discours suppose à la fois en ceux à qui il s’adresse le désir de savoir la réponse et d’atteindre à la vérité, mais aussi une attitude fondamentale de mise en doute de la vérité de ce qui peut être dit, par les autres discours mais plus profondément par tout discours. Cette présupposition n’est autre que celle du questionnement propre à la philosophie. C’est le questionnement philosophique qui ouvre le domaine du discours. Ce domaine peut donc être appelé le champ philosophique."
JURANVILLE, LPH, 1984

DISCOURS DU PEUPLE, Discours de l'hystérique, Maîtrise, Tradition, LACAN

Dans le discours dit "hystérique" par Lacan, l'élément dominant n'est plus la loi, comme dans le discours du maitre, mais le symptôme. C'est à partir de lui qui le sujet s'adresse au maître, en apparence pour le contester, mais en réalité pour le conforter puisqu'il se montre incapable de poser le moindre principe premier ou signifiant maître. C'est aussi bien le discours empiriste, ou scientifique, qui ne voit partout que des relations et des structures ouvertes, sans vérité ni fondement. Au-delà de cette limitation, Lacan gratifia Hegel d'être "le plus sublime des hystériques" puisqu'il a entrepris, finalement, de démontrer le bien-fondé de la maîtrise, au terme d'une démarche certes questionnante mais parfaitement circulaire. Au plan historique ce discours mérite d'être désigné comme "discours du peuple", tant il caractérise précisément les sociétés sans maîtres véritables, sociétés païennes et sacrificielle ne respectant que la loi immanente du totem-animal.

"Face au discours du maître, l’existant, tout fini qu’il est, en vient à tenir un autre discours. Discours dont la dominante n’est plus, selon Lacan, la loi, comme pour le discours du maître, mais le symptôme. Discours de protestation, qui dit que « rien ne va plus », que « les choses ne tournent plus rond ». Celui d’Hamlet déplorant que « le temps [soit] hors de ses gonds » et maudissant son sort d’être « né pour le mettre droit. » Par cet autre discours, il semble que l’existant s’arrache à sa soumission fascinatoire ; par ce discours, en fait il s’y enfonce... L’existant, par ce discours, reproche vainement au maître de ne pas avouer sa captation à lui aussi dans les intérêts et les plaisirs. Il reste soumis à son pouvoir. C’est la position fondamentale du peuple et ce à quoi il revient toujours, quelles que soient les poussées révolutionnaires qui le soulèvent provisoirement. Peuple qui rassemble tous les existants en tant qu’ils ne se sont pas encore engagés dans l’affrontement à la finitude et dans la voie de l’individualité véritable... Par rapport à l’histoire universelle, il est celui qui organise le monde traditionnel sacrificiel. Lacan avait dit que « les sociétés appelées primitives ne [sont] pas dominées par le discours du maître »".
JURANVILLE, 2024, PL

INDIVIDU, Souci de soi, Antiquité, Maîtrise, FOUCAULT

L'individu est présupposé par toute la philosophie antique, comme l'a bien thématisé Foucault avec le "souci de soi", qui est aussi un souci des autres, mais toujours dans le cadre d'une maîtrise supposée par un savoir (théorique, chez Socrate, ou pratique, chez les stoïciens), qui ne pointe pas l'individu comme fin en soi.

"Si un discours philosophique véridique peut être déployé et proposé, ce ne peut être, pour Foucault, que par l'individu en tant qu'il échappe à toute idéologie, à tout discours totalitaire, à toute totalité sociale écrasante, à toute forme de paganisme... Par un individu qui fait l'épreuve de sa finitude et qui n'est apparu pleinement, pour Foucault, qu'avec le christianisme, même s'il est certes supposé par toute la philosophie antique... Mais, transcendance socratico platonicienne ou immanence stoïcienne, l'individu dans l’Antiquité ne peut être conçu comme tel : le socratisme moral du Nul n'est méchant volontairement l'empêche, de même que la recherche stoïcienne d'une « maîtrise totale et parfaite de soi-même » où l'Autre (décisivement l'Autre humain) n'est qu'un moyen passager."
JURANVILLE, 2021, UJC